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Les Contes du roi Vikram

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243 pages

Le récit de la jeunesse et des aventures plus tardives du grand roi Vikram plonge au coeur de la tradition indienne : bestiaires fabuleux, amours passionnées, personnages fantastiques...


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couverture

LES CONTES DU ROI VIKRAM Hauts faits des premières années

 

Bojarajan, vénérable roi d’Ujein-la-Belle, part chasser les tigres qui menacent sa ville : il s’enfonce dans la jungle, accompagné de ses hommes les plus vaillants. Au cœur de la jungle il découvre un champ de millet ; au milieu du champ un tertre ; au sommet du tertre un fauteuil ; sur le fauteuil un vieillard à la sérénité souveraine. Sous le tertre sont enfouies trente-deux marches en or ornées de statues de femmes, conduisant à un trône d’or. Avant que Bojarajan puisse espérer s’y asseoir, il lui faudra entendre les histoires que vont lui raconter les trente-deux statues d’or, vouées à glorifier la mémoire du roi Vikram.

Le récit des premières années de Vikram, empereur ayant fait courber l’échine à plus d’une centaine de souverains, puise dans la tradition indienne luxuriance, générosité, humour, aventures, fruits miraculeux, bestiaires fantastiques, démons contrariants et dieux bienveillants (et vice versa). Amour, conflits, magie mènent des contes enchâssés les uns dans les autres, selon la tradition orientale, autour de la figure inquiétante du vampire, maître des énigmes.

Née en 1973 en France de parents indiens, Nourjehan Viney a été bercée par les contes et légendes d’Inde transmis par son père, qui assuraient un lien avec son pays et sa culture d’origine. Elle vit en région parisienne et travaille dans la communication. Les Contes du roi Vikram est son premier livre.

 

Illustration de couverture : © Shri Gopal Subhedar, Inde.

Courtesy : www.indiaart.com

 

© ACTES SUD, 2011

ISBN 978-2-330-08394-6

 

NOURJEHAN VINEY

 

 

LES CONTES

DU ROI VIKRAM

 

 

HAUTS FAITS

DES PREMIÈRES ANNÉES

 

 

ACTES SUD

 

A la mémoire de mon père,

Mohamed Aly Marecar.

 

A ma mère, Khadija S.A. Aly Marecar.

PRÉFACE

 

Je suis la numéro huit d’une fratrie de dix. Six aînés d’abord, éduqués selon les coutumes indiennes et musulmanes de la ville de Karikal et nés du premier mariage de mon père. Lorsqu’il épousa ma mère, il était devenu veuf. Je suis, moi, la cadette des quatre enfants issus de ce couple, nés et éduqués en France, entre deux cultures, comme beaucoup d’autres. Lorsque j’étais petite, il nous est arrivé d’être au moins dix à la maison, voire plus avec les mariages de mes trois demi-sœurs et les naissances successives de mes neveux et nièces. On peut dire que mon père, commerçant de métier, a accompli son devoir en faisant rapatrier en France et un par un ses six premiers enfants de Karikal pour pouvoir leur assurer un avenir, du moins matrimonial. Malheureusement, son destin ne lui a pas laissé le temps de se préoccuper de celui de ses quatre derniers enfants. J’ai donc grandi avec l’image qu’il me restait de lui : celle d’un travailleur acharné, courageux, cultivé, respecté et respectable, d’une grande générosité et charismatique de surcroît puisqu’il avait un rôle important au sein de la communauté indienne et musulmane de ma ville.

En tant que numéro huit et ayant hérité du caractère discret et timide de ma mère, il m’était difficile de trouver ma place au sein de cette immense famille dans laquelle, de toute façon, les aînés avaient toujours le premier et le dernier mot. Alors je m’exilais dans un univers qui était devenu mien. Je cultivais mon imagination à travers la lecture des contes de tous les pays et, pour retrouver un peu mon père que je voyais vaquer durement à ses occupations du matin au soir, je lisais et relisais sans cesse le recueil qu’il avait fait éditer à compte d’auteur en 1975. Il avait alors un peu plus de temps libre puisque ses six enfants nés sur le sol indien se trouvaient encore là-bas.

