Les feuilles perdues / Édouard Dangin

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H. Bellaire (Paris). 1873. 1 vol. (108 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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LES
FEUILLES PERDUES
o pi
F. AXJREAU liT O. — Imprimerie de Lagny.
A MA MERE
Mère, c'est loi qui as formé mon coeur, il est juste que je te
dédie ce petit livre où j'ai renfermé les diverses émotions de
ma vie.
LES
FEUILLES PERDUES
LA PETITE FEE
C'était un matin, dans la plaine.
Je marchais rêveur, l'âme en peine.
Assise au bord d'un gai ruisseau,
Elle baignait ses pieds dans l'eau.
— 8 —
Petite fille au doux visage,
Quel est ton nom? quel est ton âge?
Enfant, tes regards sont dorés
Comme les épis dans les blés !
Petite, je t'aime et t'admire,
Et je trouve ton doux sourire
Plus beau que les coquelicots,
Plus beau que les blucts si beaux !
Que tiens-tu dans tes mains, petite?
C'est un oiseau? montre-moi vite...
Une colombe! un oiseau blanc!
Me vends-tu ta colombe, enfant?
— Ami, ma colombe est si belle,
Que je ne la vends pas, dit-elle.
Pourtant, plus d'un voudrait l'avoir.
C'est la colombe de l'espoir!
Et la vierge, belle et mystique,
Reprit d'un ton mélancolique :
— Toujours l'homme, quelque matin,
Me rencontre sur son chemin.
— 9 —
Tous m'aiment et tu me désires.
Car je suis la fée aux sourires.
Je suis l'espérance, ô rêveur!
0 poëte, je suis ta soeur!
MA MAISON
A MADAME GOUBAUD
C'est un petit réduit, humble, sombre, caché.
A ce petit réduit mon coeur est attaché ;
C'est là qu'avec grand soin je resserre ma joie,
Celle qu'à ses enfants un Dieu clément envoie.
De ma petite Jeanne, ici c'est le berceau;
Là, le lit d'Edouard; quand il parle trop haut
La mère gronde. Moi, je la trouve méchante,
Car, encore qu'il crie, il me semble qu'il chante.
C'est mon réduit charmant, où j'aime, où je me plais,
Où pour moi le bonheur a tous ses bleus reflets.
Dans mon logis toujours quelque chose rayonne.
Les enfants sont vermeils et la mère est mignonne.
Je les vois tous autour de ma table s'asseoir...
Le soleil qui s'endort à la nuit dit bonsoir,
- n -
La nuit dit : à demain ! on ferme la fenêtre,
On ferme les rideaux. Jeanne gui vient de naître.
Son grand frère couché, s'endort près de maman
Et de son sein qu'elle aime approche un front charmant.
C'est mon nid; il est doux. C'est mon nid et je l'aime,
Et pour moi le quitter est un chagrin extrême.
Quand je pars le matin, je ne vois devant moi
Qu'un horizon brumeux qui me glace d'effroi.
Je m'en vais, je me heurte à maint indifférent,
Et, pour être poli, je me fais souriant.
Je rentre... ah! quel bonheur ! et quelle différence !
L'horizon me parait bleu comme l'espérance...
Je ne vous l'ai pas dit, j'habite la hauteur.
En bas est mon travail, mais en haut est mon coeur.
Je reviens... chaque pas que je fais —je vais vite,
Rentrer au logis est chose qui m'excite, —
Chaque pas que je fais du logis m'approchant,
J'aperçois les rayons d'un beau soleil couchant.
Plus je m'approche et plus je vois, toute vermeille,
Sa lueur resplendir, flamme qui m'émerveille.
Non... Je m'étais trompé... Ce n'est pas le soleil,
Dont je vois un coucher beau comme son réveil...
C'est monbonheur charmant qui m'attend, quime guette,
Et m'éclaire en chantant sa douce chansonnette...
— 12 —
Je viens : — Voilà papa, dit Edouard..., alors
La mère arrive et Jeanne entonne ses accords.
Je suis dans mon logis, au diable le monde !
Le bruit qu'on fait chez moi m'est une paix profonde.
Mon logis adoré qui fait tout mon bonheur,
Qui renferme les miens... il est tout dans mon coeur.
JESUS-CHRIST
AU DOCTEUR MASSON D ARDRES
Sur la fraîche litière, un enfant dans ses bras,
Parmi les graves boeufs qui ruminent tout bas,
Assise et souriante, estime jeune mère...
