Les devoirs de l'homme : poëme... ; suivi du Lac de Genève, poëme, d'une Ode à l'Éternel, et d'un Discours en vers sur la littérature française aux XVIIe et XVIIIe siècles / par Antoine Cunyngham

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E. Vanackere (Lille). 1854. 1 vol. (171 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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•i
LES
DEVOIRS DE L'HOMME
P O Ë M !•:
LILLE. — IMP. YANAMKRE.
AVERTISSEMENT
La matière du poème moral suivant, ainsi
que le titre l'annonce, a été puisée dans un
manuscrit trouvé dans l'Inde, et j'ai cru faire
plaisir aux lecteurs français en leur offrant ce
spécimen de la littérature, si peu connue, de
cette région lointaine et célèbre.
PREMIÈRE PARTIE
LES
DEVOIRS DE L'HOMME
PAR RAPPORT A LUI-MÊME
INTRODUCTION
Courbez vos fronts altiers, habitants de la terre !
Aux préceptes du ciel, l'homme ici doit se taire.
Soyez donc attentifs à son instruction,
Et que du jour en vous perce enfin le rayon !
Partout où le soleil luit sur la race humaine;
Partout où le vent souffle en son vaste domaine;
■_ 4 —
Partout où nous voyons un mortel recevoir
L'oreille pour ouïr, l'esprit pour concevoir,
Que chacun de la vie apprenne la science,
Et prête à ses leçons une humble obéissance.
Tout émane de Dieu : dans son éternité,
Son pouvoir souverain éclate illimité.
Rien ne borne non plus sa sagesse immortelle;
Il forma l'univers, il le régit par elle;
Sa bonté l'enrichit de ses dons précieux;
Elle en couvre la terre, elle en remplit les cieux;
Tout s'anime à la fois d'un souffle de sa bouche;
Son doigt donne leur course aux étoiles qu'il touche;
Il marche sur l'abîme, il vole sur les vents,
Et soumet à ses lois et l'espace et le temps.
La grâce, la beauté, l'harmonie admirable,
Ont dans ce Dieu puissant leur source intarissable;
La voix de la sagesse, à l'esprit des humains,
Parle dans chaque objet qu'ont l'ait naître ses mains;
Mais de cette sagesse, aveugles que nous sommes,
Les oeuvres sont, hélas ! peu comprises des hommes !
La science sur l'homme en son ombre a passé,
Ainsi qu'un songe vain de son âme effacé;
11 ne voit qu'à travers le voile d'un nuage;
11 raisonne, et l'erreur est son triste partage :
Mais, comme la lumière éclate à nos regards,
La sagesse de Dieu brille de toutes parts;
Il ne raisonne point : de la vérité môme
Son esprit infaillible est la source suprême !
Devant son trône saint, rayonnant de clarté,
Se tiennent la clémence et l'auguste équité,
Et la bonté, l'amour dont son front s'illumine,
Y peignent de son coeur la charité divine.
Eh ! qui peut de sa gloire égaler la splendeur?
Qui peut de sa puissance atteindre la grandeur?
Est-il une sagesse à la sienne semblable?
Est-il à sa bonté de bonté comparable?
C'est lui qui te créa, présomptueux mortel !
Tu tiens ta place ici par son ordre éternel ;
Tu dois à ses bienfaits cet esprit qui t'anime,
Et ton corps merveilleux est son oeuvre sublime.
Écoute donc la voix qu'il fait entendre à tous !
Sa voix est salutaire, et ses accents sont doux
Celui qui s'y soumet y trouvera la vie,
Et la paix régnera clans son âme ravie !
LA REFLEXION
Médite sur toi-même; apprends, faible mortel,
A quelle intention t'a fait naître le ciel ;
Sonde les facultés, les besoins de ton être :
C'est par cet examen que tu pourras connaître
Les devoirs de la vie, et diriger tes pas
Dans le chemin obscur qu'elle t'offre ici-bas.
Avant d'agir en rien, comme avant de rien dire,
Songe où tes actions, tes mots vont te conduire :
Par là tu vis sans crainte, et le regret rongeur,
L'amère illusion, n'affligent point ton coeur;
La honte ne vient point habiter ton asile,
Et de ton front joyeux le noir chagrin s'exile.
Le mortel imprudent ne sait point enchaîner
Sa langue que l'on voit au hasard l'entraîner ;
Toujours dans la sottise elle le précipite,
Et l'embarrasse enfin dans ses discours sans suite.
