Les Cieutat, ou le Siège de Villeneuve d'Agen sous Henri III, par Eugène Nyon

De
Publié par

R. Pornin (Tours). 1865. In-8° , 371 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1865
Lecture(s) : 14
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 360
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

GYMNASE MORAL
D'ÉDUCATION.
LES
LE SIEGE DE VILLENEU7E-D'AGEN
SOUS HENRI III.
PAU
TOURS,
R. PORNIN ET O, IMP.-LIBRAIRES-ÉD1TEURS.
1845.
J'ai toujours aimé les voyages, et ce goût
m'avait été, dès mon jeune âge, révélé par le
plaisir extrême que j'éprouvais à lire les Aven-
tures de Robinson Crusoé et le Voyage du jeune
Anacharsis. Cependant je dois avouer que dans
mes affections, Robinson l'emportait sur Ana-
charsis de toute la distance qu'il y a entre l'an-
cien continent et le nouveau. Robinson était pour
Viij INTRODUCTION.
moi un héros, un demi-dieu. Tel qui m'eût dit
alors que Robinson n'avait jamais existé, que
c'était un personnage purement de l'invention de
Daniel Foé; certes, celui-là se fût exposé à se
faire un mauvais parti avec moi. Je croyais à
mon Robinson, j'y tenais, nul ne m'en aurait fait
démordre ; Robinson était nécessaire à mon exis-
tence, et c'eût été pour moi une grande peine
que de ne plus y croire.
De cet amour pour Crusoé à l'amour des
voyages, il n'y avait pas loin. Or donc, une fois
cette passion de déplacement posée, il sera facile
de comprendre comment il se fait que tous les
ans, dès que le soleil prend un peu de force, je
dise adieu à Paris, à ses bornes-fontaines et à ses
becs de gaz, pour commencer mes pérégrinations ;
comment il se fait qu'il y a trois ans, à la fin de
juin, je sois descendu à l'hôtel du Faucon Royal,
à Villeneuve-d'Agen. Le caprice avait porté ma
course dans cette partie de la Guyenne, et je
trouvai le pays si agréable, que je résolus d'y
passer un mois entier. Je m'établis donc dans
l'hôtel, et au bout de deux jours, je jouissais de
toute l'estime de l'hôte qui, le soir, daignait ve-
INTRODUCTION. IX
nir lui-même me servir mon café dans ma cham-
bre, et poussait la condescendance jusqu'à me
faire la conversation pendant des heures entières.
J'avoue en toute humilité que, les premiers
jours, je me sentis de violentes tentations de dé-
cliner l'honneur que mon hôte voulait bien me
faire, et j'eus quelques démangeaisons de le ren-
voyer à ses fourneaux. Mais une phrase qu'il pro-
nonça au moment même où j'allais céder à mes
tentations, arrêta subitement la formule de congé
sur mes lèvres, et changea tout-à-coup ma réso-
lution. Cette phrase, la voici : — Je n'ai pas besoin
de dire qu'elle était relevée d'un délicieux accent
gascon :
— Tel que vous mé voyez, monseû, je né suis
pas ce que je parais être vous mé croyez un
simple aubergiste, comme lé premier venu
Sandis !... j'en suis loin... et je compté parmi mes
ancêtres la plus fine fleur de la chevalerie dé ce
beau pays de Gascogne...
Je regardai mon hôte avec étonnement à ces
paroles ; et j'eus toutes les peines imaginables à
retenir un éclat de rire. Il avait redressé fière-
ment sa tête ombragée du bonnet de coton tra-
INTRODUCTION.
ditionnel, et, la main gauche appuyée sur le
manche du couteau de cuisine qui pendait à son
côté en guise d'épée, il avait pris une pose tout-
à-fait chevaleresque.
— Bah ! m'écriai-je, en baissant vivement les
yeux, de peur que l'aspect du chevalier-marmiton
ne vint porter une trop grande atteinte à ma
gravité, et par là me priver des choses agréables
que me promettait ce préambule.
— Oui, monseû, reprit-il, vous avez sans
doute lu mon enseigne ?
— Certainement, fis-je en me pinçant la
lèvre... Barbesac dit Cieutat, aubergiste, loge à
pied et à cheval... puis au-dessus un faucon re-
présenté avec cette inscription : Au Faucon Royal.
— Eh donc !... continua l'hôte, cela né vous dit
donc rien?,..
— Si fait, mon cher hôte, cela me dit que
vous logez à pied et à cheval et que vous vous
appelez Barbesac...
— Eh! mais... ce n'est pas tout... et ce n'est
pas pour rien, que je pense, que je fis mettre à
INTRODUCTION. Xj
la suite dé mon nom,dé Barbesac ces deux mots :
dit Cieutat...
— Sans doute...
— C'est donc sur ces deux mots que j'appelle
toute votre attention.
— Eh bien?
— Comment! eh bien?... vous né comprenez
pas la valeur dé ces deux mots : dit Cieutat ?
— Non vraiment, mon cher hôte, et si vous
daigniez me l'expliquer...
— Eh donc ! vous né savez pas l'histoire de
votre pays ?...
— Ah ! permettez , cher hôte, je vous arrête
ici... je crois la connaître un peu.
— Vous né vous en doutez pas... plus que mon
couteau, reprit-il avec son aplomb gascon.
— Allons, puisque vous y tenez, je le veux
bien, mais faites-moi au moins le plaisir de m'ex-
pliquer le rapport qu'il y a entre l'histoire de
France et ces deux mots : dit Cieutat qui suivent
votre nom.
X1J INTRODUCTION.
Le chevalier Barbesac me lança un regard de
commisération, et haussant les épaules d'un air
qui semblait dire :
— Ignorant!
Il alla prendre une chaise, s'assit gravement
vis-à-vis de moi, et reprit la parole, après avoir
rejeté en arrière la mèche de son bonnet.
Eh donc! je vais vous expliquer la chose...
Lé nom dé Cieutat appartient à une famille dé
gentilshommes du midi... famille célèbre et dont
l'origine remonte si haut dans la nuit des temps
qu'on né peut pas aller plus loin... On dit... mais
je n'ai pas pu m'en assurer que lé patriarche
Noé... celui qui planta la vigne et sauva la race
humaine du déluge... était un Cieutat...
— Peste ! fis-je en riant... c'est en effet une
origine assez reculée...
— Né.riez pas, reprit fort sérieusement mon
hôte... Sandis ! je né pourrais pas souffrir que l'on
se permît dé rire dé mes ancêtres...
— Comment ? m'écriai-je, vous appartien-
driez...
INTRODUCTION. X11J
— A cette noble et ancienne famille!... cape
dé Diou!... je m'en flatte... car c'est un grand
honneur.
— Sans doute... et je comprends maintenant
pourquoi ces deux mots : dit Cieutat...
— Eh donc! ce n'est pas malheureux !... oui,
monseû... je descends dé cette illustre famille
par les femmes... ma mère était une Cieutat!...
Cette dernière phrase fut prononcée par l'hôte
avec emphase, et après l'avoir dite, il me regarda
avec un air de dignité si comique que je sentis
le rire me prendre à la gorge. J'eus néanmoins
la force de me contraindre encore, ne voulant
pas perdre la généalogie de mon noble et digne
hôte...
