Les buveurs d'absinthe / par Octave Féré et Jules Cauvain

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Librairie centrale (Paris). 1865. 1 vol. (331 p.) : couv. ill. ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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. LES BUVEURS
D'ABSINTHE
IJIGSY, — Imprimerie île A. VAIUGMILT.
' LES BUVEURS
D'ABSINTHE
' OCTAVÉ-/FERË ET JULES CAUVAIN
PARIS
LIBRAIRIE CENTRALE
BOULEV.AHD DES ITALIENS, 24
18 65
= Toys droits rcscrT^s -- tf""7 /
L'ABSINTHE .
. I ' " .
Ouvrons un dictionnaire, cherchons et-lisons :
« ABSINTHE, plante vivace, qui croît spontanément sur
les montagnes et dans les lieux rocailleux et abruptes.
Sa tige est d'un mètre environ; ses feuilles profondément
découpées, sont couvertes d'un duvet cotonneux; ses
fleurs jaunes sont disposées en panicule au sommet des
tiges, on les emploie comme tonique. Cette plante exhale
une odeur aromatique très-forte; elle est cordiale, stoma-
chique, antiseptique, fébrifuge. — Absinthe, au figuré,
d'après Malherbe : amertume, douleur. »
Cherchons encore, quelques pages plus loin nous trou-
verons :
- « ALCOOL, liquide léger, transparent, pénétrant, bon
stimulant employé tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. »
- Voilà qui est clair, satisfaisant et français, mais les
qualités prêtées par le gravelexiqueà l'absinthe tiennent
un peu du latin et du grec, ces deux langues divines que
6 LES BUVEURS D ABSINTHE.
les académiciens parlent pour eux tout seuls; cherchons
toujours, nous arriverons peut-être à comprendre. Nous
disons donc cordial...
Cordial, propre à fortifier le coeur.
Très-bien!
Stomachique, bon à l'estomac.
Excellent !
Antiseptique, offrant un remède puissant contre la
gangrène.
Précieux I
Tonique, qui a la propriété de maintenir, de rétablir
ou d'augmenter l'état de tension ou de fermeté naturelle
des organes du corps.
De mieux en mieux!
Fébrifuge, qui chasse la fièvre.
Parfait!
De son côté, l'alcool ou esprit de vin, étant, par l'aca-
démie, déclaré un bon stimulant, doit exercer une in-
fluence favorable sur les facultés vitales.
'II
Vous allez vous imaginer que de la fusion, du mé-
lange obtenus par la distillation des sucs du précieux vé-
gétal avec le bienfaisant fluide, il résultera forcément)
à en juger par l'exposé ci-dessus de leurs vertus respec-
tives, quelque philtre divin, sorte de panacée univer-
selle, peut-être même cetélixk de longue vie, dont Ni-
colas Fiamel avait emporté, dit-on, le secret en Asie, où
certain voyageur prétend avoir rencontré le vieux mai-
LICS BUVEURS 1) ABSINTHE. 7
tre hermétique trois siècles après sa disparition de
Paris.
Héiast hélas! hélas! mettez une sourdine à votre ad-
miration, un frein à votre imaginative.
La fusion de l'absinthe avec l'alcool n'a pas produit le
3iectar dont, selon toute probabilité, s'abreuvait le comte
de Saint-Germain pour pouvoir raconter, en qualité de
témoin occulaire, à Louis XV le Bien-Aimé, les particu-
larités de la passion du Christ.
Non, le mélange en question est devenu tout simple-
ment une liqueur d'un beau vert d'émeraude, passant
aux nuances de l'opale' par l'addition de l'eau, et que
l'on boit pour aiguiser l'appétit.
Méfiez-vous!... cette prétendue dilution excitative}
dont la saveur brûlante tourne à l'acre quand l'eau atté-
nue sa force, nous vous la dénonçons comme un fléau
menaçant l'humanité, comme un corrosif dix fois plus
> destructeur de l'intelligence et du corps que l'eau^de-
" vie, cet autre poison moral et physique auquel, si l'on
: n'y prend garde, l'extrait d'absinthe va succéder pour
i le plus grand mal de tous, à la façon de là frénésie suc-
cédant à la stupidité, ducholéra-morbus succédant à la
' variole, de Néron succédant à Claude.
III
Il est dans la nature de l'homme, à quelque race; à
(quelque climat qu'il appartienne,* de chercher avec pas-
fsion les excitants dans son breuvage. L'histoire en serait
lîongue, s'il fallait remonter aux premiers temps histo-
S -LES BUVEURS D ABSINTHE.
riques, ou bien aux. supputations des naturalistes .qui
donnent pour berceau à la vigne les forêts de la Mingré-
lieet delTsmérétie.
Mais la vigne n'est pas indispensable aux buveurs; et
qui donc oserait calculer depuis combien de siècles les
palmiers fournissaient avant elle aux habitants des pays
chauds un breuvage spiritueux? Hérodote ne nous parle-
t-il pas .de ce vin de dattier, si cher aux Babyloniens ?
Les diverses sortes de palmiers répandus dans tous les
pays chauds ne sont pas sans raison nommés par les
voyageurs ~: les ■ arbres du bon Dieu ! ils fournissent le
boire et le manger. Le vin, ou du moins la liqueur qui
coule de leurs tiges, est une providence, dont l'homme a
seulement le tort d'abuser trop souvent.
Les fruits du cériara sarmentosa procurent aux habi-
tants de la Nouvelle-Zélande un liquide enivrant.
Dans les Indes proprement dites, malgré les doctrines
des Brahmes, malgré l'ascétisme des Fakirs, sait-on à
quelles fermentations mystérieuses et presque magiques
ont recours les sectateurs de Brahmà, et les hallucina-
tions qu'ils puisent en buvant la banque ?
Enfin, quelque part que vous alliez, si ce ne sont pas
les fruits, ce sont les plantes, ce sont les racines, ce sont
les graines, l'herbe, la mousse, — oserons-nous le dire :
— les déjections de certains animaux qui ici ou là satis-
font à ce penchant.
Dn mémoire Tu dernièrement à l'Académie, par des
savants qui avaient peut-être travaillé eux-mêmes aux
définitions énoncé:s plus haut, déclarait,après des obser-
vations" nombreuses/ ce qui suit : « L'alcool n'est ni
transformé ni détruit dans l'organisme. Il s'accumule
LES BUVEURS D ABSINTHE, 9
dans les centres nerveux. Nous 'ayons j.a, après avoir
enivré des chiens, » (c'est l'Académie qui parle, cet âge
est sans pitié !) « retirer par la distillation 3 grammes
25 centigrammes d'alcool pur de la masse encéphalora-
chidienne, » (toujours l'Académie, la gardienne du beau
langage!) «de ces .animaux, représentant un poids de
440 grammes. »
Mais qu'est-ce que cela! Nous avons bien plus et bien
mieux ! le progrès marche toujours.
IV
Apôtres de la tempérance, ne déplorez plus les morbi-
fiques ravages de ce vulgaire trois-six -qui s'affuble de
tous les pseudonymes pour sïnfitrer de plus en plus dans
les artères de notre vieille Europe, .afin de dessécher et
de paralyser avant l'heure ses membres les plus actifs :
le laboureur et l'ouvrier, le marin et le soldat. _~ .
% Ne citez plus avec épouvante les effets de l'eau de feu,
cette dévorante corruption distillée aux lèvres de l'Amé-
rique, et, qui vainquit" mieux par l'abrutissement les
vaillants adversaires des Pizarreet des Cortez,quele ton-
nerre terrestre des Européens ne les vainquit par la mort.
Ne gémissez plus tant sur cette rece entière qui porte
l'empreinte de la nuit, et qui décuple l'infériorité à la-
quelle Dieu semble l'avoir condamnée, en puisant la
bestialité, l'abêtissement absolu dans ce tafia, horrible
transmutation de son propre sang, puisqu'elle échange
une partie de ses fils livrés à l'esclavage contre ce feu li-
quide qui crétinise l'autre.
i 0 LES BUVEURS D ABSINTHE.
Ne signalez plus à grands cris les tristes résultats de
l'usage immodéré, dans les contrées tropicales, du rhum
■ qui use l'homme, le tue à l'âge où il acquiert ordinaire-
ment toutî sa puissance, décime la population blanche
et créole de nos colonies, et fait plus de victimes que
l'ardeur du climat et la fièvre jaune ligués ensemble.
Passant de ceux qui boivent à ceux qui mangent ou
fumentT'enivrement, ne poursuivez plus de vos colères
ces Orientaux payant les rêvés féeriques de l'opium et
du' halchish par la stupeur continuelle de leurs veilles,
et l'atrophie qui les conduit à un précoce trépas/
Ne stigmatisez plus les fatales conséquences des excès
du gin, jetant les masses de l'Angleterre et de l'Irlande
aux bras de'plomb de l'idiotisme, rabougrissant et per-
vertissant les hommes, poussant les femmes du palace-
.gi?i-3.u carrefour de la prostitution, au grabat de la con-
somption.
Ne vous déchaînez plus contre ces épais et lourds bu-
veurs du Nord, se gorgeant de bière .ou de boissons de
grains fermentes, qui expient ce genre de débauche par.
la boursouflure de la lèpre ou l'inerte stupidité de l'ani-
mal, ruminant.
A plus forte raison, ne criez plus haro sur l'ivresse du
vin, la seule tolérable pour les organisations d'élite,
parce qu'elle est parfois généreuse et presque toujours
inoffensive, parce qu'elle procure souvent l'oubli des
peines et aiguillonne la gaieté.
Nous vous en sommons, apôtres de la tempérance, que
le trois-six, l'eau-de-vie, le tafia, le rhum, le gin, l'o-
pium,-la bière et le vin soient déclarés par vous provi-
soirement innocents et bénins, car voici un ennemi sur
LES BUVEURS D'ABSINTHE. \\
, lequel doivent se concentrer toutes les foudres de votre
philanthropique croisade. .
Le voyez vous venir, le règne de l'absinthe, cetinfer-
xial breuvage que le vieux Malherbe, dans son instinct
prophétique de poëte, avait si"bien défini à l'avance en
donnant à son nom le sens allégorique d'amertume et
de douleur?
V.
Mais, avant tout, ô prêtres delà sobriété, ô choryphées
de Teau pure, avant d'attaquer cette nouvelle et redou-
table incarnation de l'ivrognerie, demandez un compte
sévère aux savants des longs combats que vous aurez à
soutenir, des défaites peut-être que vous allez essuyer.
