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Les Foucades de la duchesse

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307 pages

Mes souvenirs de cette première rencontre sont très précis, vous comprendrez bientôt pourquoi.

C’était le 16 janvier 1860, et c’était un lundi. Le temps était fort beau, un peu frais, mais clair, ensoleillé, charmant, avec presque une gaieté de printemps, déjà.

Il pouvait être trois heures. Le concierge venait de me renouveler l’offre — qu’il m’avait déjà faite l’avant-veille, samedi — de ma quittance du terme, et j’étais obligée de la décliner, comme la première fois.

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Louis-Xavier de Ricard

Les Foucades de la duchesse

Mœurs mondaines du Second Empire

A POL NEVEU

 

 

Amicalement,

 

 

 

L.X. DE RICARD.

CHAPITRE PREMIER

Mes souvenirs de cette première rencontre sont très précis, vous comprendrez bientôt pourquoi.

C’était le 16 janvier 1860, et c’était un lundi. Le temps était fort beau, un peu frais, mais clair, ensoleillé, charmant, avec presque une gaieté de printemps, déjà.

Il pouvait être trois heures. Le concierge venait de me renouveler l’offre — qu’il m’avait déjà faite l’avant-veille, samedi — de ma quittance du terme, et j’étais obligée de la décliner, comme la première fois.

Je n’avais pas encore étrenné la moindre vente de la journée.

De l’argent que (j’espérais ne venait pas ; et, sûrement, ne viendrait pas de quelques jours. Devant le tiroir presque vide de mon comptoir je songeais : j’allais me trouver en une jolie passe si je ne réussissais pas quelque affaire imprévue !

Mon propriétaire n’était pas de ceux qui badinaient.

C’étaient les secours d’un ami qui m’avaient permis de monter cette petite boutique de marchande à la toilette. Mais presque aucun des objets qui s’y trouvaient ne m’appartenait : je n’avais pas encore les moyens d’acheter ni de vendre à mon propre compte. Je n’étais que dépositaire.

Tout mon gain consistait à prendre une commission sur la vente, et dans les petits bénéfices d’à côté — de conseils et de complaisances — que comportait alors ce métier de marchande à la toilette. Mais, quoique le quartier fût bien choisi — c’était alors le plein quartier de la galanterie — je n’étais pas installée depuis assez longtemps pour m’être déjà procuré une nombreuse clientèle.

Ma petite boutique — un étroit carré se terminant par une pièce qui prenait jour derrière sur une cour — était située rue Labruyère, presque au coin de la rue Pigalle.

J’ai eu le caprice de revoir Paris dernièrement. J’ai voulu repasser dans mon ancienne rue, pour raviver tous les souvenirs que j’entreprends de raconter... ma boutique est toujours là ; mais c’est une marchande de fleurs qui l’occupe. Allez-y ! vous saurez le numéro où j’étais.

La montre de ma vitrine était très soignée ; pas très abondante encore, sans doute ; mais je suppléais à la pénurie par l’arrangement et l’art, bien féminin, de tirer de peu de chose beaucoup d’effet. — On m’a contesté pas mal de qualités, que j’ai eues pourtant ; mais, jamais le goût.

C’était bien, sans doute, un peu un bric-à-brac que ma boutique — comme le sont forcément toutes celles de cette sorte. Mais ce n’était point un de ces capharnaüms où l’amoncellement des objets sent la mise en tas hâtive du pillage et de la rafle. On pouvait entrer chez moi sans être saisi à la gorge par l’odeur des vieux chiffons, ni l’appréhension sordide de l’usure.

Quelques bijoux — presque tous d’imitation — sur des carrés de velours rouge ou vert ; une paire de souliers de bal de satin, entre une lampe d’occasion et un corset jaune pour le déshabillage d’une peau brune ; quelques mantelets de soie ; un chapeau bouqueté d’énormes fleurs et garni de larges brides, sur un champignon dans un coin ; des bas luxueux de couleur pendant en un fouillis pittoresque de guipures et do rubans déroulés ; des gravures de mode disséminées partout, voilà mon étalage !

Il était coquet, mais eût été assez insignifiant sans une merveille de robe de dentelles qui, bien étalée, occupait toute la vitrine du fond ; avec cette étiquette : occasion incomparable, 3,000 francs.

