Les Fils des étoiles

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Dernière partie d’un ensemble de trois histoires relatant les aventures de trois hommes unis par les liens du sang, ce roman nous ramène vers le berceau de l’humanité.

Yadam Wyllie-Bosc vous entraînera dans la quête de ses origines. Tout au long de son voyage, vous retrouverez en filigrane Elinor, Madeline, Lyorand, et tous ceux qui, précédemment, ont osé s’aventurer au-delà des frontières du monde connu.

En lisant Les Fils des étoiles, vous saurez ce qu’il est advenu de la Terre pendant que le « la Pérouse » et le « Light of Earth » traversaient la galaxie...


Publié le : vendredi 28 août 2015
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EAN13 : 9782332985125
Nombre de pages : 172
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ISBN numérique : 978-2-332-98510-1

 

© Edilivre, 2015

Chapitre Premier
Ab origine fidelis1

I

Yadam n’avait repris ses esprits que depuis quelques heures ; il se sentait encore mal à l’aise, un peu désorienté, et l’étrange légèreté de son corps lui soulevait le cœur.

Le premier réflexe qu’il avait eu à son réveil pouvait sembler curieux ; dès qu’il s’était senti capable de marcher, il avait traversé tout le vaisseau pour jeter un œil sur les écrans de surveillance et vérifier la justesse de sa trajectoire après s’être assuré de l’amorce du processus de réveil de ses huit compagnons.

Il cherchait du regard un détail sur un écran lorsqu’un cliquetis irrégulier retentit.

– Je persiste à penser que reprendre le chemin de la Terre est une très mauvaise idée.

La voix métallique de Jared surprit Yadam ; il se retourna lentement vers le robot et observa ses yeux artificiels aux reflets d’argent. Pendant un instant, il avait cru discerner une nuance de regret dans l’intonation habituellement impersonnelle de Jared, mais il chassa cette idée de son esprit : comment un robot pourrait-il exprimer un sentiment quelconque ?

– Nous avons déjà discuté de ce sujet, Jared. Tu connais mon opinion, je n’en changerai pour rien au monde. Nous retournons sur Terre, et si cela ne te plaît pas, tu n’avais qu’à rester sur Deala, je ne t’ai pas forcé à nous suivre.

Le robot pivota sur ses roulettes et sembla hésiter quelques secondes avant de reprendre la parole.

– Je suis à ton service. Je n’ai aucun droit de discuter tes ordres, je ne peux m’opposer à ta volonté.

– Si tu as une bonne raison de penser qu’il valait mieux que nous restions sur Deala, pourquoi ne pas avoir pris le commandement du “Light of Earth” pendant notre sommeil ? Tu aurais pu déprogrammer le vol et nous ramener chez nous. Pourquoi n’avoir rien fait ?

– Nous n’avions rien de tangible à objecter, reprit le robot ; tu connais notre programmation aussi bien que nous. Vous vouliez connaître la Terre, c’était là votre plus cher désir. Si nous avions entravé vos projets, nous aurions failli à notre fonction en portant atteinte à votre souhait, car nous vous aurions désobéi. Trois robots ne peuvent rien contre la volonté de neuf humains tant qu’un péril immédiat ne se présente pas.

Yadam haussa le ton.

– Il n’y a donc aucun danger à retourner sur Terre ! Si nous courrions le moindre risque, toi et tes semblables nous auriez empêchés d’entreprendre ce voyage. Cela ne semble pas être le cas, donc tu n’as rien à redire ! Nous voulions voir la Terre et nous la verrons d’ici six mois. Va vérifier que tout va bien pour les autres ; aide-les à se réveiller et laisse-moi en paix.

Jared ne répondit pas, recula de quelques centimètres puis se retourna et sortit, laissant Yadam seul dans la salle des commandes.

Alors qu’il observait le robot s’éloigner lentement, Yadam se sentit envahi par une foule de pensées et de souvenirs. Il voulait connaître la Terre ; depuis des années, il rêvait de la voir enfin. On lui en avait soigneusement décrit son aspect, mais l’image que s’en faisaient les passagers du “Light of Earth” était trop floue pour être suffisante. Ils espéraient bien davantage, et si peu à la fois : voir le Soleil se lever à l’horizon d’une planète dont ils ne connaissaient qu’une sorte de légende, fouler le sol terrestre, découvrir des sensations ignorées des hommes de Deala.

