Les Consolations de la France, par M. F. Ponchon

De
Publié par

Fantin (Paris). 1818. In-8° , LXXXVIII-375 p., musique.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : jeudi 1 janvier 1818
Lecture(s) : 9
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 464
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES
CONSOLATIONS
DE
LA FRANCE.
LYON, IMPRIMERIE DE BALLANCHE.
LES
CONSOLATIONS
DE
LA FRANCE,
PAR M. F. PONCHON.
Utque ferant aequos et coelum et terra calores.
OVID. Métam. liv
TOME PREMIER.
A PARIS,
CHEZ FANTIN ET COMPAGNIE, LIBRAIRES,
QUAI MALAQUAIS , N.° 3;
ET CHEZ DELAUNAY, AU PALAIS ROYAL,
1818.
PRÉFACE.
LE genre est en vain décrié, en vain
chaque auteur un peu soi-même prétend
s'en affranchir, tous inclinent la tête
sous le joug, tous font des Préfaces ;
quelquefois , il est vrai, sous le titre
d'Avant-Propos, de Discours prélimi-
naire, d'Introduction ; mais tout cela n'est
que Préface; et, ce qui n'est pas moins
singulier, presque toutes trouvent des
lecteurs. Quelle contradiction ! quelle
bizarrerie ! Ne seroit - ce point que la
chose est bonne en elle-même ? Je le
penserois. Sans doute on peut en abuser;
on peut être orgueilleux, rampant, insi-
pide dans une Préface comme par-tout
ailleurs ; mais ce n'est point la faute
du genre : du reste, quel si grand mal
en résulte-t-il? Sur le frontispice, un
lecteur éclairé juge de l'ouvrage, et le
I
ij PRÉFACE.
met de côté, sans perdre plus de temps
à le parcourir ; ce qui est un assez bel
avantage. Mais aussi, l'on peut s'y mon-
trer rassuré avec bienséance, défiant
sans pusillanimité ; l'on peut y causer
naïvement avec son lecteur, lui faire
part de ses pensées inspiratrices, de ses
doutes, de ses intentions ; et si l'on y
montre de bonnes vues, de la prudence,
de la raison, tout lecteur prudent, rai-
sonnable, de son côté, ne se sentira-t-il
pas prévenu en faveur de l'écrit qu'elle
précède, et par-là plus circonspect à en
juger les aperçus nouveaux ou hardis,
moins ardent à en relever les endroits
foibles, moins passionné à en censurer
les erreurs; c'est-à-dire, n'en sera-t-il pas
plus équitable dans la dispense du blâme
et de la louange ? Une Préface peut donc
être considérée comme un plaidoyer où
l'auteur, à l'exemple d'un homme qui,
traduit devant un tribunal, instruiroit
lui-même son affaire, réclameroit l'atten-
tion, l'impartialité de ses juges, et où le
PRÉFACE. iij
lecteur, semblable à un magistrat, pui-
seroit des lumières pour fixer avec plus
de sagesse son opinion sur la cause qui
lui seroit soumise. Le lecteur et l'auteur
trouvant un égal avantage à cette espèce
de formule, toute surannée qu'elle est,
puisque l'un jugera, l'autre sera jugé
avec plus de justice, pourquoi n'y point
recourir ? Je vais donc ingénument faire
une Préface.
Notre siècle, je le sais, n'est pas celui
de l'ingénuité : mon début déjà pourroit
bien paroître trop naïf; mais les habiles,
les détracteurs de ma manière, que je suis
sans l'avoir adoptée, sans l'avoir choisie
toutefois, viendroient-ils me demander
avec une feinte ingénuité, à leur tour,
si , en me déterminant à donner une
Préface, je pense y avoir évité tous les
défauts et réuni toutes les qualités que
j'ai signalés ? Sans m'arrêter à rappeler
ici ce que chacun sait, combien il existe
de points intermédiaires entre les ex-
trêmes , je passerai outre, en confiant
iv PRÉFACE.
aux lecteurs impartiaux, le soin de dé-
terminer jusqu'à quel degré seroit imper-
tinente une pareille question à l'égard
d'un homme qui certainement n'a pu
donner encore des preuves d'une extrême
sottise. Je dirai donc : Depuis que je
pense, j'ai vu ma patrie dans un état suc-
cessif de convulsion mortelle. Aux pre-
miers jours de ses calamités, quel qu'en
fût le déplorable excès, jugeant de ce
qui étoit par ce qui avoit été, je n'en-
trevoyois là qu'une de ces révolutions
vulgaires, dont les annales du monde
offrent de si nombreux exemples, et
auxquelles n'a échappé pas un empire.
Quelque grande ambition une fois satis-
faite ou déjouée , quelques changemens
frivoles, quelques mutations opérés dans
certaines lois, certaines moeurs ou cer-
taines coutumes , j'espérois l'ordre et
le repos. Notre chère France, me di-
sois-je , est voisine de ses premières
vertus, leurs souvenirs la poursuivent
encore ; elle y reviendra comme un fils
PRÉFACE. v
bien né, tourmenté par ses remords et
le profond sentiment de ses misères,
revient sous le toit paternel, d'où les
folles passions l'ont arraché pour un
temps. Cependant, à diverses époques,
quelques jours d'une légère tendance au
bien brilloient à peine , qu'aussitôt le
mal reparoissoit victorienx et presque
sans effort; il sembloit que nos champs
fussent devenus sa terre natale. Mes
alarmes prirent un caractère plus sérieux.
Alors l'homme colossal, qui depuis
a fait trembler l'Europe, apparut au mi-
lieu de nous. Je ne le tairai point, eh
pourquoi le tairois-je? je saluai son
aurore. L'ordre civil, moral et religieux
découloit de ses paroles et de ses ac-
tions ; j'applaudis à ses actions et à
ses paroles ; quelques réalités me firent
concevoir beaucoup d'espérances, et je
pensai, trop légèrement sans doute, voir
de nouveau le bien réduit en système.
J'en étois là, lorsque cet homme,
arrivé au suprême pouvoir, déploya tout
vj PRÉFACE.
son coeur. Le génie du mal y dominoit
encore. Des preuves multipliées en dé-
rivoient dans une triste progression.