C’était une des mes voisines — une des très célèbres demi-mondaines d’alors, Mlle Reine de Boischarmant, qui me l’avait fait apporter l’avant-veille. Ne voulant point avouer des besoins d’argent, elle affectait d’être lasse de cette robe. Pensez donc ! elle l’avait déjà portée trois fois !

Elle me promettait six cents francs de commission !

Et, mélancoliquement assise devant mon comptoir, je m’absorbais en cette songerie que ce serait le salut, ces six cents francs !

Tout à coup j’eus comme un avertissement. Je détournai la tête. Une dame stationnait devant ma vitrine.

Je jugeai même qu’elle devait s’y être arrêtée depuis quelque temps, par l’attention minutieuse qu’elle portait à considérer certains détails do la fameuse robe.

Comme elle était penchée, je ne pouvais voir son visage, d’ailleurs à demi masqué par une voilette assez épaisse. Je n’en apercevais, sous l’élégant chapeau aux brides mauves, que la naissance de deux bandeaux bruns sur le haut du front.

La sveltesse avec laquelle son cou jaillissait du boa qui l’enveloppait ; la gracieuse tombée de ses épaules sous le waterproof qui, étiré par son attitude et ses bras croisés en dessous, décelait un corps d’une ligne exquise, souple et savoureuse ; tout affirmait la jolie femme ; et aussi, la femme de goût et de luxe.

Plus je l’observais, plus se justifiait cette première impression. Je l’estimai riche. Les pendants d’oreilles, d’où se balançaient deux larges larmes de perles, étaient d’un prix inestimable, ainsi que le large camée qui bouclait l’encolure de son waterproof.

J’essayai de l’analyser. De quel monde était-elle ? Demi-mondaine ? il n’y avait point apparence. On sentait la femme du vrai monde à ce luxe discret et sobre qui veut se laisser deviner, mais ne veut pas se faire remarquer.

Donc, je n’avais pas d’illusion à me faire ; elle n’entrerait pas. Ce n’était pas encore celle-là, pour sûr, qui m’achèterait ma robe !

En ce moment elle se redressa ; et, malgré la voilette, je pus voir son visage.

Belle ? Non ; mais, bien mieux ! Exquise ! Un front d’enfant, des yeux bleu-pâle, mutins, presque effrontés ; et — contraste étrange — d’une candeur perverse et provocante ; des joues à fossettes d’une jolie carnation joyeuse ; un nez gamin du XVIIIe siècle ; les lèvres épaisses très voluptueuses, avec un perpétuel sourira niché grassement dedans. Et je me rappelais, en la considérant, le mot d’une paysanne de chez moi. Elle m’avait rencontrée avec une amie de pension que j’avais alors, il y avait de cela quelque vingt ans.

  •  — Dieu, s’était-elle écriée, qu’elle a la figure amoureuse, cette demoiselle, votre compagne !

Cette figure amoureuse, la dame l’avait aussi. Et je me sentais toute troublée d’y trouver une étrange ressemblance avec celle de l’amie d’autrefois.

Juste au moment où je m’interrogeais : « Vrai. menti vraiment ! serait-ce elle ?... est-ce possible ?... Mais non ! mais non ! »

La sonnette de ma porte tinta. Elle entra ; et avec elle, une bouffée de parfum de violette.

Je m’avançai en toute hâte vers la visiteuse.

  •  — Madame, me demanda-t-elle, cette robe est à vendre, n’est-ce pas ?

La voix avait aussi le même son que celle de l’autre !

  •  — Oui, madame, lui répondis-je.

Et sans doute la façon dont je la dévisageais ; et aussi le timbre de ma voix lui causaient le même étonnement que j’avais éprouvé. Car elle sembla me regarder avec curiosité ; et, d’un geste, vivement releva sa voilette.

Cette fois plus de doute !

  •  — Mademoiselle Marthe Prévotet ! m’écriai-je.
  •  — Mademoiselle Clamouze ! répondit-elle.

Et nous restâmes face à face, muettes pendant quelques secondes. Un bête d’orgueil me retenait : elle était heureuse, elle ; c’était à elle, n’est-ce pas, de me parler la première ?

