Les derniers jours de la terre / par le Dr Eusèbe Magnus,... ; publié par César-Fortuné Falk,...

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Librairie illustrée (Paris). 1875. 384 p. ; 18 cm.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1875
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LES DERNIERS JOURS
DE LA TERRE
PAR R
LE D~ EUSÈBE MAGNUS
ANCIEN INITIÉ DES MYSTÈRES D'ELLORA, DE THÈBES ET D'ÉLEUSIS,
ET DISCIPLE DE VEDA YYASA ET DE PYTHAGORE,
DERNIER GRAND MAITRE DE LA SOCIÉTÉ DES FRÈRES ROSE-CROiX,
ET DERNIER ALCHIMISTE DE FRANCE.
.PuM~ par
CÉSAR-FORTUNÉ FALK.
son neveu
1 PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
l6, RUE DU CROISSANT, 16
(AnciefihôtetCotbert)
1875
LES DERNIERS JOURS
DE LA TERRE
[; l:L'Gr;XE HEUTTE ET 0", A SAINT-GERMAH!.
L'ONCLE EUSÈBE
J'étais en train de poser quelques greffes,
empruntées à un magninque rosier de Di-
jon, lorsque le père Ritt, brave homme,
qui, pour vingt-cinq sous, fait tous les jours
vingt-huit kilomètres et distribue la poste,
me remit un paquet et une lettre, le tout
chargé selon la formule.
La lettre était du notaire de mon village.
Cet honnête tabellion s'exprimait ainsi
« Monsieur, c'est avec douleur que je
viens vous annoncer la perte d'un de mes
meilleurs clients, M. Fidèle Eusèbe, Ma-
gnus. votre oncle, douleur dont le coup
2 L~.ONCLE EUSÈBE.
terrible a été un'peu amorti pour moi, par
la perspective de lui rendre un dernier ser-
vice, en procédant à la liquidation et par-
tage de sa succession.
Voici le passage du testament qui vous
concerne.
« Je lègue à mon neveu César-Fortuné
Falk le manuscrit que j'ai déposé chez
M° Guérin, notaire à X* avec douze cents
francs pour le faire imprimer. Mon ne-
veu voudra bien se conformer à- mes dé-
sirs, en ne lisant pas cet ouvrage avant
qu'il n'ait été publié par ses soins. Je tiens
par-dessus tout à cette dernière clause, pour
des motifs que seul je dois apprécier. 1).
.« Ensuite de la procuration générale que
je possède de vous, je puis vous faire la
délivrance immédiate du manuscrit et du
legs de 1,200 fr. que je m'empresse de vous
adresser sous pli chargé. Quant à sa for-
tune dont je suis dépositaire votre oncle
déclare simplement que ses neveux de-
L~OXCLE EUS'ÈBE.
n
vront concourir au partage, d'après leurs
droits successifs.
Le soir même, je prenais le coche-jusqu'à
Vernou-sur-Brenne où je rencontrai l'ex-
press de Tours à Paris, qui me déposait
dans la capitale à cinq heures du matin.
A sept heures, j'étais chez le directeur de
la Librairie illustrée, entre les mains duquel
je déposai manuscrit et argent. et le soir
j'avais revu ma maisonnette couverte de
pampres, et mes chers rosiers.
Avant d'aller me reposer, je m'accoudai
sur les rebords de ma fenêtre toute grande
ouverte, c'était le moment des fenaisons
une odeur pénétrante de foin coupé et
d'herbes aromatiques parfumait la cam-
pagne sous la lumière de la lune les arbres
prenaient des apparences fantastiques, et les
moulins à vent doucement agités par la
brise, ressemblaient à des géants, en train
'de faucher la bruyère des coteaux.
Tout en rêvant au legs étrange que je
L'OXCLE EUSfiBE.
venais de recevoir et dont j'avais exécuté
les prescriptions, sans même entrouvrir les
feuillets. du mystérieux manuscrit, je ne
pouvais m'empêcher de murmurer à part
moi
Que diable a bien pu écrire l'oncle
Eusèbe!
La mort de ce frère aîné de mon père
m'avait laissé à peu près indifférent. Depuis
de longues années Je pauvre homme était
presque fou, du moins il nous apparaissait
tel, lorsque nous étions, ses autres neveux
et moi, admis, par hasard, à lui rendre visite.
Dans ces circonstances solennelles, nous
recevions généraiement un petit billet qui
nous invitait à dîner pour le lendemain. Il
fallait arriver exactement à l'heure indi-
quée ceux qui étaient en avance atten-
daient dans la rue quant aux retarda-
taires, ils n'étaient pas reçus.
Il suffisait d'une erreur de trente secondes'
dans la marche de notre chronomètre, pour
L'ONCLE EUSEDE.
5
nous procurer l'ennui d'un voyage inutile.
La porte tournait tout à coup sur ses
gonds, et le dernier de nous avait à peine
franchi le seuil de la. singulière demeure,
qu'elle se refermait silencieusement der-
rière lui.
Un domestique noir, dont nous ignorions
la provenance, nous introduisait, sans pro-
noncer une parole, dans une salle à man-
ger assez vaste, où un repas succulent et
cuit à point, était servi dans des plats d'ar-
gent recouverts de timbales du même mé-
tal. Sous chaque plat se trouvait un réci-
pient rempli d'eau bouillante, destiné à
conserver aux mets, une chaleur sans la-
quelle la plus délicate préparation culi-
naire, perd plus des trois quarts de sa va-
leur.
