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Les Épreuves d'une héritière

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— Je crois, monsieur Seyschab, que nous aurons ce soir de l’orage, dit le marquis Valpieri au maître de l’hôtel.

Celui-ci balança tristement la tête, avança plus que de coutume sa lèvre inférieure et répondit d’une voix mélancolique :

— Encore si mon bâtiment était couvert !

M. Seyschab faisait substituer un toit aux terrasses de son édifice qui avaient mal résisté aux pluies de l’été. Mettant à profit l’obligation où il se trouvait de remanier son bâtiment, il avait ajouté un cinquième étage à son hôtellerie, ce qui avait retardé l’achèvement du travail.

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Alphonse de Calonne
Les Épreuves d'une héritière
I
 — Je crois, monsieur Seyschab, que nous aurons ce soir de l’orage, dit le marquis Valpieri au maître de l’hôtel. Celui-ci balança tristement la tête, avança plus que de coutume sa lèvre inférieure et répondit d’une voix mélancolique : — Encore si mon bâtiment était couvert ! M. Seyschab faisait substituer un toit aux terrasse s de son édifice qui avaient mal résisté aux pluies de l’été. Mettant à profit l’obligation où il se trouvait de remanier son bâtiment, il avait ajouté un cinquième étage à son hôtellerie, ce qui avait retardé l’achèvement du travail. On était arrivé au milieu de septembre, et la charpente venait à peine d’être posée. On commençait à clouer les ardoises. Or, à ce moment de l’année, il se produit ordinaire ment une crise dans l’atmosphère sur les rives du lac Majeur. L’air se refroidit dan s la montagne, du côté de la Suisse, et détermine des courants rapides vers la plaine lomba rde, que le soleil a réchauffée pendant cinq mois de ses rayons. Les vapeurs s’élèv ent des lacs helvétiques sous l’influence d’une température encore chaude et s’accumulent autour des grands massifs des Alpes. Jusqu’à ce que l’équilibre se soit à peu près rétabli entre la montagne et la plaine, les nuages qui enveloppent le Saint-Gothard , le Simplon et le mont Rose, descendent par le val d’Ossola, par le val Levantina et les autres vallées supérieures, se précipitent par l’ouverture que creuse dans le roc le haut Tessin et fondent sur le Verbeno, où les brouillards se condensent en nappes liquides, au bruit d’un épouvantable tonnerre et à la lueur de terribles éclairs. Ce soir-là, le déchaînement de l’ouragan fut tel qu e les habitants de l’hôtel Pallanza purent croire que leur dernier jour était venu. En un instant, la colline, derrière l’hôtel, fut transformée en cascade qui déracina les arbres précieux et effondra les serres des frères Rovelli. Le chemin d’Intra était un fleuve, et le t oit du pauvre Seyschab menaçait, à chaque effort de la foudre et du vent, d’être enlevé et jeté dans le lac. L’hôtelier courait à son toit, portant des toiles goudronnées pour prése rver les étages inférieurs. Tout le personnel de la maison circulait dans l’escalier ce ntral pour aller étancher l’eau qui pénétrait à travers les planchers. Pendant ce temps-là, le chien favori de l’établissement, Faust, hurlait dans l’atrium et annonçait aux habitants la fin du monde. Au plus fort de l’orage, quelques personnes descendues dans l’atrium crurent entendre des cris poussés au dehors ; en même temps, des cou ps redoublés furent frappés à la porte. Le concierge refusait d’ouvrir ; M. Seyschab, qui descendait des combles, un peu rassuré sur la solidité de ses charpentes, hésitait à donner des ordres. — Vous ne pouvez pourtant pas, lui disait le marquis, laisser des gens à la porte par ce temps-là. — Des vagabonds, dit M. Seyschab, des voyageurs à pied !... — Non, il y a des chevaux, dit un des habitants de l’hôtel, une chaise de poste...  — Des chevaux ! une chaise de poste ! s’écria M. S eyschab ; c’est bien différent. Je vais faire ouvrir. On ouvrit, en effet, et quelle ne fut pas la surpri se des vingt personnes réunies dans l’atrium, voyageurs et serviteurs, lorsqu’ils viren t une jeune femme, rose, blonde, toute vêtue de toile bleue, élégante de formes et d’allure, sauter sur le seuil et tomber, comme une fleur coupée par l’orage, au milieu de la compagnie émerveillée. Mais la fleur n’était point coupée, elle se redressa sur sa tige et, loin de pencher sa jolie tête, elle la relevait avec un air de bravade et de triomphe. Son premier geste fut pour caresser Faust, son
second, pour secouer l’eau qui ruisselait sur son vêtement et qui portait sur la mosaïque du pavé le témoignage irrécusable de son mauvais teint. Puis se retournant brusquement vers M. Seyschab, qui s’inclinait derrière elle :  — A souper pour mistress Stocken et pour ma femme de chambre, lui dit-elle en français. — Et pour vous, Madame ? — Pour moi, rien ; j’ai soupé en chemin. — Et vous avez osé descendre la montagne par un temps pareil ? reprit M. Seyschab, subjugué par le bon air de la voyageuse. — C’était un fort beau temps, je vous assure. — Mais dangereux. — Je n’en sais rien. Le lac était superbe, vu à la clarté des éclairs. — Mais la route ? hasarda le marquis Valpieri. La jeune fille se retourna vers son nouvel interlocuteur, le toisa de la tête aux pieds, et, comme si elle avait été satisfaite de son examen : — La route, dit-elle, je ne la voyais pas ; elle était sous la voiture. — La voiture aurait pu être emportée dans le lac... La jeune fille regarda de nouveau le marquis, puis, avec un indescriptible mouvement d’épaules :  — Je ne vous connais pas, vous ne me connaissez pa s davantage. Qu’est-ce que cela aurait pu vous faire ?  — Rien assurément, puisque je ne vous avais pas en core vue, répondit gracieusement le marquis. Il est rare qu’un Italien laisse échapper l’occasio n d’adresser un compliment à une dame ; il parut toutefois que le ton qu’y avait mis le marquis donnait au sien un caractère et un relief particuliers, car la jeune fille l’exa mina pour la troisième fois, et d’un air si obstinément attentif qu’il en fut un moment troublé. Sans doute, le marquis lui inspira plus de confiance qu’aucun de ceux qui se trouvaient présents, car elle lui dit :  — Je suis sans cavalier ; je vous prie, Monsieur, veuillez seconder ma dame de compagnie et ma femme de chambre qui ont un peu perdu la tête au milieu de l’orage et qui ont besoin d’être rassurées. Le marquis obéit avec ardeur, pendant que la jeune fille, guidée par M. Seyschab en personne, et suivie de l’oberkelner, montait au premier étage pour prendre possession de l’appartement qui lui était destiné. Le premier soin de la belle Anglaise, en entrant dans le salon, fut d’ouvrir la croisée et de se mettre au balcon, malgré les efforts du maître de l’hôtel pour l’en dissuader. — Qu’est-ce que l’on voit d’ici, quand il fait jour ? lui demanda-t-elle. L’orage avait passé, et aux éclairs éblouissants avait succédé une obscurité profonde. Il pleuvait encore, mais il ne tonnait plus.  — On voit le lac, répondit M. Seyschab. A droite, la route du Simplon ; en face, Baveno et Stresa, les îles Borromées plus près de nous ; à gauche, Belgirate, Arona, la route de Turin et celle de Milan. — Et là-bas, au-dessus ? — Le Monterone où il faut monter pour voir le lac d’Orta. Un tardif éclair venait d’illuminer tout cet admirable paysage. — Avez-vous beaucoup de monde dans votre hôtel ? — Pas encore, Madame, cela va venir. On commence à quitter la montagne. — Et quelles sont les personnes que vous logez en ce moment ? — Le général K... et sa famille, le prince C... et la princesse sa femme, des Français, des Anglais.
