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Les Demi-Fous

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349 pages

La servante poussa les volets et tira les rideaux. Toute la lumière de juillet bondit jusqu’au lit de Céline, acheva d’éveiller la jeune fille éblouie : « Du soleil ! Quel bonheur ! »

Roulée dans sa robe de chambre, Céline, a la fenêtre, s’assura du beau temps. Le ciel, bien lavé, rayonnait un jour bleu, doré, qui rajeunissait les façades, avivées d’ombres nettes. Sur la chaussée du boulevard, un courant de voitures serrées se hâtait déjà, dans un grondement sourd et continu, vers la gare de Vincennes et la gare de Lyon.

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Michel Corday

Les Demi-Fous

Roman contemporain

AU PROFESSEUR LA CASSAGNE

Mon cher ami,

A la porte de votre maison de campagne, la Léva, dans les environs de Roanne — au bord d’une Loire peu connue, pittoresque, qui s’étrangle entre d’âpres collines et blanchit de colère sur son lit de rochers — à la porte de votre Léva pond un heurtoir singulier. C’est une main de bronze, une main de femme, fine et pure, une main qui invite au baise-main. Vous m’en avez confié l’origine, sous le triple sceau du secret. Mais les secrets sont faits pour être dévoilés. Elle appartenait, cette main souveraine, à une femme coupée en morceaux. On avait pris moulage des fragments de cette malheureuse. La main vous parut si parfaite que vous la voulûtes impérissable. Vous fîtes à ce plâtre lés honneurs du bronze. Et vous avez suspendu ce joyau d’airain à votre seuil. C’est la première main qui se tend à qui vous rend visite. On saisit les jolis doigts, on les soulève, on les laisse retomber, et la porte s’ouvre.

Vous voyez, il m’a beaucoup frappé, ce heurtoir. C’est que je le trouve si bien à sa place au fronton de votre Léva ! C’est comme un écusson aux armes parlantes. Garder, d’une histoire de misère et de crime, un souvenir de grâce et de beauté, cela vous ressemble tellement ! De ces tragiques aventures sur lesquelles se penchent votre pitié lucide et votre science sagace, vous excellez à extraire la saveur et le piquant. Et les occasions ne vous en ont pas manqué. Votre mérite et le destin se sont conjurés pour vous ouvrir les coulisses de maints drames retentissants. C’est juste aux environs de Lyon — où vous professez — que vient échouer la malle funéraire de l’huissier Gouffé : aussitôt, avec des miracles d’ingéniosité, vous démontrez l’identité de la victime, que les siens même se refusaient à reconnaître. C’est à Lyon qu’est frappé le président Carnot : vous voilà en plein assassinat politique. C’est dans votre région que se fait prendre le tueur de bergers Vacher : pendant des semaines, vous examinez ce fauve astucieux dans sa cellule. Enfin, quand le crime ne vient pas à vous, on vous appelle près du criminel. C’est ainsi que, récemment encore, vous étudiiez la mentalité débile d’un Vidal, tueur de femmes.

Ces observations, et bien d’autres encore, vous les faisiez au point de vue médico-légal. Vous aviez à exprimer votre opinion sur la responsabilité des accusés, à établir les relations entre leur misère physique et leur misère morale, devant la justice. Ces notes prises sur la vie même, vous les professiez ensuite à la Faculté, vous les fixiez dans des livres. Vous aviez concentré votre conviction dans une phrase qui courait le monde : « Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent ». Élargissant ainsi l’influence du milieu, vous vous placiez face à Lombroso et à sa théorie du criminel-né... Bref, vous connaissiez admirablement le terrain où je souhaitais de m’aventurer avec mes Demi-Fous. Et voilà pourquoi, il y a trois ans, je soulevai la main de bronze suspendue à là porte de la Léva.

 

Vous m’en voudriez de m’étendre sur la grâce de votre accueil, sur la vie de cette Léva toute retentissante d’un enthousiasme de jeunesse dont se réjouit votre paternité débonnaire.

