Les Fleurs du moyen-âge, légendes nationales, par M. Alfred Driou

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P.-C. Lehuby (Paris). 1851. In-18, 283 p. et pl..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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LES
FLEURS DU MOYEN AGE.
LES
FLEURS DU MOYEN AGE
LÉGENDES NATIONALES
PAR
M. ALFRED DRIOU
L'Edition illustrée de 12 dessins imprimés en 2 couleurs
PARIS
A LA LIBRAIRIE DE L'ENFANCE ET DE LA JEUNESSE
P. C. LEHUBY,
Rue de Seine Saint-Germain , 55, ci-devant 53.
1851
FLEURS DU MOYEN AGE
I
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE.
travers les vallées et les vertes forêts qui
couvrent les Gaules, un fleuve aux. ondes
transparentes, aux grèves argentées,
monte vers le nord. La Seine, capricieux
méandre, tantôt baigne de vastes prairies,
plus souvent arrose le pied de collines boisées,
et, après mille sinuosités, porte le tribut de
ses eaux à la mer qui la sépare de la blanche Albion.
A peu près à égale distance de son estuaire et de sa
source, elle traverse des plaines dont le sol plus tour-
menté déroule de splendides horizons. Ici, des mon-
1
2 FLEURS DU MOYEN AGE.
tagnes nues confondent dans la brume leurs pentes
rocailleuses et leurs pelouses grises; là, des ondula-
tions de monticules s'enflent à l'oeil comme les pre-
mières vagues d'une mer montante; plus loin, des co-
teaux profilent leurs flançs arrondis sur le fond bleu du
ciel; en avant et au plus profond de la vallée, de gras
pâturages montrent, frétillauts, des faons échappés à
leurs mères. En cet endroit le fleuve partage son lit, et,
à l'ovale d'îlots verdoyants, noue son écharpe qui brille
aux feux du soleil. On dirait de riches émeraudes en-
châssées sur une ceinture d'or. Partout, excepté sur la
tête chauve des collines qui sont à droite, et le tapis du
pré qui s'étale à gauche, partout des arbres séculaires
balancent leurs bras athlétiques au vent du soir, et de
leur voix mugissante racontent les siècles écoulés. Sous
leur noueuse, ramure et leur longue chevelure qui s'a-
gite sur le fleuve, les eaux coulent solitaires et murmu-
rant les plaintes de leur remous monotone. La cognée
n'a point encore entamé ces hautes et vastes futaies,, et
rarement le pied de l'homme a foulé leurs mousses et
leurs lichens. Quand lejour éclaire ces mystérieuses so-
litudes, des cygnes voguent enpaix sur les ondes à
peine ridées, et parmi les glaïeuls voltigent des insectes
au brillant corsage et des abeilles qu'appellent les
nénuphars. Mais quand la lune blanchit le tronc des
chênes et que la nuit projette ses ombres, on entend au
loin bramer les cerfs, mugir les buffles ou grommeler
ENFANCE D'UN GRAND PEULE. 3
les noirs sangliers. Des bêtes fauves se montrent parfois
dans les profondeurs des bois, et sur les bruyères pais-
sent les onagres et les coursiers sauvages.
Un jour, il y a longtemps de cela, c'était plusieurs
siècle avant l'ère chrétienne, un jour, sur le rivage de
la Seine, en fance des îlots qui nageaient à sa surface, des
hommes étranges s'avancèrent, cheminant en silence,
et d'un oeil curieux étudiant le site qu'ils admiraient;
Lesoir venait; un beau soleil s'effaçait derrière le dôme
dès bois en jetant ses derniers rayons sur la verdure de
l'île principale qu'ils contemplaient en la montrant
du doigt. Ils semblaient interroger le frémissement des
vagues; lire dans le calice des belles fleurs qui croissaient
sur les gazons, et trouver cet asile selon leurs voeux.
—La biche repose dans la fougère, le faisan sur la
branche et le renard en son terrier, dit l'un de ces hom-
mes; frères, voici notre demeure....
— Le chef a parlé, qu'il soit fait selon la volonté du
chef ! reprit un des voyageurs.
Et déposant sur une roche nue les armes qu'il portait,
il croise les bras et parait attendre de nouveaux ordres.
— Les guerriers auront le soleil et la plaine, l'eau
qui coûle et l'animal qui vit, continuel chef. Allez, fils
de la guerre, et dites à nos frères que leur chef les attend.
Sans retard, l'étranger salue et s'éloigne. il traverse
la prairie d'un pas agile, et bientôt disparaît dans l'é-
pais feuillage des chênes.
4 FLEURS DU MOYEN AGE.
Celui qui prenait le titre de chef était grand et robuste;
sa haute taille est serrée dans une étroite casaque rouge
qui fait ressortir les formes de son corps; il porte des
bottines dorées qui se fixent aux jambes à l'aide de
bandelettes jaunes croisées jusqu'aux reins. Son vi-
sage est martial et fier; ses cheveux, épais et noirs,
sont retroussés au sommet de la tête, et de longues
moustaches couvrent ses lèvres. A ses côtés se tient,
inclinée par la fatigue, une jeune femme qui lui sourit.
Ses bras sont nus, et ses épaules, pures comme l'albâ-
tre, se cachent à demi sous la dépouille de bêtes féroces.
Blanche comme le lait, dorée comme les épis, elle se-
coue dans l'air, les parfums de sa blonde chevelure
qu'elle laisse flotter, ornée des fleurs cueillies aux buis-
sons. Ses yeux ont la couleur du ciel, et sur ses joues
s'épanouit la fraîche rose de l'églantier. Sa robe est
brodée de fils de pourpre, et sa main est armée d'une
lance. Elle ne semble craindre ni les rayons du soleil
ni les dangers du combat.
Quelques jeunes guerriers les entourent; ils portent
sur l'épaule, une pique garnie de fer, armée de cro-
chets. A leur côté est suspendue, une hache à double
tranchant, et leur main balance une lourde massue.
Sur un signe et après quelques, mots de celui qui les
commande, ces hommes se séparent. L'un d'eux, de sa
francisque, fait tomber de jeunes pins, les dispose en
bûcher, et bientôt brille un feu qui pétille en flamboyant ;
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 5
l'autre a pénétré dans un taillis," et revient peu après
chargé d'un chevrillon que sa lance a percé; un troi-
sième fixe aux branches les plus basses d'un érable les
peaux cousues de génisses sans taches, amoncelle les
fleurs d'une bruyère fine, et prépare une couche odo-
rante à la belle épouse du chef. Alors le repas du soir
se prépare, et lés voyageurs se réjouissent, dans leurs
gais propos, d'avoir rencontré sur les rives du fleuve un
site aussi beau, un séjour aussi précieux.
—Poissons des eaux, dit la jeune femme, oiseaux de
l'air, bêtes fauves et forêts, toisons et verdure, Teutatès
nous offre tout en ces lieux.
— Et comment nommerons-nous cette île ? dit un
guerrier.
— L'île des Parisiens, mes fils, dit le chef. La terre
prend le nom de celui qui la possède. Les Kimris nous
chassent du Nord, les Galls. nous refusent asile, nous
avons payé par le sangla victoire que nous donnait
Odin. Adieu donc aux régions qu'ensanglanta cette lutte
fratricide ! Parisiens, mes frères, prenons cette contrée
que nul ne nous dispute.
— Sur ce rivage placerons-nous nos cabanes? hasarde
le plus jeune des suivants.
— Point, mais en cette île.
Et ce disant, le chef saisit un arc, adapte sur la corde
une flèche énorme, et vers un chêne gigantesque qui, de
sa tête altière dominait le centre de l'îlot, la flèche vole
6 FLEURS DU MOYEN AGE.
rapide et sifflante. Elle se fixe dans le tronc creux du
géant, qui rend un bruit sonore.
— Ainsi, demain, nous traverserons le fleuve et pren-
drons possession de l'île. Attendons nos frères.
Sur les vagues endormies de la Seine planait encore
la vibration retentissante de la flèche dans le tronc
creux du chêne, quand, surpris dans l'asile que jamais
encore aucun être ne leur avait disputé, une noire et
bourdonnante nuée d'oiseaux se leva frémissante, et
montant vers le ciel, alla s'abattre de l'autre côté de
l'îlot en poussant de durs croassements.
—Lut ! Ecia ! s'écria le chef.
— Lut! Ecia! repétèrent les guerriers.
Ces étrangers parlaient la langue celtique, et lès
Celtes appellent un corbeau Lut, et Ecia une île.
— Notre ville prendra le nom de Lutecia, l'île aux
corbeaux, clama le chef en riant de la fuite de ces vieux
possesseurs,de la plus grande des îles, qui se groupaient
en cet endroit de la Seine, comme les grains d'un cha-
pelet en un ruban d'azur.
— Au repos à cette heure, Parisiens; et demain,
avec nos frères, serons maîtres et, seigneurs.
