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Les Frères ennemis

De
364 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Nikos Kazantzakis. "Les Frères ennemis" décrit, dans un village grec de l'Épire, les épisodes dramatiques de la guerre civile qui ensanglanta la Grèce de 1944 à 1947. Les Bérets rouges (partisans communistes retranchés dans la montagne) et les Bérets noirs (forces gouvernementales) se disputent le village de Kastellos. Occupé trois fois par les partisans, repris trois fois par les forces de l'ordre, Kastellos n'est plus que ruines, deuils et mort. Le pope du village, papa Yannaros, s'efforce de saisir la volonté de Dieu, à travers ces affrontements sans fin. Mais il n'y a pas de volonté de Dieu. Déchiré entre son amour de la justice (qui le range aux côtés des partisans) et son amour du Christ (que les partisans renient), le pope voit s'éloigner chaque jour davantage les chances d'une réconciliation. Écrit au lendemain de la guerre civile grecque, ce livre terrible condamne sans appel la violence, le dogmatisme et l'aveuglement des hommes en proie à la haine. Un désespoir étouffant court dans ces pages, les plus denses et les plus enflammées qu'ait écrites l'auteur de "Zorba le Grec". Une issue pourtant se dessine, à travers ces massacres, ces dilemmes qui enserrent les êtres dans un étau impitoyable: conserver jusqu'au bout l'amour d'autrui, le sens de la fraternité et mourir pour ce combat-là. Voie difficile qui mène à la mort et au martyre, mais qui fut toujours celle des personnages héroïques de Kazantzakis.


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NIKOS KAZANTZAKIS
Les Frères ennemis
II veut, dit-il, être libre. Qu’on le tue !
Dieu parle : Qui me cherche, il me trouve. Qui me trouve, il me connaît.
Qui me connaît, il m’aime. Qui m’aime, je l’aime. Qui j’aime, je le détruis.
e SIDNAALI(Mystique musulman du IX )
traduit du grec par Pierre-Antoine Aellig
La République des Lettres
I
Le soleil avait atteint Kastellos, inondé les toits . Maintenant, il débordait et se
répandait dans les ruelles en pente, celles qui mon tent, celles qui descendent, et
dénudait sans pitié la dure laideur du village. Un village âpre, couleur de cendre ;
des maisons de pierre sèche, des portes vergogneuse s — on entrait
courbé — dedans c’était noir.
Les courettes sentaient le crottin, le fumier de ch èvre, l’homme. Pas une n’avait
un arbre, une cage avec un oiseau chanteur, ou sur le bord de la fenêtre, un œillet
rouge dans un pot, un pied de basilic. Partout, la pierre sur la pierre. Les âmes qui
vivaient dans ces pierres étaient dures, inhospital ières, comme elles. Les
montagnes, les maisons, les gens, tout était du mêm e silex.
Rarement, et seulement dans les bonnes années, un é clat de rire, parfois,
retentissait dans un coin du village ; la chose paraissait tellement anormale que
c’en était presque un sacrilège. Les vieux se retou rnaient, fronçaient les sourcils ; le
rire s’éteignait.
Aux grandes fêtes, à Noël, à Pâques ou le Mardi gra s, quand ils avaient un peu
plus à manger, un peu plus à boire et qu’un chant n aissait dans leur gorge, c’était
comme un lamento ; déchirant, monocorde, il passait de bouche en bouche, avec
des modulations funèbres, interminablement. Issu de quelles terreurs
immémoriales, massacre, esclavage, famine ? Mieux q u’une plainte, ce chant
portait la marque indélébile de la faim, du fouet, de la mort, endurés pendant tant de
siècles.
Mais eux, comme des herbes folles, s’étaient accroc hés à ces pierres hostiles et
n’en décollaient plus. Ces Épirotes-là ont la tête dure : jusqu’à la fin du monde ils
n’en décolleront plus.
Leurs corps, leurs âmes avaient pris la couleur, la dureté des pierres ; elles
semblaient devenues une part d’eux-mêmes ; ensemble ils supportaient la pluie, la
sécheresse, la neige, comme s’ils étaient tous des hommes, comme s’ils étaient
tous des pierres. Quand un homme et une femme s’iso laient des autres, et que le
pope venait et les mariait, ils n’avaient pas de mo ts doux à se dire, ils n’en
connaissaient pas ; muets, ils se mêlaient sous leu rs couvertures de laine rude et
ne pensaient qu’à une chose : faire des enfants pou r leur transmettre ces pierres,
ces montagnes, et la faim.
