Les Fossoyeurs de Rêves

De

Les Fossoyeurs de Rêves,

sept écrivains à l’esprit déjanté, la nouvelle vague du fantastique francophone.

Des textes sombres, malsains et souvent torturés.

Ils revisitent avec brio les grands mythes de la littérature fantastique, du tueur psychopathe au zombie en passant par le vampire, tout en s’écartant des sentiers battus maintes et maintes fois pour nous livrer une version moderne, actuelle, de ce qu’est l’horreur.

Alors, n’hésitez pas !

Vous avez rendez-vous avec la douceur de la folie.

Plongez dans cette lecture et frémissez de plaisir... ou d’effroi !

Anthologie avec Romain Billot – Pierre Brulhet – Gaëlle Dupille – Sylvain Johnson – Guillaume

Lemaitre – John Steelwood


Publié le : vendredi 13 novembre 2015
Lecture(s) : 3
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369761259
Nombre de pages : 312
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 LES FOSSOYEURS DE RÊVES


Anthologie choisie et présentée

par

Marc Bailly et Frédéric Livyns


Romain Billot – Pierre Brulhet – Sabine Chantraine Cachart – Gaëlle Dupille – Sylvain Johnson – Guillaume Lemaitre – John Steelwood


Collection Lunologie


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Table des matières
LES FOSSOYEURS DE RÊVES
L’expropriation
Pierre BRULHET
Un coin de paradis
Message in a Bottle
Gaëlle DUPILLE
Aeternitas
Le retour de Marie
Sylvain JOHNSON
Substance fraternelle
L’innocence lacérée
Guillaume LEMAITRE
Ce que l’on sème
L’art du bon voisinage bas normand
John STEELWOOD
Mauvaise pioche
Le représentant
Sabine CHANTRAINE CACHART

 Mentions légales


© 2015. Romain Billot – Pierre Brulhet – Sabine Chantraine Cachart – Gaëlle Dupille – Sylvain Johnson – Guillaume Guike Lemaitre – John Steelwood Illustration © 2015 Nathy. Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-125-9. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement des auteurs ou de leurs ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle. 


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 Préface

Frédéric Livyns



« Les fossoyeurs de rêves ». Quel nom aussi étrange que morbide ! Peut-être même un chouïa désespéré. Qu’abrite cette appellation ? Une secte mystérieuse dont les adeptes se regroupent les nuits de pleine lune pour déterrer des cadavres ? À moins que leurs réunions ne se déroulent durant les éclipses totales pour ensevelir dans la terre meuble les pauvres hères qui ont l’infortune de croiser leur chemin ? Imaginez ce que vous voulez, vous y trouverez bien un fond de vérité. Mais, bien au-delà de la légende, se trouve un fait indéniable : les sept mercenaires de cette ténébreuse association sont également des écrivains talentueux.

Comment cette anthologie a-t-elle donc pu voir le jour ? De manière fort simple, ma foi. Et, comme dans toute découverte extraordinaire, tout découle d’une rencontre tout à fait anodine.

Cette dernière se passa lors de salon Val Joly Imaginaire. Je repérai du coin de l’œil les couvertures des romans d’un auteur que je ne connaissais alors que de nom : Pierre Brulhet. Cédant à la curiosité, je lui achetai les deux ouvrages et ce fut le choc ! Je tombai instantanément sous le charme ! Des romans, entendons-nous bien... Bref, en à peine quelques jours, je dévorai « L’enfant du cimetière » et « Le manoir aux esprits », tous deux aux éditions Juste Pour Lire. J’en fis une chronique pour Phenixweb, le site de Phenix-Mag, tenu d’une main de maître par Marc Bailly, le présent directeur de cette anthologie. De Pierre, j’eus encore l’occasion de lire « Magma », toujours chez le même éditeur. Et je peux vous assurer que quel que soit le genre qu’il aborde, Maître Brulhet le fait avec le même brio. Et ce n’est pas « Darkrün », son dernier bébé sorti à la Clef d’Argent, qui me fera changer d’avis. D’ailleurs, les nouvelles présentes dans cette anthologie ne dérogent pas à la règle. Pierre s’amuse à s’écarter des sentiers battus pour nous livrer « Message in a bottle », texte zombiesque qui me rappelle par moments l’ambiance du célèbre « The Fog » de Carpenter et le fabuleux « Un coin de paradis », sorte de survival-horror à la croisée de « Détour mortel » et de « La colline a des yeux ».