Demandez-leur pourquoi ils n'ont pas, eux, les phares
qui doivent indiquer chaque rescif de la vie, classé parmi
les toxiques des produits comme' l'absinthe et l'alcool,
salutaires à petites doses, se transformant au moindre
abus enprincipes léthifères. Demandez-leur pourquoi ils
ne sollicitent pas le pouvoir, lors de la découverte de ces
vertigineuses liqueurs, de prescrire .que la science seule
puisse en réglementer, en ordonner l'usage,, et que la
pharmacie et non le cabaret en ait le dépôt, comme elle
a celui des substances vénéneuses? ■•
Les poisons aussi, administrés dans une certaine me-
sure et dans certaines maladies, ne deviennent-ils pas
cordiaux, stomachiques, antiseptiques, fébrifuges, toni-
ques, stimulants, enfin ne sont-ils pas doués des qualités
que le jargon médical évoque pour en gratifier l'ab-
sinthe?
4 % "LES BUVEURS D ABSINTHE.
S'il en est ainsi, ne fallait-il pas envelopper les der-
niers comme les premiers du cordon sanitaire du codex?
Si les principes de la médecine et de la toxicologie
avaient provoqué cette mesure humanitaire, nous n'au-
rions pas à écrire.ce réquisitoire contre le fruit de l'ac-
couplement de ces deux libérés de la science, contre cet
abominable extrait d'absinthe, qui semble, en sa qualité
de métis, décupler les forces destructives de ses deux
générateurs, et tourner en ironie chacune des qualités
de l'absinthe, la plante cordiale, car il atrophie le coeur;
stomachique, car il ruine et brûle l'estomac ; antisepti-
que, car il corrode l'être; fébrifuge, car il fouette la
fièvre: tonique, car il secoue l'organisme tout entier jus-,
qu'à l'érétisme et au spasme.
Qu'on ne nous accuse pas de folle exagération, qu'on
ne hausse pas dédaigneusement les épaules dès les pre-
mières pages dé cette étude, mais qu'on- la lise jusqu'au
bout, et Ton 'reconnaîtra que notre imagination a pro-
cédé uniquement à l'interprétation, non à l'invention
des faits généraux qu'elle.décrit.
Nous sommes certains qu'alors toute âme honnête se
déclarera convaincue de la vérité de notre tableau5etnous
saura gré d'avoir montré le péril, d'avoir des premiers
sonné l'alarme.
VI
Mais avant d'entrer dans le récit, dans le drame, dans
la fable, si l'on veut, où nous vivrons,— le temps que
dure la lecture, — en intimité avec les personnages qui
LES BUVEURS D'ABSINTHE. , 13
représentent pour nous, non pas des individualités,
mais les types où sont incarnés les nombreuses variétés
des Buveurs d'absinthe,, nous voulons esquisser la patho-
logie de l'absinthe. Nous essaierons d'en spécifier la' phy-
■ siologie d'après des études faites sur le vif avec Tatten-
tion scrupuleuse de Tanatomiste, d'après des impressions
sinon personnelles, du moins observées, suivies, analy-
sées de près chez les autres avec la conscience dupsycho--
logue. Notre plume ici, c'est-notre scalpel.
Au point de vue hygiénique et au point de vue philo-
sophiques nous établirons * que l'extrait d'absinthe, so-
phistiqué ou non, menace plus la santé du corps et de
Târne que toute autre composition spiritueuse. Mais,
avant tout, justifions notre guerre contre cette funeste
liqueur. C'est que, plus perfide que Teau-de-vie, - elle a
'tenté d'obtenir son brevet d'utilité et des lettres de na-
turalisation en se faisant accepter sous l'hypocrite garan-
tie de ses apocryphes qualités apéritives. Aussi la voyons-
nous déjà avec effroi bue par l'ouvrier sur le comptoir
des guinguettes, dégustée par le fashionnable sur' les
" guéridons du boulevard, engloutie par la tourbe sur la
table boiteuse du Tapis-Franc, sirotée par la jeunesse des
écoles, des lettres et des arts... dans lescaboulots.
Eh bien ! hommes du travail, hommes du monde,
hommes de rien, jeunes gens d'avenir se mettent au
coeur, par cette absorption, le germe du dégoût des la-
beurs, du mépris des vertus, de l'excitation au crime, de-
là stérilité finale, — et nous le prouverons.
44 .LES. BUVEURS D'ABSINTHE.
VII
«ous ne saurions trop le redire, ce que l'usage de l'ab-
sinthe a de fatal, c'est qu'il paraît se recommander en
se montrant de prime-abord plutôt bienfaisant que nui-
sible. Par conséquent, il ne peut tarder à .dégénérer en
habitude, puis en besoin dominant, puis enfin en pas-
sion exclusive, sans cesse entretenue, toujours inassou-
vie. Au reste, nous ne saurions, mieux comparer le mal
de l'absinthe, parvenu à son paroxysme, qu'aux effets
de la piqûre du dipsade, ce serpent dont le venin tuméfie
le corps, incendie le sang et provoque une' soif inextin-
guible. Voici ce que Lucain, dans sa Pharsale, raconte à
ce propos : « Aulus Tuscus, un des soldats de Caton, fut
mordu par un dipsade, et ne put apaiser la soif qui le
dévorait ni avec l'eau, ni avec son propre sang. »
Que le lecteur daigne continuer, et il verra si notre
assimilation est juste, si les buveurs d'absinthe ne sont
pas de nouveaux Aulus Tuscus que gangrène une mor-
sure cent fois plus terrible, puisque c'est l'âme bien plus
que le corps que le venin infecte et putréfie.
vin . -
" Suivons le mal dans sa marche ascendante. Le premier
degré se produit avant même,que les papilles du palais
s'habituent à la saveur plutôt violente qu'agréable du
fluide spiritueux, à la sensation irritante qu'il .cause,
.LES BUVEURS D ABSINTHE. ■ 1 5
car ce n est pas pour le goût, dans la vulgaire acception
' clu mot, que la majorité des sectaires aime Tahsinthe,
c'est pour l'étrange métamorphose qu'elle accomplit gra-
' duellement dans tout leur être. ■ , - ,
C'est d'abord une ébriété exhilarante ou triste, dans
le genre de celle de Teau-de-vie, qui puise de plus son
'.charmetentateur dans l'exubérance de vitalité qu'elle
développe. Lesuns sentent quadrupler leur puissance cor-
porelle, les autres s'élucider extraordinairement leurs
facultés intellectuelles. -
Cet état dure peu, c'est l'appât fallacieux qui fait que
les malades prennent leur souffrance pour une jouis-
sance, et qu'au lieu du remède, ils recherchent avide-
ment le breuvage qui a provoqué et qui doit augmenter
je mal. ^
Alors la deuxième période commence, c'est une agi-
tation fébrile ou une nonchalance torpide, durant les-
quelles l'homme semble s'assimiler le système nerveux
de la race féline. - .
Puis la peau devient sèche et moite tour à tour, les
muscles se tendent avec la rigidité de l'acier, l'haleine
brûle la bouche, le sang.afflue au cerveau en y apportant
par vagues la colère sans cause, en y laissant la perver- -
sion de tous les sentiments.
" La troisième période s'annonce par une ■sensation qui
devait être celle du prisonnier parqué sous les plombs
torréfiants' de Venise, par un "marasme fiévreux qui
livre une moitié des buveurs à l'abrutissement le plus
complétât l'autre moitié à une surexcitation frénétique.
Les premiers tombent inertes et comme frappés de pa-
ralysie, les derniers se tordent dans d'épileptiques con-
16 LES BUVEURS D'ABSINTHE. '
vulsions, s'exaltent jusqu'au délire, ne sont plus des
créatures intelligentes, mais des bêtes féroces, dont ils
ont les mouvements saccadés, les fureurs sanguinaires,
les appétits déréglés.
Dans leurs moments lucides, ils flottent entre les idées
les.plus opposées comme de véritables enfants; exaspérés
pour un rien, ils tombent sans provocation dans une dé-
mence furieuse, ne rêvent que querelles et rixes, cher-
chent avec la persistance de l'idée fixe l'occasion d'entre-
tenir, par la lutte sauvage, l'ardeur infernale qui les
transporte, qui agite leurs membres en continuels sou-
bresauts, qui crispe leurs nerfs connue si, dans leur
chair, une lave dévorante remplaçait la circulation nor-
male du sang.
C'est dans cette crise que ces insensés deviennent de
vrais'tigres lâchîs au milieu de la société, dont ils atta-
quent les représentants pour Tunique raison que leurs
dents et leurs ongles ont besoin de déchirer, et qu'il leur
faut voir palpiter sous la souffrance tout ce qui les en-
toure. Ils sont capables, pour satisfaire leur rage, de
frapper leur mère, leur femme ou leur enfant!
Et quand leur impuissance ou une intervention quel-
conque vient réfréner leur brutalité, leur'cruauté d'Is-
maéliens, la prostration les subjugue; ils.soiït plus faibles
que des femmes,-ils pleurent et se lamentent à la façon
du crocodile qui a manqué sa proie ; enfin ils râlent une
épouvantable agonie. - . -
Ils finissent fous furieux ou idiots. Une fois que la
ligne de démarcation où le penchant dompte la volonté
sera franchie, il n'y aura pour eux d'autre horizon .que
les deux termes de ce fatal dilemme,
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 17
En vain quelques-uns auront des retours intermit-
tents vers la sobriété; l'absinthe ne lâche pas plus sa
proie qu'elle ne pardonne.
L'eau-de-vie peut parfois laisser échapper quelques
rares naufragés, tordus, mutilés, rachi tiques; l'absinthe
jamais. Elle sollicite comme le vertige, elle attire comme
l'abîme, et, quand l'homme s'est imprégné de sa tache
indélébile, il ne peut, comme du péché originel, s'en
laver par aucun'baptême.
IX
Voilà les caractères généraux an mal de l'absinthe,
voici maintenant ses conséquences :
Les buveurs, sont-ils pauvres, oublieront leur travail,
ce liège puissant qui les soutient au-dessus de l'océan de
la misère et de l'infamie; s'ils sont riches, ils piétine-
ront en aveugles sur le sable mouvant de la déconsidé-
ration, qui bientôt les engloutira, eux, leur honneur et.
l'héritage qu'ils devraient conserver à leurs enfants..
Les uns et les autres, calcinés, galvanisés seulement
p'ar leurs tortures, iront jusqu'au crime, s'ils ne se bor-
nent pas à causer ces déplorables catastrophes, dans l'in-
terminable catalogue desquelles nous choisirons un
-exemple qui est à la connaissance de tous.
Dans l'un des principaux cafés de Paris, au vingtième
verre d'absinthe peut-être, un homme, foudroyé par
l'ivresse, tombe comme frappé de catalepsie. Une mousse
épaisse, presque solide, s'étend sur ses lèvres bleuies...
