Les Époux charitables ou Vies de M. le Cte et de Mme la Ctesse de La Garaye / (par l'abbé G.-T.-J. Carron)

Publié par

N. Audran (Rennes). 1782. La Garaye, Mme la Ctesse. XI-397 p. ; In-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1782
Lecture(s) : 23
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 407
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L E S EP OUX
CHARITABLES,
ou Vies de Meffire CLAUDE TOUS-
SAINTS MAROT , Chevalier,
Comte DE LA GARAYE, Com-
mandeur & grand Hospitalier
en Bretagne; de l'Ordre Royal ,
Militaire de Notre-Dame du
Mont -Carmel & de Saint
Lazare de Jérusalem ;
Et de Dame MARIE - MAR-
GUERITE DE LA MOTTE
PICQUET, Comteffe DE LA
GARAYE y fon époufe.
Avec celle de Madame la Com-
tesse DE PONTBRIAND.
Le prix de ce Livre eft de quarante-
cinq fols en brochure.
VI AVERTISSEMENT,
écrits qui l'expofent. Un
Religieux, témoin oculaire
de leur converfion, la pu-
blia dans un petit imprimé
en 17 57. Mais cette brochu-
re, formant un in -18
de trente-huit pages , nous
laiffe ignorer les fruits im-
menfes que cette conver-
sion a produits, M, de la
Baftie, ancien Evêque de
Saint-Malo, composa en
1756 des mémoires par-
tagés en fept livres , & pré-
cédés d'un Mandement à
fon Clergé & à fes Dio-
céfains, fur la vie de l'époux
mort l'année précédente ;
AVERTISSEMENT. vij
alors la compagne de fes
vertus vivoit encore , &
l'Hiftorien, dans la crainte
d offenser fon extrême hu-
milité, déclara seulement
d'une maniere générale,
qu'elle avoit partagé toutes
les bonnes oeuvres faites à
la Garaye.
Nous avons ajouté à ces
mémoires qui font reftés ma-
nufcrits , des traits par-
ticuliers qui concernent l'é-
poufe , en la mettant d'ail-
leurs de moitié dans toutes
les actions charitables du
Comte : d'après le témoig-
nage unanime des deux fa-
viij AVERTISSEMENT.
milles, de tous les amis de
la maison, de ceux qui l'ont
fréquentée , des pauvres
qui y ont été foulagés , fon
fouvenir n'eft pas moins
précieux à la Religion, &
ne doit pas être moins ten-
dre à la patrie. Nous avons
auffi réuni plusieurs faits
échappés au Prélat, & qui
nous ont paru mériter pla-
ce dans notre ouvrage. Du
refte nous nous sommes fait
gloire de prendre pour gui-
de celui de ce Pafteur vé-
nérable , & fans nous affer-
vir à le citer à tout instant,
nous adopterons souvent
AVERTISSEMENT, ix
ses réflexions marquées
au fceau d'une piété foli-
de & vraiment éclairée.
Nous croyons nous con-
former à l'ordre le plus na-
turel , en partageant en
trois parties la vie de M.
& de Madame de la Ga-
raye. La premiere nous
présentera leurs premiers
goûts & leurs premiers fen-
timens, les obftacles que la
grace eut à vaincre, les
moyens heureux dont elle
se fervit pour opérer en
eux un changement salu-
taire & la générofité avec
laquelle ils répondirent aux
x AVERTISSEMENT.
saints mouvemens qu' elle
leur infpiroit ; la feconde
offrira les détails d'une
charité qui s'ouvrit à tous
les genres de miferes, &
qui dans les travaux de
l'un parut aussi ingénieufe,
qu'elle étoit dans les deux
abondante ; la troifieme ,
après nous avoir désigné
par de pieux établissemens
les effets durables de cette
charité, nous développera
leurs vertus privées que
nous verrons couronnées
par une mort édifiante qui en
commença la recompenfe.
Daigne le Ciel, en bé-
AVERTISSEMENT. xi
niffant nos travaux , don-
ner à tous ceux qui liront
cette Hiftoire, le désir d'i-
miter les modèles que nous
leur mettons fous les yeux :
puiffent-ils, à leur exemple,
s'occuper du foulagement
des pauvres : ah! que la
lecture de cet écrit faffe
tarir les larmes d'un feul
infortuné , & nous nous
croirons trop bien payés
de nos peines, & nous ne
cesserons de remercier le
Seigneur du dessein que
nous conçumes pour fa
gloire.
ERRATA.
P Ag. 16, lig. 17. partisan, lifez partifans.
Pag. 40, lig. 19. duquel, lifez de laquelle.
Pag. 97, lig. 10. ces plus , lifez les plus.
Pag. 105 , lig. 2. fouvenr, lifez souvenir.
Pag. 144 , lig. 7. avec le lifez avec ce.
P. 152 lig. fon coeur le,lifez fon coeur la.
Pag.160. lig. 15 pour fafir lifez pour faifir.
Pag. 194.. lig. 4. cette idee feule, capable,
lifez cette idée , feule capable.
Pag. 342 , lig. 16 xercice , lifez exercice.
Pag. 350, lig. 14 s'y rendit , lifez s'y
rendoit.
