Les feuilles et les fruits / par l'abbé J. Espagnolle,...

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E. Dentu (Paris). 1871. In-18, 286 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LES FEUILLES
HT
LES FRUITS
!> A I!
L'ABBE J. ESPAGNOLLE
Vicaire de Sainte-Elisabeth, à Paris
PARIS
E. DENTU. ÉDITEUR '
LIBRAIRE DU LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
VALAIS-l'.OYAI., 17 ET 10, GALERIE Il'OIU.K AXS
1 8 7 .1
LES FEUILLES
ET
LES FRUITS
PAR
L'ABBÉ J. ESPAGNOLLE
Vicaire de Sainte-Elisabeth, à
PARIS
E. DENTD, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
.PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
'I 871
ERRATA
PAGE 6G. — Sixième vers, oublié.
Ton corps mignon, ta grande pétulance.
PAGE 100. — Au vers seizième.
Au lieu de platoniens, lisez : plutoniens.
PAGE 185. — Titre.
Au lieu de : CM offende, non perdona.
// faut : Ghi offende no perdona.
Gomme certains lecteurs pourraient s'étonner
de trouver dans ce volume quelques poésies qu'ils
ont déjà lues dans les Heures perdues, on croit
devoir les avertir qu'on les a extraites de ce livre
et imprimées ici, parce qu'on s'est aperçu qu'elles
avaient un caractère trop grave et qu'elles n'étaient
pas à la' portée dès enfants, à qui elles étaient
d'abord destinées. Elles seront remplacées bientôt
dans les Heures perdues par d'autres pièces plus
naïves et plus simples ; car on voudrait faire pour
les enfants le petit volume qu'avait rêvé Eugénie
de Guérin.
LES FEUILLES
15 T
LES FRUITS
ADIEU
Mes vers, quittez ce portefeuille
Où vous logiez depuis longtemps.
Visitez la ville et les champs,
Cherchez partout qui vous accueille;
Mais ne faites pas d'embarras.
Vous êtes d'une humble naissance,
Et vous n'ignorez pas, je pense,
Que nulle part on n'en fait cas.
Si vous venez jamais à plaire,
Sachez-le bien, mes petits vers,
1
LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Ce sera moins par de grands airs
Et par une attitude fière
Que par votre simplicité.
La candeur et la bonhomie
Ont souvent une porte amie
Où l'orgueil se voit rebuté.
Pourtant, amis, rentrez au gîte,
Si l'on vous fait mauvais accueil;
Mais ne portez qu'un jour le deuîl
De votre triste réussite;
Car le succès ne prouve guère
Dans les temps que nous traversons,
Où l'on voit tant de fanfarons
Devenir maîtres de la terre.
LES TRAVAUX DE L'ESPRIT
« Travaillez, prenez de la peine :
« C'est le fonds qui manque le moins, »
A dit l'aimable La Fontaine,
Dans sa langue simple et sereine
Où l'art savant cache les soins.
Travaillez les champs ou les langues,
Donnez une forme aux métaux,
Tenez l'équerre ou les pinceaux,
Faites des vers ou des harangues;
LES FEUILLES ET LES FHUITS.
Mais aimez toujours vos travaux.
L'amour du vrai fait la science,
Et le culte de l'élégance
Fait fleurir les arts libéraux.
Si vous n'aimez pas votre ouvrage,
Si vous n'en rêvez en dormant,
A quoi vous sert votre talent,
Dites-moi, quel est son usage?
Quand l'artiste, chéri du ciel,
A vu dans sa grande pensée,
Pendant une nuit azurée,
Passer l'idéal éternel;
Adieu le sommeil de l'aurore
Avec ses rêves vaporeux ;
Adieu les discours paresseux
Qu'entre amis, le soir, on pérore.
11 n'aime et ne suit qu'un objet
Dont son âme est toujours remplie,
Et qui fait croire à sa folie
Au vulgaire lourd et replet.
LES TRAVAUX DE L'ESPRIT.
