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Les Confessions d'un commis-voyageur - Précédées d'une physiologie

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232 pages

Que de jeunes gens, illusionnés sur le mot voyage, se précipitent dans cette carrière épineuse ! leur imagination, jeune et ardente, se crée une existence de délices et de bonheur ; c’est pour eux un nuage doré qui se meut dans l’espace, c’est un phare que le matelot croit voir au loin lorsque ce n’est qu’un feu du ciel qui se joue à la surface de la mer.

Cette idée de s’échapper du magasin, de secouer la poussière de la boutique ou de l’atelier, d’aller respirer le grand air, fait battre leur coeur ; parcourir des villes, des régions inconnues, changer de climat, faire le tour du monde, agite et bouleverse leur cerveau ; c’est un désir qui les brûle, qui les entraîne, ils partent.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Paul Viator

Les Confessions d'un commis-voyageur

Précédées d'une physiologie

AVANT-PROPOS

O vous, lecteurs, en apercevant ce titre : Confessions d’un Commis-Voyageur, n’allez pas croire qu’à l’instar de celles de J.J. Rousseau, vous pourrez y trouver quelques belles idées de philosophie ; non certes ; entre le philosophe et le voyageur la distance est grande : l’un cherche la sagesse, l’autre s’en détourne toujours.

 

Ne croyez pas non plus qu’à titre de voyageur, il va énumérer toutes les beautés de chaque ville où il est passé ; il n’est pas comme le touriste, qui, l’album dans les mains, crayonne quelques sites pittoresques, ou prend note des coiffures et des costumes bizarres qui s’offrent à sa vue ; comme lui, il ne se se promène pas sentimentalement dans les profondes vallées ou Sur le sommet des montagnes, en s’extasiant devant les charmes de la nature.

 

Le commis-voyageur, aujourd’hui dans une ville, demain dans une autre, c’est l’oiseau de passage qui vole de clocher en clocher ; il vous dira plutôt, en fait de curiosités d’une ville, quels sont les magasins qui en renferment de plus jolies (je veux parler du beau, sexe) ; mieux qu’un touriste, il vous dira naïvement le caractère de chaque habitant ; il pénètre partout, chez le bourgeois comme chez le manant, dans les magasins les plus somptueux comme dans les brasseries les plus obscures.

 

Il courtise aussi habilement la grande dame que la simple ouvrière ; pour la première, il possède un répertoire admirable qui la charme et l’étourdit ; pour l’autre, il invente mille promesses, il fait entrevoir de magnifiques cadeaux, il pousse quelquefois son langage perfide jusqu’à lui dire qu’il l’emmènera à Paris.

 

Son amour est de quelques minutes, aujourd’hui un œil noir, demain un œil bleu d’azur ; à Marseille comme à Berlin, il sait se faire aimer ; c’est un papillon léger qui, voltigeant de fleur en fleur, plaît à toutes et leur prodigue tour à tour ses volages baisers.

 

Mais, direz-vous, comment peut-on si facilement accorder une faveur à cet être si volage ? Le commis-voyageur n’a-t-il pas quelquefois la diligence, où il passe de si longues nuits près d’un ange terrestre ? N’a-t-il pas pour lui mille petits soins, son manteau, son amabilité, son langage, fardé ? N’a-t-il pas le cahot de la voiture, le bruit des chevaux galopants, qui étouffent tout, et la douce résistance et les soupirs ?

 

Se présente-l-il dans un magasin, fait-il voir ses échantillons, il sait toujours adroitement glisser à la jeune fille un billet doux rempli de phrases mielleuses qui charment et agitent la provinciale.

 

Puis cette charmante créature, avec sa frêle imagination, se dit souvent : Je puis aimer cet oiseau de passage, car demain il s’envolera, et avec lui s’envolera aussi le bruit de ma faute.

 

Être commis-voyageur, est-ce vivre ? C’est une question difficile à résoudre : pour les uns c’est une mort ; pour les autres c’est un paradis.