Pag. 160, lig. 18 plus remplie, lifez plus
rempli.
Le Lecteur fuppléera aifément quelques
autres corrections faciles.
LES EPOUX
CHARITABLES;
PREMIERE PARTIE.
C LAUDE-TOUSSAINT MAROT,
second fils de Guillaume Marot,
Comte de la Garaye , & de Da-
me Françoife - Marie de Mar-
boeuf , (a) naquit à Rennes en
Bretagne, le 27 Octobre 1675 ,
& fut baptisé le jour de la Touf-
(a) Fille aînée de Meffire Guillaume
de Marboeuf, fils aîné & héritier prin-
cipal de Claude de Marboeuf, Préfi-
dent au Parlement de Bretagne.
2 Les Epoux
faint fuivant, dans l'Eglife de
Saint Germain , fa Paroiffe.
Nous ne fçaurions trop , fans
doute , remercier le Seigneur ,
lorfqu'il daigne nous donner pour
guides de nos premiers ans des
parens vertueux. Le jeune de la
Garaye lui fut redevable de ce
bienfait. Son pere , d'une piété
exemplaire, fut d'abord Confeiller
auParlement de Bretagne (a); mais
depuis Gouverneur des Ville &
Château de Dinan, il fe montra pour
ses citoyens l'ami le plus compa-
tissant. Lorfqu'il apprenois la mort
de quelqu'un d'entre eux,il alloit
voir la veuve -, s'informoit de l'é-
tat de fes affaires, du nombre de
ses enfans ; & faifoit, fuivant les
besoins, des présens considérables
de trois , quatre, cinq cent & juf-
(a) Le 11 Août 1675.
charitables. 3
qu'à mille livres. Se promenant un
jour dans les avenues de son Châ-
teau , il vit un paysan qui émon-
doit un chêne; craignant de lui
faire de la peine , s'il en étoit ap-
perçu , il fe cacha derriere un
fossé. Mais cet homme étant def-
cendu de l'arbre, ill'envoya cher-
cher , & comme il difoit , pour
s'excuser , que fa famille mouroit
de froid : „ que ne me demandez-
,, vous du bois, lui répondit-il ,
„ avec douceur, plutôt que de vo-
„ ler : & il lui fit donner un demi-
cent de fagots. Sa charité auffi ingé-
nieuse qu'étendue , prenoit tan-
tôt la forme d'une reftitution pour
ménager la délicatesse des pauvres
honteux qu'il vouloit foulager .
tantôt faifoit apprendre des mé-
tiers , dotoit de pauvres filles en
A 2
4 Les Epoux
danger de perdre leur honneur ,
& toujours ordonnoit un fécret
inviolable , fous la menace de re-
tirer fes fecours , fi on le tra-
hiffoit. Au refte , quoiqu'elle fut
en lui univerfelle , il la pratiquoit
d'une maniere plus fenfible & plus
continuelle à Dinan , à son Châ-
teau de la Garaye, éloigné d'u-
ne demi - lieue de cette Ville , à
Taden , fa Paroiffe, à Corfeul
& dans les autres Paroiffes voi-
fines de fa terre.
Son époufe l'imita parfaitement
dans fes vertus & dans fes bonnes
oeuvres: mais elle lui fut enlevée à
l'âge de vingt-fix ans , dans fa
cinquieme couche, (a) Il chercha
(a) Elle eut quatre garçons & une
fille : l'aîné fut marié avec Ml e du
Louet de Coëtgenval, foeur cadette de
Dlle Jeanne-Renée de Coëtgenval ,
charitables. 5
au fein de la religion des confo-
lations solides , & s'appliqua tout
entier aux foins de procurer à fes
enfans, pour lefquels il étoit plein
de tendreffe, une éducation chré-
tienne; Celui dont nous écrivons
la vie , fut envoyé dès fa grande
jeuneffe à Paris avec fon frere aî-
né. Entré au Collége d'Harcourt,
il y fit , avec succès , fes premieres
études , malgré une migraine très-
violente & prefque périodique
à laquelle il devint' fujet dès l'â-
ge de huit ans. Il paffa du Col-
lége à l'Académie , & réuffit par-
faitement dans fes différens exer-
époufe de M. du Harlay, Premier Pré-
fident du Parlement de Paris ; le troi-
fieme fut Monfieur de Blaifon ; le qua-
trieme embraffa l'état Eccléfiaftique , &
mourut à l'âge de quinze ans; la fille
époufa Jofeph Dubreil, Comte de Pont-
briand.
6 Les Epoux
cices. Il danfoit avec grace,mon-
toit à cheval auffi bien que les
meilleurs Ecuyers , & étoit fi bon
tireur d'armes, que supérieur à
tous fes compagnons , il battoit
leurs prévôts de salle. En un mot,
sur la force & l'adreffe, personne
n'ofoit lui disputer le prix.
Il avoit atteint l'âge de dix-
fept ans lorfqu'il perdit M. son
pere , dont la fin précieufe aux
yeux du Seigneur, arriva en 169 2.
