Les contes percherons / par M. de Saint-Santin [Charles-Philippe de Chennevières-Pointel]

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impr. de A. Gouverneur (Nogent-le-Retrou). 1869. 1 vol. (133 p.) ; 15 cm.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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CONTES
PERCHERONS
PAR
M. -DE.SAINT-SANTIN-
NOGENT-LE-ROTflOU
IMPRIMERIE DE A. GOUVERNEUR
M. DCCC LXIX
CONTES PERCHERONS
CONTES
PERCHERONS
PAR
M. DE SAINT-SANTIN
m
mi&
p>
NOGEJNT-LE-ROTROU
IMPRIMERIE DE A. QOUVERN
M DCCC LXIX
CONTES PERCHERONS
I.
De la rencontre que firent trois bourgeois
de Bellesme.
t'HISTOIRE singulière que je vais vous conter
se passa dans les derniers jours de l'au-
®5 tomne de mil sept cent quatre-vingt-huit,
et l'ancien notaire de qui je la tiens, et qui
vit encore, la tenait de son confrère, Me B...,
dont le père reçut le testament. C'est pour vous
dire qu'il n'y a* rien de plus certain.
Un soir donc, à l'heure où le soleil se couche
vers la pointe de la forêt, trois bourgeois de
Bellesme — qu'il me nomma — s'en allaient
causant, avant l'heure du souper, sur la route
neuve de Mamers. Ils causaient de ce dont cau-
sait tout le monde, de la mauvaise récolte, du
rude hiver qui se préparait pour les pauvres
gens, de la famine, de la cherté des grains, de
la prochaine assemblée des États et de la grande
misère des temps. Comme ils se retournaient
vers la ville, l'un d'eux aperçut au pied d'un
orme, au bord du fossé, un pauvre vieux qui
paraissait à demi mort et qui n'avait d'autre
bagage qu'un grand bâton d'épine. Les trois
compagnons étaient charitables, et s'approchè-
rent pour le secourir, le prenant pour un men-
diant que la fairn avait exténué, mais ils n'en
purent tirer ni mouvement ni parole, ou du
moins ils n'en purent rien entendre, si ce n'est
des gémissements et que, par la route de Mamers,
il arrivait tout droit d'Amérique; car le bon-
homme parlait un patois qui semblait celui de
la tour de Babel; ils résolurent de prendre sur
leurs bras cette espèce de grand cadavre dé-
charné, et l'apportèrent bien péniblement jusqu'à
l'auberge du Cheval-Blanc, aux premières mai-
sons de la rue Saint-Michel.
Mais quand ils l'eurent étendu sur un lit de
l'auberge, entre quatre bons rideaux de serge,
et quand la chandelle éclaira sa mine et ses gue-
nilles, c'est alors qu'ils furent étonnés : il était
en vérité plus sale et plus lépreux que Job sur
— 7 -
son fumier ; il avait la barbe plus longue que
celle d'un marchand de complaintes, et ce rebut
de la nature, auquel, pour toute ressource, ils
n'avaient trouvé que cinq sous dans la poche de
sa veste, portait, cachés sur sa poitrine, sous un
grand tablier, des colliers de diamants et de
perles enfilées par de grossiers fils de laiton. Il
en avait, il en avait, l'affreux mendiant, de quoi
acheter cinq ou six royaumes !
Les trois bourgeois le voyant retombé dans
un certain engourdissement, qu'ils jugèrent
précurseur de sa fin, après les grandes douleurs
dont il n'avait cessé jusque-là de jeter les hauts
cris, les trois bourgeois — leurs noms me
reviennent à cette heure, c'étaient MM. Bailleul,
Hébert et Le Breton — s'en allèrent, chacun de
son côté, chercher le dernier aide qu'il fallût à
ce moribond : M Hébert alla quérir le médecin ;
M. Bailleul, le notaire; M. Le Breton courut chez
le prêtre, et celui qu'il trouva demeurant au plus
près, ce fut le pauvre M. Duportail de la Binar-
dière. Le médecin venait d'être mandé à Prulay,
où une belle hôtesse du château avait ses vapeurs ;
le notaire, lui, mariait sa fille, sa maison était en
fête et le rôti sur la table, et les chansons com-
mençaient; il vint pourtant, puisqu'au dire de
M. Bailleul, il n'y avait pas une minute à perdre,
et sans prendre le temps de vider son verre ni
d'ôter son rabat.
Quand il entra dans la chambre où le bon-
homme paraissait sommeiller, il crut, à voir
son vieux bonnet à la Francklin tout pelé et ses
loques toutes pourries de vétusté et de la crotte
des chemins, que M. Bailleul, qui passait pour
un malin plaisant, l'avait voulu mystifier en ce
jour solennel, et il jetait déjà sur lui un regard
furieux ; mais le grand vieillard, se redressant
sur son lit, commença à dire, et cette fois en
bon langage, si ce n'est avec bon accent :
— Je ne vous avais point appelé, mais puisque
vous voilà, autant vaut un jour que l'autre, j"e
vous dicterai volontiers un doigt de testament.
Moi, monsieur, j'aime les notaires. Je n'ai
jamais pu, ça été ma grande peine, posséder en
paix sur la"terre un champ d'un arpent; mais
pour cela même, monsieur, je raffole des gens
dont le métier est d'assurer la paisible possession
des champs. Seyez-vous là, et écrivez :
« Moi, Isaac, né à Jérusalem, reconnaissant à
bons signes que l'heure de mon repos est proche,
et que la colère de Jésus fils de Marie est à la fin
lassée, je lègue à mes enfants la terre entière,
que j'ai parcourue sans trêve ni halte depuis
dix-huit longs siècles.
» Je leur lègue les Chrétiens, les Turcs, les
Alsaciens, les Polonais, les Luthériens, les Ar-
méniens, les Calvinistes, les Arabes, les Romains,
les Grecs, ceux de l'Asie et de l'Afrique, les
Égyptiens, qu'ils réduiront en servitude et aux-
quels ils feront creuser des canaux et bâtir des
pyramides.
» Mes fils n'erreront pas comme moi, mais ils
vivront assis sur de bons coffres remplis d'or
dont ils feront des trônes, et ils s'assoieront aussi
dans les fauteuils des magistrats, et des mi-
nistres, et des savants, et s'ils voyagent, ce ne
sera plus avec mon bâton usé, mais dans des
carrosses de consuls et d'ambassadeurs. La paix
et la guerre du monde se feront par leur or, et
par leur or ils feront le luxe, qui rendra mépri-
sables les peuples qui m'ont méprisé ; et la puis-
sance de ma race sera, par la volonté du Naza-
réen, le plus terrible châtiment des chrétiens
infidèles.
» Et le legs que, par les présentes, je fais de
la terre aux enfants d'Isaac, ils en jouiront à
dater de l'an qui vient, où s'accompliront les
grandes destinées.
» En foi de quoi j'ai signé, par-devant Me B...,
notaire garde-note royal héréditaire de la ville
de Bellesme. »
Comme le notaire lui présentait la plume, entra
M. le curé du Ham.
— Mon brave homme, dit M. de la Binardière,
vous êtes vieux, vous n'allez pas bien, n'avez-
vous rien à dire au bon Dieu? son pardon est le
baume de toute douleur!
— Je ne suis point fâché de vous voir, mon-
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sieur le curé, répondit le grand bonhomme en
grattant un peu dans sa barbe sale ; vous saurez
peut-être me donner des nouvelles d'un honnête
homme que j'ai connu dans ce pays-ci, voilà
environ huit cents ans, et qui s'appelait Yves :
il était très-occupé, dans ce temps-là, à bâtir
une méchante petite chapelle sur un petit mame-
lon à côté de son château, et c'était un esprit
fort, car il ne craignait pas l'an mil.
M. de la Binardière, jugeant qu'il avait affaire
à un fou, voulut entrer dans son idée, et lui dit
que la personne dont il parlait était morte en bon
chrétien, et que sa chapelle était encore debout.
— Tant mieux, reprit l'autre, mais je ne pen-
sais point que les pierres de ce pays fussent si
solides. Quant à moi, monsieur le curé, qui en
ai tant vu bâtir et crouler, mon affaire est entre
Jésus et moi, et, je vous le dis, une année ne se
passera point sans que paix me soit faite.