Cependant, le désordre qu'il suscitoit
n'avoit plus ce caractère dégoûtant, ef-
froyable, qui tôt ou tard en devient le
remède ; on lui eût même trouvé comme
un air d'ordre ; car il le présidoit, le
dirigeoit, le lâchoit ou le retenoit à vo-
lonté. Nos autels n'étoient plus en butte
aux outrages ou à certains outrages de
l'impiété ; l'on ne prêchoit plus le crime
ou certains crimes à la génération nais-
sante ; l'ignorance , ou certaine igno-
rance , n'étoit plus un titre à la fa-
veur ; au contraire, une espèce de reli-
gion, de morale , de savoir, étoient
avoués et en honneur ; les beaux-arts
fleurissoient, et nos armées , triom-
phantes contre, tous les calculs de la
saine politique, soumettaient l'Europe
civilisée et aguerrie, avec plus d'aisance
et de rapidité que jamais Rome la Su-
perbe n'avoit dompté les nations igno-
PRÉFACE. vij
rantes et barbares qui l'entouroient.
En un mot, toutes les apparences du
bien étaient pour le mal, jusqu'à sa di-
gnité, son éclat et sa consistance (I).
(I) Comme mes intentions et mes espérances
sont, je le manifeste, de ne rebuter personne par
des assertions peu motivées, je vais répondre par
avance , à ceux qui certes ne manqueront pas de
me dire: « Où donc étoit tout ce mal dont vous
» faites tant de bruit? » tout ce mal, pour passer
sous silence, entre plusieurs autres griefs dont la
nomenclature seroit ici déplacée, et ces décrets
épouvantables du 17 ventôse an VIII et du 28
avril 1809, qui, à l'entière subversion de toute
morale, de toute nature, forçoient un père à se
constituer le dénonciateur de son fils ; et cette
éducation , à la fois arrogante , soldatesque ,
impie et sensuelle , contre laquelle devoit né-
cessairement échouer le reste des saines doc-
trines , je le montrerai, ce mal, dans la ten-
dance générale des institutions d'alors, qui consa-
croient tout ce qu'elles avoient de fort, de sérieux
et de pompe, au chef de l'Etat et au matériel de
la société, et ne sembloient s'occuper de l'homme
et de ses devoirs absolus, que d'une manière déri-
soire, et plutôt par une concession faite aux ames
foibles et pusillanimes, que par une déférence
viij PREFACE.
Cette fois, je tombai dans l'abattement;
la confiance, l'ivresse publiques redou-
bloient mes douleurs, et cette gloire,
dont la multitude s'énorgueillissoit, me
pénétroit de tristesse et d'épouvante.
Toutefois, remarquez-le bien, lec-
teurs , je ne prétends pas dire que la
cause de mes alarmes fût absolument
le maître dont nous relevions alors, les
hommes en ont eu d'aussi injustes , et
de plus injustes que lui ; mais bien en-
core de la déplorable époque où nous
arrivoit son pouvoir. Vingt ans de dé-
sordre avoient développé parmi nous
les germes les plus funestes ; au lieu de
travailler à les étouffer, il trouve plus
simple et plus sûr de les utiliser. Ne
rencontrant que peu de vertus, c'est
sur le vice qu'il édifie, c'est avec le vice
qu'il prétend cimenter son trône ; de
nécessaire pour les lois immuables et les droits
imprescriptibles. Or, je le demande, si j'accuse
vrai, et qui pourroit le nier? le mal ne dominoit-
il pas dans ce système, tout brillant qu'il parût.
PRÉFACE. IX
telle sorte, que tous les soins qu'il donne
à son pouvoir, il les donne à nos mal-
heureux penchans. Autant que puissance
humaine peut l'être, la sienne paroissoit
fixée : c'en était donc fait de toute vertu.
Oserai-je l'avouer, je craignois que sous
ce règne magique elle ne fût plus jugée
qu'un fruit inutile, et que la tradition
véritable ne s'en perdît.
Cependant, par une destinée non
moins surnaturelle que celle qui avoit
présidé à son éclatante apparition, le
héros du siècle tout-à-coup s'évanouit ;
j'en fus saisi d'étonnement : une puis-
sance dès long-temps chérie et vénérée
lui succéda ; je n'en avois point vu les
dépositaires, mais leurs droits m'étaient
connus ; l'histoire de leurs malheurs et
de leurs vertus formoit les plus ten-
dres comme les plus beaux souvenirs
de ma jeunesse ; je crus à cette fois les
dieux et la patrie sauvés.
Mais ce salut n'étoit point encore
aussi proche que je le supposois : fatigué
X PRÉFACE.
par un quart de siècle , de tentatives
infructueuses, ou plutôt d'une consé-
quence effroyable, moi, je le confesse,
quelques gothiques institutions à part,
épouvantail de cet âge et d'une réforme
nécessaire, j'eusse aimé à voir refleurir
les lois et les moeurs de nos pères ;
l'odeur d'antiquité qu'elles exhalent,
me sembloit suave et tout - à - fait
propre à les revêtir d'un respect , à
leur attirer une confiance que les peu-
ples modernes sur - tout n'accorderont
que bien difficilement à celles qu'ils ont
vu naître. Car c'est notamment de ces
choses qu'il est vrai de dire : Major è
longinquo reverentia. Quelques préjugés,
absolument préjugés , se fussent - ils
glissés dans cette restauration ? Hé
qu'importe ; il faut piper les hommes,
a dit le plus sage des légistes anciens ;
et volontiers j'eusse consenti à l'être :
le fanatisme de la raison est aussi fu-
neste qu'aucun autre. Mais la nation ne
partageoit pas mon vouloir ; ce n'était
PRÉFACE. xj
pas seulement de l'indifférence qu'elle
témoignoit pour les choses de jadis ,
c'était de l'effroi qui se peignoit sur sa
face, à la moindre apparence de l'ombre
même de ces choses.
Cette invincible horreur pour ce que
j'appelois le bien , et qui certes n'est
point le mal, étonna d'abord mon cou-
rage ; j'en fus bientôt à ne plus vouloir
espérer ; mais enfin , c'étoit de la patrie
qu'il s'agissoit; je me dis : Voyons donc
encore ce qu'elle veut cette mère déna-
turée , et mettant à part et ma propre
volonté et mon instinct même, je cher-
chai à scruter son coeur. Tous mes soins
ne firent pas , je dois l'avouer, que je
rencontrai rien d'aussi grand , d'aussi
noble, d'aussi libéral, pour m'exprimer
en langage moderne , que le principe
dont on veut nous dire qu'est rempli
le siècle ; ce que je trouvai n'était
ni l'amour de la patrie , ni l'amour
de la vertu, ni même l'amour de soi,
j'ose encore l'avancer ; mais bien un
xij PRÉFACE.
amour-propre insurmontable, une en-
vie démesurée de savoir, de connoître,
une inflexible roideur d'esprit contre
tout ce qui ne supporte pas l'analyse,
et, par une suite naturelle de cette aver-
sion extrême pour tout préjugé, une
forte tendance à classer comme telles les
choses de jadis les plus imposantes et
les plus vénérables (I).