Les rayons d'or du soir tombaient à l'horizon par les
déchirures du bois; la lune pâle, croissant, se dessinait
au ciel ; les cygnes se reposaient sur leurs ailes fermées,
à la surface du fleuve, et savouraient l'eau fraîche, l'air
tiède et la sérénité des cieux. Le guerrier que le chef
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 7
envoyait annoncer à ses frères son heureuse découverte
cheminait toujours. Aucune route ne se montrait à lui,
aucun sentier ne le guidait; mais à chaque buisson des
rameaux rompus, des branches déjà flétries, des genêts
que sa main en passant le matin, la veille, avait jetés
sur le sol, lui traçaient la ligne qu'il devait suivre. Le
ciel s'était étoile; pas un nuage ne le voilait; pas un
souffle d'air ne bruissait dans ces hautes futaies. Après
avoir gravi des coteaux, franchi des vallées; il atteignit
enfin une étroite clairière où, parmi des massifs de houx
et de bouleaux, se dessinaient mille objets variés de
teintes et de formes. Un feu brillait au centre de cette
enceinte, et la silhouette d'une sentinelle se détachait en
noir sur le fond rouge du brasier. C'était le camp de la
tribu nomade des Parisiens.
Le guerrier prit à sa ceinture une trompe de corne,
dépouille des buffles du Nord, et les échos des bois
retentirent aussitôt de sons sauvages et pressés. En
un instant, l'envoyé se trouva serré par les flots de
mille curieux, hommes, femmes, vieillards, jeunes filles
et enfants.
— Debout, Parisiens ! clama-t-il; Odin nous accom-
pagne, Teutatès est avec nous !
— Et le chef nous délaisse-t-il? demanda la matrone
la plus proche.
— Le chef vous attend. Nous avons une riche et vaste
contrée dont il ne veut prendre possession qu'avec vous.
8 FLEURS DU MOYEN AGE.
Debout, et vivement! le soleil va paraître et la route est
longue!
— Et cette région nouvel le sera disputée peut-être ?
— Par les daims et les chevreuils sans doute ; par
les hommes, non. D'ailleurs, nous avons Francisque et
Framée...
— Est-ce belle région? dit une vierge de la peu-
plade.
— Vaste jardin, tout parsemé de massifs d'arbres,
tout émaillé de vertes prairies, tout baigné de sinueuses
rivières.
— Debout alors, Parisiens, et que tous prennent leur
part du travail; hâtons le voyage, et prévenons le
soleil.
Et cette ruche bourdonne et s'agite : on replie les
peaux qui servaient de tentes, on attelle les chars, on
les charge des mille ustensiles qui servent à la chasse,
à la pêche, à la guerre. Les femmes montent sur des
mules, les filles sur de lourdes et pesantes charrettes ;
les guerriers, leurs armes préparées comme à l'heure
des combats, se tiennent prêts à ouvrir la marche ; les
prêtres, qu'une garde accompagne, les vierges sacrées,
que des matrones servent, suivent les jeunes soldats
couverts de bouclier, s'aidant de la massue et faisant vi-
brer la lance aiguë. Le signal est donné : cette étrange
peuplade se met en route en faisant retentir les bois
d'un bardit en l'honneur de la divinité qu'elle révère.
ENFANCE D UN GRAND PEUPLE. 9
Bientôt le soleil brilla, éclairant vallées et monta-
gnes; la marche de la caravane devint plus rapide et
plus joyeuse. Oh était au printemps : on voyait se dé-
velopper les feuillages encore noués dans leur bourre
dorée ; l'herbe s'épanouissait au pied des buissons; une
verdure infinie, d'un ton frais et doux, s'étendait sur
la terre en longues nappes, s'élevait dans les airs en
larges allées, se déployait en tout sens à perte de vue.
Tantôt les jeunes filles quittaient leurs chars, vives
comme papillons, légères comme gazelles, curieuses
comme rouges-gorges ; elles s'élançaient à l'envi, four-
rageant les joncières, picorant les cormes en fleurs et
les aubépines en grappes'. Tantôt les vieillards se rappel-
aient les combats des Kimris et des Galls, et, pleurant
sur l'ingratitude de ces frères, apprenaient avec bon-
heur qu'ils auraient pour voisins les Carnutes et les
Sénonais, frères par l'origine, frères par la religion.
Tous s'enquéraient du nouveau séjour.
On gravissait alors la montagne qui domine le bassin
de la Seine, et de son sommet on découvrait déjà le ru-
ban d'or du fleuve et les nefs verdoyantes de ses îles.
Quand les différents ordres de la tribu furent arrivées au
plateau de ce mont qui plus tard prit le nom de Valé-
rien, et que de cette hauteur tous les regards embrassè-
rent l'immense horizon qui présentait les plus riches as-
pects, la Seine, serpent aux mille courbures, entourant
de ses replis la basé de la colline qu'il semble mordre,
1.
10 FLEURS, DU MOYEN AGE.
les prairies inclinées, les végétations plantureuses de
cépées abondantes, les, forêts abandonnées à la seule
nature, sans culture, sans aménagements, sans percées
régulières, ni touffues comme les taillis, ni majes-
tueuses comme les futaies, mais à jour de toutes parts,
et laissant le soleil.pénétrer au pied de leurs arbres et
féconder leurs plantes, ils crurent voir une terre de pro-
mission.
— Heureuse la famille qui passera ses jours sous cette
tente que forme le ciel et la terre! dit un vieillard.
— Cette tente est la vôtre ! répondit le guide.
— Le chef connaît-il cette contrée?:
— Il l'habite déjà, et vous y prépare des demeures.
— Ici même?
— Là, au pied de la montagne, sur le fleuve, en cette
île qui se mire dans le cristal des eaux, la plus grande
des trois soeurs...
— Vive le chef ! dirent les guerriers en brandissant
leurs framées.
— Vive le chef! répétèrent les vieillards et les femmes.
— Vive le chef ! continuèrent les jeunes filles, dont le
regard scrutait au loin les mystérieux sentiers, cher-
chant les sources gazouillant sur les cailloux parmi les
lavandes et les myosotis.
Il s'était formé quelques nuages longs et effilés, dont
la mate blancheur promettait de beaux jours. De grandes
ombres coupées, de larges rayons lumineux formaient
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 11
comme une gigantesque mosaïque aux dalles noires et
blanches. Le regard pouvait alors mieux saisir les ob-
jets. En descendant le coteau, là troupe heureuse des
émigrants voyait fuir ici un chevreuil effaré, là un
daim bondissant, partout des oiseaux aux longues ailés,
au plumage varié, dont le babil semblait saluer ces
maîtres inconnus. Et chacun se réjouissait, car sur leur
route pas un seul homme ne s'était présenté pour leur
disputer le sol dont ils prenaient possession, ou tout au
moins pour leur dire que d'autres pouvaient y avoir droit
comme eux.
Quand cette armée fut descendue dans la plaine, et
qu'elle atteignit les rives du fleuve, elle vit accourir le
chef qui l'attendait. En lisant sur les fronts l'enthou-
siasme de la joie, son oeil brilla comme une dague qui
sort du fourreau. Du doigt il montra le magnifique spec-
tacle du ciel empourpré à l'horizon et d'un amphithéâ-
tre de nuages floconneux qui montaient du disque du
soleil au zénith, en affectant les formes d'une chaîne de
montagnes aux sommets entassés, et de sa voix mâle et
forte:
—Parisiens, cria-t-il, voici le sol que je vous ai pro-
mis. Cette contrée devient la vôtre, et cette île sera votre
séjour. Mal appris sera l'ennemi que son délire amènera
contre nous, retranchés derrière celte ceinture d'eaux
profondes. Amis, la francisque à la main, entrons en
vainqueurs dans cette forteresse qui sera notre cité :
12 FLEURS DU MOYEN AGE.
défrichons là surface de l'île, et que bientôt se dressent
dès temples à nos dieux, et des demeures à nos femmes
et à nos filles.
Et, saisissant au bras d'un guerrier le long bouclier
qu'il portait et la lance qu'il avait à la main, il s'appro-
cha du fleuve, étendit sur son onde frémissante cet es-
quif léger, et se plaça au milieu du frêle batelet; alors
de sa lance le poussant vers l'île qu'il convoitait, bientôt
il aborda le premier sur cette terré qu'il baisa. Tous les
hommes d'arme s suivirent son exemple. En un instant;
la Seine, soumise, fut couverte d'une flottille d'inconnus
barbares et sauvages, qui d'un pied souverain foulèrent
le soi qu'ils s'attribuaient.
Les boucliers des guerriers auraient pu servir à trans-
porter les femmes et les bagages: mais l'épouse seule
du chef affronta le: danger du passage. Debout sur cette
conque légère, à l'aide d'une pique dorée, cette amazone
intrépide dompta les flots écumants, et ramant avec
adresse, elle atteignit promptement le rivage désiré.