Jésus de Galilée, en .la personne de ses prêtres,
va reporter sa croix sur le mont du Calvaire, et
vous-même, monsieur le curé, quand l'heure
viendra des séditions terribles, vous éprouverez
qu'un pauvre savetier juif a pu, dans un jour de
lâche rage populaire, repousser de devant sa
maison le Christ lacéré et suant le sang.
Ces paroles affreuses du vieux mendiant de-
meurèrent toutes vivantes dans l'esprit du
notaire, et il lui en venait une sueur froide
- 11 —
toutes les fois que, plus tard, on parlait devant
lui de l'abominable martyre de M. de la Binar-
dière, le dimanche que son filleul, le tailleur, le
vendit pour un écu de six livres, et que les
furieux promenèrent par la ville sa tête au bout
d'une pique.
Ils en étaient là quand le médecin, tout pou-
dreux de sa course, ouvrit la porte et, s'appro-
chant du lit, regarda le mal de ce vilain vieil-
lard. Aussitôt il se mit à rire, prit une prise dans
sa tabatière d'or, et puis il lui mania le pied, —
cric, crac, — et lui dit :
— Allons, vieux fainéant, lève-toi et marche.
L'autre ne se le fit pas dire deux fois ; il se
dressa tout de gob sur ses pieds.
— Ce n'est qu'une entorse, souffla le médecin
à l'oreille de M. le curé, moins que rien pour
des jambes de fer comme les siennes.
— Avance et marche donc, répéta-t-il assez
rudement au vagabond; et grand deuil j'ai, pour
une foulure de va-nu-pieds, d'avoir retardé mon
souper.
Le vieux gueux reprit son bâton, et, descen-
dant lestement l'escalier de l'auberge, demanda
à l'hôtelier combien il lui devait.
— Cinq sous pour le coucher, dit celui-ci.
— Les voilà, répondit l'homme à la grande
barbe, et voilà cinq sous que vous remettrez à la
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sacristie, afin que M. le curé dise un évangile
pour le repos de l'âme du brave seigneur Yves,
que j'ai connu voilà huit cents ans, et qui, sans
se douter que je n'aimais pas le cochon, me
donna de bon coeur un morceau de jambon.
Cela fait, il sortit, suivi à distance et en silence
— car ils avaient fort à penser — par le notaire,
le curé et le médecin; ils le virent qui jetait un
coup-d'ceil, à travers les fenêtres de la rue, dans
la salle où dansait la noce de la fille du notaire,
à laquelle noce s'étaient rendus par civilité tous
les gentilshommes des environs et toute la no-
blesse de la ville, et les trois bourgeois qui
l'avaient recueilli y dansaient aussi ; et il entra
même dans la cour où se réjouissaient les valets
et les servantes.
On l'y prit pour un musicien et on lui offrit à
boire ; mais il se contenta de vider un verre de
cidre, et leur dit:
—Merci, mes amis, je ne puis point m'arrêter ;
mais réjouissez-vous bien, réjouissez-vous,
belles ; car ceux qui dansent dans ce salon sorti-
ront avant peu de la ville chassés par la peur et
la misère, et vous qui les servez, vos enfants
seront maîtres de ces maisons. — Enseignez-moi
seulement par quel chemin on va à Versailles.
— Par la route de Regmalard, lui répondirent-
ils.
Et en cinq ou six enjambées il disparut dans
la nuit.
- 13 -
Le curé et le médecin ne tardèrent pas à se
séparer du notaire, qu'attendait sa ■ joyeuse
famille.
— Les nuages étaient bien rouges ce soir,
dirent-ils en se tirant leurs chapeaux.
— Signe de mauvais temps, fit le médecin.
IL
Comment le gars Simon devint chirurgien
major de la reine de Prusse.
f'N dit que les folles qui, la nuit de Noël,
s'en vont à la Table des Marchands, dans
le plus noir de la forêt, pour y quérir un
bon ami qui les épouse dans l'an, n'en rap-
portent le plus souvent qu'un sort malheureux.
La pauvre Simonne en est bien un exemple.
Quand elle eut fait, sur le coup de minuit, sa
cérémonie à la pierre, elle tâcha de retrouver
son chemin vers Vaunoise, d'où elle était; mais
voilà que, de sente en sente, elle se perdit tout à
fait dans le fourré ; si bien qu'au matin, à force
de tourner, elle se trouva dans les environs de
Saint-Ouen de la Cour, et comme de loin en
— 15 —
loin elle appelait, espérant toujours qu'une âme
charitable lui répondrait, elle entendit une voix
qui contrefaisait gaiement son cri : c'était celle
d'un gars marchand de chevaux du pays de
Mauves; il vous la ramena en croupe à travers
toute la forêt et vous l'épousa Dieu sait comme.
Le petit qui vint de ce mariage-là, et qu'on
avait baptisé Simon, du nom de sa mère, la
Simonne, disparut du pays avec les chouans, le
jour qu'ils entrèrent dans Bellesme et qu'ils
tirèrent des coups de fusil contre ceux de la
mairie. Il suivit leur bande quand ils redescen-
dirent vers Perigny, par plaisir de voir leurs
sabres et leurs cocardes, et comme il ne remonta
point en ville, fallut bien croire, ou qu'ils
l'avaient mangé tout cru, ce que d'aucuns pen-
sèrent, ou bien qu'ils s'en étaient servi pour les
guider dans la forêt par les chemins de déni-
cheurs de nids, que ne connaissaient point les
soldats du fameux général Guidai, lequel, à ce
qu'on a dit, ne tenait déjà point tant, de son
côté, à rencontrer la bande. Quel âge avait pour
lors le gars Simon? Il avait bien douze ans
sonnés.
Toujours est-il que le bon Dieu voulut que,
cinq ou six ans plus tard, il fût rencontré à
quatre cents lieues de là par le chirurgien major
des grandes armées, qui était de notre pays, et
qui est enterré à cette heure dans la chapelle
basse de Saint-Santin.
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Les histoires du père S..., surtout avec les
jurons salés dont il avait toujours la bouche si
grasse, n'étaient point, je le veux bien, paroles
d'Évangile. Mais le bonhomme a tant de fois
repété celle-là en greffant les poiriers de son
enclos, et en f.... par ci, f par là des saints
de plâtre dans les niches de la vieille chapelle,
qu'il radoubait à sa façon, que tout le monde de
notre ville l'a prise pour bon argent, et j'y crois,
ma foi, tout comme un autre.
Le vieux chirurgien major disait donc qu'un
jour, dans un village du pays des Prussiens,
s... pays où l'on ne parle qu'allemand, et où l'on
boit de la bière en guise de cidre, il trouva à
l'ambulance un petit aide infirmier qui n'avait
pas encore un poil de barbe ; mais au milieu de
tous ces Gascons, Auvergnats, Bretons, Lorrains
et Franc-Comtois, celui-là avait si bien gardé
l'accent de notre province, qu'il lui demanda
tout droit de quelle ville il était.
— Je suis de Bellesme en Perche, mon major,
dit l'autre.
Et vous comprenez, ajoutait le bonhomme,
qu'un gars si déluré de Bellesme en Perche, je le
pris sur l'heure dans mon service; je ne lui
cherchai point noise sur son histoire ancienne;
chacun la sienne, après tout, et quoique je
n'aime point les chouans, je lui dis :
— Mon garçon, des gens comme nous, quand
— 17 —
ils ont à quitter de bonne heure leur pays, ne
choisissent point trop leur carrosse. Tâchons
seulement de faire bravement notre magot, pour
y revenir en bons enfants.
Je m'aperçus pourtant au bout de quelques
jours qu'il avait appris chez les brigands à faire
la maraude comme pas un infirmier de l'armée.
La maraude chez le Prussien, c'est de bonne
guerre ; tout le monde la faisait, le dernier fan-
tassin comme la graine d'épinards. Mais aux
infirmiers le pompon, à cause des intelligences
qu'ils avaient avec les servantes. Les infirmiers,
chacun sait cela dans l'armée, les infirmiers,
soit en campagne, soit dans les garnisons, il n'y
a pas à lutter contre eux pour être chéris des
belles. Leur métier tranquille : panser les plaies,
tenir les jambes et les bras qu'on coupe, apprêter
aux mourants la gamelle, leur insinuer les
remèdes, tout cela fait que les margotons et les
couturières se les arrachent. Peut-être aussi
l'espoir d'épouser un si bel uniforme, et qui
passe pour sédentaire, est-il bien pour quelque
chose dans l'entraînement des filles.
