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Les Étoiles ensevelies

De
111 pages

« Mieux qu’une “belle histoire”, un livre vrai. » L’Humanité

« Une très belle et très touchante histoire pleine de rêve et de poésie. » Télérama

« Un “classique” de la littérature dite pour la jeunesse, [...] qui a permis, depuis deux décennies, à des enfants immigrés de se sentir parfois mieux intégrés dans leur école ou leur collège. » La Liberté de l’Est

Ayant perdu ses illusions en quittant l’Espagne pour travailler en Italie, Antonio Jover décide de rentrer chez lui, en Andalousie. À la frontière, lors de son passage en France, ses papiers lui sont dérobés. Presque sans argent, tenu d’éviter les contrôles policiers, Antonio doit se déplacer à pied et seulement à la nuit tombée.

Un soir, sa route croise celle de Ludo, un jeune garçon de neuf ans qui a quitté sa maison depuis la veille sans prévenir personne.

Antonio fuit son passé, Ludo cherche son avenir. Ces deux êtres vont se lier d’amitié, en espérant trouver cette fameuse étoile tombée du ciel qui exaucerait tous les vœux.

À partir de 10 ans.

« Une œuvre pudique et sensible qui a le mérite de traiter un sujet actuel, celui des travailleurs émigrés. » Télé 7 Jours, à propos de l’adaptation télévisée des Étoiles ensevelies.

« Un roman plein de rudes sensibilités et de réalisme. » L’Est Républicain

« La description de la situation en France des travailleurs étrangers est sans concession. » Le Monde

« Les problèmes sociaux abordés d’une manière accessible au jeune public. » Télérama

« Un récit remarquable. » L’Éclair des Pyrénées

« Une belle histoire. » La Croix

« Un des meilleurs spécialistes de la littérature pour adolescents. » France Soir

« Un roman qui confirme, si besoin était, le grand talent de Pierre Pelot. » Loisirs Jeunes

« Une œuvre particulièrement émouvante qui pourrait bien devenir un classique de la littérature pour enfants. » L’École des parents

« Les rêves de ces deux êtres les réunissent pour quelques journées, quelques nuits, le souffle de l’amitié dû au talent d’un grand auteur ne peut que toucher et émouvoir le lecteur. » La Haute Marne Libérée

« Une histoire qui marque point par point les réalités quotidiennes. » L’Est Républicain

« L’homme et l’enfant sont merveilleusement campés : la rudesse tendre de l’un, la naïveté de l’autre, et l’auteur emploie une belle langue, sobre et colorée. » Livres Jeunes Aujourd’hui

Adapté pour la télévision en 1974, par Pierre Cardinal.

Prix littéraires

Diplôme Loisirs jeunes 1972.

Sélection Prix des Treize 1972.

Sélection Jeunes Lecture Promotion 1972.

Recommandé par le Prix Jean Macé 1972.

Mention Prix européen de littérature de jeunesse, « Province de Trente », 1973.

Sélection 1000 Jeunes lecteurs 1973.

Aiglon d’or au Festival de Nice.

Pierre Pelot est un auteur vosgien né en 1945. Il a écrit près de deux cents romans dans les genres les plus divers, de la science-fiction au thriller, en passant par le western et la littérature générale, dont beaucoup ont été traduit dans plus de vingt langues. Avec des œuvres telles que Delirium Circus ou La Guerre olympique, il est l’un des meilleurs auteurs de SF française. En compagnie d’Yves Coppens, il a signé Le Rêve de Lucy et Sous le vent du monde. Son Été en pente douce a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.


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couverture

 

 

 

Pierre Pelot

 

 

Les Étoiles ensevelies

 

 

 

 

Milady

Chapitre premier

Le bonhomme sifflait entre ses dents un bout de mélodie infatigablement répété, toujours le même ; il se composait pour ce sifflotement une mine très sérieuse, en totale opposition avec l’allégresse du petit refrain sautillant. Du coin de l’œil, Antonio apercevait les joues mal rasées du bonhomme, alternativement gonflées et dégonflées, tremblotantes, suivant le rythme.