Ses domestiques déclarerent l'avoir
trouvé couvert d'un cilice : on l'in-
huma dans l'Eglife paroiffiale de
Saint Malo de Dinan, & les
larmes des habitans, mais fur-tout
des pauvres, qui le regrettoient
comme leur pere , honorerent fa
mémoire. La Communauté de
Ville donna auffi des preuves pu-
charitables. 7
bliques de son attachement à fon
Gouverneur.
Privé des conseils d'un furveil-
lant auffi fage, notre jeune Comte
à la fin de fon cours d'académie, fut
avec son aîné , incorporé dans les
Moufquetaires, où. leur troifie-
me frere ne tarda pas de les fui-
vre. Tous trois bien faits , d'une
taille avantageuse , d'une belle
figure , très-forts & très adroits ,
se trouverent au Siége de Namur
& fe diftinguerent par leur bra-
voure en différentes campagnes.
Le second étoit lié (a) avec les
personnes de son âge & de sa con-'
dition , les plus célébres par leur
courage.
(a) On nomme entr'autres parmi fes
intimes amis , M. le Comte de Ker-
avion & M. le Chevalier des Gravelles.
8 Les Epoux
Quoiqu'il eut pour tous les
exercices du corps la plus grande
ardeur, fa paffion dominante étoit
la chaffe , & fe trouvant fouvent
à. celle du Roi , il fe mettoit pref-
que toujours à la tête des piqueurs;
quelquefois même lorsque le cerf
traverfoit une riviere, il le fuivoit
sur son, cheval , tandis qu'ils pre-
noient un grand détour , ce qui
faifoit admirer fon intrépidité.':
Nous rapporterons ici un trait qui
peut déjà nous faire découvrir le
fond de fon caractere.
Un jour il étoit en voiture à
Paris avec M. son frere, lorfqu'il
fut attaqué près du pontneuf par
deux jeunes gens ; il mit l'épée à
la main contre le premier qui
s'offrit à la portiere du caroffe ,
mais fon épée plia à plufieurs re-
charitables. 9
prifes, parce que l'inconnu étoit
très-garni : on cria que c'étoit un
affaffin, & on alloit le conduire au
Commiffaire; mais M. de la Ga-
raye s'y opposa par un mouve-
ment de générofité. Nous aurons
dans la fuite occasion de nous rap-
peller cette modération.
Il paffa l'âge bouillant & dan-
gereux de la jeuneffe dans une
vie affez réglée fuivant le monde,
mais peu conforme aux maximes
de l'Evangile. La diffipation, l'a-
mour des plaisirs, la complaisance
pour des camarades auroient pu
contre son salut avoir de funeftes
fuites, fi la providence , pour le
retenir dans les bornes du devoir,
ne lui eût ménagé des moyens fim-
ples & falutaires.
Sa violente migraine le privoit
10 Les Epoux
des parties les plus dangereufes,
& dans la fuite il répéta fou-
vent qu'il devoit bien des graces
au Seigneur, pour cette indifpo-
sition qui le dégoûtoit du grand
monde. Peut-être eût-il été par-
tisan du vin, s'il ne l'eût incom-
modé au point qu'il résolut d' évi-
ter tout excès en ce genre, & il
ne manqua jamais à fa pro-
messe. Cette sobriété le mit bien
des fois en état d'empêcher de fâ-
cheufes affaires entre des jeunes
gens, & par un efprit de paix , il
ne les quittoit point qu'il ne les
eût réconciliés.
La mort de fon frere, fuivie de
la perte d'un fils posthume que ce-
lui-ci avoit laiffé, le mit à la tête de
fa maison & l'obligea de faire en
Bretagne un féjour plus affidu. Il
charitables. 11
époufa le 5 Janvier 1701 , à l'âge
de vingt-fix ans Mlle Marie-Mar-
guerite Picquet, fille de M. de la
Motte-Picquet, Greffier en chef
du Parlement de Bretagne , âgée
d'environ vingt-un ans (a). Une
époufe accomplie eft un préfent
fpécial du Seigneur. Celle qui lui
donnoit fa main joignit aux agré-
mens du corps , aux talens de
l'efprit, aux qualités du coeur, une
complaifance conftante pour tou-
tes les inclinations de fon mari :
jamais mariage n'avoit paru mieux
assorti dans l'ordre de la nature.
A l'invitation de fon beau-pere,
il acheta une charge de Confeil-
(a) Elle naquit à Vannes le 24 Dé-
cembre 1681 , & fut baptifée le même
jour à Saint Pierre, Paroiffe de cette
Villes
2 Les Epoux
ler au Parlement, (a) qu'il exerça
pendant quelque temps avec au-
tant de droiture que d'équité :
mais la crainte de ne pas remplir
parfaitement les devoirs d'un état
pour lequel il n'étoit pas né,
le détermina quelques années
après à fe demettre pour venir de-
meurer à fon château de la Ga-
raye : là les grandes compagnies,
les plaisirs , & fur-tout la chaffe,
occupoient nos deux époux depuis
le commencement de l'année jus-
qu'à la fin. Ils avoient toujours
vingt ou trente chevaux à l'écurie
pour cet amufement , & une des
plus belles meutes qui fut en Fran-
ce. M. de la Garaye chaffoit pres-
que tous les jours avec plusieurs
amis & une foule d'autres per-
(a) Le 16 Juillet 1701.