— Parmi les Italiens ? — Je n’ai qu’une seule famille italienne, la marquise Valpieri et son fils, que vous avez pu voir tout à l’heure.  — Le jeune homme à qui j’ai confié mistress Stocke n ! Faites vite monter mes bagages. Puis, rappelant M. Seyschab : — N’avez-vous pas parmi vos hôtes un capitaine Morley ? — Non, Milady, répondit l’hôtelier, ce nom m’est inconnu. La jeune dame parut étonnée, mais ce ne fut qu’une impression passagère. C’est ainsi qu’au milieu de la tempête, miss Ellen Herington apparut et fit son entrée au Grand-Hôtel de Pallanza, le 13 septembre 1873. Ce f ut un grand événement dans la maison et un incident grave dans la vie de quelques-uns de ses habitants. Lorsque, le lendemain matin, la jeune Anglaise mit son nez rose à la fenêtre, le ciel était bleu et le plus beau soleil dessinait sur le lac l’ombre de l’isola San Giovanni. L’air était limpide et doux, la verdure, malgré les ravages de la nuit, paraissait plus vive et plus colorée. Déjà les nacelles glissaient sur la surface à peine ridée du lac, et à gauche on voyait tourner vers Intra le premier bâteau à vapeur. La coutume, pendant le voyage, était que miss Herin gton prît le thé chez elle ; mais elle voulut l’aller prendre au salon. Il ne s’y tro uvait qu’un Français et sa femme, qui consommaient d’un bel appétit une jolie collection de petits pains sur lesquels ils étendaient consciencieusement une ample couche de m iel doré des montagnes. Le Français releva la tête, vit miss Herington, et, venant aussitôt au-devant d’elle : — Parbleu ! dit-il, voici une heureuse rencontre ! — Monsieur de Béreuille ! Madame de Béreuille ! Et, avant qu’elle eût le temps de se débarbouiller les lèvres, la jeune femme qui mangeait du miel se sentit enveloppée parles bras de la jeune Anglaise. — Vous ne m’avez donc pas oubliée ? dit miss Herington.  — Comment pouvez-vous supposer qu’on vous oublie ? dit galamment M. de Béreuille. — Il y a si longtemps ! — Six mois à peine. — Un siècle. — Oui, pour ceux qui ont été privés du plaisir de vous voir... C’est donc vous, reprit M. de Béreuille, qui avez fait nier soir, pendant l’orage, cette fougueuse irruption dont on m’a parlé ! Au portrait qu’on m’a fait, j’aurais dù vous reconnaître. — Était-il au moins flatté ? — Il n’était qu’exact. On m’avait dit : la plus belle qu’on puisse voir. — Exagération dont je n’accepte que la moitié auprès de votre chère Marie. Et la jeune fille embrassa encore une fois madame d e Béreuille avec une grande effusion de tendresse.  — Expliquez-nous, reprit M. de Béreuille, comment vous êtes arrivée ici en si mince équipage et sans y être attendue ? — Rien de plus simple. Nous avions envoyé notre courrier en avant, nous retenir des appartements à Baveno, où se trouvaient déjà de nos amis. L’orage nous a surpris au pied du Saint-Gothard, et nous a fait cortège jusqu ’ici. Le postillon a refusé net d’aller plus loin. Il était tard, mistress Stocken était mouillée, ma femme de chambre avait peur, l’hôtel avait bonne apparence : nous nous sommes arrêtées. Vous voyez que ma bonne étoile m’a souri.  — Mais pourquoi voyagez-vous sans un homme pour vo us défendre ? hasarda
timidement madame de Béreuille. — Les hommes ! fit miss Herington avec une indicible expression de dédain, cela n’est bon à rien... Quand ce n’est pas dangereux, n’est-ce pas, monsieur de Béreuille ? Celui-ci reprit le cours de ses galanteries en affirmant que le danger n’était pas du côté qu’elle indiquait. Dieu sait jusqu’où il serait all é dans cette voie, si le marquis Valpieri n’était entré dans la salle à manger. Il salua, mais voyant M. et madame de Béreuille en entretien avec la nouvelle arrivée, il ne vint pas jusqu’à eux et s’assit du côté opposé. — Qui est ce monsieur ? demanda miss Herington.  — Un aimable gentilhomme italien, plein d’honneur, de délicatesse, élevé par une mère incomparable, une chrétienne du sang de Cornél ie, qui est ici avec lui depuis quelque temps. C’est un couple curieux à étudier. — Vous étudiez donc toujours ? demanda miss Herington. Je me souviens qu’à Paris vous vouliez m’étudier aussi. Vous prétendiez que j’étais un curieux sujet et qu’il y avait profit pour un observateur à m’examiner de près. — Je le prétends encore. — Présentez-moi donc votre nouveau phénomène. M. de Béreuille alla chercher M. Valpieri et, le plus cérémonieusement du monde, il le présenta à miss Herington.  — Nous nous connaissons déjà, dit-elle. C’est vous, Monsieur, qui avez pris soin de faire souper mistress Stocken. — Mistress Stocken, mon amie et ma compagne. — M. Valpieri, un des Gracques, comme dit M.de Béreuille. Combien y en a-t-il ? — Un seul, répondit le gentilhomme français. Le gentilhomme italien, qui ne comprenait pas bien l’allusion de miss Herington, la salua profondément, serra la main de M. de Béreuille et de sa femme, et, sans dire un mot de plus, alla reprendre sa place à l’extrémité du salon. La jeune Anglaise le suivit de l’œil avec une visible attention et une légère marque de dépit. — Un peu sauvage, votre Italien, dit-elle en manière de réflexion.  — Lui ! pas du tout. C’est le plus civilisé des ho mmes, mais plein de réserve et toujours enclin à s’effacer. — Un oiseau rare, enfin. Miss Herington avait un penchant pour l’ironie. Tout en sacrifiant à ce goût naturel, elle était préoccupée, distraite, ne répondait plus que par monosyllabes. Elle expédia sa collation promptement pour se mettre au niveau de ses amis qui avaient déjà fini. En traversant le corridor pour la reconduire chez e lle, M. de Béreuille se rappela que miss Herington avait une fort belle voix et qu’elle la faisait entendre volontiers. — C’est ici qu’est le piano, lui dit-il, en lui montrant une porte. Miss Herington s’arrêta, comme si une idée subite l’avait frappée, et, entrant dans le petit salon de musique, elle s’assit devant le clavier. La jeune fille préluda avec cette habileté mécaniqu e qui n’est pas un talent très rare chez les anglaises. Elle essaya sa voix. C’était un e voix de mezzo-soprano mordante, expressive, et qui l’était sans effort, sans intent ion, tout naturellement. Il eût été impossible à miss Herington de chanter platement ; elle y mettait une chaleur apparente, une énergie, un accent où l’on eût dit qu’elle épanchait toute son âme. Ses grands yeux bleus montaient à l’unisson. Ils s’ouvraient, s’ani maient s’illuminaient, puis devenaient languissants, interrogateurs, profonds ; mais, par un prodige singulier, les traits du visage demeuraient presque immobiles pendant qu’elle chantait ; la bouche petite et dessinée en arc parfait s’entrouvrait à peine ; elle ne montrait pas les dents qu’elle avait pourtant petites et fort belles. Enfin, pour compléter l’ima ge de la curieuse personne, il faut dire
que, si le regard était ardent et la voix chaude, le visage était froid, la lèvre ironique et le nez impertinent. Elle ne donnait pas toute la force de sa voix et ce pendant on l’entendait aisément de toutes les parties de l’immense hôtel et du jardin. Les habitants étaient sortis de leur chambre, les hommes avaient éteint leur cigare, les femmes terminé à la hâte leur toilette du matin, pour venir écouter la sirène qui rompait si généreusement pour eux l’abstinence musicale de la maison. A plusieurs reprises, miss Herington se retourna vers son auditoire et, n’y trouvant pas la personne qu’elle cherchait, elle reprenait un ch ant plus élevé ou plus brave qui lui permettait de donner à sa voix toute son ampleur. E nfin, lasse ou irritée, elle interrompit brusquement son chant et, prenant sur la table un chapeau de paille qu’elle y avait jeté, s’en coiffa vivement et descendit le perron du jardin. A la dernière marche, elle aperçut le marquis Valpieri appuyé contre la balustrade. — Que faites-vous là ? lui dit-elle brusquement en passant. Et, sans attendre sa réponse, elle alla s’asseoir s ur un banc couvert d’une tente, au bord du lac. Bien que miss Herington n’eût pas laissé au marquis le temps de lui répondre, il était clair que la question avait été faite pour qu’on y repondit. Les Italiens, d’habitude, ne pèchent point par la timidité ; cependant le marquis Valpieri se sentit tout interdit par cette provocation à brûle-pourpoint. — J’ai mal entendu, se dit-il : ou bien c’est un reproche pour mon indiscrétion, ou bien encore une bravade ironique dont je ne dois pas tenir compte. Il remonta le perron de granit, prit un journal dan s le salon et vint s’asseoir sur la terrasse. La politique parut l’intéresser fortement. Il lui eût été difficile pourtant, quand il se leva, de dire ce que contenait le journal qu’il avait lu. Miss Herington ne s’était pas arrêtée à Pallanza da ns l’intention d’y séjourner longtemps. La rencontre qu’elle avait faite de M. et madame de Béreuille l’avait pourtant décidée à ajourner son départ. Elle avait écrit à B aveno qu’elle n’y arriverait que la semaine suivante. La semaine s’écoula sans qu’on l’ y vit paraître. La jeune Anglaise avait pris goût à Pallanza. Le lieu est charmant, le site admirable, le ciel alternativement doux et violent, l’orage y a des colères, le soleil de chauds rayonnements, la brise de tièdes caresses. On comprend qu’on y reste, quand on y est venu. Autour de miss Herington, chacun s’empressait pour lui rendre ce séjour agréable ; l es prévenances de M. Seyschab, l’amitié