La route était mauvaise, crevassée par le gel, engoncée entre deux immenses étendues planes qu’une haie, ou un bosquet étriqué, parfois, tentaient de relever d’une écrasante monotonie. De temps à autre, également, la tache d’une bande de terre labourée, avec le bourreau mécanique dessus et une poignée de silhouettes humaines lâchées en grappe. Il arrivait qu’un cheval rude, ou un bœuf, remplaçât le tracteur, que l’homme fût seul aux mancherons de la charrue, mais c’était rare. Antonio avait compté dix tracteurs pour un bœuf ou un cheval.

Il y avait très peu de circulation sur cette route-là. Beaucoup moins que sur celle de Nancy à Épinal. Antonio se souvint du routier qui l’avait pris à son bord pour ce trajet : un type sympathique, qui avait tout de suite su le mettre à l’aise, en confiance. Ils avaient parlé de l’Espagne durant la plus grande partie du parcours. Le chauffeur avait passé ses vacances à Palma de Majorque, avec sa femme, une fois. Avant la naissance du premier enfant. Il en gardait un souvenir absolument enchanté, comme une boule de soleil qu’il trimbalerait à jamais dans ses souvenirs.

Antonio ne connaissait point Palma. Il avait dit son origine et raconté l’Andalousie.

Le routier avait stoppé son camion à la sortie d’Épinal, invitant Antonio à boire un verre dans un bistrot tout proche. Et Antonio avait poliment refusé. Là encore, l’autre n’avait pas insisté. Il avait tout compris, assurément. Il avait souhaité bonne chance à Antonio, lui conseillant d’éviter les grandes routes. Il avait dit : « Par les petits chemins, tu passeras plus facilement à côté des gendarmes, collègue. » Et il avait extirpé une carte routière de la boîte à gants, l’avait tendue à Antonio : « Tiens ! Avec ça, tu te débrouilleras… »

Antonio jeta un coup d’œil au chauffeur qui s’époumonait à siffler comme un merle : l’homme ne lui prêtait pas la moindre attention, les yeux braqués sur la route torturée.

Il eut un sourire furtif qui, une fraction de seconde, illumina son visage tout entier. Prenant garde à ce que son mouvement n’attire point l’attention, il s’adossa au cuir du siège. Sa veste craquelée crissa. Il ferma les paupières, ses mains sèches et noueuses posées à plat sur ses genoux.

La carte du routier, il l’avait là, contre sa poitrine, pliée soigneusement dans la poche de sa veste. Il la connaissait sur le bout de l’œil, tachée d’empreintes digitales graisseuses, et même coupée à un endroit pour avoir été trop souvent pliée et dépliée. C’était le même genre de carte que la première, celle qu’il avait reçue de Malco, le copain, avant de quitter le chantier. Mais plus précise. La carte de Malco représentait la France entière, tandis que celle du routier ne couvrait que la région « Rhin et Meuse ». On y voyait plus de chemins et de routes. La marque « Shell », dans la coquille Saint-Jacques, pouvait aussi bien symboliser la route de Compostelle ; Antonio s’était fait à cette association d’idées, et c’était quelque chose de bon.

Antonio rouvrit les yeux. Il ne s’y connaissait pas en voitures, ni en véhicules en général. En Espagne, il n’y en avait guère, surtout du côté de Olvera. Une ou deux Pégaso, parfois, sur la route poussiéreuse et recuite qui suit le Guadalète, et puis… des camions aussi, bien sûr, mais Antonio ne s’intéressait pas à ces choses-là. Là-bas, il y avait surtout de petits ânes gris, têtus et rudes au labeur. Il avait appris des noms tels que « Bull », ou « Michigan », et puis les bruits et les rauquements de ces monstres, sur les chantiers. Jamais on ne lui avait permis de conduire l’un de ces mastodontes qui lui faisaient peur et le fascinaient tout à la fois. Il ne le regrettait pas, en fait.