Un autre buveur, docteur en médecine, prescrit un
1 8 LES BUVEURS D ABSINTHE.
calmant, puis se ravise, et courtlui-même à la pharmacie
voisine. Il revient et introduit dans le gossier desséché
de son ami une mixtion qui le fait expirer au milieu de
convulsions et de souffrances atroces... Le médecin avait
empoisonné son compagnon d'orgie... Lui-même était
ivre, non pas ivre-mort comme sa victime, mais ivre-
fou ! ■■ " .
Au commencement de ce siècle, Tabsinthctelle que
nous la connaissons et qu'elle nous est venue de la Suisse,
était à l'état exceptionnel parmi les liqueurs qui se con-
somment dans les cafés. On avait alors une autre drogue
que Ton appelait le vin d'absinthe.
C'était d'une fabrication élémentaire : de l'absinthe
verte infusée durant quelques mois dans un baril de vin
blanc. . .
La province surtout avait adopté ce breuvage, et Ton
peut nommer des villes importantes où il n'est pas
absolument oublié encore et où il eut jadis des adeptes,
des fanatiques, qui formaient des espèces de corporations.
. Nous signalerons en particulier une de ces localités, parce
qu'elle est connue de nos lecteurs : Dieppe.
Deux ou trois biweries' se disputaient la clientèle des
amateurs de vin d'absinthe : ceux-ci étaient des bour-
geois honorables, ou de ces ouvriers,' véritables artistes
en ivoirerie, qui ont valu à leur cité une renommée toute
spéciale. Ils allaient le matin, avant de se mettre à leur
' comptoir ou d'entrer à l'atelier, tremper un petit pain
d'un sou- dans un verre de vin d'absinthe. C'était leur
café au lait.
Nous avons connu les deux derniers de ces amateurs,
il y a de cela une vingtaine d'années. Ils avaient vu
LES BUVEURS D'ABSINTHE. ' 19
Jonnber tous leurs commensaux; eux seuls, grâce à un
tempérament de fer, tenaient bon. — Entendons-nous,
car c'est là que nous apprîmes pour la première fois à
juger l'absinthe: —: Ils en étaient venus à un tremble-
ment de .tous leurs membres, qui les rendait inaptes à
toute occupation manuelle, L'un d'eux nous invita un
matin à partager son régal.
Le vin blanc absinthe avait pour ses adeptes l'attrac-
tion du tabac, de l'opium, du hatschih. Il fallait s'y faire
et il devenait un besoin et une jouissance très-puissants,
à en juger par le cuite qu'on lui rendait.
Nous trempâmes bravement, avec la candeur et !a
gourmandise de nos-quinze ans, notre régence, c'est le
nom local du petit pain, dans le liquide. Mais nous n'a-
vions pas la 'vocation. L'amertume odieuse et l'arôme
violent de l'absinthe ainsi infusée nous saisirent les pa-
pilles, il nous sembla avaler avec notre première bouchée
un de ces fruits âpres qui vous étranglent.
. Notre grimace.égaya fort notre amphitryon. Hélas! ce
fut une de ses dernières gaietés. Son tremblement ne fit
-que croître: ses cheveux blanchis s'en allèrent, le vin
absinthe dont il avait bravé plus longtemps que ses amis
les conséquences, finit par en avoir raison, et l'emporta '
atrophié, fébrile, épileptique comme eux.
Aujourd'hui, on ne boit plus l'absinthe au vin, on la
boit à Teau-de-vie.
x .
Nous n'entasserons pas les citations; nous allons seu-
lement donner, avant de terminer, quelques esquisses
20 LES BUVEURS D ABSINTHE.
pour corroborer'nos justes attaques, et toutes nos allu-
sions seront puisées à la source de la réalité; donc, veut-
on reconnaître, parmi les tenants de l'ivrognerie, ceux
que vicie le subtil extrait; ceux qui sacrifient au nouveau
dieu de la bacchanale effrénée, ceux qu'il faut fuir
comme la peste, car, de même que les pestiférés, ils ont
le contact fatal?
Voyez-vous cet homme aux mouvements brusques, à
Toeil brillant, au teint plombé, dont la voix brève donne
à la grossière gaieté une expression pareille à celle de la
colère? — Buveur d'absinthe.
, Et cet autre, l'injure à la bouche, Toeil sanguinolent,
la face livide, qui vous heurte volontairement dans la
Tue, et vous saute à là gorge, parce qu'il vous a heurté ?
— Buveur d'absinthe.
Et celui-ci, hâve, la joue creuse, somnolent, hébété, le
front dénudé et labouré avant Tâge, qui soutient entre
ses mains sa tête sans pensée, appuyant ses coudes souil--
lés au comptoir du marchand de Yin ? — Buveur d'ab-
sinthe.
Tous ces gens qui sortent des cafés, des cabarets, des
tavernes, des bouges, des caboulots, les sourcils froncés,
Toeil menaçant, le ton acerbe, ayant le'pugiJat pour rai-
son et pour bonheur ; tous ceux qui s'y traînent, la pru-
nelle atone, frissonnants, souffreteux, n'ayant plus que
l'ivresse pour moteur et pour plaisir, tous -ces gens
blêmes, car leur vice honteux a cela d'étrange, que gé-
néralement il ne les teinte pas de la bachie du vin et de
l'alcool; tous ces gens... Buveurs d'absinthe !
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 21
XI
Il y a aussi des absintheurs, —risquons le néologisme,
— qui peuvent pourtant ne toucher jamais, fût-ce du
bout des lèvres., à la vipère des liqueurs fortes : ce sont
ceux qu'abreuve fatalement l'absinthe métaphorique du
vieux Malherbe. Mais pour ces privilégiés du calice d'a-
mertume, l'ivresse de la douleur est rarement dégra-
dante-^ elle Tes écrase parfois, ils n'en sont que plus
dignes de la pitié des gens de coeur. Souvent, au con-
traire, les libations forcées à la coupe du chagrin gran-
dissent les âmes éprouvées, elles les sanctifient-presque,
toujours. — Nous avons essayé de mettre dans notre ro-
man, quelques-uns de ces buveurs moraux en opposition
avec nos buveurs trop matériels.
XII
Résumons-nous : au risque d'être taxés de don qui-
chottisme, de prêter le flanc aux flèches de la raillerie,
nous le répétons : l'extrait d'absinthe est un poison pres-
que consanguin de l'arsenic, un agent"provocateur de
turpitudes, d'infirmités, de cruauté, de découragement,
d'idiotisme; de suicide, un stimulant d'assassinat, de
passions dégradantes. Il pousse au vice, il provoque au
crime.
L ES-
IUVEURS D'ABSINTHE
' P ROLOGUE
i
AU CAFÉ DES VARIÉTÉS,
Les Parisiens ont des entêtements et .des préj ugés d'au-
tant mieux enracinés qu'ils- sont démentis par une
opiniâtre expérience. Ainsi, vous ne les empêcherez ja-
mais de croire au carnaval et aux mascarades.
N'essayez pas de leur prouvei-que c'en est fait depuis
soixante ans de ces bacchanales d'un autre âge, que plu-
sieurs révolutions ont passé par là*déssus; ils ne croient
pas aux révolutions, mais ils Groient au Mardi-Gras.
Voilà pourquoi, chaque année, trois jours durant, en
dépit de la température qui devient détestable précisé-
ment à cette occasion, vous voyez la ville et les faubourgs
envahir processionnellement les boulevards, dont les
larges canaux engorgés par cette marée humaine débor-
dent dans toutes les rues voisines. '
La capitale du peuple" le plus spirituel et le plus blasé
de l'univers se'tient les pieds dans la boue', bravant tem-
pête, neige, verglas et pluie, cou tendu, besicles au nez,-
24 LES BUVEURS »'ABSINTHE.
lorgnon dans l'oeil, attendant au passage des masques qui
ne passent jamais.
Mais ce qu'on doit admirer surtout, comme un trait
merveilleux de ce'te curiosité stoïque, c'est qu'il ne fau-
drait pas croire celte foule recrutée dans les couches se-
condaires de la société : ouvriers saisissant un prétexte
pour pousser une bordée, petits employés heureux d'é-
chapper à la feuille de présence; commis et calicotiers
■en goguette ; bourgeois nourris dans une sainte confiance
aux antiques traditions; provinciaux attirés du fond de
leurs*catacombes par les programmes journalistiques du
boeuf gras!
Non pas ! les plus intelligents, les plus blasés, les plus
caustiques, les beaux esprits y tiennent la première
place. — Ce sont leurs jours de bêtise; chacun a les
siens.-
Artistes, écrivains, chroniqueurs, tous ceux qui savent
le mieux qu'il n'y a -rien à voir, se garderaient bien de
manquer à ce rendez-vous de la badauderie.
Ce sont ceux qui ouvrent les" yeux les plus grands,
quitte à traiter le lendemain de béotiens les victimes bé-
uévoles de cette mystification printanière. .
Si vous souhaitez une preuve de cette émigration lit-
téraire et artistique sur les boulevards, glissez, à Tins-
tant.où commence cette histoire, un regard vers l'établis-
sement favori'dës vaudevillistes et des littérateurs qui,
sans être du premier, n'appartiennent cependant pas au
dernier ordre.
Nous avons nommé le Café des Variétés.
Les notabilités de l'affiche du jour apparaissaient écha-
faudées les unes sur les autres aux fenêtres cintrées de
l'estaminet du premier étage.
En bas, la galerie vitrée donnant immédiatement sur
le boulevard ne désemplissait guère, et Ton avait dû, par
mesure d'ordre et de précaution, enlever les tables exté-
rieures, qua-des -flâneurs intrépides prétendaient trans-
former en piédestaux.
LES BUVEURS D ABSINTHE. 2b
La pièce l'a moins pleine était la salle du fond,.d'où
Ton ne pouvait apercevoir, à travers les doubles vitrsges,
(que le mouvement confus des promeneurs.
Si le Café des Variétés est le centre des écrivains etnes
auteurs dramatiques,-il doit, pour satisfaire cette clien-
tèle, .leur fournir une grande partie des trois à quatre-
cents feuilles plus ou moins éphémères, qui, chaque jour,
chaque semaine ou chaque mois, déversent l'éloge ou le
blâme sur toutes les productions nouvelles, recueillent
tous les cancans, ramassent tous les bruits croustilleux.
Nous étonnerions bien le lecteur si nous entrions dans
rémunération de ces tribunes dont il ne saurait soup-
çonner même les titres criards.