Ma seconde rencontre avec les Fossoyeurs fut également due au hasard et me plaça face à Gaëlle Dupille, la créatrice du webzine franco-québécois « L’imaginarius, le petit journal du fantastique ». J’avais répondu à l’un des appels à textes et elle m’apprit que ce texte était sélectionné. Depuis, j’ai appris à mieux la connaître et je peux vous affirmer que derrière cette fille passionnée, luttant sans relâche pour la reconnaissance de la SFFFH francophone, se cache une auteure redoutable. Tout comme son compère cité plus haut, elle aime varier les genres : la science-fiction avec « La première colonie » ou le fantastique classique d’excellente facture avec « La main du Diable et autres contes macabres », tous deux aux éditions L’ivre-Book. Vous pouvez également la retrouver dans deux anthologies disponibles chez Lune-Écarlate avec des textes qui, à l’instar de son sublime « Cysgodion », vous feront frissonner de plaisir et de terreur. Dans ces pages, Gaëlle partage avec vous sa vision toute personnelle de la vaccination avec « Aeternitas » avant de vous émouvoir avec « Le retour de Marie ».

Passons maintenant à notre troisième larron, j’ai nommé John Steelwood. J’ai eu la chance d’être dirigé par son œil expert dans « L’anthologie 2014 » aux défuntes éditions Long Shu Publishing. Toujours ce foutu hasard ! À lui également, on donnerait le Bon Dieu sans confession. Mais ne vous y fiez pas ! Son sourire candide dissimule un esprit torturé qui ne pense qu’à une chose: vous faire souffrir ! J’en veux pour preuve son effroyable « Représentant » qui ne vous laissera pas de marbre ! Mais on ne pourra pas dire que vous avez fait une « Mauvaise pioche » !

Et il y a Romain Billot ! Prix Merlin 2012 avec « Le visage de la bête », il est sans conteste l’une des valeurs sûres du fantastique francophone de demain. Alliant cruauté et sensibilité à la perfection, ses textes restent gravés en vous de manière indélébile. J’y ai découvert un auteur passionné, un être entier, gorgé d’humanité et de talent. Je ne peux que vous conseiller de vous jeter sur « Les contes du Grand Veneur » parus aux éditions L’ivre-book. Il nous livre dans cette anthologie « L’expropriation », un texte extrêmement poignant, et « L’esprit de camaraderie », sorte de road-movie macabre au final d’anthologie.

Vous serez amené à rencontrer la plume de Sylvain Johnson. Auteur de plusieurs romans, dont l’excellent « Le tueur des rails », novelliste paru dans des revues telles que « Horrifique » ou encore « Solaris » (excusez du peu), il vous attend pour mieux vous piéger au centre de ses histoires. Vous ne ressortirez pas indemne de « Substance fraternelle » tout comme « L’innocence lacérée » ne manquera pas de vous surprendre. Une maîtrise hors du commun de l’intrigue au service d’histoires délicieusement morbides.

Nous terminerons le menu de cette anthologie par celui que je n’ai pas osé invoquer avant : Guillaume G. Lemaître. Je préfère vous prévenir à l’avance : âmes sensibles s’abstenir. Voilà un orfèvre de l’horreur, un chantre de l’insoutenable. Il nous a apporté deux sanguinolentes offrandes. Oubliez tout ce que vous savez de la terreur et du dégoût, car Guillaume va vous faire découvrir de nouveaux horizons... ensanglantés ? Deux textes liés l’un à l’autre, comme la vie à la mort, comme le plaisir à la souffrance.