Et quand les boeufs, tournant la tète lentement,
Ont posé leur oeil lourd sur le petit enfant,
Dans leur regard pensif on voit de la lumière.
L'enfant grandit : — un jour il dit : « Voici l'instant, »
Et, les yeux pleins de flamme et le coeur palpitant,
Il s'en alla, — pasteur que le peuple accompagne, —
Avec son doux parler prêcher sur la montagne.
Il disait : « J'ai trouvé le secret du bonheur.
Homme, plus que toi-même aime et chéris ton frère,
Et, s'il passe sur lui le souffle du malheur,
Qu'il rencontre ta main au jour de sa misère !
— 14 —
Aux heures du repas, fais toujours de ton pain
Une part pour celui que tourmente la faim.
N'afflige pas autrui du mal dont il t'afflige.
Rends le bien pour le mal et sois plein de pardon.
Que la paix fraternelle habite ta maison,
Puis avec tes voisins évite tout litige.
Que ta robe et ton coeur soient assez grands tous deux
Pour, quand ils seront nus, couvrir les malheureux.
Que ta porte au passant s'ouvre pendant l'orage.
Viens en aide au malade et fais-lui son breuvage.
Prends le bras de l'aveugle et dirige ses pas.
Soutiens de tes avis celui qui ne sait pas. »
Mais tous se sont dressés, plein d'un émoi croyable !
Les forcer d'être bons, quel crime abominable, !
Ils avaient un supplice, un horrible tourment
Pour le voleur infâme et le mauvais esclave !
Ils ont voué cet homme au supplice infamant,
Car la haine est insecte et souille de sa bave.
Donc, ils l'ont pris; ils ont, fiers de leur bras puissant,
0 forfait sans pareil ! ô crime épouvantable !
Cloué sur une "croix ce dangereux coupable !
— 15 —
Alors de ses deux yeux il a pleuré du sang.
Vous le crucifiez, mais vous avez beau faire,
Le sang qu'il a pleuré fécondera la terre !
Puis, avec des rayons dans ses yeux éperdus,
Cet homme est resté là, les deux bras étendus.
L'apôtre sur sa croix agonise au Calvaire,
Il meurt... Le sol s'émeut et la nature entière
Est prise d'un frisson. Le peuple voit... et rit.
L'homme que je vous dis s'appelait Jésus-Christ!
L'AMOUR DES MERES
0 mères, Dieu sourit quand il vous voit penchées
Sur le front enchanteur de vos petits enfants.
Quand il vous voit poser mille baisers ardents
Sur leurs paupières d'or par vos lèvres cherchées.
0 femme! ô fleur d'amour ! ô parfum éternel,
Sur la terre apporté par les brises du ciel !
Dieu, qui t'a fait ton coeur, t'aime, car il confie
A ta face adorable, à ton âme bénie,
Ces trésors dont sa main dota l'humanité :
L'éternelle vertu ! l'éternelle beauté !
L'homme n'est que ton pauvre,—et toi, mieux partagée,
De lui donner l'amour le bon Dieu t'a chargée.
Trois fois bénie est l'heure où, se sentant charmer,
Le coeur bondit, surpris de commencer d'aimer.
Comme l'aube, qui naît lorsque la nuit s'achève,
Sur son coeur éperdu, ton doux regard se lève,
Et dit : Je suis l'amour, je suis la vérité,
Qui vient, prenant ton bras, marcher à ton côté.
Alors, à tes genoux se mettant de lui-même,
L'homme, de tout son coeur, te murmure : Je t'aime !
Et par les sombres jours, et par les jours heureux,
Dans la vie en aimant vous allez deux à deux.
L'homme est toujours ton pauvre, il te doit la lumière,
Et, le premier baiser, il le tient de sa mère !
Par toi veillé sans cesse, heureux par toi toujours,
Souvent, enfant ingrat, il attriste tes jours.
T'ayant, rien qu'en naissant, mise à la mort, il ose
T'oublier, et l'on voit des fils,— sinistre chose! —
Qui n'aiment pas leur mère et qui la font pleurer,
Qui, nourris de ce sein, osent le déchirer !
Toi qui pris, à former son âme toute chère,
Plus de soin que l'abeille à composer son miel !
Ne pas t'aimer! l'ingrat! le méchant!... une mère,
Mais c'est tout le bonheur ! c'est l'amour ! c'est le ciel !
On le comprend surtout aux heures de souffrance,
Comme on bénit alors sa divine présence !