Ce sentiment paraissait aussi celui d'un jeune officier
assis solitairement à une table, devant une chope de
bière, et qui, puisant dans le tas avait ramené une re-
vue d'aspect honorable après avoir rejeté la montagne
-des follicules inconnues.
Ce lecteur, le capitaine Emmanuel Sauvai, auquel le
désoeuvrement ou l'attente semblait peser, pouvait avoir
de vingt-six à trente ans.
13 était venu passer en famille, à Paris, la convales-
cence d'une grave blessure. " - -
" Le sourire un peu dédaigneux amené sur ses traits par
T„&spect des embryons du journalisme, s'effaça sous une
attention profonde à mesure qu'il parcourait le recueil
resté entre ses mains.
A sa gauche, vint s'asseoir un couple, évidemment
échappé du Quartier-Latin, et dont le caquetage"inces-
sant eût distrait un lecteur moins attentif.
Le jeune homme n'avait pas vingt-cinq ans, sa com-
pagne n'en avait pas dix-huit, J
11 était brun, de taille moyenne, ses traits plaisaient
plutôt par leur expression que par leur régularité ; son
oeil s'allumait parfois d'éclairs où scintillaitTintelligence;
à l'occasion, on y lisait une énergie que Ton n'eût pas at-
tendue tout d'abord de son apparence délicate et frêle.
2
-26 LES BUVEURS D'ABSINTHE.,
. Mais c'étaient là des exceptions; rarement le sourire
insouciant et un peu moqueur quittait ses lèvres' aux-
quelles il convenait si bien. - - ■
Fabius, quoique habitant du Quartier-Latin, dontil
avait les allures et la mise sans gêne, n'était cependant
point étudiant; il se livrait concurremment, et non sans
un certain succès, à la peinture et au journalisme de la
petite presse.
Sa compagne, fillette au minois-chiffonné, possédait
encore une fraîcheur que Ton ne trouve guère sur les
visages fatigués par les plaisirs, limés par les privations,
des grisettes qui trottent dans les régions de TOdéon et
du Luxembourg.
Mais aussi sa mise était très-simple dans sa modeste
coquetterie.
Elle ne portait ni velours, ni plumes ; sa queue ne ba-
layait point les immondices de l'asphalte; elle avait re-
vêtu sa plus belle robe d'alpaga, et un petit chapeau dont
elle avait peut-être bien confectionné elle-même la guir-
lande.
Bast! elle n'en était que plus agaçante et plus gaie.
. C'est que Fabius Thierry n'était pas son amant, dans
l'acception galante du mot," mais bel et bien son fiancé,
son promis !
- Chez Ninette Laurent, la belle humeur n'empêchait
pas la sagesse;et sa gaieté's'accroissait en ce moment de
la permission donnée par sa mère, d'aller, au bras de
Fabius,voir passer les masques au boulevard.
La mère Laurent, personne assez revêche sur bien des
points, appartenait essentiellement à la catégorie des gens
qui croient éternellement aux mascarades du mardi gras.
Sa fille y croyait peut-être moins, mais l'occasion était
•heureuse pour se promener deux heures avec son cher
Fabius.
D'ailleurs, l'un et l'autre venaient chercher quelqu'un
à ce café, oîisedonnela moitié des rendez-vous de Paris,
cajyls commencèrent par promener leurs yeux dans
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 27
toute la salle, et ne se décidèrent à s'asseoir qu'après
s'être assurés qu'ils devançaient leurs amis.
Le garçon, la serviette sur le bras, se tenait devant
eux attendant leurs ordres".
—■ Eh bien, qu'allons-nous prendre? demanda Fabius
à sa compagne.
— Choisissez ; moi je n'y connais rien.
— De l'absinthe?
— Au fait, j'en entends toujours parler. -
— Deux absinthes!... cria le garçon, saisissant les
paroles à la volée.
Un consommateur qui se trouvait à la table voisine,
leva la tête et quittant le grave Moniteur ou le Journal
des Débals, porta un regard discret, mais attentif sur le
jeune couple.
Ce n'était évidemment pas un habitué du lieu, il avait
devant lui un simple verre d'eau. Il est présumable qu'il
n'était entré là que pour se soustraire à l'écrasement de
la foule qui l'avait surpris sur le boulevard, et qu'il at-
1 tendait qu'elle s'écoulât pour continuer son chemin.
C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans.
Sa chevelure blanche faisait ressortir la distinction
exquise de ses traits, sur lesquels" une bienveillance
extrême s'unissait à une teinte de mélancolie. Un ruban
rouge, noué à la boutonnière, indiquait des services ren-
dus au pays.
— C'est"doncbieD bon l'absinthe... que les hommes en
boivent tant ? demanda la j eune fille.
— C'est bon, non pas précisément par le goût, mais
par l'effet ; c'est du génie en bouteille, vous m'en direz
des nouvelles.
— Du génie!... du génie, reprit.Ninette avec une hé-
sitation charmante, c'est très-bien, mais pourtant si c'est
mauvais, j'aimerais mieux, comme ce monsieur, de l'eau
sucrée, avec beaucoup de fleur d'oranger.
Fabius accueillit ce scrupule par un éclat de rire que
la fillette partagea de bon coeur.
28 LES BUVEUfS D'ABSINTHE.
■ L'officier continua de lire sa revue, et le voisin de
gauche, d'observer cette scène avec une attention un peu
grave.
Déjà même à ses mouvements, on pouvait voir qu'il
cherchait un moyen d'y prendre part.
- Le garçon déposa le plateau et remplit les deux petits
verres.
Ninette, avec la gourmandise innée de toute fille d'Eve
et du Quartier-Latin, porta aussitôt la main au .sien ;
elle allait y mettre ses lèvres roses, si Fabius ne l'eût
vivement arrêtée.
— Pas si vite !... pas si vite !... Diable ! comme vous
y allez !
Le voisin lui-même avait poussé un petit cri pour
empêcher l'imprudente de se brûler la bouche et les
entrailles.
■ —"Eh bien !... n'est-ce pas fait pour être bu?... leur
demanda-1-elle à l'un et à l'autre.
— Pas de cette façon ! dit Fabius.
D'une main exercée il échafauda le petit verre dans un
grand, et procéda à la dilution de la liqueur.
Ninette battit des mains en voyant l'eau claire prendre
par ce mélange les reflets prestigieux de l'opale.
—Oh ! que c'est gentil !... s'écria-t-elle. Et vous dites
que c'est bon?... reprit-elle avec un retour de son pre-
mier scrupule.
— Souverain pour l'estomac et pour le cerveau ! Al-
lons-y !
Il lui présenta son verre pour trinquer.
— Mais pour le goût?... demanda-t-elle avec un reste
d'hésitation et de gourmandise.
— Pour le goût, il n'y a que la première gorgée qui.
coûte! Quand on en a bu une fois, on en voudrait tou-
jours boire.
— Est-ce vrai, monsieur? demanda-t-elle au voisin
' décoré.-
' — C'est vrai, mademoiselle, répondit celui-ci avec une
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 29
affabilité exquise, aussi le mieux serait-il de ne pas
commencer.
— Ne iui faites pas peur, monsieur, intervint en sou-
riant Fabius;-elle serait capable de me condamner à
boire mon verre et le sien.
— Ce serait fâcheux pour vous, mais permettez-moi
de croire que ce serait préférable pour mademoiselle, dit
l'inconnu moitié sérieux, moitié souriant.
Ninette, pour couper court à ce petit débat, flaira le
breuvage tentateur, etlui trouvant, quant à l'arôme, cer-
taine analogie avec Tanisette dont on l'avait quelquefois
régalée, elle se décida à y tremper ses lèvres.
Lapremière impression ne fut pas favorable; la chose,
à son avis, manquait de sucre.
— Friande !... lui cria. Fabius goguenard. Poltronne!
ajouta-t-il.
A ce reproche, elle se piqua d'honneur, la moitié du
verre y passa.
— Eh bien ?... lui demanda-t-il.
— Eh bien, c'est à la fois mauvais et bon... Ah ! c'est
singulier comme ça chauffe l'estomac... et la cervelle.
La pauvre petite n'était pas habituée à faire bombance
dansla mansarde de la mère Laurent.
La tête lui tournait.
Deux plaques pourpres au sommet de ses pommettes
succédèrent à ses fraîches couleurs; l'incarnat de ses
lèvres fit place à une pâleur soudaine; son sourire devint
nerveux, sa parole heurtée.
Le voisin décoré indiqua d'un regard doux et éloquent
cette transformation au jeune homme.
.. Celui-ci comprit.
Comme Ninette avançait la main pour reprendre son
verre et l'achever, il l'enleva prestement et le vida sans
façon dans le sien.
— J'ai soif i... Je veux boire-encore de ça ! dit-elle.
— Non pas I fit-il toujours souriant, c'est assez pour
une fois !
30 LES BUVEURS D ABSINTHE.
— Vous en buvez bien, vous!
— Moi, c'est différent ; je me sacrifie en votre faveur,
c'est mon rôle?...
Et comme elle regimbait.
' — Garçon ! appela-t-il, un verre d'eau, beaucoup de
sucre et trop de fleur d'oranger à madame !
— Je me rattraperai quand nous serons mariés!...
dit la jeune fille d'un air mutin qui lui rendit ses cou-
leurs et sa charmante expression un instant altérées.
Ici, survint un flot de consommateurs masculins.
Un groupe de cinq individus alla s'asseoir à une table
vacante à droite du capitaine, toujours plongé dans sa
lecture.
Le garçon mit, à l'intention de ces nouveaux venus
une allonge qui réunit sa table à la table voisine.
D'autres personnes se répandirent ça et là, et enfin
deux d'entre elles, saluées par un petit appel joyeux de
Ninette, se placèrent près d'elle et de son compagnon.
- C'étaient les amis attendus.
Le plus âgé, Philippe Thierry, touchait à la cinquan-
taine, mais c'était un singulier corps. Dans ses moments
de bonne humeur et de sérénité, vous ne lui auriez pas
donné trente ans, en dépit de son crâne dénudé et de ses
moustaches grisonnantes,
Parfois aussi, sous une influence maligne, son faciès
s'affaissait,' son oeil s'éteignaits sa .parole s'alourdissait,
ses lèvres caustiques et fines restaient béantes, — dans
ces instants-là, il en avait soixante-quinze.
Son fils Fabius tenait de lui son heureux caractère, son
"insouciance proverbiale, ses saillies pittoresques, mais
surtout son^nabileté à manier Te pinceau.
Le compagnon du vieux Philippe, Lucien Fauveau,
était de l'âge de Fabius. D'humeur changeante, envoyé
par ses parents dans la capitale pour faire de la méde-
cine ; un beau jour, il s'él ait lassé des études de l'amphi-
théâtre.
