Les carmélites de Compiègne conduites à l'échafaud le 17 juillet 1794 et les nouvelles carmélites établies en 1867 / [par l'abbé Lecot]

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imp. de D. Andrieux (Noyon). 1867. 1 vol. (16 p.) ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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LES
CARMÉLITES DE COMPIÉM
CONDUITES A L'ÉCHAFAUD
LE 17 JUILLET 1794=
LES NOUVELLES CARMÉLITES
ETABLIES EN 1867.
NOYON.
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE D. ANDR1EUX,
R-u.e du Nord;, 5,
1867.
LES
CARMELITES DE. COKPIÈGNE
CONDUITES A L'ÉCHAFAUD
&e 1S" •Juillet IS'94:
ET
LES MOUYELLËS CARMELITES
Établies en 1S67.
Le IS novembre '1866, Mgr l'Evêqne de Beauvsds offrait si
l'Impératrice, au palais de Compiègne, un exemplaire de l'Histoire
des Religieuses Carmélites de Compiègne, ouvrage posthume de la
soeur Marie de l'Incarnation, carmélite de ce monastère.
Le dimanche 46 novembre, S. M. l'Impératrice, accompagnée de
M. l'abbé Bourgeois, curé-arcliiprèlrc de la paroisse impériale de
Saint-Jacques, allait visiter le nouveau monastère, déjà habité par
les pieuses filles du Carmel, quoiqu'il ne soit pas complètement
achevé.
Or, c'est après une interruption de trois quarts de siècle que la
maison des Carmélites va retrouver ses austères habitantes, les der-
nières ayant perdu la vie sous les coups de la révolution.
Le moment est donc, bien choisi pour redire les tribulations et
les supplices de ces généreuses filles du Carmel, que Compiègnc
avait nourries, que toutes les nobles âmes avaient entourées de
leur estime et de leur respectueuse affection, et dont le souvenir
est resté à la fois comme un parfum de sainteté et comme un dur
remords pour ceux qui les ont laissé périr.
Le monastère des Carmélites de Compiègne datait de 1641 .'On
peut consulter, ,k cet égard, les Chroniques de celte maison, ou la
notice qu'en a donnée autrefois Ivi. l'abbé Auger, curé de Saint-
Antoine.
Cette maison était célèbre à la fois par sa régularité < 1 par l'at-
tention dont elle était l'objet de la part de la Reine et des princesses
du sang.
La pieuse reine Marie Lekzinska, cette intéressante et généreuse
victime du vice couronné, avait demandé et obtenu comme une
faveur d'y avoir un appartement. Elle venait se consoler, dans
cette solitude austère, des préférences insultantes dont il lui fallait
subir les outrages à la cour.
La comtesse de Toulouse avait pu obtenir la même faveur du
g
Souverain Pontife, et elle venait fréquemment, accompagnée de
son fils, le duc de Penthièvre, chercher un peu de calme dans ce
pieux séjour.
Les princesses du sang. M™ 8 Adélaïde. Victoire, Sophie et Louise,
se faisaient une fête d'y Tenir à IV>poque des prises d'habit an des
■professions, et; d'y remplir au réfectoire les humbles fonctions de
semoules et de tectrices: elles assistaient souvent aux vêpres de la
ciotnrniniHaulc!, mêlées aux religieuses, et, si l'office était commencé
quand elles arrivaient, elles se plaçaient tout simplement dans l'a-
vant-cboeur, star les bancs des soeurs du voile blanc, pour ne pas
traverser les rangs des religieuses, qui, disaient-elles, leur impo-
saient extrêmement.
Ainsi étaient, les maisons royales alors : d'un côté l'extrême dé-
bauche, de l'autre la pieuse simplicité des saints ; d'un côté la re-
cherche effrénée des plaisirs les plus scandaleux," de l'autre le goût
des aostérïtés dn cloître-et les sympathies les plus pures pour l'hé-
roïsme des recluses dû Carme!.
Les témoignages de bienveillance de la Cour pour les Carmélites
devaient être bien cruellement expiées un jour par ces femmes
admirables.
Le moment était venu où la philosophie, au service des passions
les plus extravagantes, nepermettait plus, sous prétexte de liberté, à
va homme on à Tine'feinme . amis de leur tranquillité morale , de
renoncer librement à la liberté. Il fallait être libre! LA LIBERTÉ IM-
POSÉE ! Ce monstrueux assemblage de mots était presque devenu un
fait ; on travaillait au moins à réaliser cette logomachie , en cou-
lant du sans par dessus de vains essais, pour donner aux plus sau-
vages abns la couleur démocratique.