Alors aux deux rives on vit de robustes athlètes, de
leur francisque brillante abattre les arbres les plus éle-
vés, les dépouiller de leurs branches,les tailler avec art,
et dirigeant à force de bras sur les eaux ces puissants
madriers, placer au centre des eaux, sur de lourdes as-
sises de bois enfoncées dans la vase, l'une de leurs ex-
trémités et l'autre sur les grèves opposées. Un pont rus-
tique couvre bientôt la Seine, vierge jusque-là de tout
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 13
frein. Aussitôt, aux acclamations de la foule impatiente,
cette multitude, diverse de costumes et de poses, pénè-
tre dans l'île, en faisant redire aux échos les accents de
sa joie. D'abord les sacrificateurs, vêtus de blanc, le
front ceint d'une couronne d'or, les reins serrés dans le
fin tissu d'une laine bleue, immolent sur le rivage, au
grand Odin, une brebis noire et un agneau sans tache :
puis les filles consacrées au culte suprême de Teutatès,
le Dieu des batailles, entourant une tente, blanche des
peaux d'hermine qui la couvrent, à leur tour jettent dans
les flots une timide gazelle, dont les pieds sont enchaî-
nés par des liens de pourpre. Ensuite, les divinités fa-
rouches rendues ainsi favorables, le défilé commence,
et la tribu nomade entre victorieuse dans l'enceinte ver-
doyante qui désormais abritera ses enfants. Ce sont les
guerriers aux longues hallebardes aiguës, aux coupe-
rets de fer, aux masses épineuses. Ils portent tous une
sorte de camisole jaune bordée de rouge, et leurs jambes
sont entourées de bandelettes écarlates. Un baudrier
couvre leur poitrine, et des lanières blanches y tiennent
suspendu le large glaive du combat. Puis viennent des
hommes en jaquettes de diverses couleurs, des femmes
couvertes de sayes bariolées, une troupe confuse qui se
confond, se heurte et se presse. Des chars, des palan-
quins, des litières, des mulets, des chevaux pénètrent
pêle-mêle, laissant voir aux yeux les instruments des
cases, les objets de campements, les ustensiles nécessai-
14 FLEURS DU MOYEN AGE.
res à ce peuple qui ne vit que de chasse et de pêche. Sur
les bords du fleuve, parmi les bruyères, et l'herbe fine
qui croît auprès des hêtres et sous les buissons, on laisse
paître à l'aise le bétail qui mugit, les brebis qui bêlent,
les coursiers qui hennissent.
Pendant que les femmes, voltigeant sur les rives, pré-
parent le repas; que de jeunes hommes pénètrent dans
les bois pour aller à la recherche de venaisons succu-
lentes, que des filets plongent dans les eaux pour y sai-
sir le poisson imprudent, que les jeunes filles traversent le
pont qui sur l'autre bord réunit aussi l'île à la terre ferme
et se répandent dans la prairie, qui verdoie sous le soleil
de midi, pour y recueillir des herbes savoureuses, cent
travailleurs; les bras nus, font tomber sous le tranchant
de la hache les chênes antiques, les frênes noueux, les
bouleaux agités qui couvrent l'îlot, étonné de montrer
ainsi sa surface sans voiles.
Par une rapide et merveilleuse métamorphose, le sol
déblayé se couvre de cabanes éparses, étroites, de forme
ronde : le bois fournit les charpentes, les fougères la
toiture, et la terre grasse et visqueuse remplit les vides
des cloisons. Au centre, à la pointe de l'île une construc-
tion plus élevée se dresse en l'honneur du dieu de la'
tribu. Sur le rivage on forme un double rang de fortes
palissades pour préserver les marges de la nouvelle
bourgade de la crue dés eaux et favoriser les alluvions.
Partout le travail et l'industrie s'étalent à l'aise, traçant
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 1 5
des rues, dessinant des;cours, préparant des jardins,
disputant le moindre coin de terre aux animaux qui
fuient, aux oiseaux qui s'envolent, à la Seine qui recule.
Au dehors de l'ile; les différentes familles de la peu-
plade se partagent le flanc des collines, le voisinage des
ruisseaux, les angles des bois, les portions de pré; La
hache éclaircit les forets, et met des plaines au soleil ; la
pioche entame les landes couvertes de bruyères; on ni-
velle les marécages remplis de roseaux et de genêts, et
tout à l'entour de la cité naissante se forme une vaste
ceinture de champs qui verront bientôt verdir des
pampres fertiles et ondoyer, comme une mer, les gerbes
d'or de riches moissons. Par les soins et sous les ordres
du: chef, le fleuve devient navigable, et s'établissent des
compagnies de nautonniers qui feront.fleurir le com-
merce. L'aspect change dans le vaste bassin, au pied des
coteaux, et où naguère régnait la solitude d'une nature
luxuriante et monotone, on voit grandir une cité guer-
rière, et s'étendre le mouvement et la vie,
Ce peuple sait le vol des grues dans le nuage, le babil
de la grive sur le buisson, et l'attitude de la jument au
bord de la haie, lorsque pensive, inquiète, le nez au vent,
la bouche pleine d'herbe elle ne songe pas à manger.
Or, un soir, la terre altérée ouvrait ses pores à la rosée ;
les fleurs écartaient alors lentement leurs coupes im-
maculées, les rossignols sur la lisière des taillis chan-
taient leurs intarissables mélodies sous l'humide feuillée,
16 FLEURS DU MOYEN AGE.
alors monta comme un hymne, vers les étoiles brillantes,
le cri sacré des prêtres. Quand la blanche vapeur du cré-
puscule nage autour des troncs noirs et lisses des syco-
mores, en cueillant la plante sauvage de l'euphorbe, de
l'héliotrope et du cardon rustique, ils avaient vu de mai-
gres cavales tremblant en hérissant leur crinière, les
hérons agiter au ciel en face de la lune leurs cercles
mouvants, et le feuillage écarlate du sumac se changer
en un buisson flamboyant. Alors eux aussi avaient trem-
blé. Teutatès était mécontent, Odin s'irritait, et de grands
malheurs allaient fondre sur la tribu, si l'on ne sacri-
fiait en toute hâte, à ces dieux, des victimes de leur
choix.
Par l'ordre des ministres sacrés de grandes fêtes fu-
rent aussitôt proclamées pour les jours de l'au-
tomne.
Par un chemin inégal, tantôt passant sur de larges
rochers, tantôt foulant de frais gazons, parmi d'antiques
châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables,
on arrivait à une lande désolée, dans un site sauvage,
au nord de la naissante Lutèce. C'est vers ce point que
se dirigea, pour les fêtes annoncées, la tribu des Pari-
siens. La journée d'abord avait commencé par l'offrande
des prémices déposées devant l'autel des dieux, au sanc-
tuaire de l'île: là, parmi des fleurs et des couronnes,
sur des lits de mousse, on avait amoncelé les plus beaux
épis enlevés aux guérets, les grappes les plus lourdes
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 17
cueillies aux ceps des collines, les fruits parfumés ravis
aux branches des vergers. Puis, le chef en tête, ayant à
ses côtés, assise sur une mule à housse blanche la belle
Génora, son épouse, la foule des Parisiens s'était ren-
due vers le théâtre des jeux et des plaisirs. Elle avait
suivi le coteau, et gravi le mont Valérien. De la hauteur
qui dominait Lutèce, elle s'arrêta pour contempler son
nid perdu dans les bras du fleuve, et le fleuve s'enfon-
çant en mille détours dans des profondeurs brumeuses,
semblable à une traînée d'argent sur la sombre verdure.