Jeune lectrice, j’étais fière de lui, de son nom imprimé sur ce livre à la couverture sobre, de ses histoires qui me transportaient dans un pays que je me rappelais à peine puisque je devais avoir deux ou trois ans lors de mon premier voyage en Inde. Mon père était et reste la personne que j’admire le plus au monde. En lisant son ouvrage, j’avais l’impression de me rapprocher de lui, de passer plus de temps avec lui, de combler le vide qu’il laissait par ses absences. Et plus je grandissais, plus je comprenais qu’en ce livre résidait son véritable rêve de jeunesse : celui de transmettre, plus largement qu’à sa nombreuse descendance, les récits qui avaient animé ses jeux d’enfant. Ce petit garçon malicieux rêvait sûrement d’être Vikramadittan, devait certainement attendre avec impatience qu’on lui raconte la suite de chacune des histoires, devait probablement prendre la voix métallique du vampire pour épouvanter les plus jeunes de ses frères et sœurs ou jetait vraisemblablement l’un d’eux sur ses épaules pour faire comme le valeureux empereur.

Et il avait raison. Plus je lisais et relisais son recueil de contes dont l’origine se trouve dans le Perunkadei (version tamoule de la Brihatkatha Upanishad, le fameux cycle de contes composé de milliers de vers et rédigé dans un dialecte du Cachemire avant le VIe siècle, probablement – mais sans certitude – par Gunâdhya), plus je les trouvais formidables et fascinants. Vikramadittan, aimé des dieux, était également devenu mon héros. Je sentais les parfums de lotus ou d’iris qui imprégnaient certaines de ces histoires. J’admirais la force, le courage, la sagesse de l’empereur. Je l’accompagnais à travers la forêt. J’essayais de trouver la solution des énigmes du vampire avant lui. Et même si d’autres que mon père lui ont rendu hommage, je ne retrouvais sa véritable essence, les origines de sa naissance, que dans la version paternelle, dans laquelle les personnages ont presque tous des noms longs comme le Gange, longs comme son véritable nom que j’ai vu transcrit ainsi sur l’un de ses papiers : Mougammadouallimarécar dit Mohamed Aly Marecar. Tout comme Vikramadittan est devenu plus communément Vikram dans ma version, tout comme moi-même je suis, de Nourjehan, devenue Nour pour certains de mes proches et, d’Aly Marecar, Viney depuis que je suis mariée.

Un jour, je pris le temps moi aussi de m’approprier physiquement cet héritage et de rajouter par-ci par-là des touches de couleurs, de saveurs, d’odeurs, des noms, des prénoms, des dieux. Des histoires dans les histoires. J’ai également pris la liberté de changer radicalement quelques détails qui me paraissaient particulièrement injustes, surtout envers la gent féminine. Je me suis remise dans la peau de l’enfant que j’étais et que, quelque part, je suis toujours pour travailler sur une version commune à mon père et moi. Et mon voyage en Inde, il y a huit ans, m’a permis de ressentir toute la richesse et les contrastes d’un immense pays, toute sa complexité et sa beauté afin de les retranscrire dans ces pages. J’ai également découvert le cadre dans lequel avait grandi mon père et des facettes de sa personnalité inconnues de moi jusqu’alors et que m’ont dévoilées ses frères et sœurs. Mon souvenir de lui s’enrichissait de sa jeunesse et, plus que jamais, je l’imaginais jouer à être Vikram sur la terrasse de sa maison.

Sans conteste, ce voyage fut mon plus beau voyage, celui de ma vie, celui qui me permettrait d’en comprendre le sens en remontant à mes origines. C’est à son issue que j’ai décidé de rendre hommage à mon regretté père en tâchant de redonner un second souffle à l’héritage qu’il m’a laissé et à ses rêves les plus profonds. Tout comme lui, je souhaitais que les aventures de Bojarajan et de Vikram fussent connues du plus grand nombre car, aussi riches que celles d’Ulysse, elles ne méritaient pas de tomber dans l’oubli. Et tout comme lui, je souhaitais transmettre à mes propres enfants, à mes neveux et nièces, cette facette de la personnalité de leur grand-père qu’ils – pour la plupart – n’auront pas eu la chance de connaître.