Quand le pinceau de Michel-Ange
Gravait aux murs du Vatican
Son formidable jugement,
L'oeuvre humaine la plus étrange
Qu'on puisse admirer ici-bas;
Quand Raphaël peignait ses loges,
Plus belles que tous les éloges;
Que Newton, avec son compas,
Mesurait l'immense étendue,
Et qu'Homère chantait ses chants,
Grands poèmes de tous les temps,
Voix de toute race entendue;
Pensez-vous que les ouvriers
De ces immortelles merveilles
Aient regretté beaucoup leurs veilles
Ou pris souci de leurs greniers?
0 idéal, celui qui t'aime
Et te poursuit sur tous chemins
Est bientôt roi chez les humains
Et couronné d'un diadème !
LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Diadème qui n'a coûté
Ni flots de sang, ni cris, ni larmes,
Mais que de pacifiques armes
Ont mis sur son front respecté.
Pensers du savant et du sage,
Nuits sans repos d'un grand esprit,
Les plaisirs purs dont on jouit
Sont toujours votre unique ouvrage!
Je bénis donc votre labeur,
0 vous qui donnez à la vie
Un peu d'attrait et d'harmonie,
Et qui changez l'épine en fleur.
Sans vous tout serait, en ce monde,
Comme le chaos ténébreux
Où s'agitaient terres et cieux
Dans une nuit triste et profonde.
LE BONHEUR
IMITATION D'UNE PIÈCE DE COLERIDGE
Notre maison champêtre
Était près d'un hallier
Et notre grand rosier
Atteignait la fenêtre.
Nous pouvions de la mer
Entendre le murmure,
Pendant la nuit obscure,
Dans le.calme de l'air,
Et le jour voir la plage.
Nos myrtes odorants
Étalaient en tout temps
Leur gracieux feuillage.
LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Le jasmin fleurissant
Autour de notre porte
Composait une sorte
De rideau verdoyant;
Et le doux paysage
Qu'embrassait le regard
Semblait bâti par l'art
Pour le plaisir du sage :
Des arbres et des fleurs
Entoures de silence,
Près de la mer immense
Et loin de ses fureurs.
Cet admirable site
Où tout pouvait charmer
Aurait dû se nommer
Le vallon de l'ermite.
Or, je vis une fois
Un habitant des villes
Sur les sentiers tranquilles
Qui bordent notre bois.
Il venait sous nos branches
Oublier ses travaux
Et jouir du repos
Qu'on consacre aux dimanches.
LE BONHEUR.
Je crus rn'apercevoir
Que cette douce vue
Calmaii sa fièvre aiguë
D'amasser et d'avoir,
Et tournait sa pensée
Vers un plus noble objet
Que l'escompie, ou le prêt
D'une somme encaissée.
Il s'arrêtait souvent,
Regardait nos prairies,
Nos charmilles verdies,
Le bois environnant;
Puis regardait encore,
Tantôt notre chalet,
Tantôt l'eau qui coulait
Au pied d'un sycomore;
Et sa bouche disait :
« 0 demeure bénie,
« D'où la peine est bannie,
« Où l'on vit satisfait,
« Dans un calme tranquille!
« Que je voudrais ici
« Déposer le souci
« Qui me suit dans la ville ! »
10 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Oui, nous étions bénis,
Et toute notre vie,
De charmants jours remplie.
S'écoulait sans ennuis.
Quelquefois l'alouette,
Perdue au haut de l'air,
Envoyait son chant fier
Jusqu'à notre retraite;
Mais, si nous ne prêtions
Une oreille attentive
A sa voix douce et vive,
En vain nous écoutions,
Seulement sous la nue
On pouvait l'entrevoir,
Comme un petit point noir
Dans l'immense étendue.
Et je disais, pensif :
Le bonheur sur la terre
Ne vient habiter guère
Que le coeur attentif.
Musique chaste et tendre,
Il faut, pour en jouir,
Savoir se recueillir,
L'écouter et l'entendre.
L'OISEAU FUYARD.