Une minute après notre introduction, notre
parent entrait, et nous donnait à tous l'ac-
colade en prononçant invariablement ces
paroles
L'ONCLE EUSÈBE.
6
Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau sur
la terre?
Rien de bon, mon cher oncle, répon-
dait immédiatement l'un de nous.
Ha Ha continuait le vieillard d'un
ton sarcastique, la chaleur du. soleil dimi-
nue, la terre se couvre de glace, bon bon
Il y a plus de trois cents millions d'années
que j'ai prévu cela. c'est le commence-
ment de la fin. les hommes ont repoussé
mes conseils, à eux la décomposition, le
retour dans l'immense creuset cosmique.
à moi l'immortalité. Ah~ ils n'ont pas
voulu soustraire leur planète à la tutelle du
soleil, vivre par eux-mêmes, que leur
destinée s'accomplisse Et l'oncle Eusèbe,
se frottant les mains, avec un petit rire
sec et nerveux, d'un geste indiquait à cha-
cun de nous sa place, et le dîner s'ache-
vait sans qu'aucune autre parole ait été
échangée.
Un jour, un de mes jeunes cousins ou-
L'ONCLE EUSÈBE.
7
bliant de flatter sa marotte, s'avisa de lui
dire, que la terre était toujours couverte de
fleurs, que les oiseaux continuaient à abri-
ter leurs amours et leurs chants dans le
feuillage des grands bois. il n'eut pas
le temps d'achever sa période, sa voix se
glaça dans son gosier, sous le terrible re-
gard que lui lança notre vieux parent. et
il fut deux ans sans recevoir d'invitation, et
sans toucher sa pension trimestrielle.
L'oncle Eusèbe, en effet, ne nous réunis-
sait tous les trois mois à sa table, que pour
nous payer le quartier d'une pension de
douze mille francs qu'il faisait à chacun de
nous depuis dix, ans, époque de. son retour
de l'extrême Orient, où il avait voyagé
pendant la plus grande partie de sa vie.
Inutile de dire, que nous étions exacts au
rendez-vous.
Nous faisions là d'étranges repas.
Nids d'hirondelle de Chine, sagou exoti-
ques, carrys de l'Inde, tripang de Java,
iJo~CLE EUSÈBE.
8
palourdes de la côte de Coromandel, sau-
mons noirs en conserve de Ceylan, poissons
crus d'Océanie, pilaff de l'Asie Mineure,
couscoussou d'Arabie, du Sàharah ou du
Sénégal, réunissaient leurs parfums sur
cette table singulière, à ceux des mangues,
des letchis, des goyaves, des ananas, des
figues bananes, des pommes, de Cythère,
des papayes, des attes, et de tous les fruits
qui enguirlandent la terre des tropiques
à l'équateur.
Vingt et une espèces de cafés différents,
concouraient à former le breuvage odorant
du dessert. L'oncle Eusèbe préparait lui-
même, en. pesant soigneusement dans de
petites balances, les quantités exactes du
mélange.
Le vin et les liqueurs, sévèrement pros-
crits, étaient remplacés par une carafe
d'eau frappée, placée à côté de chaque in-
vité. 1
Le dîner ne devait jamais durer plus de
L'OXCLE EUSÈBE.
9
quarante-cinq minutes. Le noir desservait
sans bruit, obéissant comme une machine
à chaque signe de son maître. Comment
notre parent, qui ne sortait jamais de sa
mystérieuse demeure, pouvait-il se procu-
rer toutes les choses excentriques qu'il
nous offrait ? Je n'ai jamais pu pénétrer ce
secret.
Nous nous mettions à table à six heures
moins le quart à six heures et demie, tout
le monde se levait; nous recevions chacun,
avec une nouvelle accolade de notre oncle,
trois rouleaux de mille francs en pièces de
vingt dollars des États-Unis, et moins d'une
minute après, la porte se refermait de nou-
veau sur nous.
Cela dura dix ans, ainsi que je viens de
le dire.
Dès le premier billet d'invitation, le bon-
homme avait posé ses conditions nous
ne devions jamais pénétrer dans sa demeure
sans y être invités par lui; toute mterroga-
] 0 L'OXCLE EUSÈBE.
tion et toute conversation entre nous nous
étaient interdites.
C'est un fou, répétions-nous en
chœur à l'issue de chaque entrevue, ce qui
ne nous empêchait pas d'être exacts à la
réunion suivante.
Une seule fois il sembla se départir de sa
réserve. le dîner venait de finir, l'heure
habituelle de notre départ était dépassée de-
puis plus de deux minutes, nous regardions
déjà, avec anxiété, notre hôte qui semblait
plongé dans la plus profonde méditation,
lorsqu'il parut se réveiller, et fit un signe
particulier au noir, qui nous apporta à tous
une espèce de narguillé enmanché dans une
noix de coco, comme ceux dont se servent
les indigènes du Bengale sous le nom de
houkah.
Se levant alors, l'oncle Eusèbe nous fit
signe de le suivre. Il souleva un tapis
d'Orient qui dissimulait une ouverture
dans la muraille, et se mit à descendre-les
L'ONCLE EUSÈBE.
11 1
marches d'un escalier qui semblait creusé
dans le roc vif.
J'avais déjà compté soixante-dix-sept
marches, lorsqu'il s'arrêta. La muraille de
pierre s'ouvrit devant lui, sous une légère
pression, et nous pénétrâmes à sa suite dans
un immense salon rectangulaire, éclairé par
un globe dont la lumière, aussi éclatante
que celle des rayons solaires, nousfit penser
qu'il comprimait du gaz oxyhydrique en
combustion.