Entendre quand on souffre et sentir devers soi
Un être toujours prêt d'écouter votre voix,
— 18 —
Qui souffre autant que vous du mal qui vous torture,
Dont le coeur en tressaille et dont la chair l'endure,
Qui, — si vous ouvrez l'oeil, — se montre, vous sourit,
Et s'empresse, tremblant, à votre moindre cri...
Ah! que je plains, mon Dieu! ceux qui n'ont pas de mère
Pour veiller comme un ange au chevet solitaire,
Les enfants dont le front ne sent jamais venir
Le baiser d'une mère à l'heure de souffrir!
Qui donc pourrait aimer, aimer comme une mère?
A l'heure où les amis, troupe folle et légère,
Laissent le compagnon qui n'est plus bon à rien,
— Qu'ils aiment seulement quand il se porte bien, —
La mère reste là, veillant l'enfant qui souffre,
Et, comme dans un fleuve, et comme dans un gouffre,
— Ange de dévouement et martyre d'amour, —
Pour sauver son enfant laisse tomber sa vie,
Dont chaque jour qui passe emporte une partie !
Présente devant l'homme à toute heure du jour
Elle donne et soutient du pur sang de ses veines
Le jour qu'elle nous rend en consolant nos peines.
Elle veille l'enfance, aide à ses premiers pas,
Et, si le péril vient, la cache dans ses bras...
Notre excuse toujours est dans son indulgence,
Et nos fautes jamais ne lassent sa clémence...
C'est elle encor, plus tard, quand le mauvais destin
Nous a fait perdre haleine et tomber en chemin,
— 1.9, —
Qui retient l'homme en proie aux chutes de la yie !
C'est là qu'il cachera sa paupière r.ougie ;
Car on songe à sa mère à l'heure du tourment.
L'enfant en donne à l'homme un exemple charmant...
Quand on le fait souffrir, il appelle sa mère,
Et s'enfuit, doux oiseau, sous l'aile tutélaire !
Qu'il nous faille so.n aide, elle np.us aidera.
Que nous ne l'aimions point, elle nous aimera.
Si nous sommes heureux, alors elle est heureuse.
Et pour notre bonheur son i\me ingénieuse,
Dès que nous sommes nés, se perd en maints projets.
L'Espagne sait pour nous les châteaux qu'elle a faits!
Puis, si nous chancelons à moitié de la route.
Elle s'écrie alors, se dévouant toujours :
« Comme au ruban trop court un ruban qu'on ajoute,
« Pour prolonger les siens, ô Dieu! prenez mes jours! »
C'est là le seul amour, c'est l'amour véritable!
Aimer tant... qu'on chérit celui qui vous accable !
Quand il vous porte un coup qui vous perce le sein,
Ne pas sentir le coup, ne sentir que sa main !
Porter d'un front égal la joie et la misère,
D'un divin abandon se donner tout entière,
Et n'exiger jamais, pour tant de dévouement,
Que le secret bonheur de l'aimer seulement.
— 20 —
Quand on trouve en chemin, loin des routes tracées,
Deux âmes dans un nid par l'hymen enlacées,
On sent battre son coeur et l'on dit : c'est l'amour!
La terre a, devant Dieu, menti jusqu'à ce jour.
Ce qu'on nomme l'amour ne donne pas, il prête.
Quand il est dans son nid, son aile est inquiète,
Le ramier pour un rien cesse de roucouler.
Quand on ne l'aime pas, voyez-le s'envoler;
Et, quand il n'aime plus, si vous l'aimez encore,
Il s'enfuit en riant du mal qui vous dévore.
Cet amour, — r'ôve d'or, né dans le cours d'un soir, —
Apporte à son aimée, ardeur, dôvoûmcnt, joie,
Et tout ce que d'amour le bon Dieu nous envoie ;
Il le donne, c'est vrai, mais c'est pour recevoir.
Mais l'autre amour, le vrai, —l'amour de notre mère,
N'aimant que pour aimer, môme sans nul retour,
— Trouvez un autre nom aux amours de la terre,
Car c'est lui seulement qui s'appelle l'amour !
MONSIEUR LE SOLEIL
Le temps était vilain, le soleil s'ennuyait;
— Quel malheur, disait-il, je ne pourrai pas mettre,
A moins de me mouiller, le nez à la fenêtre.
On a ses mauvais jours, tout soleil que l'on est.
Voulant à toute force à sa belle chérie,
A madame la Terre aller causer d'amour,
Pour tomber dans ses bras, imaginant un tour,
Le soleil se cacha dans des gouttes de pluie.