— Je lé répète, continua-t-il, ma mère, ma
propre mère était une Cieutat... qui né dédaigna
pas d'épouser mon père, lequel était alors maître'
de cette auberge et dé plus un des municipaux
dé Villeneuve... sous la révolution... Il est vrai
que la noble demoiselle né faisait pas tout-à-fait
une mésalliance... les Barbesac étaient aubergistes
ou cabaretiers depuis des siècles, dans cette maison
même et à la même enseigne... Un dé mes an-
XIV INTRODUCTION.
cêtres paternels... Pacôme Barbesac, se trouva
même mêlé aux grandes crises politiques qui
agitèrent lé règne du roi Henri III... Il était caba-
retier... et il joua un très grand rôle dans les
troubles dé ce pays....
Barbesac me regarda avec satisfaction, puis il
ajouta en clignant de l'oeil avec intelligence et
d'un air qui signifiait : « Attendez, je n'ai
pas tout dit... vous n'êtes pas au bout... »
— On prétend... et moi j'en suis sûr... que la
reine de Navarre, Marguerite de Valois, femme
du roi de Navarre qui devint plus tard Henri IV,
avait des intelligences avec ce maître Pacôme, et
qu'elle a même passé plusieurs heures dans son
cabaret du Faucon Royal... Sandis! voilà je pense
des titres de noblesse aussi... mais je n'en ai pas
fini avec celui de mes ancêtres que l'on nommait
Pacôme... et quelque jour je vous conterai sur lui
des aventures surprenantes. Qu'il vous suffise de
savoir pour le moment que par une bizarrerie
sans égale... Pacôme Barbesac s'est trouvé, de son
vivant, avoir des relations fort hostiles avec les
seigneurs de Cieutat qui gouvernaient la ville
alors... sans doute que ni l'un ni les autres né
INTRODUCTION. XV
pouvaient à ce moment s'imaginer qu'il y aurait
un jour un Barbesac qui aurait le droit de se
vanter d'être le gage dé l'union des deux fa-
milles...
Je me rappelai en effet que le nom de Cieutat
avait brillé d'un certain éclat au temps des
guerres religieuses, mais je ne comprenais pas
comment il se faisait que mon hôte eût le droit
de porter ce nom.
— Est-il possible, pensais-je, que la révolution
ait pu faire de pareilles fusions entre deux fa-
milles aussi éloignées l'une de l'autre par le rang
et par la naissance ?
Et j'en vins naturellement à prendre ce que me
disait mon hôte pour des gasconnades. Pourtant
s'il n'avait pas eu une espèce de droit à se tar-
guer de ce nom de Cieutat, aurait-on souffert
qu'il le fît? Je le questionnai donc plus sérieuse-
ment cette fois, et voici en deux mots ce qu'il
m'apprit par un flux de paroles auxquelles je ne
cherchai pas à mettre une digue, reconnaissant
la chose de toute impossibilité :
La famille des Cieutat, au moment où com-
XV] INTRODUCTION.
mençait la révolution, se trouvait, au dire de mon
hôte, réduite à deux femmes, la mère et la fille.
La mère était veuve d'un petit officier de fortune,
seul débris de cette famille jadis puissante, lequel
avait été tué en duel par un de ses camarades du
régiment de Picardie, dans lequel il servait. Le
lieutenant de Cieutat était mort, laissant une
veuve sans la moindre ressource, et une pauvre
fille sans avenir. La veuve de Cieutat, pour éle-
ver cet enfant, s'était vue réduite à travailler, mais
il était plus facile de prendre une détermination
pareille que de trouver le moyen de la mettre à
exécution. Pendant deux mois, la veuve de Cieu-
tat, qui avait pris le plus grand soin de cacher
son nom, chercha vainement un emploi qui pût
la faire vivre, elle et sa fille. Les choses en étaient
là lorsque le grand-père de mon hôte perdit sa
femme. Or, comme ledit grand-père ne savait
ni lire ni écrire , comme aussi son auberge, fort
achalandée alors, ne pouvait marcher sans quel-
qu'un qui possédât les deux talents dont nous
venons de parler, il se trouva que l'un ayant be-
soin d'une personne de confiance pour tenir les
rênes de sa maison, et l'autre étant dans la néces-
sité de prendre une place quelconque, l'aubergiste
INTRODUCTION. XVI;
Barbesac et la veuve de Cieutat, après être tom-
bés d'accord sur la somme des émoluments, con-
clurent un arrangement par suite duquel la veuve
vint prendre place dans le comptoir laissé vide
par la mort de la femme Barbesac. Une fois
installée, la veuve de Cieutat mit tous ses soins
à l'administration de la maison, qui bientôt,
grâce à son ordre et à sa probité, parvint à l'état
le plus prospère. Le grand-père de mon hôte
était si content du résultat apporté dans l'au-
berge par la présence de la veuve de Cieutat,
qu'il résolut de l'en récompenser, et à cette fin,
lui proposa de l'épouser. Pour justifier cette ou-
trecuidance de Barbesac grand-père, il faut dire
qu'il ignorait entièrement le nom et le rang de
son administrateur féminin, sans quoi peut-être
n'eût-il jamais osé hasarder la proposition dont
nous venons de parler ; mais, loin de croire faire
une demande déplacée, il pensait faire honneur
à celle qu'il voulait élever jusqu'à lui. Quoiqu'il
en soit, la veuve de Cieutat déclina l'honneur
qu'on lui offrait, et resta ce qu'elle était, la veuve
de l'officier du régiment de Picardie. Cependant,
sa fille grandissait, et elle montrait toutes les
qualités d'ordre qui distinguaient sa mère. D'un
XVllj INTRODUCTION.
autre côté, le fils de Barbesac était déjà un grand
gaillard, fort entendu et presqu'en âge de se ma-
rier. C'est alors que la révolution éclata : un dé-
cret ayant été rendu qui portait la peine de mort
contre tous ceux qui cacheraient des nobles dans
leur demeure, la veuve de Cieutat crut qu'il était
de son devoir de prévenir Barbesac ( toujours le
grand-père de mon hôte ) de sa qualité. Elle le
fit : cette nouvelle occasionna au propriétaire de
l'auberge une telle surprise, mêlée de crainte,
que le digne homme sentit tout-à-coup sa diges-
tion s'arrêter, et qu'il mourut étouffé dans la nuit
par suite de cette nouvelle. Barbesac fils, c'est-
à-dire le père de mon hôte , maître tout-à-coup
de l'auberge et du secret de la dame de Cieutat,
la rassura complètement sur ses intentions : il
la garderait toujours, et pour calmer ce qui
pouvait lui rester de craintes, il offrait d'épou-
ser la fille de la dame, qui avait alors dix-
huit ans accomplis. Peut-être l'orgueil du sang
cria-t-il à la veuve de Cieutat de n'en rien faire,
mais d'un côté un peu de reconnaissance et de
l'autre l'intérêt de la conservation crièrent plus
haut que l'orgueil, et elle consentit à cette union
d'où naquit mon digne hôte, qui termina en disant :
INTRODUCTION. XIX
— Et voilà comment je m'appelle Barbesac et
pourquoi j'ajoute à mon nom dit Cieutat, qui est
lé nom dé ma mère.
C'en fut assez pour ce soir-là, mon hôte alla
se coucher, et me laissa libre d'en faire autant.