Arrivés à la clairière tapissée d'herbe touffue et de ron-
ces en fleurs, d'où les halliers, abandonnés à leur vigueur
naturelle, se penchaient en guirlandes, se courbaient en
berceaux, se paraient de mille plantes incultes, une
explosion des fils de Gaule alla jeter l'effroi parmi les oi-
seaux des bocages. Dignes pères de leurs dignes des-
cendants, les Parisiens se livrèrent d'abord aux joies du
festin sur le sol portant ses emblèmes avec orgueil,
fleurs sauvages et plantes vagabondes, humbles grami-
nées et fraises des bois, verdoyant cresson sur la marge
de minces ruisseaux, roches brodées de lierre, fontaines
aux. grenouilles babillardes. Après le repas il y eut des
courses. De jeunes guerriers, debout sur de nobles cour-
siers, s'élancèrent dans l'espace, franchissant les ravins,
traversant les fondrières, volant sous les ombreuses al-
lées, tantôt en zigzag, tantôt en montées rapides, à
travers les éclaircies de la forêt couverte de genêts et de
18 FLEURS: DU MOYEN AGE.
fougères. Le plus habile tressait une couronne dans sa
fuite et venait la déposer sur le front de sa fiancée; le
plus souple, d'une main légère, saisissait la perdrix qui
rasait l'herbe à ses pieds ; le plus adroit, d'une flèche
aiguë,: perçait le martin-pêcheur qui traçait une ligne
d'azur et de feu en effleurant un marécage. La lutte
suivit les courses. De robustes athlètes se présentèrent
dans la lice. Leurs vigoureux assauts, leurs passes sub-
tiles parfois excitaient de bruyants éloges, parfois aussi
soulevaient le rire plus bruyant encore. Les filles de Lu-
tèce se mirent en scène à leur tour. Se tenant gracieu-
sement par la main, couronnées de marguerites étoilées,
de noirs tamarins ou de:pâles asters, elles jetaient au
vent leurs chevelures détachées, leurs chants mélodieux,
leurs gais accents de joie, et formant des choeurs folâ-
tres, elles disaient à la voûte des bois les premiers cris
de l'amour de la patrie.Puis, dans une danse vagabonde,
enveloppant tour à tour les guerriers, les vieillards et
leurs pères, elles venaient tomber, agenouillées, devant
la blonde Génora, déposant à ses pieds les gerbes de
bluets et de roses dont elles lui formaient un trône. Aux
passe-temps des danses chastes et naïves succédaient
encore des exercices de valeur. Ici, de sa hache à double
tranchant, un frère du chef, la faisant vibrer à distance,
et soudain la lançant avec force, fixait l'arme terrible au
tronc d'un chêne, à l'endroit désigné par quelque ma-
ligne jeune fille; Là, c'était de sa framée qu'un autre
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 19
jouteur faisait voler en éclats, d'un coup véhément, la
branche noueuse d'un vieil érable.. Plus loin s'agitait à la
brise du bois la bannière aux trois couleurs, bleu, blanc
et rouge; arc-en-ciel chéri, sous lequel la valeur aspi-
rait l'odeur du carnage, appelait le sang, et mettait
l'ennemi à trépas. Mais en ce jour, cet étendard déve-
veloppant ses plis sur la tête du chef, ne donnait pas le
signal du meurtre : il conviait auplaisir, et c'était sous
son ombre que la pâle Génora, jetant aux vainqueurs un
doux sourire d'éloges, remettait en leurs mains le prix
de la victoire. A l'un, sa blanche main offrait une tresse
parfumée des cheveux de celle que bientôt il allait épou-
ser; à un autre, elle présentait un glaive dont la poi-
gnée de fer poli brillait au soleil ; à celui-ci elle donnait
un fermelet d'acier, à celui-là une riche aiguière prise
en dépouille aux barbares du Rhin. Et du regard en-
courageant quelque citharède, elle lui faisait redire les
dernières batailles contre les Kimris et les Galls.
Cependant les couleurs du soir teignaient l'horizon;
des nuances rouges et animées rappelaient aux joyeux
enfants de Lutèce que l'heure du retour était venue. On
entendait déjà les cris des cormorans parmi les roseaux
des étangs voisins. Bientôt la lune monta vers les cieux,
et la scène pittoresque de la clairière, parmi les blan-
ches ombres du crépuscule,,devint fantastique et som-
bre. Dans la pénombre de la puissante ramure d'un
hêtre, on voyait le suave visage de Génora, qu'éclairait
20 FLEURS DU MOYEN AGE.
un rayon furtif des étoiles, regarder avec complaisance
son vaillant époux préparant les guerriers au départ.
Elle avait le front orné de bandeaux de pierreries ; son
sein frémissait en une résille d'or; des voiles dé lin d'un
extrême finesse révélaient la souplesse de sa taille; son
pied, que revêtait une chaussure de pourpre, foulait les
fleurs dont on l'avait entourée. A ce moment, elle don-
nait à ses compagnes les passerilles, les azebits, les
tortels que sa main savante avaient tirés de l'anis et de
la coriandre. Soudain, au milieu du silence qui com-
mençait à succéder au bruit de toutes ces poitrines fati-
guées, on entendit un sifflement aigu comme celui d'un
serpent qui s'irrite, et à cette sonore vibration succéda
le cri perçant de Génora. Une flèche, partie d'un point
invisible, sillonnant l'espace, la frappait et lui perçait le
flanc. Le sang coulait à gros bouillons de sa blessure et
rougissait la saye, jusque-là sans taches qu'elle portait.
Elle s'affaissa, pâle, inanimée, soutenue par le bras des
vierges effrayées qui jouaient à ses côtés.
Au murmure du plaisir succédèrent bientôt la torpeur
de la surprise et le sourd gémissement de la douleur. La
colonie tout entière aurait voulu porter en ses bras la
triste victime de cet affreux attentat : on accourait, on
se pressait autour du chêne dont le pied voyait la pau-
vre Génora se débattre dans les tortures du trépas. Le
chef avait écarté la foule; plus pâle qu'un fantôme des
brouillards, les yeux hagards,les lèvres violettes, les
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 21
bras roidis par le désespoir, il s'agenouilla dans le sang
auprès de sa froide épousée. Les crispations d'une der-
nière et prompte agonie passaient sur le visage de Gé-
nora. Il la prit dans ses bras, l'appuya sur son coeur, mit
la main sur la plaie béante, et baisa son front d'albâtre.
— Glacée comme le fer des combats ! murmura-t-fl.
—Je meurs, murmura la jeune femme, je meurs, mon
Fredi, et sans toi je gagne le pays des ombres... Un
jour... tu me rejoindras... je t'attendrai... Fais le bon-
heur de ton peuple...
Elle voulait encore parler, mais sa langue ne fit plus
entendre que des sons imparfaits ; une fois encore ses
yeux s'ouvrirent pour contempler son époux, mais sous
la pression de la mort ses paupières se fermèrent pour
toujours. Génora n'était plus !
— Ah ! la voix de Teutatès nous l'avait dit, clama le
chef, de grands malheurs vous attendent !...
Et la douleur étouffa sa voix.
Les jeunes soldats de la tribu s'étaient hâtés d'explo-
rer le bois : partout ils cherchèrent le meurtrier, et par-
tout ils ne trouvèrent que des buissons paisibles, et des
houx sans retraites. Était-ce donc quelqu'un de la peu-
plade qui, par haine ou par amour, avait eu l'audace de
briser la vie de cette frêle colombe? Vainement on s'in-
terrogeait : le chef était aimé, la belle Génora possédait
tous les coeurs. Il fallait que des ennemis nouveaux fus-
sent venus aux écoutes, et aient cherché, par un odieux
22 FLEURS DU MOYEN AGE.
guet-apens, à mettre le désordre dans la colonie, pour
l'attaquer plus tard ouvertement. La flèche, qui venait
de couper les jours de la jeune épouse du chef n'appar-
tenait pas aux armes des Gaulois. Évidemment elle était
d'un peuple étranger. Mais quel était ce peuple?
Cependant les vierges sacrées avaient été appelées
sans retard : elles placèrent sur une couche de fleurs,
les fleurs de la fête! le corps inanimé de Génora, et la
déposant sur une litière dorée, les vieillards la prirent
sur leurs épaules. Les Gauloises,la tête couverte de
longs voiles, formèrent l'escorte de ce convoi funèbre ;
lés filles de Lutèce entourèrent les dépouilles, les guer-
riers reprirent leurs armes et dirigèrent la marche. Le
chef suivait, la tête basse, des gémissements au coeur,
des sanglots à la poitrine. C'est ainsi qu'on reprit en
pleurant le chemin que quelques heures auparavant on
avait semé de liesse, d'accents de bonheur; et des joies
du plaisir.
On était à l'automne, et le ciel; pur jusqu'alors, deve-
nait brumeux et sombre. La lune éclairait bien encore
au loin l'écharpe azurée de la Seine ; mais des nuages
floconneux la voilaient comme d'une gaze de deuil.
C'était un sinistre coup d'oeil que la vue de cette lon-
gue procession de soldats silencieux, de vierges enve-
loppées de suaires, de groupes éplorés, formant un
convoi lugubre, au flanc de la montagne et sur les sen-
tiers sinueux qui touchaient à Lutèce.
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE, 23
Le vent s'était mis à soufller bruyamment dans les
taillis du rivage, et grondait par lourdes rafales. Sur les
coteaux, aux confins de l'horizon, dans le noir des
grands bois, on voyait briller, ça et là, une lumière qui
passait, comme un oeil rouge,'tantôt ouvert, tantôt
fermé.
— Oui, des calamités inconnues pèsent sur nous ! di-
saient les vieillards à voix basse.
— Qui, la brise charrie des senteurs de carnage!
murmuraient les guerriers.
Souvent Génora, conduisant son époux aux limites de
la prairie, et brisant une branche de laurier-rose, lui
avait dit en l'enfonçant dans un petit tertre qui domi-
nait la source d'un ruisseau :
— Voici le lieu de mon repos : que la tombe me re-
cueille sous l'ombre de ces charmilles.
La dernière branche qu'elle avait plantée était encore
sur le tertre, fanée, mourante. Ce fut là que le lende-
main on déposa le corps de Génora, Hélas ! elle n'y re-
posa pas longtemps seule; Blessé au coeur du trépas de
celle qu'il aimait, Fredi mourut; et sa dernière parole
avait demandé qu'on le plaçât sous les gazons qui cou-
vraient son épouse.
Bientôt le noir hiver du climat gaulois commence à
sévir. La neige s'amoncelle, les brouillards confondent
le ciel et la terre. Parfois les rayons d'or du soleil per-
cent la nue et font scintiller les givres suspendus aux
24 FLEURS DU MOYEN AGE.
branches des sapins. Parfois aussi la nature montre
quelques sourires à travers les nuages empourprés
du soir. Aussi, les Parisiens se répandent dans leurs
vastes forêts; le moment dès chasses est venu. II. ne
reste alors sous les chaumières, dont les toits fument,
que les femmes et les enfants. Elles placent dans l'osier
tracé avec art le laitage de leurs chèvres ; elles préparent
la cervoise rafraîchissante ; aux boissons aromatisées
elles mélangent le cumin. Et, quand au loin, retentissent
les cris des chasseurs, refroidis par la fraîche rosée ou
mal en garde contre les piéges de l'obscurité, elles ou-
vrent les portes des cabanes dont les rayons lumineux
servent de phare. Ensuite, dans les peaux du bison et de
l'alcée, elles s'empressent de réchauffer les membres de
leurs époux ou de leurs frères.