Ce véhicule que conduisait le siffleur, et dans lequel il était monté à la sortie d’une ville plate et grise qui s’appelait Remiremont, devait être une sorte de camionnette bâtarde. De la caisse bâchée montaient parfois, au hasard d’un cahot particulièrement bien articulé, quelques grognements protestataires. Antonio se dit que le siffleur transportait des cochons. L’odeur significative, mêlée à celle de l’essence et de la sueur, était d’ailleurs là pour appuyer cette supposition.

Le bonhomme cessa de siffler. De plus en plus mauvaise, la route déroulait inlassablement ses virages.

Le chauffeur avait ralenti, menant sa guimbarde au pas. Il grimaça une sorte de sourire, et, la bouche tordue vers Antonio, lâcha :

— Un mauvais passage, par ici.

Antonio se haussa sur son siège, et il regarda la route. Les bas-côtés étaient roux de feuilles tombées. Il y avait des boules de gui dans le gribouillis des arbres déshabillés.

— Si, dit-il.

— La semaine dernière, j’ai bien failli passer au fossé, dit le conducteur. Ici… Là !

Il prit son virage d’une large caresse sur le volant.

— Souvent du verglas, dans ce coin, dit-il. Je sais pas à quoi ça tient. Antonio approuva de la tête.

— Le verglas, c’est pas bon, dit-il.

Le chauffeur jura, dit que non ; assurément, ce n’était pas bon.

— Tu vas où ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Les sourcils d’Antonio se rapprochèrent. C’était la coutume, en France, de tutoyer tout étranger, et cela ne voulait pas nécessairement dire l’amitié.

— Corravillersse, dit Antonio.

Il avait lu le nom sur la carte, en petits caractères, timidement empalé sur le fin tracé d’une route modeste.

— Corravillers, rectifia le chauffeur.

Il tourna son visage rond et rougeaud vers Antonio :

— Dis donc, mon gars, t’es pas tellement sur la bonne route, tu sais ?

— Para qué ?

L’autre haussa les épaules :

— Paraké ! Paraké tu t’es trompé, tiens ! Je vais au Val-d’Ajol, moi. J’vais pas t’emmener à Corravillers, tiens !

Antonio se dressa sur son siège.

— Laissez !… Je vais descendre, hé ?

— Attends ! Ça peut s’arranger. Y a une route, tout à l’heure. Tu fais bien de me dire ça tout de suite, sans quoi on l’aurait manquée.

— Pas la peine. Je peux descendre, maintenant. Si.

Le chauffeur lui lança une œillade lourde, étonnée. Soudainement bourré de soupçons gratuits, il rétrograda, continua de rouler doucement sur la route de nouveau affreuse.

Antonio eut un regard traversé d’une pointe de panique. Il ne pouvait plus rester dans ce véhicule puant l’essence et le cochon. Il prit son sac, à côté de lui, le posa sur ses genoux et répéta :

— Descendre. Tout de suite. Si !

Maintenant, l’autre avait peur. Il était petit et rond, nullement de taille à résister à quelque vagabond.

— Comme tu veux…, dit-il.

Et le « tu » n’avait plus la même couleur.

Il stoppa son véhicule en bordure de route, quelques mètres avant un petit pont de pierre qui enjambait une sorte de ruisseau gelé.

— Ça va bien, dit Antonio. Bueno.

Il batailla un moment avec la poignée de la porte, sans succès.

— Vers le haut, dit le chauffeur.

Il le regardait faire, les mains à plat sur son volant d’ébonite galeux ; sage, curieux… et bougrement intrigué.

Antonio ouvrit la portière, descendit sur le marche-pied.

— Merci, dit-il. Pour le chemin… gracias. Hochant la tête, l’autre sonda :

— Italien, hein ? T’aurais pu continuer un peu, encore. À cinq cents mètres, il y a un chemin, à gauche. Je t’aurais laissé là.

