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Les Comanches de la Loire

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292 pages

L’année 1889 fut vraiment une belle année, pour le public parisien surtout.

Le spectacle des rues de Paris était une fête pour les yeux : les personnages les plus bizarres arpentaient les trottoirs, et leurs vêtements souvent très fripés, mais toujours d’une couleur éblouissante, ainsi que leurs coiffures à l’avenant, rivalisaient de pittoresque et d’élégance ; des animaux grotesques et inconnus défilaient gravement parmi nos vulgaires chevaux et chiens, complètement ahuris : des coursiers à la peau tachetée comme des tigres, des dogues gros comme des ânes, des ânes petits et blancs comme des brebis, d’autres coloriés à la façon de nos images d’Épinal, et des chiens chinois sans un seul poil, sauf une houpette en plumes de héron (ou quelque chose d’analogue) sur la tête.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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NOUVELLE COLLECTION POUR LES ENFANTS

Antoine Alhix

Les Comanches de la Loire

CHAPITRE I

LES INFORTUNES D’UN COLLEUR D’AFFICHES. — COMMENT IL FAUT TOUJOURS SAVOIR OU L’ON MET LES PIEDS

L’année 1889 fut vraiment une belle année, pour le public parisien surtout.

Le spectacle des rues de Paris était une fête pour les yeux : les personnages les plus bizarres arpentaient les trottoirs, et leurs vêtements souvent très fripés, mais toujours d’une couleur éblouissante, ainsi que leurs coiffures à l’avenant, rivalisaient de pittoresque et d’élégance ; des animaux grotesques et inconnus défilaient gravement parmi nos vulgaires chevaux et chiens, complètement ahuris : des coursiers à la peau tachetée comme des tigres, des dogues gros comme des ânes, des ânes petits et blancs comme des brebis, d’autres coloriés à la façon de nos images d’Épinal, et des chiens chinois sans un seul poil, sauf une houpette en plumes de héron (ou quelque chose d’analogue) sur la tête.

On trouvait là des occasions exceptionnelles comme il ne s’en représentera plus, sûrement, d’ici longtemps. Moi-même qui vous parle, moi, humble mortel, je me suis croisé dans la rue de Rivoli avec le roi de Gondori-koko, une des plus grandes capitales des contrées peu connues de l’Afrique, où l’on a conservé l’habitude antique de se servir de ses doigts en guise de fourchette, et de bâtir les palais en paille, afin, sans doute, que chaque souverain pût en varier l’architecture suivant son goût. J’ai donc rencontré cette Altesse ; nous nous sommes coudoyés sur le pavé de bois, je l’ai vue tout comme je vous vois ; elle avait un superbe sarreau en calicot bleu-turquoise, un anneau d’or dans les narines et des pantoufles en tapisserie achetées au Bon-Marché. Sa noble épouse le suivait, portant sur son dos, roulé dans une écharpe, l’héritier de la couronne, qui, je vous le dirai en confidence, ressemblait beaucoup à un singe ; cette grande dame dont un lourd anneau d’or étirait démesurément le nez, était surtout remarquable par sa coiffure : ses cheveux, crêpés et embrouillés comme le crin d’un matelas, étaient bien tirés sur les tempes et s’épanouissaient ensuite à un bon pied au-dessus de sa tête, affectant la forme d’un guéridon de dimension raisonnable. L’image vous fera encore mieux comprendre la chose que toutes mes explications et vous jugerez comme moi, que les coiffeurs de ce pays-là doivent avoir bien du talent. Le mien, chez lequel j’entrais, à ce moment, pour me faire raser et qui regardait le cortège royal du seuil de sa porte, en desséchait de jalousie. Et d’après la façon, cruelle et inaccoutumé dont il me tira les cheveux ce jour-là, en me les coupant, je soupçonne qu’il se vengea sur mon malheureux crâne de ne pouvoir y édifier un monument semblable à celui qu’il avait admiré sur la tête de la reine de Gondori-koko ! Une bien charmante personne, je vous le répète, cette reine ; la plus jolie femme de son pays, m’a-t-on assuré, et avec laquelle je regrette vivement de n’avoir pas fait plus ample connaissance.