Ainsi qu'un voyageur qui, s'élançant soudain
Pour franchir une haie arrêtant son chemin,
Tombe dans une fosse ouverte derrière elle,
Que dérobait aux yeux son feuillage infidèle;
Ainsi tombe un mortel qui se presse d'agir,
Et ne prend pas d'abord le temps de réfléchir.
De la réflexion entends donc le langage;
La sagesse elle-même à l'écouter t'engage ;
Ses sentiers sont certains, et vers la vérité
Ils guideront ta marche avec sécurité.
LA MODESTIE
Qu'es-tu donc, ô mortel ! pour t'élever sans cesse
Sur le vain fondement de ta propre sagesse?
Pourquoi nous étaler ton orgueilleux savoir 7
Le vrai sage est celui qui croit n'en point avoir;
Et, pour ne point paraître avoir l'âme insensée,
Garde-toi d'être sage en ta propre pensée !
2
— 10 —
Comme une belle femme enchante tous les yeux
Sous les simples habits qui la parent le mieux ;
L'aimable modestie, une conduite pure,
Prêtent à la sagesse une riche parure.
Le modeste mortel est partout respecté ;
Son langage embellit même la vérité ;
Et de tous ses discours les paroles discrètes
Obtiennent le pardon des erreurs qu'il a faites.
En sa propre sagesse il n'est point confiant;
Il pèse les conseils d'un ami clairvoyant;
De sa propre louange il détourne l'oreille ;
Il ne croit point sa voix, si cette voix l'éveille,
Et ne voit qu'en dernier ce qu'il a mérité ;
Cependant, comme un voile ajoute à la beauté,
L'ombre qu'il y répand fait mieux briller sa vie,
Et réhausse à nos yeux son humble modestie.
Mais voyez l'homme vain, l'homme présomptueux!
11 marche revêtu de tissus somptueux ;
11 promène son char, ses regards dans la rue,
Et de chacun sur lui cherche à fixer la vue;
Sur le pauvre qui passe il lève un front hautain ;
Sur ses inférieurs jette un oeil de dédain ;
- 11 -
Mais des supérieurs à son tour méprisée,
Sa folie orgueilleuse en devient la risée.
Il rejette bien loin le jugement d'autrui;
Il compte sur le sien, et se confond par lui ;
Enflé de vanité, son délice suprême
Est qu'on parle de lui, qu'il en parle lui-même;
Il avale l'encens du vil adulateur,
Et se voit à son tour dévoré du flatteur.
L'APPLICATION
Puisque le jour passé ne peut plus reparaître,
Et qu'un autre à tes yeux ne luira point peut-être :
Mortel, du temps présent sache employer le cours,
Sans déplorer le temps échappé pour toujours,
Et surtout sans compter que de longs jours encore
Le Tout-Puissant pour toi fera briller l'aurore.
Cet instant t'appartient ; le sein de l'avenir
Cache ceux qu'après lui tu pourras obtenir.
- 14 -
Accomplis prompteraent, la chose nécessaire;
Ne remets point au soir ce qu'un matin peut faire :
La paresse produit le besoin affligeant;
L'aisance vient sourire au. travail diligent;
Par la main du travail la misère est bannie,
Et l'homme industrieux prospère dans la vie.
Quel est celui que l'or entoure de splendeur?
Qui s'élève au pouvoir, est revêtu d'honneur?
Que chacun aime à voir, et de louer s'empresse?
Qui. siège près du prince, et l'éclairé sans cesse?
C'est celui dont la bouche a dit : Fuis loin de moi,
Paresse! J'ai trouvé mon ennemi dans toi !... ' ~
Aussi jamais pour elle il n'eut sa porte ouverte;
Jamais il n'a des jours dû regretter la perte ;
Il se lève à l'aurore, il cherche tard son lit ;
La méditation exerce son esprit ;
L'activité son corps; et leur puissance heureuse
Entretient de tous deux la santé vigoureuse.
L'indolent à lui-même est un poids accablant;
Des heures sur son front pèse le cours trop lent ;
Il promène en tous lieux l'ennui qui le dévore,
Cherche à quoi s'occuper, et sans cesse l'ignore ;
Ainsi qu'une ombre vaine, on voit ses jours passer,
Et dans le souvenir ne jamais rien laisser ;
- 15 -
Son esprit est obscur, sa pensée est confuse;
11 voudrait l'action, et son corps s'y refuse ;
La paresse le tue : il désire savoir,
Et de l'attention il n'a point le pouvoir;
Il veut jouir des biens sans que sa main travaille,
Et pour goûter la noix, il faut briser l'écaillé !