Mais, à partir de ce jour, il ne se passa pas une
soirée sans qu'il vint me régaler de ses Técits
sur les Cieutat, sur son archi-trisaïeul Pacôme,
et sur lui-même. Souvent il m'ennuyait, mais
quelquefois il parvenait à m'intéresser, et un soir
je me souviens que je l'ai retenu de moi-même
et engagé à continuer. Je ne croyais que le quart
de tout ce qu'il me disait, mais pourtant au mi-
lieu de toutes ses hâbleries, il se trouvait des
choses qui avaient une apparence de vérité. Au
reste, par suite de sa manie de parler de ses an-
cêtres, il avait fini par prendre une teinture
d'histoire ; il savait une grande quantité de tra-
ditions qui toutes avaient trait à l'une de ses deux
familles, et qui piquaient quelque peu ma curio-
sité.
Le jour où je le retins près de moi, Barbesac
avait répondu ainsi à cette demande que je lui
faisais :
XX INTRODUCTION.
— Pourquoi portez-vous donc toujours à votre
côté ce couteau, même lorsque l'heure du repos
est venue pour vous et que vos occupations sont
finies?
— Eh donc ! voulez-vous donc que je mé pro-
mène sans armes comme un simple roturier?...
Sandis! il ferait beau voir !... Je garde mon cou-
teau faute dé pouvoir porter l'épée... un gentil-
homme né peut pas aller sans armes, cadédis !..,
Et tenez, je suis sûr que mon archi-trisaïeul Pa-
côme ne s'en faisait pas faute... lui qui recevait
des reines chez lui... et qui eut des aventures si
surprenantes.
— A propos, lui dis-je... puisque vous repar-
lez de votre archi-trisaïeul, je vous rappellerai
que vous m'avez promis de me conter ses aven-
tures...
— Ah ! dame... C'est que... je né sais si j'au-
rai le temps, reprit-il, comme un homme qui
ne demande pas mieux que de céder, mais qui
veut se faire prier un peu.
— Allons donc, maître Barbesac,il n'est que
neuf heures... vous ne vous couchez jamais qu'à
INTRODUCTION. XXJ
onze... et puis tenez...,veuillez sonner votre gar-
çon , et lui ordonner de nous monter du thé et
deux tasses, pour humecter votre gosier qui va
me conter des merveilles.
— Lé moyen dé vous résister ! fit l'hôte après
avoir exécuté mes ordres ; puis pressant le garçon,
il fit monter tout ce qu'il fallait pour préparer
notre thé, s'en acquitta en silence , et après en
avoir rempli deux tasses, il reprit :
— Vous mé demandez donc dé vous raconter
les aventures merveilleuses dé mon archi-trisaïeul,
maître Pacôme... Eh donc! je lé veux bien...
D'abord il faut vous dire qu'il était aubergiste
cabaretier, au lieu même où s'élève aujourd'hui
mon hôtel...
Il me raconta alors les détails les plus minu-
tieux sur la considération dont il jouissait dans
le faubourg de Villeneuve ; et je fus forcé d'en-
tendre une dissertation topographique tendant à
me prouver que Villeneuve-d'Agen était alors
séparée de ses faubourgs, chose que je savais
parfaitement, je vous prie de le croire. Ensuite,
il me fit part des bruits qui couraient sur le ca-
baretier du Faucon Royal : il recevait, disait-on,
25
XXij INTRODUCTION.
toutes les nuits, à des heures avancées, des per-
sonnages mystérieux; bien souvent des clartés
étranges paraissaient à travers les fentes des vo-
lets , et l'on entendait des bruits sinistres et des ri-
res douteux sortir des profondeurs de la taverne.
— Vous pensez bien , reprit mon hôte, que je
n'ajoute pas foi à tous ces bruits tendant à faire
croire que Pacôme avait des relations avec lé
malin esprit... Pourtant... je né répondrais pas
du contraire... car voilà ce qu'on raconte dans le
peuple où cela s'est répété d'âge en âge... La
reine de Navarre assiégeait alors Villeneuve-
d'Agen défendue par mes ancêtres dé Cieutat...-
Pacôme qui s'était déclaré pour la reine, prêta
une nuit son cabaret à celle-ci pour je né sais
quelle équipée... mais tout-à-coup Pacôme dispa-
rut , et on né lé revit plus... toute la nuit il se fit
dans lé cabaret un bruit étrange, des flammes
sinistres s'élevèrent et, lé lendemain matin, lé ca-
baret n'existait plus. On n'entendit plus parler
dé Pacôme... et lé bruit courut que sous l'appa-
rence de la reine en question, l'esprit malin
s'était introduit dans la demeure dé mon archi-
trisaïeul qu'il avait fait disparaître.
INTRODUCTION. xxiij
— Oh ! oh!... fis-je en riant... du surnaturel...
je ne vous passerai pas cela... maître Barbesac...
votre Pacôme... ses relations politiques avec la
reine de Navarre... Je les récuse... je les nie...
jusqu'à ce que vous m'ayez donné des preuves...
quant à ce que vous m'avez raconté hier des
Cieutat... il y a du vrai, et tenez, voici ce que j'ai
trouvé ce matin à la bibliothèque de la ville, dans
les Essais sur Paris de M. de Sainie-Foix.
« Marguerite de Valois, en guerre contre
» Henri III son frère, avait mis le siège devant
» Villeneuve-d'Agénois. Elle ordonna à trente ou
» quarante soldats de conduire Charles de Cieutat
» au pied des murailles et de le tuer, si son fils
» qui commandait dans la place ne voulait pas
» la rendre. Cieutat, après qu'on eut fait cette
» horrible sommation à son fils, lui cria : —
» Songe à la fidélité et au devoir d'un Français, et
» que si je le conseillais de te rendre, ce ne serait
» plus ton père qui le parlerait, mais un lâche,
» un traître à son honneur et à son roi. — Les
» gardes avaient déjà le bras levé pour le frap-
» per, le jeune Cieutat fit signe qu'il voulait
» parlementer ; il sortit de la ville et mettant
XXIV INTRODUCTION.
y> tout-à-coup l'épée à la main, il fondit avec
» tant d'impétuosité sur les soldats, et fut si heu-
» reusement secondé par plusieurs soldats de
» sa garnison , qu'il délivra son père , et qu'il le
» ramena en triomphe dans les murs de la
» place, défendue par l'héroïsme et la valeur. »
— Eh bien!... que que ça prouve?... fit Barbe-
sac... s'il n'y a que cela... votre monseû Sainte-
Foix est un ignorant... Je vous ai conté tout au
long l'histoire dé ce siège mémorable... et quand
à ce que je vous ai dit dé Pacôme... je lé main-
tiens, sandis ! Pacôme était l'allié dé la reine dé
Navarre... et, puisqu'il vous faut des preuves cer-
taines, écoutez-moi donc !... Il y a six ou sept ans...
je faisais percer ce puits que vous voyez là au
milieu dé la cour ; tout-à-coup les ouvriers sen-
tent leurs outils arrêtés par une matière dure...
ils regardent... c'était dé la pierre... une cons-
truction enfin... on enlève la terre... on pioche,
et l'on parvient bientôt à découvrir l'existence
d'un caveau.... Je lé fais ouvrir, et devinez ce
que je trouve dedans... un squelette, monsieur...
puis, des cruches... des pintes... des tonneaux...
c'était un cellier... et je né puis pas douter que
INTRODUCTION. XXV
cé né soit lé cellier de Pacôme, et lé squelette,
Pacôme lui-même , à moins que cé né soit
un de ses garçons. Sur les pintes il y a ces
mots tracés: Pacôme au Faucon Royal; et puis
près du squelette, j'ai trouvé une clé ainsi qu'une
tablette dé cire que j'ai gardée religieusement ;
sur la tablette qui était pendue dans la cave il
y a des inscriptions que lé temps n'a pas tout-à-
fait effacées.