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Le roi de Gondori-koko et sa famille.

Toutes les rencontres n’étaient pas aussi agréables que celle-là, cependant. Je me souviens, par exemple, de m’être trouvé, un beau soir, au tournant d’une rue, nez à nez avec un grand diable, drapé dans un burnous blanc, sous lequel ses yeux brillaient comme doux lames de rasoir. Il avait à sa large ceinture tout un arsenal d’armes bizarres et peu rassurantes ; et posant sur mon escarpin un énorme pied emboîté dans une chaussure peut-être très originale mais en tous les cas fort pesante, il me demanda brusquement, sans prendre garde à l’exclamation que m’arrachait une juste douleur.

  •  — Des chous... des chous...

Jo compris parfaitement qu’il faisait allusion à ce que pouvait contenir mon porte-monnaie ; mais, avec une hypocrisie bien excusable dans un cas pareil, j’affectai un air ingénu et lui répondis, fort poliment, qu’il trouverait des choux, et tant qu’il en voudrait, chez la fruitière de la rue voisine. Au lieu de me remercier de ce renseignement, il fit mine de vouloir mettre la main dans ma poche. Jo reculai d’un bond et mis ma canne on arrêt ; l’autre tira de sa ceinture un yatagan recourbé d’un mètre de long.

Je crus bien, mes chers enfants, que ma dernière heure était venue et que je n’aurais plus jamais le plaisir de vous raconter des histoires ! Résolu, cependant, à mourir en brave, je fis le moulinet avec ma canne en appelant à toute force la police à mon aide ; je savais qu’il se trouvait un poste à trois pas de là. Deux sergents sortiront immédiatement et s’élancèrent à mon secours, ce que voyant, mon adversaire tourna le dos, prit la fuite à toutes jambes, en nous lançant la malédiction de Mahomet et en secouant sur nous la poussière de ses sandales. Je ne sais pas de quel endroit il était prince, celui-là, mais je puis vous certifier qu’il courait comme un lapin.

Je m’écarte de mon sujet. J’étais en train de vous parler de l’aspect de Paris à cette époque...

Quelle imposante perspective, dites-moi, que celle de la tour Eiffel élevant dans les nuages sa charpente légère comme une toile d’araignée et qui semble bâtie sur pilotis au-dessus de la mer des toits parisiens ! Quelle humiliation infligent les proportions de cette jeune intruse, à ces vieilles grand’mères, les tours de Notre-Dame, de Saint-Sulpice, et la tour Saint-Jacques !

Et cette phénoménale galerie des machines qu’on aurait cru renfermer dans ses murs de fer et de vitrages tous les rouages du globe terrestre et du firmament ! qu’on pensez-vous mes enfants ? Je suis sûr que comme moi, vous en êtes sortis souvent tout éblouis et honteux de n’avoir inventé la dedans pas la moindre poulie ni la moindre crémaillère.

Il n’était pas même nécessaire d’aller jusque-la pour rencontrer de vastes sujets d’intérêt ; il aurait presque suffi de se promener en contemplant les murs de notre capitale.

Les superbes affiches que l’on collait dans ce temps-là ! On aurait passe le jour et la nuit à les regarder à la lueur du soleil ou des lampes électriques.

Il y en avait de rouges, de jaunes, de vertes... ornées de lettres de toutes les tailles, grimaçantes ou magistrales et qui semblaient se poursuivre, sur toute la longueur des murs... Ah ! quel joli métier que celui de colleur d’affiches en l’an 1889 ; devaient-ils s’amuser, les gaillards !...

On y voyait représentés les « toros de la grande plaza » (lisez : les taureaux du grand cirque) ; les habitants des pays les plus reculés, dans leurs costumes authentiques, les uns drapés jusqu’aux yeux, les autres vêtus d’une ceinture de plumes et de trois anneaux d’or ; on voyait également les plus beaux spécimens de l’exposition des animaux gras... Je vous assure que pas un livre d’images n’eût pu rivaliser avec ces affiches-là.