charitables, 1 3
fonnes que la même paffion con-
duifoit chez lui : Madame, pour
lui plaire , s'adonnoit auffi à un
exercice peu convenable à son
sexe: elle y excella bientôt au
point que souvent vêtue en ama-
zone , elle paffoit les rivieres &
les étangs à la nage dans la pour-
suite de fon gibier, & malgré les
cavaliers qui l'accompagnoient,
malgré le danger de perdre la. vie,
elle fautoit des foffés que le Comte,
quoiqu'excellent écuyer, n'ofoit
pas franchir. Lorfque le temps n'é-
toit pas propre à la chasse , ou
qu'on vouloit délaffer les équipa-
ges , l'affemblée toujours très-
nombreuse fe récréoit à jouer au
billard, au mail , à tirer aux oi-
seaux, à mille jeux do force ou
d'adreffe, dans lefquels les maî-
14 Les Epoux
tres de la maifon se diftinguoient
toujours.
Il n'eft point étonnant que de
toutes parts on fe fît une fête
d'aller chez eux. S'ils avoient tout
ce qu'il faut pour s'attacher au
monde, naissance , richeffe , jeu-
nesse , rien ne leur manquoit auf-
fi pour s'en faire aimer , humeur
enjouée , manieres nobles , affa-
bles & engageantes. Cette vie fi
diffipée & conséquemment si op-
posée à la vie du véritable chré-
tien , fut interrompue par un voya-
ge qu'ils firent à Paris en 1704.
Cependant par des événemens
heureusement ménagés, la grace
difpofoit leurs coeurs à une con-
verfion parfaite : M. de la Garaye
apprit vers ce temps qu'un de fes
amis, homme du monde, aîné
charitables. 15
de fa maifon, partisan de la bon-
ne compagnie , s'étoit retiré à la
Trappe, &. , quelque temps après,
qu'il venoit d'y mourir fainte-
ment (a). Touché de cet exem-
ple , il sentit se reveiller en lui les
principes d'une éducation chré-
tienne & les inclinations charita-
bles que les bonnes oeuvres de M.
son pere avoient laissées dans son
ame. Cette année même il donna
des preuves de fa sensibilité. En
se rendant aux eaux de Bourbon ,
il rencontra dans une Ville de
Berry un grand nombre de pri-
sonniers Mofcovites qu'on y avoit
conduits ; les ayant trouvé pref-
(a) C'eft M. de Thalouet de Keravion,
qui ht Profeffion dans cette célébre Ab-
baye , le 19 Septembre 1703, fous le
nom de Frere Palemon, & qui y mourut
le 2 Mars suivant 1704.
1 6 Les Epoux
que nuds & fans chemifes, il en
acheta sor le champ , & les leur
distribua lui-même. De Bourbon,
revenu à Paris, il fe logea chez
un habile Apothicaire, &; foit
par curiosité , soit afin de pouvoir
dans la fuite soigner utilement les
malades dans fes terres, il étudia
la Pharmacie & la Chirurgie :
comme il entendit auffi parler des.
grands avantages de la Chymie , il
y prit goût & en fit pour cinquante
piftoles un cours particulier fous
le fameux M. Lemery. De retour
à fa terre, il diftribua quelques re-
médes aux pauvres de la cam-
pagne.
Quoique toujours partisan de
la chaffe , la Comteffe & lu com-
mencerent à voir peu de monde.
Cette vie folitaire; fi nouvelle pour
eux
charitables. 17
eux , leur fit naître à l'un & à l'au-
tre des réflexions fur la vanité des
plaisirs du fiécle, fur les vertus
apparentes & fi peu estimables des
honnêtes gens du monde, fur l'in-
utilité de la vie mondaine , & fur
l'impoffibilité de goûter une paix
solide & un véritable bonheur ail-
leurs qu'au service d'un Dieu ,
seul capable de nous fatisfaire :
» Suis-je donc , difoit-il fouvent
» au milieu de ces réflexions à Ma-
» dame de la Garaye, fuis-je donc
» fur la terre pour prendre des
» cerfs , pour tuer des loups &
» des sangliers ! A quoi me fer-
» vira de paffer ainfi ma vie dans
» des dívertiffemens qui absorbent
» tous mes revenus , & qui me
» font perdre un temps précieux
" dont il faudra rendre compte à
B
18 Les Epoux
» Dieu ». Ces penfées qu'il a voit
fans ceffe, l'occupoient devant
Dieu , mais fa paffion empêchoit
leur effet.
Elle fe ranima plus que jamais
dans un voyage qu'il fit à Paris en
1708 . & dans lequel il suivit la
chasse du Roi pendant le féjour
que Sa Majefté fit à Fontainebleau.
Il eut alors le deffein d'acheter une
Charge , qui, en l'attachant à la
Cour , eût rendu fon mal incura-
ble : mais la Providence qui veil-
loit fur lui avec tendreffe, dé-
concerta fon projet , & il revint
en Bretagne. La grace l'y pour-
suivit par de pieuses réflexions &
le goût d'une vie retirée & con-
sacrée au foulagement des pau-
vres , fe forma doucement en lui,
ainsi que dans Madame de la Ga-
charitables. 19
raye. L'heureux moment marqué
par le Seigneur pour vaincre leurs
résistances & les attacher à lui
fans réserve approchoit : voici
l'occafion de cette célébre con-
version.
