Les fleuves conquis. Description ironique et dérisoire du canal de la Tour Saint-Louis

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imp. de [...] (Marseille). 1866. In-8°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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FLEUVES
CONQUIS Ç':,
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ET DÉRISOIRE
CANAL DE LA TOUR SAINT-LOUIS
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CAlËfîE LA TOUR SAINT-LOUIS
MARSEILLE
IMPRIMERIE SAMAT
Quai du Canal, 9.
4 §66.
A SON EXCELLENCE M. ROUIR, HTBB D'ÉTAT.
MONSIEUR LE MINISTRE,
J'ai l'honneur de supplier Votre Excellence d'accueillir favora-
blement et avec bonté ce modeste ouvrage. Quand je l'entrepris,
j'étais bien loin d'avoir la prétention de faire une oeuvre digne
de la publicité,
Mon intention fut de me donner une occupation pour me sous-
traire à l'ennui de l'oisiveté. Mais l'ouvrage étant achevé, je le
soumis au jugement de quelques hommes de science.
Tous en furent satisfaits et me donnèrent pour conseil de le
faire imprimer, là était pour moi la difficulté, car mes trop faibles
moyens ne pouvaient me permettre de faire cette dépense. Cepen-
dant à force de patience et d'économie, je suis enfin et heureuse-
ment arrivé à bon port.
Puisse cet enfant des bords du Rhône avoir quelque attrait et
quelque agrément aux yeux de Monsieur le Ministre, et le délas-
ser un moment de ses grands et importants travaux oratoires.
ÉPITRE DÉDICATOIRE.
Je viens très-humblement, en vous rendant hommage,
Vous offrir, Monseigneur, cet expressif ouvrage ;
Fruit de l'expérience acquise à ce sujet,
Mettre aussi sous vos yeux un décivant projet.
Projet ambitieux qui provoquant ma Muse,
M'offusque tellement, que peut-être il m'abuse ;
L'ayant tant médité, je prédis son destin.
L'expérience voit l'effet dans le loijitain.
Vous, soutien de l'état, vous solide colonne,
Repoussez du canal la demande félonne,
Qui, se disant le vrai, n'est pourtant que l'erreur.
De l'intrigue naquit ce projet fauve, trompeur;
L'ambition de l'or fit luire ce mirage,
Mais Argus la voyant parfois la décourage ;
C'est un leurre abusif pour séduire,l'État,
On court après l'argent. Quel heureux résultat !
Vous pouvez aisément d'un geste, une parole,
Annuler ce canal valant moins qu'une obole,
Épargner au trésor qui sait les millions,
Détromper l'intrigant sur ses illusions.
Ici chacun connaît, rit de cette entreprise,
Qui produira plus tard et regret et surprise ;
Sans doute on fat surpris sur ce fameux canal,
Qui, sans faire aucun bien, déjà fait quelque mal.
Et qui ne vit longtemps courir toutes ces brigues,
De ces maîtres rusés ne vivant que d'intrigues ?
Pour bien vendre à l'État un très-mauvais terrain.
Oh 1 que je hais les gens trompant le Souverain!
Car je vis tant de fois la terre vague et vaine,
Qu'en bas pompeusement on appelle Domaine ;
Estimant ce pays deux mille francs l'arpent,
Quand il vaut tout au plus deux sous, le bien payant.
Mon récit, croyez-le, n'est pas de la critique,
C'est l'intérêt plutôt de la chose publique ;
J'ai voulu démasquer à votre autorité,
L'intrigue, prétendant être la vérité.
C'est avec ce sentiment intime de la vérité et ceux du plus
profond respect et de la plus grande considération, que j'ai l'hon-
neur d'être,
De Votre Excellence,
Monsieur le Ministre d'État,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
SIMON ,
Ex-lieutenant déport à Arles.
LES
FLEUVES CONQUIS
CHANT. PREMIER
Amélioration de l'embouchure du Hhône.
L'utile me séduit, il excite ma veine,
Je suis loin de chanter une oeuvre fausse ou vaine :
Rhône fais qu'en mes vers brille la vérité,
Amène avec tes flots aussi l'utilité ;
Qu'inséparablement dans mes vers je vous chante,
Puisque votre union me ravit et m'enchante ;
Venez enfants du ciel animer mon sujet,
Vous m'avez tous les trois inspiré ce projet.
Je viens améliorer et rendre toujours sûre
La passe de la mer, la solide embouchure,
Puis, d'Arles jusqu'en bas je veux l'approfondir,
De ses flots débordés aussi nous garantir. '
Tous ces travaux urgents d'utilité publique,
S'accompliront un jour, tant cette oeuvre est logique !
0 Rhône bien-aimél fleuve majestueux!
Viens, renverse, confonds tous ces présomptueux,
Qui, par leur grand savoir et leur petit génie.,
Depuis que tu naquis rêvent ton agonie.
Oh ! quel piteux dessein ! s'ils le veulent sciemment,
L'erreur, l'aveugle erreur fausse leur jugement ;
Croyez-vous arrêter le fleuve dans sa course?
Vous le feriez plutôt rebrousser vers sa source,
Car le Rhône, immortel comme Dieu son auteur,
Rit de votre projet aussi faux que menteur :
Au surplus savez-vous d'une oreille attentive,
Ecouter ses leçons sur l'une et l'autre rive?
Tout parle sur ses bords, il parle éloquemment,
Car c'est du Créateur l'éternel monument.
Mais l'homme est ainsi fait, dans de longues études,
Par de simples calculs, par des similitudes,
Il rejeté d'abord tout ouvrage divin,
Quitte le travail vrai pour un fantôme vain.