Depuis longtemps la Révolution faisait entendre les déclama-
tions les plus ridicules sur la prétendue captivité des religieuses
cloîtrées. On eût été tenté de croire que le plus grand nombre d'en-
tre elles avait été conduit dans les monastères aven la même vio-
lence, à peu près, que l'on fait aux malfaiteurs en les traînant dans
les cachet.-. Or. laissait supposer , et souvent on ne rougissait pas
de dire hautement, qu'elles maudissaient le jour où elles étaient
entrées dans ces sombres retraites , et qu'elles saluaient de loin ,
comme une aurore de bonheur , celui où elles' pourraient secouer
leurs dures chaînes; qu'à l'instant où la liberté leur serait offerte,
elles franchiraient le seuil des monastères avec la même rapidité et
le même contentement, que les oiseaux captifs dans une étroite pri-
son s'élancent d'un vol libre dans les airs. ■
Mais quel solennel démenti ces femmes généreuses devaient don-
ner à leurs prétendes libérateurs ! Lorsqu'ils forcèrent la barrière
de ces saints asiles, ils virent couler des larmes.
_ 3 —
Était-ce des larmes de reconnaissance ? — Mais pas une n'avan-
çait pour franchir le seuil : il fallait les arracher de force, et quand
elles arrivaient à la porte du monastère, 'leurs lames redoublaient ;
leurs sanglots, jusque là contenus, éclataient avec bruit : ce n'était
pas la joie de retrouver le monde qui les faisait ainsi pleurer !
« Laissez-nous nos chaînes, disaient-elles, elles nous sont plus
chères et plus douces que vos prétendues faveurs. Nous avons fui
le monde, parce que nous avons craint d'y perdre notre innocence :
pourquoi voulez-vous nous forcer d'y rentrer pour y retrouver les
périls qui avaient causé nos premières alarmes? Si c'est dans le siè-
cle qu'on trouve ce bonheur, nous vous le cédons sans envie : jouis-
sez-en avec la multitude de ceux qui l'aiment; mais.ne trouvez pas
mauvais que nos goûts et nos affections ne soient pas les vôtres.
Assez de filles et de femmes ont prêté l'oreille à vos leçons : con-
tentez-vous de ce succès. Craindriez-vous qu'il manquât quel-
que chose à votre félicité, si quelques assemblées de vierges chré-
tiennes ne jugeaient pas à propos de suivre vos maximes? »
Pas une seule exception, sur ce point comme sur tant d'autres,
parmi les Carmélites de Compiègne.
L'Assemblée constituante avait, par un décret du 29 octobre
1789, suspendu provisoirement l'émission des voeux dans les mo-
nastères. Le 15 février de l'année suivante, elle avait supprimé les
ordres religieux.
Après ce fatal décret, raconte une des religieuses qui survécut
à ses soeurs et put échapper'au martyre, notre maison de Compiè-
gne fut visitée trois fois , en moins d'un mois, par les autorités lo-
cales, agissant au nom de l'Assemblée constituante. Dans la pre-
mière visite, ces inquisiteurs républicains ne rougirent pas de de-
mander à procéder eux-mêmes à une nouvelle élection de Prieure
pour notre communauté. Nous voulons, disaient-ils, avoir une Prieure
de noire choix Cependant, cette demande et ce projet n'eurent au-
cune suite. ,
« Dans la seconde visite, ils se présentèrent comme étant auto-
risés à faire comparaître toutes les religieuses, les unes après les
autres, à'la grille du parloir, pour les interroger, chacune en par-
ticulier, sur les motifs de leur vocation, et offrir la liberté à celles
qui voudraient l'accepter. Mais comme les religieuses fqrent toutes
unanimes pour dédaigner une pareille proposition, ils supposèrent
qu'elles avaient été gênées dans l'expression de leurs sentiments,
par les soeurs tierces qui avaient pu les entendre.
« On les vit donc reparaître une troisième fois. Mais alors ils
ordonnèrent que les portes du monastère leur fussent ouvertes. On
obéit à la nécessité. Loisqu'ils furent entrés, ils visitèrent toute la
maison ; puis ils désignèrent notre grande salle de communauté
comme l'euiL-uit le plus sûr pour n'être pas entendus.
« Quatre soldats furent placés en sentinelle aux deux portes de
la salle ; d'autres furent postés à la porte de chacun des dortoirs et
des cloîtres. Après cela, ils nous firent venir l'une après l'autre
dans la grande, salle de communauté. Ils s'offraient à chacune de
nous, et voulaient que nous les regardassions comme des libéra-
teurs qui venaient briser nos chaînes et mettre fin à notre dure
captivité. Nous vous apportons, nous disaient-ils, l'heureuse nouvelle
de voire-délivrance; vous pouvez maintenant, sans crainte, rentrer
dans le sein de vos familles, et. jouir^.en fin du bonheur que ton a
voulu vous ravir en vous renfermant dans ce triste séjour.