Il pensa alors à la mission première de ses aïeux Terriens. Ils devaient s’envoler vers une planète connue pour être habitable, sans aucun espoir d’en découvrir un jour la surface, et laisser à leurs descendants lointains le soin d’y établir une colonie. Fallait-il du courage pour tenter un voyage de cinq siècles, se disait-il souvent. La plupart de ces aventuriers n’avaient laissé nulle trace dans la mémoire des habitants de Deala ; on les avait oubliés depuis longtemps, et le vague souvenir d’être issu de la Terre s’était estompé avec eux. Yadam, au contraire, gardait au fond de lui, bien ancré dans son cœur, la sensation d’être étranger au nouveau monde qu’ils avaient bâti sur Deala.

Sa mère souriait toujours lorsqu’il lui avouait que les vastes étendues désertiques de leur planète le désolaient. Gaïadama n’avait pas connu la Terre, et elle s’était assez bien adaptée à la vie sur Deala. « Je crois que nous n’avons pas le choix, mon garçon », lui répétait-elle à chaque fois qu’il se plaignait de vivre dans un décor si rude, et il se consolait en écoutant les récits magnifiques du seul survivant parmi les passagers originels du premier vaisseau lancé vers Deala à avoir vécu sur Terre. Lyorand était la mémoire du « La Pérouse », il avait traversé les siècles par le truchement de la cryogénie et aimait à raconter la Terre à ceux qu’il considérait comme ses petits-enfants, malgré les vingt générations qui les séparaient. Yadam était ravi de se savoir le lointain descendant de cet homme dont il arborait le nom avec fierté. Nul n’aurait pu le convaincre de ne porter que le nom de son père, et il reprenait souvent ceux qui jugeaient suffisant de le nommer Wyllie d’un cinglant « Wyllie-Bosc ! » qui faisait sourire Gaïadama.

Lyorand lui avait conté la Terre, il lui avait si bien décrit cette petite planète de légende que Yadam avait toujours rêvé de la connaître. Pendant des années, il avait cru son rêve irréalisable, mais, petit à petit, à force de questions, il avait découvert que l’un des deux vaisseaux qui avaient transporté les colons vers Deala était encore en état de fonctionner, bien qu’abandonné en orbite autour de leur planète. Lentement, l’idée de s’embarquer vers la Terre avait fait son chemin dans son esprit. Dans les premiers temps, il n’avait pas osé en parler, craignant d’être pris pour un fou ; mais parvenu à l’âge adulte, après avoir étudié les schémas de fonctionnement du “Light of Earth”, il avait acquis la conviction qu’un voyage vers la Terre était réalisable. Il s’était tout d’abord confié à son cousin, Darius, qui avait lui aussi si souvent écouté les récits de Lyorand, puis à Ludiana, dont la grand-mère avait voyagé à bord du “Light of Earth”, et pour finir, à quelques amis qu’il jugeait aussi rêveurs que lui. Lyorand avait eu vent de leur projet qu’il avait accueilli avec bienveillance ; il avait toujours eu une certaine attirance pour l’aventure, et leur enthousiasme qu’il jugeait malgré tout un peu insensé l’avait séduit.

Yadam avait longuement préparé un dossier qu’il n’avait soumis au gouverneur de Deala que lorsqu’il avait été certain que ses arguments étaient inattaquables. Il avait dû attendre des mois avant de connaître la décision des autorités, et s’il n’avait eu qu’un seul chagrin dans toute sa vie, c’était de n’avoir pu faire savoir à Lyorand qu’il avait obtenu le feu vert pour son entreprise. Son aïeul était mort quelques jours avant que la sentence des dirigeants de Deala soit connue. Il lui avait laissé Jared en héritage, et le petit robot s’était immédiatement plié à la volonté de son nouveau maître ; il se considérait désormais comme le serviteur de Yadam et avait insisté pour l’accompagner sur Terre.

Yadam ne doutait pas un instant que ses huit compagnons de voyage et lui seraient accueillis en héros par les Terriens. Nul autre n’avait jamais accompli un voyage tel que celui qu’ils avaient entrepris ; ils avaient amassé une somme incommensurable de données scientifiques, et tous pensaient être utiles sur le vieux monde originel.