 

Combien de voyageurs ne regrettent-ils pas leur toit paternel, leur lit moelleux, leur sommeil quotidien, leur bal Mabile où ils roucoulent un tendre amour ? Ne regrettent-ils pas leur cher Paris, quand ils sont encaissés dans ces maudites diligences, exposés à la poussière, à la chaleur, au froid ; lorsqu’ils sont en compagnie de nourrices, de gros et puants paysans ? Ne regrettent-ils pas leur cuisine bourgeoise, lorsqu’ils ont à digérer ces mets plus ou moins hygiéniques que leur administrent les maîtres d’hôtel ? Que de. soupirs ne poussent-ils pas vers leur terre natale !

 

Mais, d’un autre côté, quelle joie ! quelle pleine liberté ! On est loin de l’œil paternel ; on n’a pas à subir la mauvaise humeur d’un patron ; on se lève, on se couche quand on veut ; point de chaînes d’esclavage, point de reproches importuns ; on n’est pas du matin au soir, la plume à la main, à chiffrer son journal et son grand livre ; on n’a pas à déplier et à replier ces étoffes qu’une dame capricieuse vous demande et vous laisse ; on n’a pas celte vie monotone, cette vie de machine qui se meut journellement. Pour le voyageur, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

 

Cette existence de peines, d’ennuis, de fatigues, est mêlée de joie, de plaisirs et d’émotions... Et que faut-il pour vivre, si ce n’est ce mélange, cette couronne composée de ronces et de roses ?

 

Voyez-le un beau dimanche à Kell (petit village allemand près de Strasbourg), avec une charmante Alsacienne, faisant couler le bon vin du Rhin, chantant, valsant, oubliant ainsi son bal Mabile, les fatigues et les toitures de la diligence ; puis, dans les bras de cette jeune fille, oublier aussi qu’il est exilé loin de sa famille.

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UN APERÇUS SUR LES COMMIS-VOYAGEURS

On a déjà fait, sur le commis-voyageur, une Physiologie ; je n’en dirai ni bien ni mal, je passerai sous silence mon avis à ce sujet ; seulement je prendrai la liberté de donner un aperçu, une légère esquisse de cette utile et intéressante variété de l’espèce humaine ; je ferai en sorte de dépeindre le plus impartialement possible les qualités et les défauts qui caractérisent généralement les commis-voyageurs.

Il existe parmi eux des différences notables, qui permettent d’établir la classification suivante : le Novice, le Pilier de Café, le Lion, le Véritable Type.

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LE NOVICE

Que de jeunes gens, illusionnés sur le mot voyage, se précipitent dans cette carrière épineuse ! leur imagination, jeune et ardente, se crée une existence de délices et de bonheur ; c’est pour eux un nuage doré qui se meut dans l’espace, c’est un phare que le matelot croit voir au loin lorsque ce n’est qu’un feu du ciel qui se joue à la surface de la mer.

Cette idée de s’échapper du magasin, de secouer la poussière de la boutique ou de l’atelier, d’aller respirer le grand air, fait battre leur coeur ; parcourir des villes, des régions inconnues, changer de climat, faire le tour du monde, agite et bouleverse leur cerveau ; c’est un désir qui les brûle, qui les entraîne, ils partent.

La diligence roule, et notre commis-voyageur novice va débuter.

Le voilà donc à l’œuvre : voyez-le marcher en réfléchissant ; il arrange tranquilment dans sa tête le discours qu’il doit tenir, la phrase par laquelle il doit commencer ; il se creuse le cerveau et se frotte le front. Il passe dix fois devant le magasin où il doit se présenter, il tremble, il hésite, il doute, il maudit déjà son pénible métier, il voudrait reprendre la diligence. Enfin, faisant un effort héroïque, il entre, mais il a oublié ce qu’il doit dire, il balbutie, il rougit, il pâlit tour à tour, il est près de se trouver mal ; ses phrases sont tellement entrecoupées, inintelligibles, qu’on lui demande ce qu’il désire. Mais on finit par le comprendre, en y mettant de la complaisance : quelquefois on le congédie sans façon ; quelquefois, touché de sa jeunesse, de sa timidité, on l’encourage en lui donnant commission.