— Cinq cents mètres, dit Antonio. Merci. Pour le chemin.

Il tira son sac, sauta à terre, referma la portière qui claqua avec un bruit de ferraille terrible. La camionnette toussa, grelotta, et, finalement, s’ébranla péniblement. Antonio fit un signe de la main et s’écarta pour la laisser passer. Entre les lattes de la caisse à claire-voie, qu’une bâche recouvrait mal, il aperçut la peau grisâtre d’un cochon… Deux minutes plus tard, l’engin brinquebalant franchissait le pont, disparaissait derrière le mur d’arbres qui voilait un virage. On l’entendit ahaner un moment, puis un silence total figea la plaine et les coteaux salis de brouillard.

Il y avait Antonio Jover, seul, incroyablement soulagé, au bord de la route mauvaise. Les bras ballants, avec le sac écossais à ses pieds. Tout seul… à des centaines de kilomètres de l’Espagne. « Italien », avait dit le chauffeur. Antonio haussa les épaules. S’il n’y avait eu Malco, le copain de chantier, Antonio eût souhaité plus loin que le diable l’Italie entière, personnifiée de vilaine façon par un nommé Palgozzi. Antonio Jover fuyait Palgozzi, fuyait les chantiers de construction Palgozzi, l’entreprise de travaux publics Palgozzi. Il fuyait le trop-plein de maçons que l’Italie déverse en France. Il fuyait la France.

Antonio Jover, petit Espagnol à court de rêve, dessillé, s’en revenait chez lui…

Il ramassa son sac et le jeta sur son épaule, marcha jusqu’au pont et s’accouda au garde-fou de fer rouillé. En bas, l’eau était pauvre et tenue entre deux mâchoires de glace. Il se souvint de son envie de fumer et tira de sa poche le paquet de Gauloises froissé, y pêcha l’unique survivante. Il la pinça entre ses lèvres sèches et l’alluma au vieux briquet de laiton, froissa le paquet vide en boule et le jeta à l’eau.

C’était bon, ce tabac. Antonio laissa la fumée grimper le long de ses pommettes saillantes et brunes, glisser sur son nez busqué, taquiner son regard d’un noir profond. Il regardait l’eau gelée et le paquet de Gauloises qui tournoyait dans un petit remous.

Les ruisseaux de France, Antonio… Ils ont beau faire et se battre avec la meilleure volonté du monde, rien ne vaut le Guadalète, et ses eaux rouges d’après l’orage, et ses sauts de truite, sa limpide fraîcheur sous le ciel d’Andalousie. Quand bien même il y avait du soleil sur Metz, la Moselle y était laide, sale, souillée, désenchantée. Le Guadalète, Antonio !

Il se souviendrait de cet instant et d’autres aussi, de beaucoup d’autres… comme son passage clandestin de la frontière, il y avait de cela un an. Et le vol de son argent et de ses papiers. Son arrivée en France, par un gris matin… La route jusqu’à Metz… et l’impossibilité, sans papiers, de dénicher une carte de travail réglementaire. La « grande bonté » de Palgozzi qui n’y avait pas regardé de trop près pour l’embaucher. Antonio Jover, manœuvre. Sans papiers, sans carte de travail, hors des règles…

Antonio sourit amèrement. De retour à Olvera, il parlerait. Il commanderait du vin, à la terrasse de Miguel, et il raconterait. Tous, ils l’écouteraient, sans rire. Il dirait : « J’ai rencontré deux hommes honnêtes, en France. Un Italien du nom de Malco, et un conducteur de camion, un Français, lui, qui ne m’a pas dit son nom. » Il dirait un an de sa vie en France, la lente succession des jours et des nuits, et puis la fatigue, et l’envie de plus en plus grande de tout quitter, de repartir, de retrouver le Guadalète et les chèvres sur les sierras, et le raisin, et les fleurs et le soleil d’Andalousie… Il dirait la route du retour, le rêve mort et foulé au pied.

