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Les Exploits de César

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396 pages

Ce soir-là, la salle du théâtre des Nouveautés-Françaises était bondée de spectateurs.

De l’orchestre au cintre, pas une place ne demeurait vide.

Aux fauteuils : tous les critiques et la plupart des personnalités masculines qui forment le Tout-Paris des premières.

Aux avant-scènes, aux loges en vue, au balcon, un public très select, froid, élégant.

Aux galeries supérieures : des spectateurs curieux, impatients de voir commencer la représentation de l’Aventurier.

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Gabriel de Bellemare
Les Exploits de César
Roman parisien
PREMIÈRE PARTIE
I
Ce soir-là, la salle du théâtre desNouveautés-Françaisesétait bondée de spectateurs. De l’orchestre au cintre, pas une place ne demeurait vide. Aux fauteuils : tous les critiques et la plupart des personnalités masculines qui forment le Tout-Paris des premières. Aux avant-scènes, aux loges en vue, au balcon, un public trèsselect,froid, élégant. Aux galeries supérieures : des spectateurs curieux, impatients de voir commencer la représentation del’Aventurier. Une émotion de curiosité fouettait cette salle. Cependant on était à la fin de la saison théâtrale : les effluves du printemps soufflaient a u dehors, et plusieurspremières à sensation — données dans le cours de l’hiver — avai ent émoussé les appétits de ce. public spécial qui, à Paris, s’intéresse aux choses de la rampe. Mais, dans cette soirée, une attraction particulièr e avait attiré les spectateurs aux Nouveautés-Françaises. César Dusorbier — un de ces deux ou trois comédiens dont Paris suit avidement les faits et gestes — allait créer le rôle de l’Aventur ier dans le drame de ce nom. La pièce n’était pas une primeur : quelques années, auparavant,. elle avait été jouée avec succès au Théâtre-Français ; et un des sociétaires de la m aison avait interprété le principal rôle avec une puissante allure, restée dans la mémoire des contemporains. Aujourd’hui César Dusorbier allait donc se montrer dans un personnage déjà très lourd et rendu dangereux par le souvenir d’un maître artiste. Disons aussi que la curiosité de cette soirée ne résidait pas seulement dans la repr ise del’Aventurier, avec une interprétation nouvelle. L’affaire avait undessous,de tout le boulevard, colporté connu par tous les courriers, par tous les bulletins de t héâtres ; et les langues s’étaient exercées, à propos de ce bruit de coulisses, très vrai cette fois. Pour l’édification du lecteur, entrons dans quelques détails. Aristide Montbrun dirigeait alors lesNouveautés-Françaises,avec une grande habileté. Aristide Montbrun, qui est mort aujourd’hui, — lais sant dans le monde artistique des souvenirs encore vivants, — était un de ces directeurs, comme il y en avait quelques-uns avant la liberté des théâtres. Un vrai type d’autoritaire : autoritaire avec ses pensionnaires et ses auteurs. Son théâtre était son domaine, et il entendait y régner despotiquement ; il n’admettait ni contradiction ni objection quand sa volonté avait décidé sur un point. Homme habile, intelligent, très frotté de littératu re, trente ans de métier lui avaient donné une grande compétence dans toutes les choses relatives au théâtre. Son autorité un peu âpre, n’était donc pas seulement le résultat d’un caractère despotique, elle était aussi la manifestation d’une expérience reconnue et acceptée. Très sincèrement, Aristide Montbrun s’estimait le premier directeur, le premier flaireur de pièces, le premier metteur en scène de Paris. La mise en scène était son fort, il y excellait. Sur les planches, dans le travail des ré pétitions, il avait des trouvailles qui échappaient aux auteurs et aux interprètes, et qui bonifiaient singulièrement la pièce à l’étude. Aussi aimait-il à diriger les répétitions des ouvrages joués à son théâtre. Il devenait alors un terrible collaborateur. Agité et verbeux, il se démenait à la recherche des effets ; il harcelait, bousculait, in juriait ses artistes, jusqu’à ce que l’interprétation de la scène ou de la situation fût arrivée au point désiré. Dans son impatience du mieux, souvent cette réflexion tombai t de sa bouche : « Ah ! ces