Yadam fut tiré de ses rêveries par le glissement feutré de la porte d’accès au poste de pilotage ; il se retourna sur son siège et essaya de distinguer plus nettement la silhouette qui s’avançait vers lui. Celle-ci paraissait sombre dans le flot de lumière crue qui surgissait du couloir de communication, puis, lorsque la porte se referma dans un souffle, il reconnut les traits de Ludiana. Elle s’approcha d’un pas dansant, allégé par la faible pesanteur régnant dans le vaisseau, vint embrasser Yadam, puis s’assit auprès de lui sur l’un des fauteuils cossus du poste de commandes.

– Te voilà donc réveillée, fit-il gentiment ; quand je suis passé te voir, tout à l’heure, tu dormais encore à poings fermés.

– Normal, lança Ludiana ; ton caisson était programmé pour s’ouvrir le premier.

Yadam la regarda sourire ; elle avait toujours été trop cartésienne et avait l’art de transformer un compliment en ironie. Ludiana était blonde comme un soleil, et ses yeux de glace mentholée pétillaient d’intelligence ; elle s’était immédiatement laissé tenter par ce voyage vers la Terre, et quelquefois, Yadam pensait qu’elle était encore plus folle que lui tant elle semblait convaincue de la nécessité de leur retour sur Terre. Elle était tout sauf une femme susceptible de se laisser dominer ; c’était d’ailleurs ce trait de caractère hérité de sa grand-mère qui avait séduit Yadam. Sullivia avait été gouverneur de Deala, elle avait inculqué à sa fille ses principes d’indépendance, et Ludiana appliquait tout naturellement les maximes de sa grand-mère. Yadam aimait son joli visage au teint de porcelaine ; elle lui semblait lumineuse quand il se jugeait terne, et il fallait bien reconnaître qu’il ne pouvait exister de plus curieux contraste que celui formé par leur couple. Les cheveux de Yadam avaient la sombre brillance du jais, ses prunelles vives au regard intense étaient d’une noirceur d’ébène et son teint mat tranchait avec la fragile pâleur de Ludiana. Il y avait de la dignité dans ses attitudes, et son allure générale lui conférait une noblesse quasi-pharaonique. Yadam avait trente ans, toute la force et la détermination de la jeunesse, et nul n’avait jamais pu dominer son caractère bien trempé.

Ludiana considéra Yadam avec intérêt ; il lui sembla rêveur, le regard perdu dans des images lointaines.

– Quelque chose ne va pas ? L’interrogea-t-elle.

– La Terre n’est plus très loin, à présent, répondit lentement Yadam. Nous arrivons au terme de notre voyage. D’ici six mois, nous serons sur Terre.

– Et bien ! Il n’y a pas de quoi être si triste, puisque nous allons enfin atteindre notre but !

– Je sais ce que tu penses, tu es aussi impatiente que moi de poser le pied sur la Terre, mais Jared est toujours convaincu que nous faisons une bêtise. On dirait qu’il craint quelque chose.

Ludiana éclata de rire.

– Comment veux-tu que cette boîte de conserve puisse craindre quoi que ce soit ? Mon pauvre chéri, tu as bien trop tendance à humaniser ces machines pensantes ! Qu’il connaisse des choses que nous ignorons ne m’étonnerait pas, mais jamais Jared et consorts ne nous laisseraient exposés à un quelconque danger ! Allons, viens donc avec moi… Dereck et Sélèna sont déjà aux fourneaux ; ils préparent un vrai festin, et les autres nous attendent dans la salle commune.

Yadam se leva de son siège, un peu rassuré par la belle confiance que montrait Ludiana. Le “Light of Earth” avait été conçu pour transporter une petite armada de colons endormis, l’équipage principal seul devant être réveillé quelques mois avant l’arrivée à destination. Ses concepteurs n’avaient donc pas jugé utile de le doter d’un confort outrancier ; en fait, les salles de cryogénie dans lesquelles s’entassaient des centaines de caissons étaient condamnées, et Yadam et ses amis n’occupaient qu’une toute petite partie de l’espace disponible à bord du vaisseau, celle qui avait autrefois été réservée à l’équipage. Il n’y avait pas le moindre hublot dans les cabines, seul le poste de pilotage possédait une baie vitrée ouverte sur l’infini, et les corridors brillamment éclairés se ressemblaient tous.

Jared rattrapa son maître comme il parvenait aux ascenseurs, tenant Ludiana par la main. Le petit robot les suivit sans un mot dans la cabine, et Yadam sourit en regardant sa petite tête un peu cabossée d’un air condescendant. Subitement, il prit Ludiana dans ses bras et voulut l’embrasser, mais fut surpris de la sentir se raidir et se dérober à ses baisers.