Sur la carte du routier, il avait marqué son chemin au crayon. Il était parti depuis une semaine. Une semaine juste qu’il avait quitté le chantier. Le premier jour, c’était celui du wagon de marchandises, jusqu’à Nancy. Le second était le jour du camionneur, de Nancy à Épinal. Les cinq autres, à pied, l’avaient mené à Remiremont, suivant le cours de la rivière. Ce soir, il marquerait le reste du chemin.

Il tira le mégot d’entre ses lèvres, l’écrasa et le glissa dans la poche de sa veste. Son sac était celui de Malco, quand il allait jouer au football. La corde était usée depuis longtemps et il l’avait remplacée par un bout de ficelle. Il le passa à son épaule, tira sa casquette sur son front. Les mains aux poches, il se mit en marche.

 

Le soir était opaque lorsque Antonio arriva à l’embranchement de la route. Depuis l’instant où le conducteur de cochons l’avait laissé dans le fossé, deux voitures seulement étaient passées. Toutes deux allaient dans une direction opposée à la sienne.

Des halliers et des brousses couvraient la plaine grise. C’était roux, jaunâtre et terne, par taches. Déjà le gel y mettait la dent. La respiration givrait en bave froide sur le menton d’Antonio.

Il vit le panneau triste et bleu qui indiquait Corravillers, en lettres blêmes. Il traversa la route goudronnée et stoppa à la gueule de ce chemin mauvais qui piquait droit dans le taillis. Au loin, derrière lui, un moteur ronronna. Il courut jusqu’au sous-bois, s’emmêla les pieds dans une vieille barrière de barbelés, batailla un moment avant de s’écrouler dans une touffe de fougères.

La voiture passa. Elle avait allumé ses phares. Antonio s’aperçut que de longues bandes de brume léchaient la route. Il se releva péniblement, prit garde de ne pas retomber dans les barbelés et redescendit sur le chemin. Ses pieds et ses mains étaient glacés. Un moment, il demeura sur place, battant la semelle, comme indécis. Puis il se mit en marche, laissant derrière lui le panneau indicateur, s’enfonçant dans le bosquet. La terre gelée crissait sous ses chaussures ferrées.

Il n’avait pas fait dix pas quand l’enfant jaillit de la barre de fougères rousses qui suivait le chemin, à gauche.

Le gosse descendit sur le chemin et s’y tint planté en bordure du fossé, avec l’air d’attendre Antonio.

Chapitre 2

Il pouvait être âgé de huit à neuf ans, au premier coup d’œil. Un visage en forme de tache claire, ronde, coiffé d’une casquette norvégienne aux rabats tirés comme des oreilles de jeune chien de chasse. Il avait sauté du talus, et puis il était là, au bord de l’ornière. Un manteau râpé du genre « duffle-coat » tombait long et droit, plus bas que ses genoux.

Le souvenir d’une vieille gravure traversa l’esprit d’Antonio ; une gravure qui avait marqué sa jeunesse, et sur laquelle un artiste au trait pathétique avait dessiné un groupe de niños1 perdus dans quelques ruines fumantes qui pouvaient aussi bien être Madrid ou l’Espagne entière. En dessous du dessin, pour toute légende, une date : Febrero 1939. Le gosse, là, au bord du chemin, ressemblait étrangement à un des niños de la gravure.

Il ne bougeait pas.

Il attendait, tout droit. Ses mains étaient gantées de moufles de laine rouge et son pantalon tire-bouchonnait sur les menus godillots. Au cou, une écharpe – de laine rouge, elle aussi – nouée à la diable.

La surprise passée, Antonio fronça le sourcil. Immédiatement en alarme. Ce gamin de gravure de guerre, là, tout à coup, ce n’était pas normal. En un éclair, une multitude de suppositions diverses traversèrent l’esprit d’Antonio ; l’une repoussant l’autre… Aucune n’était raisonnable.

