Les deux âpres

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L'auteur retrace sous forme de chronique, l'histoire de sa famille depuis l'arrive Constantine de son ancêtre, juif ttouanais, Salomon Adida, au milieu du 19e sicle, jusqu'au déparât d'Algrie de la famille en 1961. Récité également de ce voyage commun au genre humain de la jeunesse l'âge mûr. Un récité attachant qui évoquée une Algrie disparue. C'est aussi un document sur la migration et l'intégration d'individus appartenant tel collectif.
Publié le : vendredi 1 février 2008
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EAN13 : 9782296179059
Nombre de pages : 277
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LES DEUX PÈRES

Daniel Cohen éditeur

Témoins
Témoins, chez Orizons, s’ouvre au récit d’une expérience personnelle lorsqu’elle libère, au-delà de l’engagement moral et psychologique du sujet, des perspectives plus larges. S’il est vrai que chaque individu est un maillon indispensable à tel ensemble, les faits qu’il relate recouvrent tantôt un réel sociologique ou historique, tantôt une somme de détails grâce auxquels un document naît, en somme un acte personnel profitable au plus grand nombre. Ladite expérience renseigne et conduit, par ce qu’elle implique, à la méditation. Biographie d’untel ou récit contracté d’un événement qui a dynamisé, voire transformé la vie de tel autre, geste d’une initiation collective parfois, Témoins dit et dira les hommes de toutes obédiences, mais selon un critère intangible : écrire avec style afin qu’adoubé par la grâce littéraire, le témoignage flambe dans nos mémoires.

Dans la même collection : Chochana Meyer, Un juif chrétien ?

ISBN 978-2-296-03821-9 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Josy Adida-Goldberg

Les deux pères
récit

2008

Avant-propos de Benjamin Stora
oici un ouvrage de Josy Adida-Goldberg, passionnant et émouvant. L’auteure nous emmène dans un voyage de mémoire. Elle fait revivre la ville de Constantine de son enfance et de sa jeunesse, raconte les brûlures de l’exil, restitue les parcours des membres de sa famille, les visages de sa mère, de son père et de son mari. Ce livre est précieux car les témoignages de femmes juives qui évoquent cette histoire sont très rares. Ce « roman » est un récit de vie. La prédominance de l’écrit intime dans l’écriture féminine est caractéristique d'une situation dans la société, une des voies privilégiée pour affirmer son identité : « Plus la société les empêchait de dire « je », plus elles l’écrivaient dans leurs textes (…). Le roman féminin est souvent chargé de flux autobiographique. »1 Pour un historien, le travail d’investigation à partir d’un livre comme celui-ci, qui évoque une époque particulière, n’est pas un simple prétexte à réflexion historique : Michelet estimait, à juste raison, que la littérature peut être le lieu de déchiffrement du sens de l’histoire. La « promenade » personnelle, en solitaire, s’effectue donc à partir d’une production « d’archives » très singulière, les souvenirs personnels confrontés aux traces écrites familiales (en particulier des mémoires de son père). Qu’elle s’exprime sous l’angle de la révolte et de la mélancolie, ou de l’obsession d’un passé perdu, celui de l’Algérie française où vivaient les Juifs devenus français depuis 1870, la lente maturation du temps si cher aux historiens, se donne partout à lire dans ce récit. Son ancêtre, Salomon Adida, venu en 1852 de Tétouan, muni d’un passeport rédigé en espagnol, très probablement un

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JOSY ADIDA-GOLDBERG

descendant de riches Juifs arrivés de cette ville du Maroc espagnol, après leur expulsion par les rois catholiques en 1492, va doter la communauté juive de Constantine d’une école de Talmud Tora. Josy Adida parle aussi parle de sa ville, Constantine, des places et des rues, des riches et des pauvres, des joies et des humiliations vécues. Et les petites histoires viennent quelquefois croiser d’autres histoires, plus tragiques : le pogrom antijuif du 5 août 1934, le renvoi du lycée au moment de Vichy et de l’abrogation du décret Crémieux, l’école juive, le débarquement allié de novembre 1942 qui a épargné aux Juifs d’Afrique du Nord les atrocités de la déportation. Orpheline, elle dit toute la force de sa mère pour survivre, et sa force à elle pour sortir de sa condition, sociale ou intellectuelle. Elle s’enthousiasme pour la littérature, fait partie d’une troupe de comédiens amateurs, se dépense en activités théâtrales et musicales, suit un stage d’art dramatique, qui lui donnera le privilège de connaître Francis Ponge et Emmanuel Roblès. Josy est une jeune femme qui travaille, ne veut pas vivre dans la dépendance masculine. Son récit est aussi celui d’une émancipation féminine dans une Algérie provinciale, méditerranéenne (donc machiste), des années cinquante. Elle obtient un poste d’enseignante dans une école juive d’enseignement professionnel, l’ORT, et crée une chorale ainsi qu’une petite troupe de théâtre… Le mariage avec un ashkénaze signale le parcours d’une femme hors d’un univers conformiste. Dans la continuité du récit de Josy Adida, on peut repérer les tensions et les fusions, qui s’établissent dans le texte, entre la rupture induite par la guerre d’Algérie, qui féconde tant d’illusions et de peines, et la force de la tradition qui continue d’étouffer. L’exil arrive… et « …c’est toute mon enfance, toute ma jeunesse que je laisse derrière moi. … Pour la première fois, regardant mes enfants et ma mère, je m’avise que j’emporte avec moi et mes racines et mes feuilles ».

