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Les Dieux en exil

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Singulier métier que celui d’écrivain ! L’un a de la chance dans cette profession, l’autre n’en a pas ; mais le plus infortuné des auteurs est sans contredit mon pauvre ami Henri Kitzler, bachelier ès lettres à Goettingue. Personne dans cette ville n’est aussi savant, aussi riche en idées, aussi laborieux que lui, et pourtant pas le moindre opuscule de lui n’a encore paru à la foire littéraire de Leipzig. Le vieux bibliothécaire Stiefel ne pouvait s’empêcher de rire toutes les fois que Henri Kitzler venait lui demander un livre dont, disait-il, il avait grand besoin pour achever un ouvrage qu’il avait « sous la plume.

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Heinrich Heine

Les Dieux en exil

L’étude qu’on va lire est le plus récent pro-. duit de ma plume ; quelques pages seulement sont d’une date plus ancienne. Il m’importe de faire cette remarque, pour n’avoir pas l’air de marcher sur les brisées de certains librettistes qui maintes fois ont su tirer parti de mes recherches légendaires. Je voudrais volontiers promettre une prochaine continuation de ce travail, dont les matériaux se sont accumulés dans ma mémoire ; mais l’état de santé précaire où je me trouve ne me permet pas de prendre un engagement pour le lendemain.

Nous nous en allons tous, hommes et dieux, croyances et traditions... C’est peut-être une œuvre pieuse que de préserver ces dernières d’un oubli complet en les embaumant, non selon le hideux procédé Gannal, mais par l’emploi d’arcanes qui ne se trouvent que dans la pharmacie du poëte. Oui, les croyances, et avec elles les traditions, s’en vont. Elles s’éteignent, non-seulement dans nos pays civilisés, mais jusque dans les contrées du monde les plus septentrionales, où naguère florissaient encore les superstitions les plus colorées. Les missionnaires qui parcourent ces froides régions se plaignent de l’incrédulité de leurs habitants. Dans le récit d’un voyage au nord du Groënland fait par un ministre danois, celui-ci nous raconte qu’il a interrogé un vieillard sur les croyances actuelles du peuple groënlandais. Le bonhomme lui répondit : Autrefois on croyait encore à la lune, mais aujourd’hui l’on n’y croit plus.

HENRI HEINE.

Paris, 19 mars 1855.

LES DIEUX EN EXIL

Singulier métier que celui d’écrivain ! L’un a de la chance dans cette profession, l’autre n’en a pas ; mais le plus infortuné des auteurs est sans contredit mon pauvre ami Henri Kitzler, bachelier ès lettres à Goettingue. Personne dans cette ville n’est aussi savant, aussi riche en idées, aussi laborieux que lui, et pourtant pas le moindre opuscule de lui n’a encore paru à la foire littéraire de Leipzig. Le vieux bibliothécaire Stiefel ne pouvait s’empêcher de rire toutes les fois que Henri Kitzler venait lui demander un livre dont, disait-il, il avait grand besoin pour achever un ouvrage qu’il avait « sous la plume. » — « Il restera bien longtemps encore sous ta plume, » murmurait alors le vieux Stiefel en montant l’échelle classique qui conduisait aux plus hauts rayons de la bibliothèque.

M. Kitzler passait généralement pour un niais, et à vrai dire ce n’était qu’un honnête homme. Tout le monde ignorait le véritable motif pour lequel il ne paraissait aucun livre de lui, et je ne le découvris que par hasard un soir que j’allais allumer ma bougie à la sienne, — car il habitait la chambre voisine de celle que j’occupais. — Il venait d’achever son grand ouvrage sur la magnificence du christianisme ; mais, loin de paraître satisfait de son œuvre, il regardait son manuscrit avec mélancolie.

  •  — Ton nom, m’écriai-je, va donc enfin figurer sur le catalogue des livres qui ont paru à la foire de Leipzig ?
  •  — Oh ! non, me répondit-il en poussant un profond soupir ; je vais me voir forcé de jeter au feu cet ouvrage comme les autres...

