Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Les commandeurs de l'aube

De
681 pages
Ce roman retrace la soudaine déchéance puis la reconstruction somme toute rapide d'un jeune Blanc, originaire de France métropolitaine, en quête de soi dans la société guadeloupéenne actuelle. Dans la foulée, son parcours d'homme est très édifiant quant à la structure très particulière de ces sociétés humaines qui, à travers le monde, à l'instar de la Guadeloupe, permettent la crise libératoire puis la métamorphose positive de l'étranger ayant perdu ses repères existentiels.
Voir plus Voir moins

Joëlle VERDOLLes Commandeurs de l’aube
Ce roman retrace la soudaine déchéance puis la
reconstruction somme toute rapide d’un jeune blanc,
originaire de France métropolitaine, en quête de soi dans
la société guadeloupéenne actuelle. Dans la foulée, son
parcours d’homme est très édifant quant à la structure
très particulière de ces sociétés humaines qui, à travers le
monde, à l’instar de la Guadeloupe, permettent la crise
libératoire puis la métamorphose positive de l’étranger
ayant perdu ses repères existentiels. Les
« Voici que je me mets à reconsidérer mon propre comportement, ma propre
vie ! Rapidement, je remonte son cours et repère en efet une franche coupure
qui, bien qu’amorcée dès mon départ de France, s’était exprimée de façon de
plus en plus marquée lors de mes randonnées pédestres dans les campagnes de Commandeurs la Guadeloupe. Étais-je parvenu à la limite de ma vie d’Occidental piégé
dans un référentiel borné ? Je n’avais pas de réponses à toutes ces questions,
mais j’acceptais le fait que, en dépit de sa taille minuscule, la Guadeloupe
s’était avérée être mon catalyseur existentiel. ... Dans une pareille odyssée,
l’amour que j’éprouvais pour Suzette avait été mon guide ». de l’aube
Une histoire captivante où, d’emblée, amour, passion, espoir et beauté Roman
vous emportent.
Originaire de la Martinique, Joëlle Verdol est une Caribéenne
francophone installée en Guadeloupe depuis 1989. Elle est mariée et
mère de deux fls. En 2007, Joëlle coécrit avec son mari un essai sur
le magnétisme humain (La voie de la fusion, Éditions Cap Béar).
Un an plus tard, elle publie une méthode originale de développement
personnel fondée sur l’efet ressort des émotions (La méthode DPR,
Éditions Cap Béar). C’est en 2009 qu’elle publie son premier roman,
L’arbre à plumes.
Illustration de couverture : Jalka Studio, d’après une photo de Suzette-Bernardo-Montelibano
ISBN : 978-2-343-01052-6
34 €
Joëlle VERDOL
Les Commandeurs de l’aube








Les Commandeurs de l’aube








































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01052-6
EAN : 9782343010526 Joëlle VERDOL








Les Commandeurs de l’aube



Roman




















L’HARMATTAN Du même auteur :



- Joëlle VERDOL et Philippe VERDOL
La voie de la fusion (essai), Editions Cap Béar, 2007, 152 pages

- Joëlle VERDOL
La méthode DPR – Ne jetez plus votre colère par la fenêtre :
créez! (essai), Editions Cap Béar, 2008, 200 pages

- Joëlle VERDOL
L’arbre à plumes (roman), Editions Ibis Rouge, 2009, 283
pages







A Jil, Paul et Philippe.

A tous ceux qui, un jour, ont rêvé d’être ce qu’ils sont.


Le psychiatre et, moi, le raisonneur

Au bord de la rotonde qui surplombe la mer, ne pouvant aller plus
loin, plein de sagesse spontanée ou de retenue calculée, le pas des
deux hommes s’arrête.

Sensiblement de même allure, de même taille, un verre à la main,
les deux convives en smoking blanc et noir restent un moment
silencieux à admirer le spectacle qui se dévoile progressivement. Dans
sa concavité infinie, immense et luxuriante, la voûte étoilée s’étend
au-dessus de leurs têtes. Lorsque le regard s’abaisse, droit devant,
l’horizon est dégagé par la netteté de l’air et par la chute vertigineuse
de l’à-pic en contrebas. Leur vue pénétrant la nuit s’accommode enfin
de l’absence de la trop vive incandescence quittée peu avant. A l’écart
des projecteurs et des lumières festives de l’imposante demeure qui
bien que de facture moderne conserve dans son ensemble des rappels
du style colonial, la vision parfaite et soudain totale du ciel étoilé qui
déploie son scintillement jusqu’aux villes riveraines du cul-de-sac
marin pourrait à elle seule justifier de cette précieuse retraite.
Grain de sable fondu nulle part dans cette immensité, seul par sa
conscience, l’un des deux hommes, le blanc, en béatitude extrême
rejoint le sublime de la création au risque d’y choir puis s’absorbe en
lui-même. Bientôt, comme en extase, chancelant du trop hors de lui,
sa conscience naissante de l’unité, il se raccroche à la balustrade,
sécurisante et tangible limite semi-circulaire, en béton élégamment
ouvragé. Aussitôt, le détail du ciment blanchi s’écaillant par endroits,
le ramène étourdi à sa place.
Apparemment imperturbable, l’autre, l’Antillais, le noir, surprend son
geste, l’interroge peut-être…
Sans plus attendre et sans la moindre concertation apparente, en
faisant volte-face, les deux hommes se détachent de la profondeur
étoilée et de cette réalité altérée. Adossées donc au garde-corps, leurs
élégantes personnes en tenue de soirée observent maintenant de loin le
spectacle du groupe qu’ils viennent de quitter. Choisir entre le
macrocosme ou le microcosme, l’infini des astres et des dieux ou les
9 non moins complexes infinies dimensions de la limite humaine…
Tout en appréciant leur boisson, les deux hommes opèrent leur choix
sans qu’il soit définitif ou irréversible : ils échangeront sur la nature
humaine sans entrer réellement dans le vif d’aucun sujet, de façon
mondaine.
Isolés des excès de foule, de lumières et de bruits, satisfaits, ils
observent l’ensemble de loin.
Toute la distance gazonnée qui les maintient à l’écart de la réception
et des autres convives ne peut être franchie sans raison précise. Un
seul regret cependant : ils se retrouvent coupés du service de
restauration. Proposant leur plateau chargé de succulentes victuailles
ou de boissons fraîches et capiteuses, les serveurs dans leur tenue
impeccable évoluent adroitement entre salons et galeries, négligeant
ostensiblement les transfuges.

Nonobstant, en bordure de l’esplanade herbeuse, ce soir-là, pour
rien au monde nous n’aurions troqué nos places.
De la galerie, nous parviennent par moments, dans le souffle complice
de l’alizé, des bribes de la fête : musique et vaisselle raffinée qui
tintent délicatement, brouhaha feutré parsemé d’éclats de rire ou de
déclarations péremptoires attirant un instant l’attention courtoise de
certains puis délaissés tout aussi poliment dans un nouveau
bruissement crescendo de conversations mondaines. Voûte infinie
d’hivernage, la nuit lumineuse d’étoiles nous offre quant à elle en
contrepartie, son silence, sa connivence et sa discrétion.
Tout à la fois, souffle léger et caresse répétée, l’alizé nous infuse les
festivités lointaines, entretenant une douce fraîcheur à cette soirée de
saison des pluies exceptionnellement belle.
Propice à la conversation, le contexte nous pousse peu à peu jusqu’à la
confidence. En effet, commencée à bâtons rompus sur divers sujets
d’actualité ou philosophiques, notre discussion incline insensiblement
vers des considérations beaucoup plus personnelles, même si, à
plusieurs reprises, je note que l’élégant et placide Docteur Michel
demeure évasif. Son discours reste mondain. Manifestement, il ne
souhaite en rien gâcher sa soirée par des prises de position radicales
ou malvenues. Cet Antillais noir, d’une petite cinquantaine légèrement
grisonnante, à l’élocution parfaite, est bel homme. Bien que conscient
de son charme, il ne semble pas en jouer.

10 Quinze années environ et notre couleur nous différencient mais
étrangement je me sens plus proche de lui que je ne l’ai jamais été de
quiconque. Sauf, peut-être, de Diana ma sœur d’ici qui elle aussi est
noire… Curieusement, depuis que je suis en Guadeloupe, j’éprouve
toujours le besoin de définir les gens en couleur, par leur couleur de
peau. Plus curieusement encore, je me définis désormais moi-même
ainsi. Parfois, je me surprends à demander comme d’autres la
précision du spectre des pigments créoles qui vont du Noir très noir au
blanc comme un Blanc. Je ne me rappelle pas que l’on m’ait jamais
dit que j’étais blanc avant que je ne sois au contact des noirs, même
lorsque je vivais à Paris. J’étais simplement un homme. C’est le fait
de côtoyer des noirs qui m’a fait entrer dans ma propre blancheur ainsi
que dans leur couleur. Je crois que j’ai toujours vu le noir beau, même
lorsque j’en croisais à Paris. Sans m’attacher à sa couleur je le voyais
simplement beau. A l’époque déjà, tous ceux qui mettaient la couleur
en exergue m’agaçaient. Bien sûr, il y a des laids, des gros, des
maigres, des petits, des chauves, comme partout. Je ne suis ni aveugle,
ni dénué de discernement.

Une fois, Clo, ma sœur m’avait rappelé qu’enfant j’avais un très
bel atlas qui présentait les noirs des diverses régions d’Afrique. Elle se
souvenait que je restais des heures entières à admirer ceux qui
pourchassaient les lions dans les hautes herbes. C’étaient des Massaïs
ou des Zoulous.
Là, en bordure de falaise, loin de l’Afrique et de mon atlas d’enfance,
je regarde le Docteur Michel. Cet Antillais noir de peau s’apparente à
l’idée que j’ai du Noir : très noir, beau, grand et intelligent. Il ne lui
manque que de superbes peintures ocres, rouges, vertes et blanches
sur le visage. Nul doute que la pratique régulière d’un sport soit à
l’origine de sa bonne forme. Pour plus d’aise, et certainement parce
que notre discussion s’annonce sympathique et décontractée, d’une
main sûre, il détache le bouton de sa veste avant de s’accouder de
biais au parapet.
Ma question surgit sans crier gare :
- Que pensez-vous des peintures de guerre ?
Surpris, Docteur Michel boit une gorgée de son whisky, relève la tête,
et hausse légèrement le sourcil droit. Il répond néanmoins de bonne
grâce comme toujours – assez longuement, je dois dire – ce qui me
laisse aussi le loisir de l’observer. Le port de ces lunettes sans
monture, à peine visibles, lui donne un petit air d’étudiant sérieux qui
11 accentue le détail de ses yeux impressionnants. Pourtant, ce n’est pas
la première fois que je les vois. Quelques années plus tôt, ses yeux
m’avaient produit un curieux effet.
Bien que sachant désormais en quoi ma réflexion de l’époque a été
extrêmement raciste – même de manière inavouée, inconsciente – je
vous la livre néanmoins telle quelle. N’en soyez pas choqué et ne
m’en tenez surtout pas rigueur.
Mon racisme s’est appliqué à ce que j’ai considéré comme des
avantages décisifs de certains noirs.
Par rapport à leurs semblables, mais aussi je dois l’avouer peut-être
aussi par rapport à nous-mêmes, certains noirs présentent parfois,
entre autres avantages décisifs, une intelligence déconcertante ou
plutôt, devrais-je dire, une intelligence exceptionnelle.
Jusqu’à une période très récente, dans mon racisme inconscient, j’ai
estimé, comme nombre de mes compatriotes, que la singularité
positive de ces personnes ne saurait s’expliquer que par une
transmission génétique ou sociale des blancs. Sans même y penser,
j’ai suivi le même mode de raisonnement lorsque j’ai croisé pour la
première fois le regard bleu du Docteur Michel.
Une fois l’effet de surprise passé, en mon for intérieur, j’ai considéré
d’emblée, dans la même logique raciste, que ce caractère constituait
de toute évidence un avantage esthétique décisif et qu’il ne pouvait
provenir que de nous autres, via un certain métissage.
Aujourd’hui encore, alors que mon regard plonge dans le sien, je tente
difficilement de contenir un cri d’admiration. « Ah oui! Quand
même… ».
Comme certains Antillais très foncés de peau, le Docteur Michel a
donc les yeux de couleur. Seulement, les siens sont encore plus
frappants : ils sont d’un bleu intense. Le contraste est surprenant
même s’ils ne se remarquent pas immédiatement. En effet, l’étrange
trouble qui vous prend un instant, naît au premier coup d’œil puis
vous envahit progressivement. La surprise, le refus, la recherche d’une
goutte de sang mêlé – d’ascendance blanche bien sûr – ou la force de
l’évidence, n’y font rien. C’est ainsi! Vient enfin le temps de la remise
en question des nombreux a priori et la capitulation forcée.
Renseignements pris, le noir non métissé peut être bel et bien doté
d’yeux bleus en caractère dominant. Cette expression génétique
considérée jusqu’à nos jours comme une caractéristique des
populations leucodermes était déjà présente sur les hiéroglyphes
égyptiens. Bernard Mazon, un ami de Suzette me proposa en référence
12 plusieurs livres dont ceux d’un certain Cheikh Anta Diop. Etonnant
plus d’un archéologue européen, un tel phénotype s’avérait
suffisamment courant en terre africaine pour être représenté à tous les
niveaux de la société égyptienne. Mais à l’époque de ma rencontre
initiale d’avec le Docteur Michel, mes références étaient autres.
Malgré l’information scientifique dont je dispose désormais, chaque
fois que je croise son regard, je m’en étonne encore. Mes préjugés ont
manifestement la vie dure : tous les noirs vraiment noirs ont les yeux
marrons. Très vite cependant, en regardant ses yeux à deux fois je les
perçois enfin tels qu’ils sont : bleus. Ne pouvant décidément me faire
à cette pseudo anomalie qui me dépasse encore, j’associe ses yeux aux
yeux bleus des Kabyles. Ces peuples leucodermes sont africains et le
chemin des caravanes a pu en ouvrir d’autres vers le sud, au-delà de
Tombouctou la bigarrée... Nous sommes ainsi faits, nous les blancs :
nous ne lâchons rien de nos a priori. Si elle est non conforme à notre
diktat ethnologique, même l’évidence ne peut nous satisfaire.

Sur le bord de la rotonde au ciel étoilé, loin des lumières trop vives
de la fête, dans ce clair-obscur propice à la révélation de l’âme,
ajoutant à mon malaise, un sourire discret s’ouvre sur des dents
éclatantes mais, trop blanches selon moi. Répondant sourire pour
sourire et chassant du même coup tant mon trouble que mon irritation,
j’observe l’homme à nouveau impassible. Avec l’air d’interpréter,
allez savoir pourquoi, mon sourire comme une approbation de son
explication des peintures corporelles, il se tait et regarde dans le
lointain – peut-être vers des terres africaines.
Une fois écartée l’hypothèse d’une quelconque ascendance blanche, je
reconnais que le Docteur Michel n’a rien d’un métis. Sa peau est très
foncée, uniforme, lisse et légèrement brillante. Elle reflète le moindre
éclat de lumière. Je suis à côté d’un noir, beau, grand, athlétique, de
toute évidence intelligent et au visage harmonieux. Son front haut, très
légèrement biseauté lui donne plus l’allure du chef guerrier Zoulou de
mon enfance que celle d’un pasteur Massaï à l’incomparable beauté,
parachuté sur cette île à des lieues de son kraal. Les petites lunettes ne
faussent en rien l’expression racée de ses ascendances africaines.
Posées sur un nez droit bien proportionné, elles lui confèrent un air à
la fois sérieux et juvénile. Des lèvres parfaitement ourlées se
dessinent, nettes, au-dessus d’un menton bien présent – sans excès
pour autant – que souligne un petit bouc révolutionnaire. D’où vient
l’idée du prognathisme généralisé aux populations noires ? Je ne peux
13 m’empêcher de repenser à une discussion de Bernard Mazon sur la
nécessité pour l’archéologue européen de trouver le maillon manquant
entre l’occidental et le singe. Observant les traits de l’homme noir qui
me fait face, je ne peux que me rendre à l’évidence : l’homme est beau
et toute sa beauté lui vient d’Afrique.
Il n’y a aucune attirance physique, aucune confusion des genres, mais
une profonde empathie. Un bref instant, je me surprends de cette envie
réveillée d’être l’autre, d’être un noir comme l’est le Docteur Michel.
Justement, revenons à lui qui poursuit son discours sur l’utilisation de
la peau comme parchemin d’identification, peu éloignée de la carte
nationale d’identité ou d’une micro puce électronique, et tout cela au
travers des pratiques de scarifications ou de tatouage qui sont autant
de signes de beauté et de haute distinction chez certaines ethnies du
monde. Je perçois chez lui une très grande assurance. Parfaitement à
l’aise sur ce gazon impeccablement tondu comme il aurait pu l’être
dans la savane africaine de mon atlas d’enfance, le Docteur Michel
semble apprécier autant la compagnie des gens que la solitude. Aussi,
se réserve-il, à l’évidence, au moindre déplaisir, la possibilité de
s’extraire et de l’une et de l’autre.
Moi qui auparavant fuyais ce genre de soirées, j’y découvre d’un coup
l’insolite en moi-même, la compagnie d’un homme très sympathique
et bien sûr mon compte en une sorte de réconciliation non douloureuse
avec moi-même.
Fort heureusement, j’avais accepté in extremis l’invitation de Suzette.
Etait-ce enfin le signe avant-coureur d’une résilience ? Une intuition
sans doute! Aux anges, Suzette avait très vite sélectionné nos tenues.
De cette extrémité de pelouse si bien entretenue, j’aperçois Suzette.
Détournant résolument mon attention du docteur, subjugué, j’admire
ma Belle. Perchée sur des mules argentées, elle est splendide et évolue
tout en liane avec la grâce d’une reine africaine. Dans cette tenue
audacieuse des plus saillantes, toutes les courbes de son corps sont
mises en valeur. Le bleu électrique de la robe tranche admirablement
avec son teint foncé. Suzette a relevé ses fines tresses en une gerbe
parsemée de brillants, souligné ses yeux en amande, délicatement
ourlé ses lèvres de brun... Et cela a suffi! Pourquoi avais-je hésité à lui
offrir cette robe le samedi précédent ? En la regardant maintenant, je
suis fier et heureux. Me revient la même impression de fierté et de
plénitude éprouvée quelques instants plus tôt, quand je gravissais les
grandes marches du vestibule qui mène aux espaces de réception.
« C’est ma femme », avais-je pensé plus d’une fois tandis que nous
14 traversions les salons, sous les regards admiratifs. Suzette est
ravissante et heureuse : alors je le suis aussi. Je pourrais m’en
contenter indéfiniment. Un léger toussotement de gorge me sort de ma
contemplation de l’être aimé. J’accorde à nouveau toute mon écoute
au Docteur Michel.