AVANT-PROPOS DE BENJAMIN STORA

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L’exil est là, et se poursuit cette perpétuelle quête du sens, entre la tradition qui unit une grande histoire collective, et l’histoire personnelle. Car ce beau livre est aussi celui d’une interrogation majeure sur le processus d’assimilation vécu par les Juifs d’Algérie. La sortie de la religion, la perte des repères, et le doute… La scène poignante de la mort de la mère et des conditions rituelles de l’enterrement est d’une grande vérité, gravité. Le regard de Josy Adida se forme et s’exerce à partir de certains héritages historiques, la relation au judaïsme, le rapport quasi-charnel à l'Algérie, et le refus d'une dispersion de la mémoire autour du temps englouti. Dans un tremblement intérieur, elle veut retrouver une cohérence, elle dit qu’à l’exil, pourrait succéder une perte définitive de mémoire. Ses quartiers, ses rues, ses jardins, (et la mer de Philippeville), le ciel : tout cela continue à courir dans ses veines mêlés à ses peines, à ses espoirs, à ses joies. Tout son récit est porté par la nécessité d’une transmission aux générations qui viennent…

1. Béatrice Didier, L’Écriture-femme, Presses Universitaires de France, Paris, p.19.

L’Algérie

I

La mort de mon père
e devais quatre et dimanches, Jnait dansavoirimmenseans. Tous les jeudischauffeur, nous Maman m'emmeun jardin. Bachir, le conduisait. En li-

vrée, sa chéchia de feutre rouge à la main, il ouvrait la portière de la « Torpédo Voisin » de grand-père. Je grimpais sur le marchepied et m'installais le plus souvent sur l'un des strapontins, le nez collé à la vitre, pour regarder le paysage qui me fascinait déjà. La route qui menait à mon jardin suivait un cirque grandiose et serpentait à travers des roches arides. Tout en haut du rocher, le Monument aux Morts, avec ses escaliers imposants, orné de deux lions et surmonté d’une victoire dorée et ailée qui semble prendre son vol au-dessus de Constantine. Bachir traversait l’interminable ouvrage jeté entre les deux immenses murailles dressées à pic au-dessus d’un gouffre, et comme suspendu dans les airs. Il vibrait à notre passage. À l’entrée du pont, sur une place poussiéreuse, jonchée de crottins de chevaux, les cochers, assis sur le siège avant de leurs calèches alignées, attendaient nonchalamment d’éventuels passagers. À la sortie du pont, la route grimpait à travers les pins. Quelquefois, une calèche nous précédant, reculait à cause de la pente très raide. Le cocher criait alors « hue, hue dada. » Bachir nous déposait à l’entrée du jardin. Une grande porte à deux battants, ornée de chandeliers à sept branches s’ouvrait et laissait voir, dans l’allée principale, de très hauts cyprès. Maman devait me tirer par la main. Il fallait monter des côtes pierreuses, des escaliers interminables. En été, j’appréciais l’ombre des saules pleureurs qui bordaient les allées. Le dernier raidillon, dénommé « Chemin Léon Adida », était très long pour mes petites jambes. Mais au bout, un enchantement toujours renouvelé : une grande clairière parsemée de coquelicots, de marguerites dont j’ef-

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feuillais les pétales. Au milieu, une petite maison au fond de laquelle je jouais à la marelle. C’était le mausolée de Léon Adida, mon grand-oncle. On y accédait par trois marches et l’on se trouvait dans une pièce dont le plafond était une voûte de style baroque, soutenu par des colonnes de marbre surmontées de chapiteaux. Je n’y voyais rien d’autre qu’une pièce « sans murs ». Au fond un monument en marbre de carrare et, à l’avant, deux petites tombes : celles de Salomon Adida l’ancêtre et de sa femme Mérie. On aura compris que mon jardin n’était autre que le cimetière juif de Constantine. Derrière ma maison, à l’ombre d’un saule pleureur, une tombe en marbre noir très sobre, flanquée de deux bancs. Maman me lisait l’inscription, gravée sur la tombe en lettres dorées : « Son soleil s’est couché avant la fin du jour » Je n’en comprenais pas le sens et l’interrogeais. – Le soleil n'est pas couché, Maman ! Le soleil pique. Pourquoi tu dis qu'il est couché ? Maman restait muette. Elle soulevait les voiles noirs qui couvraient son visage, pour embrasser le marbre froid, puis elle s’asseyait sur l’un des bancs et y restait des heures. Elle me disait : « Embrasse ton papa. Il dort sous cette pierre et ne se réveillera plus jamais. » Elle lui parlait pourtant. J’obéissais, j’effleurais le marbre froid et retournais très vite cueillir mes fleurs, courir après les papillons et jouer à la marelle. Que de fois, j’avais demandé à Maman de me raconter l’histoire qui se terminait si tristement et me laissait tout en larmes. Je l’entends encore me dire : C’était en décembre 1929. Tu avais dix mois. Nous étions partis en voyage à Paris, ton papa et moi, te confiant aux bons soins de ta grand-mère maternelle Rachel, que tu avais pris l’habitude d’appeler Mémé. Ton père pensait avoir des calculs dans la vésicule. Il était très peureux et dès notre arrivée, il avait consulté, sur les conseils de son jeune frère Bob, étudiant en médecine, un chirurgien renommé, le professeur Gosset qui décida de l’opérer. Son autre frère, ton oncle Ange, déjà biologiste, était farouchement opposé à cette opération. La veille de l’intervention, nous avions passé la soirée au cabaret du Lido. Et lorsque le treize décembre au matin, nous nous sommes présentés à la clinique Chantin, la surveillante nous a demandé : – Est-ce pour Madame ou pour Monsieur ? Ton père était frais, rose. Je paraissais plus malade que lui.