Et j'entendis en bas un bambin innocent
Qui s'écriait joyeux: — Oh! regarde donc, mère,
Des gouttes de soleil qui tombent sur la terre.
La mère l'embrassait et l'appelait enfant !
DEVOIR ET PATRIE
O bien qu'aucun bien ne peut rendre...
O patrie !...
(CASIMIH DELAVIGNE.)
Amour sacré de la patrie !
(ROUGET DE L'ISLE.)
Le jour dernier luisait et, l'heure étant venue,
Dieu, pour juger ses fils, s'assit sur une nue.
Il parle... écoutez tous
L'amour était la loi
Que l'apôtre Jésus vous enseigna pour moi.
Cotte loi vous disait, dans sa bonté suprême,
Que, vous entr'aimer tous, c'est me chérir moi-même.
Si vous m'avez aimé, je vous aime; venez.
Rayons de mon amour, rayonnez dans ma gloire !
Mais si, faute d'aimer, votre âme resta noirs,
Éloignez-vous de moi, je vous ai condamnés !
Montrez pour la patrie un dévoûment sublime
Et du bonheur public soyez les doux trouveurs.
Tous pour chacun, chacun pour tous, c'est la maxime
Que ma main de tous temps écrivit dans vos coeurs.
Que chacun, — s'oubliant lui-même pour son frère, —
Poursuive en son travail un but humanitaire.
S'il est plusieurs labeurs pouvant donner du pain,
On doit choisir celui qui sert plus au prochain,
Et se garder surtout de ces labeurs futiles
Qui pour le bien public sont à jamais stériles ;
Qui, dans la nation, ne doivent leur succès
Qu'à l'immoralité dont ils flattent l'excès.
Par l'honnête travail la nation s'épure,
Et chaque travailleur, en la rendant plus pure,
Engendre ainsi pour tous le bonheur de chacun.
L'avenir, — saint Lotus, — s'ouvre et jette un parfum
Et, chaque heureux pays apportant la lumière
Sur le chemin fécond du monde qui prospère,
Le bonheur des pays fait que l'humanité
Rayonne dans le calme et dans la liberté !
On voit alors splcndide, éblouissante et belle,
Passer sur les sillons la paix universelle !
Enfants, avez-vous tous, d'un effort généreux,
Fait votre part ici de l'oeuvre glorieux ?
— 24 —
LE MAGISTRAT
Je fus celui qui juge et celui qui protège;
Je fus clans mou pa}'s le prêtre de la loi.
La justice sacrée, assise sur mon siège,
Sans avoir à rougir demeura près de moi;
Et, tenant dans ma main son glaive et sa puissance,
J'en punis les méchants et gardai l'innocence.
LE POETE
Moi je fus le poëte
J'ai toujours dans un chant
De mon vers qui tempête
Foudroyé le méchant.
Mon vers humanitaire
A toujours sur la terre,
Comme un soleil austère,
Répandu la clarté,
Et ma muse civique
A toujours, héroïque,
D'un chant patriotique
Chanté la vérité !
— 25 —
LE MAITRE D'ÉCOLE
La coupe où l'àme boit le vin de la science,
Je l'ai dans mes deux mains portée avec amour,
Et des petits enfants éclairant l'innocence,
J'en versais clans leur âme une goutte par jour.
Moi je fus ici-bas celui qui fait l'école;
Comme on sème des grains, j'ai semé la parole.
J'ai tâché, dans l'enfant que je formais au bien,
De faire à la patrie un noble citoyen.
LE SOLDAT
Moi je fus l'épopée
Dont l'histoire s'emplit.
Enfant de mon épée,
Le sabre m'anoblit.
Jamais ma main vaillante
Ne s'est faite sanglante
Pour rendre triomphante
La canaille aux abois.
Ayant l'intelligence,
J'ai dit à ma vaillance :
Prends la seule défense
Des peuples et des lois.
26
L OUVRIER
Je ne fus qu'ouvrier... inais dans mon humble sphère,
Je n'en chéris pas moins la France notre mère.
Et quand, pour la défendre, il fallut le combat,
J'ai pris l'antique glaive et me suis fait soldat.
Puis j'ai fait succéder, reprenant la doloire,
Les heures du travail aux heures de la gloire.
Construisant les maisons, construisant les berceaux,
Je lus utile encore en mes humbles travaux.