C’était un peu plus tôt, au beau milieu de la soirée, qu’après toutes
ces années nous nous étions retrouvés, mon cher Docteur Michel et
moi-même. Les présentations de nos compagnes accomplies, celles-ci
s’en étaient allées vers les buffets en nous faisant un geste de la main
voulant dire : « Faites, faites. A plus tard. De notre côté nous aussi
avons plein de choses à nous dire ». Ah, les femmes! Afin de
poursuivre notre discussion, nous ressentîmes très rapidement,
contrairement à elles, la nécessité de nous écarter quelque peu de la
mondanité. Aussi, arrivés au bord de la rotonde et heureux de cette
opportunité que nous offrait le vaste jardin environnant, nous étions
plus à même de conserver à notre aparté un caractère privilégié et
agréable.
Nous nous connaissions, le psychiatre et moi-même, d’une tout autre
compagnie, plus singulière, dois-je dire. Notre rencontre aurait pu
nous importuner mutuellement à plus d’un titre. Or le plaisir de ces
retrouvailles s’était avéré sincère ainsi que le désir de commenter mon
parcours. Parce que celui-ci était plutôt heurté, son récit, comme son
écoute, nécessitaient un environnement approprié. Nous nous étions
donc éloignés du centre de la réception. Le ciel merveilleusement
dégagé, le temps suspendu au beau et à la douceur de l’alizé nous
étaient favorables.
Le Docteur Michel termine son whisky puis tire, de la poche
intérieure de sa veste, un étui à cigares.
- Allez, racontez-moi, mon ami. Comment vous en êtes-vous
sorti ?
- Il me faut vous parler aussi du vieux.
- Du vieux ?
- Oui, une connaissance commune qui s’en est allée il n’y a pas
très longtemps.
- Vous parlez de monsieur Frangui. Saviez-vous qu’il détenait le
record de durée d’internement dans nos murs ?
- Oui. Je l’ai appris. Mais il me faut tout reprendre depuis le
début.
15 Comme par déformation professionnelle, le psychiatre me cède la
parole et se concentre dans l’écoute.
- Allez-y, je vous écoute.
Sans me faire prier davantage, je lui donne un premier aperçu de me
parcours.

Qu’aurais-je à dire de ma vie sinon que je me suis peut-être trompé
– fourvoyé serait le terme juste – en pensant qu’elle serait simple ?
Aucune vie n’est simple. Chacune à sa façon porte le ferment d’une
pluralité qu’il nous appartient de découvrir. Avant de me retrouver
dans cette histoire complètement insensée, j’avais pour certitude la
dualité de toute chose. Croyant enfin être parvenu à distinguer et à
apprécier à sa juste mesure le caractère dual du monde, je m’y m’étais
fixé une conduite somme toute assez confortable. A priori, se tenir du
bon côté de la barrière ne pouvait que constituer, sans tourner à
l’obsession, un positionnement de bon aloi. Fort de cette croyance en
un déterminisme relativement primaire, j’avais inscrit ce que je
croyais être ma vie dans une dynamique de construction programmée
que je considérais comme irréfutable voire implacable. Rien, avais-je
alors cru, n’aurait pu déranger mon ordre, autrement que par accident.
Mes choix furent simples et précis : vivre confortablement dans un
luxe apparent mais cependant à moindres coûts.

Fin connaisseur, le Docteur Michel roule amoureusement, entre ses
doigts, le cigare ôté de son étui. Cependant, il patiente avant de
l’allumer, peut-être pour ne pas m’interrompre. Souriant, il se retourne
puis s’accoude à la balustrade de la superbe rotonde. Laissant derrière
moi les images de la soirée mondaine, j’en fais de même. Décidément,
le spectacle en vaut la peine. D’où nous sommes, nous pouvons
apercevoir l’exceptionnel cul-de-sac marin et les lumières étincelantes
des communes de l’autre côté, sur la Basse-Terre. Nos regards s’y
plongent à perte de vue.
Subitement, nos propos eux aussi passent sur une autre rive, tandis
que Henry Michel me fait part de son scepticisme :
- Rechercher le confort et le luxe ainsi que le moindre effort, tout
ceci me semble un peu simpliste ne pensez-vous pas ?
- Oui, mais n’est-ce pas le crédo de la majorité d’entre nous ?
Nous ne comptons pas dans nos rangs que des philosophes,
Docteur Michel.
- Appelez-moi Henry, s’il vous plaît ; nous n’y sommes plus…
16 Un léger rictus lui donne un air espiègle. Comme beaucoup
d’Antillais, il porte un prénom pour patronyme. Dans la confusion
induite par cette spécificité patronymique, la marque de respect
disparaît très rapidement. Oubliant impoliment de donner du Monsieur
ou du Madame, le nouvel arrivant sur l’île tombe bien vite dans le
travers d’une familiarité insultante et accompagne souvent ses propos
d’attitudes paternalistes. « Quand arrêterez-vous, vous les blancs, de
nous considérer comme des enfants, s’était exclamée un beau jour
Suzette ? Parce qu’on vous laisse nous tutoyer, pour vous tap zip! la
partie est gagnée et vous estimez que vous pouvez nous couillonner ».
Ce soir, on ne m’y prendra pas : autant que possible j’appellerai le
Docteur Michel par son prénom.
Encore intrigué par la superficialité de mes choix dans ma première
vie, Henry continue de me questionner.
- Cette façon de vous déterminer a-t-elle toujours été la même ?
- Non, je crois qu’elle s’est imposée d’abord insensiblement,
ensuite de façon plus radicale. Brutalement, elle fut battue en
brèche par ma terrible mésaventure.
Henry est un homme qui de toute évidence sait écouter les gens.
Aucun doute que cela constitue pour lui une déformation
professionnelle… à moins peut-être, que ce ne soit a contrario cette
qualité-là qui l’ait amené à exercer son métier de psychiatre.
Il hoche la tête légèrement en affirmant que, toute certitude, d’où
qu’elle nous vienne, ne peut qu’être brisée par l’expérience de la vie.
- Que faisiez-vous de l’Autre ? Nous ne sommes pas seuls, quoi
qu’en pensent certains. Les anciens vous diront que nous ne
venons pas seuls au monde, que nous ne vivons pas seuls et que
nous ne mourrons pas seuls.
- De quels anciens parlez-vous ?
Une telle acception de l’interdépendance aurait de quoi surprendre.
Nombreux en effet sont ceux qui ont une autre certitude : nous
naissons seuls et nous mourrons seuls ; pour ce qui est de vivre,
chacun y va de sa propre mesure.
Henry précise sa pensée :
- Selon l’approche occidentale, très individualiste, nous croyons
que notre propre vie est indépendante des autres. Or, c’est une
ineptie que de penser que nous ne sommes pas en relations –
interconnectés si vous préférez. Comme sa présence, l’absence
de l’autre n’est qu’illusion : nous ne sommes jamais seuls et
n’existons que parce que l’autre nous renvoie à nous-mêmes et
17 que parce que nous nous projetons hors de nous-mêmes. La
non-conscience de notre individualité nous renverrait tout de go
dans un continuum où l’autre et nous-mêmes ne formeraient
qu’un. C’est là seulement que nous pourrions dire, ou que nous
ne pourrions plus dire, que nous sommes seuls.
Décidément, Dieu est bien seul! Chez Henry le libre-penseur, le
rationnel s’affranchissant des postulats, je reconnais le scientifique
traversé par le doute porteur de découvertes, le psychiatre résolument
observateur de l’objet, du sujet, autant que de lui-même, le sage qui
loin de s’interroger sur toute chose puise sa compréhension du monde
sur sa propre contemplation.
Sans se soucier de mon trouble, Henry poursuit sa démonstration :
- Nous sommes le produit de nos histoires, qu’elles soient
terribles comme vous le prétendez ou merveilleuses comme je
le pense. Mais sans déterminisme, notre présent – ô subtil
argument tout à la fois complexe dans la résultante et simple
dans l’agir – ne naît pas que d’opportunismes primaires ou
aléatoires. Il découle d’une longue série d’histoires imbriquées
les unes dans les autres qui dévoilent chacune à son tour des
possibilités tant intérieures qu’extérieures de réalisation de
nous-mêmes. Nous sommes le produit de nos histoires sous les
contraintes que nous avons nous-mêmes fabriquées, sinon
initiées.
Je ne sais ce qu’il faut en comprendre. Toujours est-il qu’il me semble
qu’effectivement, j’étais le résultat de choix antérieurs et de
conséquences induisant à leur tour d’autres sélections en cascades que
je me devais d’assumer. Je souscris donc volontiers à ce discours.
Henry s’applique à allumer son Montecristo après m’en avoir proposé
un que je range dans la poche intérieure de ma veste, non sans avoir
humé un instant le parfum exceptionnel de ce tabac finement roulé.
« Ramené directement de Cuba », susurre-t-il, comme si la seule
indication de la provenance pouvait me décider à le savourer sans
attendre. Estimant que la dégustation de ce bon cigare aurait pu me
déconcentrer un tant soit peu du fil de mon odyssée, je remets à plus
tard le plaisir de le fumer. Peut-être surviendra-t-il de lui même avec
le temps de la conclusion.
- Admettez-vous que tous, autant que nous sommes, nous avons
toujours et ce à tout moment, la possibilité de dire non et de
renoncer librement à l’engrenage dans lequel nos choix nous
conduisent ?
18 - Je demeure sceptique. Lorsqu’il m’est arrivé de ne pas choisir,
je ne pense pas avoir pu échapper à mon destin.
- Le destin! Quel grand mot! Sommes-nous les jouets de notre
destin et n’avons-nous aucune possibilité de lui échapper ?
Auquel cas, quelle tristesse pour l’homme!
- Compte tenu de ma propre expérience, je crois pouvoir affirmer
d’une part que je ne pouvais échapper à mon destin et d’autre
part qu’il n’était pas uniquement porteur de tristesse.
- Racontez-moi cela.
Enthousiaste, plissant les yeux entre deux volutes de cigare, mon
interlocuteur m’invite une nouvelle fois à la confidence.
Henry est curieux de mon histoire. Ses épisodes l’intéressent, même
s’ils doivent durer toute la soirée. Et je ne pense pas que ce soit en
qualité de psychiatre qu’il m’accorde son attention mais bien en tant
qu’homme ouvert à toutes les conceptions philosophiques du monde
qui peuvent le conduire à reconsidérer ses postulats de départ.
C’est ainsi que j’entreprends le récit de ce qu’avait été ma vie hors du
centre de santé mentale de Sainte-Jeanne, une clinique spécialisée
pour schizophrènes où, quelques années plus tôt, j’avais eu l’avantage
d’avoir le Docteur Michel comme psychiatre.
19

Avant de venir ici

Avant de venir ici, j’ai vécu à Paris. Et avant Paris… Pourrait-il
jamais y avoir un avant Paris ?

Longtemps, comme tant d’autres, j’ai vu en Paris le lieu, sinon la
clé, de ma réussite. Compte tenu de mes moyens financiers et d’un
apparent reniement de mes origines, certaines de mes connaissances,
témoins de ma fulgurante promotion sociale, auraient pu y voir une
ambition d’appartenir en définitive à un monde autre que le mien. Si il y eut, elle fut pourtant bien modeste. Aussi, je ne définis
pas comme telle le fait de chercher à être d’un autre milieu social que
celui auquel j’avais appartenu initialement. Et je ne crois pas l’avoir
jamais défini ainsi. Plus prosaïquement, disons que je m’étais organisé
pour vivre bien au-dessus de ma condition sans me ruiner ni me
perdre.
Tant que je restais dans cette ligne de conduite, si confortable mais
pour moi si fondamentalement absurde, la vie m’apparaissait pleine de
surprises, certes, mais surtout particulièrement facile ou contrôlable.
En effet, je ne me posais aucune question hormis celles d’ordre
purement matériel. Une fois ces conditions remplies, il ne me restait
plus qu’à vivre et à vivre pleinement. Pour moi, me contenter de
rentrer dans un moule ne comportait aucune difficulté véritable. Cette
forme de déterminisme générait un ensemble de conditions
concourantes qu’il m’appartenait de reconnaître et de remplir. Un
client brésilien installé à Paris m’avait convaincu que « la chance n’est
que l’opportunité que l’on sait saisir à temps ». Avec une sorte de
naïveté, depuis toujours, comme tout le monde, je faisais ce que la
société attendait de moi.
Beaucoup plus tard, je compris à mes dépends que ladite société ne
peut se reproduire, moyennant un minimum de modifications, que si
chacun s’applique à en conserver la synergie en entrant lui-même dans
la case prévue, selon des comportements fortement codifiés. Les
horspistes étant résolument à bannir, il n’était pas exclu que certains
s’attellent à gravir les échelons de la société, quelles que soient les
hiérarchies retenues, dès lors qu’ils demeurent dans un cadre préétabli.
21 Véritables matrices de reproduction, l’ambition puis la compétition
sociale m’apparurent comme incontournables à la réalisation d’un
ordre social somme toute relativement stable. Ô Dieu! Tel un petit
vieux rompu à sa routine quotidienne, le monde de l’homme se
révélait comme avançant dans un circuit identique, toujours le même
ou si peu changeant, sans rien déranger aux autres lois ponctuellement
ou définitivement inaccessibles. Étais-je devenu cynique au point de
le voir ainsi ? Aujourd’hui encore, j’observe ce monde qui me semble
devenir prématurément vieux, con et réactionnaire. Peut-être s’agit-il
de mon reflet. Je suis cynique. Soit! Seulement, je suis désormais un
cynique heureux. Sans révéler en rien ma réalité intérieure, mon
regard sur le monde provient à coup sûr de la complexité de mon
parcours.
Henry Michel dissipa aussitôt un doute.
- A l’époque votre regard intérieur était nécessairement troublé.
Or, vous soutenez qu’il ne reflétait pas votre réalité intérieure.
Considérez-vous donc votre état intérieur le plus profond, celui
que certains appellent l’« âme », comme inaccessible à toute
pathologie ?
- Certainement.
- Je comprends mieux : l’or demeure de l’or, même dans une
gangue de boue, synthétisa mon interlocuteur avec une parfaite
concision.
Son attention, sa sagacité, ne me dérangeaient nullement. Bien au
contraire, j’y voyais une marque d’intérêt et de prévenance. Henry
Michel m’aidait très sympathiquement et très efficacement à ordonner
mes pensées.
Ce regard assombri mettra évidemment du temps à retrouver une
transparence suffisante pour me permettre de sortir de ma révolte afin
que ne s’exprime à nouveau, mais avec une acuité supérieure, que le
filtre du beau.
Il faut avoir voyagé pour comprendre comment vont le monde et les
hommes, affirment les anciens. Moi, c’est d’un tout autre voyage que
je tire mon positionnement ainsi que ma lecture du monde. Dans une
succession de traversées, mon voyage m’aura enseigné ce que je suis,
plus que je ne pouvais l’espérer. Cependant, loin d’être aigri et pervers
parce que la vie me maltraita plus que de raison, j’en revins à la fois
profondément révolté et reconstruit. Perplexe, bien que toujours
rationnel et par conséquent relativement pragmatiste, je constate que
de fait, tout itinéraire hors-norme, toute tentative de créativité ou
22 d’innovation se heurte immanquablement aux forces concourant au
maintien d’une réalité sociale qui se veut universelle. Que l’on soit
irrémédiablement affecté à une place ou à un couloir d’évolution,
selon ce que tout le monde s’accorde volontiers à qualifier de système
sans forcément en comprendre la finalité première, ne m’avait jamais
vraiment interpellé jusqu’à ma terrible aventure. J’ai accédé au
bonheur mais à quel prix ?

A 27 ans, je n’envisageais même pas de me caser – « de me mettre
en case », dirait Suzette – et encore moins de fonder une famille. Avec
une certaine satisfaction, je réalisais pleinement mon peu d’ambition
mais m’en contentais. En dehors de celles faites régulièrement à ma
sœur Clothilde, les rares visites au reste de ma famille, ne remirent
jamais en question mon mode de vie. Faut-il fuir les siens pour vivre
sa propre vie ? A cette époque insouciante de mon existence, je ne
m’inquiétais jamais de ces sujets qui pour moi demeuraient aussi
saugrenus qu’inutiles. Je les laissais volontiers à des gens que je
qualifiais à l’époque d’inintéressants, imbus de leur pensée et passant
résolument à côté du vrai sens de la vie, sinon de la vie elle-même.
Contrairement à ces pseudo philosophes, moi je savais ce que je
voulais, même si cela s’inscrivait uniquement dans du court terme et
parfois dans du très court terme. Bien que pleine de défis, ma
vie m’apparaissait simple et facile à mettre en œuvre.