Nous prîmes place sur un divan recouvert
en cuir de Russie, nos houkahs furent allu-
més par les soins du nègre qui déposa, sur
le fourneau de chacun d'eux, un morceau
de charbon embrasé, et nous nous mîmes
à aspirer avec délice, l'àcre fumée chargée
des senteurs du benjoin et du sandal.
La pièce souterraine où nous nous trou-
vions, et qui se prolongeait devant nous sur
une longueur de plus de deux cents mètres,
autant que je pus en juger, paraissait être
12 L'OXCLE EUSÈCE.
un musée universel de tout ce que l'industrie
humaine avait produit, depuis les temps
anté-historiques jusqu'à nos jours.
Haches en silex taillées ou polies, troncs
d'arbres à demi équarris, avec de vagues
contours d'apparence humaine, représen-
tant sans doute les dieux des premiers âges,
bois de renne et os de mastodonte, grossiè-
rement sculptés,, hameçons fabriqués avec
des arêtes de poisson où de la nacre, filets
en feuillage tressé (i), squelettes d'ichthyo-
saures et de plésiosaures, pirogues creusées
dans un seul bloc, avec des coquillages ou
par le feu, remplissaient la première partie
de la crypte; puis venaient les instruments
de bronze, les poteries primitives, avec des
dessins bizarres, et ces anneaux qui, sous
prétexte d'ornement, furent les signes de
servage de la femme; de grandes quantités
de mors, d'étriers, de boucliers, de flèches,
(1) Les indigènes des îles de la Société fabriquent en-
core des filets avec des feuilles de cocotiers.
L'ONCLE LUSÈ8E. 13 3
d'arc s, de poignards, gisaient pèle-mêle sur
lés limites de l'âge du bronze et de l'âge du
fer. puis, nous avancions à pas de géant
dans la civilisation asiatique d'énormes
vases de cuivre et de bronze, des armes
fantastiques, des charrues au coutre de fer
forgé, des harnachements d'éléphants, des
tourelleslaméesdeferqueronpiaçaitarmées
de guerriers sur le dos de ces animaux, des
étoffes soyeuses, de la verroterie, des perles,
des rubis, des émeraudes, des topazes, des
diamants, des étoffes de Cachemire et de
Nepal, des statues de Brahma et de Boud-
dah, des colonnes représentant le linguam,
des chars sculptés qui avaient été traînés
par cent mille Indous aux fêtes d'Ellora et
d'Elephanta, des blocs de granit sculptés
par la Chaldée et l'Égypte, des sphinx de
pierre, des tombeaux, des momies, des obé-
lisques chargés d'hiéroglyphes, des zo-
diaques gravés sur de la terre cuite, servaient
de transition aux trésors artistiques-dé la
L~OXCLE EUSÈBE.
i4
Grèce et de Rome, et aux merveilles du
génie moderne, dont toutes les branches
étaient représentées par leurs productions
les plus gracieuses, les plus hardies et les
plus sublimes. La mémoire me manque
pour dénombrer toutes ces richesses, que
les musées du monde entier eussent payées
au poids de l'or. J'étais comme étourdi par
la vue de toutes ces splendeurs, peut-être
aussi le houkah que je fumais contenait-il
de l'opiunt ? car âvant d'avoir pu traverser
la partie de la salle consacrée à l'antiquité
et aux temps modernes, une véritale hallu-
cination s'empara de moi, et je fus obligé
de me coucher sur une ottomane, m'ima-
ginant à chaque instant que mon pied allait
plonger dans des abîmes sans fond.
A mesure qu'une idée se présentait à mon
cerveau, elle se déroulait immédiatement
en scène animée. Je vis passer devant moi
les Nautchnys (i) antiques, dansant sous
(f) Bayadères.
L'ONCLE EUSÈBE.
i5
les portiques des vieilles pagodes de l'In-
doustan, pour les fêtes de la fécondation
universelle de la nature; je fus initié aux
mystères d'Ellora, de Mythra, de Memphis,
d'Éphèse et d'Eleusis; je vis les beautés de
l'Attique s'élancer du haut du rocher de
Leucade; j'assistai aux fêtes données par
Cléopâtre à Antoine. Quelle ivresse, quel
rêve toutes les déesses de l'Olympe venaient
à tour de rôle réclamer la palme de la
beauté. Il me semblait que j'étais dieu.
et tout à coup je me réveillai dans la rue,
mes cousins étaient couchés pêle-mêle au-
tour de moi, et quand nous pûmes faire
échange d'idées, nous comprîmes que nous
avions été en proie .aux rêves des fumeurs
d'opium.
Mais la ~salle souterraine, avec ses im-
menses richesses accumulées, existait réel-
lement. Nous y avions pénétré avant que
nos houkahs fussent allumés, et nous tom-
bâmes tous d'accord sur ce point, que l'hal-
L'ONCLE E'USÈBE.
i6
lucination n'était pour rien dans ce souvenir.
Hya là de belles dots pour nos filles,
soupira le cousin Jean, mais qui peut savoir
ce que le, vieux fou fera de tout cela avant
sa mort?
Nous continuâmes nos visites trimes-
trielles, mais il ne fut jamais question de
cet événement.
En me rappelant une à une toutes ces
aventures, à chaque instant la même pensée
me revenait à l'esprit.
Que diable a bien pu écrire l'oncle
Eusèbe?.
La nuit était fort avancée quand je me
décidai à me coucher, mais je dormis peu.