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Ange et Bob ont assisté à l’opération. Lorsque le professeur Gosset a ouvert, les organes étaient noyés dans la graisse. Il eut du mal à trouver la vésicule. Il dit alors : – Regardez, les frères, la vésicule est parfaitement saine. Au passage, l’appendice a été enlevé et la plaie refermée. Ton père a fait une congestion pulmonaire postopératoire. Avant de mourir, il s’est débattu, s’est jeté à terre en criant : « Les cancres, ils m’ont mis là, il faut qu’ils m’en sortent. » Il est mort à Paris le 15 décembre 1929, à l’âge de trente-quatre ans. Ange et Bob m’ont accompagnée pour le rapatriement de son corps à Constantine. Bob m’a demandé pardon. J’avais vingt-six ans. Le cercueil de ton père a été déposé dans le grand salon qui venait tout juste d’être meublé. Depuis quelques semaines seulement, nous avions quitté notre appartement rue Seguy-Villevaleix, où tu es née, et n’avions pas encore pendu la crémaillère. Nous devions le faire à notre retour de France. La pièce avait été vidée de ses meubles, les glaces recouvertes de blanc d’Espagne pour que, suivant la tradition juive, aucun visage humain ne s’y reflète, qu’aucune image de vie ne passe dans le miroir et ne vienne ainsi troubler l’âme de ton père. Ta grand-mère maternelle Sarah, avec ses yeux bleus de myope, arpentait la pièce, nous ignorant toi et moi. Elle se tordait les mains et répétait comme une litanie : Bôo Lomond, pour qui astu acheté les meubles ? Plus tard, c’est ton grand-père Moïse qui me dira : « Vends les meubles de mon fils pour vivre » et pourtant, la famille Adida appartenait à la grande bourgeoisie. À l’enterrement de ton père, tout Constantine était là. Ce fut un enterrement très exceptionnel pour la communauté juive. L’orchestre « du Cercle du Progrès », créé par ton père, précéda le convoi, et joua la marche funèbre de Chopin pour l’accompagner au cimetière. Des discours ont été prononcés par des notables de la cité. À ce moment du récit, Maman s’aidait alors d’une loupe grossissante à cause de ses beaux yeux violets qui voyaient si mal, et elle me lisait les homélies à la gloire de mon père que j’écoutais avec ferveur. C’était sa tête tout entière qui bougeait de gauche à droite et de haut en bas avec sa loupe qui courait le long des lignes. Elle collait presque le texte à ses yeux fatigués. Je m’en souviens encore. Durant sept longues années, chaque mois de décembre, on célébrait à la maison l’anniversaire de la mort de mon père. Le salon, une nouvelle fois,

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était vidé de ses meubles. Des tréteaux, recouverts de nappes blanches, damassées, étaient dressés depuis la veille. Coiffés d’un turban, les prieurs et les rabbins arrivaient tôt le matin, vêtus du costume oriental : caftan foncé recouvrant des culottes bouffantes, resserrées au-dessous des genoux par de longs bas blancs. Ma grand-mère Rachel servait et resservait des cafés noirs et des galettes salées. Les pâtisseries sucrées étaient proscrites en signe de deuil. Commençaient alors les psalmodies lancinantes entrecoupées de rires et d’allées et venues vers les toilettes. Il m’arrivait de croiser dans le couloir un des prieurs, un aveugle au regard effrayant d’orbite vide, et que ma grand-mère guidait. De ce temps, date ma répulsion pour les prieurs et les rabbins. Maman, jeune veuve, est restée vêtue de noir durant toutes ces anées. Rien ne l’intéressait. Même mes premiers babillages et mes rares sourires n’arrivaient pas à l’arracher à ses sombres pensées. En 1933, elle écrivait cette lettre à sa sœur Laetitia :
Chère, La fraîcheur du site, des amies, une longue promenade, un de ces mille riens qui font les vacances et tu auras oublié mon caprice, car c’est bien un caprice de t’écrire aujourd’hui sans fard, de vider ma coupe que l’amertume de la vie emplit goutte-à-goutte. Ne regrettez pas d’être parties. Je ne souhaite pas de compagnie. Dans le silence, on n’a pas de pudeur de ses sentiments. Les murs ni les images ne vous font de vaines leçons de morale. On étale sa rancœur sans assombrir personne. Je n’espère plus rien. Le chagrin s’est incrusté en moi. Quand bien même le temps devrait l’effacer, c’est moi que je ne retrouve plus vivante. Rien ne me fait impression. Ma fille même ne m’apporte aucune émotion. Je dois l’aimer pourtant puisque sa santé me tourmente. Elle est pâle et amaigrie, son rire est sans éclat, sans fraîcheur et ne fait pas regretter l’enfance. Demain, j’écrirai à Maman une lettre raisonnable. Vois-tu, je sais encore faire des nuances. Elles sont un indice de raison. En retour, ne me gronde pas. Je suis ce que je suis. Le mal est sans remède, puisque je suis même dans la foule condamnée à vivre en face de mes pensées. Votre Méry.