Si vous avez bien suivi, il nous manque un mercenaire. Une, pour être exact : Sabine Chantraine Cachart. Sabine s’adonne à développer avec brio un univers jeunesse extrêmement vaste « Les aventures de Corentin ». Vous pouvez d’ailleurs lire à Is Éditions « Corentin et le royaume des ombres » et « Corentin et le grimoire de Natulla ». Auteure talentueuse, elle a préféré cependant décliner notre invitation en raison de notre souhait de textes sombres et violents trop éloignés de son univers de prédilection. De plus en plus médiatisée, vous ne devriez pas tarder à croiser le chemin de son héros fétiche.

Voilà, vous savez tout ou presque en ce qui concerne la genèse de cette anthologie. Je suis extrêmement honoré que Marc Bailly m’ait demandé de la codiriger avec lui et je remercie profondément les Fossoyeurs de leur confiance en m’ayant confié le soin de rédiger la préface.

Je vous laisse en compagnie de ceux qui font partie du talentueux vivier composant le renouveau de la SFFFH francophone.

Bonne lecture et... bons cauchemars !

 Romain BILLOT



Ce bibliophage précoce fut très tôt attiré par l’étrange et le surnaturel. L’année de ses 9 ans, il découvrit dans son grenier, en jouant, un carton dissimulé par son père, une malle aux trésors regorgeant de numéros de Pilote, Mad Movies, Impact, Fantastik, Creepy, Vampirella, ainsi qu’un tas de recueils et de romans des maîtres du fantastique. Sa vie en fut changée à jamais. 

Plus tard, Quartier interdit l’émission de Jean-Pierre Dionnet sur Canal+ termina sa formation… En 2007, après ses études de littérature comparée et le Master, il abandonna l’idée de professorat et sauta le pas, décidant de consacrer sa vie aux mauvais genres et à la SFFF à travers ses nouvelles.


Bibliographie


Recueils

Les Contes du Grand Veneur, L’ivre-Book éditions numériques, avril 2013


Nouvelles

Absit Omen, Anthologie « Chasse Volante » chez L’ivre-Book éditions numériques (À paraitre 2015)

Six Guns O’Clock, Anthologie « Western » chez Rivière Blanche (À paraitre 2015)

In Tenebris, Anthologie « Calling Cthulhu », chez L’Ivre-Book éditions numériques, mai 2014, dans Fanzine Horrifique n° 86, décembre 2012 (Québec)

L’esprit de camaraderie, dans Fanzine Horrifique n° 101, mai 2014 (Québec), Anthologie « Les Fossoyeurs de Rêves » chez Lune-Écarlate, mai 2015

L’expropriation, Anthologie 2014 chez Long Shu Publishing, avril 2014, Anthologie « Les Fossoyeurs de Rêves » chez Lune-Écarlate, mai 2015

Le phare au cœur des brumes, Revue Etherval n° 3, automne 2013

Impasses des Chrysanthèmes, Anthologie Ténèbres 2013, chez Dreampress, mars 2013 

Délivre-nous du mâle, Webzine Nouveau Monde n° 2, avril 2013, Fanzine Horrifique n° 102, octobre, 2014 (Québec)

Fait comme un rat, Revue Brins d’Éternité n° 34, février 2013 (Québec)

Le sang des Aïeux, Webzine l’Imaginarius, le petit journal du fantastique, Hors-série n° 4, février 2013 

Entre chien et loup, Anthologie Fan 2 Fantasy : Sang, tripes et boyaux, chez la Porte Littéraire, janvier 2013, Webzine Ecce n° 4, février 2015 (Québec)

Samah, Webzine l’Imaginarius : le petit journal du fantastique, Hors-série n° 1, décembre 2012, Fanzine Horrifique n° 103, octobre 2014 (Québec)

Bloody sabbath, Webzine l’Imaginarius : le petit journal du fantastique n° 3, octobre 2012 

Nous sommes le crépuscule, Webzine l’Imaginarius : le petit journal du fantastique n° 2, août 2012, Fanzine Horrifique (À venir 2015)

Question de confiance, Webzine Flash-infos de l’Imaginaire, juin 2012, Fanzine Horrifique n° 98, décembre 2013 (Québec)