En publiant ce recueil, mon éditrice a réalisé le rêve de deux enfants et je l’en remercie de tout cœur.

 

NOURJEHAN VINEY,

avril 2011

 

LES CONTES DU ROI VIKRAM

 

La force ne vient pas des capacités physiques. Elle vient d’une volonté invincible.

 

GANDHI

PROLOGUE ET PREMIER CONTE COMMENT FUT DÉCOUVERT, AU MILIEU DE LA BROUSSE, LE TRÔNE KANAGASIMMANASAM

 

A cette époque, la ville d’Ujjein-la-Belle resplendissait comme un gigantesque diadème auréolant tout l’univers. Ses palais, d’une finesse ravissante, bordaient de larges avenues. Ses jardins verdoyants étaient semés de mille fleurs qui embaumaient l’air de leurs parfums légers. Le soir venu, tout s’illuminait de milliers de flambeaux. Partout éclatait la joie de vivre. La ville entière respirait la puissance et la paix.

Ujjein était alors gouvernée par le monarque Bojarajan, connu et respecté jusqu’à mille lieues alentour pour son habileté et son sens de la justice. Le ministre Nidivakyar, surnommé “le philosophe”, le secondait avec sagesse pour accroître la prospérité de l’Etat.

Mais la quiétude qui régnait à Ujjein depuis des années se trouvait à nouveau menacée par les plus féroces habitants de la jungle : les tigres n’hésitaient plus à attaquer les troupeaux jusque dans ses plus proches faubourgs. Pire, certains d’entre eux avaient maintenant soif de sang humain. Il arrivait de plus en plus souvent que de malheureux Ujjeinis se fissent dévorer la nuit, dans leur propre maison. Durant la journée, nul ne sortait sans être armé jusqu’aux dents. Les pleurs des veuves, chaque jour plus nombreuses, finirent par parvenir aux oreilles du roi qui ordonna une gigantesque battue.

Aussi les plus valeureux guerriers, ainsi que le ministre Nidivakyar, se mirent-ils en route pour accompagner Bojarajan dans la sombre jungle. A mesure que la petite troupe s’enfonçait sous les feuillages, elle laissait derrière elle des dépouilles de tigres qui s’amoncelaient par dizaines. Au bout de sept jours de campement, la fatigue commença son travail de sape sur l’enthousiasme des plus vaillants chasseurs. Tout le monde fut bientôt d’accord pour faire demi-tour mais le hasard, ce malicieux instrument du destin, allait encore une fois n’en faire qu’à sa tête.

En effet, à s’être engagée si profondément dans cette épaisse végétation, l’assemblée avait fini par s’égarer. Les jours succédaient à de sinistres nuits. L’impatience faisait grommeler les hommes et les chevaux. Le ministre lui-même en perdait son sens de la philosophie ! Fort heureusement, les yeux aguerris du souverain se posèrent un jour sur un bel oiseau jaune qui... mais oui, qui… Non, ce n’était pas possible ! En plissant les yeux, Bojarajan crut reconnaître au loin une tige, voire un épi. Se sentant observé, l’oiseau prit son envol vers l’est dans un sourd bruissement de plumes, aussitôt suivi au galop par le roi et ses hommes. Il les guida à tire-d’aile vers la sortie de la forêt… pour plonger la tête la première dans un immense champ !

Cela semblait irréel. Contrastant avec la moiteur et l’obscurité de la jungle, un champ de millet était comme posé là, au-dessous d’un ciel clair, les épis dorés flamboyant au soleil comme autant de torches. La lumière était telle qu’elle manqua d’aveugler les hommes éberlués. Tout près, des arbres alignés avec méthode croulaient sous le poids de lourds fruits mûrs. C’était un verger immense qui ressemblait, pour tous ces hommes affamés, à la demeure des dieux.

Sur un haut tertre dominant le paysage, un homme âgé avait posé un grand fauteuil en rotin d’où il pouvait surveiller son domaine et en apprécier la beauté. Ce jour-là, il vit donc avec étonnement s’approcher le roi en personne. Tous les hommes qui l’accompagnaient avaient mauvaise mine et sentaient assez fort pour chasser les merles. Flatté de cette visite inhabituelle, le vieil homme se leva aussitôt pour les accueillir avec enthousiasme :

— Que je suis heureux, glorieux souverain d’Ujjein-la-Belle ! La présence de Votre Altesse est un honneur immense pour votre humble vassal. Le produit de mes terres est à votre entière disposition. Mangez à satiété de ces fruits. Vous êtes ici chez vous !