— Et vous avez conservé cette tablette ? de-
mandai-je avec curiosité.
— Si je l'ai conservée, fit mon hôte, je lé crois
bien, sandis!... une merveille pareille... et je vais
vous la montrer.
Il sortit et revint bientôt avec la tablette en
question. Les caractères étaient bien de l'époque,
et voici ce qu'on y lisait avec peine :
Compte pour les gens de madame Marguerite,
hébergés par Pacôme, aux frais de ladite dame
reine.
Pour disposer maître Hubert à se rendre à nos
vues, une cruche de Roussillon de vingt ans : pour
XXVJ INTRODUCTION.
le sire de Loupiau, pommade et petit-lait pour la
toilette... pour le gros Allemand...
Il était impossible d'en lire davantage, la cire
semblait avoir fondu, chauffée par une chaleur
excessive.
Eh bien? fit mon hôte triomphant, qu'en pen-
sez-vous ? Croyez-vous enfin que Pacôme ait eu
des relations avec la reine de Navarre au mo-
ment du siège de Villeneuve?... et ceci vous paraît-
il une preuve ?
— Peut-être, répondis-je de façon à ne pas
me compromettre. Je renvoyai l'hôte, non sans
réfléchir sérieusement.
— Tout ce qu'il ma conté serait-il vrai, pensai-
je?... Puis me faisant à moi-même la réponse:
— Non, sans doute, repris-je, mais sinon tout,
il doit au moins y en avoir une partie, et en re-
cherchant dans les chroniques du temps, dans
les récits populaires, dans les traditions consa-
crées, peut-être parviendrai-je à reconstituer la
vérité ou à peu près.
De ce moment je n'ai cessé de compulser, de
INTRODUCTION. XXV1J
feuilleter, de compiler des documents, jusqu'au
jour où je pus montrer à mon hôte le manuscrit
que l'on va lire.
— Tenez, lui dis-je, cher hôte, que pensez-
vous de cela ; et cette histoire de vos deux familles
vous satisfait-elle ?
Il l'écouta attentivement, puis, quand ce fut fini,
il s'écria :
— Sans douté ! sans douté ! C'est à peu près
cela... mais il n'y a pas assez dé merveilleux... dé
surnaturel... Ah ! si j'avais écrit cela, moi, sandis!
je l'aurais fait beaucoup mieux.
— Je n'en doute pas, lui répondis-je.
— Pourtant, malgré le jugement un peu sé-
vère de mon hôte, je me suis risqué à vous
livrer le manuscrit des Cieutat, mes chers lec-
teurs, et je n'ai qu'une prière à vous faire, c'est
d'être plus indulgents que lui.
HUBERT LE FAUCONNIER.
Le cabaret de maître Pacôme, au Faucon Royal,
était situé sur les bords du Lot, au milieu du fau-
bourg principal de Villeneuve d'Àgenois, petite ville
très fortifiée alors, et que l'on regardait comme une
des places importantes du midi de la France. Ce
cabaret avait les honneurs de la vogue, et maître
Pacôme jouissait d'une réputation méritée pour la
manière dont il apprêtait le vin aux épiées, et pour
LES CIEUTAT.
le talent qu'il déployait dans le choix de ses liquides.
Ce n'était pas seulement à ces qualités fort esti-
mables que maître Pacôme devait sa popularité, il
avait une manière si accorte de recevoir les prati-
ques, il vidait si volontiers avec elles un pot de vin,
il savait enfin une si prodigieuse quantité de nou-
velles intéressantes sur les affaires du jour, que
la foule accourait sans cesse au Faucon Royal, et
que le digne hôtelier emplissait son escarcelle.
Or, au moment dont il s'agit, les nouvelles
étaient fort curieuses à connaître, et par consé-
quent les buveurs fort nombreux au cabaret du
Faucon Royal. On était sous le règne de Henri III,
règne si troublé par les factions, et, au moment où
commence notre histoire, la reine de Navarre,
Marguerite de Valois, parcourait le Languedoc avec
une petite armée, faisant la guerre au roi Henri III
son frère, et au roi de Navarre son époux. Il était
donc important de savoir si le roi était victorieux de
sa soeur, ou bien si Marguerite de Valois avait récem-
ment remporté quelqu'avantage, et l'on ne pouvait
mieux s'instruire qu'auprès de maître Pacôme, lequel
tranchait péremptoirement surtoutes questions, sans
que personne osât le contredire, tant on le savait bien
informé. Il était impossible de dire comment le digne
hôtelier était si bien renseigné ; on s'était aperçu
seulement qu'à certaines heures de la nuit, des
LES CIEUTAT. 5
hommes enveloppés de manteaux s'introduisaient
dans sa demeure, y séjournaient une heure ou deux
et s'en allaient comme ils étaient venus, mystérieu-
sement. Mais quel argument tirer de là? D'ailleurs, le
brave Pacôme n'avait-il pas répondu aux curieux qui
le questionnaient à ce'sujet, que c'étaient des voya-
geurs qui, passant devant le Faucon Royal, deman-
daient à s'y arrêter? Un aubergiste pouvait-il refu-
ser sa porte à des voyageurs , surtout quand la ville
n'était nullement menacée? car madame Marguerite
avec son armée était trop éloignée de Villeneuve
d'Agenois pour qu'on redoutât rien d'elle. Ces ré-
ponses franches avaient fait taire toutes les suppo-
sitions offensantes pour maître Pacôme. Cependant,
— quel est l'homme qui n'a pas par-ci par-là quel-
qu'ennemi ! — cependant quelques-uns des plus
entêtés répandaient, à voix basse, le bruit que l'hô-
telier du Faucon Royal était dévoué à Marguerite de
Valois, et ils appuyaient cette calomnie sur ce fait :
Germain Pilou, disaient-ils , un des bourgeois de la
ville, avait tout haut, chez maître Pacôme, plai-
santé madame Marguerite, et quelques jours après,
Germain Pilou, se rendant à Agen pour affaires de
commerce, était tombé dans un parti de troupes ap-
partenant à la reine de Navarre, et on ne lui avait
rendu la liberté que sur forte rançon. Mais que
prouvait encore cela contre maître Pacôme? Était-
6 LES CIEUTAT.
ce donc à dire qu'il était espion de Marguerite de
Valois? Chacun, excepté les quelques entêtés, ses
ennemis, rejeta au loin des bruits aussi calomnieux,
et le cabaret n'en fut pas moins hanté.
Parmi les pratiques les plus assidues de maître
Pacôme, on remarquait un certain petit homme,
au regard perçant, au nez rouge, qui, toujours
revêtu d'un costume de chasse aux couleurs du
seigneur de Cieutat, gouverneur de la ville , ne par-
lait jamais que de vénerie, discours qui l'altérait
sans cesse ; de sorte qu'il eut été impossible de dire
s'il était plus amoureux de la chasse que de la bou-
teille. Notre qualité d'historien nous force à affir-
mer qu'il aimait l'une et l'autre au-delà de toute ex-
pression , mais le pauvre diable était malheureux
dans ses deux passions. L'importance que ce person-
nage doit avoir dans notre récit, exige un portrait
en pied du bonhomme.