Sur le seuil, Revue La Salamandre n° 16, 2012, Webzine l’YmaginèreS, octobre 2012, Fanzine Horrifique n° 99, décembre 2013 (Québec)

Le visage de la bête (Prix Merlin 2012), Freaks Corp. n° 0, 2009, Anthologie Codex Atlanticus n° 20 à la Clef d’Argent, 2011, Fanzine Horrifique n° 80, 2012 (Québec)

La Communauté, E-Book La Bataille des 10 mots, 2011 

Métropolis, Fanzine Freaks Corp. n° 4, 2010 

Jeux d’enfants, Fanzine Freaks Corp. n° 1, 2009, Webzine l’YmaginèreS, octobre 2012, Les Contes du Grand Veneur chez L’ivre-Book, avril 2013

La cité sans nom, Fanzine Freaks Corp. n° 0, 2009

Le funambule-araignée, Revue Némésis n° 12, 2007

D’autres mondes : le rêve et ses implications mythiques chez Poe, Kafka et Trakl. Thèse/Mémoire, 2007


Moyens-métrages

Saevitia, réalisation, scénario, montage, 2008 (Projection publique lors du festival de l’imaginaire l’Écrit de la fée à Dijon) 

Summer Scream, réalisation, scénario, montage, 1999




L’esprit de camaraderie


Novembre 1977


Derrière sa caisse, Chuck matait une belle blonde en bikini qui s’étendait sur la double page centrale de la revue Playboy tout en surveillant du coin de l’œil le sans-abri pour s’assurer que l’individu ne dérobait rien dans les rayons. Il détestait ce genre de type. Quand ses amis rednecks et lui en croisaient un à la sortie du bar, ils aimaient bien lui payer une petite danse pour le plaisir.

— Tu ne perds rien pour attendre, pouilleux ! grogna-t-il. 

À part ce clochard et le vieux Big Bud, il n’avait eu aucun autre client ce soir. L’ancien soldat, un habitué de la maison, venait déjà à l’époque où le père de Chuck tenait la boutique. D’ailleurs, ce boui-boui, perdu entre Everett et la frontière canadienne, était l’une des rares choses que son paternel lui avait léguées en passant l’arme à gauche, deux ans auparavant. Ça et son penchant pour les mauvaises cuites.

Le barbu aux cheveux longs, vêtu d’une veste militaire et coiffé d’un Stetson, attrapa par le goulot une bouteille de whisky bon marché avant de se diriger d’un pas traînant vers le comptoir où il la déposa en soupirant. 

Chuck rangea le magazine à contrecœur. 

— Alors Buddy ? On fête quelque chose de spécial ce soir ? 

— Juste un long et tranquille célibat ! répondit Big Bud de sa grosse voix rocailleuse. Je vais aussi te prendre un ou deux cigares pour la route. 

Chuck reporta son attention sur le mendiant.

— Et dis donc toi là-bas ! J’t’ai à l’œil ! Faudrait penser à la payer plutôt que d’essayer de la piquer !

L’homme lui fit un sourire narquois de tous ses chicots jaunis et reposa la flasque de vodka qu’il avait essayé de dissimuler dans la manche de sa parka raide de crasse. 

— Y’a de sales cons qui ne manquent pas d’air ! souffla Big Bud. Je lui mettrais bien une p’tite avoine à celui-là.

— Attends voir mon grand, on va se marrer un peu.

Chuck baissa la voix et décrocha le téléphone. 

— J’appelle le shérif… En général, il aime bien s’occuper de ce genre de pied nickelé ! En plus, il ne doit pas avoir de papiers ou de carte de séjour en règle, ce gus.

Une voiture passa devant la vitrine et s’immobilisa entre les pompes à essence.


Anthony Fergusson gara le pick-up volé devant la petite station-service isolée. Il venait de traverser l’État sur les chapeaux de roue. Le jeune homme était épuisé, mais il ne pouvait pas s’arrêter maintenant, il devait à tout prix atteindre la frontière avant l’aube. Le réservoir était presque à sec et il n’avait pas un sou en poche. Anthony n’avait pas vraiment le choix.