I.A. SOEUR DE CHARITE
J'accours près de tout homme
Dans la douleur jeté,
Et le monde me nomme :
La soeur de charité.
Au pauvre enfant sans mère,
Dont la vie éphémère
Sans moi serait amure,
J'ouvre mes bras tout grands.
Petits, je les console,
Et, plus grands, à l'école,
J'enseigne la parole
Pour les petits enfants.
— 27 —
Aux jours de la bataille,
De mes bras empressés
Je vais sons la mitraille
Relever les blessés.
Quand la peste livide
Fait une cité vide,
Contre cette homicide
Je combats et je vais.
Do la ville au village,
Dans un égal partage,
De ma main qui soulage
Je porte les bienfaits.
LE SEIGNEUR
Vous avez été pleins d'une sublime envie.
Vous avez, soit en haut, soit en bas de la vie,
Du labeur matériel ou du labeur moral,
Apporté votre pierre à l'oeuvre social.
Vous avez ou du coeur ou de l'intelligence
Conduit vers le bonheur vos frères en souffrance.
Pleins d'amour, vous avez sur terre émietté
Un peu de votre pain devant l'humanité.
Vous avez en marchant, doux porteurs de lumières,
Levé votre flambeau pour éclairer vos frères.
Venez et rayonnez dans toute ma splendeur.
Enfants chéris, voici la droite de mon coeur.
— 28
LE BOURREAU
0 Seigneur Dieu, pardonne !
Ne va pas aujourd'hui,
Toi dont le front rayonne,
Me jeter dans la nuit.
Tous, dans leur marche utile.
Ont semé sur la ville
Le dévoûment fertile
Ou du coeur ou du bras !
Et moi, fils des tempêtes,
De mes mains toujours prêtes,
Moi, j'ai coupé les têtes,
Mais... je ne savais pas !
I.E SEIGNEUR
Mon iils, je n'ai pas fait la tête pour la hache,
Et ton Dieu châtiera ceux qui t'ont dit : — Arrache!
Mais ce n'est pas en toi que j'en punis l'erreur!
Ils t'ont dit de faucher, tu t'es fait le faucheur !
Va, je t'ai pardonné, pécheur par ignorance,
Car ta faute est moins haut... moins fyaut que ma clé-
jmence.
29
LE BOURGEOIS
Seigneur, — simple ici-bas, —je fus le commerçant,
Et, sur l'humble chemin pas à pas avançant,
Borné clans mes désirs, j'ai bien fait mon commerce,
Le léguant par ma mort à mon fils qui l'exerce.
Honnête homme toujours, je ne fus pas celui
Qui plonge le regard dans la maison d'autrui.
Occupé du seul soin de mener mes affaires,
J'ai durant soixante ans coulé mes jours prospères.
Laissant chacun chez soi faire comme il voulut,
Je me trouvai par là bon voisin s'il en fût.
N'ayant que peu d'argent, je ne pus de mes frères
Aux jours de la souffrance alléger les misères.
Et, le char de l'État pouvant rouler sans moi,
Je le laissai passer sans me mettre en émoi.
A mon humble foyer bornant mes soins civiques.
J'eus la perfection des vertus domestiques,
Et mon fils sur-le-champ, et ma femme au besoin,
Diront de leur bonheur combien j'ai pris de soin.
LE SEIGNEUR
Donc, durant soixante ans ton àme fut flétrie
Et tu n'as pas payé ta dette à la patrie.
— 30 —
LE BOURGEOIS
Seigneur, je fus un homme honnête...
LE SEIGNEUR
Tu fis bien,
Mais il fallait encor te montrer citoyen.
LE BOURGEOIS
J'ai travaillé, Seigneur, et le labeur sans trêve.
Réalisant enfin la fortune, mon rêve,
Au sein de ma maison le bonheur fut toujours,
Et ma vieille compagne a le pain des vieux jours.
LE SEIGNEUR
Dans le temps que i'on vit, faire avec patience
Le devoir du travail et de la conscience,
Garder son coeur honnête et pur de tout méfait,
Donner du pain aux siens... ce n'est qu'une partie
De la loi que le ciel à tous a départie.
Quand il a pris soin d'eux, l'homme n'a pas tout fait.
— 31 —
Tu fus utile aux tiens, inutile à tes frères.
On doit rendre ici-bas les familles prospères ;
Pous ses petits enfants, on doit gagner le pain
Que la mère au réveil leur donne le matin.
Mais le travail sacré dont tu soutiens leur vie
Doit concourir sans cesse au bien de la patrie.