Comment connaitrait-il, chétive créature,
Les mystères d'un Dieu, l'oeuvre delà nature?
— 6 -
A peine il se connait, pour lui ces grands secrets,
Ne brilleront jamais à ses yeux indiscrets.
Suivez tout son parcours, écoutez son langage,
Vous l'entendrez partout jusqu'au bord de la plage
Vous dire avec clarté : veux-tu ni'approfondir ?
Il faut me resserrer, bien loin dem'agrandir !
La profondeur jamais dans toute oeuvre hydraulique,
Avec la largeur ne sera sympathique;
Oui cette inimitié, cette désunion
Eclatant au grand jour de la mer à Lyon.
C'est un fait si connu sur la grande rivière.,
Sur le petit ruisseau brille cette lumière :
Où. l'espace est fort grand de l'un à l'autre bord,
C'est guéable partout sans y craindre la mort.
Sur la Beresina, de funeste mémoire,
L'effet fut différent, nous raconte l'histoire ;
Par un mal-entendu le pont volant en l'air
Nos valeureux soldats pressés de traverser,
Se lancent sur les flots de cet étroit parage,
Hélas ! tout s'engloutit dans cet affreux naufrage !
Généraux, officiers, tout ces vaillants soldats,
Dans ce gouffre béant trouvèrent le trépas !
Puis, triste souvenir ! courons voir l'embouchure,
Mais sur les travaux faits essayons la censure,
Car diriger un fleuve et le faire obéir,
Il glisse de la main, part sans vous avertir ;
Et dès lors sans tenter de reprendre l'ouvrage,
Le Français, trop léger, dans un autre s'engage
Mais si dans ce dernier n'obtient tôt le succès,
Il quitte de dépit les travaux commencés.
A quoi bon ce dépit? seule la persistence
Peut prétendre au parfait, vous dit l'expérience.
Mais la légèreté sans nul discernement,
S'engag-e sans savoir ni pourquoi, ni comment ;
Aussi sans s'arrêter roule de chute en chute,
Croyant trouver l'aplomb, part, chancelle; culbute.
N'allez pas l'imiter, réfléchissez souvent,
Pour un petit travail croire être un grand savant ;
Ajoutez-y de plus un rayon de génie,
Dans les travaux alors peut régner l'harmonie :
Mais l'esprit dépourvu du phare précieux,
Sans jamais voir l'écueil fait naufrage en tous lieux.
Je cite pour témoin les bords de Trinquetaille
Où le faux s'abusant, contre la vrai bataiUe ;
Des inondations croyant nous garantir ;
Mais un cinquante-six, vient, court, le fait mentir.
Voyez le grand Vauban, flambeau de la science,
Sur un si beau sujet manqua de patience,
— 7-
Courant au grand galop sur son cheval monté,
Forma son jugement sans l'avoir médité,
Puisque dans son rapport à cet égard nuisible,
Il nous dépeint le' Rhône un fleuve incorrigible.
Loin de la vérité, ce faux raisonnement,
Etayé par l'art seul manque de fondement.
Quand on veut discuter tout ouvrage hydraulique
Il faut moins de savoir, mais bien plus de pratique.
Eh ! peuvent-ils l'avoir? toujours hors des chantiers,
Ils devraient y rester des mois, des ans entiers,
Etudier la nuit, écouter en silence
Quand l'onde vers ses bords avec fureur se lance,
Où la berge et les flots forment des angles droits.
Renforcez, sans tarder, ces dangereux endroits :
C'est par là constamment que le fleuve s'échappe,
Mais il choisit surtout le lieu nommé la Sape,
Car là facilement il renverse le bord,
L'onde à grands flots fougueux par cette brèche sort.
Je la vis tant de'fois s'élancer dans la plaine !
Submerger, engloutir tout le bétail à laine ;
Les lapins éperdus sur les arbres grimpaient,
Les vautours, les milans, sans peine les happaient.
Et puis les chevaux blancs, les boeufs noirs de cette île,
Nageaient pour se sauver des flots et du reptile.
Dans ce vaste pays ce cruel animal,
Les poursuivant partout, leur faisait bien du mal,
Affamé, l'oeil ardent ce grand serpent vorace,
Sur l'homme se jetait tant il avait d'audace.
La Camargue aux abois, ses pauvres habitants,
Sur de fi èles esquifs s'enfuyaient palpitants,
A bandonnaient leurs toits, leurs champs, leurs céréales,
Tout était submergé par les eaux fluviales.
Voilà de vos travaux les merveilleux effets?
Réjouissez-vous donc et soyez saiisfaits !
Vous conquîtes alors la plus brillante gloire,
Car les flots débordés, sans soif nou3 firent boire.
Pour atteindre un tel but qu'il fallait du savoir !
Non, vous n'en manquiez pas, nous venons de le voir.
Où l'onde avec amour caresse le rivage,
Là les flots ne feront jamais un tel ravage ;
Tel est ce court trajet du pont jusqu'au canal,
L'onde filant tout droit ne peut faire aucun mal.
,Or, pourquoi ce rempart? oeuvre plus qu'inutile,
Montant énormément, pour masquer notre ville.
On dit sans doute à tort que l'erreur vous conduit,
Qu'un bandeau sur les yeux pour vous fait toujours nuit ;
Que l'ouvrage ainsi fait, quand le soleil le dore,
Vous fait tant critiquer ; bien plus vous déshonore,
— 8 —
Que vos travaux sont faits plutôt pour vous venger,
Que pour nous garantir des flots dans le danger.