Il s'appelait Hubert, nom que son père, piqueur
du roi Henri II, lui avait donné, afin de le mettre
sous la protection immédiate du grand saint Hubert,
patron des chasseurs. Son enfance s'était passée
tout entière au milieu des chasses royales, et le
jeune Hubert y avait puisé une ardente passion pour
tout ce qui tient à la vénerie ; mais , et ce fut là son
malheur, un vieux fauconnier ayant parlé en sa pré-
sence, avec un enthousiasme extrême, de la chasse
LES CIEUTAT. 7
à l'oiseau que l'on commençait à délaisser , il se fit
le séide du vieux fauconnier, devint son élève , et
laissant de côté, comme indigne de lui, tout ce qui
touchait à la chasse au courre et à l'épieu , il s'a-
donna tout entier à l'éducation des faucons, et s'y
rendit bientôt si habile, que son maître, en mourant,
lui prédit un avenir brillant. Hélas ! cette prédiction
ne devait pas se réaliser; la chasse au faucon fut
bientôt presqu'entièrement abandonnée, et Hubert
exclu des chasses royales, comme un être inutile.
On oublia le malheur de.son père, tué par un san-
glier, au service du roi; et, sous le règne de Fran-
çois II, Hubert quitta les chenils royaux, plein d'a-
mertume, et protestant de tout son pouvoir contre
les inconstants qui négligeaient le faucon, la plus
belle chasse qu'il y eut au monde.
Hubert partit donc de Rambouillet, avec une paire
de faucons incomparables, et parcourut la France,
offrant ses services à tous les princes d'abord, puis
aux grands feudataires, puis enfin aux simples sei-
gneurs ; mais la mode est une maladie contagieuse,
il fut repoussé partout, et dans son malheur, il vou-
lut une consolation. Il la chercha au fond des pots
de vin, et n'y trouva que la misère; car la somme
assez ronde qu'il avait su amasser pendant son temps
de gloire, disparut bientôt au milieu de ses libations.
8 LES CIEUTAT.
C'est alors qu'il était arrivé à Villeneuve d'Àgenois,
où il avait tout d'abord entendu parler du
seigneur de Cieutat, qui gouvernait la ville et
possédait, au dire des habitants, des chasses quasi
royales. Hubert n'eut pas besoin d'en entendre da-
vantage; il courut se présenter au baron qui, sur l'a-
perçu de ses talents, l'admit au nombre de ses ser-
viteurs, en qualité de maître fauconnier. Hubert eut
un moment de joie bien grande; il avait enfin trouvé
un amateur de la chasse à l'oiseau ! De ce moment
il reprit de l'importance, on ne l'appela plus que
maître Hubert-le-Fauconnier, et il eut pleine auto-
rité dans la fauconnerie. Les chasses se renouvelaient
chaque jour, et il n'était bruit partout que de l'a-
dresse et du talent de maître Hubert. Mais ces éloges
qui d'abord enivrèrent le fauconnier, lui jetèrent
bientôt dans l'esprit des pensées ambitieuses.
— Faut-il, se disait-il à part soi, avec un pro-
fond sentiment de regret, faut-il qu'un fauconnier
de mon importance, se voie attaché à un simple
seigneur, possédant à peine vingt lieues de chasse,
quand sa place est marquée auprès des princes et des
rois !
Dans l'amertume de ses regrets, Hubert retourna
à la bouteille, et il y revint si souvent, qu'un matin
maître Pacôme refusa de lui faire crédit, et lui ap-
LES CIEUTAT. 9
porta de l'eau quand le fauconnier lui demanda du
vin. Hubert fut sensible à l'outrage, il but l'amertume
jusqu'à la lie, mais il ne toucha pas au pot d'eau.
Au même moment, et comme si c'eut été un fait ex-
près, le seigneur de Cieutat sacrifia à la mode, et se
dégoûta de la chasse au faucon, laissant maître Hu-
bert profondément ulcéré. Le pauvre homme négli-
gea ses bêtes; on le vit errer dans les cours du matin
au soir, et à la nuit tombée, il ne manqua jamais de
venir chez maître Pacôme. Depuis l'histoire du pot
d'eau, il ne lui adressa pas la parole, jamais il ne de-
manda rien ; il venait seulement s'asseoir au coin
delà vaste cheminée, et là, se chauffait en silence, à
moins que quelque buveur n'entamât conversation
avec lui, et n'offrît un pot de vin pour lui délier la
langue. Alors il quittait sa taciturnité et se vengeait
de son silence dédaigneux par un flux d'histoires et
de récits entremêlés de termes de chasse, et arrosés
fréquemment de verres de vin.
Telle était la pénible position de maître Hubert le
fauconnier, lorsqu'un soir, maître Pacôme vint
s'asseoir à côté de lui, sous le manteau de la chemi-
née. Hubert le regarda dédaigneusement, et se recula
comme un homme décidé à éviter toute conversa-
tion, mais ce n'était pas là le compte de l'hôtelier; il
e rapprocha et frappant amicalement sur l'épaule
d'Hubert :
10 LES CIEUTAT.
— Eh bien! lui dit-il, par saint Pacôme! vous
avez l'air de m'en vouloir, l'ami...
Pour toute réponse, le fauconnier lui décocha un
regard de prince outragé.
— Allons, reprit Pacôme, lequel avait évidem-
ment l'intention de se réconcilier avec Hubert, al-
lons... j'ai eu tort, maître Hubert, en vous faisant
sentir aussi durement que nous avions ensemble un
petit compte... qui n'est pas encore terminé, par
parenthèse... Mais bah!., n'en parlons plus... il ne
faut pas que deux honnêtes gens se brouillent pour
une misère pareille... passons l'éponge sur le total...
et qu'il n'en soit plus question... quant à cette au-
tre histoire du pot d'eau... eh bien!., noyons-la
dans un pot de vin...
Pendant le discours du cabaretier, maître Hubert
avait fait tous ses efforts pour conserver un air digne
et offensé, mais la proposition de biffer le total de sa
note, et de noyer son injure dans un pot de vin,
avait porté une rude atteinte à sa gravité. Il s'était
tourné à demi vers Pacôme, et présentait l'aspect
d'un homme qui ne demande qu'à céder et qui ce-
pendant ne veut pas avoir l'air de se laisser vaincre
aussi facilement. L'hôtelier lui porta un dernier
coup :
— Du Roussillon, ajouta-t-il... en cruche depuis
dix ans...
LES CIEUTAT. 11
Hubert se tourna tout à fait, et sa bouche com-
mença à sourire.Désirant hâter sa victoire, l'hôte-
lier, en tacticien habile, se leva, courut vers le cel-
lier et en revint presqu'aussitôt avec la cruche en
question, qui témoignait de sa vétusté par une pous-
sière engageante. C'était le coup de grâce du fau-
connier, il n'y tint plus, et se levant tout à coup , il
saisit la main de maître Pacôme, la secoua à plu-
sieurs reprises, et s'écria, avec tout l'élan d'une âme
généreuse... et altérée:
— Que tout soit oublié ! Pacôme... que tout soit
oublié !
Puis il s'assit vivement en face de l'hôte, occupé
alors à faire sauter le bouchon.
— Par saint Pacôme, mon patron! reprit l'hôte
quand il eut versé, je suis heureux de cette réconci-
liation...