Un soir, sur les bords du fleuve, le long d'un sentier
bien battu, un coursier haletant s'avance péniblement
vers Lutèce. De ses naseaux s'échappent d'épaisses va-
peurs; son oeil est en feu : l'écume blanchit son frein et
ses flancs sont rouges de sang. Il souffre : il s'avance
avec peine. Celui qui le monte semble étranger à la con-
trée. Il a les cheveux hérissés et la barbe en désordre.
Enfin, cheval et cavalier franchissent le pont de bois :
ils sont dans la cité des Parisiens.
Cet inconnu atteignait à peine les premières demeu-
res, qu'il approche de ses lèvres un cornet d'écorce et
fait entendre des sons effrayants. Les paisibles Parisiens,
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 25
endormis déjà sous leurs toits de chaume, tressaillent
de terreur. Ils sortent en hâte de leurs cabanes, exami-
nent l'étranger, l'entourent, le pressent, le questionnent.
Avec des branches de pin enflammées les matrones ac-
courent, à moitié vêtues, et bourdonnent comme un es-
saim sorti de sa ruche.
— Aux armes! frères; aux armes ! s'écrie l'inconnu.
— Aux armes ?
— Contre qui?
— D'oùvenez-vous?
— Quel chef vous envoie?
— Qui êtes-vous?
Ces mille paroles se croisent, confuses, empressées,
impératives. Enfin le courrier dominant le tumulte peut
répondre :
— Je viens du pays des Carnutes, et je cours vers ce-
lui des Sénonais. L'ennemi parait, il approche, portant
la guerre à nos maisons, à nos terres, à nos femmes. Je
suis Gaulois comme vous, et je fais appel à tous les
Gaulois pour repousser celui qui veut nous chasser
de notre territoire ou nous rendre ses tributaires et ses
esclaves.
— Aux armes! si tu, dis vrai; Aux armes! crient les
Parisiens, dont le sang s'allume aux nobles pensers de
bataille.
Et les échos.du fleuve, les profondeurs des bois répè-
tent après eux : Aux armes !
2
26 FLEURS DU MOYEN AGE.
—Mais quels sont donc nos ennemis, frère? dit une
voix
— Les Romains, peuple insatiable de victoires et de
sang. En phalanges pressées, ses armées débordent des
contrées du Midi. Déjà les pays de Gaule qu'échauffe le
soleil sont soumis à leur puissance
— Qui les dirige? reprend un guerrier à la barbe
blanche, au visage balafré par les haches des combats.
— Jules César, le plus vaillant... répond l'envoyé.
— Est-il plus puissant qu'un Dieu, plus fort que Teu-
tatès ? dit un vieillard.
— Moins fort que Teutatès, moins puissant qu'Odin...
mais plus habile que les Gaulois.
— Laissez nos Dieux ! clama la voix stridente d'une
vieille Gauloise, drapée dans les lambeaux d'une saye la-
cérée par l'usage, et faisant flotter au vent de la nuit ses
cheveux gris en désordre. Laissez nos Dieux ! Quand les
fils de Boer, l'époux de Belsta, tuèrent le géant des gla-
ces et jetèrent son cadavre, son sang alimenta les fleu-
ves et les mers, sa chair forma la terre,ses os devinrent
des rochers, ses dents et ses mâchoires des pierres. Avec
sa tête ils construisirent le ciel en l'étendant au-dessus
de la terre. Alors Odin régna : alors la nuit eut des che-
vaux noirs à sombre crinière qui, tous les matins, arro-
saient la terre de leur écume; alors le jour était brillant
et lumineux car Doegur promenait son char de feu dans
le crâne du géant. Mais à présent, Odin perd sa puis-
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 27
sance,.. Il n'a plus la force de protéger le peuple qui le
vénère. N'a-t-il pas laissé tomber la belle Génora sous
la flèche d'un Romain?
— D'un Romain?,interrompit la foule.
— Quoi c'était un Romain qui perça le sein de l'épouse
de notre chef? demanda la voix d'un guerrier.
— Et nous n'avons pas vengé cette offense ! dit avec
l'expression d'une morne douleur le plus proche des
Gaulois.
— Oui, c'était un Romain ! reprit la vieille matrone
en donnant à son visage un sourire satanique. C'était
un Romain, un archer de ce Jules César dont on vous
parle, et qui vous menace. Je n'étais pas de la fête, moi !
J'étais trop ridée, sans doute, pour être conviée au festin
de la clairière. Mais je suivis de loin, et j'étais seule
dans les bois à cueillir le romarin et des plantes sauva-
ges pour préparer...
— Tes maléfices, sorcière ! dit une voix.
— Mon pauvre repas, continua la Gauloise sans
s'émouvoir. Et quand tombaient les crêpes noirs de la
nuit, je vis sortir d'un buisson un homme qui vint droit
à moi. Il portait des armes dont la lune argentait les
contours. Je voulus savoir ce qu'était ce guerrier, et je
l'interrogeai sans peur. C'était un soldat de César. Il
était venu par son ordre s'assurer de l'état du pays et
explorer là contrée. « Cette région des Gaules nous con-
vient, dit-il ; bientôt nous l'occuperons, et voici qu'au
28 FLEURS DU MOYEN AGE.
nom de mon peuple je prends possession du sol et des
habitants ! » dit-il. Et plaçant sur son arc une flèche
acérée, il la lança dans l'espace. La flèche perça le' flanc
de la douce Génora, et se fixa dans le tronc du chêne qui
luiservait de trône. Depuis lors nous appartenons aux
Romains. L'archer disparut, mais déjà vous êtes les es-
claves de César.
— Et pourquoi, femme sans pudeur, ne nous révélas-
tu pas ce qui se passait ainsi dans les mystères des té-
nèbres? dit avec sévérité le plus vénérable des Gaulois
en mettant la main sur la mégère.
— On m'avait dédaignée, mon silence me vengeait !
répondit-elle le visage rougi par les reflets des tor-
ches.
— Celte femme mérite la mort ! clama la foule.
— Non, frères ; qu'elle vive et que ses remords la li-
vrent à l'infamie de sa trahison! dit le Gaulois. Pour
nous, mes fils ,aux armes !
— Aux armes ! hurla la multitude.
— Mais avant nous devons choisir un chef. Fredi n'a
point encore été remplacé, car nous pleurions son sort.
A cette heure, donnons à Fredi un imitateur de ses ver-
tus, un héritier de son courage, continna l'orateur.
— Que Camulogène soit le chef! hasarda un groupe
qui se tenait à l'écart..
Camulogène était ce guerrier qui parlait à la foule. Il
s'inclina.
ENFANCE D UN GRAND PEUPLE.
29
— Oui, que Camulogène soit notre chef! répéta dans
l'enthousiasme la marée véhémente de cette multitude,
qui se mouvait sous les rayons sinistres des branches de
pins en flammes, sous la voûte obscure du ciel:
Camulogène s'inclina de nouveau, et d'un accent plein
de verve et de force il s'écria :
— Au repos à cette heure, Parisiens, et demain,
quand l'aube blanchira les collines, aux armes !
— Aux armes ! dit encore une fois l'assemblée, et elle
se sépara.
Un nouveau cheval, frais et dispos, fut aussitôt donné
au courrier, qui partit en hâte pour visiter les peuplades
des Sénonais, des Meldes. des Tricasses, des Catalaunes,
des Bellovaques, et toutes celles que pourraient éveiller
ses accents guerriers.
En effet, Jules César, le fléau de son siècle, dévoré de
la soif du pouvoir et des richesses, malheureusement
doué du génie et des talents propres à satisfaire ces pas-
sions dévorantes, avait déjà soumis une partie des na-
tions gauloises du Midi. Mais il voulait la conquête du
monde ; et, pendant qu'il contenait les peuples vaincus,
il envoie contre les tribus du Nord son lieutenant La-
biénus.
C'est alors que les Carnutes, prévenus à temps, en-
voient donner le signal aux Parisiens et aux contrées
d'alentour.
On voyait à peine la silhouette bleuâtre des collines et
2.
30 FLEURS DU MOYEN AGE.
des bois dominée par la ligne blanche de l'aurore, que
dejà, dans toute l'étendue de l'île, les Parisiens étaient
debout. Les uns fourbissaient la francisque, les autres
équipaient leurs chevaux ; tous se hâtaient de répondre
aux cris que répétaient les échos :
— Aux armes ! aux armes !
Bientôt s'ébranlèrent leurs bataillons qui passèrent
le fleuve et, comme un long serpent, suivirent les routes
qui devaient les réunir à leurs alliés.
A l'extrémité de la plaine, sur la rive gauche de la
Seine, au pied d'une longue suite de collines dont les
cimes dentelées dominent Lutèce, s'étendaient les lignes
prolongées d'un camp dont les tentes, à l'heure du cré-
puscule, ressemblent à de gigantesques fantômes im-
mobiles et semblent attendre le signal de mystérieux
ébats. Parmi les rues étroites de cette ville fantastique,
quelques ombres errantes arrivant du dehors pénètrent
dans l'enceinte réservée au préteur. Elles se font recon-
naître des sentinelles; et enfin, soulevant la toile de la
tente que domine un étendard surmonté d'un aigle aux
ailes déployées, elles arrivent dans un cercle de lumière.
