Les Deux Frères ; la Capote du soldat ; Bienfait de l'Empereur. Scènes militaires. (Par Jacques Arago.)

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Baudot (Troyes). 1841. In-12. Pièce.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1841
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LES DEUX FRERES.
LA CAPOTE DU SOLDAT.
BIENFAIT DE L'EMPEREUR.
SCÈNES MILITAIRES.
A T ROY ES,
CHEZ BAUDOT, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
Les deux Frères.
La capote du Soldat.
Bienfait de l'Empereur.
Le frère du soldat se précipite dans la
rivière.— l'Empereur fait une ronde.
— Comme la capote manquait dans
le sac du soldat, il passe à un conseil
de guerre. — Le jeune frère se pré-
sente à la barre, et fait acquitter Je
soldat. — Tous deux, sur le Rhin,
font des actions d'éclat.
UN soir, par un ciel gris et bas, par un froid
de décembre et une brise rapide de nord-
ouest, l'empereur Napoléon revenait à cheval
de St-Cloud, accompagné seulement de Duroe
et de Berthier, tous deux ses amis et ses confi-
dens. Arrivés sur la place de la Concorde,
l'empereur dit : « Descendons et achevons
notre route par les quais ; j'ai froid, vous
aussi, sans doute, la marche nous réchauffe-
ra. » Les chevaux furent confiés aux valets, et
les trois personnages, bras dessus, bras des-
sous, firent résonner sous leurs bottes à épe-
rons les dalles des trotoirs, en méditant peut-
être la conquête d'un empire. Il n'en fallait
pas davantage pour que Napoléon se mit eu
belle humeur.
Arrivés à peu près à la hauteur du milieu de
la terrasse des Tuileries, celui des trois piétons
à qui rien n'échappait, ni dans les masses ni
dans les détails, ni le jour, ni la nuit, vit au
pied du mur de clôture s'agiter un objet vague
et confus, tandis qu'une autre ombre semblait
lui parler du haut de la terrasse.— Marchons
lentement, dit-il à ses amis, il y a là du mystè-
re.— Une conspiration contre votre vie! dit
Duroc à voix basse.— Une machine infernale !
poursuivit Berthier.— Plutôt une intrigue ga-
lante, fit l'empereur en souriant. Je tiens à
m'en assurer. A cette heure pourtant, la ter-
rasse est interdite à tout le monde,-— Excepté
aux sentinelles.— Ce serait donc une senti-
nelle?— C'est probable.— Elle fait bien son
devoir. J'en aurai le coeur net.
Ils s'éloignent de la chaussée qu'ils avaient
prise, afin de s'approcher de l'objet,qui ram-
pait le long du mur.; ils remontent sur le para-
pet, font mine de s'y arrêter pour achever une
conversation commencée, et de temps à autre
ils attachent leurs regards investigateurs sur la
terrasse, en prêtant une oreille attentive aux
paroles qui arrivent incertaines jusqu'à eux.
Cependant ils croient entendre : Y a-t-il long-
temps que tu es là, mon bon Pierre ? Cinq
minutes au plus,et toi?— Je t'attends depuis
plus, d'une demi-heure. Quelle nouvelle de la
maison ?—Notre pauvre père ne sait rien ; j'ai
écrit que tu étais parti pour le Nord, et j'es-
père que ce malheur ne sera jamais connu.—
Que le ciel te bénisse, Pierre.— Et toi frère,
que la leçon te serve pour l'avenir, et Dieu te
fasse grâce plus que les hommes. Ceci me
semble dramatique, dit tout bas l'empereur à
ses amis, et quoique le vent soit acre, restons.
Il y eut un moment de silence, pendant le-
quel l'inconnu du bord de la terrasse s'était je-
té à genoux.
La sentinelle d'en haut, parlant alors plus à
voix basse :— Où as-tu passé la journée?—
Une partie à St-Roch, l'autre dans les rues, à la
recherche des débris jetés au coin des bornes
par les restaurateurs; puis un homme s'est
approché de moi, qui, voyant ma misère, m'a
glissé une pièce de dix sous.— Que les portes
du ciel lui soient ouvertes!— Aussi j'ai acheté
-un excellent bouillon, et, à l'aide du pain de
munition que tu m'as donné hier, j'ai fait un
délicieux repas.— A demain, à trois heures,
rue du Faubourg-Montmartre, à dix pas de la
caserne.— Je n'y manquerai point. — Va-t'en
frère, le froid est dur, et je t'entends grelotter.
— C'est égal, j'aime mieux le froid et tes paro-
les amies; je n'ai que toi pour consolateur au
monde; laisse- moi ici, je te prie.— Alors,
tiens, je vais ôter ma capote, la patrouille ne
passera pas encore; et d'ailleurs, je dirai que
j'ai mieux aimé monter la garde en habit.
Non ; lu seras puni, peut-être.— Oh ! ma foi,
la voilà; couvre tes épaules; si j'entends du
bruit, tu la noueras à la baïonnette de mon
fusil, et je la reprendrai.— A la bonne heure,
car, eu vérité, je frissonne.— Ya-t-en, éloigne-
toi pour quelques momens, j'entends marcher
du côté des arbres.
L'inconnu du bord de la terrasse s'éloigna
— 4 —
du mur, et chemina vers la Seine, en frappant
fortement ses pieds sur le sol, afin de les ré-
chauffer. Napoléon, Durôc et Berthier allèrent
vers lui, sans cependant avoir l'air de le suivre,
et se trouvèrent bientôt sur ses talons. Duroc
se détacha de ses deux amis, et s'approchant
de l'homme à la capote :— Seul à cette heure,
camarade ; pourquoi n'étes-vous pas à la ca-
serne ? Est-ce que vous seriez Un déserteur ?—
Je ne suis pas militaire. — Votre costume, ce-
pendant... — J'ai acheté cette capote, il y a
long-temps de cela.— Je ne puis guère vous
croire ; nul soldat n'a le droit de vendre ses vê-
temens, et personne n'a celui de les acheter;
les lois sont précises à cet égard.- Je ne sa-
vais pas.— Votre excuse est fort mauvaise, et
vous mériteriez que je vous fisse arrêter; j'ai là
deux hommes pour me prêter main-forte.
L'inconnu fit alors un bond, s'élança par-
dessus le parapet; un bruit sourd retentit, et
tout s'effaça bientôt sur la surface de l'eau.
L'empereur et ses deux amis fixèrent leurs
regards avec anxiété sur la place où avait dis-
paru cette homme; mais les ténèbres étaient
épaisses, et nul témoin ne leur indiqua ce
qu'il était devenu.—- Je crains bien, dit l'empe-
reur, que nous n'ayons causé un grand mal-
heur. Je m'intéressais déjà à ces deux hommes ;
quelques-unes de leurs paroles m'ont fait mal ;
je ne veux pas me coucher sans d'autres éclair-
cissemens.
En effet, dès qu'ils furent arrivés au château,
Napoléon, après s'être un peu ravivé à un
foyer ardent, descendit seul dans le jardin,
et se dirigea vers la terrasse silencieuse. —Qui

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