Dirigeons-nous donc tout de suite vers votre cabinet de travail, si propice à nos entretiens du matin. Traversons bien vite la grande salle où tout un vol de souvenirs s’est abattu, épinglé vif, sur la muraille : portraits, pochades, autographes. Laissez-moi tout de même jeter un coup d’œil, par la grande baie de vitres qui regarde la Loire, sur une petite maison qui fait tache blanche à flanc de coteau sur l’autre rive du fleuve. C’est la colonie de la Madeleine, où vos enfants hébergent, pendant les vacances, des petites filles pauvres de la région lyonnaise. Je ne sais pas de plus touchante ni de plus efficace expérience de bonté.

Et maintenant, pénétrons dans votre bureau tout enclos de livres. C’est là qu’en quatre mots je vous exposai d’abord mon projet. Comme dans mes précédents essais, Vénus et les Embrasés, je voulais enrober un peu de physiologie dans un récit d’imagination. Il s’agissait cette fois d’étudier les anormaux, ceux qui, sans être enfermés dans l’asile d’aliénés, ne sont pas en santé mentale. Et, le premier, j’allai au-devant de la grosse objection : mais, depuis des siècles, le livre et le théâtre fourmillent de ces demi-fous ! Les trois grands tragiques grecs ne les ignoraient pas. Voyez Oreste, Ajax et les Bacchantes. Shakespeare excelle à mettre en scène les anormaux, : Othello, Hamlet, Macbeth. Et Molière, avec le Misanthrope, l’Avare, le Malade imaginaire. Demi-fous de la même époque, le Joueur, le Menteur, les Plaideurs... Werther était atteint de l’obsession du suicide. Actuellement, voyez quelle part Dostoiewsky, Gérard Hauptman, surtout Ibsen, font à la demi-folie ! C’est vrai, ce sont là d’admirables fresques, des figures immortelles. N’y a-t-il donc plus rien à dire à leur sujet ? Si. Ce sont des portraits isolés, sans commentaires. Ne pourrait-on pas les regarder d’ensemble à travers la curiosité moderne, le goût de science, l’esprit social ? Ne pourrait-on pas remonter aux causes de ces vésanies si diverses et, leur découvrant une origine morbide, les considérer comme des maladies à combattre ? Certes, le but est large et lointain. La vraie demi-folie, ce serait de prétendre l’atteindre. Mais mon ambition se bornait à l’indiquer.

Nos causeries du matin dans votre bureau, — qui se prolongeaient bien souvent l’après-midi et même le soir au clair de lune, au bord de la Loire, — les livres que vous m’avez si aimablement confiés, ceux dont vous m’avez conseillé la lecture, m’ont bien vite démontré qu’il fallait envisager la situation du demi-fou dans notre société de deux points de vue principaux : le mariage, la justice.

Comment ne pas être frappé, en effet, par ce passage de la Folie lucide, de Trélat, ce livre qui, m’avez-vous dit, troubla tellement votre jeunesse d’étudiant : « Au lieu de vous borner à compter des écus, examinez avec soin la constitution, la santé, l’intelligence, la valeur morale de la famille avec laquelle vous vous proposez de contracter alliance. Que ferez-vous de cette dot qui n’est que matière, si avec cette matière vous recevez à côté de vous et avec vous un esprit désordonné, insociable, destructeur, qui dérange votre existence, fait de l’association un combat, rend impossible la paix, la tendresse du ménage ? Pour que le mariage soit paisible, pour qu’il soit prospère, ne mêlez pas la maladie avec la santé, cherchez avant tout, non une maison riche ou titrée, mais une race pure, une bonne santé physique et une bonne santé morale. » Ce sont ces paroles de vérité que j’ai cherché à illustrer d’une histoire, composée, comme vous savez, d’après diverses observations d’aliénistes.

Le cours même de mon récit amenait la question des demi-fous devant la justice. Considérer l’accusé comme un malade, comme un résultat de l’hérédité et du milieu, remplacer le : « Est-il coupable ? », par : « Est-il nuisible ? », l’expiation par la cure, la prison par l’asile-criminel, c’est évidemment aller contre les idées très anciennes sur lesquelles sont fondées nos lois actuelles. Mais ces théories tendent-elles à poser l’escroc ou l’assassin en victimes, à les laisser en liberté par le monde, comme le prétendent les esprits de tradition ? Mille fois non. Et on ne le répétera jamais assez. Considérer le malfaisant comme un malade, dans une société organisée, c’est contracter envers lui des devoirs, mais prendre sur lui des droits. C’est l’améliorer, le guérir si possible, mais c’est aussi l’empêcher de nuire. Est-ce qu’on n’isole pas la maladie, est-ce qu’on ne se met pas hors de ses atteintes, tout en la soignant ?