Maman mit des années à réintégrer le monde des vivants. Tous les étés, la famille partait en vacances en France. Ne restaient à Constantine que Maman et oncle Elie, son beau-frère, surnommé Lili. Il déjeunait et dînait souvent à la maison. J’appréciais beaucoup ces mo-

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ments qu’il partageait avec nous. Il était gentil, patient avec moi. Et puis, le repas était moins triste. Maman s’animait. Lorsqu’il devait venir, je guettais sur le balcon la calèche qui devait l’amener. Son arrivée était signalée par le son d’une trompe en forme de poire que Kadour, le cocher, pressait. Il tirait sur les rênes pour arrêter le cheval. Ensuite, il sautait rapidement de son siège pour ouvrir la porte de la carriole. Mon oncle était infirme. Il avait du mal à descendre les deux marches trop hautes pour lui. En s’appuyant d’une main sur Kadour et de l’autre sur sa canne, il posait sa jambe valide sur la première marche et lançait, en la soutenant, celle qui était inerte. Dès qu’il était sur pied, il se redressait. Il était grand, un peu enveloppé, un regard doux et triste. Dès que j’entendais sonner à la porte, je me précipitais vers lui en criant : – Tonton, tonton... – Bonjour, Josy. Tu as bougrement maigri, ma chérie ! Tu ne manges donc rien ? Veux-tu que je te fasse porter du couscous de chez ma mère? – Non, merci tonton. – As-tu été gentille aujourd’hui avec ta Maman ? Mon petit doigt m’a dit que tu ne demandes plus à faire pipi et que Maman doit changer douze culottes par jour. Est-ce vrai ? – Maman est méchante. Elle m’a frappée et elle m’a dit : Si tu continues à faire pipi dans ta culotte, je te mettrai sur le gaz et je te brûlerai. Alors je lui ai répondu, ne fais pas ça Maman, parce que grand-père ne me verrait plus et ma Mémé va beaucoup pleurer. – Et pourquoi donc ? s’inquiétait mon oncle. – Parce que ma Mémé m’aime beaucoup, elle me dit toujours : « yo mé baya capara por el » (que je meure à ta place). – Mais on me raconte que tu n’es pas gentille à la maison… – Tu sais, tonton, je suis méchante, parce que Maman ne veut pas me sortir. Elle dit que pendant longtemps encore, nous n’irons que dans le grand jardin, tu sais, le grand jardin en haut des pins. Il fait si chaud dans ce grand jardin. Et puis aussi, elle me laisse toute seule au square avec Fatma. J’ai eu si peur hier, lorsqu’un vent méchant a tout arraché. Tout à coup, il y a eu un brouillard épais. Je ne voyais plus Fatma. Je criais, tout le monde criait. Je ne veux plus que Maman me laisse toute seule. Maman nous avait rejoints.Tonton Lili l’embrasse. – Josy, referme donc la fenêtre, tu vas nous faire étouffer, dit Maman !

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Les étés sont si brûlants à Constantine que, tôt le matin, Fatma lave à grande eau le carrelage de toutes les chambres et aussitôt après, referme persiennes et fenêtres. On vit alors dans une pénombre très douce. J’avais ouvert la fenêtre de la salle à manger pour guetter mon oncle. – Tonton, tu m’as promis de dire à Maman… Maman s’inquiète : – Qu’est-ce que tu lui as promis, Lili, je peux savoir ? – Je lui ai promis de te dire qu’il serait bien que tu l’emmènes à la mer, loin de la ville et de la canicule. Car elle a raison, c’est du feu qui tombe du ciel. Et puis, elle vient d’avoir deux ans et demi. Il est grand temps que tu te soucies de faire soigner ses jambes. Tonton Lili avait pu convaincre Maman d’aller passer un séjour de huit jours au Rusicade Palace à Philippeville. Fatma nous accompagnait. Mon comportement changea du tout au tout. Moi qui mangeais peu, je retrouvais un appétit féroce, je jouais enfin comme une enfant de mon âge. Pendant ces huit jours, j’oubliais le cachot dans lequel Maman m’enfermait pour me punir. C’était une pièce très sombre, étroite et tout en longueur. D’un côté, une énorme armoire garde-robes en bois gris, de l’autre des rayonnages de chaussures. Quelquefois un cafard courait le long du mur. Je donnais des coups de pied à la porte et frappais aux murs avec mes mains nues, en hurlant, aveuglée par les larmes. Mais tout cela n’était rien en comparaison de la frayeur qui m’étreignait lorsque Maman me disait : « Si tu continues à pleurer, je vais mourir. » Alors, penchant sa tête en arrière, elle se laissait glisser doucement sur le lit en fermant les yeux. Je m’accrochais à elle de toutes mes petites forces, et ravalant mes larmes, les épaules secouées par des spasmes, je murmurais « Maman, je ferai plus ». Je n’avais pas conscience, alors, de la sourde violence dont j’étais l’objet. Bien plus tard, lorsque après la mort de ma grand-mère maternelle, en mars 1942, Maman me faisait dormir auprès d’elle, j’avais du mal à trouver mon sommeil. J’écoutais battre son cœur. Je surveillais sa respiration. J’avais la hantise de la perdre et de rester toute seule. Bien sûr, il y avait ma tante Laetitia, sa sœur. Elle était douce, affectueuse, discrète. J’étais très attachée à elle. Elle ne me grondait jamais, même pas, lorsque dans un accès de colère, je prenais une bûche sur un tas de bois et je la jetais sur le sol. Elle avait pour moi toutes les indulgences. Mais, j’oubliais tout, lorsque Maman me disait : « Ton papa te serrait sur son cœur très souvent, il gardait sa joue contre la tienne et ne laissait à personne le soin de pousser ton landau. »