Le gars Simon n'avait point son pareil, même
parmi les vieux infirmiers, pour jeter le lacet
aux bouteilles dans les caves des bourgmestres,
pour tordre le col des canards et des dindons
sans les faire crier, pour dénicher les oeufs dans
les poulaillers, et il avait fini par en rapporter
2
- 18 —
tant et tant à l'ambulance que même les malades
en mangeaient. Quant à lui, au petit Simon, il
n'en mangeait point, il faisait le dégoûté : il avait
encore plein le bec des bons chapons qu'il avait
rôtis dans le Maine, au temps qu'il était marmi-
ton des chouans : « Autant, disait-il, manger
des cailloux que ces poulardes des Prussiens. »
Et Dieu sait pourtant s'il avait de bonnes dents.
Il n'avait qu'une envie, c'était de goûter au
sortir de la broche, et bien bardées de lard et
bien emmaillotées de feuilles de vigne, les petites
poules russes de la princesse de Kirchwaser-
bourg—je ne sais si je prononce bien. —C'était
une magnifique princesse dont on voyait le prin-
cipal château de la porte de notre cantine, et qui
y élevait au biberon, dans une volière grande
comme une maison, toutes les espèces de poules,
d'Angleterre, d'Espagne, de Russie, de Chine,
de Cochinchine; il y en avait même de Crève-
coeur en Normandie. Simon s'était fait conter
cela un soir par noire tambour-major, car il
avait le vin tendre, Canigou, comme l'avaient
surnommé les Gascons de son pays, natif d'Arles
en Roussillon, six pieds six pouces sans son
plumet, et qui n'était point mal avec la femme
de charge de la princesse, sans dédaigner la fille
de basse-cour.
Le gars Simon, pour se promener ce soir-là à
lune brouillée à travers champs, ne prit dans sa
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poche d'autres tenailles qu'un casse-noisette. Il
était si menu et si leste qu'il escaladait et suivait
les murs à la manière des belettes. Il rapporta
une poule russe pendue à chacune de ses bou-
tonnières. On en mit le lendemain, au déjeûner,
huit à la même broche, tant elles étaient mi-
gnonnes , et Simon se chargea de les arroser et
de préparer la rémoulade. Canigou s'en était
léché les moustaches, et tout jaloux qu'il fût
qu'un aide infirmier eût chassé sur ses terres,
il était obligé de s'avouer que ce maraudeur avait
bien de l'adresse, et il avait ri du bon tour plus
haut que les camarades. En sortant de table, il
dit au, gars :
— Écoute bien, petit chouan, tu as fait celte
nuit un accroc à les guêtres en descendant de la
muraille. J'irai ce soir avec toi après la retraite
battue, tu monteras sur mes épaules, nous em-
porterons un sac, et nous ne laisserons poule qui
vive dans la grande cage de la princesse.
La nuit vint, elle était bonne ; ils connaissaient
les chemins aussi bien l'un que l'autre. Le tam-
bour-major fit la courte échelle; l'autre singe
grimpa d'un saut, il tira à lui Canigou. Tout
allait bien jusque-là; mais quand Canigou dévala
le premier de l'autre côté du mur du parc,
devinez dans quoi il mit le pied? Un piège à loup,
mes amis, un piège à loup que madame deRirsch-
waserbourg avait posé elle-même le matin, de
— 20 —
ses mains de princesse, à l'endroit où elle avait
flairé la piste de son voleur de poules. Quand les
deux battants du piège firent craquer cette belle
jambe de Canigou dont les femmes raffolaient,
il se mit à pousser des hurlements et des jure-
ments capables de faire trembler le paradis et
d'étonner la grande armée.
— A moi mes sapeurs, mes braves sapeurs !
Tonnerre des cent mille diables ! Aïe, aïe, aïe,
que va devenir le régiment sans son tambour-
major? Comment l'Empereur entrera-t-il à Berlin,
sans Canigou ! Aïe, aie, aïe, tire-moi de là tout
doucement, mon petit Simon. Par le nombril du
roi de Prusse ! la gaillarde va la danser belle.
Recouds-moi bien mon mollet, mon ami.
Pendant que le petit aide infirmier traînait
comme il pouvait jusqu'au château le géant
Canigou, l'orgueil de notre régiment, le tambour-
major, geingnant à chaque pas, disait :
— Nous allons lui lier les mains, la fourrer
dans le sac, et l'amener au poste du quartier-
maître; ça lui apprendra à trouver mauvais que
nous mangions ses poules Je la ferai fesser par
mes tambours; je la ferai pendre par mes sapeurs
au premier orme venu ; ils l'écarlèleront avec
leurs haches, et ce sera pain bénit.
— Halte-là, mon général, dit maître Simon,
le piège n'était point pour vous, mais bien, s'il
vous plaît, pour mes propres chevillettes, puis-
— 21 -
que c'est ma promenade d'hier soir qui l'a fait
tirer de l'arsenal. J'ai aussi bien le droit que
vous, mon major, de couper cette princesse en
quatre, et d'en faire les morceaux qu'il me plaira.
Ils se firent ouvrir la porte du château sans
autre passe-partout qu'un tapage d'enfer, et en
menaçant d'aller chercher tous les canons de
l'Empereur, si la princesse n'arrivait dans la
minute.
Ils 'ne furent pas plutôt installés dans les fau-
teuils de la grande salle d'honneur, que la belle
Prussienne apparut en robe de chambre, et pe-
naude I il fallait voir comme.
— Ma poulette, s'écria Canigou d'une voix à
casser les vitres, tu as failli briser par trahison
la plus belle jambe du régiment; je vais te faire
pendre la tête en bas par mes sapeurs, et il Le
hacheront, avec leurs haches, en autant de mor-
ceaux qu'ils ont de poils dans leur barbe.
— Mon commandant est un peu brusque, dit
Simon avec plus de douceur; il ne faut point
effaroucher les belles. Nous avons également à
nous plaindre, madame, de vos desseins envers
nous, et le sort peut seul décider lequel choisira
pour vous le plus abominable des supplices.
Veuillez d'abord, belle princesse, nous faire
apporter par votre sommelier une bonne bouteille
et des cartes avec quelques drogues, cela nous
donnera le temps de réfléchir.
- 22 —
Il n'y avait point de drogues dans la maison,
ni même, je crois, dans le pays. Les Prussiens
ont si peu d'esprit qu'ils ne connaissent point le
jeu de la drogue.
— En combien, mon major?
— En quatre, blanc-bec, répondit Canigou;
ton nez n'en tiendrait pas davantage.
— En six, mon major, le vôtre sera suffisant.
On convint en cinq. Simon tailla les pincettes.
La pauvre femme était assise à trois pas 'de là
comme pétrifiée, et quand Simon mettait une
drogue de plus sur son nez, sa tête à elle se
baissait d'un cran. Ils buvaient, ils hâblaient,
ils jouaient, le tout agréablement; cependant, au
bout d'une heure, Canigou, dont les vins blancs
du pays agitaient les nerfs délicats, commença
à battre la breloque, et les drogues se succé-
dèrent cahin, caha, tout le long, le long de son
nez... il n'en pouvait plus respirer, il tenait ses
cartes de travers. Simon lisait dans son jeu
comme dans un livre. Enfin, dès que la cinquième
drogue enfourcha les narines de Canigou :
— A moi la princesse ! s'écria le furet.
— Eh quoi, bon jeune homme, dit la prin-
cesse, en tournant vers lui ses yeux les plus
doux, auriez-vous donc la barbarie de me pendre
la tête en bas, et de me faire découper par un
sapeur?
— Belle dame, répondit le fin gars, un infir-
— 23 —
mier français, qui a eu l'honneur d'être chouan,
peut bien pendre un Prussien les pieds en l'air,
mais des femmes jamais !
Sur ces mots, la princesse, un peu rassurée,
poussa un soupir, une aimable rougeur colora
ses joues, et reprenant comme par enchante-
ment un certain ton de grande dame :
— Comment te nommes-tu? lui dit-elle.
