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Les Chimériques

De
196 pages

L’ÊTRE, ayant travaillé six jours, se reposait.

Une clarté superbe autour de lui luisait.
Du chaos ténébreux, vaste, confus, informe,
Son génie avait fait quelque chose d’énorme.
Rien n’était. Tout grouillait, vague dans le néant.
Son souffle avait passé comme un souffle géant
Sur cette immensité sinistrement immonde,
Et de cette caresse avait jailli le monde.
Des blocs roulaient épars ; son bras les avait pris.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Louis Malosse

Les Chimériques

A

JEAN RICHEPIN

I

Celles des Temps

L’OEUVRE

L’ÊTRE, ayant travaillé six jours, se reposait.

 

Une clarté superbe autour de lui luisait.
Du chaos ténébreux, vaste, confus, informe,
Son génie avait fait quelque chose d’énorme.
Rien n’était. Tout grouillait, vague dans le néant.
Son souffle avait passé comme un souffle géant
Sur cette immensité sinistrement immonde,
Et de cette caresse avait jailli le monde.
Des blocs roulaient épars ; son bras les avait pris.
Les limons se formaient ; il les avait pétris.
Les uns s’étaient groupés dans les autres !... Mystère !...
De cet accouplement il avait fait la terre ;
Puis il l’avait lancée aux bas-fonds spacieux.
De l’infini suprême il avait fait les cieux.
L’obscurité couvrait l’immensité première ;
Un soleil monstrueux vint, jetant la lumière.
Chacun se partagea l’espace tour à tour,
L’un se donna la nuit et l’autre prit le jour.
Le ciel dans l’étendue était là comme un voile ;
Il le perça de trous et fit naître l’étoile.
Les mondes avaient fui par milliers de sa main,
Éperdus dans le vide et cherchant un chemin
Sous ces cieux qu’à présent soutenaient des pilastres
Dont les morceaux tombés prenaient des formes d’astres.

 

Dieu venait de trouver enfin le mouvement.
Lui qui ne savait rien de son commencement,
Pendant des siècles, seul, plein d’un ennui suprême,
Il avait pris, creusé, puis trouvé ce problème
Immense et génial de la création.
Tout par lui maintenant sentait l’éruption.
Les eaux qui s’épandaient dans l’air en cataractes
S’amassaient sur la terre en des masses compactes ;
Des gouffres s’entr’ouvraient qui leur étaient offerts ;
Des pays tout entiers se transformaient en mers.
Des fleuves s’échappaient en innombrables courses,
Et des puits se créaient d’où sortiraient des sources.
L’union consommée entre la terre et l’eau
Faisait jaillir du sol comme un essor nouveau.
Des plaines se couvraient de floraisons superbes ;
D’autres disparaissaient sous des millions d’herbes ;
Des mousses se glissaient aux fentes des rochers ;

 

Des lianes pendaient, tenant d’autres cachés.
Des cavernes montraient des profondeurs d’abîmes ;
Des arbres se dressaient avec d’altières cimes.
Des vents faisaient passer sur les feuilles des bruits ;
Ces feuilles enfantaient des fleurs ; ces fleurs, des fruits ;
Ces fruits en retombant reportaient des semences.
La nature étendait partout ses bras immenses.
Partout avaient surgi des milliers d’animaux,
Les uns dans les forêts, d’autres sur les rameaux ;
Les femelles allaient aux mâles accouplées ;
D’innombrables poissons les mers s’étaient peuplées.
Puis, pour couronner l’œuvre en lui donnant un roi,
Dieu s’était dit : « Faisons un être comme moi ! »
Et l’homme avait paru, grand comme un Roi-prophète.

 

Or, Dieu se reposait, car son œuvre était faite.

 

Un Tout éblouissant avait jailli de rien.
Six jours avaient suffi pour le mener à bien,
Quand il avait fallu, pour eh trouver la base,
Toute une éternité de siècles dans l’extase.
L’aurore apparaissait et Dieu la contemplait.
Son poème était fait jusqu’au dernier couplet,
Poème gigantesque ayant un fond sublime,
L’être pour dernier vers et la chose pour rime.
Les astres, dans le ciel, pour voir, lui servaient d’yeux.
Sur un trône, il régnait maintenant, radieux
De ce royaume plein de choses colossales,
Chacune ayant ses lois, mais toutes, ses vassales.
Et devant ce travail, fier, soudain plus dispos,
De ce septième jour savourant le repos,
Déjà son front sondait une nouvelle idée.

