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Les Éblouissements

De
422 pages

Quelquefois, dans la nuit, on s’éveille en sursaut,
Et, comme un choc qui brise et qui perce les os,
On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
A l’aurore enflammant les vitres fortunées,
Aux fougueux papillons, qui, sur la paix des blés,
Se poursuivaient pareils à des jasmins ailés.
Les odorantes fleurs étaient des puits, des jattes.
Les abeilles dansaient autour des aromates,
Et leur vol chaud semblait aux plantes retenu
Par un fil lumineux, élastique et ténu.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Anna de Noailles

Les Éblouissements

I

VIE - JOIE - LUMIÈRE

Tout amour de soleil est innocence et désir de créateur !

NIETZSCHE.

ÉBLOUISSEMENT

Quelquefois, dans la nuit, on s’éveille en sursaut,
Et, comme un choc qui brise et qui perce les os,
On songe au temps qui fuit, aux plus jeunes années,
A l’aurore enflammant les vitres fortunées,
Aux fougueux papillons, qui, sur la paix des blés,
Se poursuivaient pareils à des jasmins ailés.
Les odorantes fleurs étaient des puits, des jattes.
Les abeilles dansaient autour des aromates,
Et leur vol chaud semblait aux plantes retenu
Par un fil lumineux, élastique et ténu.
Comme un clair groupement de forces bondissantes,
Les collines riaient triomphantes, luisantes ;
Jeunes jours dont l’accent ne peut pas revenir,
Qui nous consolera de tous nos souvenirs !
O matins de quinze ans, où le corps tendre et preste
S’alliait à l’arôme, à la chaleur céleste,
Où les oiseaux montaient d’un vol facile et pur,
Où tout l’être semblait aspiré par l’azur,
Où l’on palpait l’odeur, l’air, l’horizon, les vagues
Avec la main qui tremble et l’esprit qui divague !
Matins où l’on était solitaire et vainqueur,
Où l’on sentait courir les fleuves sur son cœur,
Où l’on goûtait, buvant l’aurore sur la cime,
La divine pudeur de se sentir sublime !
Où le désir, à l’aigle audacieux pareil,
Etait un arc d’argent qui vise le soleil !
Pensif, l’on se sentait indispensable au monde,
L’on se disait : « Ma vie où le désir abonde,
Le flambeau de mes yeux, mon bras tendre et pressant,
Rajeuniront demain l’univers languissant... »
Je me souviens des soirs en mai sur la terrasse,
L’odeur d’un oranger engourdissait l’espace,
Et je sentais, venant par tous les blancs chemins,
Le soir apprivoisé se coucher dans mes mains...
Sans pouvoir distinguer les formes, les visages,
De tout, je me disais : « C’est Eros qui voyage. »
Les ailes des oiseaux et les pas des passants
Faisaient un même bruit de désir dans mon sang.
Sous le magnolia, le cèdre, les troènes,
L’odeur coulait ainsi que de chaudes fontaines,
Et, l’âme épouvantée, et le cœur éperdu
Je demandais à l’infini : « Que me veux-tu ? »
La lune, sur la mer mollement agitée,
Par chaque flot mouvant semblait être emportée,
Et sous l’astre laiteux aux bondissants regards,
Toute la mer était blanche de nénuphars...
Je contemplais cette eau luisante, énigmatique.
Je me disais : « Là-bas, c’est la puissante Afrique,
C’est le cri des félins, par l’écho répété,
C’est l’inimaginable et meurtrier été,
C’est la rage divine et l’écume de l’âme... »
Et j’étendais ma main pour toucher cette flamme.

 

 — Aujourd’hui, le cœur las et blessé par le feu,
Je vous bénis encor, ô brasier jaune et bleu,
Exaltant univers dont chaque élan m’enivre !
Mourante, je dirai qu’il faut jouir et vivre,
Que, malgré la langueur d’un corps triste et brûlant,
La nuit est généreuse et le jour succulent ;
Que les larmes, les cris, la douleur, l’agonie
Ne peuvent pas ternir l’allégresse infinie !
Qu’un moment du désir, qu’un moment de l’été,
Contiennent la suave et chaude éternité.
O sol humide et noir d’où jaillit la jacinthe !
Qu’importe si dans l’âpre et ténébreuse enceinte
Les morts sont étendus froids et silencieux ;
O beauté des tombeaux sous la douceur des cieux !
Marbres posés ainsi que des bornes plaintives,
Rochers mystérieux des incertaines rives,
Horizontale porte accédant à la nuit,
O débris du vaisseau, épave qui reluit,
Comme vous célébrez la joie et l’abondance,
La force du plaisir, l’audace de la danse,
L’universelle arène aux lumineux gradins !...
 — Et quelquefois, parmi les funèbres jardins,
Je crois voir, ses pieds nus appuyés sur les tombes,
Un Eros souriant qui nourrit des colombes...