— Simon, fils de la Simonne.
— De quel pays es-tu ?
— De Bellesme en Perche.
— Quel métier fais-tu?
— Premier aide-infirmier du \ei régiment des
armées françaises.
— Eh bien, Simon, dit la princesse, je te fais
dès aujourd'hui cadeau d'un de mes trois châ-
teaux, celui de Rirschwaserbourg, avec tout ce
qu'il y a dans les basses-cours et dans les caves ;
je t'épouserai dès que tu auras l'âge et la taille,
et un peu de barbe; et pour te donner contenance
à la cour, je demanderai que tu sois le chirurgien-
major de la reine de Prusse.
— J'aime autant cela, dit Canigou; moi, je
n'aurais pu vous refuser par politesse, mais je
préfère pour mon goût les petites femmes, pasplus
hautes que cela; quant à ce nabotin, les grandes
femmes ne lui font pas peur; qu'il s'arrange.
— C'est entendu, fit Simon.
Et cela s'est passé comme je vous le dis. Toute
— 24 —
la grande armée dansa aux noces. Dès que je fus
revenu dans ce pays-ci, je fis savoir à la Simonne
pourquoi son fils ne reparaissait point. Se mit-
elle pas en tête d'aller le relancer auprès de la
reine de Prusse; mais elle n'avait jamais eu de
chance, la Simonne, elle se perdit si bien cette
fois dans la Forêt-Noire, qu'on n'en a jamais eu
de nouvelles.
— Et pourquoi, demandait-on en riant au bon
vieux chirurgien-major, pourquoi n'avez-vous
pas, vous, monsieur S..., épousé quelque du-
chesse des Raiserlich?
— L'embarras du choix, mes amis, on ne
savait à laquelle entendre; et puis, moi, j'avais
juré à ma première bonne amie de demeurer
garçon le restant de mes jours.
m.
Tiratai.
(OTSES revenants ont une mauvaise renommée,
«j]o personne ne se soucie de les rencontrer, et
(5b pourquoi ? — Vous ont-ils jamais nui à vous
ou aux vôtres ? — Qui de vos voisins a eu à s'en
plaindre? Sont gens de mauvaise conscience qui
s'en méfient Quant à moi, je vis là porte à
porte avec un revenant, et il ne m'a jamais
causé d'ennui. Il ne fait point de bruit ; s'il
s'élève la nuit un gros gémissement autour de
ma maison, ce n'est point de la chapelle que
cela vient, mais des arbres verts. Et pourtant
les anciens jardiniers (était-ce bonne foi, était-
ce un piège) ont toujours dit à ceux qui les rem-
- 26 —
plaçaient que le bonhomme enterré dans la
chapelle basse ne manquait pas chaque nuit de
sortir de son caveau et qu'il était tout de rouge
habillé, en souvenir sans doute des jambes qu'il
avait coupées à la grande armée, et que, passé
onze heures, ils n'entreraient pas dans la cha-
pelle , quand on leur donnerait la pleine tonne
d'écus qui avait défoncé le plafond de sa maison
de Sainle-Laurette.
Je ne suis point de ceux, Dieu m'en garde,
qui ne croient pas aux revenants. Samuel appa-
rut à Saûl, Caton apparut à Brutus.
Mais d'abord je tiens pour sûr que tous les
morts ne peuvent pas revenir. Le Diable garde
bien ce qu'il garde, et ne confie la clef des champs
à pas un de son enfer. Quant à ceux du paradis,
ils sont trop bien où ils sont, et n'ont pas à se dé-
ranger pour servir leurs amis d'ici-bas. D'ailleurs
le bon Dieu a ses anges pour un tel ministère.
Restent les pauvres du purgatoire dont la porte
est toujours entrebaillée, et qu'une nuit de répit
peut soulager de leurs souffrances. Mais ceux-là
savent ce qu'il en cuit pour tourmenter le pro-
chain, et ne peuvent être gens à malices ni
trahisons. Si donc vous trouvez un revenant sur
votre chemin, ne vous en effrayez pas, signez-
vous seulement, et priez pour lui, et ne le chassez
pas rudement ; profitez toutefois de son conseil,
car ce conseil ne saurait être mauvais, venant
- 27 —
d'un endroit où chacun peut dire, à un an près,
le prix d'une offense à Dieu.
Un doux soir d'été, quand les jours sont
longs, entre les foins et la moisson, les filles
de la Croix-Blanche faisaient leur sabbat à l'or-
dinaire, ajant bien bu leur eau-de-vie teinte de
chicorée ; elles s'agonisaient de sottises ; les en-
fants criaient ; les hommes, furieux, jetaient des
pierres dans les vitres de leurs voisins ou dé-
fonçaient les portes à grands coups de bûches.
Le commissaire entendit de sa maison, de la
place au blé, le tapage et les carreaux cassés.
Il descendit le chemin quatre à quatre, et de la
promenade en même temps dévalait le maréchal-
des-logis des gendarmes qui se trouvait là sous
les arbres, causant avec M. le vicaire. Il n'y
avait pas encore de réverbère à la Croix-Blanche,
car ce réverbère est tout neuf, puisque son
poteau est l'ancien mât de cocagne qui servait, il
y a deux ans, à la fête du \ 5 août ; mais le com-
missaire et le maréchal-des-logis n'en avaient
pas besoin, car ils connaissaient les allées
noires, et les escaliers borgnes, et les sales
bouges humides de ce misérable pâté de masures
qui leur donnait à lui seul plus de souci et de
besogne que tout le reste du canton Ils tirèrent
l'un de ci, l'autre de là, les deux plus enragées
qui s'arrachaient les cheveux; l'une avait la mâ-
choire en sang, l'autre avait sa camisole en
- 28 —
pièces, et tout cela parce qu'un gars tonnelier du
quartier de l'Ormeau n'avait point payé la demi-
tasse qu'il devait à ses amours. Le commissaire
poussa devant lui la plus regimbante des deux
créatures du haut en bas de l'escalier, le gen-
darme empoigna le plus rude casseur de vitres,
qui lui avait fait sauter son képi et trois bou-
tons de sa veste d'uniforme, et ils les menèrent
sans trompette, et malgré les débattements et
les jurons de la fille, dans les bons petits ca-
chots noirs, que vous savez bien, sous la prison
de l'Audience, où les plus mutins n'ont pour se
retourner que six pieds carrés, entre de gros
murs tout nus, maçonnés au plus profond du
roc ; et ni feu, ni chandelle, et quasiment point
d'air et une barre de fer grosse comme le bras
pour maintenir une porte qui est bien elle-
même épaisse comme une muraille. Moi, si on
m'oubliait là seulement 24 heures, on m'en ti-
rerait tout noué par les douleurs. Fallait-il que
les gens d'autrefois fussent coquins pour mériter
d'être si avant sous terre, et qu'ils eussent le
corps dur pour y pouvoir attendre justice! On y
laissa pourtant les nôtres jusqu'à ce qu'ils par-
tissent le lendemain pour la prison de Mortagne ;
et le commissaire et le gendarme s'en allèrent
tranquillement dresser de compagnie leur pro-
cès-verbal; les plumes étaient rouillées, j'ima-
gine , car la besogne fut longue, et la lune était
haute quand les deux justiciers se séparèrent.
— 29 -
Le maréchal-des-logis, avant de retourner à sa
gendarmerie, voulut s'assurer par ses yeux qu'on
était en paix à la Croix-Blanche; il était au fond
du coeur très-furieux d'avoir perdu ses trois
boutons et n'eût pas demandé mieux que
de faire payer à un ivrogne attardé la querelle
qu'allait lui chercher sa ménagère. Mais quoi?
plus l'ombre d'une dernière querelle. Qui eût
jamais dit que deux heures avant tout était là en
remue-ménage? Les chandelles étaient éteintes,
pas un chat dans les ruelles. C'était à qui dormi-
rait le plus fort sur tous ces grabats.