Nul ordre en sa maison : ses lâches serviteurs
Sont prodigues de tout 1, déréglés dans leurs moeurs;
Il court à la ruine; il le voit, l'entend dire,
Et ne peut se résoudre à l'ordre qu'il désire :
Tant que, se déchaînant comme un orage affreux,
La ruine en effet fond sur le malheureux ;
Au regret, à la honte à la fin il succombe,
Et tous deux avec lui descendent dans la tombe !
L'EMULATION
Si la soif de la gloire est brûlante en ton coeur;
Si ton oreille s'ouvre à la voix de l'honneur;
De la poudre d'où sort ta structure fragile
Lève ton front, et vole à leur brillant asile !
Le vaste chêne, aux cieux fièrement élancé,
N'était qu'un gland chétif dans la (erre enfoncé.
Aspire au premier rang, n'importe la carrière,
Kl que nul dans le bien ne te laisse en arrière.
- 18 -
Mais ne sois point jaloux du mérite d'autrui ;
Signale tes talents, et sois juste pour lui;
Fuis d'indignes moyens pour obscurcir son lustre;
Cherche à vaincre un rival en étant plus illustre :
Ainsi, parle succès s'il n'est point couronné,
Ton combat par l'honneur est du moins terminé.
Quand l'émulation par la vertu s'anime,
Le coeur de l'homme y puise une flamme sublime ;
Ainsi qu'un fier coursier de s'élancer joyeux,
11 brûle de voler vers un but glorieux ;
Malgré l'oppression, comme un palmier s'élève;
Et, tel que l'aigle altier, que son essor enlève
Dans les champs lumineux du firmament vermeil,
11 monte en fixant l'oeil sur l'éclat du soleil !
Des mortels renommés les exemples célèbres
Lui sont présents en songe au milieu des ténèbres ;
Et quand l'aurore brille au céleste séjour,
Son âme avec délice y pense tout le jour.
Il forme des desseins pour illustrer sa vie ;
A les exécuter applique son génie ;
Et son nom, proclamé dans cent climals divers,
Passe enfin en triomphe au bout de l'univers.
Mais l'envieux de fiel a son âme infectée;
Il en vomit partout la noirceur empestée ;
- 19 -
Sa langue avec aigreur distille le venin;
Son sommeil est trouble des succès d'un voisin;
Il siège en gémissant dans sa retraite obscure,
Et le bonheur d'un autre est toujours sa torture;
De haine et de malice il a le coeur rongé,
Et par le doux repos n'est jamais soulagé.
Comme il n'est pour cet être aucun objet qu'il aime,
Il croit que tout mortel est semblable à lui-même ;
Il cherche à rabaisser un plus heureux rival,
Et tout ce qu'il a fait, il l'interprète en mal ;
Nuire est sa seule étude, et son oeil avec joie
Voit tomber sa victime aux pièges qu'il déploie :
Mais l'exécration en tous lieux le flétrit,
Et dans sa trame enfin l'insecte vil périt.
LA PRUDENCE
Ecoute les discours que te fait la prudence ;
Médite ses conseils, mets-y ta confiance :
Sa sagesse est pour tous; et c'est le fondement
Où toutes les vertus reposent sûrement;
De l'existence humaine elle est l'institutrice,
Et des pas des mortels l'utile conductrice.
- 22 —
Donne un frein à ta langue, et de tes heureux jours
Ne trouble point la paix par tes propres discours;
Que la prudence en tout soit ton guide suprême,
Et, narguant le boîteux, crains de botter toi-même :
Qui rit avec plaisir des défauts du prochain,
De sas propres défauts voit rire avec chagrin.
On s'expose souvent quand la langue est légère;
De la sécurité le silence est le père ;
Et du parleur, fléau de la société,
Tout craint, tout fuit l'approche et la loquacité.
Ne te fais pas railler en vantant ton mérite,
Et de railler autrui que ta prudence évite :
Sous l'amère ironie expire l'amitié,
Et la langue sans frein n'obtient point de pitié.
Procure-toi la chose à ton état utile,
Mais ne t'épuise pas par un luxe stérile,
Et que de ton printemps le prévoyant trésor
Réserve à tes vieux jours quelques douceurs encor.