Il s'étoit rendu avec fon épouse
au château de Pontbriand pour
nommer un enfant, dont Madame
sa soeur alloit accoucher. La mort
du mari de cette Dame l'y retint
pour la consoler & l'aider dans.
toutes les affaires de la maison; pen-
dant le séjour qu'il y fit , il lia
connoiffance avec un Religieux (a)
qu'on avoit chargé de venir au
(a) C'étoit le R. P. Trotier, Religieux
Bénédictin , de la Congrégation de Saint
Maur , Prieur de l'Abbaye des Béné-
dictins de Saint Jagu , homme pieux,
intérieur, pénétré du zèle de la Foi,
& celui gui en 1757 donna au Public,
B 2
20 Les Epoux
Pontbriand annoncer à Madame ,
nouvellement accouchée & dan-
gereufement malade , la perte de
fon époux, & qui y étoit demeuré
pour calmer.fa douleur. La mort
d'un beau frere qu'il aimoit &
qu'il venoit de voir périr dans la
la fleur de fon âge , après cinq
jours de maladie , fans avoir eu
le temps de recevoir les derniers
Sacremens ; avoit pénétré M. de
la Garaye ; elle lui fourniffoit de
falutaires idées, & caufoit à son
coeur sensible les plus vives émo-
tions. Tout d'ailleurs autour de
lui, la tristesse , le trouble & le
dérangement , suites naturelles
d'un événement pareil , lui préfen-
fur la conversion de M. & de Madame
dont il eft
charitables. 2 1
toit l'image des mouvemens qu'il
éprouvoit en lui - même. Comme
on voulut dans les premiers inf-
tants cacher à la veuve le désastre
qu'éprouvoit sa maison , on se
trouva dans un extrême embar-
ras : il falloit nécessairement paffer
par son appartement pour se ren-
dre dans celui du Comte de Pont-
briand , & conséquemment tranf-
porter son corps fous les yeux de
son épouse ; mais on s'apperçut
qu'il y avoit eu autrefois fous une
tapisserie une porte de communi-
cation de la chambre du pere à
celle de ses enfans. On démolit
cette porte pour y faire paffer le
cadavre. Quels objets pour M. de
la Garaye ! il apperçoit quatre ou
cinq enfans jettés fur un même
lit; qui demandent leur pere avec
21 Les Epoux
larmes , & c'eft à leur vue qu'on
expofe dans le même instant ses
restes : ce spectacle déchire son
coeur , fait couler fes larmes. Frap-
pé & interdit, il s'abandonne d'a-
bord à la plus vive douleur.
Toujours agité fortement, & fe
trouvant seul un jour , le 3 Fé-
vrier 1710, avec le Religieux,
il lui tint le discours que les
deux Meftres de Camp de l'ar-
mée de l'Empereur avoient te-
nu en passant le Nil fur un bateau,
aux deux Saints Macaires , celui
d'Egypte & celui d'Alexandrie :
« En vérité vous êtes bien heu-
». reux, vous autres Solitaires ,
» lui dit-il , d'un ton de voix qui
» marquoit le trouble de son ame,
» vous vous jouez du monde & le
" méprifez; vous êtes au - deffus
charitables. 2 3
" des revers de la fortune ; rien
" ne vous attrifte, rien ne vous
» inquiéte ; vous voyez de sens
» froid & fans perdre un moment
» de votre paix & de votre tran-
" quillité , les faccagemens des
» Villes , le renversement" des
» Etats, la ruine de vos familles,
» & généralement tous les événe-
" mens de la fortune : » il est vrai,
lui répondit l'autre , que nous
sommes heureux, & notre bon-
heur , comme vous le remarquez,
consiste en ce que nous jouissons
de la paix & que nous nous jouons
du monde , au lieu qu'il se joue
de vous. Mais ce bonheur peut
vous être commun avec nous ; il
n'est pas nécessaire pour cela de
se renfermer dans une folitude ou
dans un cloître; chacun peut en.