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Alors je lui demandais une fois encore d’ouvrir le placard du salon, dissimulé derrière le grand tableau peint par mon père et représentant un des lacs de Djebel Ouach où nous faisions de si joyeux pique-niques. Ce placard recelait les trésors de mon père : des violons, des boîtes de peinture, des palettes où demeuraient encore mêlées diverses couleurs, des chevalets, une blouse bleu foncé, maculée de peinture sèche, une toile inachevée représentant une palmeraie à Bou Saada. Les petits Arabes jouant dans l’eau sont à peine esquissés. Quelquefois, je passais de longues heures un pinceau à la main, la palette de mon père sur mon pouce, à rechercher l’inspiration dans les rouges, les verts, les jaunes... Il fallait me rendre à l’évidence. Je n’avais aucun talent. Tous ces objets me faisaient découvrir les passions de mon père : la peinture et la musique. Maman était intarissable sur ce sujet. Elle me disait : lorsque ton père rentrait à la maison, quelle que soit l’heure, il prenait son violon. Partout, il me suivait avec son instrument jusque dans la cuisine, pendant que je préparais les repas. Il jouait la Méditation de Thaïs, la Havanaise de Saint Saëns. Combien Maman avait été heureuse avec mon père ! Une lettre adressée à sa sœur, lors de leur voyage de noces qu’ils firent en Italie, en témoigne :
« Séjour paradisiaque. Lomond goûte béatement tout ce qui nous entoure. Nos yeux s’ouvrent largement et se referment parfois comme pour mieux garder les visions merveilleuses qu’offre à chaque pas l’Italie à ses visiteurs. Venise est un mirage, la ville merveilleuse où l’on oublie qu’il existe au monde des taxis, des autos, des trams. Pas d’accident. Des morts pourtant, qu’une gondole fleurie berce lentement jusqu’au Campo Santo, tout au milieu des flots. Florence, un vrai pèlerinage : Raphaël, Michel-Ange, Jean Bologne vous rappellent à chaque pas leur talent. Demain, le grand jour : Rome, trois jours de visite de la ville en auto, deux jours de guide et puis nous reviendrons oui, mais le roi ne sera pas mon cousin. Lomond est tout neuf, il est en verve galante, fait de l’humour et de l’Amour, un beau programme, quoi ! Baisers. Méry

Mon père avait ajouté de sa main au bas de cette lettre :
« Lu et approuvé et bon pour autorisation maritale. Lomond le 20/2/1928. »

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Le fameux placard contenait aussi, dans une odeur de naphtaline, toute la vie si brève de mon père : un feutre beige, de vieux gants pécari, des chemises en soie brodées à ses initiales, un frac, un chapeau haut de forme. Je demeurais des heures, assise par terre, à rêver devant ces habits qui révélaient l’élégance de mon père. Je les touchais, je les pressais sur mes joues comme s’il caressait mon visage de ses propres mains. Je les sentais passionnément pour capter son odeur. Je fermais les yeux et l’imaginais allant et venant. Je voyais presque sa silhouette. Je l’inventais autour de moi avec tout l’amour dont j’étais capable. Il était beau et raffiné, élégant d’allure et de manière. Il était blond. De ses yeux, d’un bleu pâle et transparent, mille regards semblaient venir vers moi. Je lui parlais comme j’avais vu Maman le faire, assise devant sa pierre au cimetière. Papa, c’est moi, c’est Josy. M’entends-tu ? Bien sûr qu’il m’entendait. Je n’ai jamais pu me persuader que les morts étaient complètement morts. Je me confortais dans cette idée en relisant sans cesse l’unique lettre que mon père m’avait adressée, lors de son voyage en France. Par quelle prémonition avait-il décidé d’écrire à sa petite fille, âgée alors de dix mois à peine et incapable de la lire par elle-même, une lettre confiée aux bons soins de sa grand-mère Rachel, et ce à une semaine de sa mort ? Quand je songe, par ailleurs, que pour mon premier cadeau de Noël, il m’avait envoyé une poupée tout à fait révolutionnaire, pour l’époque, puisque c’était une des premières poupées capables de pleurer. Je ne peux m’empêcher d’associer cette faculté, aux larmes véritables, que, plus âgée, j’aurais pu verser à l’annonce de sa mort. Que mon père m’a manqué ! Peut-être parce que Maman m’en parlait si souvent, j’ai toujours ressenti un sentiment de manque cruel et j’ai encore la nostalgie de sa présence impossible, ce qui explique, que plus tard à l’âge adulte, j’ai recherché le père qui m’a toujours manqué dans les hommes mûrs que j’ai aimés. Élevée par des femmes, j’avais un immense besoin d’amour, de l’amour d’un homme que j’étais toute prête à chérir. J’étais une boule de tendresse. Je faisais des approches timides pour grimper sur les genoux de mon grand-papa. Lui ne s’y prêtait guère. Il était grand, le dos légèrement voûté. Des yeux vitreux lui donnaient un regard vide et fuyant. Pourtant, il n’était pas méchant. Il était généreux et même prodigue, rapportant de ses voyages en France des trousseaux complets de linge pour les petits-enfants, des services de table brodés, des draps, des cadeaux pour ses filles et belles-filles. Mais, il n’avait aucune finesse, aucune sensibilité, aucune culture. Jouisseur, il l’est resté jusqu’à sa mort, à