Pour tes plaisirs surtout ne fais point de dépense
Dont le prix excessif passe leur jouissance :
N'aveugle pas tes yeux par la prospérité,
Et n'abats point les bras de la frugalité :
Qui dissipe les dons que fait l'Être suprême,
Vivra pour regretter le nécessaire même.
— 23 —
Écarte les désirs nés de l'ambition;
Occupe-loi des soins de ta condition;
Et laisse les puissants, au milieu de leurs peines,
Veiller sur les destins des nations humaines.
Que le sage t'apprenne à l'être comme lui,
Corrige tes défauts en voyant ceux d'autrui;
Ne te fie à nul homme avant de le connaître;
Mais l'injuste soupçon chez toi ne doit point naître;
Il n'est point charitable; et peut-être qu'un jour
Ce soupçon planera sur toi-même à ton tour.
Mais quand tu vois en lui le mortel honorable,
Qu'il soit comme un trésor d'un prix inestimable
Enfermé dans ton coeur, et comme un diamant
Dont l'éclat dans l'écrin brille secrètement.
Rejette tous les soins de l'homme mercenaire ;
C'est un piège qu'il tend à ton âme sincère,
Une obligation qu'il te fait contracter,
Que jamais envers lui tu ne peux acquitter.
N'épuise pas ce jour ce que demain demande;
Toujours sur l'avenir qu'un soin prudent s'étende;
Et n'abandonne point aux chances du hasard
Ce que peut prévenir un prévoyant regard.
Mais l'on se trompe encor dans la prudence humaine !
Car le jour ne sait pas ce que la nuit amène :
L'insensé ne vit point sans cesse infortuné,
Ni le sage sans cesse au malheur condamné ;
Mais l'insensé n'a point de bonheur sans nuage,
Et du sage lui-même il n'est point le partage.
LA FERMETÉ
Les dangers, les revers, l'outrage, les besoins,
De tout homme qui naît sont le sort plus ou moins.
Il faut donc de bonne heure, 0 fils de l'infortune!
Te montrer patient sous la charge commune,
Et t'armer de courage en ce destin fatal,
Pour supporter ta part du malheur général.
Ainsi que le chameau, sur la déserte arène,
Soutient la faim, la soif, la chaleur et la peine;
3
- 26 -
Ainsi de l'homme fort on voit la fermeté
Soutenir tous les maux, vaincre l'adversité.
De l'aveugle fortune une âme vigoureuse
Méprise les rigueurs, et la faveur trompeuse :
Sur elle un noble esprit ne se fonde jamais,
Voit ses dons sans sourire, et résiste à ses traits ;
Et, tel qu'au bord des mers le roc brave l'orage,
Des flots sans s'émouvoir il affronte la rage.
Il est comme une tour sur la cime d'un mont,
Et les flèches du sort expirent sous son front;
Au moment périlleux sa grande âme se montre,
Et le fait triompher des dangers qu'il rencontre;
11 marche au-devant d'eux tel que le chef guerrier,
Et revient du combat ceint d'un brillant laurier :
Sous le poids du malheur son calme le soulage,
Et sa noble constance à la fin l'en dégage.
Maîs le faible mortel, d'un esprit timoré,
Laisse abattre "son coeur, languit deshonoré;
Il ne sait supporter les maux de l'existence ;
Sous leur faix lâchement tombe sans résistance;
Et, comme le roseau que l'air seul fait trembler,
Par l'ombre du malheur on le voit se troubler;
A l'heure du danger, quand le sort est contraire,
Son âme est sans vigueur, succombe et désespère.
LE CONTENTEMENT
Songe bien, ô mortel ! qu'en ce terrestre lieu
A dessein t'a placé la sagesse de Dieu,
Qui voit ta vanité dans ce qu'elle désire,
Et par pitié pour toi refuse d'y souscrire,
Mais t'offre avec bonté, dans tes sages projets,
Dans tes louables soins, un probable succès.
Ce chagrin de ton coeur, ce malheur qu'il déplore,
Vois quel principe en lui les fait tous deux éclore.
— 2R —
L'imagination, ton esprit déréglé,
Sont les sources du mal dont il est accablé.
Ne murmure donc point de ce que Dieu te donne,
Mais délivre ton coeur de ce qui l'empoisonne,
Et ne te dis jamais : j'aurais tout pour jouir,
Si j'avais du pouvoir, des trésors, du loisir;
Car apprends que toujours, dans cette vie humaine,
Leur possesseur gémit sous plus ou moins de peine.