Cette vue est effrayante , on en con-
viendra. Que faire avec de pareils élé-
mens ? Comment en obtenir la paix et
la prospérité d'un état ? Quant à moi t
(I) Il existe bien un autre motif de cet éloi-
gnement de la génération actuelle pour les idées
et les institutions d'autrefois, mais il est trop
sensible pour qu'il soit besoin de le rappeler.
D'ailleurs, les principes que la révolution a semés
parmi nous, sont tellement dans la nature du
coeur humain, usé, vieilli par le luxe, les arts
et la mollesse, que ne fussent-ils point appuyés
sur la propriété, ils auroient jeté encore d'assez
profondes racines, pour mériter toute l'attention
et tous les ménagemens du législateur.
PRÉFACE. xiij
je crus qu'il falloit opposer diamétra-
lement principes à principes, et détruire
de fond en comble, avant de songer à
rien édifier. Mais quelques mois tout au
plus d'observations suffirent pour me
faire revenir de cette décision peu sage.
Hantez les salons et les boudoirs, la
ville et les champs, les grands et les
petits, et prononcez. Persuader à tout
un peuple passionné, qu'il est dans
l'erreur, qu'il est coupable : qui oseroit
le tenter ? Qui jamais prétendra détruire
ce qu'on appelle les lumières du siècle?
L'imprimerie, le branle donné aux esprits
par une révolution presque universelle,
les relations multipliées et rapides que
le commerce et les guerres ont établies
entre tous les peuples du monde, l'usage,
la passion des journaux répandus sur
le globe, tout cela rend le mal ou
le principe existant indestructible.
Jadis, lorsque la civilisation n'étoit
que partielle , la conquête dont les
xiv PREFACE.
peuples corrompus étaient bientôt la
proie , venoit douloureusement retrem-
per les ames énervées, et arrêter par la
barbarie les progrès du luxe et de la
mollesse. Les moeurs , l'opinion , les
coutumes , tout étoit consumé par ce
torrent de feu. Aujourd'hui , la puis-
sance de civilisation triomphe de toute
autre puissance ; en deux années, deux
fois les neveux d'Attilaet de Geng-iskan
se précipitent sur nos riches contrées ,
les traversent en vainqueurs, et à peine
pourroit-on les suivre à la trace ; les
palais, les monumens des arts, obtien-
nent leur respect ; les jeux , les spec-
tacles précèdent, suivent et accompa-
gnent leur marche ; et deux fois ils s'en
retournent sans rien laisser parmi nous
de leur ancienne barbarie , et vaincus
par nos moeurs plus que nous n'avons
été soumis par leurs armes.
Un pareil coup-d'oeil a quelque chose
d'imposant, je pense, et avant que de
ne vouloir point espérer de ses consé-
PRÉFACE. XV
quences, le philosophe (I) doit y songer
à plus d'une fois. Toujours ne sauroit-
il faire autrement que d'en conclure l'im-
possibilité de toute marche rétrograde.
Il est bien vrai que ce ne seroit point
rétrograder, que ce ne seroit point perdre
en civilisation, que de revenir à certains
principes nécessaires, injustement mé-
prisés ou méconnus ; mais ce seroit le
faire dans l'esprit du siècle, que d'y
revenir par les mêmes voies qu'il par-
courut pour s'en éloigner ; et je tiens
pour certain qu'il s'en défendroit. La
bonne foi même est forcée de convenir
qu'en partie il seroit excusable. Des se-
(I) Vainement des génies funestes l'ont fait
proscrire en se l'attribuant. Philosophe ! Qu'il
est beau, qu'il est aimable ce nom , amant de
la sagesse ! D'ailleurs Platon , Marc-Aurèle,
Loke, Bossuet, Fénelon, ne l'ont-ils pas fixé à
jamais ! Je le déclare donc, dans le courant de
cet ouvrage, c'est seulement par le mot sophiste
que je désignerai les esprits audacieux et sans
mesure.
xij PREFACE.
cousses violentes et prolongées l'ont
transporté à de grandes distances des
lieux qu'il occupoit, un mouvement
partant du centre l'a subitement poussé
à l'extrémité des rayons ; son horizon
n'est donc plus le même ; les plaines ,
les montagnes, les fleuves, les positions
diverses qui l'entourent , ne peuvent
donc plus se réfléchir dans ses yeux
de la même manière qu'elles faisoient
naguères ; et ceux qui prétendraient lui
faire reconnoître l'existence de ces objets
par des définitions semblables à celles
qu'on lui en donnoit avant leurs muta-
tions , par rapport à lui, seroient aussi
injustes que seroient impies et extra-
vagans ceux qui en nieroient l'existence.
C'est donc seulement en se plaçant
sur la même ligne , que le siècle , en
voyant avec ses yeux , en sentant avec
son coeur, que l'on parviendra à s'en
faire écouter et croire, et qu'il sera lé-
gitime d'y prétendre. Car le coeur de
l'homme peut être considéré comme
PRÉFACE. xvij
l'organe du goût des choses intellec-
tuelles; c'est lui qui les rend douces ou
amères , aimables ou repoussantes ; et
par la même raison que le fameux brouet,
si succulent pour les palais spartiates,
ne seroit guère savoureux pour des
bouches parisiennes, de même, maintes
propositions, selon le coeur d'un Eu-
ropéen au seizième siècle, peuvent fort
bien ne l'être plus au dix-neuvième.