Le criminel se demandait encore comment le braquage de cette banque à Portland avait pu merder à ce point. Avec son complice Allan, ils avaient mené l’opération comme convenu, sauf qu’un des foutus employés avait déclenché l’alarme. Les flics avaient déboulé en moins de cinq minutes, faisant feu sur eux, sans sommation. Une fusillade d’enfer. 

Un vrai massacre.

Fergusson s’en était sorti in extremis en se frayant un passage à coups de pétoire, faisant un véritable carton. Il ignorait le nombre de victimes et si Allan était vivant ou mort. Le jeune homme avait réussi à s’échapper, mais il avait dû abandonner le magot. 

« Je n’ai jamais eu de veine ! » songea-t-il. 

Anthony prit le 9mm dans la boîte à gants, vérifia qu’il était chargé et enfila sa cagoule avant de quitter l’habitacle.


— Le shérif est déjà dans le coin, Buddy. Il est en route. Paraît qu’il y a eu du grabuge à Portland et qu’un fugitif traîne par chez nous ! 

— Va y avoir de l’animation ! ricana le vieil homme. Allume donc la TV qu’on voit ce qui s’est passé.

Chuck attrapa la télécommande et mit la chaîne des informations sans quitter le sans domicile fixe des yeux. Les deux hommes ne virent pas la silhouette qui arrivait au pas de course dans leur direction.

La porte de la boutique s’ouvrit à la volée laissant passer l’air froid chargé de neige. 

Anthony pointa son arme sur Bud et Chuck.

— Mains en l’air, bande d’enfoirés ! Le premier qui bouge, je lui fais un deuxième trou du cul au milieu du front !

Il n’eut pas le temps de voir le clochard disparaître derrière l’une des gondoles du rayon alcool. Fergusson visa Chuck.

— Toi, le bouseux, file-moi le contenu de la caisse ! Magne-toi le derche !

Ce dernier tremblait comme une feuille, il ouvrit le tiroir-caisse et sortit les billets qu’Anthony fourra dans les poches de son anorak. 

Big Bud se tenait sur la gauche de Fergusson, les mains levées. Avant de devenir ce vieillard arthritique et alcoolique, il avait été un héros de la guerre du Vietnam. Son habilité et ses réflexes avaient souvent sauvé la mise à son régiment. Une idée traversa son esprit déjà embrumé par les canettes de bière qu’il s’était enfilées en ville un peu plus tôt pour oublier sa solitude. Ses yeux allèrent de la bouteille de scotch restée sur le comptoir à l’individu et de l’individu à la bouteille. Il pouvait redevenir ce héros qu’il avait été, faire taire ces mauvaises langues qui colportaient tant de rumeurs à son sujet et probablement toucher une prime. 

Anthony remarqua l’expression concentrée du vieil homme et comprit ce qu’il voulait faire. Big Bud saisit la bouteille pour la casser sur son crâne, mais il n’avait plus sa vivacité d’antan. 

Trop tard. 

Anthony le frappa au visage avant qu’il n’ait pu finir son geste, lui brisant quelques dents avec la crosse. La bouteille tomba sur le sol. Un flot ambré inonda les bottes et le bas du pantalon du braqueur. Assommé, Big Bud s’écroula au milieu des bouts de verre dans la flaque d’alcool. 

Fergusson fit volte-face, attrapa Chuck par les cheveux et enfonça le canon du pistolet dans sa bouche jusqu’à la luette. 

— Putain, mais c’est quoi votre problème ? Faut toujours qu’un blaireau essaye de jouer les héros ! T’es un héros toi, enflure ! postillonna-t-il.

Pour toute réponse Chuck mouilla son pantalon de toile. Il se mit à gémir comme un enfant. 

Soudain, un crissement de pneus se fit entendre au-dehors. Une voiture de patrouille manœuvrait sur le parking pour se garer. Anthony retira l’arme dégoulinante de bave.