J’avais quitté Montguyon pour vivre à Paris. C’était mon choix. Je
ne fuyais pas la petite exploitation familiale de maraîchage, ni l’usine
de ciment de Clérac-les-Marais que la majorité de mes copains
d’enfance avaient fini par intégrer comme seule alternative au
chômage local, ni davantage cette région si riche d’histoires et de
perspectives, dont les villes aspiraient trop efficacement toute une
jeunesse en rupture de ruralité. Plus que de quitter Montguyon, j’avais
décidé de construire ma vie à la capitale, d’y vivre ma propre histoire.
Paris, rien de moins que ça! Et j’y étais parvenu. Au grand
étonnement de ma famille et de mes amis d’enfance lorsque ceux-ci
venaient me rendre visite à la capitale, je résidais dans le grand
èmeappartement d’un immeuble cossu du 13 , plein Sud, non loin de la
place d’Italie, du métro et du tramway. Après un court passage chez
ma sœur Clo, Parisienne depuis peu elle aussi mais tellement motivée,
j’avais trouvé la perle rare : un appartement de standing pour pas cher.
En fait, le luxe comme je l’aimais.
23 Je dois présenter Clothilde, car ses décisions très importantes pour
moi ont infléchi radicalement ma propre vie. Je dirais qu’elle était
venue à Paris pour une tout autre raison que la mienne. Lors de son
départ de la maison familiale, je n’avais pu faire que des hypothèses
car elle ne s’en était jamais réellement justifiée auprès de la famille.
Clothilde était partie un beau jour, sans que personne n’en fût
véritablement surpris. Mon aînée de quelques années, Clo avait dû
relayer très tôt les parents dans les lourdes tâches familiales. Nous
avions une ferme maraîchère de quelques dizaines d’hectares plantés
principalement en petits pois et haricots verts ainsi qu’un début de
diversification avicole susceptible de nous tirer de la crise qui
sévissait déjà depuis deux ans. La production avicole, idée lumineuse
de Clo, commençait enfin à rapporter grâce à un retour
d’investissement qui dépassait largement nos plus belles estimations.
Clo n’y était pas allée de main morte : inlassablement, elle
s’investissait dans ce qu’elle considérait comme sa propre réussite.
Nous le lui concédions volontiers. Son plan marchait à merveille.
Alors que je finissais mes devoirs scolaires, c’était toujours elle que je
voyais le soir s’installer au bout de la table, entre le paternel et
maman, expliquer puis prendre des décisions par rapport aux banques,
aux administrations, aux impôts, à la sécurité sociale et aux dépenses
de santé très rares dans la famille. Le père conservait la direction
générale de notre exploitation et en particulier la relation avec les
fournisseurs ou les coopératives. Nous ne connaissions ni congés de
maladie, ni jours de repos, ni vacances. L’activité de week-end était
identique à celle du reste de la semaine, à la différence près que
maman allait à l’église et que nous finissions le travail un peu plus tôt
dans la journée. Bien que particulièrement affairée – les ouvriers
agricoles embauchés en renfort sur les conseils de Clo étant de repos –
c’était surtout à ces instants-là que la famille était la plus unie. Jolie et
plutôt menue, ma sœur conservait une forme de rudesse
caractéristique des filles de paysan qui n’ont pour ambition que de
maintenir une activité moribonde hors de l’eau. De bonne constitution
et d’excellente composition, par tous les temps, Clo trimait du matin
au soir sans jamais se plaindre. En véritable exploitante, ma sœur était
aussi présente aux travaux des champs, qu’à la gestion du domaine
pour seconder efficacement le père, ou à l’élevage des poules. Avec
l’aide de maman et occasionnellement avec la mienne, Clo
développait cette idée de diversification par l’aviculture. Mais c’est en
déployant une véritable compétence en comptabilité, reconnue par
24 tous, qu’elle s’attelait à conserver à jour puis à archiver toute la
paperasserie administrative et comptable de la famille. Mon aînée
avait suivi plusieurs formations professionnelles en cours du soir,
outre sa formation agricole initiale. Progressivement, pour la plus
grande satisfaction des parents, elle était parvenue à mettre de l’ordre
dans tout le fatras administratif et comptable de l’exploitation. Elevée
à la dure, consciente de ses responsabilités, encore toute jeune Clo
s’était très bien débrouillée pour remettre notre ferme à flot. Rien ne
lui avait échappé : ni des subventions, ni des aides sectorielles de
l’Europe, ni des prêts à taux réduit, ni des avances sur production…
etc. Tout avait concouru pour faire de notre patrimoine familial
quelque chose de suffisamment rentable. Incontestablement, juste
après la crise de la vache folle, son idée de génie avait été de
diversifier la production par l’élevage de poules. A l’époque, en
écoutant les informations du soir, Clo disait :
- Il faudra bien qu’on mange. Le temps que le secteur de la vache
se redresse, il faudra bien qu’on mange. La poule sera rentable
très rapidement. La conjoncture est favorable.

- J’aime le caractère de votre sœur, déclara le Docteur Michel en
m’interrompant comme si cela ne pouvait attendre. Ce sont de
telles femmes qui font les grands hommes. Mère, sœur,
compagne, et parfois grand-mère : elles savent prendre les
décisions qui s’imposent et qui font avancer le monde, qu’il
soit à leur échelle ou à une autre. Je pense que vous lui devez
beaucoup.
- En effet.

Et Clothilde avait convaincu les parents en empruntant
personnellement à la banque pour agrandir puis développer la ferme
vers l’aviculture. Elle avait même embauché du personnel à mi-temps
pour les soulager un peu. Bien que sceptique, dans un premier temps,
quant aux prévisions favorables que lui soumettait Clo, le père avait
vu les bénéfices partir à la hausse. Il avait donc finalement approuvé
et soutenu ses choix. Je pensais que c’était ça la vie de Clo : reprendre
le métier de nos parents. Peu causante, douée cependant d’un sens
pratique très développé, elle faisait ce qu’il y avait à faire. Puis, bien
calée dans un fauteuil, sans manifester le moindre signe de fatigue, ma
grande sœur terminait immanquablement sa journée par la lecture
d’un épais livre emprunté à la bibliothèque dont je ne sus jamais ni le
25 titre, ni l’auteur, ni le sujet. Sa lecture achevée, elle se levait, son livre
encore ouvert, en marquait la page et le posait au-dessus du buffet, à
l’abri des regards et des commentaires. Alors, comme toujours, Clo
regardait l’heure à la petite horloge posée sur la télé, contournait la
grande table d’où je la voyais venir, m’ébouriffait la tignasse que
d’une main agacée je recoiffais aussitôt, disait bonsoir puis, en
quittant le séjour, éteignait invariablement la cour sans qu’on le lui
demande, vérifiait au passage la fermeture de la porte d’entrée et enfin
montait se coucher. Penché sur mes livres de classe, je l’entendais
gravir l’escalier, se diriger vers sa chambre pour s’y enfermer à
double tour puis… plus rien!
Durant notre enfance nous n’eûmes que très peu de discussions.
J’avais remarqué que chaque fois que nous allions en ville, Clo
développait une forme de timidité qui la rendait dénigrante, un peu
agoraphobe et sauvage. Brusquement, la foule lui semblait sale,
malodorante, médisante et prête à lui sauter dessus. Pourtant à la
maison, elle ne rechignait pas à la tâche – même lorsque celle-ci
demandait de se salir complètement. On pourrait penser que Clo
n’était bien que dans ses rudes travaux de fermière, sa comptabilité et
sa lecture du soir. C’était elle qui avait tenu à ce que je poursuive ma
scolarité après mes seize ans. Elle m’avait simplement dit :
- Eh Fano, je ne me suis pas tuée à la tâche pour rien. Tu es loin
d’être idiot, alors passe ton BTS et après fais ce que tu veux. La
suite te regarde!
Comme dit, comme fait. Quel évènement avait bien pu déterminer
Clo, comme beaucoup de provinciaux, à partir pour Paris à la
recherche d’une autre vie ? Difficile de l’affirmer avec certitude.
Toujours est-il que le décès de la grand-mère lui laissa une petite
somme bien rondelette et que loin de la reverser comme nous tous au
pot commun du patrimoine familial, elle s’en servit pour acheter un
petit deux-pièces à Paris et son propre ordinateur. Personne n’avait
compris le pourquoi. A l’annonce de son gros achat, Clo était assise à
la droite du père. Il n’y eut aucun commentaire. Sans redresser la tête
de son assiette, le père l’avait juste regardée de biais, pendant un
instant qui ne dura pas mais qui pourtant semblait se fixer de façon
indélébile comme dans l’attente d’un après, puis avait continué son
repas sans mot dire. Surpris à la fois de la nouvelle ainsi que de toute
cette retenue, j’avais regardé ma mère qui résolument maintenait les
yeux fixés sur son assiette. Personne ne fit de commentaires ni de
reproches à Clo. Mais au bout de quelque temps, je crois que c’était
26 juste après mon BTS CFM – commerce, force de vente, marketing –
Clo annonça son départ pour la capitale. La veille de ce grand jour, le
père m’avait alors regardé puis m’avait simplement invité à m’asseoir
à ses côtés : « viens, maintenant ta place est là ». Sans poser la
moindre question, je me suis exécuté. Mon assiette dans les mains,
j’ai contourné la table. Ma sœur s’étant écartée, le plus naturellement
du monde j’ai pris la place de mon aînée à table mais aussi aux
travaux de la ferme. Cela dura deux ans. Puis, un jour, le père revint
de l’ANPE avec un jeune homme un peu timide mais vigoureux et
surtout prêt à travailler pour quatre. Embauché à plein temps, et logé
au-dessus de la remise dans une chambre rendue proprette par ma
mère, Luc, le nouveau, devait aider aux champs. Le reste de la
journée, il devait seconder la petite équipe aux poules. Dès le premier
soir, à l’heure du souper, il était attablé avec nous autres. Mes études
terminées, j’étais désormais disponible à plein temps pour remplacer
ma sœur. Quelle nécessité d’embaucher à demeure un ouvrier
agricole, en l’intégrant de surcroît aussi profondément dans la famille?
Lorsque je m’en ouvris à table ce soir-là, le père me demanda
sèchement de rester ou de partir! Malgré la violence du choc, j’ai
vaillamment tenté de plaider ma cause.
- Je veux rester. Je travaille comme quatre et mon travail est bon.
Personne n’y trouve rien à redire!
Manifestement, le père culpabilisait de me retenir à la ferme avec mon
bac plus un BTS force de vente.
- Tu ne peux te contenter d’être, comme moi, fermier toute ta
vie!
- Cela ne me dérange pas, au contraire. Travailler à la ferme n’est
pas dévalorisant. Nous pourrions faire de grandes choses en
modernisant notre production, en rationnant mieux la nourriture
des bêtes, en optimisant l’abattage...
Impassible, mon père me fit comprendre clairement que ce n’était pas
mon choix, que ça n’avait jamais été mon choix.
- Fano, contrairement à moi, tu as le choix. Moi, à ton âge, je ne
l’avais pas ce foutu choix. Et puis mon gars, je serais ben con
de t’empêcher d’faire ta vie, me dit-il en ébouriffant ma
tignasse comme il le faisait lorsque je n’étais qu’un petit gars
haut comme ça.
Têtu, je m’en défendis, mais je dus me rendre à l’évidence : je n’avais
à aucun moment fait le choix d’une filière agricole lors de mes
différentes orientations scolaires. Ma mère n’avait dit mot mais s’était
27 levée plus d’une fois prétextant l’oubli de la louche, du pain, du vin,
du fromage… Je l’interrogeai du regard et compris que la décision
avait déjà été débattue entre mes parents. Bien qu’affectée par mon
éventuel départ, elle se rangeait du côté du chef de famille. « Tu va
filer, dis, avant que le père ne change d’avis! » aurait-elle crié, si elle
avait osé. De cette discussion, il était sorti que ma vie n’était donc pas
à la ferme. Le Poitevin est pragmatique et direct : il se refuse à gâcher
son grain. Ne plante pas ce qui te ruinera! Ainsi le bon paysan ne
sèmera-t-il jamais du bon grain dans une terre ingrate. Au besoin, sans
aucun état d’âme, nos semeurs de grains se reconvertissent dans la
vente de semences de qualité ou carrément dans la bonne volaille. « Il
en est de la terre comme des gars », avait conclu le paternel.
Ambitieux pour moi, mon père préférait me savoir ailleurs qu’ici à la
ferme.

Sans regrets donc, je partis à mon tour pour la capitale. Je rejoignis
Clo à l’aise dans son nouveau travail de gestionnaire comptable
d’exploitations agricoles et de coopératives poitevines, dans cette
formule toute récente de télétravail, depuis son petit deux-pièces
ièmeparisien du 13 arrondissement. Comme toujours, Clo restait très
organisée et pragmatique. Aussi continuait-elle de gérer l’affaire
familiale, mais de loin. Une fois par mois, pour tout un week-end, elle
rentrait au bercail afin de s’assurer que les vieux et ses poules se
portaient bien. Clo en profitait aussi pour visiter ses clients de plus en
plus nombreux, « parce qu’il n’y a rien de plus fondamental que
l’humain et le contact direct », me dit-elle un jour. Le soir à Paris, elle
se délectait de représentations théâtrales, de spectacles et de cinéma.
Elle était fan de comédies musicales. Pour rien au monde, elle n’en
raterait une. « Fano, il faut vivre à Paris! » aimait-elle à répéter. Avant
de s’endormir, Clo lisait toujours son fameux livre épais emprunté
désormais à la bibliothèque de son nouveau quartier. Juste avant
l’extinction des feux, l’ouvrage atterrissait au-dessus du plus haut
meuble de son minuscule appartement : l’ancienne armoire poitevine
ramenée de chez nous. Très vite, j’obtins un véritable emploi de
commercial, bien payé avec un fixe plus une forte commission – puis
très rapidement je m’installai à deux stations de métro de chez elle,
ièmedans ce quartier aisé du 13 , plus exactement au 1233 de la rue
Masséna. J’étais à Paris. Ma vie me convenait. J’étais heureux.

28 L’endroit était idéal, seyant parfaitement au style de vie que je
m’étais choisi. Partageant mon palier avec l’étude notariale Montclair
et Fils et une voisine très âgée mais charmante qui ne pouvait
s’empêcher d’ouvrir sa porte à chacune de mes entrées ou sorties,
j’abordais cet insolite voisinage avec la sérénité de ceux qui ont déjà
réalisé leur rêve mais ne disent pas non à un petit supplément. Un
« bonjour-bonsoir » plus de contentement que de courtoisie, fut pour
ainsi dire en tout et pour tout ce que j’accordais à mes voisins. J’y
étais, dans mon bonheur! D’une autre époque mais particulièrement
fréquenté par une clientèle cossue, fidèle dans ses relations,
susceptible le cas échéant d’être intéressée par mon métier, l’étude
notariale me devint rapidement fort sympathique puis indispensable.
Tandis que l’étude ne désemplissait pas du matin très tôt jusqu’au soir
très tard, il n’était pas rare que je croise régulièrement sa clientèle
particulière. Quel qu’en soit le motif initial, lorsque d’aventure la
conversation se poursuivait au-delà du bonjour-bonsoir, mon
savoirfaire l’orientait infailliblement vers une offre de rendez-vous à mon
travail. J’acquis ainsi, progressivement, un carnet d’adresses des plus
intéressants. Ma rue, relativement fréquentée, me convenait elle
aussi : elle s’inscrivait dans du Paris un rien bourgeois mais avant tout
commercial et donc très animé, pareillement porteur de clients
potentiels. J’aimais ce que j’étais et mon caractère jovial, non
contrariant, me permettait d’être apprécié de tous. Comment un petit
commercial pouvait-il habiter cet endroit ? Cette vraie chance, quand
on sait le prix des loyers sur Paris, m’était tombée dessus par le biais
de mon travail. En effet, un client avait voulu remplacer sa voiture de
luxe d’un modèle très ancien par une acquisition plus récente. Il
m’avait alors semblé que ce n’était pas seulement sa voiture qui
demandait à être changée, mais aussi tout son look. Bien que
relativement jeune, tout au plus une petite cinquantaine, l’homme
présentait un caractère vieillot dont il ne semblait même pas
s’apercevoir. Je l’avais accueilli avec distinction et courtoisie tout en
vantant les caractéristiques du modèle qu’il avait remarqué. Toutefois,
j’avais pris la liberté de faire un petit commentaire sur son aspect
vestimentaire. Rien de méchant : à mon sens, son apparence devait
être ajustée à la classe du véhicule choisi. Il n’avait pas répondu et la
vente avait été conclue le plus naturellement du monde. Au passage,
j’appris qu’il était notaire. Décidément, l’habit ne fait pas le moine.
D’ailleurs, moi, fils de paysan, avec mon superbe costume
troispièces, j’étais commercial dans une concession de voitures de luxe. Là
29 encore, c’était mon choix. Compte tenu de mes aspirations sociales,
un tel boulot m’offrait d’emblée, la proximité des clients fortunés.
Pour ma réussite professionnelle, je faisais confiance à ma belle
gueule, à mon look élégant – costume italien trois-pièces – ainsi qu’à
ma parfaite élocution si longuement travaillée.