comédiens ! ont-ils besoin d’être serinés ! Même au x plus intelligents, aux plus expérimentés, il faut donner l’intonation exacte d’un mot à effet. » Avec les auteurs, Aristide Montbrun employait les mêmes agissements. Avait-il la main assez alerte pour crayonner et raturer les manuscrits, biffant impitoyablement tout ce qui faisait longueur dans une scène ! Il imposait des c hangements, des modifications aux écrivains qui généralement, les subissaient sans tr op d’objections. Ils savaient qu’un refus de leur part, c’était la perspective du théât re désormais fermé. Ces façons d’être avaient réussi au directeur desNouveautés-Françaises; son théâtre avait prospéré, et lui avait procuré une jolie fortune, dont il usait correctement. Sa réputation d’habile homme était bien assise sur le boulevard et dans le monde artistique. Quelquefois, il s’autorisait de cette situation lég itimement acquise pour se permettre des actes d’omnipotence, des accès de susceptibilité qui prêtaient à la critique. Ainsi, à propos d’une vétille, il se brouilla pendant plusieurs années avec Lecerf, — le spirituel auteur comique, — lequel avait trop consc ience de son talent pour faire, le premier, les tentatives d’un raccommodement. Un ami commun finit par les rapprocher. Pendant quelque temps, le comédien Godefroy — cet artiste si amusant dans les types bourgeois — fut au nombre des pensionnaires d’Aristide Montbrun. Celui-ci ne s’avisa-t-il pas de faire jouer Godefroy dans un lever de rideau, et cela pendant l’été ! Le comédien devait être rendu au théâtre, à sept heures moins l e quart. Il s’exécuta pour éviter l’amende, mais il conçut une grosse rancune de ce m anque d’égards. Son engagement expiré, il ne le renouvela pas et alla jouer au Pal ais-Royal. Eh bien ! cet homme de tempérament si autoritaire, César Dusorbier eut la malice, l’originalité, de ne pas le prendre au sérieux, car il était lui-même d’humeur taquine et frondeuse. A peine engagé au théâtre par un brillant traité, i l se mit à railler son directeur, au milieu des camarades qui l’écoutaient avec quelque surprise ; il se permit de l’appeler autocrate en carton pâte, bonhomme surfait ; il critiqua ses procédés de mise en scène. Ces paroles vinrent aux oreilles d’Aristide Montbru n qui, d’abord, manifesta une surprise indignée d’être ainsi contesté par un de s es artistes. Comment ! ce dernier n’imitait pas l’exemple des autres ; il ne subissait pas son ascendant ! Malgré son dépit, il se contint ; César tenait maintenant, à son théâtre , l’emploi de fort jeune premier, et il avait besoin de lui pour plusieurs créations importantes. Un jour, une circonstance amena entre eux un éclat. C’était pendant les répétitions d’une grande pièce de mœurs. Le directeur indiqua à l’artiste un jeu de scène qui lui paraissait opportun. Ce dernier fit semblant de ne pas avoir entendu l’observation d’Ar istide Montbrun, et continua de débiter son rôle, comme il l’avait répété jusqu’alo rs. Nouvelle observation de la part du directeur, mais faite sur un ton plus nerveux. L’artiste ne fit aucune objection ; mais le lendemain, il dit son rôle comme de coutume, paraissant avoir complètement oublié l’observation à lui faite, la veille. L’impresario sentit la bravade ; sa face s’empourpra ; il frappa du pied le plancher avec violence.  — Monsieur, cria-t-il d’une voix étranglée par la colère, faites-vous exprès de ne pas répéter votre rôle avec la nuance indiquée ? — Parfaitement, répondit César avec un absolu sang-froid. Je ne sens pas ce jeu de scène ; j’y serais mauvais : je ne l’admets donc pas.  — Votre appréciation n’a pas le sens commun ; reco mmençons, et répétez le rôle comme je vous l’ai indiqué, continua Aristide, au paroxysme de la colère. — N’insistez pas : je préfère rendre le rôle à l’auteur. Ce dernier, qui assistait à la répétition, jeta les hauts cris à cette proposition. Il tenait à conserver l’artiste qui devait porter tout le poids de sa pièce.