Tu dois, en gagnant l'or qu'il faut à la maison,
Du travail qui te sert servir Ja nation.
I.K BOURGEOIS
Assez d'autres sans moi, plus hauts d'intelligence,
De leur âme au pays dévouaient la puissance ;
Et moi, chétif d'esprit, j'aurais en ce labeur
Perdu sans fruit pour tous le repos de mon coeur.
LE SEIGNEUR
Nul envers le pays ne doit dénier son rôle
Sous le prétexte vain que, pour un tel fardeau.
Il est faible d'esprit ou bien faible d'épaule;
Chacun au champ public doit creuser du hoyau.
Pour que la grappe naisse il faut terrer la vigne ,
Et le plus grand y sert comme le plus indigne.
Le prince et l'ouvrier, le faible et le puissant,
En y mettant la main font l'oeuvre grandissant.
Qu'il vienne d'un bras fort ou d'une main débile,
Chaque coup de l'outil n'en est pas moins utile.
Le faible ne fera qu'un pas jusqu'à demain,
Mais c'est toujours un pas qu'il fait sur le chemin !
Ainsi donc, tu fus traître au pays, tu fus lâche,
Et refusas ta part de la publique tâche.
Sois maudit! car. le temps du pardon est passé.
Demeure dans la nuit, car je t'ai repoussé.
La grande voix de Dieu dans le ciel s'est perdue,
Et je frémis encor de l'avoir entendue.
LE PETIT JESUS
A MADAME ELISE SAVOY
On voyait dans le val la neige sur les branches,
Et le long des carreaux, artiste gracieux,
Le givre dessinait ses arabesques blanches.
L'enfant levait au ciel sou regard curieux,
Et, remuant tout bas sa lèvre fraîche et rose,
Semblait se demander le mot de quelque chose.
Elle fixait le ciel et cherchait. — Tout à coup,
Svelte, souple, d'un bond, elle fut vers sa mère,
L'embrassa, lui noua ses bras autour du cou,
Et lui dit : Quels sont donc tous ces points de lumière?
Et qui donc a mis là ces étoiles d'argent,
Qui me montrent toujours un regard souriant?
La mère répondit à son enfant chéri :
— Les saintes, aux genoux de la vierge Marie,
— 34 —
Tout le jour dans le ciel cousent, et leur doigt pur,
Maniant dextrement une aiguille bien blanche,
Par ordre du bon Dieu, fait ces robes d'azur
Que les anges du ciel revêtent le dimanche.
Et, quand toutes ainsi cousent assidûment,
Le petit Jésus joue auprès de sa maman.
Au panier de la Vierge, un jour, pour se distraire,
En mettant à profit l'absence de sa mère,
Jésus prit la pelotte aux épingles. L'enfant,
— Il était tout petit, — courut et sur sa route
Il fixa chaque épingle à la céleste voûte.
Ces épingles avaient la tête en diamant,
Et quand dame la nuit s'en vint au firmament
Les diamants dans l'ombre éblouirent la terre.
La mère prit sa fille, elle la regarda,
Puis d'un double baiser sur les yeux l'embrassa,
Et l'enfant s'endormit dans les bras de sa mère.
LA TOUPIE HOLLANDAISE
Elle part, elle va, folle et désordonnée !
Sans savoir qui la pousse, elle court bride aux dents.
A quels chocs dangereux est-elle condamnée ?
Combien va-t-elle en route amener d'accidents ?
Que de quilles soudain, par elle renversées,
Vont tomber, entraînant dans leur chute leurs soeurs !
Mais que lui fait?... courir résume ses pensées;
Seule, la course folle attire ses ardeurs...
C'est sa loi de courir et d'aller, pionnière,
Rencontrant en chemin des progrès inconnus,
Allumer, en levant ses deux bras ingénus,
A de nouveaux flambeaux la nouvelle lumière...
Mais la toupie, hélas ! s'affaiblit tout à coup.
Époumonnée, elle est mourante... elle est à bout !..
— 36 —
Elle tombe !.. quelqu'un, resserrant la ficelle,
La remonte... elle part aussitôt de plus belle,
Jusqu'au moment fatal où sa rotation
S'éteint encor, faisant place à l'inaction.
Des nations c'est là l'image.
De notre France aussi c'est bien le vrai portrait.
Elle allait, pleine de courage,
Mais Dieu lui fait subir un cruel temps d'arrêt.
Pour lui rendre l'essor qui donc, soucieux d'elle,
Va reprendre enlin la ficelle ?