Quelques mois plus tard, arrivait à la concession, un fringant
personnage que je ne reconnus pas immédiatement. Il s’agissait de
mon client notaire anciennement mal fagoté mais, sur le coup,
complètement relooké. Le veinard était accompagné d’une ravissante
jeune personne. Dans l’éventualité d’une nouvelle affaire, je
m’apprêtai à redéployer tout mon bagou de commercial. En me
dirigeant vers eux, je plaquai négligemment une mèche de cheveux
rebelle. Le couple se tenait debout juste à côté d’un superbe cabriolet
rouge. Je fis mine d’épousseter une poussière invisible sur son capot
avant de leur serrer courtoisement la main.
- Bonjour, il est épatant n’est-ce pas ? Madame…
Ouvrant la portière, j’invitai la jeune femme à s’installer. Un grand
sourire aux lèvres l’homme qui l’accompagnait l’en dissuada
poliment.
- Nous sommes là pour tout autre chose.
Il se rappela sans plus tarder à mon souvenir. Après m‘avoir présenté
sa ravissante compagne, le notaire m’assura qu’il venait me remercier
du choix de son véhicule actuel mais surtout de mes observations
vestimentaire d’alors. Je les regardai perplexe. Il me fallut un laps de
temps relativement long pour qu’enfin je comprenne de quoi il
s’agissait. L’homme s’était effectivement métamorphosé. Difficile de
reconnaître le timide et terne individu qui s’était présenté quelques
mois auparavant. J’étais physionomiste par nécessité professionnelle,
mais ce fut la seule et unique fois que l’on me prit en défaut sur ce
terrain. L’homme qui se trouvait devant moi n’avait plus rien à voir
avec le précédent, tant dans son allure BCBG que dans son assurance
générale. Et pour cause : depuis quelque temps, sa vie s’était
considérablement modifiée! Succinctement, il me confia son évolution
depuis notre précédente entrevue. Enfin, me remerciant à nouveau, il
eut cette concluion singulière :
- Vous rendez-vous compte combien une phrase peut remettre
en question toute une vie ?
- Certainement. Surtout si elle est prise très au sérieux.
30 J’ignorais alors que toute proposition de changement pouvait avoir un
impact similaire. Voulant me remercier de façon encore plus explicite,
mon ancien client me demanda, certainement par pure élégance, ce
qu’il pourrait faire pour améliorer ne serait-ce qu’un petit bout de ma
vie.
Parce que je désirais m’affranchir de la tutelle de Clo, je lançai à tout
hasard :
- Je cherche un appartement de standing mais, compte tenu de
mes revenus, je prévois d’en partager les loyers.
- J’ai justement une colocation disponible dans mon immeuble,
m’assura le notaire relooké. Comme j’ai la gestion d’un très
bel appartement sur le même palier que mon étude et dont le
locataire très rarement présent recherche lui aussi un
colocataire, cela pourrait s’arranger très rapidement!
C’est ainsi que, la semaine suivante, je m’installai la semaine dans le
superbe appartement meublé du 1233 rue de Masséna.

Comment et pourquoi avais-je rencontré Bertille ? Je dois préciser
sans tarder que Bertille est une personne qui s’est avérée elle aussi
d’une importance capitale dans ma vie même si je ne l’ai approchée
en tout et pour tout qu’une seule et unique fois. Je ne sais si je devrais
maudire cette rencontre ou m’en réjouir. Toujours est-il que c’est
probablement à elle que je dois tout ce qui m’arriva depuis. Maudite
sorcière! Merveilleuse magicienne! Mais, commençons par le début…

Des amis venus de province, de Montguyon plus précisément,
m’avaient entraîné dans une virée qui devait s’achever tardivement,
sous la pluie d’avril, à la Foire du Trône. Compte tenu de mes
aspirations, je n’avais pas pour habitude de fréquenter les parcs
d’attractions. Seulement, je tenais quand même à leur faire plaisir :
nous n’en étions pas si loin, finalement. Ils étaient venus en train, tous
les quatre, depuis le Poitou, pour voir la capitale durant un week-end.
Maintenant, ils y étaient. Leur programme semblait mûrement élaboré
et préparé de longue date car, de leur propre aveu, « ce n’est pas tous
les jours que l’on monte à Paris ». La visite de la tour Eiffel dans
l’après-midi puis du Forum des Halles, n’avait pas assouvi leur soif de
nouveauté. A ma grande surprise, mes amis avaient opté pour la Foire
du Trône alors que je leur proposais une soirée de folie dans les lieux
les plus branchés de la capitale. Malgré le temps couvert et froid,
personne à part moi ne voulut rentrer. Tous les manèges furent
31 essayés. Impatient, je faisais les cent pas dans les allées, col relevé,
mains gelées, insensibles à la trop faible chaleur de mon souffle ou de
la fumée de cette cigarette finalement envoyée valdinguer d’une
pichenette dans la flaque qui s’animait déjà des premières gouttes
d’une pluie annoncée. Maudissant ce temps pourri autant que ces
péquenots trop heureux de peu, je me précipitai en sautillant vers un
abri de fortune. Je demeurai posté dans l’angle couvert d’un stand de
tir désert, en attendant le énième tour de grande roue de mes amis et
redoutant que l’eau qui dégoulinait du store ne m’éclabousse
davantage. Trépignant sur place, je ruminais mon insatisfaction d’être
là. Alors que je me protégeais tant bien que mal de cette fine pluie
glacée d’avril, sous cet auvent providentiel, une femme corpulente
m’aborda. Son corsage folklorique disparaissait sous des rubans
bariolés et sous une superposition de foulards frangés, trop colorés.
Elle portait plusieurs jupons chamarrés à l’excès, dont l’extrémité du
plus long trempait dans les flaques.

La bohémienne me proposa tout de go la lecture des lignes de la
main. Sans attendre de réponse, avec hardiesse elle m’en saisit une, la
retourna puis la scruta immédiatement. Peut-être m’avait-elle repéré.
Sans y prêter vraiment attention, je l’avais moi aussi aperçue un peu
plus tôt, juste lorsque la pluie m’avait précipitamment conduit au
stand de tir. Elle était sortie de sa roulotte puis avait marché dans ma
direction sous la pluie sans se soucier de sa mise dégoulinante, de ses
jupons ni de ses souliers trempés. Je ne me serais sans doute pas laissé
faire, si j’avais compris immédiatement qu’elle avait l’intention de
m’aborder. Surpris, je n’eus pas la présence d’esprit de décliner son
offre, ni d’éviter qu’elle ne m’attrape la main :
- Je vois toi dans grand départ très loin, me dit-elle dans un
mauvais français avec un affreux accent des Balkans.
Ces quelques mots qui auguraient d’un lointain voyage, me furent très
désagréables. Redevenu maître de moi-même, je dégageai sans
ménagements ma main de celle de la femme.
Le visage fermé, afin qu’elle comprenne bien qu’il ne fallait plus
m’importuner, je me plaçai à bonne distance, sous un autre abri.
Lorsque mes amis témoins de la scène me rejoignirent en courant sous
la pluie, ils furent aussitôt emballés par la perspective d’une visite
chez la voyante.
Je tentai vainement de les dissuader.
32 - C’est du chiqué. Ces bonnes femmes vous racontent n’importe
quoi pour vous prendre votre argent.
- Tant pis, on y va!
- Ouais, ça peut être marrant.
- Nous saurons si Paris nous réserve également une grosse
voiture, un bel appartement et plein de jolies femmes comme à
Fano, s’esclaffèrent mes quatre amis.
- Après tout, c’est votre argent. Faites ce que vous voulez, moi
je reste dehors.
- François! m’appela une voix non familière, teintée d’un fort
accent étranger, juste derrière moi.
Je me retournai. La bohémienne me faisait face.
- A toi, je ne vais pas demander rien. Venez avec amis, c’est par
là!
Poussé à sa suite par les autres, je me dirigeai vers la roulotte
audessus de laquelle clignotait une enseigne lumineuse rouge. En gros
caractères, on pouvait tout d’abord lire : Bertille Voyante. Sur une
seconde ligne, en plus petits caractères, était spécifié son espace
d’investigations : ici, ailleurs dans le monde, et dans l’au-delà. Je
pénétrai le premier dans la petite pièce peu éclairée mais pourtant très
lumineuse car fortement colorée. La femme qui s’était déjà installée
derrière sa table sortait son jeu de tarot.
De fait, un pan de mon avenir fut brutalement éclairé lorsque je
rencontrai Bertille.
Bertille, cette imposante femme de soixante ans m’avait prédit des
temps tumultueux – à moi François, qui avait déjà programmé toute la
journée de demain!
- Toi perdu plusieurs fois avant de revenir à femme de ta vie.
Cette seconde prédiction était tombée d’un coup, comme une
sentence. Elle me regardait de ses petits yeux noirs si particuliers.
J’observai son visage, y guettant une explication ou une suite. Plongée
dans ses cartes qu’elle tripotait, battait puis étalait une nouvelle fois en
fronçant les sourcils, Bertille demeurait muette. Brusquement, elle
parut plus âgée : son expression avait changé, s’était durcie et était
devenue plus sombre. Les fines rides qui couvraient sa face,
m’apparurent soudain. Jusqu’alors, je n’y avais même pas prêté
attention car elles étaient adroitement dissimulées sous un maquillage
outrancier qui lui demandait, à l’évidence, une certaine maîtrise de ses
mimiques. Pour avoir la clé de chaque nouveau tirage, elle semblait
33 offrir son visage à l’écriture d’un ailleurs qui m’était totalement
inconnu.
Puis, immanquablement, ses rides se creusaient davantage. Un masque
horrible, aux traits en continuelle métamorphose, était comme plaqué
sur sa face. Manifestement, ce qu’elle lisait dans les cartes l’effrayait,
la vieillissait même!
Comme insensible à ma propre incompréhension, Bertille ne disait
mot. De moins en moins rassuré, je finis par demander :
- Lorsque vous dites que je vais me perdre, est-ce à dire que je
vais être mêlé à de sales affaires ?
- Non.
- Devrai-je renoncer au luxe ?
- Non.
- … A l’amour ?
- Non.
- Dites-moi! Que dois-je craindre ? Que dois-je faire ?
- Rien. Toi, chut!
Bertille ramassa ses cartes, les fit glisser les unes entre les autres, puis
les rangea dans un petit étui. La séance était terminée. Je la regardai
encore stupéfait. Son expression s’était recomposée et rassérénée.
- Je devrai subir cela sans rien faire ?
- Toi écouter! Les personnes pensent qu’il faut faire chose pour
que le malheur n’arrive pas.
- Je le pense aussi. Je suis quelqu’un de prévoyant. J’envisage
toujours tous les cas de figure avant de prendre une décision.
- Perte de temps! Notre ami le temps est si précieux. Toujours
faire avec lui.
- Vous pensez que l’on peut agir n’importe comment sans
conséquences ?
- Non! Moi pas dire ça. Maintenant ou demain, ça change rien.
Toi dois vivre des choses, alors pas besoin de fuir. Meilleur en
finir vite. Au suivant!

Quelques années de pleine satisfaction étaient passées. J’aimais ce
que je devenais : j’aimais ma vie. De temps en temps, je me rappelais
cette virée, le nom de la voyante et particulièrement sa dernière
phrase. Désormais, je me promettais de ne plus répondre à ce genre
d’invitation qui ne cadrait décidément pas avec ce que je voulais que
ma vie soit. Peu à peu, dans ma mémoire, je fis table rase de cet
épisode.
34 Durant toutes ces années, je voyais régulièrement mon voisin. Un
sourire, un signe de la tête, une vigoureuse poignée de mains
suffisaient à notre entente. En dépit de ce voisinage agréable, nous ne
nous fréquentions pas plus avant et restions courtoisement à nos
bonjour-bonsoir conventionnels. Peu de temps avant son mariage, il
avait déménagé de l’appartement contigu à l’étude mais je le
considérais toujours comme mon voisin de palier, de par son lieu de
travail. Curieusement, j’avais attendu un nouveau locataire avec une
certaine anxiété, mais il n’était jamais venu car l’étude avait été tout
simplement agrandie à l’appartement. Mon univers demeurait
inchangé pour ma plus grande satisfaction.
Un soir, ce jeune quinquagénaire et moi avions échangé plus qu’à
l’accoutumée. Déclinant mon invitation à entrer à cause de l’heure
tardive et parce que sa jeune épouse l’attendait pour souper, il était
resté un moment sur le palier à commenter le choix de nos métiers
respectifs. J’appris ainsi que mon voisin, désormais élégant, marié et
bientôt père, n’était notaire que parce que son père l’avait été avant
lui, comme son grand-père ou encore peut-être aussi son aïeul. Il était
dans ce métier non par choix mais parce que c’était sinon sa destinée
du moins celle de toute sa lignée paternelle. Sa première décision
personnelle avait été l’achat de cette fameuse voiture et son
changement d’apparence. Jusque-là, mon voisin s’était abstenu de
modifier, ne serait-ce que d’un iota, ce que lui avait transmis son père,
c'est-à-dire ce que celui-ci tenait lui-même de son père, etc.
Les Montclair étaient notaires de père en fils. Ce dernier maillon avait
hérité en bloc du patrimoine familial mais aussi de la lourde charge de
le transmettre. N’étant pas marié à l’époque où nous nous étions
rencontrés, un peu poussé par sa mère, le quinquagénaire avait
constaté que le nom des Montclair risquait de s’éteindre avec lui :
pour l’héritier, la nécessité d’une épouse s’imposait donc d’urgence.
D’une nature peu portée sur la bagatelle et de surcroît fort occupé par
un travail qui ne lui en laissait pas vraiment le temps, il n’avait connu
que quelques aventures sans lendemain.
La mission était donc ô combien délicate pour un homme qui ne
s’était jamais vraiment investi dans cette quête. C’est dans cette
perspective si particulière que le dernier des Montclair était entré dans
le hall d’exposition de l’établissement de voitures de luxe où je
travaillais. Le vieux modèle, lui aussi hérité de son père, ne constituait
pas à son sens un atout valable pour courtiser une jeune femme.
35 Mon voisin me confia avoir été dans un premier temps très déconcerté
par ma remarque mais, loin de s’en vexer, avoir tout de même décidé
de jouer le jeu. Quelle ne fut sa surprise de constater que tout s’était
alors parfaitement enchainé : ayant accepté une invitation à un
mariage, il avait rencontré Jeanne – sa future femme – devenue depuis
madame Montclair. Entre la ravissante jeune femme qu’il m’avait
présentée à mon travail et lui, au premier regard, cela avait été un
véritable coup de foudre.
Sympathiquement, nous nous étions laissés en nous promettant de
nous revoir.

En rentant chez moi, j’ai repassé en boucle notre courte
conversation de palier. Ce jour-là, une indicible inquiétude m’avait
curieusement ramené à Bertille la voyante. Face au miroir de l’entrée,
je ne pus m’empêcher de m’interroger sur le reflet qui me mimait. Ne
risquais-je pas de m’enfermer dans une vie complètement stérile ?
Non que je me sente prêt à construire une famille, ni même une
relation suivie, mais voilà que j’avais face à moi, un alter ego
complètement stérile qui verrait défiler le temps pareillement, sans
autre ambition que sa misérable satisfaction de partager quelques
miettes du bonheur des autres. « Ma vie était bien remplie, mais
remplie de quoi ? » me dis-je soudain. L’homme que je voyais là,
immobile dans son costume trois-pièces de coupe italienne, me
renvoyait une série de portraits plus au moins éloignés – tous à des
âges différents mais étrangement identiques. Une véritable sclérose de
ce que serait ma vie s’affichait ainsi dans le miroir. J’avais quitté mon
Poitou-Charentes natal pour être différent de mon père, pour me
construire une vie différente. Or mon aventure se résumait à être ce
personnage sans relief en costume trois-pièces, dans une série infinie
de moi-même. Cette extravagante vision me renvoya à ce qu’en
substance m’avait dit la voyante : « Maintenant, ou plus tard, chacun a
des choses à vivre. Alors, à quoi cela sert-il de les fuir ? Il vaut mieux
les affronter ».
Je me déshabillai en jetant ça et là mes vêtements devenus uniformes
alors qu’habituellement je les rangeais avec soin. « Chaque chose à sa
place » : le souvenir de cette ancienne exigence m’agaça mais,
ébranlé, je laissai l’ordre se défaire autour de moi. Subitement, comme
tout ce qui représentait ce moi-là, l’ordre BCBG me devenait
insupportable. Je réalisais que loin de construire ma vie, je l’enfermais
dans la futilité et l’absurde reproduction à l’identique. Bertille avait
36 parlé de déterminisme, de quelque chose qui nous dépasse, qui tout en
nous appartenant n’en est pas moins hors de nous-mêmes : le sens de
notre vie. Ce flot de pensées déstabilisantes se heurtait
implacablement à un mur parfaitement noir, infranchissable bien que
d’une autre réalité. Après m’être servi un double scotch j’ai conservé
la bouteille et me suis affalé sur le canapé, face à la fenêtre. Quelle
pouvait être ma vie, sinon celle que je vivais maintenant, celle que
j’avais choisi de vivre ? Quelle place accordais-je à l’avenir ?
Passerais-je mon temps à refaire éternellement, ou du moins jusqu’à
ma mort, le même chemin ? Un petit vieux empruntant sans cesse le
même itinéraire… La super organisation de vacances sur les routes de
France direction le Sud me parût brutalement elle aussi sans
consistance. Une succession de bribes rapinées d’un bonheur illusoire
mais surtout rien qui ne me dérangea, rien qui ne dérangea encore
moins le monde… Serais-je fondamentalement une inscription
invisible dans ma propre vie ?