Petit oiseau, j'aurais fait ton histoire
En vers charmants, et sauvé ta mémoire
Du noir oubli, si tu l'avais voulu,
Si ma maison ne t'avait pas déplu.
J'aurais chanté ta plume douce et blanche,
Ta voix très-pure, et de l'arbre la branche
Où tu dormais pendant les nuits d'été.
Mon léger luth était déjà monté,
Et j'en tirais une note nouvelle,
Quand tu m'as fui, compagnon peu fidèle ;
Je t'ai pleuré l'espace d'un long jour,
12 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Et j'ai, deux mois, attendu ton retour.
Je me disais : « Il reviendra peut-être,
« Avant l'hiver, auprès de son vieux maître,
« Et je pourrai lui donner tout ce mil,
« Et pour son nid ce lin au mois d'avril;
« Je l'aimerai, malgré son inconstance,
« Car je sais vite oublier une offense. »
Mais, vain espoir! tu n'es pas revenu!
Ton méchant coeur m'a toujours méconnu.
Eh bien I va, vole, oiseau dur et sauvage,
Sois libre et fier, étale ton plumage;
Tu n'auras point, dans les grandes forêts,
Au bord des eaux, dans les riches guérets,
Mes soins amis, mon extrême tendresse
Qui t'auraient fait une jeune vieillesse.
Non, non, crois-moi, ton frivole dédain
Ne pourra plus rencontrer une main
Pour te flatter, comme faisait la mienne
Quand tu quittais la plage aérienne.
Tu passeras, au fond de quelque bois,
Tes jeunes ans, volontaire et sans lois,
Puis tu mourras, comme un oiseau vulgaire,
Au pied d'un hêtre ou d'un pin solitaire.
Nul ne saura que tes plumes brillaient,
L'OISEAU FUYARD. 13
Et que ta voix et tes chants surpassaient
Du rossignol la cantate hardie,
Quand ton gosier, rempli de mélodie,
Jetait, le soir, dans le calme de l'air,
Un son si pur, si touchant et si fier!
Car moi, jamais, pour punir ton caprice,
Ton coeur léger, ton amitié factice,
Je ne dirai ni ton sang ni ton nom.
Es-tu serin, linot, merle ou pinson,
Chardonneret, roitelet ou fauvette?'
Qui l'apprendra de ma langue muette?
Je briserais, de courroux, mon crayon
Si je devais te créer un renom,
Même mauvais, comme l'ingratitude.
Demeure donc dans l'âpre solitude,
Qu'elle enveloppe et ta vie et ta mort;
Tu l'as choisi, sois heureux de ce sort.
Les champs fleuris, l'arbousier et les frênes
Ont plus d'attrait que mes petits domaines:
Il est si doux de parcourir les airs,
Les bords des lacs et les climats divers,
De s'élever, d'un effort de son aile,
Encor plus haut que ne va l'hirondelle,
De vivre en roi, sous l'immense ciel bleu,
Ut LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Changeant toujours de caprice et de jeu,
Pour îe plaisir d'aller de place en place!
Oui, c'est bien doux, et je suivrais ta trace,
Si Dieu rendait mon corps aussi léger
Que ton duvet! Quel sort de voltiger
Seul avec toi, sur les plus hautes branches,
Ou de passer, rasant les moissons blanches,
D'un frais vallon sur un riche coteau,
Puis d'incliner vers le prochain ruisseau.
Mais qu'ai-je dit? ingrat! moi te poursuivre!
Oh! non, jamais! Plutôt cesser de vivre.
Si toi, pourtant, tu voulais revenir
Des sombres bois, et près de moi finir
Ta vie errante et tes lointains voyages,
Tu trouverais ici d'autres ombrages,
Dé bon mouron et ma douce amitié
Qui, dans un jour, aurait tout oublié.