 

Une chose parut s’être en lui décidée,
Car soudain, se penchant sur l’abîme, il cria :

 

« Terre, et quiconque la peuple, grand, paria,
Petit, vil, animal, qu’il rampe ou qu’il se vautre,
J’ai terminé mon œuvre !... Eh bien, faites la vôtre !...
Que mon jour de repos se transforme pour vous
En un jour de travail qui vous unisse tous.
Que chacun de vous donne et sa gloire et sa force ;
Arbre, prête ta sève ; homme, apporte ton torse ;
Roche, ta dureté ; nature, ta splendeur ;
Ouragan, ta puissance ; et toi, mont, ta grandeur.
Fleur, ravin, fruit, volcan, bête, lion, couleuvre,
Travaillez sans relâche et faites un chef-d’œuvre,
Quelque chose de grand qui soit digne de moi.
Ce soir, vous m’enverrez cet être, votre roi. »

 

Alors on entendit, des montagnes aux gorgés,
Soudain, comme un vacarme effroyable de forges,
Comme un marteau géant frappant sur de l’airain.
L’herbe, l’eau, l’animal, le pic, le souterrain,
Tout concourait à l’œuvre et faisait de la terre
Comme un volcan ayant l’infini pour cratère.
Quel monstre allait-il donc cracher le soir à Dieu ?...
Des vents se déchaînaient, terribles, en tout lieu ;
Des simouns soulevaient en spirales les sables ;
Les hauteurs s’emplissaient d’ombres insaisissables ;

 

La terreur peu à peu se glissait dans les bois ;
On entendait des cris de fauves aux abois.
Des bandes de vautours épouvantaient l’espace ;
Parfois, comme des cris de monstre qui trépasse,
De longs rugissements éveillaient les échos.
Les efforts du petit, du grand, étaient égaux.
Nul n’abdiquait son droit dans cette œuvre géante ;
Et tout se débattait dans une fièvre ardente,
Car le ciel avait mis la terre en mal d’enfant.

 

Dieu, là-haut, attendait, tranquille et triomphant.

 

La nuit vint ; une nuit sinistre. Dans les nues,
Les ténèbres portaient des terreurs inconnues.
L’obscurité première engloutissait l’azur ;
Après l’éblouissant, le règne de l’obscur.
Tous les bruits s’étaient tus ; la terre semblait morte.
L’être se demandait : « Qu’est-ce donc qu’elle porte ? »
Les astres anxieux se disaient : « Il attend ! »
Pas un qui ne fût là dans l’ombre, haletant !...
Soudain, un grand frisson courut dans l’étendue.
Dieu sentit que c’était là cette heure attendue.
La ténèbre s’ouvrit et la foudre gronda.
Et, penché sur l’abîme immense, il regarda :

 

Alors, de cette terre éclose par sa règle,
Une ombre gigantesque aux envergures d’aigle,
Comme un oiseau géant qui prend son vol, monta ;
Et, devant lui, le Dieu, cette ombre s’arrêta.
Les cieux restaient muets, surpris de tant d’audace.
Qui donc se dressait là, devant Dieu, face à face ? — 
L’être suprême avait pris pour lui la clarté ;
Cette ombre semblait dire : « A moi l’obscurité ! »
Son œil jetait au ciel comme un défi farouche.
Dieu lui cria : « Ton nom ? » — L’ombre entr’ouvrit la bouche.
Un souffle en sortit comme un formidable autan ;
Et la bouche rugit :

« L’œuvre du mal, Satan ! »

DALILA

EN ce temps-là, Samson était l’élu du Temple.
Comme un soleil, sa gloire avait partout relui.
Les prêtres de Baal à son nom avaient fui.
Et, comme étant celui que la foule contemple,
Abdon avait versé l’huile sainte sur lui.

 

Comme plus tard Marie engendra le Messie,
Se mère l’avait eu d’un ange ; et, ténébreux,
Le ciel s’était alors rayé d’éclairs nombreux.
Le peuple voyant là comme une prophétie,
L’enfant avait grandi saint parmi les Hébreux.

 

Étant l’oint du Seigneur pour être son prophète,
Jamais il ne buvait de liqueur ni de vin ;
Le souffle de Satan sur lui passait en vain ;
Sa chevelure au vent flottait toujours défaite,
Et sa voix effarait les fauves du ravin.

 

Dans le lait d’une louve ayant puisé sa force,
Israël l’avait fait chef des douze tribus.
De grand Juge il portait au front les attributs.
Comme la sève bout sous une rude écorce,
Ses veines se gonflaient dessous ses bras barbus.

 

Comme Hercule, à vingt ans, sans rien, de sa main seule,
Il avait terrassé le lion rugissant.
Sous le poignet de fer de cet adolescent,
Le monstre avait râlé, sans même que sa gueule
Sur l’homme eût fait jaillir une goutte de sang.

 

Un soir, il avait, plein d’une rage subite,
Pour avoir dû payer une infime rançon,
Lâché trois cents renards, à travers la moisson,
Liés, le poil en feu, sur le camp moabite,
Et les peuples fuyaient rien qu’au nom de Samson.