Bien qu’il lui en coûtât de donner tort au directeu r, il autorisa César à jouer le jeu de scène en question, suivant sa convenance. Dès lors, Aristide Montbrun conçut une haine féroce contre ce pensionnaire qui avait mis ainsi son autorité en échec. Il résolut d’en débarrasser sa troupe, et il lui su scita des tracasseries dans le service pour l’obliger à résilier son engagement. César ne tomba pas dans ce piège : d’abord il lui plaisait d’appartenir à un théâtre bien coté co mme lesNouveautés-Françaises ; ensuite, il ne voulait pas faire cadeau à l’irascible directeur de la somme de soixante mille francs, montant de son dédit. Les circonstances amenèrent un nouveau choc entre les deux hommes. Un soir, comme Aristide était entré dans la loge de l’artiste et qu’il lui adressait d’une voix rogue une observation absolument inopportune, celui-ci se leva, et d’un ton très raide :  — Mon cher monsieur, dit-il, je vous préviens que j’ai deviné votre plan ; à force de tracasseries, de mesquineries, vous voulez m’obliger à quitter votre théâtre. Eh bien ! je ne vous procurerai pas ce plaisir ; je reste votre pensionnaire jusqu’à la fin de mon engagement. Je vous prie de ne plus m’adresser la p arole que pour affaire de service ; maintenant, j’ai besoin d’être seul dans ma loge, je vous demande d’en sortir. Cet incident faillit donner une congestion au directeur irascible. César continua d’appartenir à la troupe desNouveautés-Françaises, faisant de belles créations, qui augmentèrent sa réputation d’artiste. Mais Aristide Montbrun ne désarma pas ; il gardait toujours sa rancune contre César. L’engagement de celui-ci allait expirer ; le directeur voulut qu’il quittât son théâtre, avec un échec d’amour-propre, lequel serait bien constaté et souligné, par le public et par la presse. Comment faire ? Après réflexion, il espéra une jolie petite vengeance avec le plan suivant : Il demanda à l’auteur del’Aventurier l’autorisation de monter sa pièce auxNouveautés-Françaises, avec César dans le principal rôle. L’autorisation fut accordée.L’Aventurierest une pièce en vers, et le comédien n’avait plus débité devers depuis sa sortie du Conservatoire. Dans la pensée machiavélique du directeur, ou l’art iste refuserait le rôle — excellente occasion de lui intenter un procès en vue du dédit, — ou, s’il jouait, il se montrerait certainement médiocre, et sortirait amoindri desNouveautés-Françaises. Il arriva que César accepta de bonne grâce le rôle en question et fut même très exact aux répétitions. Ce duel entre l’artiste et son directeur amusait le boulevard. Les uns affirmaient que César serait superbe dans le rôle ; les autres soutenaient qu’il serait exécrable. Tels sont les différents motifs, qui dans cette soirée, avaient conduit, un public choisi et nombreux, auxNouveautés-Françaises. Au milieu de cette attente générale, le résultat de la représentation préoccupait surtout deux spectateurs — un homme et une femme — assis au premier rang du balcon de premier étage. La préoccupation de ces deux spectateurs était bien naturelle : la femme était celle de l’artiste, et l’homme, un de ses meilleurs amis, le sculpteur Marius Sanchez. Madame César Dusorbier pouvait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans. Une toilette simple, très élégante, cependant, accompagnait bien sa beau té calme et tranquille. Son joli visage au teint mat, aux yeux noirs très doux, aux cheveux châtains bien plantés, offrait, par son expression recueillie, de frappantes ressem blances avec certaines figures que les grands peintres de la Renaissance ont rendues populaires.