LE REVE D'UN HOMME EVEILLE
Je voudrais posséder, sur les Champs-Elysées,
Deux gentilles maisons, au levant exposées ;
L'une, qu'embrasserait le lierre verdoyant,
S'ouvrirait, chaque mois, à l'esprit, au talent;
L'autre, pour mes amis, serait toujours ouverte.
La maison des amis ne doit être déserte
Que le jour où finit la vie et son labeur.
Je rêve quelquefois de ce charmant bonheur,
Et je dis, éveillé : Ce penser chimérique,
Si mon oncle bientôt mourait en Amérique,
Serait la vérité; puis je pourrais encor,
Héritier généreux de ce riche trésor,
10 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Sur le bord de la mer, jour et nuit murmurante,
Avoir une villa d'apparence charmante,
Et, pensif, contempler mélancoliquement
De l'immense océan l'éternel mouvement.
J'aime les chevaux blancs dans un bel attelage,
J'aurais des chevaux blancs, des laquais, même un page;
Mais mon esprit se perd : je bâtis des châteaux
En ville, à la campagne, et sans matériaux.
11 ne me viendra pas des bords de l'Amérique
Un vaisseau, chargé d'or, à travers l'Atlantique;
Car, si je réfléchis, je me souviens fort bien
Que cet oncle est un rêve : on rêve donc de rien!
Oui, l'on rêve de rien, et les légers mensonges
Qui remplissent l'esprit et qu'on appelle songes,
Causent plus de plaisir que la réalité;
Car la chimère habite un palais enchanté;
Et mille farfadets, pétulante cohorte,
Par un chemin fleuri conduisent à sa porte.
Que ferions-nous, mon Dieu! sans le rêve doré,
Sans cet ami charmant, immortel, éthéré?
Il rend à l'exilé sa lointaine patrie,
Refait au gros banquier sa fortune amoindrie,
Ouvre au triste captif son lugubre cachot,
Fait nommer amiral le petit matelot,
LE RÊVE D'UN HOMME ÉVEILLÉ. 17
Donne à la fille pauvre une riche émeraude,
Au poëte orgueilleux, pour avoir fait une ode,
Le laurier envié qui couronne son front ;
A tous, enfin, honneur, plaisir, richesse et nom.
Oh! ne riez donc pas d'un homme qui vous conte
Les rêves qu'il a faits et son cruel mécompte.
Vous aussi vous rêvez ; mais vous prenez grand soin
Que vos rêves jamais n'aient que vous pour témoin.
LA TOURAINE
Ravissante Touraine,
Que j'aime ton ciel bleu !
Oh! puissé-je en ce lieu
Finir ma course vaine !
Tout est fait pour charmer
Dans ce coeur de la France ;
L'eau, les airs, le silence
Paraissent vous aimer.
La poétique Loire
Y coule à flots plus lents,
Pour jouir plus longtemps
De son antique gloire.
LA TOURAINE. 10
Là, le grand saint Martin
Semble prier encore
Sous cette tour que dore
Le rayon du matin.
Ici le vieux Grégoire,
Connu des érudits,
Ramassait les récits
Dont il fit son histoire.
Plus loin, Charles Martel,
Le héros de la France,
Brisa la forte lance
Du Sarrasin cruel.
A Plessis, vieux décombres,
Louis onze et Tristan
Charmaient cruellement
Leurs solitudes sombres.
Là, Rapin écrivait
Dans la langue d'Horace,
Comme un élève en classe,
Des vers qu'on admirait.
20 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Le poëte Destouches,
Sur ces coteaux joyeux,
Faisait au Glorieux
Ses dernières retouches.
Descartes, dont le nom
Suffirait à ta gloire,
0 nonchalante Loire,
Lisait ici Platon.
Gabrielle d'Estrées,
Sur ce bord enchanté,
Disputait de beauté
Avec les blondes fées.
Balzac, le romancier,
; Peignait la vie humaine,
Sans trop se mettre ert peine,
Sous ce grand vieux mûrier.
Ces chemins, ces rivières,
Ces bois et ces châteaux,
Blois, Chaumont, Chenonceaux
Ont des pages bien fières
LA TOURAINE. 21
Et des dates de sang.