« Il est facile de juger comment nous accueillîmes cette inju-
rieuse'proposition. Ah! c'était un attrait divin qui nous avait fait
embrasser la vie religieuse; nous y avions trouvé l'innocence,
la paix et le bonheur; aussi, bien loin de nous regarder comme
prisonnières dans le monastère, toutes nous y avions goûté les'dou-
ceurs de la véritable liberté. Nous ne répondîmes donc à la préten-
due bienveillance qu'on nous témoignait, qu'en publiant hautement
que le monastère avait été une maison de notre choix, et que toute
notre ambition était d'y vivre et d'y mourir ; qu'il n'y avait nen.
que de libre dans notre vocation.
« Voyant que tous leurs efforts étaient inutiles pour nous faire
accepter une liberté ridicule, ils se retirèrent.
Cependant, les luis devenaient de jour en jour plus rigoureuses
à l'égard des personnes qui vivaient dans le cloître. Déterminées
par les vexations de toutes sortes qu'elles subissaient à l'intérieur
du couvent, les pieuses carmélites furent enfin obligées de quitter
les livrée.? de la pénitence pour prendre les vêtements séculiers, et
délaisser leur chère solitude.
Ce fut le 14 septembre 1792, jour de l'Exaltation de la Sainte-
Croix, qu'elles dirent adieu au monastère. Avec quels regrets ! nous
n'essaierons pas de le redire : il y avait pourtant encore une con-
solation à leur situation douloureuse ; elles quittaient le monastère,
mais elles ne quittaient pas la ville, et on leur permettait de vivre,
divisées en quatre associations particulières, dans les quartiers où
elles pourraient trouver-un asile. Quoique séparées, les saintes
Filles conservaient l'unité de sentiments et l'esprit d'obéissance à
leur supérieure commune, et ce ne fut pas une des phases les
moins édifiantes de leur vie que ces jours qu'elles passèrent dans la
soumission la plus parfaite aux moindres volontés de leur Prieure
absente.
C'est clans les temps de trouble où les principes semblent ren-
— S —
versés et les notions de vertu profondément obscurcies, que se
révèlent les âmes généreuses, éclairées et convaincues. L'adversité
est la pierre de touche de la vraie vertu : les Carmélites de Com-
piègne subirent admirablement cette première épreuve à laquelle les
soumettait la Providence, en les séparant violemment pour les con-
damner à la vie isolée.
La Mère Prieure, avec celles qui avaient le plus besoin de sa
présence, s'établit rue Saint-Antoine; trois autres divisions moins
nombreuses se retirèrent, une dans la rue des Cordeliers, et deux
dans la Rue Neuve. Ainsi, toutes se trouvaient sur la paroisse Saint-
Antoine.
« Il y avait à peine deux mois que nous avions été chassées de
notre monastère, rapporte dans ses Mémoires la soeur Marie de
l'Incarnation, lorsque le maire et l'adjoint delà ville se présentèrent
chez notre Mère Prieure, demandant qu'elle nous réunît toutes.
Elle nous fit donc venir; et, comme nous paraissions émues et in-
quiètes de cette réunion (car il était huit heures du soir, et l'on
était au mois de novembre) : Citoyennes, nous dit le maire, ne vous
effrayez pas de notre visite nocturne : nous ne venons point ici dans
des vues hostiles.
Puis, ouvrant un registre que lui présenta l'adjoint : Il n'est
question, ajouta-t-il, que d'assurer voire tranquillité et la nôlre.lQr,
ce but sera atteint par la seule apposition de votre signature au bas
de celle page. »
On sait, qu'outre le serment à ht constitution civile du clergé,
exigé des prêtres, il était enjoint aux Ordres religieux des deux
sexes do faire le serment d'égaillé et de fraternité. Singulière dé-
rision, de prétendre imposer sous la menace ou les coups d'une jus-
tice arbitraire, le serment tVégalité à dos moines, qui, les premiers,
ont réalisé dans le sens élevé de l'Evangile, les principes du
socialisme chrétien ; le serment de fraternité à des hommes qui se
sont engagés par des voeux, mille l'ois plus sacrés que tous les ser-
ments humains, à se dévouer, au premier signe, et à se sacrifier
pour leurs frères jusqu'à la mort !
Ah ! c'eut que le prétendu serment de liberté et d'égalité cachait
autre chose !
Le vénérable supérieur de la communauté des Carmélites l'igno-
rait, et il'conseilla de prêter le serment demandé, puisqu'après tout il
était conforme aux sentiments qui doivent animer de bons religieux.
Mais, malgré son avis, les courageuses femmes, que la possibilité
de la moindre faute effrayait, répondirent toutes ensemble qu'elles
ne prêteraient pas ce terment, à moins que le Souverain Pontife
ne les eût autorisées à le faire.

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