Mais ce qui étoit vrai, va-t-on dire,
ne l'est-il pas toujours , et l'ajuster se-
lon le goût et le caprice des hommes,
n'est-ce point le dénaturer et le changer
en erreur? Sans doute il en seroit ainsi
de toute vérité absolue ; mais combien
en est-il de telles qui circulent dans le
monde ? Fort heureusement, les sociétés
humaines ne sont pas des monumens
si difficiles à ériger , qu'ils ne doivent
être composés que de pareils matériaux ;
quelques-uns de la sorte, tout au plus,
suffisent pour les consolider ; les autres
peuvent être, ce qu'ils sont en effet, d'une
xviij PRÉFACE.
nature bien inférieure, des vérités rela-
tives, des apparences, des approxima-
tions de vérité, si je puis ainsi parler,
des préjugés enfin. Ce n'est point à dire
que j'induise de là qu'il soit permis de
mépriser ces choses, et de les livrer aux
vaines disputes de la multitude ; au con-
traire , défendons - les pied à pied en
ce qu'elles ont de bon et d'utile ; mais
si nous apercevons entre elles et les es-
prits une trop grande divergence, n'exi-
geons pas que les esprits fassent tous
les frais : pour faciliter leur rapproche-
ment mutuel, inclinons aussi les choses
vers les esprits , sans craindre d'être
sacriléges.
Car ces choses ou les préjugés ne sont
point la vérité elle-même, elles ne sont,
que l'on y réfléchisse, que le costume,
que l'enveloppe, pour ainsi dire, dont
on a revêtu, afin de les rendre plus
sensibles, des vérités trop abstraites. Si
le fond en est souvent positif, la forme
presque toujours , en est indéterminée.
PRÉFACE. xiï
Les coeurs deviennent-ils tellement af-
finés , comme le diroit Montaigne, que
ces accoutremens blessent leur délica-
tesse ? simplifiez, taillez, tranchez, faut-
il plus encore? déchirez le voile, et
montrez la vérité à nu. Si les brouillards
fertilisent la terre à certaines époques
de l'année, à certaines autres, ils peu-
vent nuire à ses productions.
Ne craignez rien de cette épreuve ; il
n'est pas une seule vérité qui n'y résiste,
et il est beaucoup de préjugés même
dont elle feroit ressortir le but et la sar
gesse, si loin qu'elle seroit de les anéantir.
Je prévois bien que certains esprits
sévères, comme le sont en général les
plus justes et les plus droits , souriront
de pitié à ces prétentions de la foule
aux vives lumières. A quoi bon, diront-
ils, éclairer qui ne peut voir? Vaut-il la
peine de remuer ciel et terre pour avan-
cer d'un cran dans une carrière où il
restera toujours l'infini à parcourir ?
Mais après cette épigramme trop bien
XX PREFACE.
fondée, les esprits justes et droits se
rendront aux voeux de la multitude ,
parce qu'ils savent combien elle est vaine
de son mince savoir, et combien elle se
trouve offensée si on ne lui tient compte
de ses plus foibles progrès. Le monticule
le plus élevé qui frappe les yeux des
habitans d'une vaste plaine, est toujours
pour eux une montagne ; et la décou-
verte la moins saillante est toujours une
grande découverte pour celui dont l'es-
prit ne suppose rien par - delà : voici
ce que ne doit jamais oublier quiconque
veut s'occuper des intérêts humains.
Aussi long-temps sans doute qu'il
reste quelque saine doctrine dans les
sociétés ; tant que la candeur, la sim-
plicité suppléent le manque d'évi-
dence, il faut bien se garder, à l'exemple
des cruels sophistes du dernier siècle,
d'anticiper sur les temps , en donnant
l'éveil aux âmes simples et paisibles.
« Malgré la corruption de nos moeurs
» et les abus de nos lois ( ce qui est
PRÉFACE. xxj
» bien pis qu'une douce ignorance des
» choses qu'il est inutile de savoir ) ,
» si je pouvois, disoit le philosophe du
» Périgord, mettre une cheville à notre
» roue et l'arrêter en ce point, je le
» ferois de bon coeur. » Mais quand le
char se précipite , lorsque tout est
ébranlé, problématique, ridiculisé même,
c'est bien le cas ou jamais de découvrir
franchement le but, et de le montrer
aussi saillant, aussi dégagé de tout obs-
tacle, qu'il peut être offert. Tel triom-
phe de telle vérité sous sa forme go-
thique, qui seroit réduit à l'absurde et
rougiroit de la méconnoître , si on la
lui présentait dégagée de ses parures
surannées. Ainsi que tous les gens raison-
nables , long-temps j'ai regardé comme
un fléau cette instruction qui, de proche
en proche, envahissoit jusqu'aux der-
nières classes de la société ; mais , en
vérité, si je pense toujours que l'igno-
rance est un port de vertu et de bonheur
pour les coeurs simples et réglés, je suis
xxij PREFACE.
forcé de croire que la science est l'ancre
des coeurs tumultueux et compliqués
comme les nôtres , et qu'aujourd'hui
c'est dans le savoir que doit se chercher
le correctif du savoir, où Bacon, d'ac-
cord avec la raison , assure qu'il se
trouve.
C'est peut-être le remède extrême,
peut-être encore ne sauroit-on assurer
qu'il ait un plein succès ; mais si là
France, que dis-je ? l'Europe, et j'ose
encore avancer le monde a un avenir, il
paroît probable qu'il se développera
par lui.
C'est en vain , les préjugés ne se ra-
jeunissent pas; semblables à ces fruits
empourprés que le moindre contact dé-
colore, qui les touche, les flétrit: que
sera-ce, si l'on s'est plu à les souiller ?
Rien ne pourra de nouveau les rendre
l'objet de la vénération. L'on auroit
tort, je crois, de compter sur des insti-
tutions pour les remettre en vigueur.
Certaines institutions peuvent bien fa-
PRÉFACE. xxiij
voriser certains préjugés, mais il faut
à leur tour que ces préjugés protègent
ces institutions , pour qu'elles résistent
au frottement des hommes et des choses ;
or, si cette protection est indispensable,
comme on ne sauroit en douter, je dis
que chez nous les plus précieuses insti-
tutions crouleroient mille fois , avant
que les préjugés eussent assez de force
pour la leur accorder.