  •  — Ce magasin... est à toi ? interrogea-t-elle après un petit silence.
  •  — Oui... avouai-je péniblement. Voua ne voua doutiez pas de me retrouver marchande à la toilette ?
  •  — Pourquoi me dis-tu vous, quand je te tutoie ?... Embrasse-moi donc plutôt, et causons là, comme de vieilles amies que nous sommes.

Je me jetai dans ses bras avec joie, et nous nous ttnmes quelque temps embrassées.

Puis, avec quelque inquiétude, regardant autour d’elle, elle me demanda :

  •  — Est-ce qu’il vient beaucoup de monde ici ?
  •  — Oui, mais pas tant que je voudrais.

Elle sourit :

  •  — Pourtant, pour être sûres de n’être pas dérangées !... tu n’aurais pas une autre pièce, où, l’on ne craindrait pas les gêneurs ?
  •  — Si ; là au fond.
  •  — Alors, allons-y et mettons-nous à l’aise pour bavarder. Car nous avons à nous raconter bien des choses... que de choses !...

Nous entrâmes dans l’autre pièce : bien pauvre ! Pour tout ameublement, une table de noyer avec une toile cirée dessus ; deux ou trois chaises ; un vieux fauteuil ; un buffet de noyer ; et une pendule rococo sur une cheminée dans laquelle brûlait un lamentable feu de coke.

Je dus insister pour qu’elle prit le fauteuil. Mais, avant de s’asseoir, elle entr’ouvrit son waterproof et apparut dessous en robe de soie mauve à plusieurs étages de volants de dentelles blanches. Elle jeta son chapeau sur la table, se lissa les bandeaux sur les tempes, du revers de la main ; et tâcha de s’installer dans le fauteuil, non sans peine. Car son énorme crinoline était toute en révolta, et ne se laissa pas dompter facilement.

  •  — C’est tout de même bien incommode, ces cages-là, dit-elle avec humeur. Mais les hommes aiment ça à cause des indiscrétions...

Et elle rit. Puis après une légère pause :

  •  — Tu m’as appelée Mlle Prévotet ? demanda-t-elle Tu ne sais donc pas que je suis la duchesse Montjoy d’Ollainville ?

Je ne pus retenir un cri d’étonnement.

  •  — Comment ? dis-je ; c’est toi ? C’est toi la duchesse d’Ollainville ?
  •  — Et la seule ! Ma belle-mère est morte depuis plusieurs années. Mais tu sembles stupéfaite de me savoir ce nom ?... Tu as donc entendu beaucoup parler de moi ? en mal, n’est-ce pas ?... Va ! tu peux être franche ; ça m’est égal.
  •  — De toi ?... Non ! Mais qui ne connaît le nom de ton mari ?

Et de fait, le duc Montjoy d’Ollainville était un des personnages les plus en vue d’alors. Il avait été chargé de missions diplomatiques ; ambassadeur même ; il était sénateur, et l’on trouvait son nom en tête des conseils d’administration ou des comités d’une foule de sociétés de mines, de chemins de fer, d’exploitation de forêts de chênes-liège en Algérie ; d’émigration... que sais-je ? Il passait pour un des intimes de M. de Morny, et pour être partant très bien en cour.

  •  — Alors, insista-t-elle, tu ne me connais que par le nom de mon mari ?

Je crus qu’elle cherchait un compliment.

  •  — Oh ! certes non ! me récriai-je. Je sais que la duchesse Monjoy d’Ollainville est de celles qui donnent le ton à la mode. Mais quand je voyais ton nom cité des premiers dans les comptes rendus des têtes officielles ; quand je lisais les éloges donnés à la belle duchesse de l’hôtel de la rue de Berry, dont les somptueuses réceptions attirent tout le Paris mondain — je ne me doutais pas qu’il s’agissait de mon ancienne amie de pension, la fille du préfet de l’Hérault, Marthe Prévotet...
  •  — C’était un vilain nom ; je ne le regrette pas ! Puis, faisant une petite moue incrédule :
  •  — Et c’est ça tout ce que tu as entendu dire de moi ?