Une chose m'inquiétait,.le notaire ne m'avait
rien dit sur le genre de mort de mon pa-
rent allais-je pouvoir pénétrer une seconde
fois dans la crypte souterraine, surprendre
le secret de cette existence mystérieuse.
Je savais bien que mon vieil oncle avait
visité le monde entier, qu'il avait vécu plus
L~ONCt~E EUSEBE.
'7
de trente ans dans l'Inde. Souvent, j'avais
entendu dire à mon père, qui correspondait
avec lui « Ce pauvre Eusèbe finira par
se tourner la cervelle, le voilà devenu un
r
partisan fanatique de la métempsycose. Ne
s'imagine-t-il pas maintenant que tous les
mondes sont des êtres animés qui vivent et
meurent comme nous, que les planètes sont
les filles du soleil, et ne gravitent autour de
lui que par une sorte de tradition de famille
qu'il appelle /ac~b/! affective, il prétend
encore que toutes les créatures qui vivent
sur les mondes, sont des molécules qui se
transforment et se perfectionnent dans l'in-
térêt de l'ensemble, et que l'homme doit
accomplir de nombreuses transmigrations
avant de passer dans un monde supérieur,
il s'imagine que lui-même a déjà vécu jp/
~7/er.y d'existence. »
C'était tout ce que j'avais jamais su sur
ce singulier personnage.
Dans une dernière lettre, il nous annonça
L~ONCLE EUSÈBE.
i8
la mort prochaine de la terre, et depuis ne
nous donna plus de ses nouvelles.
Nous n'apprîmes son retour au village
natal, qu'aucun de nous n'habitait plus, que
par sa première invitation. La rumeur pu-
blique n'avait pu nous prévenir de son
arrivée, car il nous était impossible de re-
connaître notre oncle, qui avait soigneuse-
ment caché son nom, dans l'hôte mystérieux
de cette maison isolée, dont tout le monde
parlait, mais que personne n'avait vu.
Le notaire vivait dans son intimité depuis
plusieurs années. Seul, il avait le droit d'aller
frapper à cette porte, qui ne s'était jamais
ouverte à. un visiteur étranger; il pouvait
m'apprendre beaucoup de choses, et je for-
mai le dessein de l'aller voir. Je ne tenais
pas à la fortune qui pouvait me revenir,
mon père m'avait laissé dans une heureuse
aisance, mes rosiers et ma treille suffisaient
à mon bonheur. Depuis dix ans, j'avais
toujours reversé sur mes autres parents,
L'ONCLE EUSÈBE.
'9-
chargés de famille, le- pension superflue que
je recevais, mais je n'eusse pas été fàché
de soulever un coin du voile, qui cachait la
vie étrange de mon parent.
J'allais me mettre en route au soleil le-
vant, lorsque mes cousins firent irruption
dans ma modeste demeure. La joie soule-
vait leur tristesse mal simulée, comme les
perce-neige soulèvent la nappe blanche à la
fin de l'hiver.
Eh bien ? leur dis-je.
Le vieux fou s'est fait auter avec tour
ce qu'il possédait, moins une dizaine de
millions qui étaient en dépôt chez le notaire.
Et la crypte ?
Anéantie.
Le notaire connaît-il les motifs qui ont
pu le pousser à cet acte ?
Le notaire ne sait absolument rien, il
n'a jamais eu avec lui que des conversations
d'intérêts, et il le trouvait très-sensé et très-
habile même en affaires. Grand a été son
20 !OXCLE EUSÈBE.
étonnement lorsque, quelques heures avant
l'événement, il reçut le billet suivant.
Je pris le papier qu'on me tendait et je
lus
L'heure de ma dernière transformation
est arrivée, je passe dans une autre planète,
prévenez mes héritiers, mais ils ne jouiront
pas longtemps de ma fortune, car la terre
va mourir »
Allons ris-je tristement je liraile livre
de l'oncle Eusèbe dès qu'il aura paru, peut-
être trouverai-je là le secret que je cherche?
L'ESPACE
DANS
I.
RAZIEL'.
Ainsi, dit Raziel, l'ange qui préside aux
transformations mystérieuses de la nature, tu
persistes dans tes projets.
Oui, répondit Alcofribas.
Eh bien qu'il soit fait selon tes désirs
Me laisseras-tu partir seul?
Je t'accompagnerai.
Quand?
A l'instant même.
Ne pourrais-je prévenir mes fils ?.
Non, car nous n'avons pas une minute à
perdre, si nous voulons assister aux derniers
jours de la terre.
Ces paroles étaient à peine prononcées que
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
24.
Raziel étendit les mains sur la tête du vieux doc-
teur, et l'âme d'Alcofribas se dégagea immédia-
tement de son enveloppe matérielle.
L'ange prit alors le corps de son compagnon,
le coucha mollement dans le périanthe d'un lis
gigantesque aux pétales dorés, qui sembla ne pas
se douter du grain de poussière qu'il venait de
recevoir dans son sein, et, se dépouillant lui-
même de sa forme visible. les deux âmes
s'élancèrent dans les espaces infinis!
DANS
L~SPACH. 25
II.
ALCOFRIBAS.
Il y avait, à cette heure, trois cent soixante-
quatorze millions d'années solaires que la mo-
lécule vitale d'Atcofribas, montant graduelle-
ment de la goutte d'eau à la p)ante, et de la
plante à l'animal, avait revêtu sur la terre la
forme humame.
Terrible avait été cette première existence
N'ayant d'autres abris que les anfractuosités
des rochers, d'autre nourriture que des racines
et la chair de quelques animaux qu'il parvenait
à attraper à la course, d'autres armes que des
pierres, il était en outre obligé de disputer sa vie
à chaque instant, dans des combats gigantesques,
LES DERNIERS JOURS DR LA TERRE.