Dans quel pays vit-on les eaux ayant des ailes ?
Donc que ces hauts ramparts sont l'excès de faux zèles.
Je plains avec raison tout esprit ignorant
Qui ne comprit jamais les effets du courant.
Sur l'ouvrage du quai, voici sa courte vue :
Qu'il faut le démolir rétrécissant la rue.
Sans avoir calculé qu'il coûte trop d'argent,
Or, puisqu'on le bâtit saps doute il est urgent;
Détruire un tel travail c'est un acte barbare,
Qu'on le conserve donc comme une oeuvre fort rare.
Mais toujours sur ses bords être ses ennemis ?
Puisque dans ces endroits, il est doux et soumis.
Le Rhône étant si bon, mérite l'indulgence ;
Mais vous ne respirez contre lui que vengeance.
Je le dis à regret, vous plongez dans son sein
Des pieux longs et pointus, tel que fait l'assassin ;
C'est plus 'qu'un contre-sens, car là l'onde est paisible,
Filant le long des quais, jamais ne fut nuisible.
Et pourquoi sur ses bords faites-vous tant de frais,
La dépense à vos yeux à trop de grands attraits ;
Aussi je vous le dis : pour vous l'économie,
De votre oeuvre est toujours la mortelle ennemie.
Veut-on de bons travaux? Il faut l'associer
Avec un vrai génie, api es les marier ;
De ce compte naîtrait sans doute des miracles,
Leurs enfants devant eux chasseraient les obstacles.
Aussi l'expérience acquise en fait des eaux,
Va guidant tous nos pas, nous montrer les travaux,
Tant ceux que l'on y fit, que coux qu'on eut dû faire,
Ces deux cas importants, l'un de l'autre diffère.
Les travaux entrepris faits sans proportion,
Produisirent pourtant amélioration ;
Puisque à peine on complait avant cette entreprise
Un mètre guère plus... quelle fut la surprise !
Quand îe sondeur cria : trois mètres pour le moins,
Et que tous les marins en furent les témoins ?
S'ils eussent été faits en pleine connaissance
Médités bien longtemps, sans perdre patience,
Qu'on eût mûri les plans, calculé leurs effets,
Les travaux à ce prix eussent été parfaits.
Alors au heu de trois, on eut atteint dix mètres,
Quoiqu'en disent pourtant les savants, les grands maîtres.
Mais cet événement en fait de profondeur,
Quoique fort expressif ne trouva que froideur.
Dix mètres, disons-nous, en changeant de système,
On aurait résolu ce trop ardu problème :
- 9 -
Ardu pour ces esprits timides et flottants,
Qui, peu sûrs de leur art, ne voient que contre-temps,
Dédaignant les conseils d'une longue pratique,
Sur eux font moins d'effet qu'un point de rhétorique,
Appuyés sur ce rien, ou sur ce grand savoir ;
Le but leur fit défaut, sans qu'on sut le prévoir.
Qui prévoit l'avenir, à moins d'être prophète ?
L'homme ne fit jamais aucune oeuvre parfaite,
Lorsqu'il s'agit surtout de guider un cours d'eau ,
Le courant le voyant emporte le niveau.
Le Rhône à ce sujet, vous dit ce qu'il faut faire
Pour chasser loin de lui son nuisible abversaire.
Le sable est l'ennemi de son libre parcours ,
En ouvrant plusieurs bras, lui venir au secours,
Ces bras, soyez en sûrs, étaient le seul système ,
Qui pouvait aisément résoudre le problême.
Mais vous avez fermé, quand il fallait ouvrir,
Et bien résignez-vous à l'entendre souffrir.
N'avez-vous pas compris que la sage nature
Vous disait de laisser bien plus d'une ouverture.
Oh ! si quelque savant étudiant mes vers ,
Reprenait ce travail qu'on fit tout de travers ;
Connaissant ses défauts , il ferait le contraire ;
Car, on ne fit alors qu'un ouvrage à refaire ,
Jusqu'à fermer deux bras ! il en ouvrira trois ;
Voilà le seul moyen de réussir, je crois.
Écoutant les conseils donnés par ma brochure,
Il recommencera l'oeuvre de l'embouchure ,
'S'il commence mes chants, il l'approfondira;
A l'avenir jamais rien ne l'obstruera ;
Non, car chacun comprend qu'ayant plusieurs sorties ,
Le sable irait en mer par toutes ces parties.
Plus qu'il faut rétrécir hardiment sans pitié
La passe, que l'on fit trop large de moitié.
C'est du côté du nord qu'il faut conquir l'espace,
En inclinant les eaux vers le sud de la passe.
Je propose ces plans pareequ'ils sont les meilleurs.
Adoptez.ces projets sans plus chercher ailleurs.
Qu'on tente ce travail en toute confiance ,
Je réponds du succès d'après l'expérience ;
Car par là sortirait force sable à la mer ;
Sur l'embouchure alors facilement voguer.
Que voulait-on d'abord ? faire cette embouchure
Profonde constamment et surtout toujours sûre.
Le programme est précis, son accomplissement
Rendrait à notre port son actif mouvement ;
Son essor d'autre fois, son florissant commerce,
Tous les biens réunis qu'un tel pouvoir exerce , ■ '•=-
— 10 —
De loin viendraient bientôt des navires nombreux,
Apportant le travail... rendraient le peuple heureux.
Mais pour l'approfondir, la dominer en maître,
Il fallait la chercher ; ou mieux la faire naître.