– Tu ne m’aimes donc plus ? Fit-il très vite, un peu étonné. Il y a des siècles que je ne t’ai pas embrassée. Tu pourrais avoir l’air plus heureux que ça…

– Pas devant lui, objecta Ludiana en désignant Jared dont le mécanisme ronronnait à leurs pieds.

Yadam éclata de rire.

– Ne sois pas bête, c’est une machine… Ou alors, ne me reproche pas de trop l’humaniser…

Jared se retourna à demi et leva sa tête de quelques degrés pour regarder Ludiana.

– Faites comme si je n’étais pas là, ça ne me regarde pas. Yadam a raison : je ne suis qu’une machine. Même si je vois tout ce qui se passe autour de moi, ajouta-t-il perfidement.

Yadam le considéra avec surprise ; ce petit robot avait décidément un étrange comportement. Il avait toujours son avis sur tout, tant dans le domaine technique que dans celui de la morale et, quelquefois, ses remarques sentencieuses agaçaient Yadam. Rien ne l’irritait davantage que d’entendre Jared lui rappeler qu’un vague lien de parenté le rapprochait de Ludiana. « Ne joue pas les généalogistes d’occasion, Jared », lui répliquait-il alors sèchement ; « Pour la centième fois, une bonne vingtaine de degrés de cousinage sous séparent. C’est bien plus que ce que toléraient les grandes dynasties de la vieille Europe ». Mais le petit robot n’en avait jamais démordu.

L’ascenseur stoppa brutalement et ses portes s’ouvrirent soudain sur la salle commune où la vie s’organisait déjà comme si les neuf passagers du “Light of Earth” ne s’étaient jamais endormis. Yadam eut un regard circulaire sur la pièce vivement éclairée et fit un clin d’œil à Darius comme il s’avançait vers lui, le sourire aux lèvres.

– Ça a marché, vieux frère, lança-t-il en lui tapant dans la main ; on y est presque… Je savais bien qu’on pouvait compter sur ce vieux rafiot pour nous emmener à bon port.

Darius prit Yadam par les épaules et le secoua amicalement en signe de confiance.

– Je n’en doutais pas, et je crois que nous pouvons être fiers de toi.

Tout naturellement, ils considéraient tous Yadam comme le leader de leur petit groupe, même si ce terme lui déplaisait un peu. Il n’avait pas l’âme d’un chef et se serait volontiers complu dans un rôle moins brillant.

Yadam fila s’asseoir sur l’un des fauteuils du confortable petit salon qui trônait dans un coin de la grande salle, bientôt rejoint par Ludiana. Il était très satisfait d’avoir réussi à ramener tous ses amis aux abords du système solaire et les voir rire et plaisanter le rendait heureux. Faine, Dereck, Sélèna, Alan, Michel, Lyna, Darius, tous lui semblaient rayonner de santé, et Yadam sourit rétrospectivement au souvenir des mises en garde de tous ceux qui n’avaient pas cru en leur entreprise.

Il y avait des étoiles au fond de leurs yeux, tous les astres de la galaxie qu’ils avaient traversée, et les plus beaux soleils brillaient dans le regard de Ludiana.

*
*       *

Assis en cercle autour de la grande table, Yadam et ses amis faisaient le point de la situation à bord. Dans un coin, Jared, Hector et Ernest semblaient les écouter avec une grande attention ; Yadam leur avait ordonné de noter les points importants de leur discussion et les trois petits robots s’appliquaient à obéir à ses instructions.

– Si j’étais Terrien, fit remarquer Dereck, je me méfierais d’un vaisseau étranger s’approchant de mon espace.

Faine leva un sourcil dubitatif.

– Tu as dit « étranger » ? Le “Light of Earth” n’a rien d’étranger à la Terre, il en vient !

– Dereck n’a pas tort, dit posément Ludiana ; sais-tu combien de temps s’est écoulé sur Terre depuis le départ des premiers colons ? Il a bien du se passer plus de mille ans. À mon avis, nous avons de grandes chances de passer pour des extraterrestres…

– Mais nous sommes des extraterrestres, ma belle, s’exclama Yadam. Que nous le voulions ou pas, c’est comme ça… Et il va falloir trouver comment faire comprendre à la Terre que le “Light of Earth” est de retour.