24 Les Epoux .
jouir dans l'état où la providence
l'a placé. Tout le fécret consiste
à vouloir ce que Dieu veut : ce
n'eft que dans cette soumission &
cette conformité à la volonté di-
vine que l'homme peut trouver un
véritable bonheur ; dès qu'il s'en
écarte, tout devient pour lui un
sujet de trouble , de chagrin & de
tristesse,
Après s'être ainfi quelque temps
entretenu, on fe sépara , & comme
Madame de Pontbriand étoit hors
de danger & suffisamment inftruite
de son malheur, le bon Religieux
retourna à son Monaftere : mais
le jour fuivant , dès cinq heures
du matin , un laquais de M. de la
Garaye vint le prier de la part de
fon maître, de revenir au château,
parce qu'il fouhaitoit lui parler ; il
partit
charitables, 35
partit auffi-tôt, & ne fut pas plu-
tôt arrivé , que le Comte l'invita
de se promener avec lui dans les
avenues. « Je vous ai prié de re-
» venir, lui dit-il dès qu'ils se trou-
» verent feuls, pour vous commu-
» niquer un dessein de conséquence:
» mais avant que de vous en faire
» part,répondez-moi fincerement:
» croyez-vous réellement qu'il y a
» un Dieu » ? Non-feulement, ré-
pliqua-t-il avec feu, je crois qu'il
y a un Dieu , mais j'en fuis con-
vaincu & perfuadé jufqu'à l'éví-
dence. C'est de toutes les vérités
la plus universellement reconnue :
toutes les créatures l'enfeignent
dans un langage que personne ne
peut ignorer ; elle est gravée en
caracteres ineffaçables dans tous les
coeurs. » Vous croyez donc fer-
C
26 Les Epoux
» mement qu'il y a un Dieu , re-
» prit le Comte : pour moi je
» vous avoue que jufqu'à présent
» je ne l'ai pas cru, ou qu'au moins
» je n'y ai pas pensé , & j'ai vécu
» comme si je ne l'avois pas cru :
» car, quelqu'aveugle que je fois ,
» je conçois très-bien que , s'il y a
» un Dieu, il merite d'être fervi,
» aimé & obéi : ainsi puifqu'il est
» certain qu'il y a un Dieu , je
» veux, avec le secours de fa gra-
» ce , le servir tout le reste de ma
» vie ; & je vous prie de m'aider
» en cela de vos prieres & de vos
» conseils. Or, voici quel est mon
» dessein : j'ai résolu de renoncer
" entierement au monde , à tous
» les plaisirs & à toutes les vanités,
» de vendre ma vaisselle, mes che-
» vaux , mes chiens & les meu-
charitables. 27
" bles dont je puis me passer , de
» congédier tous mes domestiques,
" à l'exception de ceux qui vou-
» dront rester pour m'aider à fer-
» vir les pauvres à qui je veux dé-
" formais donner tout mon revenu
» & avec qui je veux vivre en les
" fervant le reste de mes jours,
" Faut-il donc, ô mon Dieu , s'é-
» cria-t-il ensuite , que je ne vous
» aye pas plutôt connu! Faut-il que
» j'aye perdu le temps à la recher-
» che des créatures , qui ne sont
» que vanité & que mensonge , tan-
» dis que je vous oubliois, vous ,
» ô mon.Dieu,qui êtes mon Créa-
» teur & mon souverain bien ! Ah
» Seigneur , ne rejetiez pas un
» coeur contrit & humilié. Mainte-
» nant que vous m'avez fait la grace
» de vous connoître, je veux vous
C 2
2 8 Les Epoux
" aimer & vous servir; je mets en
» vous toute mon efperance , ne
» permettez pas que je sois con-
» fondu ». En prononçant ces pa-
roles, il répandit un torrent de
larmes, & celui-ci ne crut pas
devoir l'interrompre. Lorfqu'il
fut un peu revenu à lui-même ,
il lui représenta , en louant beau-
coup ses fentimens , qu'il ne falloit
rien précipiter dans un projet de
cette conféquence, qu'il étoit à
propos d'y bien penser auparavant,
de consulter le Seig neur par des
prieres ferventes , afin d'obtenir
de lui ses lumieres & les graces
nécessaires ; qu'on se trompoit si
l'on croyoit être converti, parce-
qu'on avoit quelques bons mouve-
mens & quelques defirs de se don-
Ber à Dieu : il ajouta qu'on le con-
charitables. 29
noiffoit dans toute la Province pour
un homme du grand monde & des
plaisirs ; que son entreprise alloit
auffi-tôt éclater ; que sans doute le
démon ne manqueroit pas de lui
susciter des traverses & des obfta-
cles qui commettroient fa répu-
tation, s'il n'étoit pas bien folide-
ment résolu de foutenir avec vi-
gueur les attaques que lui livre-
roient les ennemis de son salut ;
qu'il feroit malheureux de donner
la fcene au public , de devenir la
fable de tout le peuple, l'affliction
des gens de bien , l'objet de la rail-
lerie des libertins qui fe feroient
un plaifir de lui infulter , en lui
difant, comme il eft marqué dans
l'Evangile : cet homme avoir com-
mencé à bâtir mais il n'a pu ache-
ver; il termina en lui faisant sentir
30 Les Epoux
que si Madame , qui ne connoiffoit
pas son projet, n'y confentoit pas,
il s'évanouiroit.
» J'avoue , lui dit le nouveau pé-
» nitent, que fi ce deffein n'est pas du
" goût de ma femme, je ne pour-
» rai pas l'exécuter, & en ce cas,
» nous en chercherons quelqu'au-
" tre qui puiffe lui convenir: mais,
» quelque chose qui arrive , je veux
» travailler sérieusement à mon fa-
» lut : car enfin il faut absolument
» se sauver ; il y a un Dieu, & je
» veux, quoi qu'il puiffe m'en coû-
» ter , l'aimer & le servir tout le
» refte de ma vie ». Il étoit en feu
en disant ces paroles, & ses pleurs
recommencerent à couler.