J’avoue que j’hésitai un peu à répondre : « Sans doute. »

  •  — Peuh ! reprit-elle, voilà un sans doute qui n’est pas des plus francs... Allons, tu n’oses pas répéter ce que tu as entendu dire. Tu as bien tort. Ça m’amuserait au contraire. Alors, dis, on conte beaucoup de choses de nous ? Hein ? il ne nous épargne pas, ce bon public... Oui, c’est vrai !... Nous nous amusons le plus que nous pouvons — et nous avons raison... Tu me rapporteras tous les cancans, tous les potins qu’on fait de nous. C’est convenu ?... Car maintenant que je t’ai retrouvée, je ne te perds plus... Nous nous sommes bien aimées en pension — pendant trois ans presque T’en souviens-tu ?... tu étais déjà un peu singulière, te rappelles-tu ?

Puis, passant tout à coup à un autre sujet :

  •  — Oui, ma chère ! Dix ans de mariage déjà ! Le duc a juste vingt ans de plus que moi... Nous ne nous sommes jamais follement aimés...

Et en riant elle jouta :

  •  — C’est à peu près la seule folie que nous n’ayons pas faite. Oh ! d’ailleurs le duc est un parfait gentilhomme. Il n’y a pas de mari moins gênant, Je vais avoir trente ans, tu te rappelles ?... Calcule...

Elle dissimulait deux ans. Presque aucune femme de mon temps ne consentait à passer la trentaine. J’en ai connu qui ont hésité dix ans avant de faire le saut de vingt-neuf à trente... J’approuvai tout de môme :

  •  — Oh ! bientôt, ajouta-t-elle ; c’est le bel âge, la trentaine... J’ai encore dix ans à m’amuser... et j’en veux profiter. Mais parlons un peu de toi, maintenant ma pauvre amie... Comment es-tu venue là ?
  •  — Oh ! fis-je, je n’y suis pas venue : j’y ai glissé.
  •  — Pauvre amie, répéta-t-elle. Je me rappelle avoir lu souvent, à une époque, ton nom dans les journaux... Tu m’étonnais beaucoup... N’as-tu pas été Saint-Simonienne ?
  •  — Si ! je l’ai été.
  •  — Que tu dois avoir de curieux souvenirs !... Puis, je t’ai retrouvée encore quelquefois pendant la révolution de 1848... Tu prêchais dans les clubs l’émancipation de la femme et l’amour libre... Tu as même fait partie d’un club féminin... Oh ! comment s’appelait-il déjà ?... aide-moi... c’était bien drôle !
  •  — Les Vésuviennes ! répondis-je.
  •  — C’est celai les Vésuviennes... répéta-t-elle en battant des mains, très amusée... Après, par exemple, je t’ai perdue de vue... J’ai eu peur pour toi... Je t’ai crue partie à l’étranger ou... peut-être... déportée quelque part, après le Deux-Décembre...

Et, s’interrompant brusquement, elle me regarda avec effroi :

  •  — Tu es peut-être de nos ennemis ? me demanda-t-elle.
  •  — Qu’entends-tu par là ?
  •  — Je veux dire de l’opposition... républicaine... socialiste, que sais-je, moi ?

Je secouai la tête :

  •  — Non, lui répondis-je ; je ne fais plus de politique.

Et j’étais très sincère.

  •  — Les déceptions et les secousses de la vie m’ont toute rompue.

Elle promena vivement son regard tout autour d’elle, dans la petite pièce et dans la boutique à côté ; puis, la ramena sur moi. Oh ! je n’étais pas luxueusement vêtus : une simple robe de soie grise, unie. Point de bijoux, qu’un petit bracelet d’or au poignet gauche ; un médaillon au corsage, et des pendeloques d’or — de rien du tout — aux oreilles. Je semblais une demoiselle de magasin.