 

Comme Atlas empoignant le monde par ses pôles,
Livré par une femme aux prêtres des Dagons,
Il avait arraché la porte de ses gonds ;
Et, chargeant le palais sur ses rudes épaules,
Il l’avait transporté sur le sommet des monts.

 

Ainsi qu’un criminel que le peuple condamne,
Les Philistins un jour l’avaient chargé de fers.
Il les avait rompus rien qu’en tendant ses nerfs ;
Et, brandissant en main une mâchoire d’âne,
Il avait assommé mille de ces pervers.

 

Or, fier d’être premier dans Israël et Juge,
Ivre, rempli d’orgueil, un jour il s’écria :
« Satan, toi dont la bouche un seul soir ne pria,
Toi qui tentas la femme et fis naître un déluge,
Je me ris de ta force, éternel paria !...

 

Comme jadis le fit Michel, le saint archange,
Mon glaive t’atteindra dans ta rébellion.
Sache que j’ai brisé l’idole et le lion.
Je veux te replonger dans ton obscure fange ;
Défends-toi ! — car voici la loi du talion.

 

Faisant mon front terrible et mon bras invincible,
Le Seigneur m’a choisi pour son justicier.
J’étouffe dans mes bras le fauve carnassier.
La flèche que je lance atteint toujours la cible,
Et j’étreins les palais dans mes muscles d’acier.

 

Fier comme le soleil que mon nom signifie,
Implacable héritier de la haine d’Adam,
Moi, fils de Manué, de la tribu de Dan,
Moi, champion de Dieu, démon, je te défie ;
Et j’attends ta réponse ici même, Satan ! »

 

Comme il parlait, un bruit épouvanta l’espace.
La nuit couvrit la terre et le ciel fut troublé.
Pâle, Samson toucha son front. Comme le blé
Qui frémit quand le froid de la faulx sur lui passe,
Sa fière chevelure avait soudain tremblé.

 

Un rire épouvantable éclata dans l’air sombre ;
Un souffle impur passa qui lui glaça les os ;
Il se sentit étreint d’invisibles réseaux.
Hagard, il vit surgir une femme dans l’ombre,
Dont la main froide ouvrait de sinistres ciseaux.

 

Alors, pâle, éperdu, la prière à la bouche,
Il comprit que Satan dans la nuit était là.
Puis le rire se tut, la femme se voila.
Et, comme le « Mané, pharès, thécel » farouche,
Dans l’ombre il vit flamber le nom de Dalila.

LA JUIVE

LE ciel étant très noir, la femme se hâtait.

 

C’était un de ces soirs affreux où tout se tait,
Comme quand dans la nuit s’enfante quelque crime,
Un soir comme jadis dut en avoir l’abîme.
L’épouvante courait partout ; de bruit, aucun.
Les cieux avec les monts semblaient ne faire qu’un,
Car l’obscurité, comme une horrible araignée,
Couvrait la forêt proche et la nue éloignée.
Le fond du ciel s’ouvrait comme un ventre, béant.
La terre, semblait-il, marchait vers le néant,
Comme pour s’engloutir en quelque sombre crypte.
On eût dit que le ciel se rappelant l’Égypte
Renouvelait la plaie affreuse de la nuit.
L’air avait ces stupeurs qu’a le voleur qui fuit.
Jusqu’au plus loin des monts, l’ombre restait muette ;
Nul rôdeur, nul chacal, pas un cri de chouette ;
Des sifflements de vent seuls s’entendaient parfois
Comme des cris d’appel de l’espace aux abois.

 

Tout à coup de la nuit sortit un cri d’orfraie.
La femme, avec cet air de l’être qui s’effraie,
S’arrêta. Sur son front des gouttes de sueur
Passaient ; son œil, au loin, chercha quelque lueur,
Comme pour se fixer un point dans la ténèbre.
La brume couvrait tout !... rien !... l’ombre était funèbre.
Pas un feu ne luisait autour d’elle. On eût dit
Être dans quelque lieu par Jéhovah maudit,
Où l’ange de la chute aurait planté sa borne,
Tant l’ombre était étrange et le silence morne.
Pourtant, de ce côté, d’où, pâle, elle venait,
Son œil, malgré la nuit épaisse, devinait
Des torches éclairant plusieurs milliers de tentes,
Où, sous l’abattement d’ivresses excitantes,
Les hommes d’Assyrie, au visage effrayant,
Se tordaient dans l’orgie infâme, tous ayant
La certitude au cœur de débauches prochaines.
Tout un camp dormait là ; leurs paroles obscènes
Montaient encore à son oreille ; ses regards
Entrevoyaient des faulx se croisant sur des chars,
Des cavaliers portant des carquois pleins de flèches,
Des troupeaux monstrueux fournissant des chairs fraîches,
Toute une multitude énorme de soldats.
Alors, sous cet espoir qui la guidait là-bas,
Elle reprit sa marche en cette solitude.