Darius jeta son stylo sur la table et s’enfonça dans son siège.

– Moi, je prétends qu’on le reconnaîtra. Quand ces caravelles sont parties, on en a fait tout un plat, paraît-il… Ce genre de fait historique, ça ne s’oublie pas.

Yadam fit une petite moue incertaine et soupira faiblement.

– Tu te souviens de l’allure de la première capsule spatiale habitée ? Du nom de son pilote ?

– Tu plaisantes, je suppose, fit Darius. Comme si on m’avait appris ce genre de chose… Ça remonte au moins à…

Il eut un geste vague et Yadam écarta ses mains qu’il gardait jointes depuis un moment.

– Plus que ça, même… J’ai bien peur que pour les Terriens, le “Light of Earth” ait l’air aussi préhistorique que cette pauvre capsule.

– Et bien, nous n’avons qu’à annoncer la couleur, lança Ludiana. Il suffit de leur dire de consulter leurs archives ; il doit bien y avoir une photographie du “Light of Earth” dans un coin, non ? C’est bien le diable si on ne trouve pas une formule brève qui résume notre histoire, tout de même !

Dereck se mit à rire.

– Je vois ça d’ici… Salut, c’est nous ! On arrive de loin, on peut se poser sur Terre ? On vous porte des nouvelles des étoiles…

Ludiana haussa les épaules et ne daigna pas répondre.

– Vous pouvez rire, fit Yadam ; en attendant, il vaudrait mieux que nous nous mettions très vite d’accord. J’ai de bonnes raisons de penser qu’on ne va pas tarder à se faire repérer, alors autant nous signaler.

– Tu as une idée ? L’interrogea Darius.

Yadam ouvrit le livre de bord, chercha les chapitres consacrés aux transmissions et le passa à son cousin.

– Si j’en crois ce qui est consigné là-dedans, le “Light of Earth” a accès à une bande de fréquences assez étendue, commença-t-il d’un ton assuré. En émettant sans arrêt sur toute la gamme d’ondes, on ne peut pas passer inaperçus. Il se trouvera forcément quelque part un récepteur pour nous capter, tôt ou tard. J’ai déjà réfléchi au genre de message qu’il conviendrait de transmettre… Il faut quelque chose de simple, de bref, mais surtout de clair. Je ne veux pas qu’il y ait la moindre ambiguïté dans son contenu. J’aimerais que vous écriviez chacun un petit texte qui vous semblerait convenable pour qu’on en fasse une synthèse demain. D’accord ?

Tous approuvèrent et Yadam leva la séance, déchargeant du même coup Jared et ses acolytes de leur fonction de secrétaires. Il regarda ses compagnons s’éloigner, puis se tourna vers Ludiana dont il sentait qu’elle l’observait.

– Ne me regarde pas comme ça, fit-il dans un sourire J’ai une tache sur le nez ou quoi ?

– Idiot… Tu fais un parfait commandant de bord.

– Tu parles…

– On dirait que ça ne va pas très fort, s’inquiéta Ludiana ; tu m’as l’air de ne plus avoir confiance.

Yadam soupira et lui prit gentiment la main. Il avait une étrange expression un peu triste qui la désolait.

– Ça va… Je crois que j’ai un peu peur, c’est tout…

– C’est maintenant que tu as peur ? Nous sommes presque arrivés ! Il n’y a vraiment pas de quoi être inquiet ; si on avait dû échouer, ce serait déjà fait.

– Je ne te parle pas d’échouer, la reprit Yadam, je me demande seulement comment on sera accueillis.

Ludiana sourit et secoua la tête doucement.

– Mais en héros, mon ami… En héros, tout simplement. On n’a pas traversé l’univers pour être attendus par un peloton d’exécution, tout de même !

– Je ne sais pas… Je sais seulement que je veux voir la Terre…

– Dis-moi, s’inquiéta Ludiana, tu n’as pas décollé du poste de commandes depuis que tu as repris conscience. Tu n’as pas fermé l’œil depuis plusieurs jours.

Yadam esquissa un sourire.

– On a dormi des siècles, ça n’est pas bien grave si j’ai des insomnies…

– On peut être insomniaque et prendre le temps de se reposer quand même. Lâche tes écrans de temps en temps et tu me rendras heureuse…

Yadam se leva de son siège, fit quelques pas avec nonchalance puis tendit la main à Ludiana comme une invitation à le rejoindre. Elle s’avança vers lui, glissa ses bras autour de son cou et l’embrassa doucement.