Il remonta donc, grognant à part lui, par
le petit chemin malaisé qui passe au dessus
de la maison abandonnée et suit les murailles
basses en pierres sèches qui forment le clos de
Saint-Santin. Par instinct de je ne sais quelle
défiance, il jeta un coup d'oeil vers les volets
ballants sans gonds, et les fenêtres sans vitres,
et le noir soupirail de la cave de cette maison
abandonnée, car la maison croulante ne lui avait
jamais rien dit qui vaille ; mais si une pensée,
commeillongeaitlemurbordéd'orties,luitraversa
l'esprit, ce fut celle du pauvre idiot Carat qu'il
y avait aperçu une fois cherchant des limas le
long des pierres humides. Il ne se doutait
guère en vérité de ce qui s'y cachait à cette
heure-là. Cependant, en tournant la tête à gau-
che vers le massif de jeunes sapins, qui enve-
loppe comme d'un noir manteau l'arrière-pignon
- 30 -
de la chapelle, il ne put se défendre, tout gen-
darme qu'il était, de songer que derrière cette
obscurité, la plus sombre et la plus épaisse
qu'on pût voir, demeurait, au su de tout le pays,
un revenant contre lequel ni un bon poing ni un
bon sabre ne pouvaient rien, et cela lui fit
comme un petit dressement dans les cheveux. Il
eut pourtant honte de ce mouvement de peur,
car il était brave soldat, et il se dit qu'il ne se-
rait pas fâché d'en avoir le coeur net et de pouvoir
répéter à qui voudrait l'entendre que lui, maré-
chal-des-logis commandantlabrigadede Bellesme,
avait attendu, de pied ferme, le revenant de la
chapelle, et que le revenant ne s'était point
soucié de lui montrer ses bragues rouges. Mais
le brigadier eut beauattendre, il avait, paraissait-
il, mal choisi sa nuit; un revenant ne peut pas
être partout à la fois ; et j ustement à ce moment-là
le vieux mort de la chapelle hantait un autre
voisin.
Le bonhomme Tiratai n'avait pour tout bien
que sa peau et ses os ; encore n'étaient-ils point
neufs, mais usés et cassés, ayant roulé de porte
en porte quatre-vingt-un ans, l'un traînant
l'autre.
Aussi les portes de nos rues, les connaissait-
il mieux que le percepteur, et savait-il au plus
juste ce que valait celle-ci et ce que celle-là
valait, et ce qu'il y avait de pitié derrière cha-
cune pour les malheureux.
- 31 —
Autrefois dans Bellesme plus de mendiants que
de bourgeois ; il n'en va plus ainsi aujourd'hui,
grâce à Dieu, au filet et à M. le préfet. Mendiant
on naissait de père et de mère. Des nuées de
bonnes femmes à mantes grises, ou de vieux
boiteux et chassieux en loques, s'abattaient le
jeudi autour des carrosses délabrés qui ame-
naient à la ville les gentilshommes de campagne,
et autour des diligences de Basse-Normandie qui
relayaient à la poste. C'était le bon temps des
porte-besace; chaque maison avait son jour où
la sébile pleine attendait ses mendiants accou-
tumés.
On ne mendie plus aujourd'hui à Bellesme,
et Dieu sait pourtant que l'on n'y a point le coeur
dur au pauvre, mais le bureau de bienfaisance
et la gendarmerie y ont mis bon ordre. Si l'on
rencontre un infirme vous regardant d'un air
piteux, vite on serre sa bourse et on le menace
du gendarme, car ainsi le veut la loi, au nom
d'une certaine dignité humaine que l'on ne
connaissait point au tempsjadis. Certes lebureau
ne chôme pas et ses coffres sont pleins de pains
de six livres, de fagots et de hardes ; notre can-
ton est charitable, mais sa charité hélas ! n'est
plus chrétienne. Le chrétien ne craignait pas de
voir les haillons du misérable, ni de toucher les
plaies de l'estropié. Nous, cette vue nous fait
horreur et notre faible coeur en est tout affadi.
Oui, l'assistance civile sera la mort de la charité
- 32 -
chrétienne et de ce sublime exercice de la foi,
que nos pieuses aïeules appelaient les sept oeu-
vres de miséricorde.
C'est la charité chrétienne qui est la mère de
cette assistance, et voilà que la naissance de la
fille aura tué la mère. La pauvreté y gagne peut-
être par la régulière et sèche répartition de l'im-
pôt des secours ; mais l'âme humaine y perd une
vertu, la charité, et les malheureux y perdent
la reconnaissance et le respect du bon riche.
Ainsi le monde est en train de substituer une
à une à chacune des vertus enfantées par le
Christ, de froides lois d'ordre collectif qui dis-
pensent l'homme de la tendresse fraternelle.
Le christianisme avait allumé dans le monde
toutes les lumières, celles du coeur et celles de
l'esprit, la charité comme la science; et voilà que
science et charité cherchent à écarter le Christ
de leurs oeuvres.
Le père Tiratai était donc le dernier mendiant
de notre ville de Bellesme. Tout le monde res-
pectait, je ne sais comment, ce vieux bélier d'un
troupeau disparu ; les gendarmes fermaient les
yeux pour ne pas voir sa blouse grise aux mille
trous et son bonnet de coton graisseux, rodant
autour de la voiture de Nogent, car l'ordon-
nance aurait voulu qu'ils le menassent au moins
sept fois la semaine à la prison de l'Audience et
de là à la justice.
Or, en ce temps-là, le père Tiratai avait trouvé
— 33 —
dans la maison abandonnée, à deux pas de la
Croix-Blanche, le gîte qui lui séiait; poussant un
jour, à travers les grandes orties, la porte basse de
la cave qui donne sur le chemin, elle avait cédé,
tant les ais en étaient vermoulus et pourris; et
sur des vieilles planches délaissées il s'était
étendu et endormi ; et de loin en loin, quand il
n'avait pas meilleur grabat et avait bu un coup
de trop pour regagner la rue de Nogent, il reve-
nait à ce terrier. Le sommeil est léger à l'âge du
pauvre vagabond: on dort un somme, surtout
quand on a un bon verre de cidre dans la tête,
puis le moindre tapage vous rouvre les yeux, et
la batterie des filles de la Croix-Blanche avait
réveillé le bonhomme en sursaut. La lune,
jouant dans les branchages vis-à-vis et dans le
croisillon de fer du soupirail, pénétrait par deux
ou trois rayons mouvants jusqu'au milieu de la
cave, et Tiratai, qui avait vu au temps jadis
M. S*** allant et venant par nos rues, le recon-
nut clairement dans cette lumière. Il n'en fut
pas bien surpris, car il le savait tout près de là,
et ne s'était pas endormi une fois dans la maison
abandonnée sans s'attendre à être réveillé par
lui.
— Ça n'est pas moi qui vous ai troublé dans
votre caveau, mon bon M S***, lui dit Tiratai ;
je ne fais point de bruit ici, et d'ailleurs vous
avez toujours été charitable au pauvre monde ;
3
- 34 —
mais les gens me disaient que votre veste était
rouge, vos bas rouges, votre culotte rouge, du
rouge de la tête aux pieds ; et vous voilà tout de
pâle habillé, comme les revenants du commun.
— C'est, répondit M. S**, que depuis quelque
temps je me suis rapproché de la lumière de
Notre Seigneur, par la grâce de la bonne Vierge,
de sainte Madeleine et de saint Santin, que j'ai,
de mon vivant, honorés à ma manière et qui
m'ont débarbouillé du sang des champs de ba-
tailles. Bien que je ne sois encore que sur la
route du paradis, tu aimerais déjà mieux,
conviens-en, être dans mon habit argenté que
dans ta blouse. Quand on est de l'autre côté de
la mort, on a les «yeux à jamais débrouillés, et
je lis sans lunettes dans ta conscience que tu
n'es point content de la part que t'a faite le bon
Dieu, Tiratai.
Ecoute-moi bien : (et tant que M. S** parlait,
Tiratai croyait entendre, pêle-mêle et mot pour
mot, tous les sermons que les vicaires de Saint-
Sauveur avaient de son vivant débités au
prône.) — Tu es homme, ayant vécu la vie hu-
maine; et la vie des hommes est bien plus égale
qu'il ne t'a paru, quand tu enviais le riche et
méprisais ton haillon. Il n'est guère d'homme
qui se soit approché plus près du parfait bon-
heur que son voisin ; il n'est guère d'homme
qui ait dépassé l'autre en douleurs ; car les li-
mites de ses forces sont fixées à l'homme pour la
— 35 —
joie, comme pour le chagrin, de même qu'à
ses yeux pour voir, à sa mémoire pour se sou-
venir, à ses pieds pour aller en avant; et tout
cela bien bref et bien chétif. On peut dire que
chaque créature, d'où qu'elle sorte, a touché, *
à certaines heures, les deux bornes extrêmes que
son faible coeur pouvait supporter. Dieu, qui
a créé l'homme, sait mieux que nous de quel
limon il l'a pétri et ce qu'il peut vraiment espé-
rer ou exiger de lui. Rien ne dure dans l'homme,
ni le rire ni les larmes; le corps est fragile,
plus fragile l'esprit, et rien ne vaut la peine
qu'on s'y attache, si ce n'est l'espoir d'entendre
Dieu dire au jugement : celui-là a bien lutté, il
a gagné la paix.