En résumé, cette conception aurait ce double avantage :

1° Au point de vue du mariage : de mettre en défiance contre le demi-fou. De lui interdire l’entrée dans une famille dont il deviendrait le fléau et ou il ferait souche d’enfants plus misérables que lui-même.

2° Au point de vue social : de mettre en défense contre le demi-fou. De l’empêcher souvent, par des mesures et des soins préventifs, d’arriver à l’acte nuisible. Et s’il y parvient néanmoins, de lui laisser l’espoir et la chance de la guérison, tout en le mettant, le temps nécessaire, hors d’état de récidiver.

Ces idées, je vous les ai souvent soumises, à mon premier passage à la Léva, et bien souvent depuis, à chacune de nos rencontres. Certes, vous ne les partagez pas toutes. Mais vous m’avez mis à même de les concevoir, et c’était encore vous remercier de votre concours que de les esquisser dans cette dédicace.

Dans le même esprit de gratitude, laissez-moi vous rappeler nos recherches si laborieuses à propos du titre. Vous souvenez-vous ? Vous préconisiez « follets », comme le diminutif logique de « fous ». Mais il y avait dans ce mot je ne sais quoi de frivole, de léger, de dansant, qui eût mal convenu à certains anormaux tragiques. Alors, nous. en revenions aux demi-fous. Malheureusement, le prodigieux retentissement des Demi-Vierges avait déchaîné depuis dix ans cent titres analogues : des demi-femmes, des demi-vieilles. On avait tout coupé en deux, des voluptés, des sexes, des veuves. C’était à y renoncer. Mais par un caprice de la langue, ce « demi » pourtant si net, si mathématique, donne une expression exquisement souple et nuancée. On croit qu’on a coupé un mot en deux, d’une section franche ; on obtient au contraire un mot nouveau à contours flous, indécis à souhait. Ainsi, le terme « demi-fou » embrassait toutes les étapes, tous les degrés entre la folie entière et l’absence de folie. Il était à lui seul la définition rêvée. Mais nous avons mis trois ans à le juger inévitable.

Vous rappelez-vous aussi mes scrupules à faire figurer, dans ma brève galerie d’anormaux, un perverti sexuel, si légère que fût la déviation de son instinct ? J’avais pu voir, cependant, par mes deux essais précédents, de qui vient le reproche d’obscénité. Soit de gens dont la sombre pudeur part en chasse avec une impatience haletante et presque voluptueuse, qui finit par imaginer le mal où il n’est pas. Soit de gens qui, réservant toute leur sévérité pour autrui, n’en ont plus pour eux-mêmes et font de l’austérité qu’ils affichent le paravent de leur propre débauche. Venant des uns ou des autres, l’accusation ne devrait pas m’atteindre. Pourtant, je vous l’ai avoué, j’y suis sensible, comme à tout ce qui est injuste. Et il m’a fallu mesurer à plusieurs reprises la place énorme qye ces perversions tiennent dans les anomalies mentales, le nombre de turpitudes et de défaillances qu’elles déchaînent, pour passer outre...

 