26
contre le grand ours des cavernes, le mammouth,
le rhinocéros, le tigre et ces immenses sauriens
contemporains des âges primitifs, disparus dans
les premiers temps de la période quaternaire.
II avait vécu ainsi pendant près de deux siè-
cles, adorant le soleil, Les étoiles, le vent, mani-
festation d'une force supérieure dont la notion
ne' s'était pas encore développée chez .lui, tou-
jours affamé, toujours effrayé, toujours en lutte,
et avait fini par être emporté un beau jour par
un de ces immenses courants d'eau qui ont ra-
viné l'écorce terrestre, créé les vallées d'errosion
et changé la configuration du globe.
Parmi ses congénères, il répondait au nom
monosyllabique de Hour
Il eut depuis, sur cette terre, un nombre in-
calculable d'autres existences.
Il assista à la découverte du feu, polit des ha-
ches en silex, recueillit, au milieu des cendres de.
son foyer, la première parcelle de bronze, et
éleva des menhirs dans les plaines de l'Armo-
rique.
Pasteur sur les rives du Gange et de l'Eu-
phrate, il étudia le mouvement des astres et, en
DANS L'ESPACE.
27
traçant des figures sur le sable, imagina le pre-
mier zodiaque; brahme il commenta les Védas
sous les portiques des 'vieilles pagodes de l'In-
doustan et fut un des fondateurs de la philoso.
phie atomistique de Kanadi.
Prêtre de Memphis, il fit creuser dans le roc
le tombeau des Apis.
Pastophore, il enseigna la médecine, assis sur
un crocodile, dans les temples d'Esneh et de
Denderah. Il avait expliqué la Mercaba dans le
sanctuaire de Jérusalem.
Disciple de Pythagore et de Platon, fanatique
du Christ dont il suivit avec ardeur les sublimes
enseignements, il fut avec les martyrs dans les
catacombes, comme il devait être plus tard avec
les Camisards et les Vaudois.
Sous le nom de Savonarole, il monta sur le
bûcher à Florence; quinze siècles avant, il s'ap-
pelait Spartacus et mourait pour l'émancipation
des esclaves.
S'il eût vécu de nos jours, il eût été John
Brown
Partout où l'humanité avait travaillé, com-
battu, souffert, aimé, espéré. il s'était trouvé là.
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
28
Il atteignit sa dernière transformation sur la
terre en iGiz]., comme chef suprême des Rose-
Croix, au moment où, courbé sur un creuset, il
cherchait la pierre philosophale.
On l'enterra sous le nom d'Alcofribas.
Son âme parcourut successivement alors tou-
tes les autres planètes où les conditions de l'exis-
tence étaient supérieures à la nôtre et, après des
migrations sans nombre, il parvint au centre
même de notre système, et fut un habitant du
soleil.
En quittant ce globe, le voile du passé s'était
déchiré devant lui; il avait revu toutes ses exis-
tences antérieures, ses sacrifices, ses luttes, ses
désespoirs, et, pris d'un amour immense pour
ce petit coin de l'univers où il avait fait son pre-
mier rêve de la vie, chaque fois qu'il montait
d'un 'degré sur l'échelle de l'infini, il jetait un
regard plein de tristesse sur son berceau, où cette
pauvre humanité, dont il avait fait partie, con-
tinuait à souffrir sans entrevoir les splendeurs
de l'avenir.
Trois cent soixante-treize millions neuf cent
cinquante mille ans apr~s son départ de ce
DANS L'ESPACE.
29
monde, Alcofribas atteignait la constellation
d'Hercule et naissait dans l'étoile Ariava que
les gens de la terre désignent par la lettre grec-
que u., et vers laquelle le soleil, tournant autour
d~un centre inconnu dont il n'est que le satellite,
entraîne toutes ses planètes.
Ariava était habitée par une foule de races dif-
férentes là aussi la vie montait, par des trans-
formations successives, de Finférieur au supérieur,
et le nouveau venu fut placé sous la direction
d'un esprit avancé qui lui avait servi de père,
pour donner à son âme une enveloppe maté-
-rielle en rapport avec le milieu où il allait
vivre.
Cet esprit se nommait Raziel!
En ouvrant les yeux à la lumière d'or qui bai-
gnait comme une atmosphère'castre' radieux,
Alcofribas s'agenouilla devant le maître qui le
salua par ces mots
Salut, Azaël, salut, mon fils.
Bien des siècles s'étaient écoulés. Alcofribas,
sous le nom d'Azaël, avait déjà parcouru plu-
sieurs séries de transformations nouvelles, il
avait été jugé digne de diriger à son tour les néo-
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
30
phytes d'Àriava, il marchait à grands pas vers.
les migrations supérieures. D'où venait cepen-
dant, au milieu de jouissances dont les rêves les
plus insensés ne sauraient donner une idée, qu'il
ne se sentaitpas parfaitement heureux? De vagues.
souvenirs lui revenaient au cœur et, les yeux
perdus dans l'azur de l'espace, regardant la
vieille planète d'où il était parti, on l'entendait
souvent murmurer:
La lumière du soleil va s'affaiblissant de
jour en jour. la vie a déjà terminé ses évolu-
tions dans Mars, Mercure, Vénus, Saturne. Que
vont devenir les autres planètes, sans chaleur,
sans eau, sans atmosphère?. Que va devenir
la terre. la terre où après avoir terminé mes.
transformations dans l'infiniment petit, j'ai com-
mencé à poser le pied sur le seuil de l'infiniment
grand ?.