– Tu sais, lui murmura Yadam, je crois que les Terriennes ont du souci à se faire… Belle comme tu es, tu les éclipseras toutes.

Ludiana leva les yeux au ciel.

– Allons bon, fit-elle en riant, voilà autre chose… Les voyages ne te réussissent pas, on dirait qu’ils te rendent stupide. Laisse tomber la guimauve et arrête les violons, sois gentil…

Yadam soupira et fit une petite moue navrée.

– Parfois, j’ai envie de dire des bêtises de ce genre.

– Cela ne te ressemble guère, dit Ludiana, alors oublie ça. Et fais-moi le plaisir de te reposer un peu ; tu ne vas tout de même pas passer six mois sans dormir, non ?

– Sûrement pas… Tu viens avec moi ?

– Où donc ?

Yadam glissa un bras autour des épaules de Ludiana et la serra contre lui.

– Dormir un peu. Je ne suis pas opposé à l’idée de paresser quelques heures au calme avec toi.

– Je vois, se moqua gentiment Ludiana ; notre brillant commandant de bord a besoin d’être bercé. Je ne le répéterai pas ou ta respectable image de chef en prendrait un coup…

– Je ne suis pas sûr d’être si respectable que ça, la coupa Yadam.

Il l’entraîna vers leurs quartiers, de minuscules alcôves tristes sans le moindre ornement qui eût pu leur donner un vague air de chambres à coucher un tant soit peu civilisées. C’était le seul endroit du vaisseau qui pouvait prétendre leur offrir un minimum d’intimité relative, mais Yadam détestait ces petites pièces sombres au confort somme toute assez spartiate.

*
*       *

Darius se pencha sur le clavier de son synthétiseur, posa ses mains sur les touches souples, parut hésiter un instant, puis laissa ses doigts glisser sur celles-ci, faisant naître de son instrument des accords nouveaux et des mélodies inconnues. Il aimait par-dessus tout la sonorité grandiose des orgues et des cuivres ; il composait, grâce aux ordinateurs de bord, des musiques extraordinaires et incroyablement travaillées que ses compagnons de voyage aimaient à écouter des heures durant.

Les yeux tournés vers les étoiles, Darius composait sans relâche. Sa musique ressemblait à l’univers qui les entourait, calme, sereine et démesurée, comme l’étaient les astres qu’il discernait dans le lointain à travers la baie vitrée du poste de commandes. Parfois, selon son humeur, ses accords traduisaient le silence pesant régnant dans l’espace interstellaire, ou bien, dans un fracas extraordinaire de sonorités cuivrées, ils évoquaient l’explosion d’une Nova, l’effondrement d’une étoile ou la sourde violence d’un trou noir aspirant la matière sur son passage.

Pour l’heure, il rêvait au monde qu’il allait découvrir, il imaginait la Terre, petite planète bleue perdue entre les étoiles, tout un monde à elle seule, mais aussi si fragile, à la merci des cataclysmes les plus imprévisibles. Il pensait à la puissance des océans soulevés par les marées, au fracas des vagues se brisant sur des rochers inconnus de lui, à l’immensité des déserts de sable ou de glace. Il composait la Terre, rêvant sur les images décrites par Lyorand, délirant sur les films holographiques qu’il avait pu voir depuis son enfance. La musique qui naissait des ses doigts était si nostalgique et si pleine d’espoir à la fois que sa compagne en avait immédiatement compris le sujet et avait abandonné la partie d’échecs qu’elle avait entrepris contre Howard, le deuxième ordinateur de bord, pour rejoindre Darius à son clavier.

Faine aimait à écouter Darius composer ; elle y puisait un sentiment de puissance et d’éternité, comme si le temps cessait de s’écouler pour enfin laisser place à une dimension différente et supérieure.

Enfin, les notes s’estompèrent et disparurent, et le silence revint dans le vaisseau ; pesant, presque assourdissant, insoutenable, mais bientôt rompu par les applaudissements de Faine. Darius sourit de la voir manifester son plaisir de l’entendre jouer.

– Bravo, Darius ! S’exclama-t-elle. Lorsque nous serons sur Terre, je sais que tu auras le plus grand succès jamais remporté...

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