Je conçois d’ailleurs que ces questions physiologiques rebroussent et choquent les esprits de tradition. Y a-t-il si longtemps que la dissection n’est plus un sacrilège ? Au contraire, elles exercent sur moi un attrait souverain. Sans doute dois-je ce penchant à l’éducation scientifique, à celte facilité d’assimilation que donnent les examens nombreux — c’est peut-être leur seule utilité pratique — à mon désir inné, vivace, de voir mêler l’art et la science. Et puis je suis soutenu par celte idée qu’en écrivant ces romans « physiologiques » je ne fais pas œuvre tout à fait inutile. Oh ! je ne m’illusionne pas sur l’action très lente, très sourde, pour ainsi dire très sournoise, de petits livres comme celui-ci. Mais dans leur obscurité, ils cheminent. Et n’eussent-ils déposé que dans un cerveau ces notions dont on a détourné l’esprit humain pendant tant de siècles, qu’ils auraient atteint leur but et rempli leur tâche bienfaisante. Oui, même à la faveur du récit d’imagination, c’est une tâche bienfaisante que de restituer à l’être physique la place, l’importance capitales qu’elles prennent dans notre vie. Ainsi, tout le bruit fait depuis quatre ans autour de la syphilis est-il resté inefficace pour la prévenir et la combattre ? Autre exemple : Pendant un quart de siècle, le roman s’est inspiré de l’adultère. On a épilogué sur le plus ou moins d’opportunité de la faute, sur les scrupules, sur les remords de la coupable. A-t-on jamais été au fond de la question ? A-t-on jamais cherché si certaines femmes n’étaient pas, par nature, les esclaves de leur sexe, si, selon la forte expression du physiologiste, elles ne vivaient pas dans leurs sens ? Non. Voilà pourtant le secret de bien des adultères. En le dévoilant, ont eût mis les candidats au mariage en garde contre ces bacchantes, qui ne peuvent pas faire des épouses.

L’appoint direct de la physiologie, même dans le roman.... Quelle mine féconde, inépuisable ! Nous, nous ne pouvons que la jalonner, à fleur de sol. Mais que de riches filons pourront exploiter nos descendants ! Tout ce qu’ils auront à dire sur le grand mystère de la fécondation, sur l’éveil, l’usage et la mort de la virilité ! Et sur la pénétration de la question sexuelle et de la question sociale ! Aujourd’hui, Malthus fait sourire Jaurès. Plus tard, on s’apercevra que la cause profonde de la guerre est le pullulement des peuples, et le secret de toutes misères dans une reproduction laissée au hasard. Et quelles luttes, devant un public enfin préparé à les suivre, entre le libre arbitre et le déterminisme, entre l’antique « c’est ma faute » dont le croyant, altéré d’expiation, de châtiment, se défonçait la poitrine, et le « ce n’est pas ma faute » éternel et prophétique du petit enfant !

Plus tard encore, la croyance, qui a plané sur les oeuvres littéraires pendant des siècles, qui a fait de tous les héros romanesques des instruments de la Providence et des invocateurs de Dieu, la croyance sera peut-être remplacée, non pas par une foi scientifique aussi aveugle, aussi sectaire, mais par la « connaissance », par la prudente et large connaissance, qui ne tient pour acquis que ce qu’elle prouve, qui espère savoir...

En ce temps-là, sans doute, on aura le même regard de pitié et d’effroi, le même élan secourable pour les tares morales et pour les tares physiques. Et jamais plus grand progrès n’aura été accompli dans le monde.

En ce temps-là, on aura enfin consenti à cultiver, à améliorer la race humaine, comme on cultive et comme on améliore les espèces végétales et animales depuis des siècles. Peut-être n’y aura-t-il plus d’autre culte que le culte de la vie, pour tous saine, pleine et belle.... Nous ne verrons pas ce temps-là. Au moins, nous y aurons pensé.

M.C.

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

La servante poussa les volets et tira les rideaux. Toute la lumière de juillet bondit jusqu’au lit de Céline, acheva d’éveiller la jeune fille éblouie : « Du soleil ! Quel bonheur ! »

Roulée dans sa robe de chambre, Céline, a la fenêtre, s’assura du beau temps. Le ciel, bien lavé, rayonnait un jour bleu, doré, qui rajeunissait les façades, avivées d’ombres nettes. Sur la chaussée du boulevard, un courant de voitures serrées se hâtait déjà, dans un grondement sourd et continu, vers la gare de Vincennes et la gare de Lyon. Céline leur déclara : « Nous aussi, nous allons prendre le train. » Car on passait ce dimanche-là chez les Boniface, à Clagny, près de Versailles. Cette partie de campagne l’enchantait. Elle avait la joie facile, étant d’heureuse nature. « Une bonne petite fille », disait-on d’elle volontiers — ce dont elle finissait par enrager, car on n’aime guère passer pour trop bonne. Elle aimait ces envolées du dimanche. Quand on a vécu jusqu’à vingt ans sans autre horizon que le boulevard Saint-Martin et la place du Château-d’Eau, on estime à son prix une gorgée d’air qui tombe droit du ciel, qui n’a pas encore traîné par les rues. Rien de tel, pour aimer les champs, que d’habiter la ville.