Elle va mourir," lui répondit un jour le
vieux Raziel, qui avait surpris le secret de ses.
rêves incessants.
Mourir!
Oui mourir, mais pour se transformer a
son tour, pour.devenir un centre cos'mique plus
DANS L'ESPACE.
3i 1
important, pour continuer son ascension sur la
route sans fin de l'immortalité.
–Et ses habitants. se doutent-ils de cette
transformation prochaine du globe qui les sup-
porte ?
L'avenir est un livre encore fermé pour
eux ils ignorent que la terre ne marche à la
mort que pour conquérir une vie plus belle,
mais cette mort, ils l'ont calculée avec la der-
nière précision.
–Quoi! ils ont pu.
Oh l'humanité terrestre a marché à pas
de géant depuis ton départ; les luttes constantes
que tu as soutenues pour le bien, pour la vérité,
pour la justice, dans tes vies antérieures, t'ont
valu de quitter la terre avant l~heure, 'il t'a été
donné de venir continuer tes ?K:r~'OH.y dans
des mondes supérieurs où l'existence est plus
tranquille et les transformations plus lentes.
mais tu ne te doutes pas de ce qui s'est passé de-
puis des millions d'années sur le grain de pous-
sière qui t'a vu naître à la vie intelligente, les
hommes ne sont plus tels que tu les rêvais dans
tes souvenirs, ils se sont assimilé toutes les
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
32
forces naturelles qui les entouraient, ont changé
leur organisation physiologique et perfectionne à
tel point toutes leurs facultés que rien ne leur est
inconnu aujourd'hui comme effet et comme
cause, non-seulement dans les planètes qui,
comme leur globe, gravitent autour du soleil,
mais encore dans cet astre lui-même qui main-
tient tout le système. Ah si je pouvais à l'ins-
tant même t'élever jusqu'à moi, supprimer
d'un coup les millions de transmigrations que
tu dois encore subir, et donner à tes sens la per-
fection et la lucidité des miens. Quel spectacle
s'offrirait à ta vue. Non-seulement tes anciens
compagnons ont calculé les années, les mois, les
jours, les heures, les minutes, les secondes qui
restent à vivre à leur globe, mais encore ils for-
ment en ce moment l'audacieux dessein de pro-
longer son existence et la leur, de se passer de la
lumière et de la chaleur fécondante du soleil qui
bientôt, en s'éteignant lui-même, n'entraînera
plus dans l'espace que des planètes d'où la vie
aura disparu.
Maître, murmura Alcofribas, que je vou-
drais retourner sur la terre pour assister à cette
DANS L'ESPACE.
33
lutte suprême, pour conduire les hommes dans
la voie du bien, leur révéler le secret des trans-
formations futures.
–O! je te guérirai, pensa Raziel. je te gué-
rirai de cet amour insensé qui, en reportant sans
cesse ta pensée sur ce monde inférieur, t'empêche
de continuer tes migrations vers Finnni.
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
34
III.
DANS. L~ESPACE.
Les deux amis naviguaient de conserve dans.
l'éther.
Comment allons-nous nous présenter aux
humains? demanda tout à coup Alcofribas à son.
compagnon.
Sous la forme qu'ils possèdent actuelle-
ment, répondit Raziel.
N'est-elle donc point semblable à celle
que nous avons revêtue nous-mêmes pendant
notre vie terrestre ?
Non l'enveloppe matérielle de l'homme,.
tout en conservant à peu près la conformation
générale que tu as connue, est devenue plus sub-
DANS L'ESPACE
35
tile, les sens se sont développés en raison de
l'intelligence, des forces nouvelles ont produit
des transformations nécessaires, et l'habitant de
la planète que nous allons revoir vit aujour-
d'hui indistinctement dans l'eau, sur la terre et
dans l'air. Sa vue est devenue. si puissante qu'il
distingue à l'oeil nu tous les habitants des pla-
nètes qui font partie du système solaire, et cor-
respond avec eux. Son oreille perçoit jusqu'au
son produit par la lumière dans sa marche ra-
pide. Sa voix, qu'il a le don de moduler à son
gré, n'est qu'une harmonie perpétuelle; son lan-
gage, image des idées que son cerveau conçoit,
.est d'une richesse tellement incomparable qu'une
phrase d'aujourd'hui ferait un livre d'autrefois.
il est enfin la synthèse de presque toutes les
forces, lois et qualités du morceau de matière
sur lequel il habite. signe fatal delà décom-
position prochaine de ce centre cosmique qui,
ne pouvant rien produire de nouveau et de plus
parfait, devra rentrer dans l'immense creuset
pour s'y transformer à son tour.
Les deux compagnons parcouraient l'espace
.avec une rapidité vertigineuse. la terre gran-
36 LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
disait à vue d'oeil, et bientôt ils atteignirent
son atmosphère à peine eurent-ils plongé dans
la couche d'air qui entourait la planète, qu'ils
furent instantanément pourvus d'un corps ma-
tériel.
Maître, que tu es beau dit Alcofribas en
regardant Raziel.
Allons, répondit -l'ange en déployant ses
ailes, couvertes d'un duvet aussi pur et aussi
blanc que des flocons de -neige, nous touchons
au terme du voyage.
Ils se mirent à planer doucement en se rap-
prochant du sol, une nuit épaisse semblait
couvrir la terre, mais peu à peu la distance di-
minua et les deux voyageurs aperçurent d'im-
menses globes lumineux qui répandaient à plu-
sieurs lieues à la ronde autour d'eux une clarté
blanchâtre aussi belle que celle'du soleil.