Le curieux touriste,
Le savant et l'artiste
Les quittent en pleurant.
Ainsi, dans la Touraine
Tout n'est que souvenirs,
Pur soleil, doux zéphirs
Et grâce souveraine
Si quelque jour le sort
Vous porte vers la Loire,
Finissez votre histoire
Et vos pas sur son bord.
L'AVENIR DE CE MONDE
Quand de sa faux d'acier
La mort sèche et livide
Finira de scier,
Moissonneuse rapide,
Ce siècle sans grandeur
Ni coeur;
Quand la brumeuse automne
Aura couvert cent fois
De sa pâle couronne
Le front chauve des bois
Des Alpes éternelles
Si belles ;
L'AVENIR DE CE MONDE. 23
Quand la terre, cent fois,
Aura suivi l'orbite
Que lui fit de ses doigts,
Comme une ligne écrite,
L'architecte éternel
Du ciel,
Où sera ma mémoire?
Dans l'éternel oubli
Où l'homme sans histoire
Demeure enseveli,
Comme un corps dans la bière
Sous terre.
Avenir, Avenir,
Tu n'es qu'une espérance ;
Mais je veux te bénir,
Tu me tiens dans l'enfance
Par ce frêle oripeau
Si beau!
BETHARRAM
Si vous allez jamais au pied des Pyrénées,
Visitez, en passant, un lieu que les années
Et sa sainte légende ont rendu vénérable.
Son nom est Bétharram, et le site agréable
Où la maison de Dieu s'élève comme un nid
Donne encor plus de grâce à ce doux nom béni.
La Suisse avec ses lacs et ses hautes montagnes,
Naples avec son golfe et ses belles campagnes
Captivent moins les yeux que notre Bétharram.
Quand vous quitterez Pau, voyez, en avançant,
Entre deux longs coteaux, cette plaine charmante
Où tout vient à souhait, blés, fruits, vigne grimpante
BÉTHARRAM. 25
Et le gave, aux flots purs, qui l'arrose en grondant ;
Puis, plus loin devant vous, voyez le mont géant,
Dentelé de cent pics, qui touchent aux nuages,
Et, dans ses larges flancs, les bois gris et sauvages
Où les troupeaux mêlés de boeufs et de brebis
Paissent tranquillement sous les hêtres vieillis;
Voyez ces rocs pendants, menaçante avalanche,
Et l'éternel glacier, comme une nappe blanche.
Abaissez maintenant vos regards près de vous.
Quels environs charmants ! Que tous ces lieux sont doux !
Comme les habitants et la plaine sourient !
Comme le bleu du ciel et les prés se marient !
Ici, c'est Coarraze où notre grand Henri
Fut aux rudes travaux dès l'enfance endurci.
Les rochers et les bois rappellent sa mémoire,
Et chaque laboureur sait toute son histoire.
Voyez là-bas Lestelle, assise au bord de l'eau,
Belle comme son nom, fière de son berceau.
Elle semble garder, dernier bourg des vallées,
Le rempart de granit que font les Pyrénées.
Allez deux pas encor : sous ce mont verdoyant,
Voyez ce temple saint, bâti de marbre blanc,
Fièrement surmonté d'une flèche élégante,
Et rempli, tout le jour, dès l'aurore naissante,
20 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
De pieux pèlerins, accourus de tous lieux ;
Voyez ce grand palais, aux longs corridors vieux,
Et ce pont dégagé, sautant sur la rivière,
Et couvert tout entier d'une frange de lierre,
Que baigne doucement le gave dans ses eaux ;
Ce lieu c'est Bétharram, Yarbre des beaux rameaux
Le plus aimé des noms; c'est la demeure sainte
De la mère de Dieu, la vénérable enceinte,
Où son image d'or, depuis les temps anciens,
S'use sous les baisers des fidèles chrétiens.
Bétharram, Bétharram, merveille des vallées !
Sanctuaire béni des grandes Pyrénées !