On disait que la compagne de l’artiste avait le caractère aussi placide que l’expression de son charmant visage. La vérité est qu’elle était femme d’intérieur, et se montrait peu dans le monde du théâtre, formant ainsi un contraste complet avec la nature exubérante et tapageuse de son mari. Celui-ci l’avait connue et épousée à Tours pendant une tournée, dans des circonstances assez romanesques. La jeune fille était orpheline, sans un sou de dot ; sa gracieuse personne, aperçue un soir dans une loge d u grand théâtre de la ville, avait allumé une passion subite au cœur de l’artiste, et un prompt mariage — seul moyen de la posséder — l’avait rendue sa légitime épouse. Marius Sanchez, un des intimes de César, avait été accepté, ce soir-là, pour conduire la jeune femme auxNouveautés-Françaises. Le sculpteur était un homme d’apparence sympathique, avec une tête intelligente, des traits un peu accentués, des yeux vifs, et quelques fils gris dans sa chevelure noire. Il approchait de la quarantaine ; mais, comme artiste, il était encore peu connu. La nécessité, les circonstances l’avaient toujours obligé de travailler pour des industriels, ou de collaborer à des travaux échus à des confrères p lus lancés que lui, et qui accaparaient l’honneur de l’œuvre. Enfin, Marius n’ avait pas encore rencontré cette trouvaille de sujet, cette inspiration d’idée qui a pprend au grand public le nom d’un artiste, et lui donne un peu de popularité. Ses ami s lui jugeaient assez de talent pour prédire sa trouée, un jour ou l’autre, en pleine lumière. L’affiche du théâtre annonçait le lever du rideau p our huit heures et demie ; or, la demie était sonnée, et la représentation ne commenç ait pas. Cette attente impatientait les galeries supérieures ; le paradis bourdonnait et s’agitait. Raymonde — c’était le prénom de la femme de César D usorbier — dit à voix basse à Marius : — J’ai peur !  — Vous avez tort : la salle est impatiente, mais e lle est sympathique dans son ensemble. Nous le constaterons au cours de la représentation. — Figurez-vous que j’ai peur que César lui-. môme ait peur.  — Vous savez bien qu’il n’est pas coutumier du fait ; il a bien pioché le rôle. — « Je suis sûr do mes effets, me disait-il hier. Je dois donner au public une impression d’art dansl’Aventurier.»  — César est si nerveux, si impressionnable ! A son entrée en scène, si son premier regard tombe sur une figure qu’il croit hostile, son jeu s’en ressentira. — Vous ne lui avez donc pas recommandé de vous regarder, à son entrée ? Raymonde eut un petit sourire triste. — Oh ! moi, je n’ai plus d’effet sur César. Marius Sanchez, comme pour donner un autre cours à l’entretien, désigna à sa compagne un gros homme, d’âge mûr, qui se tenait de bout à l’orchestre, le dos tourné au rideau, inspectant les luges, les avant-scènes, au moyen d’une volumineuse jumelle.  — Ce personnage, demanda-t-il, n’est-ce pas Liberm ann, l’impresario habituel de César à l’étranger ?  — Parfaitement ; ils doivent faire ensemble une to urnée en Belgique et en Hollande, au commencement de l’été. — L’accompagnerez-vous ? — Non pas ! César dans ces tournées entend être libre de toute façon. Raymonde appuya sur ces derniers mots, avec un acce nt qui leur donnait une signification particulière ; et garda le silence. Momentanément, Marius ne chercha pas à poursuivre l a conversation ; mais il enveloppa la jeune femme d’un regard tout imprégné de sympathie.