Touché par tant de gentillesse, Bojarajan s’avança à la rencontre de Saravapattan tandis que les guerriers se ruaient déjà avec bonheur vers les manguiers. Le vieillard, un sourire aux lèvres, commença à descendre de son promontoire pour recevoir le roi. Mais à peine ses pieds eurent-ils touché le sol que son humeur changea. Il fondit en larmes et se jeta sans retenue aux pieds du souverain en glapissant :

— Quel malheur ! Quelle catastrophe ! OAltesse, Vous qui protégez tous vos sujets, pourquoi permettre ainsi le ravage de mes terres ? Voilà perdu le travail de toute une année ! Que deviendrait le pays si tous les soldats se transformaient en bandits ? Voyez : vos hommes gâchent toute ma récolte. A cause d’eux, je ne saurai survivre demain, car je suis vieux et seul. Vous, le très clairvoyant roi d’Ujjein, comment pouvez-vous permettre un tel saccage ?

Piqué au vif par ces propos, Bojarajan ordonna à ses hommes de se retirer des terres de Saravapattan. Le vieil homme regagna alors son estrade d’un pas mal assuré et, une fois en haut de celle-ci, c’est d’une voix redevenue chaleureuse qu’il interpella le roi :

— Honorable souverain, pourquoi partir si vite ? Est-il possible que vous soyez déjà remis de votre fatigue ? Vos hommes ont-ils pu manger à leur faim ? Peu m’importent mes récoltes ! Le souvenir de vous avoir été utile sera mon plus grand bonheur ! De grâce, ne partez pas ! Vous êtes ici chez vous !

Surpris par un tel revirement, le roi ne comprenait pas la curieuse attitude du vieil homme. Saravapattan était-il fou ? Pourquoi se montrait-il si généreux sur son promontoire et si mesquin en bas ? Comment expliquer son attitude irrationnelle ? N’y avait-il pas là un soupçon de magie ?

Bojarajan voulut en avoir le cœur net et rejoignit le vieillard. Arrivé là-haut, ô merveille, son âme se trouva submergée d’une paix qu’il n’avait, de toute sa vie, jamais connue. Il sentit se détacher de son cœur, comme autant de feuilles mortes, sa vanité, son ambition, son orgueil et mille autres sentiments abominables qui dessèchent toujours plus vite le cœur des grands hommes. Il n’était plus rien d’autre qu’une âme se laissant pénétrer de toute la beauté du monde. Le souverain se sentait bien, heureux, apaisé. Il se sentait libre, enfin ! Son cœur débordait de noblesse, de grandeur, de générosité, de cette paix qu’il n’avait jamais trouvée ailleurs. Alors il se promit que son sens de la justice ne connaîtrait plus jamais aucune limite. Oui, il délivrerait le royaume entier de la misère et de la détresse humaine. Son pays serait tellement paisible qu’il servirait de modèle aux royaumes voisins. Comme dans son enfance, le roi Bojarajan se prit à redevenir idéaliste et à aimer l’humanité plus que lui-même.

Là où l’âme devenait plus clémente, un arrangement fut aisément négocié par le roi. En échange de ses terres, un palais de marbre attendait le vieillard. Lui qui se plaignait de solitude serait dorénavant entouré d’une multitude de domestiques. Saravapattan s’y sentit heureux, récompensé et aimé. Il profita de son temps pour enseigner à une ribambelle d’orphelins toutes les règles du jardinage.

De son côté, le souverain ordonna à ses soldats de creuser un fossé autour du tertre afin de percer le mystère de cet endroit étrange. On travailla sans relâche durant neuf jours et neuf nuits. Au fur et à mesure, le champ de millet perdait du terrain pour laisser place aux hommes.