L'AURORE
Moitié dans la lumière et moitié dans le soir,
Le val dit : j'ai la fleur! le bois dit : j'ai la feuille!
La brise du matin de la fleur qu'elle effeuille
Tire un parfum. La terre est comme un encensoir
Qui fait monter au ciel l'haleine de ses roses,
Vers le Dieu rayonnant, père de toutes choses.
La terre, en s'éveillant, pousse un cri de bonheur.
Une douce pensée alors me vient au coeur.
Et je me dis : — A cette heure, ô belles jeunes filles,
Qui reposez en paix sous le toit des familles,
Vos beaux yeux fermés toute une nuit,
Pour briller comme hier s'allument aujourd'hui.
— 38 —
Qu'est-il de plus charmant qu'une calant qui s'éveille?
Frottant de ses doigts blancs sa paupière vermeille,.
Du rêve inachevé toute joyeuse encor,
— Car, à cet âge heureux, je sais qu'on rêve d'or, —
Elle lève le bras hors de la couverture,
Dès le demi-réveil, songeant à la parure,
Rattache son bonnet et lisse ses cheveux;
Puis, sur l'oreiller blanc fermant ses deux yeux bleus,
Voudrait se rendormir pour achever son rêve.
C'est en vain ; — de dépit l'enfant alors se lève.
0 spectacle enchanteur et qui nous éblouit !
Ce sont les petits pieds qu'on voit sortir du lit.
C'est le bonnet qui tombe et c'est la chevelure
Qui blonde se déroule et flotte'fraiche et pure.
Puis, coquette déjà, devant son cher miroir,
Avant de s'habiller l'enfant court pour se voir.
Enfin, prenant un bas, voyez comme elle pose
Son pied mignon et nu sur son genou tout rose.
Le bas est mis, — il faut qu'il soit très-bien tiré !
Le précepte qui veut que, sur la jambe iine,
La main ne laisse pas un pli de mousseline,
En France comme ailleurs est un fait avéré.
Nous aimons tant à voir une fillette ingambe,
Qui trotte et montre un bas bien tiré sur sa, jambe.
La jarretière rose, au-dessus du bas blanc,
Fait aux genoux ensuite un beau noeud de ruban.
— 39 —
Que vous dirai-je enfui? c'est la fraîche fillette,
C'est l'enfant de seize ans qui poursuit sa toilette.
Tout homme sait cela, s'il a, comme j'ai fait,
Plongé par la serrure un regard indiscret.
Puis, c'est sa mère eneor qui vient et qui la lace :
« Bonjour, maman, » dit-elle, et sa mère l'embrasse.
Et songer, ô douceur! que des milliers d'enfants,
Toutes des anges purs, toutes des fronts charmants,
Dans leur lit virginal s'éveillant à cette heure,
Sous chaqne coin du ciel et dans chaque demeure,
Présentent ce spectacle enivrant, radieux,
Cher au coeur du poète et cher à, l'amoureux!
Heure sacrée! à toi ma tendresse infinie.
Oui, l'heure de l'aurore est bien l'heure bénie!
MA GRAND'MERE
Avoir un petit être à soi, doux, tendre et frôle,
Qu'il faut à tout moment réchauffer sous son aile,
Que l'on aime à soi seul, dont vos bras sont le nid,
Qui pleure loin de vous, qui près de vous sourit,
Un être qui n'a rien à soi que sa caresse,
Mais qui vous la prodigue à vous, toute, sans cesse!
Et qui vous nomme enfin avant de nommer Dieu !
L'aimer, le câliner, vouloir tout ce qu'il veut,
0 vous, qui du berceau savez les doux mystères,
Dites si ce n'est pas tout le bonheur des mères !...
Mais il vous faut céder quelque chose pourtant,
— Mères — de ce baby dont vous êtes charmée,
Car la grand'môre aussi veut sa part d'être aimée !
Comme tu m'aimais bien, ù bonne mère grand !
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Qui frappe ? C'est moi ! Qui çà, toi? Moi, grand'mère.
J'entrais, — la brave femme aussitôt m'embrassait...
Elle avait un aspect digne, mais point sévère,
Où la bonté sereine avant tout dominait.
Parfois ce qu'on respecte empêche la tendresse,
Parce que, quand on aime, on s'approche sans cesse,
Que le respect retient et vous fait demeurer,
Et que chérir beaucoup serait trop s'approcher.
Mais ma grand'mère avait de bons regard affables.