Le matin du jour ou commence cette histoire, un groupe de collégiens, le suc au dos et le képi tapageur, étaient précisément arrêtés en face d’un de ces murs sur lequel s’escrimait un brave colleur d’affiches.

Il faisait un vent assez fort ; l’homme, perche sur son échelle, se débattait désespérément contre une immense fouille de papier que lui disputait la brise et sous laquelle cette mauvaise plaisante s’obstinait à vouloir l’ensevelir. Le papier, alourdi par la colle gluante, se plaquait sur ses épaules et s’attachait à ses vêtements, lui emprisonnant bras et jambes.

Le malheureux, rouge et en nage, était aux abois, tandis que nos collégiens, les mains dans les poches, riaient aux éclats et ouvraient des paris ?

  •  — Il la collera !... Il ne la collera pas !...
  •  — Je parie quatre billes qu’il ne la collera pas.
  •  — Et moi cinq qu’il y arrivera ! Allons, l’Englué, un peu de courage !...
  •  — Ça y est !... non ! la voilà repartie.

Et les rires de redoubler.

Des gamins, des ouvriers, des promeneurs, s’étaient joints au premier groupe, et une foule, déjà épaisse, entourait l’échelle du colleur d’affiches, le criblant de quolibets et de sarcasmes.

Piqué au vif dans son amour-propre, sentant reposer sur lui l’honneur de la corporation, le pauvre diable fit un effort désespéré, parvint à dégager l’un de ses bras et, profitant d’un court moment d’accalmie dans la bourrasque, appliqua enfin l’affiche contre le mur ; d’un geste triomphant, il y promena son large pinceau, du haut en bas, imposant à cette rebelle une triple ration de colle.

Un bravo retentit dans la foule, saluant ce succès et aussi l’apparition de l’affiche dont l’aspect était vraiment magnifique.

Elle représentait une vaste plaine des pampas (les pampas de l’Amérique... vous connaissez cela mieux que moi, j’en suis sûr) et, sur le premier plan, un superbe cavalier de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : pour vêtement, un pantalon évasé à la base, fendu sur le mollet et couvert de sequins brillants ; à sa ceinture, encore plus de coutelas et de pistolets que n’en portait le fameux prince dont je vous parlais tout à l’heure ; sur sa tête un sombrero (lisez : chapeau) à larges bords, duquel s’échappait une incroyable paire de moustaches et une perruque bouclée, que Louis XIV n’aurait certes pas reniée. Ce personnage, juché sur un cheval d’aspect aussi féroce qu’un tigre ou un lion, semblait habitué à dominer la foule et la contemplait d’un air de pitié protectrice ; au coin de l’affiche, en lettres flamboyantes, se lisait ce nom magique : « BUFFALO BILL. »

On se bousculait à qui mieux mieux pour voir l’image de plus près, si bien que le colleur, malgré ses réclamations énergiques, se trouvait dans la plus complète impossibilité de descendre de son échelle.

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« Il la collera... Il ne la collera pas !... »

Nos collégiens, on le pense bien, n’entendaient pas rester en arrière ; ils jouaient des coudes et des jambes comme pas un et s’inquiétaient peu d’enfoncer les coins de leurs sacs bourrés de livres dans les côtes ou l’estomac des voisins :

Cet âge est sans pitié,

il y a longtemps que le bon La Fontaine l’a dit.

Leurs voix claires et aiguës dominaient les bruits de la rue et s’entendaient mieux que toutes les autres :

  •  — Quel gaillard, mon vieux ! Et sa culotte, regarde donc. Mais où l’a-t-il déchirée comme cela ?
  •  — Tu es bête ! elle n’est pas déchirée, c’est la culotte qu’on porte dans son pays, tu sais bien. C’est le roi du Mexique.
  •  — C’est toi qu’es bête ! le Mexique est une république, il n’y a pas de roi.
  •  — Eh bien ! ça n’empêche pas ; c’est celui qu’on a expulsé, voilà tout !
  •  — Et moi ! je veux voir, moi aussi ! Vous ne pouvez pas vous ranger, vous autres ! criait, en se démenant comme un possédé au milieu de ses camarades, un garçon de douze ou treize ans à la mine éveillée et hardie sous ses cheveux noirs et son béret bleu campé crânement de travers ; sa petite taille ne lui permettait pas d’apercevoir l’attrayante image, par-dessus les épaules ou la tête de ses camarades plus grands que lui.
  •  — Vous ne voulez pas me faire de la place ; tant pis ! je monte à l’échelle alors ; gare à toi, vieux Pierre !