 

Bojarajan, qui ne quittait plus le fauteuil du vieillard, s’était fait aménager une plateforme pour travailler, dormir, philosopher et contempler, au côté de son ministre, son royaume qui s’étendait jusqu’aux montagnes de l’Ouest.

Ils y promulguèrent leurs premiers décrets en commençant par débaptiser l’année et proclamer l’entrée dans l’an I de la Compassion. Comme deuxième mesure, ils édictèrent l’interdiction d’user de la moindre violence envers les tout-petits. Selon Bojarajan-le-Juste, la maltraitance infantile risquait en effet de mettre en péril la quiétude du royaume en créant des adultes violents. Les Ujjeinis, débonnaires, applaudirent à cette réforme. De nouvelles professions virent même le jour. Certaines personnes, des femmes surtout, enseignaient désormais aux parents et aux futurs parents l’art d’élever les enfants sans perdre son sang-froid. Les pratiques de méditation devinrent également coutumières et chacun y trouva son compte.

Un jour, alors que le souverain réfléchissait à une loi qui porterait sur l’égalité entre les hommes et les femmes, les manœuvres qui dégageaient la terre autour du monticule butèrent sur un bloc métallique.

Intrigué, Bojarajan descendit de son piédestal – qui ne cessait de prendre de la hauteur – et demanda que l’on dégage l’objet. Plus la terre s’accumulait autour d’eux, plus la matière devenait jaune, brillante et même ponctuée de couleurs. Sous la tonne de terre semblait cachée une marche d’or massif, puis deux, puis trois, sept, huit…

Pris au piège de la curiosité, tous les hommes se mirent à creuser sans relâche tant et si bien que la plateforme du roi s’écroula dans un énorme fracas. Mais ce dernier n’en avait cure puisqu’il était maintenant obnubilé par des statues de femmes aux formes parfaites que l’on déterrait à n’en plus finir. Chaque jour en découvrait de nouvelles. Bientôt treize, vingt, puis vingt-cinq… la beauté de ces chefs-d’œuvre donnait de l’énergie aux manœuvres épuisés.

Vingt-sept, trente… Enfin la trente-deuxième statue exhumée mit un terme à cette belle succession ; elle désignait un magnifique trône d’or et de pierres étincelant comme autant de soleils.

Bojarajan était le plus heureux monarque du monde… mais il déchanta très vite ! Malgré la force d’une centaine d’hommes et de buffles, le majestueux ensemble ne bougea pas d’un pouce. Or il n’était pas question de laisser cette merveille à l’orée de la jungle, si loin du palais !

Avec son talent habituel pour résoudre les problèmes les plus insolites, le fidèle Nidivakyar intervint :

— Maharadjah, ce trône qui ne bouge pas malgré tous nos efforts semble habité par une force occulte. L’endroit doit être sacré. Sinon, comment expliquer qu’il nous soit impossible de desceller une seule de ces belles statues ? Si cet endroit recèle quelque sortilège, demandons plutôt aux prêtres de votre royaume de nous apporter leur concours !

C’était une excellente idée. Bientôt, le pays fut bercé par les incantations d’innombrables prêtres qui invoquaient tous les dieux du panthéon. La nuit fut blanche mais le matin prospère. En effet, comme par magie, les trente-deux marches, les ravissantes statues d’or et le gigantesque trône étaient devenus légers et pouvaient être tirés par une dizaine de buffles seulement !

— Mon cher ministre ! Une fois de plus, vos conseils m’ont rendu un service considérable. Un proverbe dit que la confiance accordée au sage rend tout possible. Et c’est encore une fois pure vérité. Je vous remercie d’être présent à mon côté, Nidivakyar !

Flatté de cet éloge, le ministre répondit modestement.

— Altesse, celui qui ne sait pas prêter l’oreille aux bons avis risque souvent de perdre son temps et sa raison ! Savez-vous comment le roi Nanda adopta le point de vue de son ministre Bahusurudan et fut ainsi préservé d’un grand malheur ?

— Non, cher ami, répondit Bojarajan. Racontez moi cette histoire.