Epris d'une soudai ne vocation pour la peinture, il était
LES BUVEURS D'ABSINTHE. " 31
devenu l'élève de Philippe. Puis, s'étant lié avec Fabius,
il avait voulu lutter avec lui d'efforts littéraires. Tou-
chant à tout, réussissant atout, mais ne se fixant àrien.
— Arrivez donc! arrivez donc! leur cria Fabius;
vous-seriez bons à porter le boeuf gras en terre! Que
diable avez-vous fait en route?
— Tu le demandes ! riposta Lucien, en montrant le
vieux peintre assis morne et silencieux«à côté de Ninette ;
.Michel Ange est dans ses brumes, nous avons fait qua-
tre stations de la rue de l'Est ici, ce qui, à- deux verres
par pose, constitue un total de huit absinthes pour arro-
ser le parcours... et...
— Huit verres !... répéta tout bas l'observateur in-'
connu.
— Huit verres !... s'écria avec admiration'Ninette, et
Ton ne m'en permet que la moitié d'un ! Quelle injus-
tice!... .
— Et il n'en est.pas plus gai!... poursuivit Lucien. Il
n'a trouvé qu'amertume dans l'ambroisie... Après cela,
la neuvième aura peut-être plus d'efficacité : numéro
Bacchus impare gaudel... Garçon, deux absinthes !
— Voyons, père, dit Fabius au vieil artiste, secoue
un peu-ce drap noir... C'est mardi gras toute la journée!
— Mardi gras... murmura Philippe, Toeil atone; en-
core un souvenir d'elle... Nous fêtions ce jour-là en fa- -
mille !... Maintenant... au cabaret \... SacredieuL.ïjura- "
t-il en se secouant nerveusement, j'en boirai tant que je
finirai bien par y lai sser la mémoi: e !...
Gomme on voit, Philippe était dans un de ses accès de
misanthropie. - ^
, Le seul chagrin sérieux qu'il eût éprouvé était la mort
de sa femme, et, par une aberration plus commune qu'on
ne pense, il avait cherché à noyer sa douleur et ce souve-
nir.dans la boisson.
Mais il n'y trouvait que distractions trompeuses;
tour à tour, suivant ses dispositions d'esprit, l'absinthe
qu'il avait fini par préférer à toute autre liqueur, lui
3 2 LES 1 BUVEURS UABSINTIIE.
procurait des accès d'hilarité folle, ou des périodes d'a-
battement dans lesquelles il perdait la conscience de lui-
même et lés restes de son talent.
Lucien, qui l'aimait à cause de sa verve et de ses
saillies dans ses bons moments, le promenait ce jour-là,
depuis le matin, de'comptoir en comptoir, à travers le
quartier Latin et les buvettes avoisinant le Pont-Neuf.
— Nous avons de bonnes nouvelles! dit Fabius.
— Et vous allez regretter de venir si tard les appren-
dre, ajouta Ninette.
Le garçon servit les deux verres demandés.
Lucien, qui, d'ailleurs, n'avait pas accompagné très-
pi atoniquement son professeur dans les tavernes absin-
thées, mélangea consciencieusement sa nouvelle potion ;
quant au vieux peintre, il avala la moitié de la sienne
sans eau, et, pour le reste, il le blanchit si peu que ce
n'était pas la peine d'en parler.
•— Tu as tort, père, lui fit observer Fabius, de t'habi-
tuer ainsi à l'absinthe pure.
— Ça tient moins de place, riposta Philippe se rani-
mant "sous l'aiguillon du breuvage, et Ton peut en boire
bien plus !... Garçon ! une deuxième !
— Voilà la lampe qui se rallume, fit Lucien entre
haut et bas; puis s'adressant aux deux amoureux : et
ces fameuses nouvelles?
— C'est aujourd'hui clémence maternelle sur toute la
ligne; ainsi que tu le vois par la présence de mademoi-
selle Nini sur ce divan, madame Laurent s'est décidée,
€t nous a permis une promenade.
Mais voici qui te touchera davantage, heureux mortel;
madame Dumont... Ah! tu dresses l'oreille...
— Au fait! an fait!..: dit Lucien,-chez lequel ce nom
sembla réveiller une irritation sourde un moment con-
centrée. . • -
— Est-il impatient, donc!... Eh bien, madame Du-
mont," se trouvant un. peu mieux, a permis à sa fille
Clarisse de dîner chez la maman Laurent avec made-
LES BUVEURS D'ABSINTHE. • 33
moiselle Nini, sa belle-fille, toujours ci-présente!... Est-
ce une chance cela?...
— Tiens! dit Ninette, ça ne vous fait pas le plaisir
que je croyais..." Cependant, vous comprenez bien que
nous ne comptons pas dîner seules, et que.Clarisse espère
profiler de cette occasion pour vous voir...
— Certainement! certainement j'irai!... se hâta de
répondre le jeune homme. Cette pauvre Clarisse ! on la
tient en chartre privée!... "•
' — Bast! dit le vieux Philippe, ces amoureux me font
rire, les filles cachées sont les premières trouvées!
— Ainsi, mon très-cher, reprit Fabius, pique-nique
général chezla mère Laurent.
. — Si vous vouliez bien dire madame!... se récria
Ninette.
— Permettez, Nini, je dis la mère, puisqu'elle est
quasi la vôtre; et j'ajouterai belle-mère, quand elle aura
le bonheur d'être la mienne aussi.
— Et la brave femme a consenti à faire partie
d'un pique-nique? reprit Philippe^, c'est invraisem-
blable!
— Entendons-nous! Elle en fera partie à condition de
ne rien payer.
— A la bonne heure! Je me disais aussi, une femme
si entendue, qui tondrait sur mi" oeuf !
— Quand elle aura Thonneur dont je vous parlais.,
d'être ma belle-mère, dit Fabius, c'est elle qui sera notre
économe, n'est-ce pas, Nini?... - -
La petite fit une moue significative, témoignant qu'elle
ne comptait pas se marier pour rester soumise aux lési-
neries maternelles.
— Tout ça est bel et bon, dit-elle, mais vous bavardez
là, pendant que celte pauvre Clarisse nous attend, j'en
suis sûre, chez maman, depuis plus d'une heure !
— Nini a raison, en route !
En parlant 'ainsi, Fabius se leva pour donner
l'exemple.
34 LES BUVEURS D'ABSINTHE.
Il fut imité par son père et par la jeune fille, mais
Lucien resta assis.
— Eh bien! ne viens-tu pas, toi le plus intéressé à la
chose ? lui demanda-t-il.
— Si fait! si fait! répondit le jeune homme dont le-
front s'obscurcissait en dépit de ses efforts, pour dissi-
muler une préoccupation obsédante. Je vous suis; mais
j'ai encore besoin ici quelques minutes... une affaire in-
dispensable! _.
— Hein?...'murmura à son oreille son ami, qui
venait de promener son. regard observateur autour de
lui : y aurait-il quelque chose entre toi et le vampire ?...
Prends garde, ami, prends garde!... .
11 désignait discrètement l'un des individus assis
dans le groupe des cinq, à droite du jeune capitaine.
Lucien haussa les épaules :
— Ne crains rien, dit-il, je ne connais que de nom
le marquis de Chéruel et n'ai pas envie de le connaître
autrement.
Fabius ne parut pas convaincu ; mais, sans insister, il
emmena son père et sa compagne, laquelle adressa
à Lucien, en sortant, un petit signe de menace arni-
' cale.
Aux noms de vampire et de marquis de Chéruel, pro-
noncés à son oreille, le vieux monsieur décoré éprouva
une sensation pénible; sa belle figure prit une expression
de dégoût, et son regard se porta avec la répugnance
qu'on éprouve à considérer un reptile, vers le principal
personnage- du cercle des cinq.
C'est donc cet homme!... prononça-t-il à demi-voix, se
parlant à lui-même.
Et il le regarda à deux reprises, comme pour bien le
reconnaître une autre fois.
Les Thierry et Ninette n'étaient pas disparus, que
Fabius fit remplir son verre; le vidant avec une sorte de
rage et se prenant la tête à deux mains, comme pour
sentir si elle bouillonnait bientôt à son gré.
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 35
Cependant, le groupe en question menait grand bruit
céans.
C'était à qui élèverait le plus haut la voix, parlant
beaucoup moins pour" ses commensaux que pour les
autres consommateurs. A moins d'y mettre un singulier
mauvais vouloir, ceux-ci devaient savoir depuis long-
temps que ce groupe se composait de J'élite de la litté-
rature et de la presse, satirique..% à les juger sur parole .
du moins.
Avec une modestie rare, ils s'administraient à Tenvi
d'hyperboliques éloges, devant lesquels Hugo, Lamar-
tine, George Sand, Dumas, Sainte-Beuve ou Michelet
n'étaient que des crétins; — c'était le mot le plus
euphémique de ces messieurs, en parlant de tout ce qui
n'était pas eux. .
Hâtons-nous d'ajouter pour édifier le public sur leur
valeur, qu'ils s'appelaient quelque chose comme : Atha-
nase Croquemart, Achille Rapnouil, Timoléon Garrigou;
et de trois !
Le quatrième s'intitulait Pichardet; il avait produit
deux-pièces de vers; mais il était le ramasseur d'idées,
le fournisseur d'anecdotes de ces messieurs. Si les bour-
geois ignoraient son- talent, tout Paris, du moins, con-
naissait son nez'd'un rouge vif, entretenu dans cette
nuance par l'alcool à tous les degrés. '
Quant au cinquième, assis, —je veux dire trônant;
au" milieu du groupe, — ces quatre illustrations si pé«
nétrées de leur propre mérite, s'inclinaient néanmoins
devant sa haute personnalité.
Saluez, puisque vous savez déjà son nom, le marquis
Charles de Chéruel; l'homme universel, le Mécène de
ces beaux esprits, l'astre de cette pléïade.
Titré, riche à millions, publiciste sans cesse en ve-
dette, inspirateur d'une demi-douzaine de feuilles con-
nues pour leur verve ou leurs tendances artistiques,
Charles de Chéruel était un personnage, et, .comme on
le voit, il avait ses courtisans.
36 - L1CS BUVEUaS D'ABSINTHE.
Joignez à cela qu'il était jeune, trente ans, trente-cinq
au plus; beau, bien fait, suffisant; d'une irréprochable
élégance, — et pas de coeur ! Tout ce qu'il faut pour
réussir.
Aussi comme il réussissait!...