La vie, Tiratai, pour tout être né de la femme,
est une lutte contre la maladie, la pauvreté et le
chagrin. Les uns la soutiennent gaiement et
avec dédain, les autres tristement et avec
amertume.
— Et comment voulez-vous, M. S**, dit
Tiratai, qu'un pauvre homme n'ait pas grand
deuil quand il voit ses enfants sans souci de sa
vieillesse et quand il lui revient, pour meilleure
souvenance, que sa femme le battait, s'il ne
gagnait pas un tablier ou une veste au mât de
cocagne; et depuis je n'ai guère été qu'en dé-
fiance aux gens de Bellesme, qui craignent tant
qu'on leur pille leurs poules ou les choux de
leur jardin.
- 36 -
M. S" lui répondit : Tu te vois d'abord et tes
soucis, Tiratai, et chacun des tiens et des gens
de Bellesme ne voit d'abord que soi, et il en doit
être ainsi pour que chacun, avant tout, cultive
son âme propre et n'abandonne pas sans
défense ses propres os. La perspective de notre
oeil est ainsi faite que chaque homme s'aperçoit
plus grand à lui seul que le reste de l'univers
ensemble. Sa famille, ses proches, comme on
dit, il les voit encore tenant certaine place sous
le soleil, car ils sont une partie de lui-même-: les
autres ne sont que fourmis fourmillant autour
de lui, et qu'il ne se détournerait pas d'une se-
melle pour ne point écraser sur son passage.
Tu parles de grand deuil, pauvre compère !
— De grand, dans l'univers des univers, il n'est
rien que les choses de Dieu. — Dans les choses
de l'homme, Tiratai, rien n'est grand, rien n'est
petit.
Rien n'est petit, puisque Dieu le regarde et le
juge — Rien n'est grand, puisqu'en vertus
comme en vices l'homme ne peut dépasser les
forces misérables de cette terre imperceptible
aux yeux des autres mondes.
Ni grand, ni petit, voilà l'homme; et c'est
pourquoi sa vie n'a rien de bien grave pour son
prochain, et pourquoi sur soi-même il ne faut
ni pleurer ni rire, mais aller tout bravement
son chemin jusqu'à la fin qui est proche, car il
ne sied à nulle créature de prendre au sérieux
- 37 —
ni ses plaisirs, ni ses peines, ni son élévation
ni sa ruine, ni sa science, ni son ignorance, ni
ses oeuvres, ni ses ambitions ; et le pauvre n'a
pas plus le droit de mépriser le riche, que le
riche de mépriser le pauvre. Encore quelques
jours, mon pauvre Tiratai, et tu verras toi-
même quel peu de boue est la défroque humaine,
et combien courte est la science du plus savant.
Autant, en vérité, vaut, comme toi, ne savoir
point lire: c'est de l'orgueil de moins et, avec
plus de simplicité, plus de clairvoyance dans la
vie. La pitié seule convient à l'homme, et il ne
doit à son semblable que la charité.
— C'est donc pour cela que vous n'êtes pas
allé en enfer, monsieur S**, lui dit bonnement
Tiratai; vous étiez charitable aux mendiants,
même en jurant contre eux, et en les bous-
culant.
— Euh! euh! fit modestement le revenant,
— oui un peu de charité aux pauvres et de la
tendresse aux enfants, qui sont la pâte dont se
font les âmes chrétiennes. Notre Seigneur n'a
rien apporté de plus sur la terre pour la purifier
et l'assainir, si ce n'est encore de la miséricorde
aux faibles embourbés dans leur faiblesse. Tu
te plains de tes enfants, Tiratai ; les as-tu bien
caressés quand ils étaient petits ? As-tu couvert
leur berceau de ta meilleure loque ? Se souvien-
nent-ils d'avoir eu entre tes genoux le meilleur
coin de la cheminée ? Leur as-tu appris la dou-
- 38 —
ceur et à ne point maltraiter les animaux, et
à ne point se disputer le pain l'un à l'autre?
Leur as-tu partagé sans rudesse et avec justice
leurs premiers travaux? As-tu veillé à ce qu'ils
soient gais et gaillards, le coeur toujours ouvert
à toi sans crainte, aimant tes conseils comme les
plus indulgents, détestant le mensonge et la mau-
vaise honte, et qu'ils n'aient pas horreur de la
misère, fréquent partage des plus honnêtes et
des meilleurs? Moi, j'ai aimé mon enfant,
Tiratai, et quand elle viendra me retrouver
dans la chapelle souterraine, nos os à tous
deux s'agiteront d'aise, car l'amour sans fin
qu'il garde à ses enfants est, ici bas, la vraie
marque qui distingue l'homme de la bête. La
bête oublie ses petits et ne les reconnaît plus dès
qu'ils marchent ou volent tout seuls. Elle n'a
point le don de comparaison, lequel est tout
l'esprit de notre espèce, et par lequel le bien se
distingue du mal et le mien du tien. Mais
l'homme par le souvenir reconnaît sa chair à
travers les pierres humides, et tant qu'il vivra,
elle lui sera présente sans effacement d'un seul
jour, et ce souvenir des siens, le plus riche des
trésors de l'âme, rend l'homme bien insoucieux
de la mort, car il a toujours dans la terre le
meilleur de ceux qu'il aime, et il est sûr que les
autres, les jours marchant, le suivront de près.
Se rejoindre, c'est la grande affaire; et quel
spectacle au jugement dernier, Tiratai ! c'est là
— 39 -
que les pères et les mères, à travers les tour-
billons des ressuscites, se précipiteront, recher-
chant leurs enfants et les appelant à toutes voix,
et de tous leurs noms, aux échos de la vallée de
Josaphat, pour les revoir une fois, une pauvre
fois, une heure dernière, dans ce corps qui
leur coûta tant de veilles et de battements de
coeur et qu'elles ont tant caressé, et tant cou-
vert de baisers, et puis qu'elles ont tant
pleuré.
T'es-tu demandé parfois à quoi s'occupaient
ces milliards d'âmes de tant de générations en-
trées dans la mort? Ce qu'elles font? Elles de-
viennent les, anges gardiens des vivants de leur
famille ; et comme le monde va se multipliant,
il n'y a point, par de là la tombe, d'âme inoccu-
pée : les deux cents générations d'ancêtres qui
nous ont précédés sur la terre d'Adam, et nos
pères et nos enfants, nos frères et nos soeurs,
toute âme des nôtres, échappée de sa peau hu-
maine, sont là, veillant sur nous, et nous
caressant des yeux du plus profond des immen-
sités , de même que leur exemple et leur mé-
moire sont ici-bas les flambeaux de notre
route
A ce moment une poire véreuse, de celles qu'on
nomme poires de la Madeleine, se détacha du poi-
rier vis-à-vis du soupirail et Tiratai en tressaillit ;
pourtant, d'habitude, il ne craignait rien,
- 40 —
n'ayant rien. Mais qui pourrait se figurer le fra-
cas que fait une pomme, la nuit, en tombant
de son pommier dans les herbes d'un verger?