Et d’un bond il s’élança sur le dos d’un garçon de son âge, mais beaucoup plus grand, qui fléchit sous ce poids et cette poussée inattendue et eut toutes les peines du monde à reprendre son équilibre, mais du reste ne parut pas autrement étonné de cette façon nouvelle de « monter à l’échelle », effet d’habitude, sans doute.

Les commentaires épuisés et la curiosité générale satisfaite, la foule se dispersa et l’ouvrier put enfin redescendre du perchoir où on l’avait tenu prisonnier si longtemps. Il reprit un autre papier dans sa provision, et trempant son pinceau dans la colle, se disposa à reprendre son travail. Les collégiens et quelques gamins étaient seuls restés près de lui.

  •  — C’est le même bonhomme qu’il va coller, dit l’un des premiers ; ce n’est pas la peine de rester ; nous serons en retard pour le déjeuner, allons-nous-en, hein, Pierre ?
  •  — Je veux bien, répondit le plus grand, mais il faut que Jean descende de mon dos ; je ne peux l’emporter comme cela jusqu’à la maison.
  •  — Pourquoi pas ? repartit le « Jean » en question, sans quitter sa position qu’il semblait trouver confortable, cela fera comme l’aveugle et le paralytique de Florian, et ce sera très à propos, car M. Bouret m’a coupé bras et jambes avec sa leçon de latin. Aie un peu de compassion, mon vieux Pierre.
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Il menaça d’un poing impuissant, dans la direction où les coupables avaient disparu.

Mais le vieux Pierre ne se laissant pas toucher par ces arguments et insistant pour se débarrasser de ce fardeau récalcitrant, une lutte s’ensuivit ; tous nos collégiens s’en mêlèrent : on tirait Jean par les bras, les jambes, la tête, sa veste, sa cravate, sans parvenir à délivrer la victime de son persécuteur.

Enfin, après une grande bousculade finale, Jean lâcha prise brusquement et dégringola du dos de son camarade, mais, si malheureusement, que son pied droit, tout entier, disparut dans le seau à colle !

Une salve d’applaudissements et de rires accueillit cette prouesse.

Le colleur d’affiches, poussant des vociférations de fureur, fit des efforts infructueux pour se précipiter au bas de son échelle ; mais à était aux prises avec un second « Buffalo Bill » et, avant qu’il eût pu s’en débarrasser, l’essaim des collégiens avait pris son vol à la suite de Jean, qui fuyait aussi vite qu’il pouvait en laissant, sur le trottoir, derrière lui, une longue traînée de colle.

Le pauvre homme resta seul en face de son seau renversé, regardant piteusement les lambeaux du superbe Buffalo qui lui restaient aux mains et aux vêlements, car dans sa précipitation, il avait mis l’affiche en pièces.

  •  — Jour de malheur ! dit-il entre ses dents, et il menaça d’un poing impuissant, dans la direction où les coupables avaient disparu.

CHAPITRE II

QUELQUES-UNS DE NOS HÉROS

Nous abandonnerons le trop infortuné colleur d’affiches à sa triste situation, et, si vous le voulez bien, nous suivrons nos collégiens, ou du moins trois d’entre eux qui continuèrent à faire route ensemble, lorsque leurs camarades les eurent quittés pour regagner chacun leur logis respectif.

Nous les avons déjà distingués dans le groupe : le plus grand est celui que nous avons entendu nommer Pierre, puis Jean, auteur du méfait qui termine le chapitre précédent, et près de lui le regardant d’un air moqueur, tandis qu’il essaye de laver son soulier couvert de colle, dans le ruisseau, son cousin Robert, un garçon de dix ans, celui-là même qui tout à l’heure proclamait « Buffalo Bill » roi du Mexique.