- Quelle relation y a-t-il entre Bertille, les propos que je tiens
désormais sur la problématique du choix et la Guadeloupe ? Le
fait de foncer inexorablement vers mon destin! Suzette me
proposerait son fameux proverbe créole : « sa ki la baw, dlo la
riviè pa ka chayéy! – ce qui est là pour toi, l’eau de la rivière
ne peut l’emporter ».
- Je refuse cette maxime qui laisserait croire que la marche de
l’univers est écrite d’avance. Comme tout philanthrope, en
effet, je crois au progrès constant de la nature humaine, en sa
formidable aspiration à repousser les limites du monde connu.
En tant que psychiatre, j’ai confiance en la capacité de chaque
homme de s’adapter, d’innover et de créer chaque fois que
nécessaire les conditions favorables à la réalisation de ses
objectifs. Y compris dans notre quête du bonheur, je pense que
nous fonctionnons plutôt par bonds qualitatifs.
Mais poursuivez! A l’avenir, j’essayerai de ne point vous
interrompre.
- Cela ne me gène nullement. Vos analyses et vos commentaires
m’intéressent toujours, comme vous le savez.
- Autant que possible, je me réserverai pour la fin. Allez-y, je
suis tout ouïe.
37
Le bonheur d’être heureux

Au milieu d’une surabondance de coussins, d’oreillers, de
couvertures et de qui se repoussaient, s’écrasant, se rejetaient, et se
froissaient tour à tour, nos deux corps voués au même plaisir se
complaisaient amoureusement dans le clair-obscur de cette petite
chambre témoin silencieux de nos fougueux ébats. Tantôt agrippés
l’un à l’autre dans une communion excessive qui exhalant des
senteurs poivrées ; tantôt abandonnés à la transe, point d’orgue de leur
exubérante sensualité; tantôt dans l’attente de la réaction espérée à
l’abordage conquérant ; soumis à l’onde profonde et captivante,
ivres de nous-mêmes, nous étions seuls au monde et plus rien hors de
cette couche n’existait. Emporté autant que mon amazone par cette
fabuleuse extase, j’avais redoublé d’ardeur.
En quête de son orgasme extrême et de la maîtrise euphorique de mes
propres sensations, je l’observais telle la walkyrie noire me
chevauchant, éperdue, emportée par ses victorieux assauts. Alors dans
un ultime cri libérateur, elle s’était violemment arc-boutée au-dessus
de moi, tête renversée, m’offrant le spectacle de son corps délié et
vorace qui le serait jusqu’à la dernière goutte.
Malgré ses ruades formidables, je maintenais fermement sa taille, au
bord de moi-même. Cependant, cela ne suffisait pas. La jouissance
impatiente était au plus près, guettant la mesure de trop, le moindre
relâchement, la plus petite soumission. Alors, comme pour me
ramener à la neutralité salvatrice, me sortir de l’âpre immédiateté et
faire durer les secondes, invoquant en renfort l’impartialité du lieu,
j’embrassais tout du regard, quitte à m’y perdre aussi. Que ce soient
son corps magnifique totalement abandonné au plaisir, sa voluptueuse
succion, l’étau tétanisé de ses cuisses, la sueur de sa peau foncée et
moite, sa brillante sensualité, son odeur devenue étrangement
capiteuse et excitante, les courbes contrastées de nos corps enlacés
dans cette pénombre complice, je ne voulais rien perdre de cet instant
sublime. A mon tour, je devenais vorace de tout. C’était moi qui
absorbais. Il me semblait que tout autour, les choses prenaient un autre
relief auquel je devais m’agripper. Qu’à cela ne tienne : l’une après
l’autre, je m’y raccrochais de mon mieux, exigeant de chacune une
neutralité bien vaine.
39 Les quelques rais de lumière filtrant des persiennes jusqu’à nous, le
miroir de la grosse armoire me livrant le vague reflet de nos jambes
entremêlées, le contraste adouci de sa peau noire sur ma peau encore
trop blanche, l’énorme fauteuil réservé à la manucure de Suzette qui
me parut trop évocateur ou trop sensuel, les pieuses images dont les
personnages auréolés nous fixaient d’un regard complaisant,
l’accumulation excessive d’objets insolites distribués sur toutes les
surfaces disponibles – table, chevets, étagères, dessus d’armoire,
rebord de fenêtres – l’inutile ventilateur en panne fixé au plafond, la
moustiquaire rouge ballotée en rythme au-dessus de nous, le rideau se
soulevant juste à ce moment peu opportun, la brise douce et
rafraîchissante qui faisait frissonner nos corps, les bruits insolents du
voisinage tout proche, la lointaine pétarade d’un cyclomoteur rapiécé,
puis brusquement à mon corps défendant, ses mains sur mon torse, ses
ongles à peine supportables, ses bras tendus, son corps en sueur, son
odeur épicée, la plénitude paradoxale de son visage adouci et souriant
qui émergeait de sa tignasse ébouriffée : en vagues successives, tout
me ravissait, venait s’inscrire jusqu’à moi, s’incrustait en moi, ..., tout
me ramenait à nous. Que jamais ne cesse cette cruelle volupté!
A nouveau maître de moi-même, je savourais avec une audacieuse
délectation cette sourde montée en puissance qui, telle une dernière
lame déferlante distincte dès l’horizon, venait du plus profond de mon
bas-ventre. Alors oui, j’accueillais, attentif à ses intimes pulsations, le
signal voluptueux, discret et libérateur. Je reconnaissais, là aussi, mon
aimée dans ses attitudes amoureuses alternativement délicates et
profanes. Alors oui, à bout de raison, je rattrapais ses hanches, leur
imposant à nouveau un rythme vigoureux et précipité. Alors oui, ce
corps frémissant livré en soubresauts involontaires à ma puissante
fougue accueillait lui aussi, mes propres râles, ma propre jouissance,
mon propre plaisir.
Me regardant, rassurée, mais probablement sans me voir, elle expirait
profondément, souriante, dans une dernière ondulation puis
brusquement, s’affalait sur moi, trahissant ainsi une jouissance
pleinement aboutie. Exténuée, elle restait là, immobile, selon son
habitude, dans toute la diagonale du lit, les cuisses encore écartées et
les jambes complètement détendues par-dessus les miennes. Toujours
perdue dans la langueur insondable de ce dernier orgasme, elle
négligeait ainsi paresseusement, autant mon propre plaisir attardé,
mon soudain inconfort que la place que j’occupais sous elle.
40 Étrangement, c’était comme un chacun pour soi intime, goulu et
égoïste conjugué au plaisir pour tous salutaire et généreux. J’étais
heureux. Respectant ce silence délicieux, je contenais mon bonheur.
Je m’interdisais de le crier et me maintenait dans la satisfaction d’une
sourde plénitude assortie d’ultimes frissons.
Une pensée fugace se présenta en moi : qui de nous deux avait joui de
l’autre ? Qu’importe, je la chassai aussitôt et replongeai dans l’instant.
J’oubliai aussi mon inconfort. Il était bon de se sentir prisonnier
consentant de ce corps moite encore palpitant et de savourer
infiniment ce contact à nouveau innocent mais ô combien sensuel.
Pour suspendre le temps, je demeurai immobile, mesurai au mieux ma
respiration, me retins de lui presser la fesse arrogante sous ma main
restée là et évitai de bouger ne serait-ce que d’un pouce. Alors, dans
ces contraintes savoureuses dont j’appréciai la volupté, je l’entendis
me murmurer, avec une inquiétude inutile, « Eh l’homme! Ne bouge
pas », puis ronronner d’aise.

Ce soir-là, nous venions de faire l’amour comme jamais, sans
demi-mesure, à la fois dans la recherche égoïste du plaisir personnel et
dans l’abandon de soi au plaisir de l’autre. C’était ça Suzette : du
donnant-donnant, sans a priori et sans complaisance. Toutefois, bien
qu’apparemment satisfaite, elle ne s’était pas attardée comme à
l’accoutumée.
Sitôt notre étreinte achevée, à peine soulevée, sa hanche féline s’était
brusquement dégagée puis s’était laissée glisser à côté de moi.
Surpris, et même inquiet, j’avais observé Sussu. Plus exactement,
j’avais regardé ses yeux. Ils étaient en quête d’autre chose. Alors,
traquant une réponse dans le moindre de ses gestes, je l’avait vue
attraper d’abord un coin du drap fripé et légèrement moite, puis
finalement y renoncer. Par petites reptations successives, elle s’était
un peu plus éloignée pour s’arrêter juste au bord du lit.
Maintenant, bien détachée de moi, allongée nue, à plat ventre, à
l’écart, tel un lynx aux aguets, elle s’était redressée sur les coudes
pour mieux m’observer. La lumière du dehors, qui filtrait par les
persiennes légèrement entrouvertes, éclairait à peine la chambre. Cette
providentielle pénombre laissait la pièce tout en ombres, en gris, en
noir, zébrée par endroits de rais clairs, informes et légèrement colorés.
Une ombre complice lui dissimulait le visage. Privé de l’expression de
son regard, je me rassurais en m’imprégnant de tous les détails que la
faible luminosité ambiante laissait entrevoir de sa personne.
41 Le corps splendide de Suzette, dans cette désinvolte nudité d’après
l’amour qui lui seyait si bien, était perlé de fines gouttelettes qui
réfléchissaient par fragments et filaments des éclats de lumière. Sa
chevelure ébouriffée demeurait insoumise à ses propres mains, ce qui
accentuait voluptueusement l’intimité familière de notre relation.
Jamais, Suzette ne négligeait sa tenue et sa coiffure, en dehors de ces
instants précis d’abandon au plaisir.
J’aimais ces moments d’après l’amour où l’odeur des corps en sueur
flotte encore dans les draps, comme suspendue au-dessus du lit. S’il le
fallait… Cette curieuse et soudaine sensibilité me confondait mais me
rassurait également. Souffle long, regard perdu dans le vague
audessus du corps de Suzette, je chassais toute inquiétude et, avec
délice, savourais l’étirement de ces senteurs d’après l’amour. Ce
n’était pas réellement le corps de Suzette que je regardais, mais bien
une forme que pourrait avoir son odeur si elle était visible. Etendu sur
le dos, les yeux mi-clos, je reniflais silencieusement dans sa direction,
légèrement au-dessus d’elle, puis à nouveau vers elle, en des
va-etvient à peine perceptibles. Comme d’habitude, je la regardais sans
vraiment la voir, en quête de l’autre Suzette, celle qui, tout en odeur,
ne se laissait capturer que par petites touches et qui resterait en moi
indéfiniment. Je fermai les yeux, humai l’air et imaginai dans cette
douce pénombre, de minuscules particules d’odeur identiquement
assemblées dans la forme subliminale du corps de Suzette, jouant avec
mes sens, capturant les rais de lumière, se laissant mouvoir doucement
dans la brise. Généralement, cela ne dérangeait guère Suzette,
peutêtre parce je me délectais à son insu ou peut-être parce qu’elle-même,
insensible à mes propres occupations, demeurait encore de son côté
dans de voluptueuses pensées ou d’intimes sensations.
Je m’interrogeai soudainement sur la dispersion des unions
corporelles. Renvoyé à lui-même par des liaisons en dissolution,
chacun se réappropriait progressivement son corps, ses pensées, ses
rêves, ses attentes. Décidément, je ne pouvais réintégrer totalement
mon propre corps sans emporter une part même subtile de Suzette.
Alors, je fis durer notre union en inspirant davantage son odeur. Ainsi,
captivante, par bribes de souvenirs odorants, l’effluve viendrait, à moi
durant l’absence de mon aimée. Et lorsque je fermerai les yeux tout en
souvenirs d’elle, je caresserai à nouveau en moi son corps d’épices
éphémère.
Suzette s’était redressée encore un peu plus et, dans les traits de
lumière qui lui zébraient maintenant le visage, elle me regardait.
42 Abandonnant à regret toutes mes inspirations évanescentes, je
l’observais directement à mon tour. Suzette me fixait bizarrement.
Plus précisément, j’avais l’impression qu’elle me scannait. C’était la
première fois que ses yeux plissés, rivés profondément dans les miens,
semblaient inquiets. Sans la quitter du regard, je tendis juste le bras
vers le chevet, intrigué par ce léger pli vertical persistant entre ses
yeux, qui apparaissait chaque fois qu’elle fronçait les sourcils. Je me
doutais qu’une préoccupation la tracassait mais, en mon for intérieur,
j’étais certain que son tracas datait d’avant cet instant précis – ce qui,
curieusement, me rassurait. Aussitôt, je pensai : « le noir ne s’inquiète
pas de ces choses-là » et cette pensée m’agaça profondément.
Cherchant à tâtons la boîte de cigarettes, je la fis tomber
involontairement sur le lino de la chambre. Sa question fusa
brusquement lorsque, contrarié de ne pouvoir fumer immédiatement
ma cigarette, je m’apprêtais à jurer.
- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
- Rien, je te regarde.
- Tu es un drôle de mec, toi!
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Comme l’impression que tu n’es pas à ta place...
Curieusement, tu ne sembles nulle part à ta place. Même dans
ce lit, tu n’es pas à ta place. Qui étais-tu avant de venir ici ?
- Qui j’étais ?
- Oui. Qui étais-tu ?
- Avant de venir sur Terre ou avant de venir ici, chez toi ?
- Arrête! Ce que tu peux être sot parfois. Ici, sur l’île. En
Guadeloupe, quoi!
Elle avait parfois cette façon de ponctuer ses phrases par un « quoi »
buté qui me ravissait. C’était comme son « Eh, l’homme!».
Lorsqu’elle m’interpellait, il résonnait longtemps après qu’elle l’ait
prononcé.
Ce soir-là, j’aurais mille fois préféré que Suzette me questionne sur
une problématique tellement plus passionnante pour moi – mon
incarnation, les raisons de ma venue sur Terre…
Comment engager une telle conversation sans la heurter, sans qu’elle
me considère comme un malade, sans qu’elle se demande pourquoi il
avait fallu qu’elle tombe sur un de ces paumés qui viennent ici parce
qu’ils ont fui un paquet de fantômes, comme diraient les Mazon ?

43 - Fantômes ou zombi, c’est pareil, mais ici on dit plutôt zombi,
m’avait déclaré la gadèdzafè.
Si j’ai bien compris les explications de Suzette, le gadèdzafè ne doit
surtout pas être confondu avec le quimboiseur dont le champ
d’interventions occultes est beaucoup plus vaste. Tous deux
s’appliquent à expliquer le passé, à lire l’avenir ou à soigner les
souffrances du corps et de l’âme. Le gadèdzafè, lui, officie dans un
syncrétisme original des religions africaines, du catholicisme et même
des nouvelles attirances occidentales pour les pierres, pentagrammes
et autres symboliques à la mode. Pour démêler les affaires de ses
clients, il a recours à une diversité de prières, d’images pieuses, de
potions…
Qu’ils soient apportés, inventés, ou jetés en mauvais sort, c’était pareil
estimait man Lauricia, une gadèdzafè très connue. Pour le même tarif,
elle pouvait vous débarrasser illico du zombi.
D’après moi, mon zombi était encore là – il ne s’en était pas allé après
mon passage chez la collègue de man Lauricia où Suzette m’avait
naguère emmené. Comme toujours il ne cessait de me tourmenter.

- Cesse de me regarder ainsi! Il fait noir et j’ai peur dans le noir.
- Tu veux que j’allume ?
- Non, mais que tu cesses de me regarder ainsi. C’est
embarrassant, car je ne sais à quoi tu penses. D’ailleurs tu n’as
toujours pas répondu à ma question.
- Laquelle ?
- Oh! Tu es agaçant à la fin! Je suis certaine que tu fais tout ce
mystère pour rien du tout. Mes parents m’ont conseillé de me
méfier de toi. Selon eux, tu es tout mielleux pour mieux nous
couillonner. Tu sais, nous avons déjà tout donné. Vous ne
pouvez plus rien nous prendre.
Ni Gustavio, son frère, ni madame Marodelle, sa mère, ne voyaient
une objection à notre union. Un sourcil haussé, j’essayais de
comprendre la réaction de ses sœurs. Pourquoi ne pouvaient-elles
m’accepter ? J’avais un bon travail, j’aimais leur petite sœur et je
souhaitais vivre avec elle. Fallait-il que j’offre d’autres garanties ? A
la réflexion je pense que dans chaque famille très unie comme l’était
celle de Suzette, la question de la provenance d’un futur gendre ou
beau-frère se pose probablement en ces termes. La fratrie de Suzette y
rajoutait la question de race. Ne pourrait-on vivre ici, dans ce beau
44 pays métissé, tout simplement sans se poser ce genre de questions ? Je
suis un blanc de France...

- Tiens, c’est la première fois que j’entends cette expression
dans la bouche d’un métro.
- Vous avez raison : je crois être le seul métro à l’employer. Par
ailleurs, quand ils s’expriment, les Guadeloupéens ne
traduisent jamais en français l’expression blan-fwans ou alors
ils disent métro.

Ah oui, parce qu’en plus, ici, il ne faut surtout pas confondre tous les
blancs. Généralement, beaucoup d’observateurs s’arrêtent à la vision
d’une société multiraciale diversement organisée selon les groupes qui
la composent, en supposant que ceux-ci sont eux-mêmes homogènes.
En réalité, aucun ne l’est! Chaque groupe se trouve en effet porteur
d’une complexité supplémentaire qui rend les rapports sociaux
d’autant plus aléatoires ou compliqués en interne ou en externe. Pour
ma part, j’avais à peu près compris qu’il existe plusieurs
dénominations en fonction de l’origine raciale, voire natale, mais
surtout en fonction de l’ancienneté du groupe de référence. Cette
pluralité est fortement liée à l’implication sociale des groupes
considérés, mais aussi à celle des individus qui les composent.

