Les Deux vies supérieures... [Signé : Athanase Forest.]

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impr. de L. Toinon (Saint-Germain). 1865. In-8° , 15 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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LES
DEUX VIES SUPÉRIEURES
IT'M.ES EXCELLENTS ET ÉMINENTS AMIS, M. ET Mme FERTIAULT
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l-i ^'Éto DEÇA DE LA TOMBE. - DITHYRAMBE
I
Sentir, penser, rêver, chanter,
Voilà ce que nous nommons vivre !
Vivre autrement, c'est végéter,
Fût-on d'orgueil, de luxe et de voluptés ivre !
Sentir, penser, rêver, chanter, pour l'être humain
Quatre sources de jouissance
Et de douleur aussi! Courbons-nous sous la main
Qui frappe nos désirs et nos voeux d'impuissance,
Qui, sur nos pas, quêteurs de la félicité,
Au travers de ce globe émaillé, brillante,
Qu'elle ne nous livra qu'à titre de spectacle,
Papillon qu'à saisir le doigt est toujours prêt,
En tous lieux a semé l'obstacle,
La limite et le point d'arrêt !
II
Sentir, ce n'est donc pas ce que croit le vulgaire,
Et ce qu'il pratique encor moins ;
— .2 -
Ce n'est pas non plus, aigle abhorrant tous témoins,
Sur tel pic de mont chauve aller bâtir son aire !
Sentir, c'est respirer les émanations
Du home anglais avec une joie extatique,
Chaque jour, se repaître, au foyer domestique,
De tendresses, d'affections,
C'est réaliser la Famille,
C'est, là-bas, sous une charmille,
Et sur un vert gazon baigné,
Même encore à midi, des nocturnes rosées,
De figures sans art, à leur insu, posées,
Amis au coeur honnête et simple, accompagné,
Goûter des délices plus vives
Que si, sous un plafond de lustres rayonnant,
Sur un tapis de pourpre, on se voyait trônant,
Amphitryon de cent convives !
Sentir, c'est, avant tout, croire, espérer, aim,er,
Croire sans avoir vu, contre toute espérance,
Quand sous le poids des fers on se voit opprimer,
Espérer que luira le jour de délivrance,
Aimer sans attendre un retour,
Aimer l'ingrat qui mord la main où tour à tour
La faim et la soif s'assouvissent,
Et le bras plus ou moins puissant,
Avec soin le garantissant
De tant de noirs fléaux qui sur l'homme sévissent 1
Sentir, c'est frissonner, c'est bondir de courroux,
Au seul nom de la tyrannie,
C'est d'un oeil fraternel suivre sous les verroux
Tel martyr qu'elle a cru frapper d'ignominie!
Sentir, c'est au milieu des bals étincelants,
Où tout coûte si cher, tout, même la verdure,
Les voir par millions, ces pauvres, pantelants,
Sur la couche, aux trois pieds vermoulus et croulants,
Qu'un peu de tout cet,or aurait faite moins dure !
Sentir, c'est abhorrer la guerre et le bourreau,
Exécrer le duel comme double suicide,
Pleurer des pleurs de sang, lorsqu'on voit du fourreau
— 3 -
Saillir le glaive fratricide !
Que dirons-nous de plus? Sentir,
C'est aux maux du prochain, de tout coeur, de toute âme,
Douloureusement compatir !
C'est accepter le nom d'infâme,
Si jamais on venait à voir joyeusement,
Chez autrui, tels péchés auxquels de se soustraire
On aurait eu la chance, à crier fièrement :
De ce ramas fangeux je suis, moi, le contraire !
Sentir, c'est s'identifier
Avec tous, mettre tout en commun sans réserve,
Et vouloir se sacrifier,
Pour qu'ainsi du trépas un peuple se préserve !
Sentir, c'est mesurer, l'oeil d'effroi palpitant,
Mais l'âme résignée, en sa profondeur sombre,
La solidarité, dogme chrétien, pourtant,
Du sanctuaire à peine aujourd'hui perçant l'ombre !
Sentir, c'est de souffrir des milliards de morts,
Avoir un coeur, un corps capable,
C'est subir, innocent, ou quasi, le remords
De tout ce que perpètre une race coupable ! ! !