  •  — C’est vrai !... reprit-elle... te retrouver ici comme cela tout à coup... après dix-huit ans... Car il y a bien dix-huit ans que nous ne nous étions vues ?
  •  — Il y en a même dix-neuf, corrigeai-je ; et souriant : ton père a été préfet de l’Hérault de dix-huit cent trente huit à dix-huit cent quarante et un : c’est pendant ces trois années que nous avons été ensemble à la pension de Mme Aubert, à Montpellier.
  •  — Oui ! oui ! près du Peyrou... là-bas où il y a de grands arceaux, et d’où l’on voit la mer... Je me rappelle... Sais-tu que nous nous sommes bien aimées ! répéta-telle avec une espèce d’attendrissement.
  •  — Et pourtant, fis-je, non sans quelque amertume, quand ton père eut quitté Montpellier...
  • Il avait été nommé préfet du Nord...
  •  — Nous échangeâmes deux ou trois lettres, puis un beau jour tu ne me répondis plus...
  •  — Que veux-tu ?... C’est ma mère qui n’a plus voulu... Ça m’a fait de la peine... Est-ce qu’on peut avoir des volontés contre ses parents, quand on est femme... Tu es mon aînée ?
  •  — Il n’y a qu’à nous comparer l’une et l’autre pour s’en assurer, répliquai-je.

Mais elle, vivement :

  •  — Pas du tout ! pas du tout... Tu es très bien. très bien, sais-tu ! et je suis même étonnée que...

Elle eut encore un coup d’œil rapide tout autour d’elle et n’acheva pas. Mais j’avais compris sa pensée ; et je souriais. Elle feignit de ne pas s’en apercevoir.

  •  — De quelle année es-tu ? reprit-elle.
  •  — De dix-huit cent vingt-cinq.
  •  — Oui ! oui !... oui... Tu es bien mon aînée de plusieurs années.

Je l’étais juste de trois ans : elle était de dix-huit cent vingt-huit. Puis revenant à son idée :

  •  — Il me semble pourtant que tes parents étaient à leur aise ?
  •  — Oui, ils étaient négociants en vins et faisaient leurs affaires à ce moment-là.
  •  — Vous aviez même une jolie propriété près de Montpellier. Nous y avons passé de bonnes journées ensemble ! Nous nous faisions déjà de grandes confidences, tu te rappelles... ? Tu étais plus passionnée que moi, toi, et plus sentimentale. L’es-tu restée ?

Je hochai la tête :

  •  — J’ai du moins essayé de m’en corriger. Mais, ajoutai-je, revenons. Laisse-moi te conter ma vie ; ça ne sera pas long ! Plus tard, tu en connaîtras les détails s’ils t’intéressent et si nous nous revoyons...

Elle allait protester. Je l’interrompis d’un geste, et souriant :

  •  — Peu de temps, repris-je, après votre départ de l’Hérault mon père tomba malade : sa maladie longue et cruelle commença à endommager nos affaires. Il mourut, et sa mort les empira encore. Enfin, ma mère, mal conseillée par un homme en qui elle avait eu le malheur de mettre sa confiance, acheva notre ruine. Mais ce n’est pas seulement pour cela que la maison me devint insupportable.
  •  — Je comprends... fit-elle. C’était son amant, cet homme ; et il t’avait prise en grippe, peut-être ?
  •  — C’est le contraire.
  •  — Ah !... s’écria-t-elle en riant. Il lui fallait ; la mère et la fille.
  •  — Obsédée de ses poursuites et des scènes de jalousie de ma mère, un beau jour je m’enfuis. Je ne pouvais, tu comprends, rester à Montpellier.
  •  — Et tu vins à Paris ? naturellement... Seule ? il n’y avait pas déjà quelque amourette là-dessous ?
  •  — Aucune, je t’assure. A Paris, j’eus la chance d’entrer tout de suite comme commise chez un grand plumassier de la rue Montmartre. C’était un Saint-Simonien passionné. Les frères se réunissaient chez lui deux fois par semaine. En causant avec moi...
  •  — Ah ! ah ! ah ! fit-elle ; nous y venons !
  •  — Pas encore... Il crut remarquer que j’avais assez de lecture et ne me jugea pas trop sotte. Je fus admise dans les réunions. C’était en dix-huit cent quarante cinq ; j’avais vingt ans...
  •  — Vingt ans ! ! se récria-t-elle. Et, tentante comme tu l’étais, tu n’avais pas encore d’amoureux ? J’espère bien que tu t’es rattrapée depuis ?
  •  — Je te ferai ces confidences-là une autre fois. Laisse-moi achever le récit en bloc de ma vie, pour que tu saches à quoi t’en tenir avec moi.
  •  — Va donc ! mais ne suppose pas que tu vas m’effaroucher, ajouta-t-elle en riant. D’ailleurs, je vois la chose. Tu allas dans les réunions, et c’est là que tu le rencontras, le prédestiné qui devait le premier émouvoir ton cœur...