Les-écrits signés de son nom s'évaluaient partout; il
était une puissance dans les coulisses des théâtres, et
"son universalité abordant tous les genres avec un égal
succès, on admirait au salon ses toiles et jusqu'à ses
statuettes.
Après avoir permis à ses thuriféraires de brûler leur
encens en son honneur, il daigna prendre à son tour
le dé de la conversation, et Ton n'entendit plus que- lui
etles interjections arrachées par l'admiration à ses quatre
auditeurs.
De quoi donc parlait-il ? ' .
Mon Dieu, de tout à la fois ; sa faconde, à l'unisson de
ses facultés encyclopédiques, ne se renfermait.pas dans
un sujet spécial. Comme il était en verve, il raillait sur
tout; et certes il faisait beau l'entendre écornant les
gloires les mieux assises, démolissant les réputations les
plus pures, blaguant les talents les moins contestés.
Chacun avait son lot ; et les femmes, et les hommes, et
les arts et les artistes, et les écrits et les écrivains.
C'était vraiment un feu d'artifice, dont les applaudis-
sements de ses hiérophantes formaient lé bouquet.
Il s'arrêta, savourant ces hommages et redressant sa
tête à tous crins à la façon d'un triomphateur. — Per-
sonne ne l'avait contredit.
En cet instant, l'officier ayant sans douté achevé sa
lecture, se leva et déposa, — par hasard à coup sûr 1 la
Revue qu'il venait de parcourir, précisément devant
M. de Chéruel; négligeant toujours par le même hasard,
de la refermer, de sorte que la plus belle page s'étalait
avec un gros titre, sous Toeil du marquis. •
A moins d'être myope, il était impossible que ce titre
lui échappât, — et le marquis y voyait fort clair. -
LES'BUVEURS D*ABSINTHE. 37
Aussi, tandis que l'officier s'éloignait d'un pas lent,
pour aller s'installer dans la galerie de l'entrée, — his-
toire de changer de place et de voir de plus près les
passants, — Charles de Chéruel, blêmissant sous Ta
poudre de riz qui - rehaussait son teint, comme celui
d'une femme à la mode, saisit le recueil, dont il dévora '
.les pages d'un oeil fiévreux et rapide.
Cette prose l'attirait irrésistiblement et, tout à la fois,
l'exaspérait. L'absinthe qu'il avait refusé de boire au
physique, — en cette minute, il l'absorbait au moral.
Ses adulateurs suivaient avidement sur ses traits
l'expression de son dépit; on pouvait même conjecturer
aux coups d'oeil échangés' entre certains d'entre eux,
que tous n'en -ignoraient pas la cause, et que cette
potion administrée à leur patron était, plus amère pour
lui que pour eux.
Sa lecture ne dura d'ailleurs qu'une seconde ; il leur
tendit le recueil, en affectant un sourire méprisant qui
n'abus3 personne.
Achille Rapnouil, jeune bohème de beaucoup de che-
veux et de peu de linge, jeta à son tour un regard sur le
fameux titre; puis, sans pousser plus loin ses investi-
gations, il déchira en deux la brochure, dont il jeta les
fragments sous la table :
. — Voilà ce qu'on fait de ces ordures, proclama-t-il !
—_À Chaillotl... ajoutèrent ses collègues à Tunis-
son.
Mais cet acte de haute justice ne réussit point à
écarter lés nuages amoncelés sur le front du maître.
Quel mane lliecel phares, produisait donc une telle
impression sur ce groupe littéraire? Que disait ce titre
irritant ?
Il se composait de ces quatre mots : « LE VAMPIRE DES
LETTRES. »
Le vampire ! c'était le terme dont s'était servi Fabius
en parlant à Lucien. — Au reste, dans le courant de
l'article, pas l'ombre d'un nom propre.
3
SU LES BUVEURS D'ABSINTHE.
On y trouvait seulement des réflexions mordantes,
loyales, indignées contre les trafiquants de la littérature
et des arts, contre les faiseurs qui attirent à eux la
verve, le talent de la jeune génération, revêtent sans
vergogne leur vanité creuse de ces dépouilles opimes, et
jettent une aumône à ceux qu'ils ont volés.
On y flétrissait de main de maître ces critiques con-
cussionnaires, exploiteurs de feuilletons, tenant bureau
d'éloges ou de dénigrement, faisant ou défaisant les ré-
putations, suivant que le jeune premier s'est abonné ou
non à leur boutique, ou que la priina donna s'est prêtée
ou montrée indocile à leur concupiscence.
Biais la partie la plus véhémente de cette philippique,
flagellait les pseudo-critiques, qui n'ayant pas en eux le
mérite, l'habileté ou le* savoir nécessaires pour faire
directement ce métier de coupe-jarrets, stipendient de
pauvres diables auxquels ils soufflent les venimeuses
inspirations dont ils recueillent les gros profits.
Celte sortie était loyalement signée : « Ralph d'Aul-
noy. »
— Ralph d'Àulnoy!... murmurait le marquis entre
ses lèvres blêmes et crispées; toujours ce Ralph!...
Achille Rapnouil l'arrêta dans cet épanchement, pour
, attirer son attention vers la pièce voisine, où plusieurs
personnes entraient à la hâte, chassées du boulevard par
là pluie qui tombait à verse.
Les plus remarquées, celles qui attirèrent l'attention
du-groupe des cinq, étaient un élégant cavalier, accom-
pagnant une jeune femme éclatante de beauté et de
parure.
Ils descendaient d'une calèche découverte, renonçant à
braver davantage l'inclémence de la température-.
A leur entrée, Tofficier que nous connaissons déjà, se
leva avec une surprise ravie et alla les recevoir pour les
amener à sa table, placée près du vitrage du fond,
dont la glace les séparait seule du marquis.
Celui-ci lança un éclair haineux-mi cavalier, qui ne
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 39
parut pas même s'apercevoir de ce voisinage, et qui
s'assit avec une indifférence parfaite, de façon à lui
. tourner le dos.
La jeune femme vit aussi le marquis, mais son im-
pression fut toute autre.
Tout en prenant place sur Te divan, en face de son
compagnon, elle laissa passer sous ses longs cils noirs un -
rayon étrange, qui dut arriver jusqu'à Chéruel, dont
les sourcils contractés se détendirent l'espace d'une
tierce.
Le capitaine engagea avec les nouveaux arrivants une
- conversation cordiale; mais tout à coup, Te cavalier aux
élégantes façons, s'arrêta au milieu de l'entretien; il
venait de remarquer que sa compagne avait des distrac-
tions, .et suivant son regard, il le surprit attaché, avec
une sorte d'envie à travers la vitre, sur le verre où
Lucien Fauveau, attablé non loin delà, blanchissait com-
- plaisamment sa troisième absinthe.
— Dieu me pardonne, Ida, fit-il en riant, on dirait
que ce breuvage diabolique te cause des tentations?
— Pourquoi pas? répliqua-t-elle sur le même ton de
plaisanterie. Nous autres femmes nous n'aimons que ce
qui nous est défendu. L'ignorez-vous donc? vous qui
• savez tant de choses !
/— Petite tête folle ! Vous n'ignorez pas, vous, pour-
quoi je vous interdis cet abominable toxique; c'est que je
.veux que vous gardiez votre beauté et votre esprit...
Mais, soyez tranquille, le jour où vous ne m'aimerez
plus, je vous en permettrai l'usage, ce sera ma" ven-
geance!
— L'entendez-vous, capitaine, dit la jeune femme à
leur amphylrion, ne dirait-on pas que cette liqueur
-transparente'et généreuse est une contrefaçon du poison
desBorgia? _ " "
— Permettez-moi d'être de l'avis de Ralph, belle dame,
repartit l'officier. Tel que vous me voyez, j'ai failli payer
mon tribut à l'absinthe.
40 LES BUVEURS 1/ABSINTHE.
— Vous? capitaine.
— Moi-même. J'en avais contracté l'habitude en
Afrique; une habitude qui nous enlève, chaque année,
nombre de nos meilleurs soldats, plus sûrement que les
balles kabyles. '
« Sous ce climat de feu, les boissons toniques sont
nécessaires, mais les boissons violentes deviennent mor-
telles. Et malheureusement celle-ci a un attrait bizarre;
l'absinthe appelle l'absinthe.
a J'étais arrivé à en absorber de telles quantités que
j'avais perdu l'appétit et le goût; je tombais littéra-
lement en étisie, lorsque ma blessure me força de ren-
trer en France.
,« Cette blessure devait guérir, mais ma fatale passion
ne meTaissait pas six mois pour aller au cimetière ou à
Charenton, lorsque je rencontrai Ralph.
■ « Ses raisonnements, ses instances, son éloquence...
(il est éloquent, notre critique!) ont triomphé démon
penchant. Il m'a corrigé; j'ai recouvré la santé et la
joie.,. Je suis son débiteur, — et vive Dieu! le jour où
je pourrai m'acquitter, il verra comment le capitaine
Emmanuel Sauvai aime ses amis! »
— C'est une histoire touchante!... dit la jeune femme
d'un ton où Ton eût senti une pointe d'ironie, si elle
n'eût en même temps tendu une main mignonne au
capitaine, en ajoutant : et moi j'aime les amis de
Ralph !.., Mais la pluie a cessé; si nous reprenions notre
promenade?... En voulez-vous être, capitaine?
Elle lui adressa cette demande dans un sourire qui
rendait un refus impossible. Ils sortirent tous les trois
pour remonter dans la calèche, que le cocher avait re-
couverte pendant l'averse.
En les voyant s'éloigner, Charles de Chéruel renou-
vela l'éclat de rire saccadé que lui avait arraché l'article
de la Revue.
.— En-bien, messieurs, qu'en dites-vous?. ...fit-il.*Le
voilà, ce sévère moraliste, à la plume d'or, aux principes
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 41
éthérés !... IT entretient et affiche en plein Paris la
reine des filles de marbre, la fangeuse Ida Ferrail!...
Ah! tenez,-laissez-moi en rire mon content!....
— Pour piquante, la chose est piquante, objecta
Timoléon, l'un de ceux qui avaient sournoisement souri
du dépit du maître, mais vous n'ignorez pas qu'il y a
dans cette liaison un côté romanesque.
— Allons, bien!... Voilà Timoléon qui croit aux
romans!...'ricana P-ichardet, auquel son gousset absolu-
ment dégarni imposait ce jour-là l'obligation d'être
agréable au vampire.
- — Laissez parler le préopinant, fit le marquis avec
un bâillement affecté, les romans ont leur mérite, sur-
tout quand ils sont invraisemblables. Vous disiez donc,
Timoléon?...
— Je disais que cette créature amphibie,.moitié sirène
-moitié sphynx, s'est adonnée d'elle-même chez le cri-
tique...