Au reste , ajouta-t-il, après s'ê-
» tre un peu remis , Madame de la
» Garaye eft ici , & fi vous voulez
charitables. 31
» bien venir avec moi, il sera aisé
» de savoir ses fentimens ». Ils ren-
trent aussitôt au château , montent
à l'appartement de Madame de la
Garaye , & le Comte ayant fait
sortir tous les domestiques , fer-
me la porte en dedans. » Ma-
» dame, dit-il ensuite à son épouse ,
» qui dut être un peu surprise de
» cette maniere d'agir , Dieu m'a
» inspiré cette nuit un dessein que j'ai
» communiqué au Religieux que
» vous voyez présent , mais nous
» ne pouvons rien décider que nous
» ne sachions si ce dessein vous con-
" vient. Ainsi je viens vous en faire
» part , & voici de quoi il s'agit.
" Je fuis entierement & abfolument
» réfolu de travailler sérieusement
» à mon falut, que j'ai eu le mal-
» heur de négliger jufqu'à présent :
32 Les Epoux
» je veux , quoi qu'il en coûte , fer-
» vir Dieu de toutes mes forces,
» l'aimer de tout mon coeur & pré-
» férablement à tout : je ne crois
" pas pouvoir exécuter cette réfo-
» lution tandis que je ferai engagé
» dans le commerce du monde.
» Mon intention est donc d'y re-
» noncer tout-à-fait : pour cela je
» voudrois congédier mes domef-
» tiques , retrancher tout mon train,
» vendre mes meubles, mon équi-
» page , ma vaiffelle, faire un Hô-
» pital de ma maifon, y nourrir ,
« panfer , traiter , fervir les pau-
» vres, & employer tout mon re-
» venu à leur foulagement. Voyez,
» Madame, fi ce dessein eft de vo-
» tre goût. Mais fur-tout parlez-
» moi avec franchise , & fans gê-
» ner en rien vos inclinations ; ce
,,
charitables. 33
» n'eft pas ici une affairé d'un jour,
» il faut de la résolution & de la
» persévérance : je veux avec la
».grace de Dieu me sauver à quel-
» que prix que ce soit, & prendre
" pour cela des moyens fûrs &
„ efficaces ; mais si celui que je
„ vous propose ne vous convient
„ pas, nous tâcherons de concert
„ d'en trouver quelqu'autre dont
,, vous puiffiez vous accommoder.
A ce discours , Madame de la
Garaye répandit tant de larmes ,
qu'il lui fut d'abord impossible d'y
répondre, & le Bénédictin per-
fuadé que fa douleur étoit un signe
parfait du dégoût qu'elle avoit des
projets de son époux , se hâta dé
lui dire que la proposition de M.
le Comte n'étoit rien moins qu'ar-
rêtée, qu'il ne vouloit assurément
34 Les Epoux
point la gêner, & ne se détermine-
roit à un parti que de concert avec
elle :,, Ah ! ne m'en dites pas da-
», vantage , répondit - elle : mes
,, pleurs ne viennent nullement de
„ trifteffe, comme vous vous l'ima-
„ ginez. Dieu m'eft témoin que je
„ n'ai jamais appris de nouvelle
„ qui m'ait causé plus de joie :
; , vous savez , continua-t-elle , en
„ s'adressant à son époux , que
,, voulant faire , il y a environ un
„ an , quelque réforme dans vo-
„ tre train & dans votre équipage,
„ je vous sollicitai long-temps de
,, ne le point faire à demi , en
„ vous représentant que lorsqu'on
,, vouloit se donner à Dieu , il
,, falloit le faire tout de bon &
„ sans partage : ainsi me voilà gra-
„ ce à Dieu, au comble de mes
charitables. 35
,, souhaits , je vous dirai même ,
„ & ceci vous surprendra sans
,, doute , & vous prouvera en mê-
,, me temps que c'eft ici un coup
„ de la providence miséricordieuse
,, de Dieu sur nous, je vous di-
,, rai que j'ai été occupée toute la
,, nuit du même dessein que vous
„ me proposez , & ce n'eft que
„ la timidité & la crainte de vous
„ causer de la peine qui m'a em-
„ pêchée de vous en parler : ainsi
„ je vous loue, mon cher mari ,
„ ajouta cette jeune Dame en l'em-
„ braffant baignée de larmes , &
„ je consens du meilleur de mon
,, coeur à votre dessein : je fuis prê-
„ te à vous suivre , & à concourir
„ avec vous autant que j'en serai
,, capable au soulagement des
„ membres de notre divin Maî-
36 Les Epoux
„ tre , & je foufcrirois à ce que
„ vous me proposez de mon fang
„ même , fi cela étoit nécessaire
„ pour le rendre plus ferme: ,, a-
lors M. de la Garaye pénétré d'ad-
miration fur les effets de la grace,
se tourna vers le Religieux ; „ eh
„ bien , lui dit-il, vous voyez les
,, fentimens de Madame & la ré-
,, solution où elle est : qu'eft - ce
,, donc qui empêche que nous exé-
„ cutions le dessein où nous fom-
,, mes l'un & l'autre de nous don-
„ ner entiérement à Dieu, en re-
„ nonçant au monde & à toutes
,, ses vanités : voilà une plume ,
,, de l'encre, du papier , écrivez-
,, nous donc , ou bien nous dictez
,, tout ce que vous croyez que
„ nous soyons obligés de faire
„ pour répondre fidellement à la
charitables. 37
,, grace que Dieu nous a faite , &
,, nous promettons de le suivre de
„ point en point & de l'exécuter
,, sans aucun retardement. Hélas,
,, je n'ai que trop résisté jufqu'à
,, présent aux inspirations de la
,, grace & aux bons mouvemens
,, de conversion que Dieu m'a
„ envoyés. Je veux désormais ,
„ avec son fecours, lui être plus
., fidele. Oui, Seigneur , je veux
„ être entre les bras de votre mi-
„ féricorde sans plus balancer. Oui,
„ mon Dieu , je veux vous aimer
3, de tout mon coeur & vous fer-
„ vir de toutes mes forces juf-
„ qu'au dernier soupir de ma vie ,
„ & puisque toutes les créatures
,, ont été témoins de mes débau-
„ ches & de mes déréglemens , je
„ fuis bien aise qu'elles soient té-
38 Les Epoux
,, moins de la douleur que j'en
„ ressens , de l'amende honorable
„ & publique que j'en veux faire
„ à votre divine majesté le reste
„ de mes jours ».