DEUXIÈME CONTE LE MINISTRE NIDIVAKYAR RACONTE L’HISTOIRE DE BAHUSURUDAN

 

Après avoir soumis de nombreux roitelets, le roi Nanda régnait avec grandeur sur Visalay. Agé d’à peine seize ans, son fils, le prince Jeyapalan, était la coqueluche de toutes les jeunes filles du royaume. Il tenait sa beauté de sa mère, la reine Banumathi. La grâce de l’unique épouse du roi Nanda inspirait les conteurs et les sculpteurs de tout le pays. Sa gentillesse n’avait d’égale que son élégance. On la célébrait dans de splendides élégies composées par des poètes à la plume talentueuse. Cette adorable femme ne marchait pas, elle se déplaçait avec légèreté tout en répandant autour d’elle un silence impalpable fait d’admiration. Il suffisait d’un regard de sa part pour panser les plus profondes blessures. Ses sourires, qui avaient la fraîcheur de l’enfance, apportaient une joie incommensurable à ceux qui les recevaient.

Adorée de tous, cette femme qui incarnait la perfection était également de nature attentionnée. Elle s’intéressait au bien-être des habitants du royaume et assistait aux séances du Grand Conseil au côté de son époux… pour le plus grand désespoir du sage ministre Bahusurudan.

En effet, comment expédier les affaires avec efficacité ? Comment les jugements rendus pouvaient-ils être équitables quand celle qui inspirait une telle compassion était présente dans la salle ?

Un jour, le ministre finit par confier à son ami, le roi Nanda :

— Malgré tout le plaisir qu’elle nous procure, force est de constater que la présence de la reine nuit à la bonne gestion du royaume. Les voleurs, les meurtriers ou les escrocs ne peuvent être condamnés de façon adéquate car la reine n’inspire que bonté. Ici, la justice, terrassée par la grâce, se bande les yeux ! Votre rôle, Majesté, est de rendre la justice, n’est-ce pas ? De plus, exposée comme elle est, sa très grande beauté risque d’attiser le désir dans le cœur des hommes.

Le roi, très jaloux de nature, fut piqué par une once de suspicion. Voyant le fiel se répandre sur le visage du souverain, Bahusurudan ajouta :

— Si votre épouse ne pouvait attirer qu’une bienveillance désintéressée, vous seriez le plus heureux des hommes. Or, mon ami, ce sentiment de désir est bien humain. N’avez-vous pas entendu comme moi le récit d’Amitabh, trompé par son épouse adultère durant des années ? Lorsque nous avons demandé à celle-ci les raisons de son attitude, nous avons reçu une description glorieuse de son amant. Nous sommes entourés d’hommes et de femmes qui peuvent, du jour au lendemain, basculer dans l’infidélité. Le cœur fait toujours fi de la raison.

— Si tu redoutes que cela puisse aussi m’arriver, que me conseilles-tu ?

— Recommandez à votre magnifique épouse de ne plus assister au Grand Conseil. Ainsi, nous pourrons rendre la justice avec plus d’efficacité et éviter qu’elle ne croise le regard de milliers d’hommes. Et, afin d’atténuer le manque que son absence pourrait susciter, accrochons son portrait bien en vue de tous.

— Conseil judicieux, mon ami ! Exécution, j’ai dit ! conclut le roi d’un ton impérieux.

 

Quelques mois passèrent durant lesquels un peintre s’efforça de fixer la beauté de la reine sur une toile grandeur nature. Le résultat, dévoilé devant quelques privilégiés, était spectaculaire. Le portrait était si réussi que la reine peinte semblait respirer. Le tableau suscitait l’admiration, voire la vénération. Le regard de Banumathi y apparaissait aussi étincelant que tous les astres du ciel. Les pans de son sari paraissaient frémir dans ce magnifique chef-d’œuvre. La reine semblait vouloir sortir du tableau pour gratifier chacun d’un doux sourire.

Saradananda, grand prêtre à la cour, était aussi ébahi que les autres. Incapable de se maîtriser, il interpella ingénument le peintre :

— Tu as très habilement fixé la beauté de la maharani mais qu’en est-il de son petit grain de beauté ? Je ne le vois pas ! Il aurait dû normalement se trouver au dessus de son sein droit !