Les maux de l'opulent au pauvre sont cachés;
Il ignore au pouvoir les soucis attachés; -
Ne sent point le fardeau d'une vie indolente,
Et par là de son sort son âme est mécontente.
Ne porte point envie au bonheur apparent,
Car souvent il recèle un chagrin dévorant.
La plus grande sagesse est d'avoir sur la terre
Le coeur content du peu qui nous est nécessaire :
Qui vit pour augmenter ses trésors chaque jour,
Augmente ses tracas dans ce mortel séjour.
Mais le contentement est rare dans ce monde,
Môme sous les lambris où la richesse abonde !
Cependant, si jamais l'or ne corrompt ton coeur,
N'en bannit l'équité, la charité, l'honneur,
La sobre tempérance, et l'humble modestie,
Tu peux avec l'or même être heureux dans la vie :
. — -29 —
Mais sache en même temps que du bonheur parfait
Le calice ici-bas pour l'homme n'est point fait.
L'Éternel lui donna la vertu pour carrière,
Et lui montre le but en quittant la barrière;
Mais, pour ceindre la palme, il faut y parvenir,
Et c'est dans le ciel seul qu'il la doit obtenir.
LA TEMPÉRANCE
Ce qui touche au bonheur et le mieux lui ressemble,
C'est d'unir la santé, l'intelligence ensemble.
Si tu les tiens du ciel, si tu les veux longtemps,
Pour fuir la volupté fais des efforts constants.
Lorsque tu vois les mets que sa table t'étale ;
Lorsque son vin pétille en sa coupe fatale ;
Lorsqu'elle te sourit, que son art dangereux
Te convie à la joie, et te dit d'être heureux...
C'est l'instant du péril! et qu'alors ton courage,
Que ta raison résiste à son trompeur langage;
Car si de l'ennemi tu goûtes les discours,
Ils trahiront ton coeur, te perdront pour toujours :
Tous les plaisirs promis se changent en délire,
Et vont à mille maux à la mort te conduire!
Vois tous ceux qu'elle invite à ses brillants repas;
Vois tous ceux qu'ont séduits ses perfides appas !
La maigreur sur leur corps n'est-elle point empreinte?
La pâle maladie en leur visage peinte ?
Et n'aperçois-tu pas que, morne et languissant,
A tout effort chez eux l'esprit est impuissant?
Leurs courts instants de joie et de bruyante ivresse
Sont suivis de longs jours de peine et de tristesse ;
Leur goût, leur appétit sont détruits à jamais,
Et ne savourent plus les plus savoureux mets;
Son plus cher favori se trouve sa victime :
Conséquence ordinaire, et retour légitime
Dont l'Eternel punit le mortel abusant
Des faveurs qu'il reçut de ce Dieu bienfaisant!
Mais quelle est celte vierge à la marche légère,
Qui s'égare gaîmentsur la verte fougère?
— ôa —
Par la rose et le lis son teint est animé ;
Sa bouche a du matin le souffle parfumé;
La joie est sur son front, où se peint la décence,
Et ses chants de son coeur expriment l'innocence.
On la nomme santé : dans notre humble séjour,
Du robuste exercice elle reçut le jour;
La sage tempérance en ses flancs l'a portée,
Et par son chaste sein elle l'ut allaitée.
Des montagnes du nord leurs fils sont habitants;
Ils sont braves, actifs, et leurs coeurs sont contents;
Ils montrent de leur soeur et la force et la grâce,
Et le travail maintient la vigueur de leur race.
Des leçons.de leur père occupés tous les jours,
A leur mère frugale obéissant toujours,
Ils portent aux repas l'appétit délectable,
Et le honteux excès ne souille point leur table.
Vaincre les passions, les penchants dangereux,
Est leur plus grand délice, est la gloire pour eux ;
Leurs plaisirs sont prudents, et par là plus sensibles;
Leur repos n'est pas long, mais leurs nuits sont paisibles ;
Leur sang est toujours pur, leur esprit est serein,
Et leur toit étranger aux pas du médecin.
Ainsi coulent leurs jours dans leur carrière heureuse,
Et sans douleur iinit leur course vertueuse;
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Bien différents des jours aux mortels réservés,
Quand par la volupté leurs corps sont énervés!