— Aide-moi à ramasser ce vieux couillon et foutons-le dans l’arrière-salle !

Chuck et Fergusson attrapèrent Big Bud sous les aisselles. Les deux hommes le traînèrent aussi vite que possible dans la petite pièce empestant la bière et la cigarette. Ils refermèrent la porte. Anthony se glissa sous le comptoir, attira Chuck par le bas de sa chemise de bûcheron et mit l’arme contre son bas-ventre.

— Tu te démerdes comme tu veux, mais tu t’arranges pour qu’il dégage fissa et qu’il ne soupçonne pas que je suis là ! Si tu foires, t’es mort, compris ?

Chuck, blanc comme un linge, opina du chef.

À la télévision, la voix nasillarde du présentateur annonça :

— La fusillade dans la banque de l’Union à Portland a fait sept victimes, dont trois officiers de police qui intervenaient sur les lieux. L’un des malfaiteurs a été arrêté, il est actuellement toujours interrogé par les forces de l’ordre. Son complice, en cavale, essaierait de rejoindre la frontière canadienne. Il s’appelle Anthony Fergusson. Le suspect est armé et dangereux. Il est déjà bien connu des services de police. Une chasse à l’homme d’importance a été lancée…

Anthony enragea. Cette petite pute d’Allan s’était déjà mise à table et l’avait balancé !

Le carillon de la station-service retentit au moment où le shérif Lee Roy fit son entrée. La première chose qu’il remarqua fut les morceaux de verre et le whisky répandu par terre. 

— Salut Chucky ! Alors paraît qu’il y a un énergumène chez toi qui pourrait m’intéresser ? Dis, tu ne nettoies pas ce merdier ?

Anthony enfonça l’automatique dans le flanc du caissier. Celui-ci faillit défaillir.

— Ouais… C’est ce sale clodo qui se planque au fond derrière les bières !

Chuck pria pour que le sans-logis la ferme. Le criminel, lui, se mordit la langue : comment avait-il pu ne pas remarquer la présence de ce mec ? L’empressement, la fatigue peut-être... 

— Sors de là fiston ! ordonna Lee Roy de sa voix de ténor. Je n’aime pas jouer à cache-cache et qu’on foute le bordel chez les honnêtes commerçants de ma circonscription…

Le vagabond, dissimulé derrière une palette de Bud, se montra pour la première fois depuis qu’Anthony avait surgi. Il semblait amusé par la situation. 

Le shérif sentait bien que quelque chose clochait. Il n’avait jamais vu ce poivrot de Chuck aussi mal à l’aise. Un tic nerveux agitait sa joue et ses yeux roulaient dans ses orbites comme des boules de flipper. Lee Roy se doutait bien que ce n’était pas le clochard qui le mettait dans cet état. Il dégaina son revolver, un imposant 38, et héla l’inconnu tout en scrutant la boutique.

— Viens donc par-là me montrer tes papiers et vider tes poches, mon gars ! 

Il se tourna vers le gérant tandis que le mendiant s’avançait vers lui les mains levées. 

— Au fait, Chuck, à qui est le pick-up garé devant? Je ne pense pas qu’il soit à notre nouveau pote, la plaque est de Portland. 

Chuck se raidit sous l’effet de la panique et baissa les yeux sur Anthony, accroupi sous le comptoir. Son regard croisa le sien au-dessus du 9mm

« Eh merde ! C’est cuit ! » se dit Fergusson. 

Il se releva, se glissa dans le dos du caissier et le mit en joue :

— Bouge pas flicard, ou je lui explose sa sale gueule !

Lee Roy braqua lui aussi son revolver et recula en grimaçant.

— D’où tu sors, toi ? Tu dois être ce Fergusson que tout le monde recherche. N’aggrave pas ton cas ! Pose ton arme immédiatement ! 

Le policier, occupé à essayer de viser Anthony par-dessus l’épaule de Chuck, en oublia l’individu en haillons dans son dos. Ce dernier s’approcha à pas de loup et sortit un couteau de chasse qu’il glissa sous la gorge du policier en plaquant sa main sale aux ongles noirs sur son front. 