Que d'âmes et de coeurs ta fontaine a lavés !
Que d'esprits abattus ton nom a relevés !
Que de pleurs ont coulé sur tes dalles humides,
Après l'heure passée en longs aveux timides !
Qu'il est beau dans la nuit le chant du pèlerin,
Qui dit, en cheminant, ta fête de demain !
Jamais, ô Bétharram, jamais on ne t'oublie
Quand on s'est arrêté sur ta rive fleurie,
À l'ombre du tilleul et du grand marronnier,
Pour repasser sa vie et pleurer et prier.
A UNE JEUNE ENFANT
QUI PLEUHAIT 51 ON RHODODENDRON
Charmant petit ange,
Vous trouvez étrange
Qu'un arbre soit mort,
Qu'il ait eu le sort
Que j'aurai moi-même,
Quand le spectre blême
Qui finit tout mal
De son trait fatal
Touchera ma vie.
Oui, chère Marie,
Tout passe ici-bas,
Tout court au trépas;
28 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Tout s'abîme et tombe
Dans la noire tombe
Où germe l'oubli,
Sous l'oeil de l'ami.
Dans la grande Rome
Je n'ai vu de l'homme
Que de vains tombeaux,
Que des écriteaux
Où l'active histoire
Cherche la mémoire
De quelques héros.
C'est donc à propos
Que chaque poète
En pleurant répète
Ce lugubre cri :
— Tout est cendre, oubli,
Sur notre planète;
Les habits de fête
Qu'on quitte le soir
Sont changés en noir,
Avant que l'aurore
Ne luise et ne dore
De son premier feu
Un coin du ciel bleu.
A UNE JEUNE ENFANT. 29
Les saintes prières,
Les plaintes amères
N'arrêtent jamais
Les rapides traits
De la mort livide.
Son bras homicide
Frappe également
L'animal bêlant,
L'homme qui médite,
La feuille qu'agite
Le souffle du vent. —
L'arbuste odorant
Qui faisait ma joie
Fut aussi la proie
De la triste mort.
Quel était son tort?
Son joli feuillage
Fournissait l'ombrage
A deux passereaux
Pétulants et beaux,
Qui sur ma fenêtre
Venaient se repaître
De miettes de pain,
Sur ma propre main.
30 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Seul dans ma demeure
Maintenant je pleure
Et les passereaux
Et les verts rameaux
Et les belles roses,
Récemment écloses.
J'ai tout vu périr,
Tomber ou partir!
L'ARDELION
Il était autrefois dans la ville de Rome
Un monde d'intrigants que le bon Phèdre nomme,
D'un nom très-peu connu : peuple d'ardélions.
Cette race, dit-il, semblable aux papillons,
Jamais ne se repose, se mêle à toute affaire,
Et pourtant ne fait rien, en paraissant tout faire.
Ce peuple n'est pas mort ; on le trouve à Paris,
A Londres, à Berlin, et je serais surpris
S'il n'avait pénétré jusqu'à la Mongolie,
Tant il a le secret d'étendre au loin sa vie.
Le hasard a voulu, je n'ose dire Dieu,
Que je visse de près, dans un célèbre lieu,
32 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Certain ardélion, vrai type de l'espèce,
Si vain, si factotum, si plein de hardiesse,
Qu'en présence d'un oeuf il aurait répondu :
« Ma poule n'a rien fait, c'est moi qui l'ai pondu."
A QUELQU'UN
QUI DENIGRAIT MES PETITS VERS
Le grand vers me déplaît, excepté dans Homère
Où sa marche hardie et son allure fière
Ravissent mon esprit, malgré tous ses longs pieds
Qui marchent alignés comme d'humbles troupiers.
Oui, ce vers est toujours, s'il n'est fait de génie,
Fatigant par son poids et sa monotonie.
La Iienriade, hélas ! ne le prouve que trop ;
Le sommeil et l'ennui suintent de chaque mot.
Le petit vers va, vient, prompt comme l'hirondelle,
Dont on n'entend parfois que le doux bruit de l'aile.