Très tôt, à la différence des habitants de nos provinces
métropolitaines dont la conscience d’appartenir à une communauté
nationale prédomine à quelques rares exceptions près sur leur
régionalisme, ou à la différence des Martiniquais qui spontanément,
eux, se qualifient d’Antillais, j’ai pu constater que pour se désigner,
les habitants de Guadeloupe se déclarent spontanément
Guadeloupéens.
En Guadeloupe, les Guadeloupéens de souche distinguent les groupes
socio-ethniques minoritaires, d’implantation relativement récente, en
référence à la dénomination de leur région d’origine – « Chinois »,
« Syro-libanais »… – ou, dans le cas des « Juifs », selon leur
caractéristique religieuse dominante.
Dans ses conversations courantes, en toute simplicité, cette majorité
d’ascendance africaine pourra parfois évoquer sa propre communauté
par la formule « nous les noirs ». Cependant, consciente de la réalité
de son métissage et de la communauté d’infortune qu’elle partage
avec d’autres, la communauté noire de Guadeloupe ne dissocie pas
45 son existence voire sa réalité de celle du groupe des descendants
d’indiens, des mulâtres et autres métis. Dans l’intention de ces
Guadeloupéens de souche, l’expression « nous les noirs » n’est donc
ni fermée, ni réductrice ou exclusive.
Bien entendu, une telle expression, rappelle aussitôt en mémoire, les
deux principaux phénotypes dont les antagonismes passés ont
construit la société guadeloupéenne d’aujourd’hui. Bien que dans des
proportions respectives fort différentes, les noirs et les blancs
composent aujourd’hui l’essentiel de la population de l’île.

Appartenant au groupe des blancs, il ne me fut pas facile d’intégrer
le peuple guadeloupéen sans comprendre auparavant la place qui
m’était d’emblée dévolue ni celle que je pouvais librement, ou plutôt
en toute conscience, investir.
En Guadeloupe, l’aperception des blancs s’effectue en strates
successives, homogènes, par leur volonté de s’intégrer mais surtout
par le délai écoulé depuis leur arrivée.
Ainsi, des dénominations spécifiques renvoient précisément à ceux
qui viennent d’arriver sur l’île, à ceux qui manifestent une volonté
même récente de faire souche, à ceux qui justifient d’une plus grande
ancienneté d’installation locale ou encore à ceux qui s’y sont établis
de gré ou de force au cours de la colonisation. Je n’ignore pas que
chaque qualificatif qui leur est octroyé, sous-entend un comportement
approprié ou une reconnaissance sociale particulière.
Dans le groupe des blancs, deux grandes catégories peuvent être
identifiées, à savoir les blan-fwans et les blancs de souche
guadeloupéenne dont le sous-groupe comporte d’une part les
blanpéyi et d’autre part les békés.
L’expression « blan-fwans » n’est que la traduction en créole de
« blanc de France ». Celui-ci est appelé le plus souvent « le
métropolitain » ou plus couramment encore « le métro ». En fait,
arrivé depuis bientôt une huitaine d’années en Guadeloupe, je
demeure encore bien malgré moi dans cette première catégorie.
Après un délai plus long, qu’il soit marié ou non à une noire, indienne,
métisse ou blanche autochtone, le métro qui est installé depuis très
longtemps et qui est donc forcément « acclimaté » ou « tropicalisé »
voire parfaitement intégré, change de statut. En Martinique, l’heureux
veinard est désormais appelé béké-griyav. Je tiens la précision de
Valériane – une copine métro de Suzette qui a vécu quelque temps
dans l’île sœur. En Guadeloupe, j’ai pu observer par moi-même que
46 l’évolution terminologique est beaucoup plus simple : après plusieurs
années, le blanc désormais intégré perdra simplement son qualificatif
de blan-fwans ou de métro pour être désigné, particulièrement dans les
classes populaires, sans aucune connotation péjorative, par
l’expression « le blanc » – en créole blan-la. Ainsi il n’est pas rare
que Suzette elle-même m’apostrophe de la sorte pour me railler ou me
manifester son agacement. A noter que les blancs gâchés, fraichement
débarqués ou non, sont également appelés « blan-la ».
Enfin, dans la seconde catégorie, qui est celle des autres blancs que
l’on pourrait considérer comme de souche ancestrale, on peut
distinguer le blan-péyi des dépendances de l’archipel guadeloupéen, le
Matignon ou blan-matignon des Grands-Fonds qui, lui, est descendant
de colons pauvres et le béké qui n’est autre que l’héritier riche ou
pauvre de planteurs propriétaires colons, historiquement esclavagistes.
A la manière antillaise de prononcer en créole le terme « béké », que
ce soit à la guadeloupéenne « béké-la » ou à la martiniquaise «
bétchéa », je perçois comme une fatalité sans bornes, une désespérance
incommensurable mais aussi une révolte larvée, difficilement
contenue.

Absorbé par ma réflexion, je n’avais pas entendu la question de
Suzette. Un tantinet agacée par mon manque de réaction, elle insista :
- N’est-ce pas ?... Eh là! Tu m’écoutes ?
- De quoi parles-tu ?
- De vous et de tout. Des blancs, des noirs, de l’esclavage…
- Même ce soir, vous mettez l’esclavage à toutes les sauces! Il
peut y avoir autre chose qui nous attire chez vous.
- Quoi ? Mes beaux yeux peut-être ? Tchip!
- Pourquoi pas ?
- Soit. Dis-moi plutôt qui tu es et d’où tu viens. Comptes-tu
repartir en France ? Avec moi ? Il paraît que vous n’avez plus
de femmes là-bas. C’est vrai qu’il vous faut partir les chercher
ailleurs ? Dis-moi, c’est vrai ?
Suzette riait aux éclats. Du coup, je ne savais plus si elle était sérieuse
ou non.
Ses questions me semblaient si triviales… Je ne savais quoi y
répondre. Mon futur avec elle ne se posait décidément pas en ces
termes. J’étais en Guadeloupe. Je l’avais trouvée et je comptais bien
rester vivre ici. Font-elles toutes cela ? Pensent-elles toutes ainsi ?
Comment les autres métros géraient-ils ce genre de situation ?
47 Avaient-ils été acceptés d’emblée sans aucune information préalable
relative aux races, aux intérêts, aux moyens de subsistance ? Ces
questions avaient-elles été implicites et remplacées par plein de
sousentendus ? Qu’en était-il de l’accueil des noirs qui épousaient des
blanches ?
Résolument, je fis l’hypothèse que Suzette s’amusait à me
décontenancer.
- Je n’en sais rien.
- Tu n’en sais rien concernant quoi ?
- La série de questions que tu viens de me poser.
- Bon. Parle-moi de ta vie ici ? Qu’es-tu venu faire en
Guadeloupe ?
- Du business.
- Soit. Tu n’es donc plus dans les voitures.
- Mais si.
- Quel rapport avec le business ?
- Mon business c’est autre chose…
- Maintenant, Monsieur est aussi dans les affaires! Ça va vite
avec toi. Tu n’es pas ici depuis longtemps, n’est-ce pas ?
Marinella avait raison lorsqu’elle disait que tu étais comme les
autres. Les blancs viennent ici prendre n’importe quels petits
boulots et après avoir compris le fonctionnement de l’île, ils
entrent dans le business. Alors maintenant, tu es dans le
business... Un business sale ou propre, dis-moi ?
- Pourquoi, tu en connais des propres ?
- Enfin, dis-moi : c’est correct ton truc ?
- Ouais, des plus corrects.
- Avec ton copain Carlo ?
- Si on veut.
- Bah, je ne l’aime pas trop celui-là. Je me méfie de lui. Tu
devrais en faire autant. Au fait, votre business rapporte gros ?
- Ouais, pas mal.
- Pas mal comme quoi ? Merco ? Grosse baraque ? Voyages sur
Paris ?
- Ouais, tout ça.
- Waouh! J’ai tiré le jackpot!
- Eh doucement Bébé : c’est pas pour tout de suite…
- Ah, je me disais bien : Sussu tu te fais encore des
idées, redescend sur Terre. Merco, grosse maison, voyages sur
48 Paris : ce n’est pas pour toi ma fille. Qui es-tu Sussu pour
avoir droit au jackpot ?
- Mais non, Bébé! Ce n’est pas pour tout de suite, mais ça
viendra. Juré!
- Des gars qui promettent la lune, il y en a à la pelle chez les
blancs comme dans toutes les races.
- Tu me fais confiance ?
- Ai-je le choix ? Nous sommes ensemble mais, manifestement,
ce n’est même pas pour le meilleur.
Malgré leur pessimisme ces paroles me firent comme une onde de
choc au milieu du ventre. Suzette avait dit « ensemble ». Tout son lot
de questions trouvait enfin une place, un sens. Suzette envisageait un
avenir commun! Jusque-là nous avions plutôt flirté. Alors, sans savoir
pourquoi, peut-être le moment m’avait-il semblé bien choisi, je saisis
l’occasion, craignant qu’elle ne se représente pas de sitôt.
Toujours est-il que je m’avançai à mon tour.
- Je te le promets, Bébé : le meilleur viendra. En attendant, nous
pourrions nous marier et avoir un petit négrillon. Qu’en
penses-tu ?
Elle avait bondi hors de portée des rais de lumière. Je la percevais à
peine, sans distinguer son expression, mais sa voix la trahissait :
- Eh, ho! Négrillon ? Ça ne va pas ? Tu te crois où, le blanc ?
Furieuse, Suzette avait fait un nouveau bond pour s’asseoir loin de
moi. A ce moment-là, elle devait sûrement me toiser.
- Un petit de toi, tout noir, bien noir, aussi noir que toi et une
belle robe toute blanche pour toi.
- Quoi ? Tu es fou ? Tu me vois mariée, avec un négrillon sur
les bras ? N’importe quoi! Tu ne vois pas qu’il y a déjà assez
de négrillons qui traînent par ici ?
- Mais Bébé…
- Y a pas de Bébé qui tienne. Négrillon, négrillon. Je t’en
donnerai, moi, du négrillon! Tu crois que je n’ai rien d’autre à
faire ? Si tu en cherches ici, il y a des tas de filles qui attendent
le blanc pour blanchir leur race. Tu n’auras qu’à choisir.
Suzette était excessive dans sa voix et ses propos. J’hésitais à lui
rappeler qu’on était au milieu de la nuit et qu’on risquait de réveiller
les voisins. Je regardais de à droite à gauche et tendais l’oreille dans la
crainte de voir surgir un voisin ou qu’une voix anonyme nous intime
de faire moins de bruit. Sans espérer vraiment que Sussu parle plus
bas, je lui lançai doucement.
49 - Et si c’est le blanc qui veut noircir sa race et qu’il te choisit toi
?
- Arrête, puisque je te dis que je ne suis pas intéressée! En
quelle langue faut-il te le répéter ?
C’était la première fois que je sentais Suzette véritablement en colère.
Tout s’embrouillait. Désirait-elle bien qu’on se mette officiellement
ensemble ? Aurais-je mal compris ses intentions ? Emporté par ma
propre joie, aurais-je été maladroit en lui parlant si vite de bébé ou de
mariage ? Je repensai aussitôt à maître Montclair et à son urgence de
fonder une famille. Assurément, il avait dû y mettre d’autres formes.
Aurais-je, pour ma part, été trop pressé en envisageant de mettre la
charrue avant les bœufs ?
- Tu m’aimes un peu, quand même ?
- Ça n’a rien à voir! Ici, quand une femme aime un homme, elle
n’est pas obligée de l’épouser et peut même avoir des enfants
avec un autre. Il y a des hommes à ti moun et des hommes à
femmes.
- Tu me situes où ?
- Attends! La règle numéro 1 pour être tranquille, ici : « ne
demande pas aux uns d’être comme les autres ». Un homme à
ti moun sera là pour ton enfant toute sa vie, pas un à
femmes. Si une femme n’en a pas conscience, elle est fichue.
Moi, je veux qu’on m’aime, pas qu’on me fasse une tiolé de ti
moun.
- Que dis-tu ? Une quoi de ti moun ?
- Une tiolé, on chay, autrement dit une trop grande quantité
d’enfants. C’est comme ça que l’on dit ici.
- Un homme ne peut-il pas être, à la fois, à femme et à enfants ?
- Rarement, très rarement. Espèce qui n’est même plus en voie
de disparition. Espèce rarissime de tout temps, par ici.
- Tu l’as peut-être trouvé, ma Suzette.
- Trop facile. Rien que de belles paroles. « Enfant : preuve de
votre amour », an-an! Preuve de votre fertilité, oui! On a déjà
donné, on n’en veut plus.
- Alors quelle preuve veux-tu, ma p’tit’ doudou à moi ?
- D’abord la Merco. Tu t’y connais en voitures, n’est-ce pas ?
On verra le reste après.
Malgré un ton cinglant, Suzette avait murmuré sa dernière phrase.
Langoureusement, elle s’était rapprochée de moi en rampant, m’avait
appâté en minaudant puis, arrivée au plus près de moi, elle avait
50 entonné une variation mélodieuse sur une succession des mots :
Merco, grosse maison, voyages. Elle faisait penser à une courtisane
sûre de ses charmes dont les yeux pétillants trahissaient la perfidie de
ses propositions. C’était du donnant-donnant. Ravi, je l’avais regardée
s’approcher. Heureux, je retrouvais son doux contact sensuel, son
odeur si particulièrement épicée. Je m’étais entendu susurrer à mon
tour : « ok, ok, tout ce que tu voudras, ma p’tit doudou à moi ». Son
rire avait éclaté, sans doute à cause de mes promesses, de toute
évidence pour se moquer de mon mauvais créole. Son corps s’était
tendu frémissant et, à ma grande satisfaction, nous avons refait
l’amour. J’étais complètement rassuré. Suzette m’acceptait dans son
avenir. J’avais confiance en la vie. J’avais confiance en moi. J’avais
confiance en notre amour. Le corps de ma Suzette s’était alangui sur
moi. Alors, la douceur de notre étreinte devenait tendresse au fil des
courbes, des mots doux et autres rêves d’avenir… Rallongeant la nuit,
Sussu lui donnait tour à tour la beauté de l’écrin protégeant le joyau,
la magnificence des temples préservant le sacré, la splendeur des
palais des mille et une nuits abritant notre amour. A cet instant précis,
il ne faisait aucun doute que je fus à ma vraie place. Se remet-on en
question lorsque l’on est heureux ?

- Bon, mais vous n’avez toujours pas répondu à ma question,
Monsieur Belroux, me lança l’officier de police impatient
d’entendre ma version des faits. Du coup ma rêverie fut
stoppée net.
- Ah oui, les faits…
Je ne pouvais lui dire que, la veille encore, j’étais un homme heureux,
un homme sans histoires sinon cette merveilleuse histoire d’amour qui
durait depuis presque deux ans et qui n’avait fait que s’intensifier au
lendemain de cette sulfureuse nuit d’amour lorsque Suzette m’avait
demandé de m’installer chez elle.
En me tendant un petit trousseau de clés, elle m’avait dit :
- Tiens, voici! Tu es chez toi.
- Eh, ho! J’ai mon appart…
- Fais comme tu veux. Maintenant, tu as les clés de ma maison.
Ce fut comme si elle me donnait les clés du paradis et que, tel un
ange, elle m’y accueillait. Une à une, en écoutant leur utilité, j’en pris
possession. Suzette m’indiqua la clé du portillon de la galerie toute
plate et toute brillante car elle ne l’utilisait guère puisque son verrou
n’était pour ainsi dire jamais fermé. Il y eut la plus grande clé,
51 certainement la plus ancienne mais surtout la mieux conservée : elle
convenait à la serrure de la porte d’entrée qui s’ouvrait directement
sur le séjour. Je ne devais pas la confondre avec celle, un peu rouillée
de la vieille porte métallique du corridor latéral qui permet d’entrer
par la cuisine mais aussi qui permet, tel un cordon ombilical, un accès
discret chez sa mère. Sur l’insistance de Suzette, j’ai juré de la faire
raboter parce qu’elle coinçait un peu. Enfin, il restait la plus petite –
celle de la boîte aux lettres solidaire de toutes les autres, juste à
l’entrée de la Cour Tiban. Suzette me la désigna du doigt en déclarant
qu’il ne fallait surtout pas la perdre car elle n’en avait qu’un seul
exemplaire.
Je n’ai jamais songé à l’utiliser. Mais, comme les choses eussent étés
différentes, si je l’avais tournée ne serait-ce qu’une seule fois dans la
serrure de cette boîte aux lettres située à l’entrée de la cour entre la
case de man Ernestine et l’énorme poteau électrique couvert d’une
liane de jade de plus en plus exubérante.

Alors, je rendis l’appartement du Bas du Fort et je m’installai chez
Suzette, à Grand-Plage, dans l’impasse que tout le monde appelait
Lakou Tiban – Cour Tiban.

Face au policier, il me fallait revenir sur les faits. Quels faits ? Je
ne pouvais lui expliquer combien j’étais inquiet de l’absence de ma
Suzette aimée, comment n’y comprenant rien moi-même, je redoutais
le pire. Comment lui décrire ce que j’avais ressenti lorsque, debout au
milieu de la pièce, j’avais compris qu’elle n’était pas là. Je n’étais pas
affolé de ce que je voyais mais bien plutôt de ce que je ne voyais pas.
Il y avait tout ce sang laissé sur le lino du séjour, tout ce sang sur la
galerie, dans ma voiture… Ça ne ressemblait pas à Suzette de laisser
sa maison dans un tel état. Il devait y avoir une explication. Une
explication toute simple me suffirait : l’endroit où elle se trouvait.
Généralement, on cherche souvent du mauvais côté. Tout de suite on
imagine le pire, puis au fur et à mesure que monte l’inquiétude, ce pire
s’impose comme une évidence d’où l’on ne peut s’extraire. Moi, je
savais qu’il y avait une explication claire et logique. Je savais que tout
cela n’était probablement qu’un malheureux malentendu. Suzette où
es-tu ?