Il n'est, je crois , qu'un moyen de
les reconstituer en puissance , ce seroit
l'autorité absolue ; mais , indépendam-
ment de ce que l'Europe moderne pa-
roît repousser cette sorte de régime , il
faudroit, pour que son influence fût
heureuse, même sur les préjugés , que
le prince qui en seroit le dépositaire,
fût humain , religieux , éclairé , philo-
sophe; et ces qualités ne sont pas plus
communes chez les rois que chez les
autres hommes : tout cela seroit encore
peu, s'il ne vivoit du moins deux ou
trois générations. Mais en levant même
xxiv PRÉFACE.
ces divers obstacles, il en reste toujours
Un aussi puissant qu'eux tous ; c'est que
vainement un maître absolu dirigeroit
ses sujets contre le torrent du siècle ;
s'il n'en était pas ainsi des gouverne-
mens qui l'entourent, l'esprit de réforme
entreroit dans ses états par toutes les
issues, et à la moindre négligence, et
très-probablement à sa mort, y porteroit
le trouble et les séditions. Par certaines
mesures, il est vrai, on arrête le progrès
des maladies contagieuses ; mais appli-
quer ce procédé ou tout autre sembla-
ble aux modernes abstractions , est je
crois une chimère : les libéraux sont plus
entreprenans que les Tartares; ils trou-
vent de nombreux partisans dans toutes
les places , et la muraille chinoise ne
pourroit rien contre leurs efforts. L'opi-
nion marche à leur tête , l'opinion que
l'on disoit naguère la reine du monde,
et qui en est devenue la divinité, parce
qu'aujourd'hui, non - seulement toutes
les nations, mais encore tous les indi-
PRÉFACE. xxv
vidus de toutes les nations se plaisent
à l'interroger et à se ranger sous ses
bannières.
D'un autre côté, si l'on veut faire ce
que depuis long-temps , dans mon in-
quiétude de l'avenir, j'ai essayé si sou-
vent , et ce qui a puissamment contribué
à me suggérer les idées que je mets au
jour; si l'on veut comparer l'état du
monde actuel, et particulièrement de
notre patrie qui nous occupe ici, à ce
qu'il étoit il y a trois ou quatre siècles
seulement ; si l'on rapproche la France de
François I.er de celle de Louis XIV,
celle de Louis XIV de celle de nos jours;
si l'on juge bien des moeurs, des arts, du
luxe vulgaires , car c'est là où est le vrai
type des nations ; si l'on se rend un
compte exact de la délicatesse , de la
manière de sentir des coeurs , relatives
à ces diverses époques, où trouver une
semblable progression ascendante pour
les générations à venir, puisqu'elles ne
peuvent rétrograder vers la simplicité
xxvj PREFACE.
et la candeur, si ce n'est dans une pas-
sion plus vive, et une vue plus immé-
diate de la vérité ? Qu'entends-je : Ou
de l'erreur ? Ah ! non sans doute , ou
c'en est fait des sociétés. Mais revenons
à nos espérances, ne fût - ce que par
l'inutilité du désespoir.
J'ai dit que dans la situation des choses
et des hommes, la manière qui me sem-
bloit la plus avantageuse et la plus légi-
time de les influencer, était de se placer
au centre de leur tourbillon, et de le
diriger, tout en cédant avec discernement
à l'impétuosité de son action : tel un pilote
emporté sur son navire dont les vents
nécessitent le cours, ne laisse pas, pour
ainsi dire, de composer avec eux et de les
utiliser, lors même qu'ils soufflent en sens
contraire du point où il veut toucher.
Catulus Luctatius ne pouvant retenir son
armée qui fuyoit devant les Cimbres, se
mit lui-même à la tête des fuyards afin
de sauver du moins son droit de comman-
der et de les ramener au combat. C'est
PRÉFACE. xxvij
de la sorte, il me semble, qu'on devroit
en agir avec le siècle.
Par exemple , pour débuter par un
des points les plus importans et les plus
contestés ; mais l'oserai-je ? Eh pourquoi
non ? Pascal et Montesquieu ont été à
ce sujet plus indépendans que je ne
le serai ; j'entends la légitimité. Ils la
révoquent en doute, ils la nient avec
éclat, ces génies supérieurs : eh bien,
plutôt que de vous appesantir éternel-
lement sur un terme abstrait qui ne per-
suadera pas un d'eux ; au lieu de pré-
tendre faire vénérer comme sacrée une
chose qui n'est, il faut le dire, que d'ins-
titution humaine, puisqu'elle n'est que
locale chez les peuples qui croient à la
même révélation-, demandez-leur brus-
quement : Pensez-vous que la loi d'un
état doive soumettre celui qui consent
à vivre dans cet état ? Oui sans doute,
vous répondront-ils. Continuez : Croyez-
vous qu'un homme d'honneur, qu'un
Français puisse manquer à sa parole, à
xxviij PRÉFACE.
ses sermens ? Leurs yeux vont étinceler
d'indignation, et, d'accord avec leur
bouche, vous riposter par un non ful-
minant. Anathème, infamie, mort, pour-
suivront-ils , à qui faillit à la foi donnée,
à l'honneur! C'est très-bien ; les voilà
invinciblement liés. Si vous ajoutez :
Les lois de la France consacrent l'héré-
dité de la couronne. Vous vivez en
France, vous avez prêté serment de fidé-
lité au Prince qui la gouverne ; obéissez-
lui donc, à lui et à sa race. Ne tiennent-
ils pas compte de ce dilemme, ne re-
venez plus à la légitimité, elle est moins
forte que les sermens dont elle tire tout
son pouvoir ; mais recourez au glaive
et au canonique vous a confiés la loi
pour le bien commun, et sans le mot
légitimité, et mieux qu'avec lui, car il
est inutile pour les gens de foi et ne
fait qu'irriter les coeurs parjures , vous
verrez se consolider le trône (I) ?
(I) Ceci va m'attirer du blâme , je n'en doute
pas ; mais sans blesser aucun intérêt, aucune
PRÉFACE. XXIX
Craindroit - on que cette manière de
définir le droit de régner ne fût favorable
au fameux reclu de Ste-Hélène ? Non
certes ; sa puissance, quelle qu'en fût la
nature , a été abattue avec toutes les
formes qui peuvent rendre un jugement
irrévocable : Bonaparte porte la guerre
dans tous les états de l'Europe ; tous
les souverains se lèvent, marchent con-
tre lui , le combattent, le terrassent ;
tous lui imposent d'abdiquer. Il est jugé
par ses pairs. Dès-lors les sermens qu'il
obtint sont nuls ; et son abdication ,
revêtue du sceau de la plus haute justice
convenance , aucune justice, j'ai bien des choses
à répondre, si le besoin est. Quant à présent,
je me bornerai à dire à mes censeurs : Faites
mieux, je vous donne un siècle pour achever
votre grand oeuvre.