SOIR D’ESPAGNE

Les verts camélias, sur la poudreuse route,
              Ouvrent leurs blanches, roses fleurs,
Petits vases dormants dont nul miel ne s’égoutte
              Malgré la sublime chaleur.

 

Mais les pourpres œillets aux flammes ténébreuses,
              Aux pétales aigus, ardents,
Semblent déchiquetés par des mains amoureuses,
              Par des ongles et par des dents ;

 

Et leur suave odeur, leur émouvante extase
              Saturent l’éther vif et mol,
La cloche sonne au toit du clocher de topaze,
              O langueur d’un soir espagnol !

 

Dans la rue un parfum de poisson cru s’exhale ;
              Assis sous un auvent de bois,
Un bel adolescent fabrique des sandales,
              Insouciant comme les rois.

 

Sur le bord de la mer, où le sel bleu des vagues
              Mord l’azur d’un cuisant éclat,
Une usine répand des parfums doux et vagues
              De cannelle et de chocolat.

 

Et puis c’est le désert : une morne étendue
              De fossés, de talus pelés ;
La cathédrale énorme est dans l’air suspendue,
              Couleur d’or, de sucre brûlé.

 

De petits enfants bruns, comme de sombres anges
              Mêlent leurs corps déshabillés
Dans les ruisseaux étroits où roulent des oranges,
              Près des boutiques des barbiers.

 

O misère animale, active, triomphante,
              O saveur de la pauvreté,
Sous le ciel des guerriers, des trônes, des infantes,
              Dans le brasier bleu de l’été !

 

Qu’importe à ces humains dont le cœur est farouche,
              La chétive privation,
Ils ont leurs corps dansants, leurs bras ambrés, leur bouche,
              Ils ont la sainte passion !

 

Sur ces rocs désolés, où l’Océan se brise,
              Où le destin les relégua,
Ils respirent la nuit, dans l’odeur de la brise,
              Les beaux jardins de Malaga.

 

Ils ont la maison blanche et le balcon d’ébène,
              Le piment épais et vermeil,
Et pour les jeux sanglants, dans l’exaltante arène,
              Des places d’ombre et de soleil.

 

Ils ont leur sombre église à leurs amours propice
              Dans ce royaume d’argent noir,
Dans les niches couleur de résine et d’épice,
              La Vierge luit comme un miroir.

 

Et l’amant torturé offre un cierge qui fume
              A ce beau visage oppressé,
Et contemple, au travers de ces vapeurs d’écume,
              Cette Vénus au sein percé.

 

Et l’enlaçant soudain d’un tendre et triste geste,
              Lui dit : « O ma plaintive sœur,
Quel rival enflammé de ton amant céleste
              T’a mis ce couteau dans le coeur ? »

IVRESSE AU PRINTEMPS

Printemps léger, crispé, charnu,
Encor si tremblant et si nu,
O douce saison déchirée
Où par chaque fente sacrée
S’efforce une tiède liqueur,
La pourpre ferveur de mon cœur
Ainsi qu’une grenade éclate !
Du sol doré, couleur de datte,
Tout veut fuir, jaillir, épaissir ;
O rameau chargé de désir !
Un oiseau sur son vert refuge
Chante, comme après le déluge...
 — Printemps secret, sucré, divin,
Que je boive un limpide vin,
Dans la coupe de la tulipe !
Que dans une argentine pipe
Je brûle l’encens et l’anis !
O printemps, culte d’Adonis,
Que je célèbre ton ivresse !
Que mon cœur contre toi se presse
Jusqu’à ce qu’il soit tout ouvert !
Que je danse sur le pré vert
Au milieu des pigeons qui flottent,
Ivre comme une jeune ilote,
Dispersant la sève et les grains,
Et prenant, dans l’air qui grelotte,
Tout le printemps pour tambourin !

DANSEUSE PERSANE

Dame persane, en robe rose,
Qui dansez dans le frais vallon,
Tournez vers mon âme morose
Votre œil de biche, sombre et long.

 

Veuillez écouter ma complainte :
J’étais faite aussi pour danser
Sur la tulipe et la jacinthe
Que vos pieds viennent caresser.

 

Un bas en or sur votre jambe
Luit comme un réseau de soleil,
Et tout votre jeune être flambe
Auprès d’un branchage vermeil.

 

Ce bel arbuste solitaire,
Où vous enroulez votre bras,
Est en feu comme un lampadaire,
Et parfume comme un cédrat.

 

Indiquez-moi la douce allée
Qui mène à ce pays charmant ;
Quel est le nom de la vallée
Où vous dansez éperdument ?

 

Qui fut votre amant, quel poète ?
Quel beau marchand, quel émailleur ?
Quel enfant qui jetait sa tête
Dans vos genoux couleur de fleur ?