Mes empreintes disséminées partout ne faisaient qu’aggraver mon
cas. Comment aurais-je pu deviner qu’il ne fallait pas laisser de traces
52 ? Ce gars raconte n’importe quoi! Je vis chez Suzette, c’est normal
que mes empreintes y soient. Ô Suzette, où es-tu ? Dépêche-toi de
venir afin de lui expliquer à ce con de flic que nous vivons ensemble
depuis presque deux ans. N’est-ce pas que nous vivions bien
ensemble? Oh, mais pourquoi ai-je pensé « vivions plutôt que
« vivons » ? Suzette, dis-lui que ce n’est pas fini… Dis-moi que ce
n’est pas fini… Dis-moi Suzette : ce n’est pas fini, n’est-ce pas ? Que
nous arrive-t-il ? Je revois cette flaque de sang dans laquelle j’ai failli
glisser. Le mien se glace à nouveau comme lorsque j’ai allumé le
séjour. Que s’est-t-il passé ? Pourquoi tout ce sang ? Là, partout, sur
mes vêtements, sur mes mains... Est-ce le flic ou moi qui pose les
questions ? Je ne sais pas Monsieur le policier. Je sens que Suzette
s’éloigne de moi, son image se brouille. Je ne veux pas qu’elle s’en
aille de moi.
- Ah oui, les faits…
- Depuis quand connaissez-vous cette jeune femme ?
- Depuis deux ans, environ.
- Vous habitiez chez elle depuis votre arrivée ?
- Non. Cela fait cinq ans que je suis ici. Enfin, je faisais des
allers-retours… mais je résidais principalement ici.
- Où habitiez-vous alors ?
- Avant j’avais un appartement non loin du bourg du Gosier…
- A Gosier ?
- Oui dans les quartiers résidentiels.
- Quelqu’un peut en témoigner
- Oui, quelqu’un peut en témoigner…
- Son nom ?
- Alice… ou plutôt Carlo Dimarconi. Mais, j’ai aussi des
quittances…

Dès que notre relation m’a semblée sérieuse, j’ai présenté Suzette
à mon ami Carlo, Carlo Dimarconi, un Français d’origine italienne
comme moi. Sauf que moi, je l’étais par ma grand-mère paternelle.
Quand le patron du Castelvetrano nous avait présentés, Carlo m’avait
donné une franche et virile accolade en s’exclamant :
- Ti voglio tanto, ma tanto bene! Je t’adore!
Ainsi, d’emblée, j’étais sous sa protection.
Une nombreuse communauté italienne s’est installée en Guadeloupe.
En règle générale, tous ses membres ont su s’organiser un nid plutôt
douillet. Ici, ce qui marche le mieux c’est le carnet d’adresse. Lorsque
53 pour la première fois, vous arrivez, aux Antilles, vous êtes tout de
suite pris en charge par votre communauté d’origine, sauf si vous lui
tournez résolument le dos. L’espace est réduit. Tout le monde se
connaît. Vous exposez votre projet et la communauté voit ce qu’elle
peut faire pour vous donner un coup de main. Jusqu’à ce que vous
voliez de vos propres ailes, on vous loge, on vous nourrit et
éventuellement on vous cherche du travail. En Guadeloupe, le carnet
d’adresse est primordial. Sans lui, vous n’êtes qu’un blanc sac à dos,
c’est-à-dire sans aucune attache, voué à échouer ou à ramer dur pour
vous en sortir. Les occasions de chuter ne manquent pas.
Certains sont arrivés en tant que blancs sac à dos. Le temps qu’ils
comprennent comment marche un réseau dans les îles : et hop, ils
réintègrent le rang! D’autres sont arrivés comme fonctionnaires ou
avec un contrat privé en poche, leur emploi garanti, voiture de
fonction et tout le bataclan, sans avoir su encaisser le décalage entre
une vie trop bien rangée là-bas et des limites à peine visibles ici mais
qu’il faut bien conserver en tête. Bientôt, c’est la femme qui ne
supporte plus le pays parce qu’il y fait trop chaud, qu’elle en a marre
de se faire bronzer toute la journée, qu’elle s’ennuie malgré le nombre
impressionnant de copines clonées magazine qui savent tout sur tout
ou parce qu’elle n’a pas trouvé d’amant suffisamment discret. Ses
gamins prennent de mauvaises manières parce qu’ici pousser comme
une herbe revient à adopter comme amis tous les fauchés du coin, à
ramener les chats, les chiens, les iguanes, la rue chez soi, parce que
c’est être raciste que de choisir ses amis uniquement parmi les petits
blancs. Pour son homme ou ses hommes, la réalité vire au cauchemar,
quand ils sacrifient régulièrement au rituel du p’ti sec. Le pire, c’est
qu’on ne le voit pas s’installer. Les gars d’ici connaissent la force du
rhum. Pas nous. Rien à voir avec l’apéro au pastis ou au whisky. C’est
de l’arrache, du décollage comme ils disent, dès le matin jusqu’au
dernier petit verre du soir. Selon Suzette, c’est culturel :
- Les gens sont comme ils sont. Seulement, la Guadeloupe les
révèle encore plus à eux-mêmes. Ce n’est pas la
qui rend les femmes plus chaudes : crois-moi, elles le sont déjà
bien avant de venir, mais elles constatent qu’ici tout leur est
permis. Bien entendu, les enfants s’amusent eux aussi à élargir
leur espace de liberté. D’ailleurs, il en est généralement de
même pour toute personne qui, fuyant une situation
contraignante, se retrouve dans un lieu apparemment plus
permissif. Les inhibitions faiblissent très vite lorsque rien ne
54 les rappelle à l’ordre. En réalité, les barrières ne tombent que
dans la tête des étrangers et le décalage se retourne contre eux.
Vous êtes plus laxistes en venant ici parce que vous en aviez
marre de la rigueur de là-bas.
- Certains s’en sortent quand même!
- Mais oui. Lorsque le nouveau venu choisi d’être rigoureux, il
peut continuer à l’être. Tout se passe bien pour lui, voire même
très bien, s’il le souhaite. Tu te rappelles le pêcheur que nous
avons rencontré l’autre jour sur le port ? Devine quel était son
précédent métier ?
- Je ne sais pas. Dis-moi.
- Chirurgien esthétique en Californie!
- C’est un métier qui nourrit très bien son homme, surtout aux
States où de tels professionnels sont adulés.
- Sauf qu’il m’a dit qu’un jour il en a eu marre de cette course à
la perfection du corps qui creusait l’écart entre les gens et leur
âme. Alors il a choisi de vivre ici le plus simplement du
monde.
- Le type t’a raconté des bobards et tu as tout gobé.
- Non, je le crois. Je le crois surtout après qu’il m’ait confié que
sa femme et ses enfants sont repartis en France parce qu’ils ne
supportaient plus le décalage d’avec leur ancienne vie. Cet
homme est un sage qui a fini par comprendre que son rêve
n’était pas celui de sa famille. Simultanément, il a admis que
c’est lui qui fuyait l’autre vie et non eux. Au lieu de
s’engueuler et de se faire les pires misères toute la journée, ils
se sont séparés intelligemment, car ils s’aimaient encore assez
pour s’offrir mutuellement la liberté.
Mises à part ces considérations d’ordre psychologique, je soutenais
que c’était assez facile de se faire une place au soleil. De son côté,
Suzette prétendait que la belle vie n’était pas faite que pour les blancs.
Qu’ils soient ou non affectés de problèmes psychologiques, leur atout
maître était la couleur de leur peau et leur accent pointu.
- Votre accent vous ouvre toutes les portes.
- Tu exagères. Ici tout le monde peut y arriver avec un peu de
travail.
- Tchip! Désolée, mais tu rêves les yeux ouverts : en
Guadeloupe c’est chacun pour soi et tous pour le blanc.
55 - C’est trop facile de dire que si on n’y arrive pas c’est à cause
de sa couleur ou de la psyché des gens. Tu veux bosser ?
Alors, bosse! N’attends pas les allocations, comme vous dites.
- De quoi parles-tu ? Monsieur vient d’arriver et Monsieur croit
tout savoir. Seulement, tu ne connais pas la mentalité des
Guadeloupéens.
- Sache pour ta gouverne, que ça fait cinq ans que j’ai débarqué.
- Tu es dans mon pays et crois-moi si tu veux, mais je sais de
quoi je parle. Passe ne serait-ce qu’une journée dans la peau
d’un noir et tu verras si les mêmes portes te seront ouvertes.
- Chiche!
- Comment, « chiche » ?
Mon rêve… qui sort de la bouche de mon aimée! Etre un noir, pas un
jour, pas deux, mais toute une vie! Je lui montrerai à ma Suzette que
toutes les portes me seraient ouvertes bien grand. Je lui montrerais que
je serais aussi à l’aise avec des blancs, des noirs, des indiens, des
Syriens, des Libanais, des Juifs, des békés…
- Admets que vous vous faites des idées sur les gens et, surtout
sur les békés!…
- Les békés ? Ah, ah, ah! Justement parlons-en! Les békés…
Même si tu étais politicien tu ne pourrais pas intégrer leur
milieu. Ils constituent une véritable caste. Tu veux être noir et
tu ne le sais pas. Sauf à être un de leurs exécutants,
domestiques ou hommes de main, tu ne parviendrais jamais à
franchir le seuil de leurs demeures. Autrement dit, de leur
intérieur, de leurs salons, de leurs filles, de leurs familles, …,
de leur monde, tu ne sauras rien. Noir tu veux être ; noir tu
seras avec les règles d’ici. Ne t’avise pas surtout de les
changer ou tu te feras jeter.
- Ici comme ailleurs c’est l’argent qui mène le monde.
- L’argent, certes, mais pas que lui! Je te le garantis. Si tu ne le
comprends pas, tu iras au-devant de plein de désillusions mon
ti doudou.

Ayant obéi à l’injonction des policiers, peu de temps auparavant
j’avais enfilé un vêtement propre puis j’étais monté à l’arrière de leur
voiture de service. Durant tout le trajet, je leur avais exposé ce que je
ne comprenais pas. Ils m’avaient laissé parler et n’avaient interrompu
que rarement mon flot de paroles. C’est que le désordre qui régnait
dans la maison et l’absence de Suzette m’inquiétaient vraiment. En
56 arrivant au commissariat, un policier qui m’avait semblé intéressé par
ce qui je vivais, m’avait gentiment demandé de le suivre. Dans le hall
d’entrée, l’homme avait salué chaleureusement au passage son
collègue de la réception avant de traduire rapidement dans leur jargon
la nature de son intervention. Son interlocuteur qui inclinait la tête
pour me voir, me jeta un coup d’œil froid et d’emblée antipathique.
Après il se fendit d’un rapide commentaire en créole que je ne pus
comprendre mais qui ne laissait pas de doute. Pour eux, en tant que
blanc, a priori je ne pouvais rien faire d’autre en ces lieux que de
porter plainte ou signer une déposition. Nous les blancs et notre manie
de la procédure… Une fois informé de l’identité du collègue de
service, mon accompagnateur me sourit – « c’est par là » – en
m’invitant à le suivre. Alors, je m’engageai dans un long et silencieux
couloir. Aussitôt arrivé à destination, il me salua respectueusement
non sans avoir échangé quelques mots avec celui qui était chargé de
prendre ma déposition. Légèrement cabotin, le jeune stagiaire tentait
manifestement de se donner une contenance. Quelque peu intimidé, en
forçant sur le protocole, le jeune m’accueillit d’un très professionnel
« bonsoir, asseyez-vous là ». L’entrevue se déroula comme une
répétition théâtrale. Méticuleusement, il prit une feuille de papier
particulière dans un tiroir, en vérifia plusieurs fois la nature puis la
glissa dans l’imprimante, contourna le petit bureau métallique gris,
s’assit à son tour, rangea quelques menus effets qui traînaient devant
lui et enfin rapprocha le clavier pour taper ma déposition. Touché par
sa fébrilité, je l’observai avec beaucoup de sollicitude. Après avoir
ajusté une nouvelle fois sa chaise, avec comme un ultime sourire
d’excuse à peine voilée, il me lança : « Commençons par le
commencement ». Répondant à chacun de ses haussements de
sourcils, je lui ai raconté ma soirée. Il tapait un mot à la fois et
curieusement lors de chacune de ses fréquentes relectures, j’avais
l’impression que mon histoire se transformait.
Ô Suzette, viens dire à ce flic qui me regarde sournoisement chaque
fois que je lui annonce quelque chose de nouveau, qu’il y a eu
incompréhension et que maintenant tout va rentrer dans l’ordre!
L’ordre de Suzette.

Frôlant le plus souvent l’insolite, l’ordre particulier de Suzette
était rempli de mille et une petites choses juxtaposées sans lien entre
elles, sans logique apparente qui faisaient de son univers un monde
magique, presque sacré où néanmoins tout était à sa place. Toutefois,
57 ce n’était pas le sentiment qui m’avait submergé la première fois où
j’étais entré chez elle. Quel grand jour! Pour la fois j’étais
chez une indigène, ou plutôt chez une locale, devrais-je dire, car les
Guadeloupéens n’aiment pas le mot indigène, même s’il s’applique à
tous les natifs d’un lieu. Si j’appelais ainsi Suzette, elle me
répliquerait sans doute : « indigène toi-même », puis ne m’appellerait
plus que par : « eh, l’indigène! ». A coup sûr, je préfère son « eh,
l’homme! ».

Je n’oublierai jamais ce grand jour. Le rendez-vous fut pris afin
d’arriver chez elle au milieu de l’après-midi. Elle m’avait simplement
dit : « il faut que tu voies où j’habite. Mais, il faut que tu le voies en
plein jour, parce que je n’ai rien à cacher. En voyant où j’habite, tu
sauras tout de suite à qui tu as à faire ». Ce fut juste.
Elle m’avait ouvert la porte de sa maison peu de temps après notre
première rencontre de la mémorable soirée léwòz. Léwòz! J’ai toujours
eu beaucoup de difficulté à prononcer ce mot. C’est comme le début
du mot pwofitasyon. Suzette se moque de moi chaque fois que je le
dis. Alors, je l’ai répété plusieurs fois pour tenter d’arriver à la
prononciation exacte, mais en riant, elle m’a invité à cesser mes
tentatives. Elle a ajouté que nous les blancs reprochons aux Antillais
leur prononciation des « r » alors qu’a contrario, nous avons
énormément de difficultés avec le créole et que par exemple nous ne
savons pas prononcer le « w ».
Pour nous retrouver – autant dire presque tous les jours – nous avions
établi une sorte de code qu’elle trouvait très pratique. Nous nous
donnions rendez-vous systématiquement au même endroit : sur le
parking du centre commercial. Quelle que soit la soirée que nous
projetions de passer, elle m’y retrouvait. Comme d’habitude ce
jourlà, elle avait garé sa voiture juste à côté de la mienne. Alors que je
m’apprêtais à descendre pour lui ouvrir la portière, elle était restée
dans sa voiture, sans en couper le contact. Par la vitre ouverte, elle
avait envoyé un baiser et m’avait fait signe de la suivre. Je ne savais
pourquoi, mais mon cœur battait à tout rompre. Je répondis à son
signe par un large sourire et mis mon véhicule en contact. Après
plusieurs kilomètres, la voiture de Sussu s’engouffra dans une petite
ruelle. Je la suivis jusqu’au fond de l’impasse. Un ensemble de petites
maisons se partageaient le lieu. Elles étaient toutes curieusement
accolées et pourtant bien distinctes. Chacune avait ses alentours
signalés par un bosquet de plantes, un muret, un fer à béton rouillé…
58 Sans se gêner, elles semblaient toutefois occuper la quasi-totalité du
terrain de leur propriétaire. Pour deux maisonnettes au moins, l’espace
mitoyen pouvait être réduit à un couloir exigu permettant le passage
d’une seule personne à la fois. Aucun alignement ne semblait avoir été
imposé lors de la construction de ce petit ensemble d’habitations.
C’était visiblement selon le bon vouloir de chacun et avec
l’assentiment de tous. On pourrait penser qu’il s’agissait d’un village
d’enfants, où chacun avait donné libre cours à ses fantaisies ou à son
imaginaire. Bien que d’inspiration traditionnelle, chaque case, plus ou
moins cossue, interpelait l’observateur par un décorum plus ou moins
hétéroclite, plus ou moins extravagant. Je me trouvais confronté à une
sorte de surenchère très surprenante. La maison qui nous faisait face
depuis notre entrée dans la ruelle, avait conservée ses décorations
extérieures de noël mêlées à une surabondance de plantes en pot, en
guise d’embellissement permanent de sa galerie. Je n’eus aucune
difficulté à m’imaginer l’ambiance lumineuse de nuit. Certes, dès que
je pénétrai dans la Cour Tiban, je fus surpris. Au fond de moi, je
devinais que les intérieurs devaient être tous aussi insolites. Dedans
comme dehors… Je garai ma voiture à côté de celle de Suzette devant
une coquette petite maison de bois ceinturée de façon curieuse par une
galerie en béton peinte en vert et blanc. Descendue de la voiture,
Suzette m’invita à nouveau à la suivre, puis franchit la petite barrière
verte qui délimitait tout à la fois le périmètre de sa parcelle et de sa
galerie. Elle ouvrit la porte et me devança en passant avec une certaine
aisance entre ses meubles. Je la suivis, attentif à tout, afin de ne rien
heurter ou déranger.
D’emblée, je ressentis ma seule présence comme déjà en surplus.
La maison de Suzette n’était pas bien grande mais elle était largement
confortable pour une jeune femme vivant seule. Seulement, en matière
de décoration, Suzette avait le sens de la démesure. Trop de meubles,
d’objets, de bibelots, de tableaux, de vases, de plantes artificielles, …
trop de parfum, trop de couleurs, ... trop de tout, encombraient
l’espace et le rendaient exigu voire quelque peu suffoquant. Il était
difficile de se trouver une place a priori dans cet univers fait pour
Suzette toute seule. Elle ouvrit les fenêtres. En s’affalant de travers
dans un des énormes fauteuils qui bien qu’agglutinés autour d’une
minuscule tablette, meublaient presque tout le séjour, elle lança :
- Assieds-toi ou visite. Fais comme chez toi!
Suzette semblait ravie de mon étonnement et de mon embarras.
- Ok, répondis-je.
59 - C’est petit, mais c’est chez moi. Tu en auras vite fait le tour.
La maison de Suzette était effectivement petite mais, avec moins
d’encombrement, elle aurait pu être confortable. Outre les volumineux
fauteuils installés dans un coin du séjour, une table à manger coincée
entre ses six chaises ainsi qu’un meuble living attenant et quelques
tables et guéridons complétaient l’ensemble. Sur chacun, un napperon
en crochet de couleur toujours rouge se déclinait en tailles variables.
Pour ne point déplaire à Suzette, je fis un petit tour des autres pièces
dont la décoration me confirma le même goût pour le clinquant, la
surabondance et le volumineux. Lorsque c’était petit, il en fallait
beaucoup. Lorsque c’était gros, il fallait que ce fut très volumineux
Un autre aspect de cet intérieur me frappa également : malgré la
profusion d’objets et de bibelots, il était parfaitement propre.
Après un court instant, j’étais de nouveau planté au beau milieu du
seul espace non encombré du séjour.
- C’est sympa, n’est-ce pas ? avait-elle demandé.
- Ouais, ce n’est pas tout à fait mes goûts, mais je dois
reconnaître que c’est sympa.
- Tu pourras y apporter une partie de tes affaires, mais pas trop.
Quand elle parla, ses lèvres se pincèrent d’une manière tout à fait
singulière qui lui fit apparaître une petite fossette au menton.
Bien que d’un goût spécial, l’intérieur de cette maison me plaisait. Je
m’y plaisais. Contre toute attente et de façon magique, j‘avais soudain
été séduit. En me remémorant sa case, c’était comme si elle
m’indiquait dans une exubérance de détails que tout était possible
pour peu que je le souhaite vraiment. Je souris à une pensée qui surgit
de nulle part : « la maison de Suzette, comme son cœur d’ailleurs,
peut accueillir la Terre entière. Et malgré la surabondance qui y règne,
chacun peut s’y sentir à l’aise ».