Un membre de la chambre des députés a der-
nièrement employé l'expression d'hérédité légi-
time; elle me paroît juste, heureuse et propre à
calmer ceux qui attachent aux mots plus d'im-
portance qu'ils n'en méritent.
xxx PREFACE.
humaine, le place plus loin du trône,
que n'en est le dernier de nos pâtres. En
Voilà assez , je présume ; mais voudroit-
on pousser plus loin la proscription ?
à quoi bon le taire quand il est plus
loyal, et par-là plus utile de l'avouer ?
je ne vois que Dieu qui en ait le droit
et les moyens.
L'espèce d'analyse à laquelle je viens
de soumettre le mot légitimité, et que
je développerai du reste dans le courant
de cet écrit, peut s'appliquer, il me
semble, à une multitude de choses di-
verses ; la politique, la morale, la littér
rature , la religion même, dans mille
cas , paraissent à l'inattention , basées
sur des préjugés; mais ces préjugés n'en
ont le plus souvent que la forme : pré-
sentez-les sous un autre point de vue,
et voilà des vérités reconnues frappantes
à la même place, et composées des mê-
mes élémens que des préjugés méprisés.
Il faut en convenir cependant, des
définitions plus rigoureuses ne satisfe-
PRÉFACE. xxxj
roient pas toujours l'orgueil et le vul-
gaire savoir du siècle. Il veut encore des
concessions, des suppressions. Mais ici
ce ne sont plus les choses impassibles
qu'il faut accorder avec les hommes ,
ce sont les hommes qu'il faut accorder
entr'eux.
Le pas devient plus glissant, non
point que les choses aussi bien que les
hommes n'aient leurs droits sacrés et
éternels ; mais avec les choses il suffit
d'être juste, avec les hommes, ou c'est
trop ou ce n'est pas assez. Cet obstacle
général s'accroît encore d'une délicatesse
commandée par le temps et les lieux.
La classe d'hommes, à qui la raison
d'accord avec les lois commande des
sacrifices, a tellement été en butte aux
plus viles déclamations, qu'une plume
honnête craint de se compromettre en
lui adressant les conseils les plus mo-
dérés. D'ailleurs, il faut le dire, parmi
les membres qui la composent, le nombre
de ceux qui luttent contre les conces-
xxxij PREFACE.
sions exigées par le siècle, n'est point
aussi considérable qu'on veut bien l'in-
sinuer, qu'on l'affirme même. C'est un
prétexte, un cri de guerre pour les sé-
ditieux ; la plupart, convaincus par la
raison ou persuadés par la nécessité, ou-
bliant ce qui n'est plus, se résignant à
ce qui est, ne demandent que le repos.
Cependant, on ne peut se le dissi-
muler , il en existe dans la caste de
tels, qu'on les dépeint tous. « Trans-
porter dans des siècles reculés toutes
les idées du siècle où l'on vit, c'est
des sources de l'erreur celle qui est
la plus féconde. A ces gens qui veulent
rendre modernes tous les siècles anciens,
je dirai ce que les prêtres d'Egypte di-
rent à Solon : O Athéniens ! vous n'êtes
que des enfans. » En retournant les
premiers membres de cette proposition,
ce qui vraisemblablement étoit déjà
dans la pensée de Montesquieu, voilà
une réponse toute faite pour ces derniers.
Contempteurs exagérés du siècle, ils se
PRÉFACE. XXXIII
persuadent pourtant que tout ce qu'il
peut demander n'est qu'injustice et
impiété , et que depuis qu'ils ne sont
plus vénérés, l'équité a abandonné la
terre. Ils se regardent comme des es-
pèces de reliques dont la profanation
doit entraîner la perte des empires (I).
Mais tout ceci n'est point fondé : pour
preuve d'une vérité , on aura toujours
tort de dire : Ipse dixit. Le siècle a des
prétentions outrées, il est vrai ; mais beau-
coup de légitimes, de raisonnables, et qui
peuvent avoir les conséquences les plus
heureuses. Quant à certaines institutions
dont il a ravi la gloire , elles étoient
l'ouvrage des hommes; il a donc pu
(1) Il y a là du ridicule, on ne sauroit le nier;
mais qu'est-ce qu'il y a dans ces libéraux ardens
qui s'en vont déclamant sans cesse contre des
titres revêtus de la sanction des âges , et se tar-
guent sottement de ceux qu'ils ont obtenus hier,
et que souvent même ils n'ont jamais obtenus?
Quant à moi, j'y vois une basse et honteuse
injustice.
3
xxxiv PRÉFACE.
le faire sans sacrilége. L'impiété seroit
plutôt de confondre de semblables in-
térêts avec ceux d'un ordre supérieur ?
Eh, que dis-je? Dieu lui-même ne tolè-
re-t-il pas que son culte soit modifié
selon le coeur des hommes et les âges
du monde ? Long-temps les Israélites
vénérèrent le serpent d'airain, Moïse
lui-même, ce grand serviteur du Très-
Haut , l'avoit élevé parmi eux ; cependant
Ezéchias dans la suite le fit briser, et
l'Ecriture lui en donne louange , parce
qu'il etoit devenu pour plusieurs un
sujet de chute et de scandale.
Dés argumens et des faits tels que
ceux-là, ne peuvent avoir de l'effi-
cacité sans doute que sur ces gens de
bonne foi, dont l'éloignement pour les
concessions que réclame le siècle, part
de la conscience, ou du moins de quel-
que chose qui en approche. Mais, quant
aux autres , ne peut-on pas leur dire
avec un extrême bon droit : « Tel pré-
jugé, telle classification existaient jadis ,
PREFACE. xxxv
à l'avantage du prince et des sujets; on
les maintenoit , on les vénéroit avec
raison. Aujourd'hui, ils seroient inutiles,
dangereux même : je motiverai cette
assertion par la suite , pourquoi voulez-
vous qu'ils subsistent ? Ils vous étoient
favorables, il est vrai. Eh bien, regrettez
qu'ils ne soient plus nécessaires; mais
n'espérez pas , ne prétendez pas que
Vos intérêts particuliers l'emportent sur
les intérêts généraux. Dans les regrets
que vous inspirent les plus flatteurs
souvenirs, insistez-vous encore sur l'im-
portance de vos noms, de vos suffrages,
de votre appui ? Je me bornerai à un
exemple :
Après qu'Edouard eut gagné sur
Philippe de Valois la bataille de Crëcy,
et se fut emparé de Calais, il fit publier
dès son entrée en France une espèce
de manifeste , par lequel il promettait
aux Français de les rétablir dans la
jouissance de leurs anciens priviléges ,
et les invitait à recouvrer les droits dont
xxxvj PREFACE,
avaient joui leurs pères; et ces droits,
ces priviléges étaient ceux du régime
féodal. Pense-t-on qu'aujourd'hui un
conquérant qui ne seroit point insensé ,
débutât de la sorte sur le territoire
français. Ne le sait-on pas ? à cette épo-
que, la force de la nation résidoit dans
les grands feudataires ; un duc de Bour-
gogne s'emparoit de la personne du
prince, et entroit en vainqueur dans la
capitale. Il n'est pas jusqu'aux simples
barons qui ne fussent assez puissans
pour ne point suivre dans leurs domai-
nes les ordonnances de nos rois. Mais
aujourd'hui les choses ont bien changé
de face ; ce n'est plus l'ancienne classe
privilégiée qui peut ni rassurer ni ef-
frayer l'état. Or, s'il est vrai, comme je
le pense, qu'un des grands principes
de la justice sociale, lorsqu'il s'agit de
choses indifférentes en morale, soit de
ménager davantage les plus forts, y a-
t-il à hésiter entre les parties qui ré-
clament ?