On fit un faux essai sur la grande largeur,
Le vrai sitôt s'enfut voyant venir l'erreur,
La vérité pleurant, ce plaint qu'on lui préfère,
Le faux son ennemi voulant la contre-faire ;
Pourquoi ce grand chagrin? jamais la fausseté,
Aux yeux de la raison sera la vérité.
Un système erroné présidant l'embouchure ,
Sur le tracé du plan méconnut la nature ;
En l'imitant toujours et marchant sur ses pas ,
C'est un guide certain plus sûr que vos compas.
Dans tous les travaux d'art qui la prend pour modèle,
S'élève au premier rang par son oeuvre immortelle.
Tel, dans l'antiquité, /Tlliade à la main,
Homère, par ses vers, charmait le genre humain,
Dans ses chants merveilleux, sa sublime harmonie ,
La nature dictait les vers à son génie.
Virgile en l'irnitant fut chéri d'Apollon,
Qui le conduit d'abord dans le sacré vallon ;
Inspiré par ce Dieu fit une oeuvre si pure,
Que Rome la croyait "celle de la nature.
Mais la perdant de vue ou bien la négligeant,
On tâtonne., on se perd dans la nuit du néant.
A la postérité dédiant son ouvrage,
Chaque auteur croit sauver son nom du grand naufrage ;
Bravant le naturel croit s'immortaliser,
A l'épreuve aussitôt tous deux vont se "briser.
C'est ainsi que les arts, et même la science
Lui doivent en retour, hommage, obéissance
La consulter toujours, sans se lasser jamais ;
L'embellir quand on peut, vivre avec elle en paix.
Aussi que dans les plans la raison soit le guide,
Puisque sur les travaux le naturel préside ;
Le goût venant bientôt, ce juge compétent,
Vous voyant dérouté vous rejette à l'instant.
Quand on est maladroit, qu'on prend la fausse route ,
L'ouvrag*e étant mauvais, vous faites banqueroute ;
On vous persiffle alors, on se moque de vous,
N'auriez-vous pas grandtort de vous mettre en courroux ?
Quel espoir avait-on courant à l'aventure ,
Méconnaissant les lois que prescrit la nature ?
Donc il fallait prévoir que la grande largeur,
En s'éloignant du but chassait la profondeur.
Qui pourrait allier cet deux points dissemblables ?
Le faux avec le vrai seraient inséparables ;
—11 —
Ce serait donc mentir bien sûr impunément,"
Mais dans aucun travail le vrai jamais ne ment.
A moins qu'on eût dessein dans un si vaste espace ,
De faire entrer de front cent vaisseaux sur la passe
Les faire manoeuvrer par file, par peloton ,
Ou tel ; qu'Atrafalgar les dirige à Nelson.
Jetons sur ce combat le voile du silence ,
N'allons pas réveiller les douleurs de la France ;
Reprenons nos récits, le coeur navré, pleurant ;
L'auteur de ces travaux les fit tout en courant,
Emporté, plein d'ardeur de faire une oeuvre utile
A la France, au commerce, ainsi qu'à notre ville ,
Ce sentiment du bien, du bon et de l'honneur
Remplissait à la fois son esprit et son coeur,
Dominait tous ses sens, ses talents et son âme,
C'est ainsi qu'un grand homme à bien faire s'enflamme,
Ne perd pas un m'ornent, ne dort ni jour , ni nuit,
Sans cesse il vise au but, sans cesse il le poursuit.
Quel censeur malveillant, quel être de malice
Pourrait à ce savant dénier la justice ?
Ce serait quelque fou, quelqu'homme sans raison ,
Qu'on devrait adresser aux petites maisons !
Il faudrait le punir de sa folle manie ,
Pour oser dénigrer le talent, le génie,
Donner uneleçon à tout esprit mordant,
Le faire repentir de n'être qu'un pédant.
Le plan qu'on lui prescrit tracé par la science
D'un compas trop ouvert heurta l'expérience,
Dans ce grave sujet cette erreur fit le mal ;
On pouvait cependant parer le coup fatal :
Il fallait du compas resserrer les deux pointes ,
Faisant un angle aigu sans qu'elles fussent jointes.
Réduire , rétrécir cette grave largeur ,
Vous auriez vu d'abord croître la profondeur.
On craignait sans raison un courant trop rapide ,
Dites la peur plutôt qui rend l'homme timide !
J'oppose un moyen sûr à ce courant fougueux ,
Qui; vous faisant frémir vous rendit si peureux ,
Bien loin de condamner ces bras auxiliaires ,
Roustan etPiémenson vous étaient nécessaires;
Ils eussent concouru en les comprenant bien,
A donner à cette oeuvre appui, secours; soutien.
a Le Rhône vous disait en faisant ce barrage
« Aux sables, au trop plein laissez libre passage ,
« Quand mes flots montent haut, mais alors seulement,
« On eût atteint le but tant cherché vainement. »
Parcourez, consultez tous les fleuves du monde ,
Tous vous apporteront le bonheur de leur onde,
- 12 —
Quel moyen prendrez-vous pour vous en préserver ?
Voilà le noeud gordien, lâchez de le trouver,
Il faut pour le trouver quelque peu de science,
Puis pour le dénouer beaucoup d'expérience ,
Elle vous conduira vers la solution ,
Mais pensez qu'elle est double au moins la question 1
Tel on nous.peint Janus ayant plus d'une face ,
Tel existe ce fait au sujet de la passe.
Ayant là fait courir tout le volume d'eau
Il roule incessemment en énorme fardeau,
Du sable amoncelé comblant notre mesure,
L'oeuvre mal-à-propos qu'on fit pour l'embouchure ;
A tel point qu'aujourd'hui tout passe par canal,
Voilà dans vos travaux d'où provient tout le mal.