Qu'est-ce que cela ? fit Alcofribas.
Ce sont des soleils électriques, répondit
son compagnon, gardons-nous de nous en ap-
procher, nous sommes maintenant des habitants
de la terre, et, comme tels, soumis à toutes les
conditions de la vie sur cette planète, nous se-
DANS L~ESPACE.
37
rions incendiés, à six cents coudées de dis-
tance. les hommes ont construit ces globes lu-
mineux pour "remplacer et la lumière et la
chaleur du soleil qui va de jour en jour en di-
minuant ils ont fouillé les entrailles de leur
globe à des profondeurs extraordinaires pour y
rencontrer d'immenses gisements de charbons
et de métaux de toutes espèces; ils ont analysé
tous les gaz, tous les fluides, découvert toutes
les aninités de la matière. et maintenant ils
débitent la terre par morceau dans leurs creu-
sets, pour en extraire toutes les forces vitales,
et l'empêcher de mourir.
Et eux avec elle.
C'est là leur but principal. Je t'en ai pré-
venu au départ comme les maudits des reli-
gions antiques qui se révoltaient contre leurs
dieux, ils ont jeté au destin un audacieux défi.
Est-ce donc un crime que de vouloir vivre ?
interrompit Alcofribas.
Il venait à peine d~ prononcer ces mots,
qu'un bruit terrible se fit entendre dans les
airs, et ils aperçurent avec effroi, à quatre ou
cinq cents coudées au-dessus d'eux, un oiseau
38 'LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
gigantesque, qui, le bec ouvert et les serres
étendues, se précipitait dans leur direction.
Fuyons s'écria le docteur éperdu.
Mais Raziel, se retournant, étendit les deux
mains dans la direction de l'animal. soudain un
éclair jaillit, une détonation se fit entendre, et
l'oiseau, frappé comme d'un coup de foudre, se
replia sur lui-même et tomba en tournoyant
dan~ 'espace.
Tu ne connais pas encore ta puissance,
dit l'ange à Alcofribas; regarde sous tes bras
que tu as repliés sur ta poitrine pour donner pins
de force à tes ailes, là se trouve un réservoir
particulier, formé de petits tubes membraneux.
serrés les uns contre les autres, subdivisés par
des cloisons horizontales ou petites cellules
pleines de mucosité, et animés par une grande
quantité de nerfs, c'est l'appareil électrique hu-
main. Les plus terribles animaux qui peuplent
en ce moment la terre, ne résistent que difficile-
ment aux commotions que l'homme est capable
de leur envoyer.
Remis de sa frayeur, Alcofribas poursuivit
'son idée
DANS L'ESPACE.
_39
Maître, en foudroyant cet oiseau, as-tu
fait autre chose que de défendre notre existence?
pourquoi donc reprocher aux hommes leur
amour de la vie?
En ce moment le bout de leurs ailes fouetta
le sol.
Ils étaient arrivés.
LES DERNIERS JOURS DE LA TKRRE.
40
IV.
LA SÉPARATION.
Ils étaient descendus sur une vaste plage que
l'Océan baignait de ses flots apaisés; tout était
désert autour d'eux, la terre sommeillait encore,
et Raziel, s'asseyant sur le sable, dit à son com-
pagnon
Alcofribas, c'est ici que nous devons nous
séparer.
Tu m'abandonnes ?
Non tu me rencontreras à chaque instant
sur ta route, pour t'aider, te défendre même.
Me défendre. que puis-je craindre? ne
suis-je pas aussi supérieur à l'homme que tu es
toi-même supérieur à moi ?
DANS L~ESPACE.
4t 1
Oui, comme intelligence, puisque tu as
conquis le souvenir de toutes tes existences pas-
sées, et que tu commences à entrevoir l'avenir.
Non comme perfection matérielle. le corps qui
te sert d'enveloppe n'est pas plus parfait que
celui du premier habitant venu de cette planète.
En exauçant tes vœux, je n'ai pu, malheureuse-
ment, tu n'étais pas encore assez élevé dans
l'ordre, te donner une force physique en rap-
port avec ton développement intellectuel, et
capable de te faire respecter de tous.
J'aurai pour moi l'ascendant du génie.
Pauvre fou! fit Raziel pensif. il se sou-
vient et ne sait pas se servir de ses souvenirs.
Écoute, Alcofribas, ta vie, sur cette planète, n'a
été qu'un long martyre, et cependant tu t'étais
attaché tellement à ce grain de sable, par la
souffrance et le dévouement, qu'au milieu de tes
migrations supérieures, tu ne cessais de soupirer
et parfois même tu versais des larmes sur le
sort de tes anciens compagnons; instinctivement,
tu détournais tes regards des sphères supé-
rieures, pour les reporter au-dessous de toi, tu
ne l'avouais pas, mais ton désir le plus ardent
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
42 r
était de revenir sur la terre pour prêter aux
hommes le secours de ton intelligence, de ton
savoir. Tu n'appréciais pas le bonheur que tu
avais compris, ne pouvant le partager avec eux.
J'ai résolu de te guérir en te faisant revivre au
milieu d'eux. mais je veux que tu étudies par
toi-même, que tu sois témoin et acteur dans
leurs luttes. Souvent tu me verras à tes côtés
aux heures de danger surtout, car, en t'accom-
pagnant, je me suis astreint à rester sur ce globe
jusqu'au jour où tu le quittera toi-même; si
jamais tu te trouves dans une situation fâcheuse,
prononce mon nom, et je viendrai à ton se-
cours. Et maintenant tu es libre, va droit de-
vant toi. Ton existence, ici-bas, sera aussi longue
ou aussi courte que tu pourras le désirer.