Vive le petit vers
Toujours léger, divers,
3
34 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Et d'aimable visage!
Vit-on jamais la page
Où court cet enchanteur
Ennuyer le lecteur
Ou fermer sa paupière?
Laissez, laissez-moi faire
Des vers de quatre pieds
L'un à l'autre liés
Par la souple cadence,
Qui les meut, les balance,
Comme le doux zéphyr,
Mystérieux soupir
De la grande nature,
Balance la verdure
Dans les sombres forêts
Ou les blés des guérets.
Qui donc lirait Tibulle
Et le tendre Catulle
S'ils avaient un grand air?
Pourquoi toujours Verl-Verl
Charme-t-il notre oreille,
Entraîne, excite, éveille
L'esprit le plus replet?
L'ingénieux Gresset,
A QUELQU'UN QUI DÉNIGRAIT MES VERS. 35
Ennemi du tudesque,
D'un crayon pédantesque
Ne fit pas lourdement
Cet oiseau du couvent.
Sa main fine et légère
Relève la matière
Par la brièveté
Et du sens et du pied.
Achille serait grand et de fière stature
Quand Homère aurait pris la petite mesure
Où Pindare enfermait ses illustres héros ;
Mais qui pourrait chanter Vert-Vert et ses propos
Dans le mètre pompeux où l'on chante Alexandre ?
Le petit vers gaîment sait monter et descendre,
Célébrer la beauté, les grâces et l'esprit,
La rose du jardin et l'épi qui mûrit ;
Le guerrier plein de feu sous ses terribles armes
Et les villes en deuil, dans le sang et les larmes.
0 petit vers,
Tout l'univers
Est ton domaine!
Ta grâce mène
L'âme et le coeur,
Comme un vainqueur
30 LES FLUILLES ET LES FRUITS.
Une captive.
Ta marche vive,
Ton air coquet,
Ton parler net
Et sans grimace,
Te donnent place,
Gentil pinson,
Dans la chanson,
Dans les romances,
Et dans les stances
A pieds divers;
Et le grand vers,
Confus, timide,
Cache sa ride
Et ses vieux traits,
Quand tu parais.
L'ILE SAINT-LOUIS
Je t'aime, Saint-Louis,
Petite île tranquille,
Où les bruits de la ville
Sont presque évanouis
Lorsqu'ils passent la Seine.
Tout ici doit charmer,
Quand on sait renfermer
La courte vie humaine
Dans un cercle joli
D'un demi-kilomètre,
Et sans regret se mettre
Et se perdre en ce pli
38 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Où le fleuve nous cache.
Moi, je serais content
D'y finir doucement
Et mes jours et ma tâche
Si le ciel le voulait;
Je trouve à m'y distraire
Et souvent à m'y plaire,
Car peu me satisfait.
Sur le quai de Béthune
L'hiver est un été,
Et le soleil monté
Est frais comme la lune
Au petit quai d'Anjou,
Pendant la canicule.
Ainsi, quand Paris brûle,
Nous sommes en ce trou,
— Voilà comme on l'appelle —
Aussi bien qu'au Croisic,
Qu'à Dieppe, qu'à Pornic,
Et mieux qu'à La Rochelle.
Le beau quai d'Orléans
Est comme un belvédère
D'où l'oeil fier considère
Les nobles monuments
ILE SAINT-LOUIS. 39
Qu'élevèrent nos pères
Dans le quartier latin.
Temps heureux, temps lointain
Où les mains ouvrières
Ne savaient que bâtir!
De la pointe de l'île
On voit l'Hôtel de ville
Et l'on vient aboutir,
Par une espèce d'anse,
Au grave quai Bourbon,
Le plus illustre nom
De notre antique France.
De ce point, le regard
Embrasse un tour immense ;
Il s'étend et s'élance
Jusqu'au grand boulevard
Et plonge aux Tuileries.