N'ayant su réussir, chacun part, la déserte,
Il va tenter s'il peut une autre découverte,
Mais tous à ce sujet s'érigeant en docteurs,
Dé l'illustre Vauban sont les imitateurs,
Sur leur dire d'abord un grand conseil s'assemble,
L'élite du barreau sans tarder se rassemble ;
Le président alors d'un air majestueux,
Expose en peu de mots le cas litigieux ;
Nous avons libre choix pour nous quel avantage !
L'honneur, soyez en sûrs sera notre partage.
Proposons un travail bon pour chaque saison,
De grande utilité, qu'approuve la raison,
Au Rhône revenir, reprendre l'embouchure, '
Ou décrire un canal à passe toujours sûre.
Que chacun-sur ces faits s'exprime librement,
Nous dise, sans retour, quel est son sentiment.
Après le plaidoyer nous rendrons la justice,
Le canal l'emporta, de l'erreur fut l'indice.
Or, voici ce foetus, ce chétif embryon,
Ce canal, qui fera honte à la nation,
OEuvre de non valeur, qu'un homme d'éloquence
Pour son intérêt seul sut mettre en évidence.
Il demande instamment que l'état tout exprès,
Creuse en bas près la tour un canal à grand frais.
Quelle prétention ! et quelle anomalie 1
L'état épouserait votre absurde folie ?
Pour faire un canal nain ouvrage à contre-sens
Qui choquant la raison, fait rire les passants.
Eh qui ne sourirait ? alors qu'on ose dire,
Qu'un canal si mesquin enrichirait l'empire !
Dans ce triste désert du ciel abandonné,
Où tout languit, tout meurt aussitôt être né.
Muse, raconte nous quel utile avantage,
Ce canal produira débouchant à la plage,
— 13 —
Dans cet enfoncement nommé mal à-propos,
Et par dirision la rade du repos?
Tel on nomma jadis l'océan pacifique
Quand de toutes les mers elle est la plus critique ;
C'est Eole en courroux déchaînant les autans,
Sur cette mer toujours hurlent les ouragans
Donc ce n'est plus zéphir qui d'une douce haleine,
Tient la voile à jamais ni vide, ni trop pleine ?
Ce sont des vents si forts élevant jusqu'aux cieux
Les flots si tourmentés qu'on les croit furieux.
A ces noms si ronflants de repos et de rade,
D'hommes peu connaisseurs se forment en brigade,
Parcourant le pays, disent que cet endroit
Est le meilleur des ports de Toulon au détroit
Pour venir s'abriter fuyant devant l'orage,
De nombreux bâtiments voguent vers ce passage,
C'est un refuge sûr, les ancres mordant bien,
Mouillent en cet endroit ; ils ne craignent plus rien.
Tant l'imbécilité faute de connaissance,
Déroute l'ignorant, fait mentir la science,
Qui, sur un tel sujet frémit, tremble de peur,
D'émettre un jugement faux, erroné, trompeur,
Oh 1 l'heureux résultat d'une oeuvre ambitieuse,
Qui coûtera fort cher sans être fructueuse ! '
On se fatiguera déboursant trop d'argent,
Ce qui vous rend joyeux, pour eux est affligeant,
Depuis combien de temps l'auteur en homme habile
Cherche des protecteurs à son oeuvre inutile !
Parcourant le pays, va même à l'étranger.
Supporte les affronts, et brave le danger,
Son projet l'enhardit, en l'aveuglant l'anime,
Quoiqu'il soit aussi bon qu'une mauvaise énigme,
Puis a'un espoir flatteur croyant par ses discours,
De l'homme trop crédule obtenir le concours,
Dans les commissions, aux chambres de commerce,
Même dans les conseils où vit la controverse,
Il se glisse en tout lieu son intérêt le suit,
Et son ambition par la main le conduit.
Là par ses grands discours et sa grande éloquence,
Convainc ses auditeurs, capte leur confiance.
Combien de beaux esprits, combien de grands journaux 1
Qui n'y comprennent rien, marchent sous ses drapeaux 1
Le savant, l'émdit rédige sa brochure,
Et comme de raison vante cette oeuvre obscure.
Vous pouvez pérorer, sonner dans vos sermons,
Vous calciner le sang, vous sécher les poumons,
Vous ne prouverez rien, sinon votre ignorance,
Pour partir savamment ayez l'expérience.
_ 14 —
Il obsède les grands, tente l'homme d'honneur,
Lui faisant entrevoir pour prix de sa faveur,
Un avenir heureux, une immense fortune,
Le lui prouve fort bien sans la moindre lacune.
Toute oreille est sensible à ce mot de trésor ;
Surtout pour ce dernier toujours avide d'or ;
Il promet son concours, et de suite s'empresse,
D'employer ses moyens par la ruse et l'adresse
Pour atteindre le but du projet fortuné,
A porter le grand coup je suis prédestiné,
Par son brillant début cet être de malice,
Sans motif, sans raison, outrage la justice ;
Motif d'intérêt joint à la passion,
De faire plus de mal que l'inondation ;
Pour se venger de quoi? d'une simple brochure,
Indiquant le moyen de fonder l'embouchure ;
Dénonce l'innocent, lui fait ôter son pain ;
Sur la terre où trouver un homme plus humain ?