La remarque fit mouche mais pas dans le sens qu’il avait imaginé. Le roi Nanda, en quinze ans de mariage, n’avait jamais remarqué ce signe particulier chez son épouse. Intrigué, il alla la trouver immédiatement et constata que ce grain de beauté, minuscule, existait bel et bien. Colère et rancœur, méfiance et amertume commencèrent irrémédiablement à le ronger en profondeur. Le soir venu, Nanda était complètement ivre et convoqua son ministre pour lui faire partager ses sentiments.

— Comment se fait-il que moi, le roi, l’époux de la belle Banumathi, je n’aie jamais remarqué ce tout petit grain de beauté qui me torture ainsi l’existence ? C’est inconcevable ! Comment le sait-il, lui, alors que moi-même je l’ignorais ? M’a-t-elle trahi avec ce soi-disant saint homme ? Cet imposteur ? Ce charlatan ? Ce vendeur de doctrines ?

— Vous allez trop vite en besogne, mon ami ! Une femme de chambre a peut-être ébruité l’existence de ce signe…

— C’est assez ! Pourquoi aurait-on fait cela ? Elle m’a trahi ! Trahi ! Trahi ! Elle m’a cocufié, trompé, dupé, mystifié, leurré, volé ma confiance ! Qu’on l’isole dans la tour. Hors de ma vue, la reine ! Et lui, qu’on le fasse dévorer par les crocodiles ! Et tout de suite, j’ai dit, ou tu vas y passer toi aussi !

Le ministre, tremblant, s’activa aussitôt. La reine fut enfermée sans explication et le prêtre, que l’on réveilla brutalement, partit pieds et poings liés, escorté par le ministre et quatre soldats, en direction des marais Chermandel.

Dans cet endroit, qui devenait plus sinistre encore par une nuit sans lune, les chouettes et les corbeaux se disputaient avec acrimonie. Une force mortifère paraissait hanter les lieux. D’invisibles présences semblaient se rapprocher avec célérité de la triste troupe. Du noir marais, dont l’odeur douceâtre collait aux vêtements, montait un bruissement menaçant. Saradananda, vaille que vaille, tenta :

— Pourquoi me condamner ainsi ? Je n’ai jamais convoité aucune femme ! Je suis innocent ! J’ai une réputation de saint homme, moi !

— Tais-toi ! Les ordres sont les ordres !

— Mais vous ne pouvez pas me laisser comme ça ! Vous serez vous-mêmes maudits si vous exécutez un ordre donné sous le coup de l’ivresse ! Condamnés à errer éternellement après votre mort ! C’est écrit !

Le ministre et les quatre soldats étaient très superstitieux. Sans un mot, ils décidèrent de ne prendre aucun risque et détachèrent le prisonnier. Saradananda fut aussitôt conduit dans la demeure du ministre d’où il lui fut interdit de sortir. La mort “accidentelle” du prêtre fut annoncée le lendemain comme convenu. Le changement d’humeur du roi et l’absence de la reine à son côté minaient dorénavant le moral de chacun. Les jours s’écoulaient ainsi dans une ambiance maussade marquée par le mutisme du souverain.

 

A Visalay, aucune décision n’est prise sans avoir consulté les devins. Du moins c’est là l’usage. On conseilla donc au prince Jeyapalan d’attendre la fin de la saison chaude pour partir chasser. Les prédictions, en effet, ne jouaient pas en sa faveur. S’il désobéissait, le prince serait confronté à un danger mortel. S’il en réchappait, il perdrait la raison. Le jeune homme attendit donc quelques jours mais son envie de fuir l’ambiance morose du palais devenait chaque jour plus impérieuse.

Aussi, un matin, on retrouva un petit mot de sa part tandis qu’il s’enfonçait seul dans les bois sombres. Quel bonheur de sentir la fraîcheur qui s’en émanait ! D’écouter les murmures des arbres et le chant des oiseaux. Jeyapalan se promena tout le jour et, un peu avant la tombée de la nuit, il vit les bois d’un immense cerf se profiler devant lui. Son instinct de chasseur titillé, le prince n’eut plus qu’une envie. Il se lança à la poursuite de l’animal jusqu’au cœur de la forêt, le rejoignit sur des sentiers, traversa lacs et clairières, et se perdit au détour d’un immense marécage.