Céline se campa devant son armoire à glace. Presque impartiale, à peine complaisante, elle examina son visage. Elle craignait ces petits feux rouges, gros comme un point, qui poussent — justement les veilles de sortie — du soir au matin sur le front, la narine ou la joue, et qui vous défigurent belet bien, Oh ! ce n’est pas qu’elle fût coquette. Ni d’une beauté d’héroïne de roman. Mais on n’aime jamais paraître à son désavantage. Évidemment, le nez et le menton étaient un peu massifs, un peu trop bons. Mais elle avait de jolies dents, saines et solides, qu’elle aimait montrer dans son rire et qu’elle serrait, en ce moment, lèvres retroussées, devant la glace, pour les mirer mieux. Et aussi de beaux yeux bruns, humides et moirés, des yeux de café chaud, assurait son père.

Et lorsque, avivée d’eau froide, couronnée du noir chignon de nattes - une coiffure longue à dresser, lourde à porter, mais à la mode du moment Céline eut passé sa robe d’une fraîcheur délicate de fleur, elle jugea, d’un dernier coup d’oeil au miroir, que l’ensemble, tout reluisant de jeunesse, n’était pas trop désagréable à regarder.

 — Déjà prêt, papa ?

Céline entrait dans le magasin. C’était le coeur du logis, cette grande pièce en chêne clair, que la vive lumière du dehors blondissait encore. Le magasin ! Le coin préféré, l’éden, pour ses jeux de petite fille unique. Avait-elle assez martyrisé les balances et dévidé le peloton de ficelle rose enclos dans son pot de buis î Que de fois elle avait écrasé son petit nez contre la vitre de cette armoire aux modèles, encombrée d’estampés, de verroteries, de perles et de corail, dont le fronton sculpté portait en plein bois : « Bijouterie Desgranges » ! Et quand la porté du vestibule — Tournez le bouton S.V.P. — déclenchait la sonnerie du timbre, quelle hâte à se réfugier à l’intérieur du long comptoir à tapis de drap vert ! Une habitation très confortable, d’ailleurs, pour petite fille et poupées. Céline y passait de pleins après-midi.

Sur la cheminée, deux candélabres à chaînettes encadraient une massive pendule de marbre vert, écrasée sous un lion blessé, l’épieu au flanc. Céline, toute petite, trouvait à ce bronze une couleur de civet. C’est là qu’elle avait appris à lire au cadran. Par habitude, elle continuait, vivement penchée dans l’entre-bâillement de la porte, de demander l’heure au lion blessé. Ces aiguilles d’or avaient marqué toutes les étapes de sa limpide existence. Ainsi ses yeux, dès le seuil, ne découvraient rien qu’ils n’eussent déjà vu de tout temps. Si, pourtant : ce trou noir, gros comme une noix, dans l’un des panneaux à glissières qui fermaient les rayons, au long des murs. La trace d’un biscaien égaré par la Commune et qu’on gardait depuis l’an dernier, en souvenir.

Son père, déjà la cigarette sous la moustache, sa longue taille inclinée sur le drap vert, esquissait un modèle. Lui aussi était vêtu d’été, la barbe noire détachée sur le gilet blanc. Comme il était beau, comme elle l’aimait, son papal Il lui apparaissait puissant et fin, grave et souriant, indulgent et juste, enfin parfait... Il releva son grand front savant, tendit les bras.

 — Bonjour, fillette.