Puis l'auteur fort pressé d'aborder au pactole,
Plein de joie et d'espoir accourt au Capitole ;
Là, devant l'Empereur il fléchit les genoux,
Son ouvrage à la main, d'un air soumis et doux,
« Sire, lisez, dit-il, l'oeuvre nationale,
« Des importants travaux l'étude spéciale ; »
Ces mots prétentieux montrant l'ambition,
Dont l'auteur se nourrit fixe l'attention
De ce grand potentat faisant semblant de lire,
« Il se dit à part lui : cet homme est en délire ;
« Sans l'aigrir toute fois l'évincer doucement,
« Car je connais déjà son piètre sentiment,
« Que la cupidité le séduit le domine,
« Que tout son long travail n'a pas d'autre origine.
Aussi le Souverain en réponse lui dit :
« Que pour faire un canal il faut rendre un édit,
« Et que sur ce sujet la chambre délibère,
« Puisque les Sénateurs approuvent cette affaire.
« Qu'au surplus il faudrait du grand Conseil d'État,
« Attendre patiemment au moins le résuhat.
« Qu'il vaudrait beaucoup mieux, lui dit-il, ce me semble,
« L'entreprendre à vos frais, risques, périls ensemble ;
« Si vous êtes bien sûr d'atteindre un plein succès
« A peine vos travaux seraient-ils commencés,
« L'immense capital viendrait à vous en foule,,
« Et par souscription l'or s'ammoncelle et coule. »
Mais ce raisonnement quoique solide et bon,
Le glace de terreur et confond sa raison ;
Puis voulant du canal lui montrer l'avantage,
De nouveau lui soumet son inutile ouvrage.
— 15 -
Son insistance aussi, son piège insidieux,
Fatiguant l'Empereur lui font ouvrir les yeux.
Sans vouloir l'écouter de la main lui fait signe,
De sortir à l'instant car son discours l'indigne.
a Faites votre canal tel que vous l'entendez
« Au trésor de l'état jamais ne prétendez ;
« A tous les grands travaux d'utilité publique,
« Je suis tout dévoué, mais sortez sans réplique.
CHANT DEUXIEME
Dans lequel on essaye de démontrer que le canal Saint-
Louis n'est qu'une utopie, un rêve de l'ambition
et de l'intrigue.
Une fois le canal poussé jusqu'à la mer ,
Commencerait alors votre déboire amer.
Tout ici, sur la terre, a son pour, puis son contre ,
Vous le savez fort bien sans qu'on vous le démontre :
Il faut à ce canal assez de profondeur,
Pour qu'un grand bâtiment entre sans avoir peur ,
De n'échouer d'abord, puis de faire naufrage ,
Et périr corps et bien sur cette morne plage ,
Pour atteindre un tel but, vous travaillez en vain ;
Les Vauban, les Surell y perdraient leur latin.
Je vais vous le prouver, si vous allez au large ,
Touver la profondeur vous aurez de la marge ;
Mais que devient alors, permettez ce propos,
Ce que vous appelez la rade du repos ?
Comme un mauvais payeur elle fait banqueroute ,
Tout .abri disparait n'y mettez point de doute ;
Car le vent et la mer, donnant dans le canal,
Font un vacarme affreux tel qu'un combat naval ;
La mer, en cet endroit, s'élevant en colonne ,
Brisant sur les muloirs, elle mugit et tonne ,
Et l'onde en mille éclats obscurcissant les airs,
D'un déluge nouveau menace l'univers ,
Neptune plein d'effroi tremble pour son empire ,
Et croit que contre lui Thétis même conspire.
Quel capitaine alors peut venir follement
Hasarder son navire et le perdre sciemment ?
— 16 —
Aussi répondez-vous : nous changeons de système :
Nous allons d'un seul mot résoudre le problême :
Sans pousser plus avant, nous restons près du bord,
Où la mer toujours calme on dirait qu'elle dort.
Vous êtes dans l'erreur, même le ridicule,
Puisqu'au lieu d'avancer votre ouvrage recule ;
Et vos plans vacillant vous marchez à taton ,
Tel que l'aveugle fait en cherchant son bâton.
Il faudrait donc creuser ce vaste amas de sable ,
Plus long cinq à six fois que d'un vaisseau le câble ,
Pour faire un tel travail avoir mille dragueurs,
Et plusieurs bataillons sans compter les sapeurs,
N'allez pas croire au moins vos oeuvres terminées,
Il faudrait travailler de nombreuses années ;
Car creuser un canal dans du sable mouvant,
C'est un travail fort long, ou plutôt décevant ;
Du fond et des côtés le sable vient en masse,
Et toujours renaissant sans cesse il s'en ramasse,
Creuser au même endroit sans jamais vous lasser ;
Croyant avoir fini c'est à recommencer.
Ainsi dans l'Odyssée oeuvre du grand Homère,
Nous voyons Pénélope occupée à rien faire,
Car la nuit détruisant l'ouvrage fait le jour ,
Duper ses opresseurs par cet adroit détour.
Puis du Rhône au canal viendrait la grande écluse,
C'est là sans contredit l'oeuvre la plus percluse ;
Car le fleuve bourbeux entrant dans le canal ;
D'avoir vos dragueurs prêts vous donne le signal ;
A moins que par quelque art, ou votre savoir-faire,
Vous n'y laissiez entrer toujours que de l'eau claire;
Mais vouloir d'un grand fleuve en distiller les eaux,
C'est perdre la raison, son temps et ses travaux.
Avez-vous calculé, vous, hommes de finances
Pour de travaux si nuls, le débours, la dépense ?
Combien de millions iront là s'engloutir !
Après l'ouvrage fait viendra le repentir.
Il est déjà trop tard, votre courte conquête,
Ne sera donc pour vous qu'une longue défaite,
Puisque ce mirmidon sans faire un long séjour ,
A peine vivra-t-il tout au plus un seul jour
Il est plus que certain ; écoutez sa sentence :
Rien ne peut le sauver ; je le prédis d'avance.