Un chef, qui n'a pas encore quitté sa cuirasse d'airain,
les reçoit, et, les faisant approcher de la lampe qui éclaire
les veilles du capitaine, d'une voix mâle et brève il leur
dit:
— Qu'y a-t-il?
— Général, les Parisiens s'éloignent ; j'ai vu leurs
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 31
escadrons s'enfuir, de leur île. Ils croient notre armée
fort éloignée de cette région, et ils s'empressent d'aller
à sa rencontre. Dans quelques heures il ne leur sera plus
possible de regagner aujourd'hui Lutèce : c'est le mo-
ment d'attaquer cette ville naissante et de s'en emparer.:
— Il suffit. Vous aussi, Rémus, vous arrivez de la
contrée des Parisiens?
— Non, mais de celle des Carnutes. Ils viennent à
marches forcées; cependant il ne leur sera pas possible
d'atteindre Lutèce avant le coucher du soleil. L'heure
est convenable pour les attaquer séparément des Pari-
siens qui marchent vers Orléans, dans le but de se join-
dre aux Sénonais et aux Meldes qu'ils croient déjà
s'acheminant vers cette ville.
— Et vous, brave légionnaire, quelle route avez-vous
éclairée?
— J'ai visité les bourgades des Tricasses et celles des
Bellovaques. Ces tribus vous croient toujours au centre
des Gaules. La rapidité avec laquelle vous êtes arrivé
près de Lutèce vous rend maître du pays.
— Oui, je le crois. Et l'île des Parisiens est spéciale-
ment le lieu qu'envie César pour en faire un point stra-
tégique qui lui permettra de commander plus facilement
aux peuplades du nord des Gaules. Aussi, chevaliers,
légionnaires, mettez-vous en selle; donnez ordre aux
trompettes de sonner la Diane. Que les cohortes sortent
des retranchements ; nous allons à Lutèce, et ce soir nous
32 FLEURS DU MOYEN AGE.
coucherons dans les chaumières bien approvisionnées
des Parisiens.
Et les sons aigus des instruments de guerre retentis-
sent dans le vallon creusé sous les roches des coteaux.
Les soldats, secouant les pesanteurs du sommeil, armés
de leurs pilums, couverts de leurs cuirasses, coiffés de
leurs casques, s'alignent le long des fossés du camp.
La cavalerie la première allait s'ébranler, quand Labié-
nus, monté sur un vigoureux cheval de bataille, dit au
chef des légionnaires de laisser marcher d'abord les
hastaires et les archers. Et ceux-ci, s'abritant derrière
de longs rideaux d'aulnes et de coudriers qui suivaient
les flancs des monticules, se mirent en marche vers
Lutèce dont la brume cachait encore les maisons, et que
d'ailleurs voilait une avancée de la colline en forme de
promontoire. Les soldats, joyeux comme en un jour de
victoire, savaient qu'ils n'auraient même pas à tirer
l'épée. Labiénus était à leur tête, et de loin ses armes
dorées brillaient des premiers rayons du matin.
Soudain, parti des hauteurs où maintenant se trouve
Meudon, et arrivé au détour de ce promontoire qui cou-
ronne ce vallon, que l'on nomme aujourd'hui Val-FIeury,
du sein de la brume et des profondeurs voilées de l'ho-
rizon, Labiénus vit s'élever au ciel une nuée rougeâtre
qui le frappa d'étonnement. Il serra le frein de son cour-
sier, fit signe à la colonne de s'arrêter, et appelant
le centurion qui tout à l'heure lui avait donné nou-
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 33
velle du départ des Parisiens, et de l'état de Lutèce :
— Quelle est la direction' de l'île? demanda-t-il.
— Celle de cette colonne lumineuse, dit-il. En vérité,
Général, c'est Lutèce qui brûle.
— Prends le cheval le plus rapide, Centurion, et cours
à la découverte.
Celui-ci disparut dans le brouillard, rapide comme
un éclair. L'armée romaine attendit en ordre de bataille
Pas un bruit ne se faisait dans la plaine; on n'en-
tendait ni le murmure du vent, ni le bruissement de
la Seine, ni le chant des oiseaux, ni les craquettes des
cigales. Mais un silence solennel, comme le silence qui
précède les grands désordres de la nature, semblait peser
sur la plaine, sur la vallée que quittaient les Romains et
sur le bassin du fleuve. Le soleil lui-même voilait sa face,
comme s'il n'eût pas voulu contempler l'homme tendant
des piéges à l'homme sur une terre où tous devraient
être frères.
Le cheval du centurion reparut bientôt couvert d'é-
cume, blanc de poussière et rouge de sang, mais sans
le cavalier qui le montait. Un instant après celui-ci re-
revint à son tour, pâle d'une course effrénée et ne pou-
vant encore parler.
Cependant le brouillard disparaissait, et, se levant
lentement, il laissa voir les sinuosités de la Seine d'a-
bord, puis une île, celle voisine de Lutèce, enfin celle
où Lutèce montrait ses maisons nouvelles. Hélas! elles
34 FLEURS DU MOYEN AGE.
étaient toutes converties en bûcher, et les flammes res-
plendissantes qui les dévoraient semblaient monter jus-
qu'au ciel.
— Général, dit enfin le centurion, les Parisiens ont
appris leur erreur : ils ont su que vous étiez campé sur
ce point. Aussitôt revenus sur leurs pas et se sentant
trop faibles pour se défendre dans leur île, protégée seu-
lement par quelques misérables remparts de bois, ils ont
tout incendié dans Lutèce dont ils ont rompu les ponts.
Alors suivis des chariots que couvrent leurs femmes et
leurs enfants, vieillards et guerriers ont quitté l'île.
— Quelle direction prennent-ils?
— Celle-ci même...
— Comment! ils viennent à notre rencontre?
— Précisément, général...
— Une troupe de sauvages contre une armée discipli-
née!
Labiénus disait encore l'expression de son étonne-
ment, que derrière une nuée qui masquait les mou-
vements de la plaine et que dissipait une faible brise,
on vit apparaître le front trop peu étendu des pha-
langes parisiennes, armées de la lance, de la terrible
francisque et de la redoutable framée.
A peine ces vaillants Gaulois ont-ils aperçu les masses
imposantes de l'armée romaine, qu'ils se précipitent
comme un tourbillon de tempête.
« Le cri de guerre a retenti, s'écrient les soldats in-
ENFANCE D'UN GRAND PEUPLE. 35
spirés, il a passé sur la cime des chênes, il a ridé le lac
solitaire et paisible, il a grondé dans les vents et l'orage.
Le grand Teutatès a fait sonner sa tompette, préparons-
lui la coupe du sang. Aux armes ! aux armes ! »
Et les bataillons clament à l'envi :
— Aux armes! aux armes !
« Le feu chasse le mal, le gui conjure le maléfice, la
mort éteint la haine ; mais qui saura ravir au mépris
celui qui,craint le cliquetis du fer? Le séjour des festins
et celui de la gloire va s'ouvrir pour le brave. Courons
donc à la mort, ou bien que le triomphe nous couronne !
Aux armes ! aux armes ! »
Et les échos répètent :
— Aux armes ! aux armes!
La bataille s'engage sans retard : impétueux comme
le vent des orages, les Parisiens vont se heurter contre
le mur de fer des Romains. Vainement ils frappent de
leur lourde hache, elle glisse sur l'acier des casques et
des boucliers : vainement ils font tomber les coups re-
doutables de leurs framées, le colosse romain reste de-
bout. Puis, à un moment donné, le rang des légions
s'ouvre, et une nuée de flèches vient aveugler, percer,
faire reculer le Parisien indompté. Vaincus, hélas! vain-
cus dès le début de la lutte, ils tiennent tête cependant,
et repandant des flots de sang, marchant sur des mon-
ceaux de cadavres, la poitrine déchirée, les membres
hérissés de dards; ils combattent encore, ils avancent
36 FLEURS DU MOYEN AGE.
toujours. Enfin, voyant leur lignes rompues, leurs
frères mordant la poussière, ils reculent, le visage tourné
vers l'ennemi. Ils gagnent ainsi les retranchements
qu'ils ont formés.à la hâte de leurs litières, de leurs
chariots et des instruments de guerre. Mais la encore
est le trépas : leurs femmes, intrépides amazones, les re-
çoivent avec le fer de leurs lances.
— Mort ou victoire ! crient-elles.
Et frappant les fuyards pour les renvoyer au combat,
elles les entraînent avec elles vers les Romains qu'elles
attaquent avec furie. Celles qui n'ont pas d'armes déchi-
rent les ennemis avec leurs ongles, avec leurs dents. On
en voit même qui, repoussant toute tendre affection, se
servent des enfants qu'elles allaitent comme de massues
vivantes, et les lancent avec rage pour abattre leur vain-
queur. Labiénus triomphe malgré leurs efforts; Aussi
ces sanglantes Bellones, voyant Camulogène, le chef
de leur colonie, tomber sanglant sur le champ de ba-
taille, bravent les soldats, se raillent de leur faiblesse,
puis se percent le coeur de leurs glaives, ou s'étranglent
en passant autour de leur cou les tresses de leurs longs
cheveux, qu'elles attachent aux chars qui fuient avec
rapidité.