Le jour, tant que dure la lumière du soleil,
l'homme s'agite et bruit, et toutes les oeuvres de
la puissance humaine remplissent l'espace et
dominent la terre. Dans l'ombre constellée de la
nuit, l'homme disparaît, dort ou se cache, la
nature reprend sa souveraineté et ses terreurs
mystérieuses.—Le gendarme lui-même en fris-
sonna, et son oreille que commençait à attirer un
bourdonnement vague du côté de la cave, se
retourna vers l'arbre el le noir fourré derrière
la chapelle. On était en plein silence et le reve-
nant, lui aussi, se taisait. Cependant Tiratai crut
entendre au-dessus de lui quelque chose qui
n'était pas le grignotement d'un rat dans une
boiserie, car il y avait beaux jours que les rats
eux-mêmes avaient abandonné la maison bran-
lante, où la pluie, l'hiver, filtrait à travers la toi-
ture en bardeau. C'étaient plutôt des pas crain-
tifs sur les escaliers pourris et des chuchotements
étouffés. Mais le bruit se tut à son tour, et le
bonhomme Tiratai interrogeant de nouveau le
revenant de ses yeux demi-brouillés, M. S***
reparla :
— Tout mendiant que tu es, Tiratai, tu n'es
pas seulement un animal, mais un homme, et
un homme vieux qui finit sa vie. Or la vieillesse
— 41 —
à quoi bonne? elle n'a plus ni les papillonnages
de l'enfance, ni les gaies ivresses, ni les com-
bats ardents de la jeunesse ; ni les espoirs ni les
désespoirs de l'amour. Si Dieu avait voulu que
l'expérience de l'homme profitât à ses enfants,
et se perpétuât par eux de génération en gé-
nération, et qu'ainsi la race humaine se fît
parfaite, la vieillesse eût pu nous servir à
chacun pour entasser et ordonner les trésors de
nos épreuves. Mais tu le sais bien, pauvre
vieux, rien de nous ne sert à nos enfants que
les écus amassés et les champs engraissés par
notre avarice. Notre sagesse et notre folie, sous
le vêtement indépouillable de notre âme, s'en
vont avec elle au tribunal du juge. La vieillesse
n'est laissée d'ordinaire qu'aux natures plus
grossières ; les meilleures, celles qui sentent
l'ange, s'envolent jeunes et dans la fleur ; celles
qu'étreint leur corps pesant et épais, les ans
caducs leur sont utiles pour le recueillement
suprême, et pour discerner et réparer le mal, à
la lumière de leur curé ; pour hanter sur le tard
et en préparation de la vue de Dieu, l'église de
leur paroisse qu'ils ont négligée pour le cabaret
dans l'âge de toute mauvaise soif. Ils ont à
y laisser sur les dalles quelques frottements de
leurs genoux et dans la voûte quelques fumées
de leurs prières, au profit de ceux à qui la
confiance en leurs vertes forces n'a pas encore
ouvert la dévotion. Que deviendrait le monde,
— 42 —
Tiratai, si la piété des femmes et des vieillards
n'y entretenait la tendresse et le désir du bien ?
Aux peuples qui se soucient de vivre, la messe,
levain des coeurs, est aussi nécessaire que le pain
quotidien.
Tiratai, depuis un instant, n'écoutait le reve-
nant que d'une oreille, parce que les piétine-
ments inquiets de la maison avaient recommencé
et que de menus gravois s'étaient détachés du
plancher au-dessus de sa tête.
— Nom d'un petit caporal, lui cria de sa voix
sans bruit l'ombre du vieux chirurgien-major,
qu'as-tu donc qui te trouble, et as-tu payé la
maison pour empêcher les autres d'y faire ce
que bon leur semble? Un bourgeois s'est faufilé
là-haut avec une fille de la Croix-Blanche; elle
causait avec son amant et croyait la masure bien
gardée par la crainte que je n'y revienne ; ses
frères ont pillé dans la saison le raisin et les
figues du jardin, et son père a pris, pour se
chauffer à Noël, les piquets qui servaient
d'appui aux arbres ; mais ce soir elle t'a entendu
qui soulevais la porte de la cave ; elle a entendu
tout-à-1'heure sonner sur les pierres du chemin
les éperons du gendarme ; et la pauvre créature
et l'amoureux prudent qu'elle a conduit là,
sont blottis, l'oeil au guet, derrière les volets
déferrés ; laisse-les à leur déduit et ne les envie
point, mon ami.
- 43 -
— Je ne les envie miette, M. S*", répondit
le vagabond, mais si j'avais comme ce bour-
geois-là des bons draps blancs à mon lit, soit
rue Villeclose, soit rue Saint-Michel, je ne
m'étendrais pas sur la dure ; et si je courais
après les filles de la Croix-Blanche, je ne me
montrerais point le dimanche à Saint-Sauveur.
— Te voilà bien comme les autres, avec de
la fausse vertu plein tes paroles ; si tu avais
vu tout nu, dans le purgatoire, comme moi,
l'envers caché du coeur des hommes, tu saurais
qu'il peut être, par bestial entraînement, libertin,
ivrogne, voleur, menteur, vicieux, et avec tout
cela plein de bonne foi chrétienne, et aimer
sans hypocrisie et comme l'insecte aime la lu-
mière, l'église et ses saints et sa vierge, et
s'échauffer l'esprit de tout ce qu'a de grand son
Dieu. — L'indulgence, mon bonhomme, est
pourtant la grâce de ton âge. La charité de
l'âme lui refait un duvet charmant. A vieillir
on apprend combien la pure noblesse de l'esprit
est indépendante de la misère de son enveloppe ;
puisque par la vieillesse même, ces appétits qui
souillent le corps se détachent de lui comme
une lèpre mauvaise, et laissent un beau jour sa
sagesse en repos, sans autre passion que celle
de l'éternelle paix.
Ne maudis donc point ta vieillesse, Tiratai ;
la vue de tout vieillard profite au chrétien dans
sa virilité. Car, méprisant les vanités du corps et
— 44 —
ses inutiles dissimulations, la vieillesse ne
connaît plus ou rejette loin d'elle le respect
humain; or le respect humain est le grand
ennemi du bien, ennemi plein de ruses et de
lâches détours. L'hypocrisie et le respect humain
sont deux mensonges jumeaux : l'hypocrisie,
a-t-on dit, est un nommage que le vice rend à
la vertu ; — le respect humain est un hommage
que la vertu rend au vice, dans les temps détes-
tables qui laissent la vertu sans honneur.
Tiratai là dessus, ne put se défendre de ho-
cher de la tête et de pousser du fond de sa poi-
trine un soupir qui ressemblait au gémissement
inarticulé d'un cauchemar.
Le brigadier qui se méfiait de tout, depuis
l'échappée du dernier pillard de fruits, entendit
le grognement, qui n'était pas celui d'un reve-
nant. Il redescendit en trois enjambées vers
l'entrée de la maison ; mais cette entrée était
bien barrée en dedans ; il la secoua, puis se tut.
Je ne sais quel bruit de planche craquant lui
parut venir de la cave; il en poussa la porte
qui céda, et la blouse blanche ne put échapper
dans l'ombre à la bonne vue du gendarme.
— Qu'est-ce que vous faites là? dit-il au bon-
homme d'une voix terrible.
— Donnez votre témoignage, monsieur S***,
répondit Tiratai, que je ne faisais point de mal,
et que je n'ai rien pris, et que je n'étais entré
- 45 —
là que pour passer ma nuit, parce que mes en-
fants me rendent la vie dure. Vous l'entendez,
ajouta-t-il, M, S*** dit que je ne faisais pas de mal.
Il paraît que le revenant avait donné le témoi-
gnage, mais le brigadier n'avait rien entendu.
Cependant, quand Tiratai avait appelé le fantôme
à témoin, le gendarme avait senti ses cheveux
courts se dresser, et s'était comme mis en garde,
se rangeant vers le soupirail. Dans ce mouve-
ment, il intercepta le rayon de lune qui entrait
à travers les barreaux et il paraît que le revenant
disparut avec ce rayon, car Tiratai le perdit de
vue et tomba tout à coup en hébétement, comme
un aveugle qui aurait perdu son chien.
— Ah ! monsieur S*", disait-il en se lamen-
tant, pourquoi m'avez-vous abandonné?
Le gendarme aussitôt saisit la défaillance du
pauvre homme, et, reprenant lui-même haleine,
gourma le père Tiratai d'autant plus fort qu'il
était plus furieux de sa propre peur. — Allons,
allons, vieux voleur, allons, vieux sorcier,
vieux sournois, vieille taupe, vieux sac à ma-
lices , sors de là et viens finir ta nuit sur de la
paille fraîche ; il y a longtemps que je te ménage,
vieille" vermine, mais cette fois, pour te guérir
de l'habitude découcher chez les autres, je vais
te mener goûter un peu de la cage de l'Au-
dience.