— D'elle-même ! ceci est de première force ! Et je la.
trouve médiocre!...
— D'elle-même et quasi malgré lui ! insista le
narrateur; et quant à l'entretenir, il ne l'entretient
pas...
— Tiens ! tiens ! tiens, interrompit sardoniquement
le marquis, c'est peut-être elle, au contraire?... Le
demi-monde renversé!... Pour le coup, je la déclare
mauvaise ! «»
— Vous- n'y êtes pas, marquis ; elle refuse tout ce qui
ressemblerait à un présent, mais elle a pris place à la
table du critique...
— Au feu, à la lampe et à l'alcôve, ajouta Pichàrdet.
— Vous en croirez ce qu'il vous plaira; je tiens de
bonne source que ce diable d'homme emploie ce qu'il a
de fortune personnelle et même ce qu'il gagne, presque en-
tièrement en secours aux écrivains et aux artistes dans
la détresse.
—Moyen assez adroit de se faire des créatures, insinua
42 LES BUVEURS D'ABSINTHE.
le marquis; ces puritains ne sont pas si bêtes qu'ils en
ont l'air.
— Charités hypocrites, on la connaît celle-là ; ajouta
le nez rouge.
— Tout comme vous voudrez, reprit Timoléon, mais
le beau de l'histoire, c'est que cette créature endiablée
s'est prise à l'adorer d'autant plus fort, qu'elle en rece-
vait moins; si bien que pour ne pas être en retour, il a
fini par l'aimer pour son dévouement désintéressé, sa
beauté diabolique et son esprit de lutin !
— Charmant! Que parliez-vous d'un roman, c'est um
pastorale, exclama le marquis de son ton sarcastique.
Par malheur, depuis qu'on les a si bien mises en scène,
personne ne croit plus à l'abnégation de ces Marco, et je"
sais quelqu'un qui ne serait pas ingrat, si une plume
solidement trempée édifiait le public sur ce détail de la
vie intime de l'illustre puritain.
Le marquis porta successivement un regard interro-
gateur sur chacun de ses acolytes, mais personne ne re-
leva le gant.
Aucun de ces pauvres hères, enchaînés par les
exigences de la vie au boulet du vampire, n'osait s'atta-
quer à une réputation bâtie sur le roc, et protégée au -
besoin par une épée aussi flamhoyante que sa plume.
— Quoi! pas un!... s'écria le marquis. Mordieu! vous
me faites de la peine... Ah ! si je n'étais pas engagé en ce
moment dans la grande entreprise financière des grès de
Marennes, que compromettrait toute aventure de ce
genre, j'irais de bon coeur tirer les moustaches à ce pé-
dant !
Charles de Chéruel était brave à ses heures; il avait
fait ses preuves; ce langage n'étonna,pas ses audi-
teurs.
Seulement, ce mélange de Lovelace et deMéphislophélès
avait parfois des défaillances étranges, amenées par un
insatiable appétit des jouissances, etj -—faut-il Tavouer?-
— par une effroyable crainte de la mort; défaillance qui
LFS BUVEURS D'ABSINTHE. 43
le saisissait jusqu'au milieu de ses voluptés les plus
puissantes.
— Tenez, poursuivit-il, j'ai honte de vous le dire, vous
n'êtes que des vantards! A vous quatre, vous ne trou-
veriez pas une ligne ni une rime acérée à lancer à ce con-
dottier de la critique.
— Ecoutez donc,cher maître, objecta Achille, ce n'est '
pas là de la besogne facile et courante ! La preuve, c'est
que jusqu'ici'il ne s'est pas trouvé un serpent pour
mordre la lime.
— Parbleu! je me fais fort de le trouver celui-là,
-moi !... Je crois me connaître en plumes bien trempées,
— eh bien, amenez-moi seulement l'auteur de celte
verte satire que je vous signalais l'autre jour dans
un journal mort:né... le Petit homme rouge, je
crois?,..
— L'auteur des Mirmidonst... exclama une voix;
présent !
Tous les regards se tournèrent vers la table voisine,
d'où venait cette interruption.
Un jeune homme, Toeil allumé, le visage pâle, ache-
vait de vider une absinthe.-
— Vous, monsieur?... lui dit le marquis.
— Du moins j'en suis la moitié, ayant commis la
tartine en question de complicité avec un collabora-
teur.
— Eh bien ! si vous voulez venir quelque matin causer
avec M. Charles de Chéruel, rueLaffitte, 49, je crois que
l'entretien vous profitera.
Le jeûner homme, c'était Lucien, qui tout en conser-
vant assez de clairvoyance pour distinguer la conver-
sation de ses voisins de table, touchait à une surexcita-
tion qui ne lui permettait plus de peser ses paroles.
— Au revoir, monsieur 1 lui dit le marquis, en se
levant et en lui adressant un geste amical : '49, rue
Laffitte!..." '
.— Au revoir !... répondit Lucien,
44 LES BUVEURS D ABSINTHE.
— Quelqu'un de vous connaît-il ce garçon ? demanda •
Chéruel à ses acolytes, dès qu'ils furent sur l'asphalte.
Sans le connaître personnellement, tous l'avaient
rencontré, à la brasserie des Martyrs; en compagnie du
publiciste B'abius, qui était probablement auteur pour
l'autre moitié des Mirmidons.
Lucien toujours attablé au café, pendant qu'on parlait
ainsi de lui au dehors, paraissait décidément tenir à noyer
le reste de sa raison ; il appelait déjà pour demander une
nouvelle absinthe.
Le vieillard décoré, assis, on s'en souvient, près de
lui,, avait suivi ces diverses scènes avec une attention
discrète; mais sans doute elles ne laissaient pas de l'in-
téresser, car seules elles avaient pu le retenir si long-
temps.
Une fois, sa grave et mélancolique physionomie avait
trahi une profonde émotion, c'était à l'apparition d'Ida
Ferrail.
Cette impression avait même été assez vive pour lui
arracher quelques mots entrecoupés :
— Encore cette femme!... Encore cette ressemblan-
ce!... Est-ce une apparition!... Est-Ge un remords!...
Mais il reprenait soudain son attitude pensive et, en
apparence, indifférente.
11 ne la quitta que pour se rapprocher davantage de
Lucien, sur le bras duquel il posa légèrement la main.
— De grâce, monsieur, lui dit-il à voix basse, n'abu-
sez pas de cette liqueur... commandez autre chose... On
vient de vous donner une adresse; veuillez accepter
également la mienne. Je suis le comte d'Aulnoy, méde-
cin et auteur de la Toxicologie comparée.
— Le comte d'Aulnoy? dit Lucien en s'inclinant et
en retrouvant à ce nom un peu de sang-froid, vous
seriez parent du grand critique Ralph d'Aulnoy?
— Je suis son oncle. '
— Mais vous ne l'avez donc pas vu?... il sort d'ici,
ajouta étourdiment le. jeune homme.
LES BUVEURS »'ABSINTHE. , 45
— J'ai vu avec qui il était, répondit, le comte, non
sans un léger effort.
— Ah! pardon!... fit Lucien, comprenant que ce
vieillard austère n'avait pas voulu intervenir dans une
société où son neveu affichait Ida Ferrail.
— J'habite^ reprit le comte, l'hôtel d'Aulnoy, rue de
la Paix. Monsieur Lucien,'venez m'y voir aussi quelque
matin : je vous prouverai, en qualité de médecin, que
vous empoisonnez lentement un corps vaillant et une
belle intelligence, et qu'il s'agit maintenant pour vous
d'une question de vie ou de mort.
Mais Lucien préparait déjà son dernier verre.
— Merci, monsieur, vous avez plus et plus tôt raison
que vous ne le soupçonnez, répondit-il les traits boule-
versés, les angles des lèvres blanchis par une légère
écume. — C'est en effet une question de vie ou de mort
que je m'apprête 'à vider tout à l'heure, — comme je
vide ce verre !
Et saluant le vieillard, il sortit du café avec l'appa-
rence d'un homme en délire.
— Encore un qui se perd!... prononça tristement, le
comte.
Mais en le voyant passer devant lui dans une allure
désordonnée :
— Encore un qui me vient! murmura entre ses dents
le marquisrde~Gnéruel.
£l5i DU PROLOGUE.
3,
1
LA MANSARDE.
Bien qu'atteint en nombre d'endroits par le démon
des embellissements 'et des lignes droites, le quar-
tier Latin résiste héroïquement aux métamorphoses.
Les rues qui, entières ou par ' tronçons, échappent au
marteau et se cachent derrière les façades somptueuses
des boulevards de Sébastopoi, de Saint-Germain et des
Ecoles, gardent leur ancienne physionomie et surtout
leurs moeurs traditionnelles.
Dans ce cataclysme, les plus ignorées s'estiment les
plus heureuses, — le bonheur est chose relative ! — Ce
sont généralement les plus noires, les plus étroites, les
plus pauvres..
Parmi nos lecteurs, quelqu'un a-t-il entendu parler de
la rueZacharie? a-t-il eu occasion de la traverser?
LarueZacharie!... Un boyau ouvert au plus misé-
rable point de la rue Saint-Séverin pour aboutir à l'en--
droit le plus isolé du vieux quai Saint-Michel.
LES BUVEURS D'ABSINTHE. 47
Ses maisons borgnes sont pourvues de longs comoirs
humides, obscurs, gluants, au fond desquels on distingue
soit un escalier boiteux, soit une cour misérable, con-
duisant à un corps de logis inférieur encore à celui delà
façade ; dernier degré de l'habitation humaine.
Au haut de Tune des tristes maisons de cette triste rue,
se trouvait A mansarde habitée par Clarisse Dumont et
par sa mère Marianne.
C'était plutôt une cellule qu'une chambre. Un ordre
monastique y régnait, correct, méticuleux, sévère.
Oh ne pouvait savoir, à moins d'être initié à l'existence
intérieure de la mère et de la fille, si l'austérité de ce
" ménage était dénûment ou mysticisme dévot.
Au sein d'une propreté irréprochable, Tunique couche
se dressait à l'endroit où l'inclinaison du toit était le plus
prononcée ; cette couche de fer, sans ornements, se com-
posait d'une paillasse et d'un matelas. La table de nuit
était d'acajou noirci par le temps, le couvre-pieds de soie
patiemment reprisé en mainte place.
Un pauvre fauteuil, deux chaises, une table ronde,
soeur de la table de nuit, complétaient le mobilier. Quel-
que chose disait que c'était le reste d'une ancienne ai-
sance. . - - "
Un placard remplaçait la commode, le secrétaire, l'ar-
moire d'acajou; — il suffisait à contenir les effets et la
vaisselle.