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l’âge de quatre-vingt-quatre ans. Il aimait la bonne chère, le jeu et les femmes. Oublierai-je jamais les humiliations dont j’ai été l’objet ? Telle cette scène si souvent renouvelée : Je dois avoir huit ou neuf ans. Il est treize heures. Je sonne à la porte. Je tourne le loquet. J’entre. La famille est à table : mes grands-parents paternels, mon oncle Léon, sa femme Laetis, et ses enfants, mes cousins Pierre et Jacques. Rachel la cuisinière vient de servir un couscous. Assieds-toi, me dit ma grand-mère. Tu prendras un dessert avec nous. Je me cale dans le haut fauteuil Louis XIII, en cuir repoussé, si haut que mes jambes n’arrivent pas au sol et se balancent doucement. Je caresse machinalement les têtes de lion qui terminent les bras du fauteuil. Je laisse errer mon regard sur la statue de marbre gris, posée sur la cheminée, un lion encore, allongé, la gueule béante découvrant des crocs en ivoire. La clochette retentit qui me fait sursauter. Nina apparaît dans l’entrebâillement de la porte. C’est une femme sans âge. Elle porte sur elle trois ou quatre gandouras, resserrées à la taille par une large ceinture de soie noire. Ses cheveux sont emprisonnés dans un foulard qu’elle porte en pointe sur la tête et qu’elle noue sur le côté. Je me lève pour embrasser Nina et m’installe à table. Ma tante dit d’un ton sec : « Vous pouvez desservir. Pour le dessert, vous ajouterez un couvert pour Josiane. » Josiane ! Je déteste ce prénom. Il est dur. Je devais m’appeler Annie. Mais Annie est née avant moi et ma chère Maman a permis à ma tante Laetitia de me chiper mon prénom pour le donner à ma cousine. Maman m’appelle Josy. Tous les gens qui m’aiment m’appellent Josy. Bon, voilà que j’ai envie de faire pipi et je suis sûre qu’une seule petite goutte sortira. À chaque fois, la même angoisse ! À quel moment vais-je parler d’argent ? Comment vais-je le leur demander ? Les fruits sont déposés sur la table. Ma grand-mère me tend le compotier. Je prends une orange. Je découpe la peau en un long serpentin, le geste lent. Soudain, je m’entends dire : « Grand-père, Maman n’a plus d’argent. » Grand-père ne répond pas. Il baisse la tête sur son assiette, sa lippe pend. C’est mon oncle Léon qui parle : « Tu diras à ta mère que nous n’avons pas d’argent. Tu repasseras dans deux jours.»

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Ces paroles, prononcées par l’oncle que j’aime tant, me blessent comme un coup de poignard. Je me lève. Mes genoux se dérobent. Mes paupières tremblent convulsivement. Le froid monte le long de mes jambes. Le brouillard emplit ma tête. Ma gorge se noue. J’entends ma grandmère dire : « Mange ton orange ». J’avance vers la porte sans me retourner, sans dire au revoir. Nina me suit, ouvre, « va, ma chérie » , me souffle-t-elle. La porte est refermée. Je reste un moment sur le palier, tremblante, avant de pouvoir tourner le loquet de l’appartement d’en face. Maman est là, au milieu du couloir. Elle voit mes yeux rouges, mes tics nerveux. Elle ne parle pas, me laisse aller dans ma chambre. À cet instant précis, je me sens orpheline pour la première fois. Comme je t’en ai voulu, Maman ! Aujourd’hui, je voudrais tant savoir les raisons de toute cette haine de la famille envers la nièce que tu étais, puisque tu avais épousé ton cousin germain ! Je voudrais tant savoir pourquoi, au sein de cette grande famille de notables, nous étions toi et moi marginalisées et quasiment obligées de quémander. Dis ma mère, qu’en aurait pensé l’Ancêtre, dont tu me contais la générosité, en me rapportant avec tant de fierté, la belle et noble histoire?

II

L’ancêtre

l avait quinze ans lorsque, en 1852, il quitta seul Tétouan, ville des abords du Rif au Maroc, dans une vieille carriole qui l’emmenait vers la frontière algérienne. Pour tout bagage, un passeport rédigé en espagnol, délivré par le consul général de l’Empire marocain à Gibraltar, Don Hagge Mohamed Erzini, une valise de faux cuir fatigué qui contenait quelques vêtements et une boite de bois grossier dans laquelle des douzaines de la-

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cets de chaussures s’empilaient : son viatique pour l’avenir incertain vers lequel il se dirigeait. Ses lointains ancêtres semblent avoir été des notables d’une famille, riche au point de financer l’amiral Nelson lors de la bataille de Trafalgar. On suppose qu’ils sont arrivés à Tétouan, au moment de l’expulsion des juifs d’Espagne par les rois catholiques en 1492. Dans le monde juif, cette ville était appelée la « petite Jérusalem ». Les natifs de Tétouan qui émigraient emportaient dans leurs bagages une réputation d’honorabilité grâce à laquelle ils n’ont eu aucun mal à établir leur crédit dans leur nouvelle résidence. À en croire la science des noms, Adida signifie en arabe, le fer, l’homme de fer, et par extension, le forgeron. Salomon Adida a bien illustré son nom. C’était un garçon vigoureux, grand, solidement charpenté, à la démarche ferme, au regard droit et dur qu’il plantait comme l’éclair bleu d’une dague. Il se levait très tôt le matin, pour aller vendre ses lacets au marché. Il les vendit si bien, que, rapidement, il parvint à ouvrir dans la rue Casanova le magasin du Louvre, sorte de bazar qui prospéra sous son impulsion. Plus tard, c’est une banque privée qu’il fonda avec Léon, le plus instruit de ses fils. La banque était située au premier étage d’un immeuble rue Desmoyens. Salomon occupait un grand appartement au second étage. Je me souviens nettement de cet appartement, où logèrent après son décès, et jusqu’au départ d’Algérie, son fils Jacob, sa femme Eugénie et leurs enfants. Cette maison avait un je-ne-sais-quoi d’ensorcelant. Était-ce la configuration des lieux ? Toutes les pièces, à l’exception du salon et de l’office, communiquaient entre elles et donnaient sur une vaste cour intérieure que nous appelions la grande salle à manger, dallée de larges carreaux de faïence de forme octogonale, dans un camaïeu de bleu. Le plafond était une verrière, ornée d’un lustre en cristal grand comme un parasol déployé. Dans la journée, la pièce était inondée de soleil. Au centre, une longue table ovale. Combien de fois, cousins et cousines, avons-nous dansé autour de cette table, au son du phonographe ! Ah, ce vieux phonographe ! Il avait un bras lourd et tordu, une aiguille épaisse et qui craquait. On dansait sur les airs de Ray Ventura, Aimé Barelli ou Jean Sablon. Cette maison avivait mon imagination, et suscitait en moi de nombreuses interrogations.