— Par saint Hubert, le grand saint! ajouta le fau-
connier, après avoir dégusté la liqueur, moi aussi,
compère... et de ce moment, je mets de côté toute
rancune.
— Bien parlé, vive Dieu !.. et pour un discours pa-
reil , encore un coup, compère....
^— Excellent vin ! fit le fauconnier en tendant son
verre...
Pacôme l'emplit jusqu'aux bords, et à la manière
dont il regardait maître Hubert, les mauvaises lan-
12 LES CIEUTAT.
gues eussentpu prétendre que l'hôte avait l'intention
d'enivrer le fauconnier.
— Quelle chaleur !.. quel goût exquis ! reprit Hu-
bert, quand il eut tout vidé d'un trait... à la bonne
heure... voilà du vin !
— Ah! ah! ah!., compère, fit Pacôme en riant,
il ne faut pas oublier que le Faucon Royal, est le plus
fameux cabaret de la province...
Ah !.. le Faucon Royal ! s'écria maître Hubert avec
un soupir... vous me rappelez tous mes chagrins,
Pacôme...
— Allons! allons!... un coup de Rôussillon en
guise de consolation , mon pauvre maître Hubert...
continua l'hôte avec un ton de compassion affecté...
Je sais que vous n'êtes pas heureux... on vous dé-
daigne au château... vous, le meilleur fauconnier de
la France, peut-être... Vous qui deviez aujourd'hui,
si le monde était juste, en capuchonner les faucons
d'une reine...
— Assez !.. assez ! Pacôme, cria le pauvre faucon-
nier, en proie à la plus grande agitation... ne me di-
tes pas cela... oui... je le sais bien, et mon maître
en l'art de la fauconnerie me le disait encore en
mourant... oui, ma place devrait être dans les chas-
ses royales... mais dans ce siècle, on méprise les bel-
les choses, Pacôme, on repousse le faucon... la plus
belle chasse... mon ami... la plus belle ! stupidité !..
LES CIEUTAT. 13
Croiriez-vous, mon bon Pacôme , que monsei-
gneur a refusé, il y a huit jours, de chasser à l'oiseau
le long delà rivière, et cela parce que... notre jeune
seigneur, le damoiseau! qui a été page de quelque
muguet de la cour, en est revenu avec les idées
nouvelles sur la chasse... il a endoctriné le bon-
homme qui aujourd'hui ne veut plus entendre par-
ler du faucon...
Hubert avala un grand verre de vin que lui versa
Pacôme, puis continuant :
— Vois-tu, Pacôme, je te le dis... les hommes
ne sont que des imbéciles depuis qu'il se sont mis en
tète de mépriser mon art... le faucon! le faucon!
mais il n'y en a pas un seul parmi eux qui serait
capable d'en dresser un...
— Pardieu!.. des ignorants! dit Pacôme, avec
une superbe expression de dédain.
— Des ânes! reprit le fauconnier, étrangement
animé... et monseigneur tout le premier... vois-tu...
je te dis cela à toi, Pacôme... parce que tu es mon
ami!., mon bon ami... et que tu es connaisseur,
toi... ton enseigne le prouve... au Faucon Royal ! à la
bonne heure!., voilà une enseigne... Oui, monsei-
gneur... n'est qu'un oison en fait de chasse... un
oison indigne d'avoir à son service... un fauconnier
de ma trempe...
14 LES CIEUTAT.
Hubert avait les yeux brillants, la face allumée, il
frappait du poing sur la table : la force du vin, choisi
exprès par l'hôte, et le sujet de la conversation
avaient mis le pauvre fauconnier dans l'état où Pa-
côme désirait probablement le voir, car, l'attirant à
lui, il lui dit à voix basse...
— Tais toi, Hubert... tes destinées vont chan-
ger....
Hubert, qui n'avait entendu que l'injonction de se
taire, reprit en criant de plus belle :
— Me taire!... Pourquoi donc me taire? est-ce
que je ne suis pas un honnête fauconnier?... Est-ce
que je n'ai pas le droit de dire que monseigneur
n'est qu'un oison et qu'il n'est pas digne de me pos-
séder?...
L'hôte regarda autour de lui avec inquiétude;
heureusement il avait eu la prudence de faire passer
le fauconnier dans une salle écartée : quand il se
fut assuré qu'on ne pouvait pas l'entendre, il s'a-
dressa à maître Hubert dont la tête alourdie cher-
chait en vain à se soutenir.
— Écoute, lui dit-il... tu as raison, les Cieutat
ne sont pas dignes de te posséder à leur service... et
cela est si vrai qu'il y a une reine... une grande prin-
cesse... qui voudrait t'attirer auprès d'elle...
— Une grande princesse ? répéta Hubert comme
un homme qui n'a pas compris.
LES CIEDTAT. 15
— Qui adore la chasse au faucon, continua
l'hôte...
— Vraiment? répondit le fauconnier en ouvrant
de grands yeux... et elle veut...
— Te prendre à son service...
— Ah! ça... mais... et monseigneur?...
— Eh bien... tu le quitteras...
— Le quitter !... après dix ans !...
— Il te méprise... et tu serais fauconnier royal !...
encore un coup, mon maître, en l'honneur de votre
nouvelle dignité.
Pacôme versa le restant de la cruche dans le verre
du fauconnier, et pendant que celui-ci s'abreuvait,
il alla vers un des coins de l'appartement, souleva
une portière, et, saluant respectueusement un jeune
seigneur vêtu à la mode des gentilshommes de la
cour, il lui dit à voix basse :
— Vous avez entendu , monseigneur?...
— Très bien.
— Voilà votre homme... tout disposé.
— C'est bon... préviens nos hommes...
— Ils sont là, monseigneur.
Et ce disant, Pacôme ouvrit sans bruit une porte
par laquelle trois hommes armés s'introduisirent
dans l'appartement. Ces hommes portaient la livrée
de la reine de Navarre; un d'entre eux s'étant ap-
proché du gentilhomme :
16 LES CIEUTAT.
— Monseigneur, lui dit-il à voix basse, nous
venions le long de la rivière après avoir quitté la
barque, quand, à quelques pas de ce cabaret, nous
nous sommes trouvés face à face avec un soldat du
gouverneur.
— Vive Dieu ! et qu'avez-vous fait, mon maître ?
demanda le jeune seigneur avec inquiétude.
— Au moment où, après avoir reconnu notre li
vrée, il allait appeler à l'aide, nous nous sommes
précipités sur lui, et l'avons garotté, après avoir
étouffé ses cris à l'aide d'un bâillon... il est là,
bien empaqueté, et nous attendons vos ordres.
Le gentilhomme parla à l'oreille de l'estafier, qui
s'inclina en signe d'obéissance.
Cependant Hubert n'avait rien vu , rien entendu :
il marmotait à part lui, des mots sans suite.
— Une grande princesse!... Je ne les vendrais
pas à moins de vingt écus la paire... Trrre ! trrre !...
( C'était son cri pour exciter le faucon. )
Il en était là de son monologue , lorsque sur un
geste du gentilhomme, les trois hommes se précipi-
tèrent sur lui, le bâillonnèrent, lui lièrent les pieds
et les mains, et l'enveloppèrent dans un manteau.
— C'est bien ! fit le gentilhomme... le couvre-feu
est-il sonné ?
— Depuis une heure au moins, monseigneur,
répondit Pacôme.
LES CIEETAT. 17
— Allez donc, dit-il aux trois estafiers... exécu-
tez mes ordres.