Pierre et Jean sont frères et même jumeaux quoiqu’ils démentent tout à fait la règle ordinaire, car ils se ressemblent aussi peu que possible.

L’un est brun, l’autre blond, l’un trapu et de petite taille, l’autre, mince et élancé, le dépassant de toute la tête. Pierre, tranquille et sérieux, est un songe-creux, un chercheur de problèmes, passant des heures entières à disséquer des fleurs, ou à examiner de petites bêtes au microscope, et pendant ses vacances, à la campagne, collectionnant tous les insectes imaginables et se perdant en contemplation devant les ruches ou les fourmilières.

Jean, tout son opposé, ne rêve que gambades et escalades ; toujours grimpé sur quelqu’un ou quelque chose, il n’imite en rien les graves allures de son frère, et a pour unique idéal son oncle Jacques, avec son uniforme de lieutenant de chasseurs et son grand sabre.

Quant à Robert, la suite de cette histoire nous dira suffisamment son caractère pour que je m’attarde ici à le détailler longuement. Il vous suffira pour l’instant de savoir que dans la famille on l’avait surnommé « Robert le diable » et que ce surnom était bien mérité, car jamais cerveau d’enfant n’a encore donné le jour à tant d’inventions saugrenues et terribles !... Quelques-unes ont été payées bien chèrement, mais jamais Robert ne s’en souvient quand il s’en présente une nouvelle à son esprit : il a sur ce point la mémoire aussi fugitive que l’imagination fertile.

  •  — C’est bête ce que tu as fait là tout de même, Jean, dit Robert à son cousin, continuant une discussion à laquelle Pierre, qui marche près d’eux, est trop absorba pour se mêler. Si tu crois que ça te fait une belle jambe ! et puis la colle va être toute sale maintenant, et cela va abîmer les « Buffalo » qui restent au colleur.
  •  — Alors c’est toi qui es bête, puisque tu m’as tiré la jambe de façon à ce que je tombe dans le seau.

Robert se tient les côtes et ne dément pas cette accusation :

  •  — Il fallait bien en finir par là, depuis un quart d’heure que ton soulier se balançait au-dessus. Qu’est-ce que va dire ta bonne maintenant en te voyant un soulier dans cet état ? Si elle veut le cirer, sa brosse va rester collée à la semelle, ce sera drôle !
  •  — Ma bonne, nigaud ? c’est bon pour un mioche comme toi, une bonne. C’est l’ordonnance de papa qui cire mes souliers ; et, s’il fait quelque réflexion, je lui ferai donner deux jours de salle de police.

A moins que ce ne soit mon oncle qui t’y mette toi-même, à la salle de police.

La discussion tournait mal ; heureusement, à cet endroit, les deux cousins étaient obligés de se séparer, ce qui y mit forcément fin. Mais pour la clore une bataille était nécessaire, si courte fût-elle ; pendant la lutte, Jean trouva moyen d’appliquer son pied gluant de colle sur le pantalon de Robert, après quoi, il s’enfuit pour rejoindre Pierre déjà loin, en lançant ces paroles injurieuses :

  •  — C’est toi qui vas être fouetté par ta bonne quand elle te verra un pantalon en pareil état ; pauvre petit, fouetté ! fouetté !

Être menacé en public de se voir fouetté par sa bonne est une de ces injures qu’un homme de dix ans ne peut pas pardonner. Robert, la fureur dans l’âme, fut cependant forcé de remettre sa vengeance à un autre moment, l’heure du déjeuner était trop proche pour qu’il pût s’attarder davantage.

Il se dirigea donc vers le toit paternel, l’air assez refrogné, car il avait déjà eu dans sa matinée quelques motifs privés de n’être pas satisfait de l’existence.

Il aurait dû se dérider cependant, à son arrivée. Il n’eut pas plus tôt gravi les premières marches de l’escalier qu’un cri joyeux le salua : « Enfin te voilà » ! tandis qu’une figure souriante, capable d’attendrir l’ogre du Petit Poucet lui-même, se penchait au-dessus de la rampe.