Tous ceux-là sont affreux : leur cruelle ennemie
Les livre à leurs remords, aux maux, à l'infamie;
De leur vie en sa fleur elle éteint le flambeau ;
Les plonge méprisés dans la nuit du tombeau ;
Et, dans son sein précoce où l'oeil les voit descendre,
La pitié reste même insensible à leur cendre !
SECONDE PARTIE
LES PASSIONS
L'ESPOIR ET "LA CRAINTE
Les promesses que fait l'espoir, enfant des cieux,
Sont plus douces au coeur que n'est la rose aux yeux ;
Mais le coeur des humains par la crainte se glace,
Et tremble des effets de sa sombre menace!
Cependant que jamais ou la crainte ou l'espoir
Ne détourne tes pas du sentier du devoir :
A tout événement ainsi ton âme est prête,
Et sans trouble franchit-cette vie inquiète:
— 38 —
Pour le coeur vertueux il n'est point de terreur,
Et la mort elle-même est pour lui sans horreur!
Mets en tout projet sage une juste assurance,
Et d'une heureuse issue entretiens l'espérance;
Que de vaines frayeurs ne t'arrêtent jamais:
On ne réussit point en doutant du succès:
De la crainte souvent l'infortune procède,
Et dans notre destin le doux espoir nous aide.
Telle qu'au prompt chasseur l'autruche du désert
Cache son front, laissant son corps à découvert;
Tel, dans l'émotion que la crainte lui cause,
L'homme pusillanime au vrai danger s'expose.
Si tu crains qu'un objet ne saurait être atteint,
Tu ne l'atteindras pas parce que lu l'as craint:
Mais l'effort patient nous rend tout accessible,
Et surmonte à la fin ce qu'on crut impossible.
Un vain espoir toujours flatte un coeur insensé,
Mais le sage mortel n'en est jamais bercé.
Borne tous tes désirs aux choses raisonnables,
Et n'espère qu'autant que tu les vois probables :
Tu fais par ce moyen réussir tes projets,
Et de l'illusion tu n'as point les regrets.
LA JOIE ET LA DOULEUR
N'enivre point ton coeur d'une joie excessive,
Et ne l'accable point d'une douleur trop vive.
Ce monde n'offre rien dans toutes ses douceurs,
Comme il n'a rien non plus dans toutes ses douleurs,
Qui doive des mortels entraîner la balance
Au delà du degré marqué par la prudence.
Le temple de la joie à tes yeux est offert !
De tableaux séduisants le dehors est couvert;
_ 40 -
El, tu le reconnais aux accents d'allégresse,
Aux bruits que dans son sein fait éclater l'ivresse.
L'idole de ces lieux se tient devant le seuil,
Appelle les passants, leur fait un vif accueil;
Elle crie, elle chante, et sans cesse le rire
Vient se joindre à sa voix que la folie inspire.
Dans son séjour trompeur elle presse d'entrer;
Aux plaisirs de la vie excite à se livrer ;
Dit que sous son toit seul le vrai bonheur se trouve,
Et que l'homme toujours avec elle l'éprouve.
Ah ! fuis alors, fuis loin de ses impurs lambris,
Et ne fréquente pas ses honteux favoris!
On les voit se vanter d'être fils de la joie;
Une paix apparente en leur front se déploie;
Mais l'insensé délire habite dans leur coeur,
Et dans tout ce qu'ils font met sa fatale erreur :
Le mal de main en main dans ses fers les enchaîne ;
Dans la perdition par degrés les entraîne;
Les dangers en tous lieux accompagnent leurs pas,
Et creusent sous leurs pieds l'abîme du trépas!
Porte ailleurs tes regards, et dans ce vallon sombre,
Que les ifs, les cyprès attristent de leur ombre,
:< - 41 -
Vois le lugubre asile où, loin des yeux mortels,
La douleur se consume en regrets éternels !
Les soupirs de son sein, sa lamentable plainte,
Attestent les tourments dont son âme est atteinte.
Elle pleure sur tout : sur notre humanité,
Sur les erreurs du monde et sa perversité;
Et, s'attachant sans cesse à ces objets funèbres,
Elle aime à s'enfoncer dans leurs tristes ténèbres.
Dans la nature entière elle trouve le mal,
Et son coeur noircit tout d'un nuage fatal ;
La voix du désespoir désole sa demeure,
Et de plaintifs accents la remplit à toute heure.
N'approche point son toit, crains ces funestes lieux!
L'air par son souffle seul devient contagieux;
Et des plus belles fleurs du jardin de la vie,
De ses fruits les plus doux, la fraîcheur est flétrie !