Elle bouffonnait.

  •  — C’est là, en effet, que je le rencontrai. Il était plus âgé que moi d’une quinzaine d’années. Depuis sa jeunesse il s’était voué à l’apostolat saint-simonien, et vivait modestement d’un emploi de vérification de livres chez quelques commerçants. Je restai commise chez mon plumassier. Mais nous passions toutes nos soirées avec les frères et amis, ou à discuter dans les réunions politiques, où je m’enhardis enfin à prendre la parole. Car il avait fait de moi une apôtre aussi passionnée que lui. Mais j’avais choisi dans la doctrine : ma thèse ordinaire était la réhabilitation de la chair, l’émancipation de la femme et l’amour libre.
  •  — C’est à ce moment que j’ai commencé à voir ton nom dans les journaux ?
  •  — La révolution de dix-huit cent quarante-huit arriva. Nous croyions venus enfin les temps prédits de la Rénovation sociale, et nous redoublions d’ardeur.
  •  — Ah ! oui, fit-elle en riant. C’est l’époque des Vésuviennes... Je me souviens ; on se raillait de toi dans les journaux — ceux que je lisais, du moins... il n’était question que de toi, et d’une nommée Pauline Niboyet. On vous accusait de demander l’égalité de la femme, la suppression du mariage, et de vouloir organiser la prostitution libre... C’est bien cela ?
  •  — Si tu veux ! — mais je passe. Tu penses que notre noble apostolat ne nous enrichissait pas. La révolution de dix-huit cent quarante-huit avait effrayé mon plumassier, qui voulait bien être socialiste tant qu’il ne s’agissait que de théorie ; mais l’appréhension de la pratique l’avait fait réfléchir. Les commerçants qui employaient mon ami avaient à peu près le même héroïsme de conviction. Ce fut la misère noire : avec la pauvre petite chambre garnie d’où l’on risquait d’être expulsé chaque mois ; les repas espacés et consistant le plus souvent en une tranche de pain, un morceau de fromage et un verre d’eau ; les habits rapiécés comme on pouvait, les souliers crevés... toute la bohème !
  •  — Tu as longtemps subi cette misère ?

Et ses regards, en me faisant cette question, exprimaient une véritable épouvante en beaucoup d’étonnement. Evidemment, elle se disait : « Il est donc vrai qu’il y ait des gens qui ne mangent pas tous les jours... ? »

Je souris :

  •  — Environ trois ans... Tu comprends qu’il s’était rendu suspect au prince président. Aussi fut-il arrêté le 2 décembre et déporté à Lambessa.
  •  — Et toi, qu’as-tu fait alors ?
  •  — Je me suis résignée, répondis-je ; j’ai vécu ! Mais c’est là une partie de ma confidence que je ne veux pas te faire aujourd’hui.
  •  — J’entends ! approuva-t-elle..
  •  — Deux ans après, achevai-je, M. Michel Chevalier et les Péreire, des anciens Saint-Simoniens comme lui, étant intervenus, mon ami revint — et me retrouva.
  •  — Tu vis encore avec lui ?
  •  — Non ! cela est de l’histoire passée. Avec les protections comme il aurait pu en avoir s’il avait voulu, il lui eût été facile de trouver dans quelque entreprise industrielle une situation aisée, et même la fortune. Mais il était resté l’apôtre d’autrefois. Il n’accepta de ses amis devenus tout-puissants qu’une modeste place dans une petite boutique de faïence et de porcelaine, boulevard Montmartre, et une avance de deux mille francs qu’il m’a donnés pour louer cette boutique. — Tu sais maintenant toute mon histoire.
  •  — Elle n’est pas gaie ! ma pauvre amie. Et au moins fais-tu un peu tes affaires ici ?... Tu as quelques jolies choses...
  •  — Elles ne sont pas à moi... On me les met en dépôt pour les vendre.