III
Penser, c'est froidement et fermement poser
La borne où tout instinct doit venir se briser,
S'il suit une voie anormale,
Quand même d'un air de vertu,
Singe du Sentiment, il aurait revêtu
Son essence tout animale !
Penser, c'est croire aussi, mais avec la Raison,
Don divin sans lequel nulle âme n'a pu naître,
Don que tous ont reçu'de Dieu pour le connaître,
Pour élargir des sens l'étouffante prison,
Pour remonter toujours à la source première,
Pour chercher, pour trouver mieux que le droit écrit,
Pour pénétrer, pour voir sous la lettre l'esprit,
Et pour faire jaillir du boisseau la lumière !
_ 4 —-
Penser, c'est affronter le renom de Pédant,
Pourvu que l'on recueille, un jour, de sa science
Un fruit plus ou moins abondant,
Et qu'après avoir lu tel livre transcendant,
Telle nation ait plus saine conscience !
Penser, c'est donc déduire, induire, argumenter,
Et, pour élucider sa thèse,
Pour broyer ses rivaux, tour à tour leur porter
Et des coups d'analyse, et des coups de synthèse !
Penser, c'est, d'héroïque et sainte ferveur pris,
S'abstraire tellement de soi qu'an monologue
On se livre tout haut, et qu'on est moins surpris
Que charmé, souriant, lorsqu'on entend ces cris :
En voilà-t-il un fou ! sus à l'idéologue !
Penser, en effet, c'est savoir
Qu'on fait un métier rare, en cultivant l'idée,
Partant, très-dangereux, et qu'il faut s'y pourvoir
De ce fier sentiment de l'austère devoir,
Par qui toute grande âme en tout temps fut guidée !
IV
Et rêver ? autre gouffre où va
S'engloutir toute gloire humaine,
Car toujours d'idéal un rêveur s'abreuva,
Car l'idéal est son domaine !
Même alors qu'il se tait, rien qu'à son seul aspect,
Le monde le devine et flaire;
Malheur à qui se rend suspect
De rêver 1... sa fortune est claire !
Rêver, c'est entreprendre un bouleversement
Tel qu'il ne s'en est vu, sur terre, de semblable t
Rêver, c'est attenter audacieusement
A l'institution la plus inviolable,
C'est sur l'usage invétéré
Porter un coup de griffe impie,
C'est ne tenir plus rien pour saint et pour sacré,
Faire, en un mot, de l'utopie !
-if-
Et les voilà pourtant, les outrages amers
Que, partout, en deçà comme au delà des mers,
Chaque rêveur doit boire, à titre de calice !
Qu'il défende des blancs ou des noirs, c'est tout un ;
Maître, sous-maître, roi, prêtre, savant, tribun,
De le calomnier tous se font un délice !
11 a beau, cet humble rêveur,
Interroger à fond son âme,
N'y rien voir que de pur, et du divin Sauveur
S'assurer qu'il ne fait qu'imiter la ferveur,
Que louer ce qu'il loue et blâmer ce qu'il blâme !
Mais, quoi? ce fut prédit; pourquoi donc s'affliger?
Cela se lit partout clans cent psaumes et proses !
Quand d'épines le front d'un Dieu put se charger,
L'homme, ce vermisseau, tendrait à s'ériger
En vainqueur couronné de roses ! 11
V
Donc le voilà vaincu, car il est avili ;
Mais ce bien que le monde en raillant lui dénie,
La gloire, ne peut-il, écrivain accompli,
Le conquérir par son génie ?
Contre ses insulteurs ne peut-il protester ?
Les noyant avec soi dans des flots d'harmonie,
Poète, ne peut-il chanter?
Chanter ? c'est beau, sans doute, ou pour le moins sonore :
Mais ce mode, cet art du chant,
Combien de foi l'usage, hélas ! le déshonore,
En fait l'organe du méchant,
Du sophiste, du sacrilège,
Du lâche corrupteur, trop consciencieux
Pour se fabriquer, seul pervers et vicieux,
De l'infamie un privilège !
Chanter? mais n'eût-on à montrer
Rien que de pur aux yeux de la foule béante,
C'est une âme qu'on montre ! est-ce qu'on doit montrer
Une âme comme on fait d'un nain, d'une géante?

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