De la bruyante joie évitant le séjour,
Fuis donc de la douleur la retraite à son tour.
Entre ses sombres murs et ceux de sa rivale,
S'ouvre un sentier fleuri, sur une pente égale,
Qui conduira tes pas sur un mont enchanté
Où sont les frais berceaux de la tranquillité.
— 42 —
Là, le contentement, une paix éternelle,
Et la sécurité, résident avec elle.
Une sage gaîté se répand dans ses yeux;
Elle a l'air réfléchi, mais jamais soucieux ;
Et voit d'un regard calme, et d'une âme sereine,
Les peines, les plaisirs de l'existence humaine.
De là tu pourras voir, paisible observateur,
Et l'aveugle délire et le triste malheur
De tous ceux que la joie inspire en son ivresse,
Et qu'en ses faux plaisirs elle plonge sans cesse;
Ou qu'on trouve toujours, dans leur sombre chagrin,
Déplorant les travers, les maux du genre humain.
Tu plaindras la folie où leur Sme est en proie,
Et de leur double erreur préserveras ta voie.
LA COLÈRE
Ainsi que l'ouragan, déployant sa fureur,
Déracine le chêne, et répand la terreur;
Ainsi que le volcan, de son brûlant cratère,
Disperse la ruine en ébranlant la terre ;
Ainsi l'homme irrité, dans son courroux fatal,
Porte en tous lieux la crainte, et sème au loin le mal.
Que jamais le courroux n'entre donc en ton âme,
Et ne le nourris point si tu sens qu'il t'enflamme :
_ 44 —
C'est aiguiser un fer contre ton propre sein,
Ou contre un coeur ami son tranchant assassin.
Lorsqu'avec patience il supporte l'outrage,
Le mortel à nos yeux fait voir un esprit sage ;
Et lorsque d'une offense il perd le souvenir,
Le reproche à son coeur ne se fait point sentir.
Vois celui dont soudain la colère s'empare !
Tu vois au même instant que sa raison s'égare ;
Et, pour ne point sortir de ta propre raison,
Que le courroux d'autrui te serve de leçon.
Dans son emportement ne fais aucune chose ;
Quel nocher dans l'orage à s'embarquer s'expose?
Mais s'il n'est point toujours facile à retenir,
La sagesse du moins cherche à le prévenir.
Écarte donc toujours tou t ce qui le fait naître,
Et combats l'ennemi dès qu'il vient à paraître.
Le sot est offensé des mots injurieux,
Et ne sait endurer un trait malicieux ;
Mais le sage, mortel en tout temps se maîtrise,
Et d'insolents, discours se. rit et les méprise.
N'alimente jamais la \engeance en ton coeur ;
Elle détrujt tout bien, et remplit tout, d'aigreur;
Sois prêt à. pardonner, non à; punir l'offense:
Qui guette avec ardeur l'instant de la, vengeance,
Veille contre lui-même, et sur sa tête enfin
Attire tout le mal qu'il gardait au prochain.
Une réponse calme à l'homme qui s'irrite
Est comme sur le feu l'onde qu'on précipite;
Elle apaise en son coeur les transports qu'il sentait,
Et le rend ton ami d'ennemi qu'il était.
Il est si peu d'objets dignes de la colère,
Qu'il n'est que l'insensé qui puisse s'y complaire;
Et l'aveugle sottise, ou la faible raison,
Est la source toujours d'où coule son poison.
Mais songe et souviens-toi que celui qui s'y livre,
Dans son âme bientôt sent les regrets la suivre :
La honte à l'imprudence attache ici ses pas,
Et le courroux fougueux sans remords ne va pas.
LA PITIÉ
Comme l'heureux printemps, de ses mains bienfaisantes,
Répand partout des fleurs les riehesses naissantes;
Comme l'été brillant, au sein des champs féconds,
Étale les trésors des flottantes moissons ;
Ainsi de la pitié la bonté tulélaire
Verse ses doux bienfaits aux fils de la misère.
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Qui prend pitié d'un autre est payé de retour ;
Mais qui n'en ressent pas n'obtient aucun amour.
On voit pour la brebis le boucher inflexible,
Et l'homme dur se montre au malheur insensible;
Mais la compassion, allégeant leurs douleurs,
Est plus douce aux mortels que la rosée aux fleurs.