 

Quand vous dormiez sur l’herbe, inerte
Le papillon dans votre col
Enfonçait-il son aile, verte
Comme les flammes de l’alcool ?

 

Quels dieux serviez-vous ? L’eau luisante ?
Le doux soleil fils de Thétis ?
Ou la prairie éblouissante
De neige et de myosotis ?

 

Vos mains tenaient-elles les rênes
D’un éléphant noir de l’Iran,
Dont les clochettes indiennes
Frappaient la housse de safran ?

 

Sous le cyprès de la prairie,
Où court le faisan argenté,
Ecoutiez-vous la sonnerie
Des soldats traversant l’été ?

 

Aux grilles d’or de la terrasse,
Posiez-vous votre front trop lourd
A l’heure où le désir s’amasse
Sur le cœur constellé d’amour ? ;

 

Comme je vois à tous vos gestes,
A vos secrets qu’on peut saisir,
A toutes vos mines célestes,
Que vous n’aimiez que le plaisir !

 

Que t’importait, ange farouche,
Ardent, faible et voluptueux,
Ce que, loin de ta douce bouche,
Les vieux sages disaient entre eux.

 

Pendant leur morne promenade,
Sur les bords du Tigre, en été,
Roulant leurs chapelets de jade,
Ils maudissaient la volupté.

 

Ils disaient que, puisque tout passe,
Puisque l’être est pareil au vent,
Il faut méditer dans l’espace,
Sous les platanes d’un couvent...

 

 — Mais toi, danseuse au clair délire,
Gâteau de miel, de lis et d’or
Tu ris et dédaignes de lire
Leurs manuscrits où l’on s’endort.

 

Que leur corps usé se repose !
Mais toi, lorsque le rossignol
Se gorge du vin de la rose
Et tombe étourdi sur le sol,

 

Lorsque, sous la blanche églantine,
Dans l’épais tapis des cerfeuils,
La lune emplit d’ardeur divine
Les loups, les lynx et les chevreuils,

 

Tu t’élances sous le beau cèdre,
Tu caresses ses noirs rameaux,
Tu danses, grave comme un prêtre,
Chaude comme les animaux !

 

Tu chantes, et ta cantilène
Jaillit, bondit, comme un jet d’eau,
Toute ton âme se promène
Du vallon noir au noir coteau !

 

Tu dis que c’est l’heure de vivre,
Que le moment de vivre est court,
Que ton Dieu veut que l’on s’enivre,
De parfum, de vin et d’amour !

 

Tu dis que la terre est sans joie
Pour ceux qui sont dans le tombeau,
Qu’il faut que le désir s’éploie
Comme un vautour cruel et beau !

 

Tu dis, danseuse sanglotante,
Mêlant les pleurs à ton appel,
Que voici l’heure haletante
Où bout le sang universel !

 

Voix joyeuse et désespérée,
Ah ! que veux-tu donc obtenir
Par ton angoisse humble et sacrée,
Qui semble gémir ou hennir ?

 

Tu chantes la vie, et la vie !
Mais, ô soif de l’immensité,
Je sais que ta suprême envie
Est de mourir de volupté...

VENISE

Arpège de sanglots, de rayons et d’extase,
Venise, ville humide et creuse comme un vase
Dirai-je avec quelle âpre et fiévreuse langueur
J’ai caressé ton ciel, et j’ai bu ta liqueur ?
Dirai-je ma douleur, quand mon désir sans nombre,
Pareil à la fusée ardente, qui dans l’ombre
Monte comme une fleur et meurt comme un baiser,
Au front noir de tes nuits cherchait à se poser ?...
Même ta place immense, argentée, héroïque,
N’est qu’un profond divan qu’alanguit la musique.
Le jour luit, la chaleur flotte et moisit sur l’eau :
On soupire à Saint-Blaise, à San Zanipolo ;
Les jardins accablés laissent pendre les branches
De leurs roses de pourpre et de leurs roses blanches.
La Dogana, le soir, montrant sa boule d’or,
Semble arrêter le temps et prolonger encor
La forme du soleil qui descend dans l’abîme...
O ville de douleur et de plaisir sublime,
Quelle ardeur brûle au fond de tes soirs vaporeux,
Pour qu’on veuille pâlir et défaillir sur eux ?
Partout ton chaud poison se répand et s’enlize ;
Dans ton temple divin, dans ta suprême église,
Je n’ai vu qu’en pleurant, je n’ai vu qu’en tremblant.
Les mosaïques d’or avec leurs chevaux blancs.
Comme le clair poignard des barques sur l’eau verte.
Tu pénètres et luis dans l’âme découverte.
On ne peut rejeter cet amoureux fardeau ;
Même dans les jardins ombragés du Lido,
Sur le sable où bondit la claire Adriatique,
On meurt d’une langueur brûlante et pathétique...

 

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