Je le dis autrefois à la grande Lyon
Car je comptais pour un dans la commission.
Toutefois sur ce point ayez l'esprit tranquille. ;
Au commerce voyons s'il pourrait être utile ?
Puis supposons d'abord ce canal terminé,
>Que dans tous ses détails il soit proportionné ,
— 17 —
Que rien ne cloche enfin. C'est aller un peu vite,
Un canal sans défaut aurait trop de mérite ;
Le votre en contiendrait, incontestablement,
Tel que chacun le voit dans son Département,
Et comment les voit-il ? tous ont la même face ,
Chacun entre ses bords laisse trop peu d'espace,
Au point que deux bateaux ne pouvant se croiser,
Il faut que l'un, des deux, culeau lieu d'avancer.
De là naissent souvent de terribles disputes ,
Et quelque fois de plus dégénèrent en luttes.
Aucun n'est sans déf ml. Tous font tar.t de détours ,
Que l'on croit s'abuser et marcher à rebours.
Puis sur tous les canaux, à moins d'un privilège ,
Quel heureux bâtiment peut passer sans allège ?
Donc pour y naviguer il faut les agrandir ,
Et de plus sans tarder les bien approfondir.
Sans nul mauvais dessein nous venons de déduire ,
Leurs défauts, vos dangers, et sans vouloir vous nuire,
Nous vous avons fait voir qu'aussitôt terminé ,
Ce canal onéreux serait abandonné.
Rions de ce projet que partout on encense ,
Que l'on prône à Paris, qu'on soutient en Provence,
Les uns par intérêt, d'autres sans le savoir ;
Lui donnent dans le nez force coups d'encensoir.
C'est à ces derniers seuls, qu'une longue pratique ,
Pour les désabuser, entonne la critique.
Pour dessiller leurs yeux, fuyons la fausseté ,
Que dans nos vers toujours brille la vérité ;
Par ce sage moyen gagnant leur confiance ,
Ils viendront avec nous sans nulle méfiance ;
Descendons sur les lieux là dans un cabanon,
De la mer et du vent nous prendrons la leçon :
C'est juste le moment : un fort vent vient du large , '
La mer en mugissant à nos pieds se décharge
Avec la longue vue on voit dans le lointain ,
De nombreux bâtiments; ô funeste destin !
Pour venir au canal ils dirigent leur route,
.Tremblez, marins, tremblez, car pour vous je redoute ,
En'persistant toujours de venir en ces lieux ,
"Vçus a|le\, croyez-nous tous périr sous nos yeux.
yïîg s'av'aitcônt pourtant ; ô fatale infortune"!
^jA^andohflés du sort, et de ressource aucune ?
'^vipaourir-spus le's flots seraient-ils condamnés ?
*W$a.,' psuj/les secourir Dieu nous a destinés.
j£|â$s. so«t dévouement, si l'homme perd la vie
-■Seft-ttessem généreux le rend digne d'envie ;
Que dirait-on de nous, si voyant leurs malheurs,
Pour 1 tout bon sentiment nous n'avions que des pleurs?
— 18 —
Ah 1 respirons enfin ! car leur manoeuvre habile ,
Dissipant notre effroi, nous rend l'âme tranquille.
Ayant vu le danger, reconnu leur erreur,
Voguant en pleine mer, fuyent ce lieu d'horreur !
Et qui ne fuirait pas d'épouvante et de crainte !
Il faudrait y venir par force ou par contrainte ;
Car venir en ce lieu c'est courir à la mort,
Tenir la mer plutôt ou gagner un vrai port.
Et puis-je moi marin et surtout capitaine,
Dire aux navigateurs une chose incertaine ?
Je m'en garderais bien, je leur montre ces lieux,
En leur criant fuyez ces endroits périlleux ,
Savez-vous mes amis ? c'est le ciel qui commande ,
N'allez plus du canal faire la propagande.
Et n'avons-nous pas vu le sort, le triste sort,
De ces vaillants marins les conduire à la mort !
Puis nous mêmes aussi dans le gouffre de l'onde-,
Nous voir ensevelir disparaître du monde.
Croyez-le, ce désert qu'habite la terreur ,
Quoiqu'étant courageux, les marins en ont peur.
Et puis de ce canal en parcourant la France^
Ne dites plus au moins être un port de plaisance,
La vérité du fait ayant lui à vos yeux,
A dû de cet endroit vous montrer l'odieux ,
On veut pour ce canal un grand port de commerce ,
C'est ainsi que toujours un faux esprit se berce ,
Car aussitôt conçu tout projet s'agrandit,
Quoique déjà fort grand se trouve trop petit
Qu'il soit grand ou petit, pour gagner son salaire,
Il doit être en tout temps utile et nécessaire ;
Comment le serait-il alors qu'il chômera ?
Et puis au premier jour on l'abandonnera.
Venez, ouvrez les yeux , voyez ce qui se passe ,
Sur nôtre beau canal, et surtout sur sa passe ;
Du matin jusqu'au soir on entend la vapeur
Grondant faire marcher lentement le dragueur,
Et puis le lendemain recommencer l'ouvrage ,
C'est donc un vis sans fin, ce permanent dragage ?
Enfin pour terminer on jette le déblai,
Dans le Rhône surpris d'être toujours comblé.
En voyant cet affront, je dis à la science :
Respectueusement, en toute confidence,
Quel est votre dessein pour faire tant de mal,
Au Rhône, sans motif, en faveur du canal?