Ne m'as-tu pas dit que la terre n'avait
plus qu'une année à vivre ?'
Oui, une année d'Ariava dans la constel-
lation d'Hercule, mais une année d'Ariava
sur le cadran de l'infini, où le temps n'est que
le produit proportionnel de la masse et du mou~-
vement des corps, équivaut à six cents années
terrestres.
DANS L'ESPACE.
43
Oh merci, Raziel. il me reste de longs
jours pour accomplir mon œuvre, pour soigner
le moribond, et faire luire à ses yeux l'immortel
flambeau de l'immortelle vérité
Hélas tu me rappelleras plus tôt que tu
jte penses.
Maître, un mot encore.
Parle.
Ne m'as-tu pas dit que les hommes actuels
n'avaient pas conscience de leurs existences pré-
cédentes ? N'est-il donc pas des souvenirs qui
aient survécu ?
Aucun. Certains philosophes, en fouillant
le passé,- ont bien émis sur ce sujet quelques
opinions plus ou moins hypothétiques, mais on
les a considérés comme des rêveurs.
Ils savent cependant que les instants de
leur planète sont comptés.
Oui, cela s'enseigne, chacun parle de la fin
du monde, mais personne ne s'en inquiète; de-
puis quelques centaines de millions d'années, la
terre voit diminuer la chaleur du soleil, mais sans
que les générations qui se succèdent en aient une
conscience bien exacte, peu àpeu l'homme a aban-
44 LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
donné les pays intermédiaires pour les contrées
équatoriales où il existe encore une température
égale pendant toute l'année, à cinq degrés centi-
grades, la nature, par ses forces de sélection, a.
ramené toutes les plantes, tous les animaux à
cette échelle de calorique vital, et la plupart des
hommes considèrent la fin de leur globe avec
la même insouciance que la leur propre.
Il est un proverbe qui ne s'est jamais perdu
sur la terre, malgré toutes les transformations
subies par ses habitants. et qui est la véritable
formule de l'égoïsme humain « Après moi la
fin du monde. »
Seul, un petit groupe de savants, de philoso-
phes, de penseurs, ont fait ce rêve impossible
de lutter contre des transformations dont ils
ignorent les grandes lois fondamentales de
prolonger la vie terrestre, de toucher à l'immor-
talité, mais la grande masse, qui vit sans ef-
forts, sans gêne, au milieu des merveilles que
plusieurs millions de générations ont entassées sur
la terre, qui ignore le passé et ne s'inquiète pas
du lendemain, arrive à la mort sans se douter
un instant de ce que c'est que la vie. Si la science
DANS L'ESPACE.
45
a marché, si le cerveau humain s'est agrandi
par l'étude des choses naturelles et exactes, dans
le domaine de l'infini, en face du grand peut-
e~re. et de l'éternel problème de l'existence,
les hommes ne sont pas plus avancés qu'au
temps où tu les as connus. C'est pour cela que
'bien peu sont jugés dignes d'atteindre aux trans-
formations supérieures, beaucoup même retour-
nent sur des globes plus imparfaits que celui-ci.
Ne pourrai-je leur révéler ce qu'ils igno-
rent ?
Ils ne te croiront pas.
Je tenterai du moins de les convaincre.
Va donc, pauvre âme abusée, va donc lut-
ter -et souffrir encore, tu n'es pas le premier par-
mi les esprits supérieurs qui ait demandé à re-
venir sur ce sol ingrat, combien déjà y ont
trouvé leur calvaire. Les uns, pris tout à coup
d'une folie gigantesque, ont rêvé de faire le
bonheur des hommes en les réunissant tous sous
le même sceptre, ils ont traîné à leur suite des
millions de sectaires, qu'ils ont fait battre en
champ clos comme des bêtes féroces. et les
peuples effrayés les ont appelés, les néaux de
3.
LES DERNIERS JOURS DE LA TERRE.
46
Dieu. D'autres, s'en allant pieds nus le long des
chemins, ont prêché la loi de paix et d'amour,
ils ont 'enseigné que l'homme ne parvenait aux
transformations supérieures que par le bien et
la fraternité. et les peuples les ont traités de
fous, les ont persécutés, ou ne se sont servis de
leurs enseignements que pour mieux s'asservir
les uns les autres. Va! ton heure est venue, toi
aussi tu seras un homme de génie, mais je le
le prévois, tu ne sauras pas résister à l'entraîne-
ment, tu voudras accomplir de grandes choses.
emporté par l'ambition, tu.
Parle, fit le docteur haletant.
Je dois me taire. 1
Raziel, mon père!
Ton père, tu le renieras.
–Pitié! i
Ecoute, Alcofribas, il en est temps encore.
regagnons l'espace.
Non, je veux sauver la terre.
Que ton destin s'accomplisse! répondit
Raziel en se voilant la face de ses deux ailes.
puis il ajouta plus bas Eh bien, soit je vais
me dévouer aussi puissent ce dernier sacrifice,
DANS L'ESPACE.
47
cette dernière larme' se changer en semence fé-
conde pour l'humanité
Lorsque Alcofribas, que ces paroles avaient
plongé dans un rêve plein d'émotion, regarda
autour de lui, il se sentit défaillir. Raziel
avait disparu.
LES DERNIERS JOURS
DE LA TERRE

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