Ce discours étoit accompagné
de beaucoup de pleurs , Madame
de la Garaye continuoit auffi d'en
répandre en abondance , & le Pe-
re Trotier ne put à ce fpectacle tou-
chant retenir les siennes; de ma-
niere que pendant quelque temps,
tous trois ne furent occupés qu'à
pleurer. J'ai eu l'honneur de vous
faire observer, dit il enfin à M. de
la Garaye, en rompant ce silence
éloquent, & je suis bien aise de
vous le répéter devant Madame vo-
tre épouse , que si vous veniez ja-
mais à abandonner un pareil dessein
vous vous exposeriez à une con-
charitables. 39
fusion publique qui réjailliroit en
quelque sorte sur la religion : au
reste , vous ne devez nullement
compter fur vos forces dans cette
entreprise , mais fur le secours de
Dieu & la grace de Jefus - Chrift.
Ainsi puisque vous me faites l'hon-
neur de vouloir bien prendre mon
conseil dans l'affaire présente , le
meilleur que je puisse vous donner,
c'eft de faire chacun une bonne
retraite,& de choisir quelque per-
sonne éclairée pour vous y con-
duire. Vous commencerez par lui
ouvrir votre coeur en faisant une
confession générale. Après vous être
purifiés devant Dieu par le Sacre-
ment de pénitence , vous peferez
murement toutes choses avec celui
à qui vous aurez donné votre con-
fiance , mais fur-tout vous attire-
40 Les Epoux
rez par vos prieres les graces qui
vous sont nécessaires. C'eft dans
la retraite , loin du tumulte des
affaires & dés embarras du fie-
cle que l'efprit saint se commu-
nique à l'ame & qu'il lui parle au
coeur. C'eft-là qu'il vous fera con-
noître fa volonté & qu'il vous fe-
ra prendre les moyens les plus
efficaces , non-feulement pour com-
mencer à exécuter votre projet ,
mais pour persévérer conftam-
ment dans une entreprise si grande,
fi généreufe & si chrétienne.
» Voudriez-vous , lui dit auffi-
» tôt le Comte , être cette per-
» sonne à qui j'ouvre mon coeur,
» de qui je prenne confeil, & fous
» la conduite duquel je fasse cette
" retraite dont vous me parlez ».
Après quelques difficultés ,, le Re-
ligieux
charitables. 41
ligieux y consentit : » ayez donc
» pour agréable , reprit M. de la
» Garaye, que je vous accompagne
» chez vous dès que nous aurons
" dîné : & moi, dit l'époufe, com-
» me je ne peux pas vous suivre
» dans votre Monaftere , je parti-
» rai pour Saint-Malo, où il y a
» actuellement une retraite pour
» les femmes, & au bout de huit
" jours nous nous trouverons ici
» tous trois, afin de conferer en-
» semble sur les bonnes résolutions
" que nous avons prifes mon mari
» & moi, avant que nous nous
» en retournions, pour les mettre
» en exécution, avec la grace du
» Seigneur : tenons tout ceci fé-
" cret, & n'en faisons rien paroître
» à perfonne ". Tout fut ainsi ar-
rêté, & après le dîner nos époux
D
42 Les Epoux
se rendirent chacun à fa deftination.
A l'époque dont nous venons
de parler, on peut assurer de tous
les deux qu'ils quittoient vérita-
blement le mondé , & que le mon-
de ne les quittoit pas. L'un âgé de
trente-fix ans, avoit par fa naif-
sance-, ses richesses & son carac-
tere naturellement gracieux, affa-
ble & plein de dignité, tout ce
qu'il faut pour être fêté dans les
bonnes compagnies : l'autre comp-
tant alors environ trente ans ré-
uniffoit toutes les qualités aimables,
& fon naturel auffi tendre que
doux & plein de candeur , la ren-
doit les délices de la société, c'est
le jugement qu'en portent tous
ceux qui l'ont connue, & un Evê-
que de mérite M. d'Argenfon ,
depuis Archevêque de Bordeaux

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.