Céline l’embrassa. Elle aimait retrouver, dans la barbe noire, l’odeur familière et douce, parfum et tabac mêlés, l’odeur de toujours... Et maman ? Tiens, c’est vrai ! On l’appelle : « Maman ! » Elle répond, derrière des portes : « Voilà, mes enfants. » Elle apparaît, ronde, les sourcils effarés, la mine pourtant placide sous les bandeaux blonds qui se dédorent, la tête légèrement penchée sur l’épaule entre ses grandes boucles d’oreille de jais. Et d’expliquer : des ordres à donner pour la journée, pour le retour. Elle songe à tout, maman, l’humeur unie, le zèle discret. Au-dessus de la vie insouciante de Céline, maman plane, insaisissable, universelle et bienfaisante. Elle est le ciel. Et papa, c’est Dieu... Mais Dieu coiffe son ample panama, saisit son jonc capsulé d’or : « Allons, en route, mauvaise troupe. »

« En route ! » répète Céline. Et rien ne pourra plus ternir sa joie du court voyage. Rien. Pas même, dans le hall de la gare Saint-Lazare, les bousculades affolées, les familles éperdues qui se rallient en criant des petits noms, le heurt des paquets hostiles, des menaçantes cannes à pêche, l’appel trivial qui éclate à l’oreille : « Pi-ouit ! » ; ni la sombre salle d’attente où l’on s’écrase, ni le wagon pris d’assaut comme une chaloupe dans un naufrage, le compartiment surchauffé qui sent le roussi, dont le bois craque et. dont la peinture se boursoufle de chaleur. Rien. Souriante, heureuse, elle traverse cette panique dans la tranquille impatience du plaisir.

Ses yeux amusés plongent dans les jardins que le train domine. Comme ils sont verts et débordants... On dirait qu’en cette année 1872, la nature elle-même est reprise comme les hommes d’un élan d’activité, qu’elle veut, elle aussi, réparer les désastres et cacher les ruines sous des moissons nouvelles.

Comment sont-ils installés, les Boniface ? En ont-ils assez rêvé, de leur campagne, avant de s’y retirer ! Et Clagny par-ci, et Clagny par-là. Céline les regrettait. C’étaient de bons voisins de palier. Elle entrait chez eux comme chez elle. Et depuis longtemps. Toute petite, n’allait-elle pas ramasser, sous les métiers à passementerie et sous les tables des ateliers, des fils d’argent et d’or, toutes sortes de rognures opulentes dont elle parait ses filles ? Et maintenant ; à peine avait-on revu les Boniface deux fois à Paris depuis un an qu’ils habitaient leur Clagny.

Sur le quai de la gare, à Versailles, Céline les découvre au saut du train, elle menue, lui énorme : un I à côté d’un O. Cette Mme Boniface, elle ne change pas ! Toujours la même petite mine usée, grise, agitée de tics, derrière le binocle qui pince deux plis sur le long nez bougeur. Oh ! mais M. Boniface s’alourdit, lui ; la graisse écarte de son corps les bras trop courts. Et sous la courte moustache blanche, la bouche, ouverte en passe-boule dans la bonne figure rebondie, halète à petits coups.

Alourdi ? Pas à table, en tout cas. La serviette sous le menton, il retrouve une ardeur concentrée, versant et découpant, les coudes haut. Pendant ce temps, Mme Boniface agite son petit museau mobile de souris, s’empresse, attentive et soucieuse : « Monsieur Desgranges, vous ne buvez pas. Céline, vous ne mangez rien. » Mais si, Céline mange. Elle se trouve même tout à fait bien, dans la pénombre fraîche et l’odeur fruitée de cette salle proprette, où les verres et les carafes s’emperlent de buée pendant que le soleil de midi danse derrière la fine trame des stores verts.

La causerie s’enchaîne. Les Boniface pressent leurs anciens voisins de détails sur la vieille maison laborieuse, là-bas, au Boulevard. Rien de nouveau ? Pas de départ, pas d’incident ? Si. Un commis des Passerot, les tabletiers, a voulu se pendre, par amour pour une brunisseuse de chez les Desgranges. Heureusement, on l’a décroché à temps. Mais, aux fenêtres de tous les ateliers, voltigent maintenant, ironiques, de petits désespérés de papier... M. Boniface en est tout secoué de rires. Mais Céline s’indigne — intérieurement, car c’est plutôt une silencieuse. Vraiment, ce petit commis est déjà assez malheureux pour qu’on ne se moque pas de lui, par surcroît. Autre nouvelle : la fille des Lafond, les marchands de jouets, est mariée. Pas possible ! Du coup, Mme Boniface enlève son lorgnon. Toute sa figure pointe. « Avec qui ? Depuis quand ? » Car c’est une friande de mariages. Elle adore frétiller dans la cérémonie et ses prémices, les cadeaux, la dot, les robes, le programme de la fête, le nombre et la somptuosité des repas...