Puis il me confia son terrible secret : chaque fois qu’il écrivait un livre, il était frappé du plus grand malheur. Quand il avait épuisé toutes les preuves en faveur de sa thèse, il se croyait obligé de développer également toutes les objections que pourrait faire valoir un adversaire. Il recherchait alors les arguments les plus subtils sous un point de vue contraire, et comme ceux-ci prenaient à son insu racine dans son esprit, il advenait que, son ouvrage achevé, ses idées s’étaient peu à peu modifiées, et à tel point qu’elles formaient un ensemble de convictions diamétralement opposées à ses opinions antérieures ; mais alors aussi il était assez honnête homme pour brûler le laurier de la gloire littéraire sur l’autel de la vérité, c’est-à-dire pour jeter bravement son manuscrit au feu.  — Voilà pourquoi il soupira du plus profond de son cœur en songeant au livre où il avait démontré la magnificence du christianisme. — J’ai, dit-il, fait des extraits dés Pères de l’Église à en remplir vingt paniers. J’ai passé des nuits entières, accoudé sur une table, à lire les Actes des Apôtres, tandis que dans ta chambre on buvait du punch et qu’on chantait le Gaudeamus igitur. J’ai payé à la librairie Vanderhoek et Ruprecht, au prix de 38 écus durement gagnés, des brochures théologiques dont j’avais besoin pour mon ouvrage, quand avec cet argent j’aurais pu acheter la plus belle pipe d’écume de mer. J’ai travaillé péniblement pendant deux années, deux précieuses années de ma vie, et tout cela pour me rendre ridicule et baisser les yeux comme un menteur pris sur le fait, lorsque madame la conseillère aulique Blank me demandera : « Quand donc doit paraître votre Magnificence du christianisme ? » Hélas ! ce livre est terminé, poursuivit le pauvre homme, et sans doute mon ouvrage plairait au public, car j’y ai glorifié le triomphe du christianisme sur le paganisme et démontré que par ce fait la vérité et la raison l’ont emporté sur le mensonge et l’erreur ; mais, infortuné mortel que je suis, je sais au fond de mon âme que le contraire a eu lieu, que le mensonge et l’erreur...

  •  — Silence ! m’écriai-je, justement alarmé de ce qu’il allait dire, — silence ! Oses-tu bien, aveugle que tu es, rabaisser ce qu’il y a de plus sublime et noircir la lumière ? Alors même que tu nierais les miracles de l’Evangile, tu ne pourrais nier que le triomphe de l’Évangile fut en lui-même un miracle. Un petit troupeau d’hommes simples pénétra victorieusement, en dépit des sbires et des sages, dans le monde romain, munis de la seule arme de la parole... Mais quelle parole aussi ! Le paganisme vermoulu craqua de toutes parts à la voix de ces étrangers, hommes et femmes, qui annonçaient un nouveau royaume céleste au monde ancien, et qui ne craignaient ni les griffes des animaux féroces, ni les couteaux de bourreaux plus féroces encore, ni le glaive, ni la flamme... car ils étaient à la fois glaive et flamme, le glaive et la flamme de Dieu ! — Ce glaive a abattu le feuillage flétri et les branches desséchées de l’arbre de la vie, et l’a sauvé ainsi de la putréfaction. La flamme a réchauffé son tronc glacé, et un vert feuillage et des fleurs odoriférantes ont poussé sur ses branches renouvelées ! Dans tous les spectacles offerts par l’histoire, il n’y a rien d’aussi grandiose, d’aussi saisissant que ce début du christianisme, ses luttes et son complet triomphe !

Je prononçai ces paroles d’autant plus solennellement, qu’ayant bu ce soir-là beaucoup de bière d’Eimbech, ma voix avait acquis plus de sonorité.

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