Ouvre donc ton oreille aux cris de l'indigence,
Et que ton coeur tressaille aux maux de l'innocence !
Quand l'orphelin t'appelle en ses plaintifs accents ;
Quand la veuve t'implore en ses besoins pressants;
Oh ! sois-en attendri, soulage leur détresse,
Et tends la main à ceux que le monde délaisse !
Lorsque tu vois le pauvre au hazard égaré,
Nu, sans pain, sans asile, et de froid pénétre ;
Ah! sois compatissant à sa peine cruelle,
Et que la charité le couvre de son aile,
Afin d'avoir la vie ici-bas à ton tour,
Et de trouver en haut ta récompense un jour!
Quand l'indigent malade, en sa couche isolée,
Remplit ses longues nuits de sa voix désolée ;
Que le malheur, plongé dans les fers et l'oubli,
Au fond des noirs cachots gémit enseveli ;
Que, tout blanchi des ans, le vieillard faible et triste
Lève son front courbé pour que ta main l'assiste;
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Ah! sans émotion peux-tu rester alors,
Fermer à leurs besoins ton coeur et les trésors.,
Et dissiper ton bien clans tes plaisirs coupables,
Quand tu vois du prochain les peines déplorables!
L'AMOUR
Jeune homme, garde-loi d'un amour déhonté,
Et fuis l'attrait que t'offre une impure beauté:
Le bonheur avec elle est un fatal délire,
Et ta perte suivra les transports qu'il inspire !
Ne sois donc point séduit par son souris flatteur,
Et que son piège adroit n'enchaîne point ton coeur.
Le désir déréglé meurt par la jouissance,
Et dans ton âme alors le regret prend naissance ;
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De la santé bientôt la source se tarit,
Et la fleur du bonheur à tes yeux se tlélrit;
Sous elle en ton printemps la vieillesse t'incline,
Et ton triste soleil à ton matin décline.
Mais quand de la beauté rehaussant les attraits,
La vertu, la pudeur se peignent dans ses traits;
L'astre lui-même cède à l'éclat de ses charmes,
Et chacun est forcé de lui rendre les armes!
Son souris de la rose efface la douceur,
Et son sein du lis blanc surpasse la fraîcheur;
Son oeil de la colombe a la simple innocence,
Et dans son coeur naïf règne la confiance ;
Ses baisers sont plus doux que le miel parfumé,
Et de Saba son souffle est le souffle embaumé.
Laisse donc en ton coeur l'amour pur s'introduire !
Par lui l'homme s'élève; et celui qu'il inspire
Puise en ses feux sacrés ces nobles sentiments
Qui doivent de la vie embellir les momenls !
TROISIÈME PARTIE
LA FEMME
LA FEMME
0 toi, jeune beauté, que l'amour a fait naître,
Écoute la prudence, et qu'elle te pénètre!
Des charmes de l'esprit ainsi les doux trésors
Donneront plus d'éclat aux charmes de ton corps ;
Et ta beauté, passant la rose ravissante,
Retiendra son parfum dans sa fleur expirante!
Au printemps de ta vie, au matin de tes jours,
Quand tous les yeux vers toi se dirigent toujours,
Et lorsque la nature explique à ton jeune Age
Où des humains épris tend ce constant hommage ;
- KG -
Ah ! veille sur ton coeur, ^t ne respire pas
D'un encens enivrant les dangereux appas!
Songe qu'à l'homme ici pour compagne donnée,
Tu n'es point une esclave à ses sens destinée ;
Tu n'es point pour flatter sa seule passion,
Mais pour serrer les noeuds d'une sainte union,
Mais pour charmer ses jours, pour l'aider en ce monde,
Et pour que ton amour à son amour réponde !
Quel est l'aimable objet que l'homme a distingué,
Et qui règne en vainqueur dans son coeur subjugué?
C'est celle qui là-bas marche d'un pas timide,
Qui brille avec décence, et que la vertu guide.
Son pied ne se plaît point à courir les chemins,
Et toujours le travail vient occuper ses mains;
De simples vêtements composent sa parure,
Et la sobriété règle sa nourriture ;
La sage modestie et l'aimable douceur
Forment une auréole à son front enchanteur;
L'harmonie en sa langue a son siège tranquille,
Et le miel le plus doux de ses lèvres distille ;
Par la discrétion son langage est dicté,
Et la vérité brille en son aménité.
Son âme s'est instruite à l'humble obéissance,
Et la Daix.'le bonheur en sont la récompense.

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