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Était-ce la chambre à coucher de mon oncle, où j’aimais me laver les mains pour le seul plaisir d’admirer la magnifique vasque antique et d’utiliser le broc de faïence pour me rincer ? Était-ce l’évocation des fêtes dont j’ai retrouvé une photographie reproduisant la Pâque de 1901 dans cette grande salle à manger ? Au premier rang, on pouvait voir ma tante Juliette, enfant, une couronne de fleurs dans les cheveux, les mains croisées comme pour une prière. À côté, assise, sa mère Sarah, ma grand-mère paternelle. À ses pieds, un bambin de quatre ans à l’air espiègle, aux cheveux blonds tout bouclés, c’est mon oncle Albert Adida. Salomon Adida, l’Ancêtre est coiffé d’une calotte brodée, le regard bleu d’acier, portant moustache et favoris. Au deuxième rang, debout, mon oncle Albert Cohen, le frère de Maman. Il semble avoir dix ans. Il porte fièrement une chemise à jabot. À ses côtés, debout, sa mère Rachel, ma grand-mère maternelle, altière, dans une robe de moire de couleur ivoire, les cheveux noirs comme de l’ébène portés en chignon. À ses côtés, son deuxième mari Maurice Gozlan, mon grand-père paternel Moïse, ma tante Eugénie, au regard si doux, la belle tante Perle, femme de Léon Adida lequel prenait la photographie, et, dépassant tout le monde d’une tête, mon élégant et très bel oncle Jacob. Était-ce le souvenir du suicide, à l’âge de vingt-six ans, en 1941, de William, un des fils de mon oncle Jacob ? Il venait de terminer ses études de pharmacie, il était beau et intelligent, mais n’avait pu supporter les brimades faites aux Juifs pendant la guerre. De plus, une rupture avec une jeune fille qu’il aimait, a probablement été l’élément déterminant de ce suicide. Il s’est tiré un coup de revolver dans la tempe. J’avais douze ans. Était-ce le souvenir de René, un autre fils de Jacob, tout aussi beau et aussi intelligent que William, à qui j’avais recousu tous les boutons de sa capote avant son départ pour la guerre ? Il est mort dans un corps à corps à Tunis le 26 Décembre 1943. Il a été enterré au cimetière militaire de Carthage. Il avait dix-huit ans. Lors de l’inspection de son régiment, le Colonel l’avait fait sortir du rang, et avait dit en le désignant : « Voici la France de demain ». Mais dans cette immense maison, c’était la grande salle à manger que nous préférions, mes cousins et moi. C’est là que Salomon réunissait la veille de chaque fête toutes les personnalités religieuses : le Grand Rabbin du département, Sidi Fredj, longue silhouette drapée dans un burnous écru, les rabbins de Constantine, dans leur costume oriental, une longue écharpe autour de la chéchia, donnant à leur coiffure l’aspect d’un turban turc, le directeur et les profes-

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seurs du Talmud Tora, très européanisés, dans des redingotes noires, portant nœud papillon et chapeau melon. Ils sont tous assis, en cercle face à Salomon, vêtu d’une veste d’intérieur en velours noir, coiffé d’un calot brodé. Dans cette grande maison, les pauvres n’étaient pas oubliés. Chaque semaine, pour le chabbath, cinquante repas étaient servis aux plus démunis de la communauté. Le menu ne variait pas : une ou deux tranches du fameux pâté appelé « la méguina », mélange d’œufs battus, de légumes, d’oignons, parfois de cervelle et, pour terminer, la savoureuse « tfina », plat d’épinards, de pois chiches, de tête et pieds de bœufs, fondants et confits. Ce plat mijotait toute la nuit sur un petit feu de braise qu’on recouvrait d’une toile grossière pour empêcher qu’il ne se consumât en quelques heures. Cette technique relevait d’un véritable rituel puisqu’elle permettait de tenir au chaud des aliments tout au long du chabbath sans que la maîtresse de maison ait à toucher le feu une seule fois. Un des interdits majeurs du chabbath était ainsi respecté. Le mot « tfina » veut dire du reste « ce qui est enterré ». Les principes d’éducation de Salomon étaient légendaires. Les enfants n’avaient aucun droit. Ils ne pouvaient ni parler à table, ni s’asseoir sur un canapé, ce qui était réservé aux fiancés. Les adultes eux-mêmes étaient concernés. Il était interdit aux jeunes mariés de s’embrasser devant lui. Il souriait rarement, excepté lorsque les dimanches et jeudis, il se rendait au Talmud Tora en calèche, vêtu d’une redingote noire et coiffé d’un gibus que je conserve dans un placard et qui a éveillé la curiosité de générations d’enfants. À ce moment, il adressait à chaque élève des paroles d’encouragement et il lui arrivait de sourire. Sa sévérité n’en était pas moins légendaire. J’en veux pour preuve l’anecdote qu’on m’a maintes fois rapportée de cette soirée de Pâque 1909, dont le souvenir est fixé par la photographie que j’ai décrite. On ne voit pas Maman sur cette photo. En effet, tout le monde la cherche et elle reste introuvable. Mon arrière grand-père Salomon commence alors à s’inquiéter. « Avez-vous vu Méry ? » demande-t-il aux autres enfants. Pas de réponse. Salomon ouvre alors toutes les portes de l’appartement et finit par découvrir la petite Méry (ma mère), juchée tout en haut d’une grande armoire, recroquevillée comme un petit chat. Dès qu’il l’aperçoit, mon arrière grand-père referme aussitôt la porte, craignant qu’elle ne tombe en le voyant. Il n’ose même pas la regarder, tant il sait le pouvoir impressionnant de son regard.