Je redescendis brutalement ici, dans le commissariat de la capitale.
Le merveilleux univers de Suzette comportait maintenant une
déchirure béante, inesthétique et effrayante. Un pont lugubre et froid
d’incompréhension, où se mêlaient flaque de sang dans l’unique zone
dégagée du séjour, suspicions, policiers et interrogatoires, liait ces
deux espaces si diamétralement opposés. Sussu n’a pas pu laisser la
maison ainsi sans une véritable raison. Il existe une explication, c’est
sûr. Suzette doit venir ici afin de la leur fournir parce que moi je n’y
comprends rien. Suis-je bête : elle ne pourra pas venir ici car elle ne
sait pas que j’y suis! Peut-être que de son côté, elle est inquiète de ma
60 disparition. Elle demandera à Gustavio, lui qui m’a vu partir dans la
voiture de police. Peut-être cherche-t-elle à me joindre. Mon portable!
Et puis merde, j’ai oublié de prendre mon portable en partant! Ça a été
trop vite. Pourtant, je n’ai pas paniqué, j’ai attrapé machinalement
mon portefeuille comme un vieux réflexe qui me reste de ma vie
parisienne avant de le fourrer dans la poche de mon jeans. J’ai tiré la
porte comme d’habitude, sans emporter les clés. Tout le monde se
connaît à Grand-Plage. On laisse souvent les portes ouvertes lorsqu’on
pense revenir très vite. J’étais inquiet mais parfaitement calme,
lorsqu’ils m’ont demandé de ne toucher à rien, alors que je
m’apprétais à prendre ma voiture. Et puis, tout ce sang sur le siège et
le volant, est-ce le tien ma Suzette ?
Bien sûr que « seuls importent les faits » comme ce jeune officier de
police aimait à le répéter. Je ne devrais pas utiliser le mot « aimer » à
ce sujet mais ce flic y prenait un tel plaisir à répéter qu’il lui fallait des
faits et uniquement des faits! Visiblement mes états d’âme, mon
angoisse alors incontrôlable, mes interrogations sans réponses ne
l’intéressaient pas. Ah, oui : les faits et uniquement les faits.
J’avais rêvé d’être noir, beau et intelligent…
Je me retrouvais face à ce policier dans la plus misérable des
postures qui m’explosa brusquement en pleine tête : j’étais le principal
suspect d’un abominable crime sans cadavre.

- A ce moment, aviez-vous conscience d’être impliqué ou non
dans la disparition de Suzette, voire dans son possible
meurtre? s’inquiéta le docteur.
- Dès que je me suis trouvé devant la flaque de sang, j’ai
commencé à avoir des confusions de pensée. De grands doutes
sur tout, y compris sur moi-même, m’envahissaient. Cette
terrible absence d’indices laissait la porte ouverte à toutes les
suppositions. A l’époque, mon état intérieur n’était que
confusion et ignorance des évènements qui me submergeaient.
- Comment cela ?
- Oui. Quels évènements s’étaient-ils produits alors que je
dormais ? Je n’en avais aucune vision cohérente. Je ne pouvais
qu’échafauder des scénarii tous plus absurdes les uns que les
autres. En dominante, cette impression de ne pouvoir me
réveiller d’un terrible cauchemar était la plus forte. Vous est-il
arrivé de considérer un instant votre réalité comme
complètement déraisonnable ?
61 - Peut-être, mais certainement pas à ce point-là!
- Lorsque vous dormez réellement, vous est-il arrivé de ne
pouvoir vous réveiller ? De pester désespérément sans parvenir
à sortir de votre état de rêve ?
- Sans doute. Lors de mon adolescence, je faisais en effet ce
type de rêves. Mais ces rêves-là s’expliquent.
- Peu importe. Le fait est que lorsque vous vous sentez
prisonnier d’une réalité qui vous insupporte, vous n’attendez
qu’une chose : vous réveiller brusquement hors de celle-ci.
- Mais n’y avait-il pas en vous-même, les moindres éléments à
décharge ?
- Certes. Mais je ne parvenais à m’y accrocher. Durant le peu de
fois où effectivement j’y ai fait référence, ils n’ont pas résisté à
l’absurdité de la situation et à ma peur de perdre Suzette.
Parallèlement, je crois que j’avais perdu confiance en mes propres
repères. Durant ce court laps de temps, j’avais atteint un tel état de
désespérance que l’on pouvait obtenir de moi n’importe quel aveu.
Mes échanges avec la police avaient d’abord été très courtois puis, au
fur et à mesure des interrogatoires, la pression avait été mise et les
doutes s’étaient profondément installés en moi. Je ne sais comment
cela peut se produire mais j’en étais arrivé à imaginer l’impensable et
même, avec moult détails, à y croire vraiment. En moi, la peur
grandissait. Cette peur qui vous fait vous recroqueviller sur
vousmême était là, sournoise, vicieuse. Elle était en moi, occupant toute la
place, m’arrachant Suzette.

Avec le recul, je constatai qu’au-delà de ma propre quête
identitaire, j’avais peu à peu aspiré à connaître la Guadeloupe, à vivre
à son rythme, à m’identifier comme un de ses enfants, à me fondre en
elle. Ce n’était pas la Guadeloupe des cartes postales, encore moins
celle que j’avais expérimentée en arrivant ici, qui m’avait réellement
ému, mais bien au contraire la Guadeloupe dans ses différences, la
diversité de ses paysages, la multiplicité de sa population, son histoire,
son authenticité, son âme… De moi-même, en allant par les sentes au
devant d’elle, puis par l’amour d’une femme, d’une Guadeloupéenne,
j’avais appris à la connaître, à l’aimer. Quel étrange plénitude que
celle d’être accueilli voire aimé par des gens d’une extrême bonté,
d’une humanité toujours exprimée bien que leur histoire soit si
douloureuse, si récente, si présente encore. Pour l’occidental, accepter
de s’en laisser imprégner jusqu’à partager leur vision du monde sans
62 jamais leur imposer la sienne, constitue une autre paire de manches.
Parce que mon cœur était comblé, je n’en percevais que sa beauté
jusqu’à la ressentir mienne. J’aimais cette Terre, j’aimais ce peuple,
j’aimais Suzette.
Mais cela n’avait visiblement pas suffi, qu’il faille en plus l’aimer
de façon inconditionnelle, qu’il faille l’aimer malgré tout. Fallait-il
que ma quête identitaire et mon ancrage s’appuient sur la découverte
sinon sur la refonte pleine et totale de mes propres repères ? Fallait-il
que je fasse mienne cette terre en acceptant aussi d’y souffrir ? Se
pourrait-il que dans tout processus d’appropriation d’une nouvelle
acception de soi, il y ait une part d’inéluctable scarification ? Quelle
que soit notre démarche, nous inscrivons-nous toujours par un rituel
singulier de libation de lait ou de sang dans l’expression transcendante
de notre humanité ? Je souhaitais être noir et parce que ce souhait se
formulait tardivement après ma venue sur Terre, j’allais
irrémédiablement en payer le prix… Pour l’heure, à ce stade de mon
aventure, j’allais au-devant des pires tribulations.

Préférant ne pas lui dévoiler dans l’immédiat de tels états d’âme,
ou craignant peut-être de me laisser emporter par de trop
passionnantes digressions, je ne partageai pas ces réflexions avec mon
interlocuteur.
63
L’absence d’indices

J’avais fini ma déposition. Ayant récupéré la feuille de
l’imprimante, le policier s’était levé et l’avait parcourue des yeux.
Alors moi aussi, je me suis levé pensant que tout était fini et que je
pouvais retourner chez moi. Mais comme j’étais venu au commissariat
quelques instants plus tôt avec ses collègues et que sur leur conseil
j’étais monté dans leur véhicule de service, je me suis retrouvé bloqué,
sans voiture. A peu près certain qu’ils n’accepteraient pas de me
ramener à la Cour Tiban, je demandai au jeune policier l’autorisation
de téléphoner pour qu’on vienne me chercher. Bien qu’impatient, je
l’ai regardé, intrigué par son embarras. En guise de réponse, il m’a
simplement dit d’attendre avant de signer la déposition car il lui fallait
d’abord la montrer à son supérieur afin de vérifier si la déposition
avait été correctement établie.
Parce que je le regardais d’un air surpris, il s’excusa en prétextant
qu’il n’avait pas l’habitude, qu’il n’était que stagiaire et que c’était sa
première déposition, qu’il préférait la montrer à un supérieur mais que
c’était juste pour la forme, qu’il avait bien noté tout ce que je lui avait
indiqué, que je pouvais me rasseoir, qu’il reviendrait le plus vite
possible pour la signature. Je fronçai les sourcils en essayant de
comprendre ce qui clochait dans son attitude. L’agent de police,
effectivement très jeune, avait parlé de façon précipitée. Cependant,
je ne voyais pas en quoi ce que je venais de lui dicter nécessitait une
vérification. Bien qu’ayant senti monter une certaine tension entre
nous, j’avais continué de lui énoncer les faits tels que je les avais
perçus. Qu’est-ce qu’on leur apprend dans leur école de police ?
« Ah bon, il vous faut vérifier », avais-je dit en me rassoyant. Devant
mon léger agacement et ma lassitude, le jeune policier m’assura de
nouveau qu’il reviendrait très vite, que ce ne serait pas très long. Il se
dirigea vers le couloir en m’adressant à plusieurs reprises un sourire
pincé qui se voulait réconfortant.

J’attendis seul dans la pièce. Autour de moi, le mobilier métallique
de bureau m’arracha un frisson. Je me mis à en examiner les détails
qui s’inscrivaient rapidement en moi. Cela me surpris mais sans plus,
tout comme le frisson précédent. L’attente s’éternisait. Etrangement,
65 plus j’attendais, plus je perdais de mon assurance. Ce devait être la
fatigue, à moins que ce ne fût le cadre impersonnel de cette pièce.
Assis sur cette chaise inconfortable, mon corps fatigué se tassait, mes
jambes s’engourdissaient. Je poussai un profond soupir sans changer
de position, sans me lever, absolument las. Pourtant je n’avais qu’une
envie : fuir au plus vite ce lieu inhospitalier. Hôtel de police! Tiens,
cette expression était devenue désuète! « Tu t’attendais à quoi ? » me
dis-je en souriant. Un commissariat de police voit passer toutes sortes
de gens : des plaignants, des accusateurs, des victimes, et sans aucun
doute des criminels.
Ce mot avait jailli de ma pensée comme s’il n’attendait que cela pour
me confondre, comme s’il m’avait épargné trop longtemps une
brutalité incontournable. J’en frissonnai à nouveau. Pourquoi
l’évocation des mots « suspect » ou « criminel » me déstabilisait-elle
autant ? Je n’avais rien à me reprocher. J’étais venu simplement de
moi-même faire une déposition. Si je n’avais pas été consentant pour
suivre les flics, m’auraient-ils amené de force ? Pourquoi alors
révisaije mon attitude ? Je n’aurais pas dû appeler les flics. J’aurais dû
appeler Gustavio ou Manman Madé. Non, l’heure était trop tardive
pour Madé. Vu son âge, il ne s’agissait pas de l’inquiéter. Oui, j’aurais
dû appeler Gustavio, pas les flics. Ouais, à la Cour Tiban, on se
prévient d’abord avant d’appeler les flics. Ouais, j’ai paniqué à la vue
du sang sur le lino. Et puis je ne pouvais pas prévoir. Ma colère contre
Gustavio s’était estompée pour un temps, mais j’en gardais toutefois
un profond ressentiment. J’avais l’impression d’avoir été trahi. Je
savais qu’il avait observé toute la scène depuis chez lui, derrière les
clayettes de sa chambre qui donnent sur l’entrée et le centre de la Cour
Tiban. A plusieurs reprises, j’avais regardé dans sa direction dans
l’espoir qu’il sorte. Gustavio savait que je ne connaissais pas leur
manière de gérer les problèmes ici, mais tout de même, il s’agissait de
sa sœur, en tout cas d’un événement grave qui se passait chez elle! Ce
faux aurait pu venir voir, ne serait-ce que par curiosité. Pour un autre
que moi, il serait venu, aurait cherché à comprendre, à expliquer, à
accompagner, à témoigner. Alors pourquoi n’était-il pas intervenu
lorsqu’il m’avait vu ? Je sais bien qu’il m’avait vu entre les persiennes
de sa chambre alors que je m’en allais avec les policiers. Nous
habitons le même quartier, nous sommes comme des frères… Que
diable! Bah! Le bonhomme a dû avoir peur. De la police ? De moi ?
D’une situation compromettante ? Ouais, d’une sale affaire! Gustavio
n’est pas un gars à avoir peur de quoi ou de qui que ce soit.
66 Cependant, il ne se salit les mains que si cela peut faire avancer ses
affaires. C’est un pragmatique, tout comme Carlo! Enfin avec un peu
moins d’assurance, peut-être. Alors pourquoi lui en voulais-je autant ?
Carlo, mon ami blanc, celui qui m’avait dit de faire gaffe à ces gens-là
tout en étant lui-même marié à une femme noire… A ne rien y
comprendre. Bah, il y a des cons dans toutes les races!

Agacé du peu de considération dont j’étais l’objet depuis un temps
qui paraissait s’éterniser, je me levai et jetai un coup d’œil dans le
couloir. Il était désert! Je retournai à ma chaise et, paradoxalement,
une sensation sécurisante m’envahit. J’oubliai le pétrin dans lequel je
m’étais fourré parce que, c’était sûr maintenant, j’étais au milieu
d’une sale affaire dont je ne m’en sortirais pas facilement. Que ce qui
doit arriver arrive! Il n’y a plus qu’à attendre puis encore à attendre.
Reprenant le cours de ma réflexion, j’allongeai les jambes. Gustavio,
Carlo : des cons d’arrivistes… Lorsque je fus totalement détendu, je
perçus des pas dans le couloir. Je me redressai aussitôt, m’arrangeai
les cheveux et le col de ma chemise. Les pas venaient vers ici. C’est
curieux, lorsque l’on se sent en péril, comme on cherche à être
conforme à une image de soi ou plutôt à l’image que l’autre peut avoir
de soi…
- Ce n’est pas bon pour vous du tout, avait déclaré de façon
mielleuse un deuxième officier de police venu remplacer celui
de la déposition.
Le nouveau venu tournait sans arrêt autour de mon siège.
- Quel est le problème ? demandai-je en me redressant encore
un peu plus.
L’homme était beaucoup plus âgé, pas loin de la retraite peut-être,
obèse au point que les boutons de sa chemise de service semblaient
toujours sur le point d’exploser. Constatant que mon regard s’y posait,
il resta un moment silencieux, puis rajusta grossièrement sa chemise
en la fourrant tant bien que mal à l’intérieur de son pantalon, sans
cesser de marcher. Ses pas lents, lourds et un peu traînants d’un côté,
faisaient résonner le moindre bruit extérieur à la pièce. Ayant d’abord
fait mine d’ignorer ma question, comme pour laisser monter mon
stress ou pour bien faire comprendre qu’ici c’est lui qui posait les
questions, l’inquisiteur poursuivit enfin :
- Un problème ? Vous voulez dire un paquet de problèmes ?
Tous ces non-dits m’agaçaient :
67