PRÉFACE. XXXVII
On criera au scandale, au blasphème,
n'importe, je n'en dirai pas moins que
les institutions comme les acts, les
sciences et toutes les choses humaines
ne se servent point de but à elles-
mêmes , et qu'il seroit aussi ridicule,
aussi indécent de prétendre plier les
hommes à des institutions qui leur ré-
pugnent, pour l'honneur de quelques-
uns , qu'il le seroit de les forcer à
prendre la fièvre et la gravelle pour
l'avantage des médecins. Laissez donc,
en ce point, laissez couler le siècle,
peut-on ajouter ; si vos regrets sont
naturels , vos tentatives seroient inu-
tiles , vraisemblablement dangereuses,
et très - certainement injustes. D'ail-
leurs, ne vous y trompez pas , ce n'est
point pour vous rabaisser jusqu'à lui
qu'il milite cet âge superbe ; mais bien
pour s'élever jusqu'à vous ; et si quel-
que chose de grand, de généreux se
mêle à vos regrets , ne devez-vous pas
y trouver certaine douce espérance qui
XXXIII PRÉFACE.
en tempère l'amertume ? En effet, pour-
ront on affirmer que cette espèce de
noble égalité , une fois consacrée par
le temps et l'usage, ne nationalisât pas
cet honneur sévère, cette probité pure
que , mieux que nulle autre classe pos-
sédoient si éminemment vos ancêtres.
C'est peut-être par cette route générale,
ouverte à l'estime et à la considération
qu'un peuple a brillé par son bonheur,
ses talens et ses vertus entre tous les
peuples de la terre. Diodore le dit
nettement : Tous les Egyptiens étaient
nobles (1).
Toutefois , j'en supplie le lecteur,
quelque chaleur apparente que je mette
à justifier les caprices du siècle , qu'il
ne me soupçonne pas de les partager;
(1) Nous n'en sommes pas là, et certes, je n'en-
trevois point de raison pour souhaiter d'y arriver.
Mais, sans désirer que tous ses concitoyens soient
anoblis, on peut très-bien former des voeux pour
que de belles institutions les anoblissent tous.
PRÉFACE. xxxix
si je défends ceux qui sont excusables,
c'est pour avoir plus de droit de m'éle-
ver contre ceux qui ne le sont pas ,
et combien en est-il ! D'ailleurs, j'ai
fait religieusement ma profession de foi
dans les premières pages de cet écrit,
et je ne me rétracte pas ; mais je trouve
indigne d'une saine philosophie d'im-
poser des créances et des devoirs qui
ne sont point indispensables, lorsqu'on
est sûr qu'ils seront violés , parce que
c'est gratuitement faire des coupables ;
mais mon esprit et mon coeur se révol-
tent à l'aspect d'une lutte imprudente ,
établie entre l'extrême foiblesse et l'ex-
trême force ; et pardessus tout cela,
j'aperçois dans la face actuelle du monde
un caractère de nécessité, d'universalité
qui m'étonne, me ravit et ébranle toutes
mes idées, celles exceptées, sans doute,
du juste et de l'injuste absolus.
Voyez-vous ces quatre vastes conti-
nens du globe ? un temps fut, et ce
temps ne se perd point dans les durées
xl PRÉFACE.
imaginaires , où l'existence de chacun
d'entr'eux était presqu'un mystère pour
les autres ; mais , que dis - je ? ce
ne sont point seulement ces grandes divi-
sions qui bornoient le regard des
hommes alors ; chaque subdivision ,
chaque état, chaque empire , et sou-
vent chaque cité servoient de limite à
leur horizon; un fleuve, une chaîne de
montagnes , un roc étaient pour eux
l'infini, et de part et d'autre , de ces
ravins ou de ces monticules, les peuples
peu soucieux du train de vie de leurs
voisins avoient chacun isolément leurs
vertus et leur folie. Mais un point est fixé
dans l'espace, la boussole se découvre,
dès-lors les flots sont vaincus, et l'uni-
vers concentré. Les abîmes des mers
sur lesquels nos pères n'avançoient que
d'un pied timide , n'ont plus rien dans
leur immensité qui ne serve à rapprocher
les nations, ou plutôt qui ne les rappro-
che de tout le pouvoir de leur effrayante
immensité. Cependant la parole et les
PRÉFACE. xlj
procédés lents et dispendieux de l'écri-
ture sont les seules voies que les
hommes aient pour se communiquer
leurs pensées : à l'exemple des Pytha-
gore, des Platon, des Lycurgue , les
courses lointaines et périlleuses sont
encore l'unique ressource qu'aient même
les esprits les plus cultivés pour profiter
de l'expérience du génie et des siècles.
Vain obstacle, l'imprimerie est inventée;
au moyen de ses faciles méthodes, les
révolutions de la plus chétive peuplade,
l'histoire du coeur et de l'esprit les plus
vulgaires , le bien et le mal, tout est
recueilli , tout est consacré, et à vil
prix courent les nations. Venise , la
Hollande, l'Angleterre successivement
véritables messagers de l'esprit humain,
s'élèvent comme en triomphe sur les
flots, les couvrent de leurs navires ,
colportent dans les climats les plus
lointains ce qui journellement est pen-
sé, se découvre , se fait dans les cli-
mats les plus opposés, et ainsi des
xlij PRÉFACE.
pôles à l'équateur nivellent, pour ainsi
dire, le monde.