Il eut, en vérité, le coeur de le faire, et le
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père Tiratai fut mis, par son ordre, dans cette
cage que vous avez vue derrière l'ancienne cha-
pelle des prisons, la cage à gros barreaux de
vieux chêne, une cage où l'on renfermerait un
taureau furieux de ménagerie, et où l'on ne fait
jamais coucher sous clef que les coquins les plus
dangereux.
Et de là, le lendemain, on le mena à Morta-
gne, où il fut condamné à deux jours de pri-
son et on fut d'avis de le diriger par la prochaine
voilurée, vers le dépôt de mendicité d'Alençon.
— Ah ! Seigneur Dieu, disait le pauvre
homme, 'en pleurant toutes les larmes de ses
vieux yeux, si on me mène là entre quatre murs
sans pouvoir aller et venir par nos rues, j'en
mourrai, c'est sûr, et mes enfants n'en auront
pas plus d'honneur.
C'est alors qu'on me demanda d'intercéder
pour qu'il ne fût pas conduit dans ce dépôt
d'Alençon. Les enfants à Tiratai ne se seraient
pas souciés de le tirer de là, tant ce père leur
faisait honte. Mais ceux de nos rues avaient pris
la chose à coeur. Le malheur de ce pauvre bon-
homme les avait tous mis en émotion ; ils ne
pouvaient souffrir de ne plus le voir et de le
savoir enfermé. Au bout de ses deux jours de
prison, on voulut bien me le rendre, et je lui
fis jurer de ne jamais plus tendre la main.
L'homme qui de vieille date le logeait chez lui
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par charité, imagina encore un meilleur moyen
que son serment, pour l'empêcher de rôder
autour des riches. C'était de lui retirer sa blouse
grise, et de lui en donner une bleue toute neuve,
dans laquelle il se croyait si magnifique qu'il
n'osait plus, quand il l'avait sur les épaules,
quêter l'aumône des passants, se jugeant avec
cela vêtu comme un millionnaire, et que sa
richesse était écrite sur son dos. On eût voulu,
pour lui payer son tabac, lui faire faire quelques
menues commissions, mais le métier de com-
missionnaire ne lui allait pas; ce n'était plus
de l'aumône libre; il lui semblait qu'il déro-
geait.
Depuis ce temps vous feriez le tour de Bellesme
sans rencontrer un mendiant. Je trouve, moi,
que depuis Ce jour il manque quelque chose dans
notre pays ; les mendiants ne sont pas la parure
d'une ville, mais ils sont l'épreuve vivante de la
charité. Pourquoi ne pas laisser s'éteindre dou-
cement ces antiques coutumes de pauvreté, que
les jeunes n'ont pas apprises, car la richesse
aujourd'hui les tente? D'ailleurs les villes ne sont
pas toujours riches, et qui dit qu'un jour le travail
et l'aisance ne chômeront pas, et que la charité
ce jour-là ne sera pas oubliée sous la glace des
coeurs, habitués par le bureau d'assistance à ne
plus savoir comment on envisage un pauvre, et
comment on lui donne un sou ?
IV.
L'aventure du Garde général.
fL y a quelque trente ans, nous avions à
Bellesme un garde général qui était fort épris
<2£> d'une dame de la ville. Ce n'étaient que par-
ties en forêt, déjeuners à la Herse, galopades
mêlées de chevaux et de bourriques, sérénades
de cors par les forestiers dans les futaies,
joyeuses fêtes à grand tapage, que le galant
croyait discrètes et qui faisaient parler tout le
pays.
11 n'était point de meilleur garçon au monde
que ce garde général, le coeur ouvert, la bourse
ouverte, franc, généreux, bien élevé, sachant
mieux que son métier, ni beau, ni laid, ni
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blond, ni brun, ni petit, ni grand, assez soigneux
de sa toilette, jouant bien, dansant mieux ; bref,
il y avait longtemps qu'on n'avait vu ici un
homme des bois si agréable. Et, faut-il le dire?
on jasait de ses amours, on le plaisantait sur ses
gilets et ses cravates, on jasait surtout de la
dame et de ses toilettes rajeunies; personne
n'eût voulu qu'il en arrivât mal à l'amoureux.
Pourtant un beau jour, chacun fut informé
que le médecin de Mortagne, qui était de ses
amis, ayant conduit des confrères à la Trappe
pour y visiter le couvent, avait reconnu le garde
général parmi les religieux qui bêchaient le jar-
din ; avant cela, la dame, son mari et ses enfants
avaient quitté V un après l'autre Bellesme pour aller
se fixer à Paris. Des bruits singuliers avaient
couru depuis peu à travers le canton : telle ser-
vante avait dit ceci, tel forestier avait dit cela.
La justice aurait pu s'en mêler, mais elle ne s'en
soucia point, elle jugea que tout s'était bien
arrangé sans elle. Voici ou à peu près ce qu'on
vint à savoir. Il ne faut point, même avec
l'agrément tacite d'une petite ville, se faire jeu
de l'honneur d'une famille.
La première fois que l'on se douta que les
choses allaient mal tourner, ce fut le soir où l'on
vit le mari rentrer tout défait de la chasse, avec
son bras gauche en écharpe, et où l'on apprit
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que le garde général avait reçu d'un maladroit
une chevrotine dans sa casquette. Tant de bi-
zarres accidents pour un méchant renard que
les chiens avaient si bien conduit et qui n'avait
été vu certainement ni par l'un ni par l'autre
des blessés, cela parut louche aux bavards de la
ville, et ce fut bien pis quand on sut que le mari
n'avait point voulu confier sa blessure à notre
médecin de ce temps-là, qui avait pourtant la
main bien adroite; mais sans dire bonjour ni
bonsoir à aucun de ses amis, était parti dès le
lendemain pour Paris, avec deux pleines malles,
comme pour un long voyage.
La servante à qui l'on en parla chez le boucher
ne put répéter qu'une chose, c'est que Monsieur
en rentrant de la chasse avait refusé de se laisser
panser par Madame, laquelle s'était renfermée
dans sa chambre et avait eu coup sur coup deux
attaques de nerfs, et que Monsieur avait fait
venir sa fille aînée pour lui tenir la cuvette où il
lavait son égratignure, comme il disait, et lui
donner les compresses ; que Mademoiselle avait
passé la nuit dans la chambre de son père, et
que, depuis le départ de Monsieur, l'enfant ne
mangeait plus et pleurait dans tous les coins,
dès qu'elle se croyait seule.
Il faut vous dire que l'enfant, — elle s'appelait
Caroline, — n'avait pas plus de onze ans, mais
elle était si longue, si longue, qu'on lui en eût
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bien donné quatorze, et cette fille-là ne rajeu-
nissait point sa mère. Il y avait une autre fillette
de quatre à cinq ans, belle boulotte et qui était
la chérie de Madame; l'autre, la Caroline, ne
connaissait que son père. Sa mère n'était jamais
une heure sans lui reprocher la mauvaise grâce
de sa taille et de sa démarche, et la maladresse
de ses gestes, et que ses robes lui allaient comme
à une perche, et ses grands bras et ses grandes
jambes, et la niaiserie de sa mine, et qu'elle
n'avait jamais l'air de penser à rien, et qu'on
avait honte de l'emmener avec soi, et qu'elle ne
répondait jamais bien aux questions qu'on lui
faisait; enfin, à en croire sa mère, jamais on
n'avait vu enfant si disgracieuse, et de fait, elle
la gourmandait tellement à tout propos, que
Caroline était devenue craintive et gauche avec
elle et ne faisait amitié qu'à son père. Celui-ci
la caressait et rabattait le plus souvent qu'il
pouvait la mauvaise humeur de la belle dame
contre une fille dont tout le crime était de pousser
sa mère par delà la trentaine.
Le garde général (il était si bon diable 1) avait
fait de son mieux dans les premiers temps qu'il
hantait la maison pour adoucir à l'endroit de la
pauvrette les aigreurs de sa belle, mais comme
il sentait qu'elle s'offenserait aisément d'une
insistance qui ramenait toujours au fin fond la
cruelle question d'âge, il avait fini par n'en plus
parler et laisser là l'enfant pour ne s'occuper

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