des Béreuille, l’admiration et la courtois ie de tous les habitants du logis conspiraient pour la retenir sur cette rive enchant ée. Un seul ne se mêlait pas à ce cortège ; M. Valpieri paraissait fuir plutôt que rechercher la société de la belle insulaire. Il s’entretenait moins fréquemment avec les Béreuillle depuis qu’ils étaient si souvent accompagnés de miss Herington. Quand il la rencontrait, il la saluait profondément, mais sans lui adresser la parole. Il n’avait plus pour e lle le compliment banal des premiers jours et qui vient si naturellement sur les lèvres d’un Italien. Miss Herington s’en étonnait, s’en irritait peut-êt re. Il lui déplaisait de le voir se soustraire à son empire. A plusieurs reprises, elle avait saisi l’instant où M. Valpieri était occupé à causer avec M. et madame de Béreuille pour venir s’asseoir auprès d’eux. Sans y mettre d’ailleurs la moindre affectation, M. Valpieri s’écartait peu à peu et, sous le premier prétexte, ne lardait pas à s’éloigner. Ce manège s’était renouvelé plusieurs fois. Miss Herington, sans laisser voir qu’elle y était sensible, avait fini par en concevoir un tel dépit qu’elle était bien près de prendre en aversion ce beau cavalier, dont M. de Béreuille ne lui parlait jamais sans le peindre
comme un gentilhomme [accompli. Ses tentatives pour l’amener près d’elle, pour l’obliger à lui rendre hommage demeuraient vaines. Elle essay ait de tous les moyens décents, usait même largement de la liberté que les mœurs anglaises laissent aux jeunes filles et, si elle n’allait pas jusqu’à le provoquer au combat comme les Américaines, elle dépassait pourtant assez souvent les limites, pour exciter la surprise chez la candide et mesurée madame de Béreuille. La compagnie, augmentée de deux ou trois personnes de choix, allait quelquefois, quand l’air était doux et le ciel clément, se promener dans la presqu’île. On s’asseyait sur l’herbe, au pied des figuiers, on goûtait les plaisirs du pauvre, on effeuillait les fleurs des champs. Faust, le grand chien de l’hôtel, était tou jours de la partie. Miss Herington ne manquait jamais de porter des provisions pour lui. C’était son grand favori. Il existe, sur la route d’Intra, par le bord du lac, un endroit où le gazon descend en pente douce jusqu’à la crête d’un rocher ; puis le rocher, taillé à pic, se précipite perpendiculairement dans le lac. Si l’on glissait sur l’herbe, on roulerait infailliblement dans l’abîme. Mais on était assis et personne n’avait envie de glisser. Les groupes s’étaient formés sur la rive, suivant les hasards de la rencontre et de la conversation. Miss Herington, qui était engagée dans une dissertation comparative sur les lacs d’Écosse et les lacs d’Italie, se trouvait assise assez loin des autres groupes entre M. de Béreuille et M. Valpieri. Il y avait là, parmi les grandes personnes d’âges divers, une petite fille de dix ans qui, se trouvant sans compagne, jouait seule avec les fe uilles et les papillons. Elle courait imprudemment sur l’herbe de la rive, au risque de glisser dans le lac. Sa mère avait vingt fois ramené la fillette auprès d’elle, et l’avait f ait asseoir. A peine assise, les jambes démangeaient à la petite, et elle recommençait son manège. Tout à coup, engagée à la poursuite d’un papillon, elle saute par-dessus les jupes de miss Herington, perd son aplomb, glisse et va rouler vers l’abîme. La mère jette un cri, tout le monde se précipite, mais, plus prompte que tout le monde, miss Heringto n s’était portée en avant et avait saisi l’enfant, juste au moment où elle touchait à la crète du rocher. Sans qu’aucune trace d’émotion parût sur son visage, l’Anglaise reprit sa place et sa conversation interrompue. Quand on revint à l’hôtel pour l’heure du dîner, le soleil commençait à disparaître derrière le mont Rose et l’ombre se répandait sur l a presqu’île. M. Valpieri saisit un moment où miss Herington, ralentissant le pas, se séparait de la compagnie. Elle sentait qu’il avait quelque chose à lui dire qu’elle désirait entendre. — Savez-vous que vous avez failli tomber avec l’enfant dans le lac, lui dit-il. — Je le sais. Après ? — Vous étiez perdue. — Qu’importe ? dit-elle. — La mort ne vous effraie donc pas ! — La vie ne me paraît pas un bien si précieux. — Pour vous !... mais pour moi. Le soir, quand on fut sur la terrasse, miss Heringt on dit tout à coup à madame de Béreuille :  — A propos ! Savez-vous que je suis résolue à rest er ici. J’ai décommandé mon appartement à Baveno. Mes amis viendront me rejoindre. M. de Béreuille, qui était un fin observateur, chercha du regard Valpieri. Il était derrière le chambranle et pouvait tout entendre.