Lui qui avait foulé chaque recoin de cette immense forêt ne connaissait pas cet endroit. Le silence y pesait de tout son poids. Malgré l’atmosphère inquiétante, Jeyapalan décida de s’y poser. En effet, la nuit l’avait rattrapé tout comme… un immense tigre qui survint en rugissant, faisant fuir son cheval au triple galop. D’humeur sans doute taquine, le félin commença à marcher en cercle autour du prince sans cesser de le fixer en grommelant. Ses yeux étincelants comme des torches semblaient proférer à l’égard du pauvre jeune homme de sombres avertissements. Puis l’animal s’arrêta net comme pour prendre son élan. Quelques minutes passèrent. Elles parurent d’interminables heures. Un… deux… trois… Le tigre bondit mais ne put atteindre sa cible. Jeyapalan avait grimpé à toute vitesse sur un arbre gigantesque. Il s’en était fallu de peu… C’était inespéré ! Toutefois, tandis qu’il observait la bête fulminante, le jeune homme sentit une forte respiration au-dessus de lui. Une grosse patte poilue aux griffes acérées pendait juste à côté de lui. Ses cheveux se hérissèrent. L’animal en question était un ours dont les ronflements ressemblaient à des coups de tonnerre.

Le prince, paralysé par la peur, ne put faire aucun mouvement mais s’adressa silencieusement à Brahma*1. Le dieu, miséricordieux, ne fut pas insensible à la prière du jeune homme et lui répondit en prenant directement possession de l’ours :

— Tu n’as aucune crainte à avoir, Jeyapalan, car je ne te ferai aucun mal. En revanche, tu es en danger. Un tigre féroce te guette et la branche sur laquelle tu es assis est sur le point de céder. Prends ma patte pour que je puisse te hisser à côté de moi.

Le prince, surpris mais rassuré par la voix étonnamment amène de la bête, fit ce que l’ours lui disait. Et de fait, tandis que ce dernier le hissait, la branche craqua d’un coup sec et tomba avec fracas sur la gueule du tigre qui rugit de colère et invectiva le plantigrade :

— Pourquoi le protèges-tu ? Es-tu sot ? N’oublie pas que ton hôte a, toute la journée durant, poursuivi et chassé les habitants de cette forêt ! Et il continuera à dévaster cet endroit magnifique jusqu’à ce qu’il l’ait transformé en champ ! N’as-tu aucune conscience du danger qu’il représente pour nous ? Passe-le moi délicatement et, promis, je t’en laisserai un morceau !

— Ce jeune homme m’a accordé sa confiance, lui répondit le dieu-ours, aussi ne puis-je pas le trahir. C’est une question de principe ! Vaque à tes occupations, occupe-toi de ta progéniture, exécute d’autres humains si tu y tiens mais laisse celui-là tranquille ! Je ne te le céderai pas !

Le tigre, aigri, hurla de nouveau mais ne bougea pas. C’était un animal patient qui attendait son heure.

Le prince, lui, n’avait rien compris à ce langage animal, il n’avait entendu que rugissements et grommellements. Malgré l’aide de l’énorme bête qui venait de lui sauver la vie, il n’était guère plus rassuré. L’ours le réservait-il pour le petit déjeuner ? Jeyapalan était tellement angoissé qu’il faillit s’évanouir. La bête, reprenant sa voix d’humain bienveillant, tenta alors de le calmer :

— Tu trembles encore de peur, bonhomme, et tu es blême. Je te l’ai dit : je ne te ferai aucun mal. Viens plutôt reprendre des forces à mes côtés. Tu as besoin de te reposer et mes genoux ne manquent pas de confort. Tu t’y endormiras très vite, et demain matin tu pourras rentrer chez toi en toute sécurité.

Surtout guidé par la peur d’être dévoré s’il n’obéissait pas, Jeyapalan s’endormit vite, assommé par la fatigue et l’effroi. Le tigre en profita pour essayer de mener l’ours à la trahison mais sans succès. Le plantigrade, qui était d’essence généreuse et loyale, veilla le jeune homme jusqu’à l’aube.

 

Le lendemain matin, Jeyapalan se réveilla doucement et sursauta en entendant l’immense animal lui demander :