On trouvait encore parmi celle-ci quelques pièces de
porcelaine et deux tasses dorées dont Tune avait perdu sa
soucoupe.
Sur la cheminée, .un grand christ orné de buis prê-
chait la prière et la résignation.
De chaque côté, des images des saintes pénitentes ap-
paraissaient dans leurs bordures noires.
Derrière le christ, un petit cadre d'ébène, de ceux où
Ton plaçait des miniatures avant la découverte de la pho-
tographie, conservait le cercle doré qui avait dû sertir
une plaque d'ivoire ; mais cette plaque ou plutôt l'image
48 LES BUVEURS D'ABSINTHE.
qu'elle portait, avait été retirée et "remplacée, sous le
verre, par un noeud de crêpe de deuil.
Lorsque Marianne Dumont faisait sa prière, ses yeux
étaient constamment fixés de ce côté, mais on n'aurait
pu dire s'ils regardaient le Christ ou le cadre funèbre, et
si les larmes qu'ils laissaient échapper avaient pour objet
le maityre du Sauveur ou l'image absente.
Ajoutons, hélas ! que c'était de son*lit que la pauvre
femme priait depuis longtemps et contemplaitla croix et
le médaillon vide.
Un mal inconnu, contre lequel tous les soins, tous les
remèdes avaient échoué, la minait lentement ; son état
d'anémie atteignait son dernier période.
Comme la lampe qui va manquer d'huile, elle avait
des lueurs passagères terminées invariablement par une
rechute plus profonde.
Ce n'était pas l'âge, c'était la douleur, — une douleur
dont la cause échappait même à la sollicitude incessante
de sa fille. Marianne Dumont n'avait pas plus de qua-
rante ans.
Ses traits, même au milieu de son invincible mal,
avaient gardé les traces d'une .beauté et d'une distinction
rares. L'austérité qui s'y trouvait'empreinte y ajoutait
encore; un peintre de sainteté y eût trouvé un modèle.
Les privations forcées ou volontaires, un accès de pra-
tiques .dévotieuses aggravées à dessein, en dépit des
exhortations d'un directeur éclairé, le jeûne porté à Té-
puisement, les macérations, la privation de la plus petite
douceur matérielle avaient détruit la fibre vitale dans un
corps créé déjà délicat par la nature.
Quand sa fille la voyait se livrer à ces pratiques au-
dessus de ses forces et lui disait de sa voix la plus
douce :
— Ma mère, ménagez-vous!... -
—Ce n'est pas assez encore, répondait-elle; àde grands
péchés, il faut une grande expiation... Vois ce qu'il a.
souffert, celui-là. ;.~et il ne s'en est pas plaint !.. »
LES BUVEURS D'ABSINTHE. - 49
EUe montrait le Christ; mais, chaque fois, de la figure
bénie, son regard remontait jusqu'au noeud de crêpe.
Elle soupirait et restait des heures 'entières le visage
caché-dans ses mains. <■
Clarisse avait dix-huit à dix-neuf ans, aussi loin que
ses souvenirs la reportaient, elle avaittoujoursvusamère
pleurer.
Elle en avait reçu des soins assidus, mais dépourvus
de ces épanchements, de ces faiblesses exquises, trésors
de la tendresse maternelle.
Dans sa rigueur pour elle-même, Marianne semblait
se défendre la joie, la consolation d'embrasser son enfant.
Ses caresses étaient rares, ses baisers restreints, contenus
par la préoccupation constante qui réglait tous ses actes.
La douce Clarisse, comme si l'intention délicate de sa
mère lui révélait ce qu'une telle sévérité renfermait de
tortures pour sa mère elle-même, s'était faite son ange
gardien, son esclave. Elle lui prodiguait son existence;
jamais ses exigences ni ses rigueurs n'avaient soulevé
chez elle un murmure.
A l'époque où nous pénétrons dans la mansarde de la
ruelle Zacharie, l'humble ménage jouissait d'une sorte
de bien-être, en comparaison du -dénûment où il était
plongé un "an auparavant.
La mère et la fille occupaient alors un galetas de la
rue des Maçons-Sorbonne, une de ces maisons cosmopo-
lites, qu'on ne trouve qu'à Paris, où des centaines d'in-
dividus végètent empilés les uns sur les autres, voués
aux occupations les plus diverses, sans que pas un con-
naisse le nom de son voisin.
Par exception pourtant, Clarisse avait eu occasion
d'échanger quelques mots avec l'un de ceux-ci.
Dans le voisinage de sa mansarde, le père Thierry et
son fils Fabius avaient installé un atelier.
Les artistes ont l'humeur communicative et cordiale,
celle du vieux peintre le devenait suitout dans ses mo-
ments d'animation bachique.
80 LES BUVEURS D'ABSINTHE,
Lorsqu'il rencontrait alors la petite ouvrière dans l'es-
calier, il ne manquait pas de lui adresser un mot jovial,
un compliment piquant, auquel Clarisse ripostait par un
sourire.
Elle riait souvent, la pauvre fille, sans en avoir envie!
Sa mère épuisée ne pouvait plus travailler, c'était sa
seule aiguille qui soutenait le ménage et achetait les po-
tions.
Or, sait-on ce que rapporte le travail d'une femme
dans cette capitale où tant de souffrances sont étouffées
sous tant de luxe !... Sait-on ce qu'une pauvre fille a de
peines pour gagner régulièrement dix sous par jour, l'un
dans l'autre?...
Un jour, au milieu d'une leçon de Philippe Thierry à
Lucien Fauveau, récemment éprisd'un beau zèle pour la
peinture, la porte de l'atelier s'ouvrit tout à coup, et
laissa voir Tangélique figure de Clarisse, ' pâle, les
yeux entourés d'un halo dessiné par les veilles et les
larmes.
Elle était si belle pourtant avec ces stigmates, que le
maître et l'élève, dans leur admiration, suspendirent
leur besogne.
L'enfant, effrayée de sa hardiesse, s'arrêta sur le seuil
et s'appuya sur la porte.
— Que voulez-vous, ma petite voisine ? lui demanda le
vieux peintre avec bonté, car Philippe possédait un coeur
d'or.
Sans son fatal penchant pour la boisson, c'eût été un
homme accompli ; encore sait-on que ce penchant pre-
nait prétexte du chagrin de la perte de sa femme.
— Monsieur, balbutia Clarisse^ vous m'avez dit quel-
quefois que j'étais jolie...
— Jolie ! se récria Philippe, je vous ai calomniée, vous
êtes ravissante ! Est-ce vi ai, Lucien?
— Adorable!... renchérit celui-ci.
La jeune fille rougit sous leurs regards admiratifs et
leurs compliments. Puis s'enhardissant, elle leva sur
LES BUVEURS D'ABSINTHE. ■• 51
eusses grands yeux limpides et profonds et prononça
tout d'un trait : '
: — Si vous dites vrai, si vous pensez ce que vous dites;
1 eh bien, messieurs, acceptez-moi pour modèle.
— Pour modèle!... vous?...
' Philippe et Lucien accompagnèrent ce cri de surprise,
-d'un geste que la jeune fille prit pour un refus.
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangés, dit-elle en
se détournant pour se retirer» (
Et elle cachait de grosses larmes.
— Mais non!... mais non!... s'écrièrent-ils ensemble;
nous ne vous renvoyons pas !...
— Ah 1 fit-elle avec un soupir d'espoir.
Philippe la ramena par la main, ferma la porte et con-
tinua d'un accent cordial :
— Nous ne vous renvoyons pas; nous ne vous refu-
sons pas ; mais, modèle!... mon enfant, savez-vous ce
que c'est?...
— Je sais... je sais... répondit-elle suffoquée parles
sanglots, que ma mère se meurt3 et que je n'ai ni argent
ni travail!...
Lucien se tenait à l'écart sans pouvoir détacher ses
yeux de celte pauvre fille si jeune, si belle, si dé-
solée.
A cet aveu, il s'approcha vivement dePhilippé, dans la
main duquel il glissa son porte-monnaie, contenant un
trimestre de la pension que lui faisaient, pour ses éludes
médicales, ses parents.
Leneintré comprit.
•—Mon enfant, dit-il, votre proposition me convient;
•j'étais en peine de quelqu'un pour une sainte Cécile des-
tinée à une église de la banlieue, un tableau chaste, je
vous en donne ma parole. Vous serez mon modèle; mais
comme il faut que chacun vive de son travail, voici un
-à-compte.
— O monsieur ! s'écria Clarisse en baisant la main qui
lui tendait ce secours, vous nous sauvez la vie !...
32 LES BUVEURS D'ABSINTHE.
Il interrompit cette effusion qui l'attendrissait trop,
en l'engageant à aller chercher un médecin.
— Bast ! bast!... interrompit-il pour cacher l'émotion
que lui causait cet épanchement ; est-ce que cela en vaut
la peine?...-
— Vous sauvez ma mère! insista Clarisse.
— Sarpejeu !.., j'en suis bien aise... et mon élève que
voilà aussi... N'est-ce pas, Lucien?..,
—- Heureux !... répondit le jeune homme.
— Soyez béni s tous les deux !...
— Allons donc ! J'en suis enchanté, vous dis-je, mais
faites-moi un plaisir, allez-vous-en... oui, allez-vous-en
chercher le médecin !
— Si pour le .plus pressé, je puis vous servir, ajouta
Lucien, je suis aux.trois-quarts docteur.
— Oh ! monsieur, venez alors, car je crains une crise !
Lucien, dont les études étaient, en effet, presque com-
plètes, monta aussitôt avec elle vers la malade.
11 reconnut d'un coup d'oeil qu'il s'agissait d'un mal
sans remède ; tout ce qu'on pouvait faire c'était, par des
soins "minutieux, de prolonger quelque temps cette frêle
existence. N ■ "
Ainsi s'opéra la connaissance des deux jeunes gens.
Clarisse venant de temps en temps à T-atelier, Lucien vi-
sitant presque tous les jours madame Dumont.
Dire que Clarisse devint éprise de Lucien, ce serait
exagérer.
Peut-être son âme n'était-elle-pas encore mûre pour un
sentiment si tendre; peut-être les douleurs éprouvées
dès le berceau le lui rendaient-elles plus difficile qu'à un
autre ; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle
ressentait pour le bienfaiteur de sa mère une reconnais-
sance sans bornes, capable des plus grands sacrifices.
Quant à Lucien,"caractère" ardent, incapable de rai-
sonner une première impression, animé par les obstacles,
il n'avait pas marchandé une minute avec lui-même.
-Il était-fou-de Clarisse,- depuisTe moment de son appa-

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