Les trois hommes sortirent du cabaret par une
porte dérobée que leur ouvrit l'hôte, et, portant
toujours Hubert et le soldat emmaillottés, ils se di-
rigèrent vers la rivière.
II.
LE GOUVERNEUR.
Charles de Cieutat, gouverneur de Villeneuve-
d'Agenois, était d'une ancienne famille du midi,
laquelle longtemps avait pris part aux troubles qui
agitèrent cette partie de la France. Les annales de
la famille citaient le nom d'un Cieutat qui avait
combattu pour les Albigeois, près de trois siècles
auparavant. Mais l'esprit de révolte et de turbulence
s'était éteint peu à peu, et Charles de Cieutat, le
22 LES CIEUTAT.
chef actuel de cette noble maison, se vantait d'être
un des fidèles serviteurs du roi. Il avait reçu le gou-
vernement de Villeneuve vers la fin du règne de
Henri II, et, depuis ce temps, sa fidélité n'avait
été ébranlée qu'une fois, et cela en des circons-
tances si honorables pour lui, que Charles IX, au-
quel il avait refusé positivement obéissance, n'a-
vait pas osé le destituer de sa charge de gouverneur.
C'était à l'occasion de la Saint-Barthélémy ; Charles
de Cieutat, ayant reçu l'ordre de faire massacrer
tous les huguenots qui se trouvaient à Villeneuve ,
avaitrefuséformellement, et fait au roi cette réponse
courageuse : « Sire, j'ai communiqué vos ordres à
,ma garnison , mais je n'y ai trouvé que des soldats
èt pas un bourreau. «
Cette noble conduite lui avait attiré l'estime de
toute la ville, où il était honoré autant que chéri.
En apprenant la guerre que Marguerite de Valois
faisait dans le midi, Charles de Cieutat avait ren-
forcé sa garnison, redoublé de vigilance dans la
crainte de se laisser surprendre, et rappelé près de
lui son fils, lequel avait passé ses jeunes années à la
cour, en qualité de page du duc d'Épernon. C'était,
au moment où son père le rappela près de lui, un
jeune homme de seize ans environ , aux membres
robustes, hardi et vigoureux. Son séjour au milieu
d'une cour efféminée, loin de l'amollir , lui avait
LES CIEUTAT. 23
inspiré un dégoût profond , lequel avait tourné tout
entier au profit de son éducation militaire. Dédai-
gnant le bilboquet, la sarbacane, et toutes les niai-
series dont s'occupaient les pages, ses confrères, il
s'était adonné à l'étude des armes et du cheval ; et
ces exercices développant en lui les germes de force
et d'adresse qu'il devait à la nature , il devint bien-
tôt un cavalier parfait et ne tarda pas à être remar-
qué par toute la cour, qui ne voyait pas sans plaisir
ce beau jeune homme dans lequel s'annonçaient
déjà toutes les qualités qui font les héros. Tout au-
tre se fût enorgueilli d'une attention aussi flatteuse ;
Charles, —il s'appelait Charles comme son père, —
ne sembla pas seulement s'en apercevoir, et cette
modestie augmenta encore la bonne opinion que l'on
avait de lui.
Une action d'éclat, qui sauva la vie de plusieurs
personnes, et principalement d'une jeune fille d'hon-
neur de la reine de Navarre, acheva de faire du
jeune Charles de Cieutat le héros des conversations
de la cour.
Le roi Henri III avait voulu se donner une vo-
lupté romaine; — le goût était à l'antiquité; — et
il avait invité toute sa cour aux jouissances et aux
émotions du cirque. Une vaste cour du château de
Saint-Cloud formait l'arène ou des bêtes féroces ,
amenées à grand frais de pays éloignés, devaient
24 LES CIEUTAT.
s'entr'égorger en présence des gentilshommes et des
dames contenus dans de vastes galeries, bâties à la
hâte tout autour de l'arène. Les premières scènes de
ce spectacle, aussi barbare qu'effrayant, avaient
excité l'enthousiasme et l'intérêt des spectateurs,
lorsque tout-à-coup un tigre, rendu furieux par la
lutte, bondit, et s'élançant du côté d'une galerie où
se tenaient les dames d'honneur de Marguerite de
Valois et quelques pages , s'accrocha aux tentures,
et, rugissant, vint présenter sa gueule béante aux
dames effrayées. Le terrible animal allait atteindre
une jeune fille d'une haute naissance, Diane de Ver-
gis, lorsque Charles de Cieutat, au milieu de l'ef-
froi général, se précipita vers le tigre en furie, et,
lui plongeant adroitement sa dague dans la gueule , -
l'envoya retomber lourdement dans l'arène, au mi-
lieu des convulsions de l'agonie.
Cette scène avait mis fin à l'horrible spectacle
dont on garda longtemps le souvenir à la cour.
L'éloge du courageux jeune homme fut repété par-
tout, même au cercle du roi, qui daigna le compli-
menter lui-même; et Diane de Vergis sentit naître
dans son coeur, pour son généreux sauveur, un sen-
timent profond de reconnaissance, et un vif désir
de s'acquitter un jour de la dette sacrée qu'elle avait
contractée en lui devant la vie. Mais hélas ! com-
ment, faible jeune fille qu'elle était, pourrait-elle
LES CIEUTAT. . 25
jamais payer cette dette?... Gomment pourrait-elle
être utile à Charles de Cieutat ? — C'est ce que nous
verrons dans la suite de ce récit.
Si Charles était resté à la cour, de ce moment
sa fortune était faite, et il parvenait au plus haut
degré de la faveur, mais c'est à peu de temps de là
que son père le rappela à Villeneuve menacée par
Marguerite de Valois.
Le jeune page prit congé du duc d'Épernon ; il
courut avec joie prendre sa part des fatigues occa-
sionnées par le service d'une place de guerre, et,
arrivé à Villeneuve , il ne désira plus qu'une chose,
mais il la désira avec ardeur, c'était que l'on don-
nât l'assaut à la place, afin de combattre et de se
distinguer sur les remparts.
Cependant cet ardent désir de bataille n'excluait
pas la prudence, et Charles veillait avec soin sur le
sort de la ville confiée à son père. Chaque nuit il
parcourait lui-même les remparts; et poussant quel-
quefois ses explorations jusqu'au-delà des murs, il
étendait sa surveillance sur les faubourgs; puis,
chaque matin, il venait faire au gouverneur un rap-
port détaillé. Aussi celui-ci, confiant en la vigi-
lance de son fils, reposait-il sans crainte, en atten-
dant le rapport du matin.
Qu'on juge donc de son inquiétude, quand le jour
26 LES CIEUTAT.
qui suivit les événements du précédent chapitre, il
ne vit point reparaître Charles à l'heure accoutu-
mée. D'étranges pressentiments se présentèrent à
son esprit,..
— Le malheureux enfant! pensa-t'il, il aura
voulu visiter les faubourgs ; et, entraîné par son ar-
deur, il aura été trop loin... Ce cabaret de Pacôme
jouit d'une triste réputation... on le dit hanté par
des partisans de Marguerite... qui sait si Charles
n'aura pas été surpris... emmené près de la reine
de Navarre... laquelle mettra peut-être à sa rançon...
un prix auquel mon honneur ne consentirait ja-
mais... la reddition de cette ville...
Bientôt l'inquiétude du gouverneur fut si grande,
qu'il sortit du château, et se rendit aux remparts.