Mais c'est peu que cette marche lente
des siècles, que cette même tendance
donnée aux esprits par l'uniforme suc-
cession des temps ; dans le dix-neu-
vième siècle, au fort des lumières et
de la civilisation, un insulaire ignoré,
sans aïeux, débarque sur nos rivages ;
à peine y touche-t-il, qu'aux mains des
républicains les plus forcenés il arrache
en se jouant le sceptre du pouvoir; qu'à
leurs yeux il revêt son front du dia-
dême et se proclame roi de France.
Aussitôt qu'il a défini son autorité , il
en a toute la puissance , et plus encore;
monarque d'un jour, il ébranle, il détruit
les plus anciennes dynasties de l'Eu-
rope; encore un peu, la plus vieille était
la sienne. Des colonnes d'Hercule aux
zones glacées du nord, il conduit ses
phalanges victorieuses, et avec elles,
nos moeurs, notre esprit et nos lois ;
pour assurer ses conquêtes, une partie
PRÉFACE. xliij
de ses légions libérales , il les laisse
aux terres étrangères ; et là , chez ces
peuples ignorans des nouveaux sys-
tèmes il recrute pour ses savantes armées.
Mais par sa fortune ascendante ne devoit
point être limité le mélange des nations ;
il tombe avec plus de fracas encore
qu'il ne s'était élevé. Tous ces soldats
qu'il avoit été irriter jusqu'aux plages
les plus lointaines et les plus désertes,
Tartares, Maures, Scandinaves, Sar-
mates , Esclavons , Vurtembergeois ,
Bretons , Bataves , tous se précipitent
en foule sur l'insulaire couronné, l'abat-
tent , le terrassent à l'envi , entrent
pêle - mêle dans la cité superbe d'où
naguère partaient les foudres qui les
écrasoient ; et là, au centre du siècle ,
pour ainsi dire, ils s'enivrent de ses
poisons et de ses parfums.
Cependant le calme succède à l'orage,
le nouveau Marius est relégué sur un
roc sauvage au milieu des mers, et tous
les guerriers, refoulant les mêmes voies
xliv PRÉFACE.
qu'ils avoient parcourues , regagnent en
paix leurs climats si divers. Mais tout-à-
coup, dans le fort de sa retraite , le
soldat redouté s'agite , et le bruit de
son armure retentit comme un coup
de tonnerre : il franchit les mers qui
mettaient les nations à l'abri de ses
entreprises ; et à peine a-t-il touché du
pied le sol d'où naguère s'élança son
char de victoire, que soudain la ter-
reur s'empare de l'Europe : les rois se
fédéralisent , les peuples courent aux
armes, tous se croient en péril, tous
marchent au combat; de nouveau ils
s'acharnent sur les traces qu'ils abhor-
rent, et entrent encore triomphans dans
la cité régnante, comme l'appelle Mas-
sillon; mais, sans doute , pour renforcer
les impressions qu'ils en reçurent à
leur premier séjour ; car le fantôme
qu'ils poursuivent dès long-temps s'est
évanoui.
Qu'est-ce que tout cela veut dire ? A la
même époque , de nouvelles méthodes
PRÉFACE. xlv
pour l'enseignement sont découvertes
ou encouragées ; le savoir n'est plus
nécessaire pour communiquer le savoir,
l'ignorance suffit à cela. Quelle carrière
ouverte aux doctrines du siècle ; mais
elles ne seront pas, sans doute, le seul
aliment de cette génération éclairée.
Chose merveilleuse , de nombreuses
sociétés (I) s'établissent chez presque
tous les peuples de l'Europe, même aux
Etats-Unis d'Amérique, pour répandre
gratuitement, quoiqu'à grands frais, parmi
les nations, et leur sollicitude s'étend
jusqu'aux esquimaux de Labrador, aux
nègres de Berbice, aux sauvages de la
Nouvelle-Hollande, le livre le plus beau,
le plus pur, le plus instructif qui soit
sur la terre. Certes, qu'on appelle cela
(I) Je sais que ces institutions, pour être en-
tièrement favorables, doivent être sous l'influence
d'une loi première ; mais qui empêche qu'elles
n'y soient placées? Du reste, je raconte et ne juge
point.
xlvj PRÉFACE.
bien, qu'on appelle cela mal, il faut y
voir une impulsion supérieure.
D'un autre côté, la couleur n'est plus
Un prétexte à l'avarice pour réduire des
infortunés au plus cruel esclavage ; cet
horrible trafic d'hommes également ré-
prouvé par la justice, l'humanité et la
religion, est partout aboli ou hautement
condamné; ces hordes de pirates qui ,
à la honte des nations maritimes, épou-
vantaient le monde de leurs forfaits ,
semblent aussi avoir soulevé enfin con-
tre elles la civilisation ; et par un con-
cours d'événemens remarquables, les
souverains de notre Europe , dont les
volontés partielles avoient tant laissé
grandir le mal, tous, comme remplis
d'un même esprit, vont au-devant du
siècle, le flattent en retenant son essor,
l'éclairent en dirigeant sa marche ; en
même temps qu'ils s'unissent par le
pacte le plus solennel, le plus invio-
lable qui fut jamais , pour bannir la
guerre du monde et en repousser le
PRÉFACE. xlvij
mauvais droit. Qui pourroit prévoir les
conséquences d'une pareille association ?
Serions-nous donc assez heureux, entre
autre avenir , pour voir se réaliser ce
système tant décrié du bon abbé de
St-Pierre ! On n'oseroit l'affirmer ; mais
sans aucun doute de toutes les géné-
rations qui ont été, aucune, autant que
la nôtre , n'eut le droit d'en faire sa
chimère; et, qui plus est, ce ne seroit
qu'à l'ignorance la plus grossière , à
l'aveuglement le plus insigne, pour ne
rien dire de pis , de nous en priver
aujourd'hui. Mais pourquoi ces tristes
pressentimens, quand nous possédons
déjà de si consolantes réalités ?
Par-delà les mers, dans ces régions
lointaines, appelées le Nouveau-Monde,
un souverain aveuglé sur ses véritables
intérêts commet des hostilités envers
un autre souverain , son ami, son allié
naturel. Aussitôt les rois Européens se
lèvent sur leurs trônes ; la sainte alliance
le somme de poser les armes, ou de se

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.