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Maman qui ne craignait personne hormis justement l’aïeul ne veut plus descendre de son perchoir et les suppliques conjuguées de son frère Albert et de sa grande sœur Laetitia ne parviennent pas à la persuader d’abandonner son refuge. – Descends maintenant, grand-père est parti, dit Albert, il a fermé la porte. – Non, je ne descendrai pas. – Mais tu ne peux pas passer la nuit sur cette armoire. – Si, puisque de toute façon, je vais être privée de dessert. – Tu sais bien, dit Albert, que lorsque tu es privée, je garde la moitié de mon dessert pour toi. – Non, je ne descendrai pas. Laetitia, la douce, s’en va appeler sa mère Rachel à la rescousse. – Ma chérie, grand-père ne te grondera pas. Il l’a promis. Descends, je t’en supplie. Maman finit par entendre raison, et, contrairement à l’habitude, elle ne fut même pas privée de dessert L’arrière grand-père Salomon avait acquis dans la communauté de Constantine une place prépondérante. J’en veux pour preuve le document suivant que j’ai retrouvé au Centre de documentation juive de Jérusalem. C’est un discours de Monsieur Narcisse Leven, président de l’Alliance Israélite Universelle. J’en cite des extraits :
« Il s’agissait de transformer l’éducation religieuse donnée par les rabbins indigènes et de lui insuffler un esprit plus vivant, d’implanter aussi et de propager le goût des professions manuelles européennes. Des nombreux rapports que les directeurs adressèrent au Comité Central, nous ne citerons que quelques courts extraits se rapportant à l’état moral, intellectuel et matériel de la communauté : (…) À Constantine, écrit l’un des directeurs, rien de ce qui constitue l’essence même du judaïsme ne subsiste plus : des rites, des mots, des gestes, des usages, voilà en quoi se résume toute la religion de nos frères. Mais pourquoi ces mots, que signifient ces gestes, où ces rites puisent-ils leurs sources que rappellent ces usages ? Qu’est-ce que toute cette enveloppe recèle de vertus, de noble enseignement ? Ne le leur demandez pas, ne le demandez pas à leurs chefs, ils l’ignorent. Les Midrashim où se forme la jeunesse sont, comme en Orient, des foyers de misère et d’ignorance : ces enfants qui sont chaque jour, pendant six heures, en contact avec des Maîtres français, habitués à la propreté, rompus à la discipline, auraient dû constituer, dans les midrashim où ils ne passent qu’une heure ou deux par jour, une population d’élite. Mais de les voir débraillés, malpropres, hurlant leur jargon judéo

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arabe, ne connaissant du français que ce qu’on en apprend dans la rue, on se demande si on est dans un Talmud Tora de Hébron, ou de Fez, ou bien dans un Midrash situé à Constantine, chef-lieu du département, siège de deux lycées, de trois écoles primaires supérieures, de huit écoles primaires et d’une école normale ».

Les tons si sombres de cette description s’étaient de beaucoup éclaircis à partir de la fondation de la Société du Talmud Tora, en octobre 1909, société dont Salomon Adida était le président. Cette société se fixait comme but de venir en aide, matériellement et moralement, aux enfants les plus nécessiteux et les plus laborieux de la communauté. Salomon Adida était un mécène. Lors de la séance du 12 Janvier 1910, il annonça qu’il allait réaliser le rêve de sa vie, doter la communauté de Constantine d’une grande école du Talmud Tora. Il achèterait, sous peu de jours, le terrain et ferait commencer aussitôt la construction. La pose de la première pierre eut lieu le 9 Avril 1911. Les travaux furent dirigés par Léon Adida, son fils. L’inauguration eut lieu le 20 Janvier 1912. Dès lors, des générations d’enfants fréquentant le Talmud Tora de Constantine se mirent à utiliser le français, et si le judéo arabe restait encore en honneur dans certaines classes, cela tenait aux rabbins, qui eux ne possédaient pas suffisamment la langue française pour l’employer dans leur enseignement. La tenue extérieure des enfants était plutôt bonne. Mais, les vêtements à l’Européenne n’étaient pas toujours très propres et bien ajustés, en raison de la misère dans laquelle végétait la grande majorité des familles juives. Je citerai encore Narcisse Leven :
« Les locaux, eux aussi, ont changés. Depuis l’inauguration, le 20 janvier 1912 du Talmud Tora, construit grâce aux libéralités de M. Salomon Adida et cédé par lui à la Cultuelle israélite de Constantine, le chef-lieu du département possède un établissement d’instruction religieuse modèle, où plus de 900 élèves reçoivent la nourriture spirituelle dans des conditions d’hygiène et de confort tout particulier. »

Lorsque Mérie Cohen, sa femme, décéda en 1905, à l’âge de soixante-deux ans, Salomon Adida, qui avait alors soixante-huit ans, alla vivre chez son fils Léon. Il s’éteignit à la suite d’une longue maladie à l’âge de quatre-vingts ans.

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