Vois ici Saint-Gervais,
Et plus loin le Marais,
Vieux restes d'armoiries;
La tour du Châtelet,
L'Hôtel-Dieu, Notre-Dame,
D'où partait l'oriflamme
Au temps du roi Capet.
40 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
L'intérieur de l'île
N'est pas comme les quais.
Les trottoirs sont fort laids,
D'un marcher difficile.
Mais qui peut tout avoir?
La riante jeunesse
A-t-elle la sagesse
Et le vaste savoir?
Puis, c'est une vétille
Qu'un mauvais gros pavé ;
Je ne l'ai relevé,
Dans cette île gentille,
Que par amour du vrai.
Notre insulaire, au reste,
N'imite pas Alceste,
Il est toujours fort gai
Et de bon caractère.
Il ne se plaint de rien,
Croit que chacun fait bien,
Curé, préfet et maire.
Il a son beau soleil,
Sa nuit toujours sereine,
Ses rives de la Seine,
Son site sans pareil
ILE SAINT-LOUIS. il
Et sa pure atmosphère.
Que lui faut-il de plus?
Vous direz : « Des écus,
Une santé prospère.
L'homme ne vit pas d'air,
Ni de philosophie ;
Tout est sans poésie,
La nuit, le ciel, la mer,
Même Louis-en-1'Ile,
Quand on a mal dîné
Ou qu'on est chagriné
D'un corps toujours débile. »
Je sais, je sais cela
Aussi bien que personne ;
Mais ici chacun donne
Le superflu qu'il a.
Tous ont leur jouissance,
Le pauvre en recevant
Et le riche en donnant,
Comme la Providence.
Quant aux maux qui toujours
Ravagent notre espèce,
Age mûr et jeunesse,
Ils ont bien peu de cours
LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Dans cette île bénie.
On y touche à cent ans,
Et ces nombreux printemps
N'ont pas eu d'insomnie.
LE BONHEUR DE PENSER
Pour être quelque chose,
Ami, ne soyons rien.
Que peut créer de bien
Celui qui ne dispose
Ni des loisirs du soir,
Ni des heures fertiles
Dont les matins tranquilles
Nourrissent le savoir?
Fuyons, fuyons la gloire
De l'administrateur,
Qui siège avec bonheur
Devant une écritoire,
44 LES FEUILLES ET LES FRUITS.
Signant, apostillant,
D'un air grave et sévère,
Et tout fier de déplaire
Au pauvre suppliant!
Qu'importe, je te prie,
Que tu sois sénateur,
Ministre, ambassadeur,
Empereur de Russie,
Si tu ne peux penser;
Si d'une grande idée
Ton âme possédée
Ne peut l'ensemencer
Dans les champs du public ?
La véritable vie
N'est pas de faire envie
Par un heureux trafic
Ou par de belles places;
D'avoir des courtisans
Des villas et des champs
Sur de vastes espaces.
Non, non, mon jeune ami,
Cela n'est pas la vie;
Mais la philosophie
D'un esprit endormi,
LE BONHEUR DE PENSER. 45
De l'âme sans pensée,
Sans foi, sans idéal,
Qui dans un corps banal
Demeure embarrassée
Comme l'oiseau léger
Dans une lourde cage.
Tu fus toujours le sage
Sachant se dégager
De l'entrave mortelle
Qui retient son essor.
C'est le plus heureux sort,
C'est la part la plus belle
Que pût te donner Dieu.
Maître de la pensée,
Ta fortune assurée,
Vis content en tout lieu,
Content de toutes choses.
Penser, c'est le seul bien ;
Le reste est moins que rien.
Démens-moi, si tu l'oses!
MINUIT
11 est minuit : tout fait silence.
On n'entend plus ni cris ni bruit,
Et, dans le ciel, l'astre qui fuit,
En suivant son orbite immense,
Semble avoir peur de nous troubler
Dans notre repos solitaire;
Il fait à peine scintiller
Sa pure et changeante lumière.
Tais-toi, grillon de mon foyer,
Ton aigre voix vient m'eftïayer.

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