Elle se leva, et s’avançant dans la boutique :

  •  — C’est comme cela que tu as eu cette robe ?... Je fis signe de la tête que oui. Elle se mit à la considérer longuement, l’explorant et la tâtant en connaisseuse :
  •  — Elle est vraiment fort belle, dit-elle. C’est une indiscrétion de te demander combien tu as dessus, si tu la vends ?
  •  — Une indiscrétion ?... Ah ! non ! par exemple. J’aurai six cents francs...

Elle continuait à l’explorer et à la tâter :

  •  — Elle n’est pas chère, tu sais. Pas assez. Je t’en donne quatre mille, marché conclu ?...
  •  — Ah ! tu es trop bonne, lui dis-je vraiment émue ; mais je ne puis accepter.
  •  — Pourquoi ? se récria-t-elle. Est-ce que je n’ai pas le droit de me payer un caprice le prix qui me convient ?... Tu me l’apporteras toi-même demain matin, à neuf heures.

Puis elle tira un petit portefeuille d’ivoire de sa poche, on sortit une carte, y écrivit quelques mots au crayon et me la remit.

  •  — Avec ça on te laissera entrer. Car à cette heure-là je dors encore. Mais je donnerai ordre qu’on m’éveille. Nous causerons librement. Tu me feras les fameuses confidences que tu n’as pas voulu faire aujourd’hui. Elles doivent être amusantes, hein ?... Dame ! tu as pratiqué sans doute tes théories de libre amour ? Puis, je te donnerai tes quatre mille francs.

Prestement elle alla dans la pièce du fond ; et, pondant qu’elle remettait son chapeau :

  •  — Ah ! fichtre ! fit-elle ; je n’y pensais pas. Ce n’est pas une dame de mon monde au moins, celle qui t’a remis cette robe-là ? Vois-tu l’effet, si elle reconnaissait sur moi une robe qu’elle aurait déjà portée, et que l’on dise que la duchesse Montjoy d’Ollainville s’habille chez les marchandes à la toilette ?
  •  — Tu peux être tranquille, lui répondis-je ; cette robe ne vient pas d’une dame de ton monde.
  •  — De qui alors ?... Tu ne peux pas le dire ?
  •  — Si tu y tiens absolument.
  •  — Vas-y donc !
  •  — La propriétaire de cette robe, qu’elle n’aj mise d’ailleurs qu’une fois (je mentais un peu) est Mlle Reine de Boischarmant.

La duchesse fit une moue :

  •  — Ah ! souffla-t-elle, cette... cocotte ! Puis, avec un geste d’épaules : Je ferai passer la robe au camphre... pour la désinfecter ! Et elle rit.

Puis, son waterproof reboutonné, son boa remis autour du cou, toute prête à partir :

  •  — C’est convenu, pas vrai ? Demain à l’hôtel, neuf heures du matin... Tu ne m’embrasses pas ?...

Je l’embrassai de bon cœur ! J’étais sauvée, et au delà do toute espérance. J’essayai de la remercier...

Elle m’interrompit :

  •  — Renverse les rôles. Est-ce qu’à ma place tu ne ferais pas ce que je fais ?... Eh bien ! alors ?

Et nous nous acheminâmes vers la porte lentement, car elle furetait de ses yeux curieux par toute la boutique, et s’arrêtait à manier, ci un objet, là une étoffe...

Mais voici qu’à travers le rideau de mousseline et la vitre de la porte transparut la silhouette d’un jeune homme, chapeau haute forme, cache-nez de laine blanche, pardessus d’hiver gros bleu... Il écrasait pour l’éteindre sa cigarette contre le pommeau de sa canne, et se disposait à entrer.

Elle me regarda :

  •  — Ah ! s’écria-t-elle, cachottière ! Tu devais être sur le gril pendant que j’étais là ?... Tu l’attendais, ce jeune homme ?

Je haussai les épaules, riant franchement :

  •  — Ce jeune homme est un pays. Nos familles se sont connues à Montpellier. Et, comme il de. meure tout près d’ici, rue de Douai, il me dit quelquefois bonjour en passant. Voilà tout le mystère.

Elle me taquina :

  •  — Alors, puisqu’il n’y a pas d’indiscrétion, je puis rester ?
  •  — Reste. Je te le présenterai, si tu veux.
  •  — Comment l’appelles-tu ?
  •  — Jean Mouriès.