— Non, mon p’tit père, c’est toi qui va poser la tienne et tout de suite! lui susurra-t-il.

La lame entailla la peau suffisamment pour que Lee Roy comprenne qu’il ne plaisantait pas. Le policier lâcha son revolver et leva les mains. 

— Qu’est-ce qui te prend, nom de Dieu ?

Anthony dévisageait le clochard qui venait de le tirer de ce mauvais pas avec des grands yeux. 

« Pourquoi ? » fut tout ce qu’il put penser.

Fergusson tenait toujours Chuck qui gémissait de peur. 

— Toi, connard, ce n’est pas faute de t’avoir prévenu… lui aboya-t-il à l’oreille.

 Il fit feu à bout touchant, pulvérisant sa boîte crânienne, projetant des morceaux d’os et de cervelle sur les articles en exposition à côté du tiroir-caisse. Le corps s’affaissa. Le sang coula le long du comptoir et se mêla au bourbon sur le sol. 

Lee Roy hurla de colère.

— Pourritures! Vous vous en tirerez pas comme ça, c’est moi qui vous l’dis ! 

Anthony sauta par-dessus le comptoir. Il ramassa le 38. qu’il glissa dans sa ceinture. Le braqueur dévisagea avec méfiance le sans-abri.

— Merci… Mais pourquoi ce coup de main ? 

— Parce que nous sommes du même monde, des hors-la-loi et je déteste ces fumiers de poulets. En plus celui-là allait me faire passer un sale quart d’heure, je le sais. Ils le font toujours avec les mecs comme moi…

— Te fous pas de ma gueule ! Qu’est-ce que tu veux vraiment? 

— D’après ce qu’ils disaient aux infos, tu cherches à passer la frontière… ça tombe bien c’est sur ma route, mais je ne sais pas conduire et c’est un peu loin. Personne ne me prend jamais en stop. Je t’aide, tu me renvoies l’ascenseur. Aussi simple que ça !

— M’en veux pas mon vieux d’être méfiant, mais je trouve ça plutôt étrange de la part d’un inconnu ! En plus tous les flics de l’État sont à ma recherche et il y aura des barrages partout, comment tu veux qu’on fasse pour passer ?

— Je connais bien la région… Sans oublier qu’on a une monnaie d’échange si ça tourne au vinaigre. 

Il contraignit Lee Roy à lever la tête avec son couteau avant de poursuivre : 

— Tu n’as qu’à prendre ses fringues et on embarque dans sa caisse. Ni vu ni connu, j’t’embrouille. Tu me déposes sur la route et chacun reprend sa petite vie.

Anthony trouva l’idée excellente. Au moins, il avait un plan de secours et un nouvel associé même s’il se disait qu’il l’éliminerait avec le flic dès que possible. Le braqueur enleva sa cagoule.

— Ça marche, mais au moindre coup fourré, j’te plombe le cul… On est d’accord ? 

— Aussi clair qu’une eau de montagne, Mister Fergusson! 

— Au fait, comment tu t’appelles ?

— Stephen…

Anthony colla le flingue sous le nez du shérif.

— Allez mon gros, désape-toi ! À poil, vite !

Lee Roy retira son pantalon l’air piteux, révéla son ventre flasque dépassant de son maillot de corps au-dessus de son caleçon. Il avait perdu de sa superbe, ce qui ne manqua pas de faire rire Stephen et Fergusson.

Big Bud, qui avait repris connaissance dans l’arrière-boutique, ouvrit la porte, le fusil de chasse de Chuck à la main. Encore groggy, il épaula et manqua sa cible de trente bons centimètres, faisant exploser des paquets de chips sur l’étal derrière eux. Anthony sursauta, pivota et tira à deux reprises, touchant le vétéran à l’épaule et à la gorge. L’ancien militaire tomba à genou, puis s’affala sur le cadavre de Chuck dans un râle et se vida de son sang tandis que son corps convulsait. Avant que Lee Roy ne puisse faire un geste, Fergusson braqua de nouveau l’arme fumante sur lui.