Bien des morts restèrent sur le sol. Engraissé par ces
nombreux cadavres, le champ de bataille se couvrit de
hautes moissons, et longtemps après encore produisit
des plantes inconnues.
L'AN NEUF. 37
« Nos guerriers ont bu dans la coupe sanglante, s'é-
crient les bardes gaulois, et la pierre de Teutatès a reçu
leurs serments. »
« Le Romain voulait détruire l'aigle et son aire ;
mais il ignorait que le roi des cieux renaît de ses cen-
dres; il croyait le Gaulois accessible à la peur. Mais les
femmes de Lutèce ont jeté l'épouvante dans l'âme du
Romain. »
« Oui, la Parisienne est la plus belle des femmes : sa
taille ressemble au roseau qu'agite le vent sur les bords
du fleuve ; son sein a la blancheur du frimas des mon-
tagnes ; sa chevelure a la légèreté du nuage, son sourire
est radieux comme l'arc-en-ciel, et son bras est fort
comme le bras de Teutatès. »
Quand Labiénus se fut éloigné pour étendre son triom-
phe aux contrées du nord, les guerriers épargnés par le
fer du combat creusèrent la tombe des braves qui n'é-
taient plus. On déposa leurs armes près de leurs dé-
pouilles; et chacun des soldats, remplissant son bouclier
de la terre sanglante de la plaine, vint la jeter sur le
corps de son compagnon endormi pour toujours. Cette
terre de l'amitié s'éleva en pyramide : on la couvrit de
gazon vert, et sur le sommet on laissa longtemps flotter
un des étendards enlevés aux Romains.
Mais ceux des combattants qui avaient perdu leurs
armes dans la mêlée n'osèrent plus rentrer dans Lutèce,
on ne les vit plus dans les enceintes réservées aux fêtes
3
38 FLEURS DU MOYEN AGE.
et aux tables des banquets; la liqueur du génevrier et
le regard de leurs mères ou de leurs soeurs ne réjoui-
rent plus leurs âmes. Seuls, errant au fond des bois,
ils moururent de douleur sur les bords de quelques tor-
rents inconnus.
Le Parisien dut aussi subir la domination de César;
il le fit avec honte, en rongeant son frein, en attendant
que sonnât l'heure de la délivrance Sa poitrinemur-
murait le cri de liberté, mais sa lèvre restait muette.
Son regard sanglant regardait avec anxiété le vainqueur
qui venait se fixer à Lutèce.
Les ponts furent rétablis : à l'extrémité de chacun
d'eux se dressa un fort majestueux et imposant, origine
du petit et du grand Châtelet, debout presque jusqu'à
nos jours. Puis les Romains, firent entourer l'île de
fortes et puissantes palissades. Ainsi ce peuple étranger
s'installa parmi le peuple indigène, et peu à peu son
langage latin se mêlant au langage celtique donna
naissance à notre français. La religion druidique se
trouva elle-même: supplantée bientôt par le culte des
fausses divinités du paganisme.
Alors des constructions nouvelles, des palais, des
temples en l'honneur des dieux de Rome, surgirent de
toutes parts.
Au centre de la prairie, Isis eut un autel. Plus tard,
à cet endroit même, Childebert Ier fit élever pour son
peuple devenu chrétien l'église de Saint-Germain-des-
L'AN NEUF. 39
Prés, et cette partie du rivage de la Seine prit le nom,
plus tard encore, de Pré-aux-Clercs.
A l'extrémité du bois, précisément où à cette heure
on voit l'église de Saint-Marcel, on fonda un temple à
Cérès.
Entre ce bois et la. prairie se dressait une montagne
que couronnait un taillis. On en fit un bois sacré, et on
l'appela le Lucotitius.On y dressa des cirques, et plus
tard des temples à la patronne de Paris.
A la pointe sud de l'île se montrait le modeste sanc-
tuaire de Teutatès.On le détruisit pour le remplacer par
un temple consacré à Jupiter. A cet autel du dieu de l'O-
lympe, le matelot parisien offrit souvent ses voeux pour
se rendre la divinité favorable. C'est; sur ses ruines que
plusieurs siècles après s'éleva la magnifique basilique de
Notre-Dame.
Sur le sommet de la colline; à l'est, Mars reçut les
honneurs divins dans un édificequi lui était consacré:
Puis César bâtit des amphithéâtres où est la halle aux
vins, et ses successeurs construisirent des arènes rem-
placées ensuite par l'abbaye Saint-Victor;
Partout des voies larges et spacieuses furent ouvert
tes. Un camp fortifié s'étendit où se montrent aujour-
d'hui le palais et le jardin du Luxembourg. On fonda
des cimetières où s'ouvrent à cette heure la rue Vivienne
et la place de Grève ; des aqueducs sur les hauteurs de
Chaillot, et des Thermes sur la rive gauche de la Seine.
40 FLEURS DU MOYEN AGE.
Aussi sous l'inspiration du génie romain, le peuple
de Lutèce changea l'amour des armes pour celui des
arts et des sciences. Merveilleuse et rapide métamor-
phose ! De tous côtés, sur les bords extérieurs du fleuve,
se réalisèrent les fictions de Triptolème et la joyeuse ci-
vilisation apportée par Bacchus aux rives de l'Indus et
du Gange.
En effet, ce n'est plus dès lors aux champs de Lavinie,
sous le seul soleil de l'Italie que l'oeil peut admirer vos
beautés immortelles, Colisées immenses, Temples élé-
gants. Lutèce aussi possède des monuments rivaux.
D'autres colisées, d'autres édifices luttent avec vous sur
les rives de son fleuve. En les côtoyant, le voyageur
peut se croire transporté sur les bords du Tibre ou de
l'Arno, parmi les bosquets de Tibur et de Lucrétile. Les
sources consacrées aux divinités sylvestres, aux naïades
champêtres, et coulant sous les ombrages de hauts peu-
pliers, lui rappellent les eaux de l'Albunée, les échos
de Blanduse. Partout il peut voir et contempler des arcs
de triomphe, des obélisques, des colonnes, des statues,
des tombeaux. Mais sous ces riches dehors le Parisien ne
voit que des fers. Il regrette ses forêts et pleure sa li-
berté!...
II
AU QUI L'AN NEUF
LE soleil du matin, s'échappant des nua-
ges d'or qui forment son cortége, verse
tout à coup sa lumière sur les bois, qui
entourent Lutèce. Il fait étinceler le long
ruban du fleuve qui la presse de sa cein-
ture d'acier. Puis il embrase de mille feux de casques
et de lances un large espace, taillé sur la rive gauche
de la Seine, au flanc du mont Lucotitius. Là, un camp
romain s'étale selon toutes les règles militaires, avec ses
retranchements, ses fossés et son praetorium. Aux pre-
mières blancheurs de l'aube, les trompettes ont sonné
l'air de Diane. Les fanfares des clairons, répétées par
l'écho; du rivage et des bois, les hennissements des
coursiers, qui saluent l'aurore, animent d'une joie bel-
42 FLEURS DU MOYEN AGE.
liqueuse les sentinelles qui secouent le givre de leurs
manteaux. Lecamp sortlentement de son sommeil : on
voit quelques rares soldats, à moitié vêtus, entr'ouvrir
leurs tentes encore fermées, et réveiller leurs compa-
gnons par des chants hardis qui respirent la valeur.
Entre ce camp et Lutèce, dont l'île en forme de navire
nage dans lesbrouillards du matin, se dessine le profil
d'un immense édifice, tout fraîchement sorti de terre,
mais développant au loin ses ailes gracieuses et ses por-
tiques élevés. C'est un palais Romain. De l'une des poter-
nes de cette demeure élégante, sort un cavalier, petit de
taille, grêle dé visage, énergique d'attitude, et qu'enve-
loppe un long manteau. Il monte un cheval plein d'ar-
deur, dont les naseaux fument et qui bat du pied la terre,
car celui qui le dirige s'est arrêté et presse fortement le
mors. On le voit prêter l'oreille au murmure de l'armée,
étudier le réveil du camp, contempler les feux qui s'é-
teignent et partout porter les regards du maître. Puis
apercevant au loin, vers la prairie un berger appuyé
sur sa houlette qui regarde boire son troupeau, il rend
les rênes et va droit à lui. Après quelques mots d'entre-
tien, il s'élance, rapide, dans la direction que le pâtre
lui a indiquée du doigt.
Longtemps il traversa les hautes bruyères, sous les
vieux chênes de la forêt qui longeait la Seine. Longtemps
il s'enfonça dans ses profondeurs sans regarder en ar-
rière. Parfois au tronc des arbres il rencontrait, cloués
AU GUI L'AN NEUF ! 43
avec des fers de lances, des crânes humains : souvent
des ossements blanchis couvraient le sol, autour de lar-
ges pierres moussues sur lesquelles on pouvait; lire des
caractères symboliques. Parfois aussi son cheval gravis-
sait péniblement des monticules irréguliers, semés de
misérables huttes qui semblaient abandonnées. Au fond
d'une vallée, il trouva une pauvre famille isolée, qui
comptait un vieillard, vêtu pauvrement d'une saye d'é-
corces de bouleau, une femme et des enfants à moitié
nus. Ils étaient tous agenouillés sur l'herbe, devant
un arbre dont la tige avait été coupée et qu'une branche
transversale remplaçait. Ces pauvres bûcherons en
avaient fait une croix, et devant cette croix ils priaient :.