Antonio se mit en marche vers l’enfant. Il ne savait encore s’il allait lui adresser quelques mots en passant, ou bien si le silence convenait mieux. Il s’était toujours méfié des enfants, en France. Les enfants parlent sans savoir. Il y en avait souvent, sur le chantier, les jeudis. Des petits morveux qui rigolaient entre eux, faisaient des blagues, et qu’on finissait toujours par chasser, plein de colère. Les enfants, ça ne sait pas rire de façon raisonnable. C’est complètement fou.

Le gosse le regardait avancer. Il avait un regard décidé, diablement attentif. Le soir tombant écrasait beaucoup d’ombre sur le bosquet. Antonio se dit que, depuis longtemps, ce gosse aurait dû être rentré chez lui.

Il fut à sa hauteur, lui jeta un regard rapide, passa.

— Monsieur ! dit le gosse.

Il avait une voix douce, mal assurée : une voix qui figea Antonio au milieu d’un pas, et puis qui l’aspira, corps et âme.

— Petit ? dit Antonio avec dans la voix, sur les lèvres, une ébauche de sourire.

Il avait appris que le simple fait de parler levait un sourcil soupçonneux au visage de ceux qui l’entendaient pour la première fois. La masse du peuple n’aime guère les étrangers : ils sont inhabituels, et pour cela suspects. Les enfants surtout se méfient. Il fallait se montrer gentil avec celui-là. Un enfant qui a peur, c’est une catastrophe. Et puis, lui, là, engoncé dans cette espèce de manteau trop long, il l’avait appelé « monsieur »…

— Oui, petit ? dit encore Antonio, le sourire bien venu, cette fois.

Il fit un pas. L’enfant ne bougeait point : le nez levé, il le détaillait posément, sans crainte. Un regard lucide et bourré d’innocence, qui ne savait pas encore feindre.

Antonio, pendant quelques secondes, supporta l’examen sans oublier son sourire. Après l’avoir étonné, intrigué, irrité, cet enfant au bord du chemin l’amusait presque.

Puis il y eut ce sourire, d’abord hésitant, et franc, chaud, d’un seul coup, sur le visage de l’enfant.

Antonio hocha la tête. Il dit, désignant le chemin :

— Tu vas par là aussi ? Le sourire du garçon tomba.

— Moi, je vais par là, dit Antonio. Par là, c’est Corravillersse, hé ? Si tu veux, tu marches avec moi ?

Une lueur de crainte au regard de l’enfant transformait son visage en figure de fouine. Il se creusa le crâne une seconde, lâcha brusquement, avec une naïveté désarmante :

— Vous êtes peut-être un Algérien ? Antonio comprit, se sentit très gai. Il élargit son sourire, rassura :

— Non, bonito2. Pas algérien. Moi (il se toucha la poitrine), Espagnol. Espagne.

L’enfant ouvrit la bouche sur un « oh » muet. Il dit :

— C’est pas comme Algérien, alors ?

— Non, dit Antonio. Espagnol, c’est pas du tout comme ça.

— Ah, bon ! soupira l’enfant.

On ne l’avait probablement pas mis en garde contre les Espagnols…

Antonio dit :

— L’Espagne, c’est très loin… là-bas. Moi, je suis Espagnol. Christophe Colomb, pareil.

— Oh ! dit le gosse.

Il avait retrouvé son sourire, toute ombre de crainte envolée de son visage rond. Et qu’Antonio fût du même pays que Christophe Colomb, voilà qui était une assurance absolue de sécurité totale.

— Viens ! dit-il. Viens par-là… je fais une cabane.

Il s’animait, la main gantée de rouge indiquant le sous-bois.

— Une cabane ? dit Antonio.

L’enfant hocha la tête. Son visage souriait, mais ses yeux, comme deux noisettes, reflétaient un sérieux pour le moins étrange. Antonio...