Il visita tous les corps-de-garde et prit des informa-
mations; partout on lui fit à peu près la même
réponse.
« On avait bien vu le jeune seigneur faire sa
» ronde vers minuit, mais depuis cette heure on
» ne l'avait pas aperçu... on savait seulement qu'il
» s'était fait ouvrir la poterne et qu'il s'était di-
» rigé vers le faubourg du Lot, du côté du cabaret
» de Pacôme.»
Ces nouvelles n'étaient pas de nature à rassurer le
gouverneur qui se décida enfin à envoyer quelques
LES CIEUTAT. 27
soldats à la recherche de son fils. Ceux-ci se prépa-
raient à partir, quand Charles parut à la poterne :
le bruit du retour de son enfant parvint en un ins-
tant au gouverneur qui se hâta de le faire mander ,
et rentra au château.
— Malheureux! d'où viens-tu? s'écria le père,
quand Charles se présenta devant lui.
Mais après l'avoir regardé, le gouverneur cessa
toute question pour s'empresser à lui porter secours.
Charles était pâle et défait, et sa main, qu'il cher-
chait en vain à cacher, était enveloppée de linges
teints de sang; ses habits en désordre, et la boue
qui les couvrait accusaient une lutte, une lutte ter-
rible.
Effrayé, le père ordonna que les plus prompts
secours fussent donnés à son enfant, et il attendit
avec impatience le moment où le jeune homme
pourrait parler. Ce ne fut que le lendemain matin;
Charles était à peu près rétabli, les couleurs avaient
reparu sur ses joues, et, n'était son bras en écharpe,
rien n'eut rappelé l'accident de la veille.
— Eh bien ! lui dit le vieillard quand il fut seul
avec lui, me diras-tu enfin?...
— Oui, mon père... Voici tout ce qui s'est passé...
L'avant-dernière nuit, après avoir visité les rem-
parts et tous les corps-de-garde, il me prit envie
d'aller rôder aux alentours du cabaret de Pacôme ,
28 LES CIEUTAT.
lequel m'a toujours été suspect, comme vous
savez
— Un repaire à partisans!... s'écria le gouver-
neur.
— Avant-hier ce n'était qu'un doute; aujourd'hui
c'est une certitude.
— Que veux-tu dire ?
— Le couvre-feu était sonné, et cependant, à tra-
vers les volets, j'aperçus de la lumière dans une
partie isolée du cabaret de Pacôme. J'étais seul ; le
soldat que j'avais emmené avait pris les devants , et
n'avait pas reparu. Je m'avançai toutefois, bien ré-
solu à savoir ce qui se passait dans cette salle, car
un pressentiment me disait qu'il s'y tramait quelque
chose contre la ville. En m'approchant de la fenêtre,
défendue contre l'indiscrétion des curieux par un fort
volet, il me sembla entendre prononcer votre nom
à voix haute, et dans cette voix je crus reconnaître
celle de votre fauconnier. Peut-être me suis-trompé,
et maintenant je crois que c'était une erreur, causée
par la connaissance que j'ai des habitudes de maître
Hubert qui se rend chaque soir au Faucon Roijal,
comme un chien d'ivrogne qu'il est, car je n'ai pas
vu de lui la moindre trace. Tout-à-coup, et pendant
que je cherchais vainement des yeux mon arquebu-
sier, pour me prêter main-forte en cas de besoin ,
une porte dérobée s'ouvrit; et, protégé par l'obscu-
LES CIEUTAT. 29
rite, je vis sortir trois hommes qui portaient dans
un manteau, un lourd paquet, en pliant sous le
poids. Ces trois hommes avaient la livrée de Mar-
guerite, et je l'ai reconnue sans peine, moi qui la
voyais sans cesse lorsque j'étais page du duc d'Éper-
non, à la cour du roi Henri...
— La livrée de Marguerite ! répéta le gouverneur...
plus de doute elle a des intelligences dans la
ville....
— Dans la ville., .non , pas encore, au moins je
l'espère... mais sûrement dans les faubourgs, et ce
Pacôme, je puis l'assurer, est son agent secret, car
j'ai une preuve plus grande encore...
— Voyons, Charles... et surtout arrive à cette
blessure...
M'y voilà, mon père... Les trois hommes prirent,
avec leur paquet, la direction du Lot, vers l'endroit
où il est le plus profond ; bientôt je les perdis de
vue, mais un instant après j'entendis un bruit sourd
dans la rivière... C'était comme un corps qui tombait
à l'eau... Indigné, et soupçonnant un crime, je me
préparais à courir vers le Lot, quand la même porte
dérobée s'ouvrit de nouveau et se referma vivement,
après avoir donné passage à un gentilhomme enve-
loppé d'un long manteau couleur de muraille... Ce
gentilhomme longeait mystérieusement les maisons,
et à sa démarche prudente , je devinai un ennemi.
30 LES CIEUTAT.
D'après le chemin qu'il suivait, il était évident qu'il
allait passer auprès de moi; mon coeur battit avec
force et je tirai mon épée. Il n'était plus qu'à deux
pas, je me présentai tout-à-coup :
— Qui va là ? m'écriai-je à pleine voix.
Le mystérieux personnage parut désagréablement
surpris; il porta la main à son arme, mais réfléchis-
sant aussitôt :
— Ami ! répondit-il avec une insouciance af-
fectée.
— Un ami ne se cache pas ainsi sous un manteau
d'aventures, m'écriai-je à mon tour.
— Allons, vive Dieu ! que t'importent mes actions,
fit-il avec impatience, laisse-moi suivre mon chemin
et fais-en autant
Puis, comme pour joindre l'effet aux paroles, il
se détourna un peu. Mais je fus bientôt devant lui,
et il reprit avec impatience :
— Arrière, muguet... tu te trompes... ce n'est pas
moi que tu cherches.
— Je ne me trompe pas , répondis-je vivement,
je cherche un ennemi du roi... un partisan de Mar-
guerite qui vient en ce faubourg conduire de sourdes
menées... Voilà qui je cherche et je l'ai trouvé...
Vous ne passerez pas, mon maître...
— Malheureux! s'écria-t-il en tirant son épée....
LES CIEUTAT. 31
ne me force pas à avoir recours à la violence... li-
vre-moi passage... ou...
— Tes menaces ne m'effraient pas... et j'ai de
quoi me défendre.... en garde!.... Par le dieu
vivant !
— Enfant! reprit-il dédaigneusement... et il
chercha à me pousser de la main, mais je lui por-
tai un coup de mon épée qui toucha le but, car il
poussa un petit cri et se précipita sur moi, fu-
rieux...
— Qui es-tu donc , insensé? dit-il avec force...
Ne sais-tu pas que mes coups sont sûrs et mortels?..
Quel intérêt te porte à chercher la mort?...
— Je suis Charles de Cieutat, lui répondis-je,
le fils du gouverneur de cette place... et l'intérêt
qui me pousse est l'honneur de mon père... En
garde !
— En garde donc! s'écria-t-il en jetant son
manteau sur son bras...
Dans ce mouvement je le reconnus; c'était le
comte de Rabodanges.
— Le plus raffiné des raffinés de la cour, mal-
heureux ! fit le père en tremblant.
— Un combat animé s'engagea entre nous: je le
pressais vivement; mais, avec une adresse inconce-
vable, il se faisait un bouclier de son manteau, et

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.