—Notre Père, qui êtes aux cieux..., disait le vieil-
lard dans un idiôme sauvage.
—Eh quoi! ici même le Galiléen est adoré! murmura
le cavalier, qui comprit la prière, et donnant à ses traits
une expression farouche, il piqua son cheval; et s'enfuit,
comme à l'approche d'une effrayante apparition.
Enfin, après avoir laissé à sa gauche les ruines d'un
camp, envahi par les fougères et que foulaient, sans
souci de sa grandeur passée, des bergers au sarreau de
peau de chèvre, le mystérieux voyageur arriva au pied
d'une antique forteresse des Gaulois, bâtie sur un roc,
adossé à la forêt et baigné par un lac.
Une sorte de soldat vint à lui et recevant de ses mains
son coursier couvert d'écume :
44 FLEURS DU MOYEN AGE.
— Ce soir, près du chêne de feu, au gui l'an neuf!
dit-il.
Le soir venu, le voyageur protégé par les ombres plus
épaisses qui s'élevaient du bois, suivit la marge humide
du lac, et alla s'asseoir parmi des rochers, caché par
leurs sombres anfractuosités.
Devant lui s'étendait une lande couverte de lichens,
et en mille endroits tellement aride, que les pierres de
ce sol ingrat éloignaient à toujours la faux et la charrue.
A l'un de ses angles s'élevait un tumulus, qu'entouraient
des dolmens, ceux-ci pierres du sacrifice, celui-là der-
nier asile du sacrifié. On pouvait les distinguer à l'aide
du pâle croissant de la lune, qui s'élevait lentement der-
rière les arbres, ainsi qu'une lampe antique suspendue
à la voûte pour éclairer une grave assemblée de dicta-
teurs. L'inconnu attendait depuis longtemps déjà lors-
que des marécages s'élevèrent des flambeaux étincelants
qui semblant se chercher, tantôt se rapprochaient, tan-
tôt s'éloignaient capricieusement. L'étranger se leva prêt
à se diriger vers ce point, se croyant appelé par cet
étrange signal. Mais les flambeaux disparurent soudain.
C'étaient des météores agités par la brise et qu'un souf-
fle plus fort éteignit. Alors, à quelque distance, parmi
les mousses de la lande et les fins gazons des bruyères,
on put voir errer des ombres que la nuit rendait étranges
de forme, terribles d'aspect, monstrueuses de grandeur.
Tantôt rampant à terre, tantôt droites, toutes s'agitant,
AU GUI L'AN NEUF ! 45
se mêlant en silence comme pour se dévorer, semblaient
se livrer à une danse infernale dont la fantasmagorie
fascinait le cerveau du voyageur, car il signa son front
comme ferait un chrétien, puis revenant aussitôt à d'au-
tres idées, sa voix murmura :
— Par Bacchus ! maudit soit le crucifié !
Cependant parmi les ombres, un fantôme aux longs
vêtements blancs, à la chevelure soulevée par le vent,
au poignard flamboyant, s'avança parmi les broussail-
les. Alors un cri aigre, rapide, plus déchirant et plus
sinistre que le cri funèbre du hibou, retentit dans la
lande et alla se répercuter dans les plus profondes val-
lées. A ce signal mille cris répondirent. Ce fut une cla-
meur vibrante, mais qui cessa tout après et dont l'écho
alla se perdre dans le plus effrayant silence. Aussitôt
de tous les points, la lune dégagea ses brouillards, mon-
tra des guerriers, des femmes, des vieillards, des jeunes'
filles, s'acheminant vers l'extrémité de la plaine. De cha-
que angle de rocher, de chaque touffe de feuillage, de
tous les buissons de fougères, des gerbiers du chemin,
sortit un être animé qui alla se ranger autour du fan-
tôme devenu immobile. Tous prirent place, avec ordre,
les vieillards d'abord, les guerriers, les femmes. Ils for-
mèrent un immense cercle pressé, compacte, sur les ri-
ves du lac, dans l'endroit où un petit promontoire
permettait de dominer l'assemblée. On n'entendit bien-
tôt plus que le clapottement de l'eau qui se brisait
3.
46 FLEURS DU MOYEN AGE.
dans les glaïeuls, les notes du courlis: et de l'engoule-
vent qui s'ébattaient sur la lisière de la forêt, et les
soupirs du vent qui se heurtait contre le; granit des
dolmens.
— Teutatès nous écoute ! dit une voix puissante et
sombre.
C'était l'ombre aux vêtements blancs ; qui, debout, au
centre de l'assemblée, présidait cette foule.
—Le Druide a parlé, reprit un choeur de jeunes hom-
mes, comme le chef, vêtus de longues robes; Les enfants
n'ont plus qu'à obéir!
Et alors s'éleva en l'air un chant mélodieux et doux,
auquel se joignirent les voixpures et sonores des fem-
mes. Par intervalles; des bardes, s'accompagnant d'une
sorte de luth faisaient seuls entendre leurs notes pieuses.
Ils disaient lés louanges de Teutatès.
Cependant le Druide parcourait les rangs de la foule :
il parlait aux mères, interrogeait les jeunes filles. Les
têtes s'inclinaient à son approche, comme sous le vent,
les épis des moissons. Enfin il s'arrêta auprès d'une
femme qu'éclairait un pâle rayon' de lune.
— L'esprit de Teutatès m'a visité, dit-elle en trem-
blant, et une larme coulait de long de ses joues. Je lui ai
promis mon sang et ma vie. Voici mon premier né. Qu'il
soit à Teutatès !
Et elle livra, enveloppé de langes immaculés; le ten-
dre enfant qu'allaitait sa mamelle Puis détournant la
AU GUI L'AN NEUF! 47
tête; elle se coucha, sombre et mélancolique, dans les
touffes de germandrées que produisaient les crevasses
des rochers.
Le Druide reparut parmi les nombreux Gaulois ac-
croupis autour d'une pierre plate que cachaient le choeur
des jeunes hommes; Il plaça l'innocente victime sur des
mousses fraîches, et du geste arrêtant l'hymne du
barde :
— Teutatès combattra pour nous, et de nos forêts il
éloignera le peuple de fer qui nous menace, dit-il, car
Teutatès aime le sang jeune et tiède, et pour Teutatès
voici le sang qu'il aime !
Et sans retard, de son poignard il perça le coeur de
l'enfant qui se débattit dans une courte convulsion et
bientôt expira; privé du sang qui jaillissait sur la pierre.
Un cri se fit entendre du rivage... cri maternel... re-
tenu avec effort... mais cri des suprême douleur !...
—Maintenant; enfants du combat, allons au chêne du
feu; cueillons le gui sacré qui doit former nos couronnes,
et que la faucille d'or nous donne à tous ce don de gloire
et d'amour!
Et la foule, se levant en silence; se dirigea vers la
forêt. Après un quart-d'heure de marche, on arriva au
pied d'un chêne gigantesque et séculaire. Les filles, les
femmes, les guerriers et les bardes l'entourèrent avec
ordre. Les prêtres aux robes sans tache s'arrêtèrent au
pied de l'arbre sacré; dont la puissante ramure couvrait
48 FLEURS DU MOYEN AGE.
au loin le sol. Une épée nue était fixée dans le tronc du
vieux colosse, et un char attelé de taureaux blancs por-
tait une tente que voilait mystérieusement une draperie
funèbre.
— Guerriers qui m'entendez, reprit encore le chef des
Druides, quel est celui d'entre vous qui désire s'entrete-
nir avec le dieu des batailles? Voici le glaive d'honneur ;
à l'heure même, Teutatès l'attend et le convie. Le festin
du héros est préparé! qu'il se présente et qu'il meure!
Le désir d'aller souper avec le dieu des batailles ne
vint sans doute à aucun des Gaulois, car aucun d'eux
ne se présenta; nul guerrier ne fut jaloux de ce tête-à-
tête si glorieux, cette nuit du moins. Aussi, après un si-
lence solennel, le Druide se hâta de saisir la moins éle-
vée des branches du chêne, et se servit des rameaux
du géant pour en atteindre le faîte. Quand il fut arrivé
au sommet, il cueillit les pousses luxuriantes du gui et
les fit pleuvoir sur la tête de ses nombreux enfants. Cha-
cun recueillit précieusement une tige de ce talisman for-
tuné, et la plaçant sur son coeur, dans ses cheveux ou
sur sa poitrine, tous firent entendre, comme sous une
inspiration sainte, un chant de guerre qui retentit dans
toute la forêt et en réveilla les solitudes.
Cependant au pied du chêne, on alluma un feu qui
jeta des lueurs sanglantes sur tous ces visages énergi-
ques de Gaulois, et ces pâles bustes de Gauloises aux
cheveux flottants, aux yeux bleus comme l'éther. Tour à

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