Le respect engendrait l'amour — pour elle aussi
Comme pour le soleil qu'on respecte et chérit, —
L'amour et le respect étaient inséparables.
J'entrais — elle était fière en m'entendant causer.
Je lisais le journal : nous parlions politique,
Et sur monsieur Guizot, fort habile en réplique,
Moi, partisan deThiers (1), j'osais la taquiner.
Si l'opposition plaisait à ma grand'mère,
Moi, — moutard de douze ans, — je défendais le roi.
On me donnait alors des bonbons pour me taire,
Pour un bonbon vraiment j'aurais vendu la loi...
Mais elle est morte, hélas ! et vit dans l'autre monde,
Celle qui sut si bien, — car elle m'aimait tant! —
Egrenant en baisers sa tendresse profonde,
Me dire avec lenteur : « Je t'aime, mon enfant ! »
Elle estmorte... oh! non pas... carje sens dans l'espace
Son souffle qui me vient et son âme qui passe...
(1) M. Tliiers à l'époque où j'écrivais ceci, n'était pas encore répu-
blicain.
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Que je serais heureux si tu vivais encor!
Mais hélas ! sous sa tomhe elle dort... elle dort
Sous un tilleul en fleurs, sous une pierre blanche,..
L'arbre en signe de deuil fait pleurer une branche.
Et l'on voit à ce point se pencher le rameau
Que l'on dirait qu'il veut caresser le tombeau.
[la terre
Klle est morte ! — Mais non ! — Est-ce qu'on meurt ?—
Parle au ciel un langage inconnu du vulgaire...
Et mon âme surprend, avec un doux frisson,
Par la voix de nos morts, le ciel qui lui répond.
On sent un souffle doux comme celui des roses
Lorsque l'on pense aux morts descendre dedans soi.
Un esprit inconnu réside dans les choses,
Ce qui toucha ta chair met la mienne en émoi.
Le cjel dépose en nous trois forées différentes :
Le corps, l'àme et l'esprit — le corps est un lambeau.
Engendré par le sol, il retourne au tombeau.
L'àme remonte enfin vers ses soeurs rayonnantes,
Et l'esprit monte aux cieux comme elle, car il faut
Qu'il la couvre : l'esprit est comme son manteau.
L'esprit, c'est ici-bas le souffle de la vie.
L'âme, rayon d'en haut, commande seulement,
Mais qui mettra le corps, matière, en mouvement ?
L'esprit, — lui, — meut le corps et l'âme est obéie,
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Mais l'esprit est fluide, et quand, devers les cieux,
L'âme reprend enfin son vol victorieux,
Sans qu'on s'en aperçoive et sans que l'on s'en doute,
L'esprit laisse de lui des traces sur la route,
Une parcelle enfin de ce qui fut nos morts,
Parcelle qui s'attache aux choses comme aux corps..,,
C'est pour cela qu'on croit sentir dans tout son être
Quelque chose souvent de celui qui s'en va,
Et qu'on sent, en touchant un objet qu'il toucha,
Un émoi qui saisit, un frisson qui pénètre !
Bonne grand'môre, ainsi souvent je pense à toi...
Je te vois dans la vie auguste et souriante,
Puis après, je te vois au lit, agonisante,
Puis morte, avec des yeux remplis d'un peu d'effroi.
Quand on s'est quelque temps promené dans la vie,
Quand on a quelque temps foulé ce sentier vert,
Cette route que Dieu voulait douce et fleurie,
Mais que notre êgoïsme a changée en désert;
Quand il faut pour son pain lutter sans fin, sans trêve,
Il arrive parfois que, la force manquant,
La tète dans la main, on s'arrête un instant.
Puis, regardant sans voir, on cherche, on pense, on rêve.
— 44 —
On rêve du passé, du temps où l'on croyait,
Où dans votre âme en fleurs l'illusion régnait.
C'est alors qu'oubliant un sort plein d'amertume,
On rencontre ses morts souriants dans la brume.
Mais il en est toujours quelqu'un — c'est le meilleur.
Qui toujours de là-haut redescend dans la vie.
Il est des exilés qui, loin de la patrie,
Sont toujours devant elle, et toujours dans son coeur.
Il est des morts chéris qui reviennent sans cesse
[blesse,
Grand'mère, quand je souffre, et quand le sort me
Mon coeur, pour te revoir, retourne à ses vingt ans,
Car tu m'apportes, toi, quand mon coeur se déchire,
Une joie, un regret, — une larme, un sourire.

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