Cette charmante figure brune, avec ses grands yeux sombres et doux et les longues boucles de cheveux noirs qui l’encadraient, appartenait à la meilleure des petites sœurs, que M. Robert avait le bonheur de posséder, sans jamais songer à en remercier la Providence.

Nora a neuf ans, c’est déjà une vraie petite femme ; douce et pensive, dévouée, attentive à rendre service ; Nora est la main droite de sa maman, qui l’appelle « ma grande fille » quoiqu’elle soit en réalité assez petite.

Son seul défaut est d’avoir un si grand faible pour son frère Robert qu’elle trouve admirable tout ce qu’il imagine, et l’encourage ainsi à beaucoup de sottises par cette constante et aveugle admiration.

Chaque jour, elle l’attend ainsi passant sa petite tête brune à travers les barreaux de la rampe pour le voir de plus loin ; elle a toujours un appel joyeux pour lui, et quand il est en retard, elle le presse afin de lui épargner une gronderie. Pour elle, il n’existe rien de plus beau et de plus parfait que son frère sous tous les rapports ; et quand celui-ci fait quelque sottise (le cas se présente fréquemment), elle pense toujours que « ce n’est pas sa faute », et trouve mille bonnes raisons pour l’excuser.

M. Robert trouve ceci fort doux et se laisse traiter comme un pacha. Naturellement, il aime beaucoup sa sœur, mais naturellement aussi, il lui paraît tout simple qu’elle soit son humble servante, tandis que lui n’est rien moins que son humble serviteur.

Ce jour-là, Nora avait l’air très affairée.

  •  — Monte vite, Robert, dépêche- toi ! le déjeuner est prêt depuis quelque temps déjà ; j’ai empêché Anna d’aller l’annoncer, mais elle grogne horriblement et elle vient de dire qu’elle ne voulait pas attendre une minute de plus, pas la plus petite minute.
  •  — Bon, bon ! grommela Robert d’un ton de mauvaise humeur ; elle est assommante, Anna, voilà tout ! et ça m est bien égal.

Malgré cette dernière affirmation, il pressa un peu le pas il savait que son père était fort sévère au sujet de l’exactitude, qu’on l’avait même menacé, s’il péchait sur ce point, de le faire escorter au collège par la susdite Anna !... Vous comprenez que quand on a une pareille épée de Damoclès suspendue sur la tête et qu’on se sent en retard, il ne vous faut pas plus de quatre enjambées pour franchir un escalier de quarante marches.

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Nora.

Nora, pendant ce temps, dans la crainte de voir gronder son frère, ne pouvait tenir en place, et ses petits pieds trépignaient sur le palier ; elle se précipita, à sa suite, dans l’antichambre, lui enleva sa pèlerine, son béret... — Dépêche-toi donc ! Mon Dieu ! que tu es lent ! les hommes sont si lambins !...

Et saisissant la serviette de l’écolier, elle courut la porter dans sa chambre.

Grâce à l’active petite fille, les deux enfants parurent dans la salle à manger à la minute précise où cette entrée devait se faire et le déjeuner se passa sans encombre.

Cependant, Robert avait l’air un peu préoccupé et Nora la physionomie plus réfléchie encore que d’habitude.

Le matin, Nora avait accompagné sa mère à l’église et assisté à un sermon fort grave qu’elle n’en avait pas moins écouté de toutes ses oreilles, s’efforçant de tout comprendre.

La phrase par laquelle le prédicateur acheva son discours, l’avait particulièrement frappée ; elle la méditait et se la répétait intérieurement :

« Ainsi, mes frères, nous pouvons tous, petits ou grands, jeter notre grain de sénevé : bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions, que nous irons semant autour de nous... Voilà nos grains de senevé qui, si Dieu les féconde, deviendront de grands arbres, en faisant croître dans les âmes de nos frères l’amour du bien et de la vertu. »

Nora s’était fait donner quelques explications supplémentaires par sa maman, et elle était revenue parfaitement décidée à semer d’abondants grains de sénevé, au profit de tout son entourage.