Au même instant, la personnalité de César faisait également les frais de l’entretien de deux spectateurs, assis dans une petite baignoire discrète du rez-de-chaussée. L’un de ces spectateurs était Armand Dulaurent, l’a uteur dramatique connu de tout Paris par ses pièces à succès, ses collaborations, son esprit, sa verve... et sa calvitie précoce. La causerie engagée à demi-voix avec son compagnon semblait le mettre en bonne humeur. Ce partenaire était un charmant adolescent, dont la joliesse de visage, la vivacité des yeux, le velouté du regard et la ronde ur des formes indiquaient le véritable sexe, en dépit du costume masculin, porté avec une gracieuse aisance. Nous le répétons, la personnalité de César et les péripétie s possibles de la représentation formaient le thème de l’entretien entre l’auteur dramatique et la jeune femme, habillée du costume masculin.  — Comme le rideau tarde à se lever ! disait au moi ns pour la troisième fois cette dernière, en se replongeant avec impatience au fond de la baignoire. — Patientez, comtesse, répondait Dulaurent ; il n’est pas encore neuf heures, et une représentation qui se respecte ne peut pas commencer avant cette heure.  — Combien de fois faut-il vous avertir, mon cher, que je ne veux pas que vous m’appeliez comtesse, quand je suis en votre compagn ie, et sous ce costume de votre sexe ?  — Pardon ! cela m’échappe malgré moi ; au moins vo us ne regrettez pas cette escapade ?  — Si vous disiez fantaisie, le terme serait plus e xact... Enfin, je vous remercie de m’avoir accompagnée.  — Ne me remerciez pas ; le plaisir est pour moi ; sans votre présence, la représentation perdrait à mes yeux beaucoup de son intérêt. — C’est gentil, ce que vous me dites là... Savez-vous que je suis vraiment curieuse de voir, comment ce pauvre César va se tirer de cette épreuve ? — Douteriez-vous de la réussite, parce que l’artiste a son directeur contre lui ?  — Le rôle est hérissé de difficultés ; ensuite le débit des vers n’est pas familier à César. — Je connais l’homme ; il a déjà joué dans deux ou trois de mes pièces. J’ai reconnu en lui un garçon qui sait toutes les ressources de son métier. Dans l’occasion présente, il est aiguillonné par un puissant stimulant : le désir d’infliger à son directeur une cuisante déconvenue. Après une pause, la jeune femme reprit :  — Je serai très aise du succès de César. Si, dans le cours de la soirée, vous allez complimenter l’artiste, je me ferai un plaisir de v ous accompagner dans sa loge et de joindre mes félicitations aux vôtres. Mon costume m e permettra de vous suivre, sans vous compromettre. L’auteur dramatique regarda sa compagne avec un sourire un peu railleur. — J’y réfléchis : votre costume ne serait-il pas une préméditation ? — Peut-être. Je ne vous défends pas cette supposition, si elle vous fait plaisir. — Diable ! ceci est grave. — Qu’est-ce qui est grave ?... vous parlez par énigme. — Je vous vois, je vous devine, à la veille d’un caprice pour César.  — Peut-être encore ! Vous savez la jolie toquée qu e je fais ; j’abandonne ma vie au courant des circonstances agréables. A vingt-quatre heures près, je ne réponds ni de mes actes ni de mes sentiments.  — En effet, vous êtes veuve, libre, riche ; vous n ’êtes tenue qu’à vous comporter en
honnête homme. La jeune femme fit entendre un joli éclat de rire. — La marge est large, si vous ajoutez que je ne me préoccupe plus du sentiment de la galerie. — Maintenant, continua Dulaurent, formulons une autre supposition. — J’écoute la supposition. — Si, ce soir, au lieu d’un succès, César essuie un échec ? — Eh bien ? — Je ne manquerai d’aller porter au pauvre garçon quelques paroles de consolation. Dans ce dernier cas, m’accompagnerez-vous ? — Mon cher, n’y comptez pas : je n’aime pas les vaincus. Dulaurent eut un franc éclat de rire. — Allons 1 on ne vous accusera pas de duplicité féminine. En ce moment, les trois coups se firent entendre au rideau.  — Voilà le cirque ouvert : la lutte va commencer, murmura la jeune femme à son compagnon. Lentement, le rideau se leva devant la salle muette, attentive.