Tout à coup, un silence. Du mystère passe. On vient d’apporter un melon. Du jardin, s’il vous plaît ! Un melon qui descend sur une table, c’est une énigme qui se pose : « Sera-t-il bon ? » Chacun se penche vers l’énorme fruit aux côtes rebondies et verruqueuses, qui porte sa petite queue sur l’oreille. Maman seule reste placide entre ses grandes boucles d’oreille. Papa sourit, les yeux plissés, la barbe serrée dans la main. Mme Boniface est inquiète, très inquiète. Enfin M. Boniface, un peu haletant, les épaules hautes, lève le couteau qui va trancher la question... Il est bon ! Un vrai sorbet. A le sentir fondre dans sa bouche, on croit retrouver la fraîcheur de la rosée, la saveur des fruits, le parfum des fleurs, tout le bienfait délicat du jardin, enclos et conservé sous cette rude enveloppe. Et sa tranche d’un rose doré est pour Céline à la couleur même de la journée...

Puis il lui semble que la chaleur, traversant les stores verts, l’enveloppe, la pénètre. Elle voit confusément Mme Boniface qui, les rides sautillantes, la sert avec insistance de petits plats mitonnés ; M. Boniface qui la provoque de ses bouteilles tendues au bout de son gros bras, appuie sur le verre qui résiste et se lève... Il fait chaud. On est bien... Et après le café, le doigt d’anisette, dans la bonne odeur des cigares, Céline sent couler en elle un sirop de bien-être. La main pendante au long du fauteuil, elle joue distraitement avec un petit chien qui lui mordille les doigts.

Soudain, un coup de sonnette... Le chien aboie, tout le monde s’éveille, Mme Boniface s’élance... On entend des pourparlers dans le vestibule, puis la menue femme rentre, la figure plus houleuse que jamais

 — Mme Cintrat et son fils Raoul. Des voisins. Ils sont dans le salon. Voulez-vous les voir ? Oui, n’est-ce pas ?

Céline s’assombrit. Elle a horreur des visages nouveaux. Cette visite est capable de lui gâter sa journée. Le salon, barricadé de volets pleins contre le jour de feu, est obscur, humide, et sent l’inhabité, la crypte. C’est tout juste si Céline distingue d’abord le diadème de cheveux blancs d’une dame en deuil et la forte moustache d’un jeune homme très brun. Présentations confuses. Et tout de suite Mme Cintrat s’excuse d’avoir dérangé si tôt les Boniface et leurs amis. Elle trouve les mots qu’il faut, ces phrases de courtoisie, évidemment sans portée, mais qui répandent tout de suite un parfum de bonne compagnie, mettent tant d’aisance et de glissant dans le premier contact. Son visage, d’une maigreur sévère au repos, s’emplit, fleurit du désir d’être aimable. Ce soudain épanouissement rend sa grâce plus sensible. Céline s’apprivoise : sa journée ne sera pas gâtée. Cependant, ces dames s’inquiètent de la santé de leurs jardins.

Vivement tournée vers les Desgranges, Mme Boniface leur vante le domaine des Cintrât : une célébrité dans le pays ; un verger sans pareil, des fruits énormes, des espèces excessivement rares. Leur jardinet, à eux, n’est rien à côté : un mouchoir de poche ! Mme Cintrat l’arrête : il ne faut pas envier les grands jardins, cela représente tant de mécomptes et de soucis...

Du coup Mme Boniface éclate : « Peut-on dire ! » Son mari lui-même, bien qu’appesanti par la digestion, ouvre toute ronde une bouche indignée. La louange attaque, et la modestie se défend. Aucune ne cède. Heureusement, Raoul Cintrat intervient :

 — Voyons, maman, Mme Boniface a raison. Vous soignez admirablement votre jardin. D’ailleurs, si ces dames veulent en juger par elles-mêmes... C’est à deux pas...