II
La marquise Valpieri était absente de Pallanza quan d miss Herington y était arrivée. Elle revint par le premier bateau, le lendemain du jour où la scène que nous venons de raconter s’était passée. La noble dame ne s’occupait pas communément des affaires d’autrui, mais elle aimait à savoir en quelle compagnie elle se trouvait. Elle demanda s’il était venu du monde nouveau dans l’hôtel pendant son absence. — Quelques-uns sont venus et sont repartis. — Et c’est tout ? — Une dame anglaise est restée. Le jeune homme dit cela d’un ton qui parut à la mère un peu affecté. — Et elle est jolie, cette dame anglaise ? — Fort belle, ma chère mère, vous la verrez. La marquise s’aperçut bien, à l’accent de la répons e, qu’il se passait quelque chose d’inusité dans l’esprit ou dans le cœur de son fils . Elle ne poussa pas plus loin ses investigations, mais elle se tint éveillée. Elle en voya le jeune homme l’attendre sur la terrasse du jardin. Il était là depuis quelque temps déjà, quand il ape rçut miss Herington assise sur un banc et lisant. Son premier mouvement avait été d’aller le rejoindre. Il se sentit pris d’un accès de timidité qui la retint. Il se rappela son aveu de la veille, le trait d’audace qui lui était échappé. Devait-il le renouveler ? N’offenser ait-il pas la délicatesse de la jeune fille ? A la vérité celle-ci, en déclarant la veille son in tention de demeurer à l’hôtel, semblait lui avoir fait une réponse favorable et avoir autorisé ses poursuites. Il craignait pourtant de l’effaroucher par une insistance trop hâtive et se persuadait qu’il devait attendre. La présence de sa mère modifiait d’ailleurs les circonstances. S’il était un fils adoré, il était un fils soumis, respectueux, tout rempli de déférence pour la marquise. La douairière Valpieri était une de ces femmes dont on a dit qu’elles valent les hommes. Son empire sur tout ce qui l’environnait ve nait de sa bonté autant que de la supériorité de son esprit. Cette bonté se répandait autour d’elle comme une tiède chaleur et attirait comme un rayon de soleil. Elle avait été fort belle. Ses traits nobles et fermes étaient adoucis par un œil caressant et une bouche toujours empressée aux bonnes paroles. La bouche se forme aux habitudes du langag e comme les membres aux exercices de gymnastique. Celle de la marquise s’était depuis longtemps modelée aux sentiments qu’elle était chargée d’exprimer. Après des tiraillements divers, M. Valpieri allait peut-être céder aux sollicitations de son cœur, quand sentit une main s’appuyer sur son épaule. — Ma mère ? dit-il, sans se retourner. — Carlo, dit la marquise, voulez-vous m’accompagner à la Madonna di Campagna ? Cette question coupait court aux hésitations du jeune homme. Si prompt qu’il fût à se mettre aux ordres de sa mère, il ne laissa pas de jeter les yeux vers le jardin où était assise miss Herington. Elle avait disparu. Pendant qu’il la cherchait du regard, il aperçut une barque qui filait le long de l’île San Giovanni et qui faisait force de rames vers le port de Pallanza ; dans la barque était assise la jeune fille. Carlo offrit le bras à sa mère et tous deux se mire nt en route ; la mère heureuse de s’appuyer sur le bras de son fils, le fils silencie ux ou ne répondant que par des monosyllabes, visiblement préoccupé. Ils arrivèrent ainsi à la Madonna di Campagna. C’est, au bout d’une longue avenue de
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