Elle fit encore cette petite moue d’enfant gâtée, qui semblait lui être familière :

  •  — Le nom est bien court, observa-t-elle, et elle guignait le jeune homme d’un regard curieux entre ses paupières mi-closes.
  •  — Mais il est tout jeune !...
  •  — Vingt ans à peu près, répondis-je.
  •  — Mes compliments ! continua-t-elle en badinant. Que fait-il ?
  •  — De la littérature.
  •  — Il est donc riche ?
  •  — Il reçoit de son pays une rente que lui a laissée son grand-père. Il est orphelin.
  •  — Du talent ?
  •  — Des dispositions du moins à en avoir, dit-on.
  •  — Il a déjà publié quelque chose ?
  •  — Le volume de vers obligatoire, répondis-je : Fleurs de Garrigues.

Elle fronça les narines légèrement ; et, souriante :

  •  — Peuh ! poète ! fit-elle.

Cependant il avait dû von, à travers les vitres, que je n’étais pas seule : timide comme je le connaissais, j’étais sûre qu’il n’entrerait pas ; et de fait, il allait s’éloigner.

  •  — Tu le laisses passer ? me demanda-t-elle.
  •  — Cela ne te contrariera pas qu’il te voie ici ?
  •  — Mais non ! mais non !... Appelle-le donc !

Je courus à la porte ; au bruit que je fis en l’ouvrant, il se retourna et me salua.

  •  — Comment, vous passiez sans entrer ? lui reprochai-je.
  •  — Je craignais de vous déranger, répondit-il en se rapprochant.
  •  — Allons donc ! lui fis-je en lui prenant la main. Est-ce qu’on doit avoir peur d’une jolie femme à votre âge ?

Je l’attirai si vivement, en fermant la porte derrière lui, qu’il alla presque trébucher jusqu’à la duchesse.

Et elle en riait comme une folle, en lui rendant le salut embarrassé qu’il lui faisait avec une confusion d’excuses qui redoublait sa gaîté. Mais comme, si timide qu’il fût, il ne l’était pas jusqu’à la sottise, il se remit vite ; et, pour l’y aider d’ailleurs, je lui adressai la première question qui me passa par la tête.

  •  — Vous paraissiez tout heureux, lui dis-je, d’avoir un prétexte pour ne pas entrer. Pourquoi ?... Est-ce mon amie qui vous effrayait, ou si vous couriez à quelque rendez-vous d’amour ?...
  •  — L’un et l’autre sans doute, intervint la duchesse, regardant le jeune poète en face, avec sa jolie figure tout émoustillée, et curieusement questionneuse.
  •  — Vous me supposez, madame, me répondit-il, une prudence que je n’ai pas et un bonheur que je n’ai pas davantage...
  •  — Une prudence ?... fit la duchesse, cherchant... Ah ! oui ! je comprends !... C’est fort galant, monsieur ! Mais non ! vous ne risquiez rien à me voir... Pauvres femmes réelles que nous sommes, nous ne pouvons, messieurs les poètes, rivaliser avec celles de vos rêves !

Il me regarda, surpris de cette qualité de poète qu’elle lui donnait, et de se trouver connu d’elle qu’il n’avait jamais vue.

  •  — Oh ! lui dis-je en riant, ne me demandez pas secours ! Vous êtes sur la sellette : restez-y !
  •  — Hélas ! madame, répondit-il à mon amie, Mme Clamouze m’a donné auprès de vous un titre, que j’ambitionne, il est vrai, mais que je ne mérite pas encore. Puis, ajouta-t-il, vous l’avouerai-je, madame ? Si j’étais jamais poète, je voudrais être le poète de la vie, Il n’est pas vrai que la réalité soit inférieure au songe.

Elle sourit, un peu taquine ; et, avec un coup d’œil confidentiel de mon côté, pour m’inviter à entrer dans son jeu :

  •  — Ce mot de réalité dans la bouche d’un poète m’étonne un peu, je l’avoue, monsieur. Je pensais que les poètes n’avaient que des amours éthérées, des amours d’âme à âme... et il me semble que vous ne l’entendez pas ainsi ?...