II
L’Aventurierest un drame en vers et en quatre actes, dont l’action se passe au milieu e du XVIII siècle. La pièce est habilement faite, écrite dans une langue à la fois harmonieuse et serrée. De l’exposition au dénouement, l’intérêt ne languit pas : la donnée renferme des situations d’un pathétique émouvant. La majeure partie du premier acte est consacrée aux détails. Le principal personnage n’apparaît que dans une des scènes finales, scène importante qui engage et noue l’action à fond. Tous les spectateurs attendaient avec une fébrile i mpatience cet endroit du premier acte, car il coïncidait avec l’entrée en scène de César. Enfin ce dernier parut. Alors un souffle ardent de curiosité courut dans le public ; et des applaudissements nourris partirent des différentes parties de la salle. L’artiste salua avec une réserve de bon goût, entama la récitation de son rôle d’une vo ix jeune, sonore ; sa contenance ne trahissait aucun indice d’émotion. Il semblait bien en possession de tous ses moyens, e débitant avec aisance l’alexandrin, portant avec correction le costume du XVIII siècle. Le bon effet de l’entrée de César rassura ses amis dispersés dans la salle ; le premier acte s’acheva dans une impression favorable. Aussitôt, presque tous les spectateurs de l’orchest re quittèrent leurs places, se répandirent dans le couloir du rez-de-chaussée, et les commentaires sur la représentation allèrent leur train. Les critiques influents, lesboudinésimportants émettaient tout haut leurs réflexions, et auguraient bien du résultat de la soirée. Disons, c ependant, que parmi les jeunes gens chics qui circulaient, le gardénia à la boutonnière et le monocle vissé dans l’œil, quelques-uns critiquaient, non pas l’artiste princi pal, mais la pièce ; ils la trouvaient fanée, vieux jeu.  — Mon cher, disait l’un de ces garçons intelligent s au gros critique Salomon, pas modernes, pas intéressants, les vers aujourd’hui au théâtre ! C’est rococo en diable ! Le lundiste ne daigna pas répondre à cet échantillon de la jeunesse moderne, mais se tourna vers l’acteur Balthasar Rosamel qui l’interrogeait des yeux. Balthasar Rosamel, un des plus joyeux acisurs du th éâtre des Fantaisies-Gauloises, est bien connu du boulevard et du monde artistique. C’est un amusant compère ; il excelle dans le calembour ; il a toujours soin d’en émailler les rôles qui lui sont confiés, au grand plaisir du public, dont il a l’oreille. Sa verve s’étale aussi aux tables du café de Norvège. Quand il pérore dans ce coin du boulevard, tout le monde s’esclaffe de rire. Comme ce soir-là, il ne jouait pas à son théâtre, e t qu’il était un des fervents amis de César, il était venu entendre celui-ci auxNouveautés-Françaises. Il s’intéressait à son succès, et se rejouissait par avance de la déconvenue d’Aristide Montbrun qu’il n’aimait pas, et sur le compte duque l il avait toujours quelque histoire dénigrante à raconter. Ayant aperçu le critique Salomon, dans le corridor du rez-de-chaussée, discutant la pièce au milieu d’un groupe, il était allé à lui po ur recueillir et colporter au besoin son opinion sur le jeu de César. — Eh bien ! maître, demanda-t-il — cela flatte toujours Salomon de s’entendre appeler maître — comment avez-vous trouvé César dans le premier acte ? Ici, le lundiste prit un air demi-important et laissa tomber ces paroles :  — Eh ! mais ce garçon dit le vers avec une sûreté qui m’a tout d’abord étonné ; maintenant, je crois qu’il continuera à être bon dans les autres actes.
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