C’est le premier pas, le saut le plus périlleux, c’est le fossé le plus large qu’il ait à franchir : le plus fort est fait. Insensiblement, il prend de l’élan, de l’aplomb, de la hardiesse ; il se perfectionne, il s’étudie, il étudie les autres, et il finit, s’il a de l’intelligence, par trouver la pierre philosophale du commis-voyageur, c’est-à-dire le secret, le moyen de fasciner son monde.

Pour lui, le sommeil est inconnu : de grand matin il s’élance de son lit et se précipite aux affaires ; il est d’une ardeur et d’une activité admirables, c’est un feu roulant ; le vif désir d’acquérir de la gloire le préoccupe entièrement ; il ne connaît pas encore les loisirs du café, il ignore encore les frivoles distractions du voyageur, il n’a pas encore subi leur funeste contact. C’est un modèle d’innocence et de conduite. Quel beau début ! dira-t-on, quelle marche triomphale ! que de succès obtenus ! que de félicitations il va recevoir !

Hélas ! notre novice, malgré lui, malgré la force de son caractère, en dépit des plus louables résolutions, voit bientôt se refroidir son ardeur. Chaque jour, chaque minute, il rencontre d’autres commis-voyageurs ; il se lie avec eux, il rit avec eux, il dîne à leurs côtés, il les voit, il les touche, il les suit, et il finit par faire ce qu’ils font ; il se laisse entraîner par le courant, et alors se termine son glorieux et innocent noviciat.

Certes, les maisons de commerce auraient à se réjouir si le voyageur pouvait se conserver à son état de novice, ce serait pour eux un trésor précieux ; mais trop souvent ces maisons ne savent pas les seconder, c’est une valeur qu’elles ne savent ni apprécier, ni bien payer, c’est une perle qu’elles laissent se ternir dans leurs mains.

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LE PILIER DE CAFÉ

Généralement le commis-voyageur qui, par son habileté, a su acquérir promptement une grande célébrité en affaires, veut agir comme les grands conquérants, se reposer sur ses lauriers ; le café devient son temple, son Panthéon, c’est sa résidence éternelle, c’est là qu’il savoure l’existence au milieu des nuages de tabac, des jeux de cartes, des demi-tasses et des petits verres... Il est au café ce que le lierre est au chêne, c’est la plante qui s’entrelace, qui s’attache aux branches, qui ne vit que parce que l’arbre vit... Enfin ce n’est plus un commis-voyageur, il a subi une métamorphose complète, là baguette magique l’a frappé... c’est un pilier de café.

Neuf heures du matin sonnent, et notre commis-voyageur est encore dans les bras de Morphée ; il secoue le sommeil, il s’habille, et d’un pas nonchalant, il se dirige vers le café ; il y va pour prendre son absinthe, fumer le cigare, choses indispensables pour lui ouvrir l’appétit.

L’heure du déjeuner arrive ; il mange bien, boit de même, et retourne de nouveau dans son séjour bien-aimé, pour prendre sa demi-tasse, jouer aux cartes ou au billard, le tout pour faciliter et accélérer sa pénible digestion.

Le temps passe, et midi est arrivé... il jette un coup d’œil nonchalant vers le ciel : le temps est sombre, la pluie commence à tomber, le pavé est glissant... il vous dira naïvement que le temps n’est pas propice aux affaires, que se présenter la pluie sur le dos serait porter un grave préjudice aux commissions, et que généralement le mauvais temps dispose mal le négociant de province. Si le ciel est sans nuages, si le soleil est brillant, Il s’informera près du garçon s’il y a marché dans ville... Jour de marché ! dira-t-il, impossible de s’occuper, jour néfaste ! Allez donc faire Vos offres dé service lorsque tout le monde est plongé dans de graves occupations, lorsque les magasins sont encombrés !