Ce disant, il se tourne vers Mme Desgranges et sa fille. Céline le regarde. Elle n’est pas de ces petites sottes qui, bouleversées à la vue d’un jeune homme, perdent leur naturel, cachent leur émotion sous un détachement affecté, tandis que tout un roman bourdonne déjà dans leur tête. Non. Mais cela l’intéresse tout de même... Il est bien. Les cheveux en arrière, le front éclairé, l’œil vif, la narine hennissante et, sous la moustache noire, le menton pur et blanc. Rien qu’à ses premières paroles, on devine qu’il prend plaisir à parler. Il savoure et détache les mots comme de précieux petits bonbons qu’il garde un instant sur sa langue, contre les dents. Et l’on pressent aussi, rien qu’au ton de ses paroles, son respect tendre pour sa mère et son orgueil du domaine de famille.

Voilà que la lutte de courtoisie recommence. Cette fois, c’est maman qui craint d’être indiscrète. Elle n’ose accepter... Puis, très vite, tout le monde se décide, se lève, et s’arme contre le soleil.

Vraiment, cette Mme Cintrat est trop modeste. Superbe, sa villa. Les le seuil, sur la pelouse de velours, des corbeilles exubérantes, aux fleurs lumineuses, s’offrent en bouquets. Dans un cadre de hauts arbres, la façade de pierre, coupée de briquetages, étale sa noble ordonnance et tend vers ses hôtes l’ample éventail d’une marquise de cristal.

Assombrie d’un souvenir, Mme Cintrat murmure à maman :

 — C’est mon mari qui l’a fait construire. Ah ! il l’aimait, sa maison...

Il y règne toujours. Dans la pénombre du salon où l’on fait escale, l’œil, encore ébloui de soleil, peu à peu voit surgir le maître, d’un immense cadre d’or ; moustache cirée, cheveux aux tempes, cravate et col solennels, et, sur la redingote, un gros ruban rouge.

Dans le dos de Céline, Boniface chuchote d’une voix d’église. Un homme excessivement remarquable, M. Cintrât, paraît-il. Il a fait fortune dans les fournitures militaires. Malheureusement, il est mort d’apoplexie, il y a trois ans, juste avant la guerre.

Non, il n’est pas mort tout entier. Et dans le fameux verger, les arbres qu’il a crucifiés sur les murs, ceux qu’il a courbés en forme d’ombelles et de vases, ou tordus en spirales au long de tiges de fer gardent le pli qu’il leur a donné, continuent de suivre, au delà de la mort, la volonté du maître.

Le beau verger ! Sous la tombée droite du soleil, les feuillages luisants et pâlis s’affaissent, les fleurs éclatent, les châssis et les cloches de verre étincellent, et dans l’air sonne le vol invisible des abeilles.

Les pommes, les poires, lourdes de promesses, sont aussi nombreuses que les feuilles. Maman félicite Mme Cintrat. Mais l’aimable femme ne veut pas qu’on la complimente : on ne peut rien dire d’avance ; il suffit d’un peu trop de sécheresse pour compromettre toute la récolte.

Les trois hommes, en avant, guident la promenade. Raoul Cintrai, la taille normale et la carrure robuste sous le sobre vêtement, explique le domaine à gestes larges et lointains de propriétaire : la basse-cour, le chenil, les serres... Dans le mur du fond, vêtu d’espaliers, il ouvre une petite porte brune : la forêt ! Un bois d’État, qui dépend de Fausses-Reposes et dont il loue la chasse. Mais quel soudain contraste, entre la chaude et bourdonnante lumière du verger et cette échappée sur l’ombre verte, la fraîcheur silencieuse de la futaie. Céline, elle ne sait pourquoi, en frissonne presque. Mais déjà Raoul Cintrat rabat la petite porte. La vision disparaît. Et tout de suite, dans le jardin où l’air animé d’abeilles danse et chante sur les fleurs, la jeune fille retrouve sa jolie griserie de bien-être et de soleil.

 

« Eh bien, fillette, comment le trouves-tu, Raoul Cintrât ? »