Quel puissant intérêt vous séduit, vous domine,
Croyez-vous entraîner le fleuve à sa ruine?
Vous, vous trompez alors, vous n'y parviendrez pas,
Le Rhône court toujours sans craindre le trépas.
— 19 -
Voyons vôtre canal ? mauvaise, fausse affaire,
L'auteur en le traçant manqua de savoir faire,
Puisqu'en le parcourant tout le monde se plaint,
Qu'un tout petit bateau ne peut charger en plein ,
Qu'il lui faut un radeau de sapin et de chêne
Qu'il court de grands dangers en l'ayant à la traîne;
Et l'orsqu'en naviguant s'il vient heurter un pont,
Vite un procès-verbal, le navire en répond.
Eh ! n'avez-vous compris que par vos faux systèmes,
Vous le rétrécissiez au moins de six dixièmes ?
Que ce canal partout est déjà trop étroit,
Pour enfiler les ponts oh qu'il faut être adroit !
Manoeuvrer le timon d'une manière habile,
Pour que jamais bateau ne renverse une pile,
En s'y brisant du choc sombre subitement.
Tout s'abime à la fois hommes et bâtiment.
Nous vous disions toujours hommes d'intelligence,
Prévenez ces malheurs, mais faites diligence.
Elargissez vos ponts, ou mieux remplacez-les ;
Ce canal n'aura plus ni dangers, ni délais.
Nous prêchions à des sourds, pouvaient-ilsnous entendre?
Les ponts n'ont pas changés, c'est facile à comprendre.
Aussi nous redisons : combien d'hommes hélas 1
Sous ces ponts quelques jours trouveront le trépas.
Aussi ces ponts fâoheux détestables bascules,
Remplacez-les d'abord, tant ils sont ridicules ;
Echancrant le terrain, faites des ponts tournans,
Passeront sans retard les allants, les venans.
Je ne puis me lasser, je dirai sans cesse,
Dans combien des endroits ce canal forme l'esse !
Il est si tortueux qu'il a peu de largeur,
Donc on fit ce canal sans se piquer d'honneur.
Puisqu'il nous fait pleurer, quand l'autre fera rire, '
Voilà frais compensés ; peut-on nous contredire ?
Cependant ce canal ne faisant presque rien,
Il coûte énormément pour son seul entretien !
Pourquoi tant dépenser pour une oeuvre futile 9
On pourrait aisément le rendre fort'utile.
Il coûterait bien moins que celui de la tour,
Et celui-ci serait un bijou fait au tour,
Pour atteindre un tel but, d'abord qu'on le transforme
Tout en le conservant, qu'il prenne une autre forme.
Un jour à ce sujet un savant voyageur,
M'abcrdant poliment, me dit.avec douceur :
« On voit dans ce pays de l'antique Provence,
. « Un canal m'a-t-on dit d'.une largeur immense.
« Puis pour aboutissant un superbe bassin,
« Veuillez être assez bon montrez moi le chemin.
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k Je cherche vainement à découvrir la rive,
« Elle me fuit, je crois, car jamais je n'arrive.
« Où donc est ce bassin? où donc est ce canal ?
« Faut il pour le trouver, se munir d'un fanal?
« Serais-je sûr alors de découvrir la route?
« Où serait-il creusé sous une sombre voûte ?
Non, venez avec moi, nous allons voir d'abord,
Le bassin, le canal ainsi que chaque bord,
Mais sans trop nous presser ; marchons avec prudence,
Et nous arriverons avec toute assurance ;
Avisons-nous pourtant, nous avons des endroits,
Quelque peu dangereux, formant des angles droits.
Mais à peine il les voit, il tempête, il s'enrage,
Et maudit mille fois l'auteur et son ouviage.
« Peut on ainsi tromper ? je ne puis concevoir,
« Qu'on eut fait ce canal sans l'ombre du savoir,
« Puisque là tout est faux, oeuvre sans nul génie,
« N'allez pas croire au moins que je la calomnie,
Calmez-vous je lui dis, ce canal mal tracé,
Nous le verrons sous peu savamment redressé
On voudra l'élargir, car c'est la moindre affaire,
Puisqu'aux navigateurs il est si nécessaire ;
En l'approfondissant au niveau de la mer,
De grands vaisseaux toujours pourront y naviguer.
Ilsjious apporteront avec eux l'abondance,
Le travail, le bonheur ; nous vivrons dans l'aisance.
Puis cet étroit carré que l'on fit à dessein.
On le quintuplera pour faire un grand bassin ;
Même on avancera cette écluse bouibeuse,
Parallèle des quais, deviendra moins coûteuse,
Vous économisez sans doute les dragueurs,
Et par ce fait surtout supprimez les lenteurs.
Pourqi oi, di'es-nous le, ces deux hautes chaussées,
Sur les bords du canal les avez-vous juchées ?
Et vous n'avez pas vu qu'en les trop élevant,
Vous frustriez les marins du souffle d'un bon vent?
Plus qu'il fallait pré\oir, quand le fleuve déborde,
Que le canal p.uit, qu'entr'eux naitla discorde.
Que de? bords renversés il comble le canal,
Qu'il faut plus de trois ans pour réparer le mal ;
Mais qu'en les nivelant au trottoir du halage,
L'onde courait dessus sans faire aucun dommage ;
Le fait parle assez clair, dit qu'en les abaissant
Le canal vous serait plus que reconnaissant.
Puis les carmes déchaux morne vieille masure
En affligeant les yeux, vous livi e à la censure,
Démolissez là donc, ouvrez un beau chemin,
Menant en quatre pas au centre du bassin.

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