— Putain, je l’avais complètement oublié celui-là ! lança-t-il au clochard qui s’était recroquevillé pour se protéger. Ne traîne pas flicard ! 

Le shérif acheva de se déshabiller. Le braqueur le força à s’agenouiller, le menotta mains dans le dos. Ensuite, il retira ses propres vêtements pour enfiler l’uniforme un peu trop grand pour lui, tandis que Stephen dérobait plusieurs bouteilles. 

— Alors, comment je suis ? demanda Anthony à Stephen en rengainant le 38. dans son étui et en mettant l’automatique dans sa ceinture.

— Une vraie tête de con, plus vrai que nature, si tu veux mon avis ! Bon, vaut mieux que l’on s’arrache avant que d’autres clients ne se pointent.

— Attends deux secondes… 

Il lui tourna le dos pour transférer les billets de son anorak à la poche intérieure de la veste du shérif.


Ils portèrent Lee Roy en sous-vêtements jusqu’à sa voiture. Histoire d’être tranquilles, ils l’obligèrent à appeler le central pour leur dire qu’il n’y avait rien à signaler chez Chuck et qu’il ne se sentait pas trop bien. Il allait rentrer chez lui pour se reposer. Il y avait déjà suffisamment de monde sur le coup pour le braqueur de Portland. La voix à l’autre bout de la CB leur répondit qu’il n’y avait aucun problème et lui souhaita une bonne nuit. Ils coupèrent la transmission, bâillonnèrent et enfermèrent l’homme de loi dans le coffre après l’avoir tabassé chacun leur tour avec sa propre matraque.

Stephen retourna à l’intérieur et s’empara du trousseau dans la poche de Chuck. Il ferma les stores ainsi que la porte de la station-service à clef. Anthony, lui, cacha le pick-up un peu plus loin et rejoignit son complice.

Le vagabond monta à l’arrière, Fergusson se glissa derrière le volant.

— Merde, tu schlingues, mon pote ! s’exclama Anthony

— Si tu avais passé le même temps que moi sur les routes, tu ne sentirais pas la rose non plus ! 

— En tout cas, j’adore ces bleds paumés… ironisa Fergusson. On a le temps de faire les choses proprement !

— À qui le dis-tu ! répondit Stephen 

Les deux hommes éclatèrent de rire. Ils démarrèrent dans un crissement de pneus et empruntèrent la grande route menant à Vancouver au Canada... 


Pour se marrer un peu, Fergusson enclencha le gyrophare et la sirène. Après tout, il était shérif, un représentant de cette loi qu’il exécrait. Ils croisèrent de nombreuses patrouilles de police, mais grâce à radio, ils pouvaient connaître en temps réel la position des barrages qu’ils évitèrent en toute impunité. 

Ils parcoururent la centaine de kilomètres entre Everett et Bellingham en écoutant des tubes rock à la radio. À un moment, Lynyrd Skynyrd joua Crossroad. Fergusson monta le volume.

— J’adore ce putain de groupe ! Vraiment ! Je les ai vus jouer à Jacksonville, il y a quelques années, une tuerie !

— Dommage que ce putain d’avion se soit crashé ! dit Stephen.

— Ouais, Ronnie nous manque…

— Le seul concert que j’ai vu c’était dans l’Illinois. Un concert gratuit des Outlaw. Je me suis fait jeter à cause d’une bagarre avec des bikers. Bilan du show, deux dents pétées ! 

Il éclata de rire. 

— Mais ça valait le coup !

La chanson se termina, bientôt suivie de Feelin’ Alright des Grand Funk Railroad. 

— Tu faisais quoi pendant le Vietnam, Anton ?

— J’étais en cabane… Pour une fois, je ne regrette pas ! Et toi ?

Stephen ricana.

— Devine ! Planqué dans un trou à rat.

Ils se turent durant le reste du trajet. Fergusson traversa Bellingham. Quelques kilomètres plus loin, le mendiant rompit le silence.

— Eh gaffe, tu vas bientôt devoir tourner à droite !

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