Trop de femmes, des hommes, trop peu. Quand ils son t mariés et qu’ils ont
confié, les premières nuits, un fils au ventre de la femme, la plupart s’en vont, le
cœur déchiré. Comment vivraient-ils dans ce pierrie r ? Ils partent très loin et tardent
à revenir. « Gens de long cours, gens de long retou r », dit amèrement la chanson :
car les femmes se flétrissent dans la solitude ; le urs seins commencent à pendre,
leurs lèvres se couvrent de duvet, et la nuit, somb rant dans le sommeil, elles ont
froid.
Guerre sans merci contre Dieu, contre le vent, contre la neige, contre la mort :
voilà leur vie. C’est pourquoi la guerre civile ne surprit pas les gens de Kastellos, ne
les effraya pas, ne changea pas leurs habitudes. Se ulement, tout ce qui couvait en
eux jusqu’alors, invisible, muet, tout cela éclatai t maintenant et se déchaînait sans
vergogne ; la plus vieille pulsion de l’homme avait rompu son frein : tuer. Tous, ils
avaient un voisin, un ami, un frère qu’ils haïssaie nt depuis des années, sans raison,
parfois même sans le savoir ; la haine, peu à peu, s’était accumulée sans trouver
d’issue. Soudain, voilà qu’on leur distribuait des fusils et des grenades ; on agitait
sur leurs têtes les étendards sacrés ; des popes, d es gradés, des journalistes les
adjuraient de tuer leur voisin, leur ami, leur frère — ils disaient que c’était le seul
moyen de sauver la Patrie et la Religion !
L’antique fatalité de l’homme, le meurtre, prenait soudain une haute justification
mystique ; et la chasse à l’homme commença, la chas se au frère.
Les uns coiffèrent le béret rouge et tinrent la mon tagne. Les autres, retranchés
dans le village, gardaient les yeux fixés sur la Crête-aux-Aigles, où campaient les
partisans. Tantôt les Bérets-Rouges, en vociférant, dévalaient la pente, tantôt
c’étaient les Bérets-Noirs qui montaient à l’assaut. On s’accrochait corps à corps, et
l’on s’égorgeait voluptueusement entre frères. Même les femmes jaillissaient des
courettes tout échevelées et grimpaient sur les terrasses pour mieux exciter les
hommes. Et même les chiens aboyaient sur les talons de leurs maîtres et
réclamaient leur part de cette chasse. Enfin, la nu it tombait et engloutissait les
combattants.
Un seul demeurait au milieu d’eux sans armes, ouvra nt désespérément ses
bras, mais en vain. C’était le pope du village, pap a-Yannaros. Il regardait tantôt à
droite, tantôt à gauche, sans pouvoir prendre parti. Tout seul, jour et nuit, il
s’interrogeait dans l’angoisse : « Si le Christ rev enait, de quel côté serait-il ? avec
les Noirs ? avec les Rouges ? ou bien resterait-il au milieu, lui aussi, les bras
ouverts en criant : Frères, aimez vos frères ! Frères, aimez vos frères ! »
Ainsi, le vicaire de Dieu à Kastellos, papa-Yannaro s, criait, les bras ouverts.
Mais il avait beau crier, personne ne l’écoutait ; et, les Noirs comme les Rouges,
tous l’abreuvaient d’insultes :
« Traître, Bulgare, bolchévique ! »
« Corbeau, fasciste, suborneur du peuple ! »
Alors, papa-Yannaros, troublé, s’éloignait en hocha nt sa grosse tête. « Merci,
mon Dieu ! Merci, mon Dieu, qui m’as placé au plus fort du combat. Je les aime
tous ; pas un ne m’aime ; mais je tiens bon. Pourta nt, Seigneur, ne tire pas trop sur
la corde ; je suis un homme, ni un ange, ni une bête, rien qu’un homme ; combien
de temps aurai-je la force de tenir ? Un jour, peut-être bien que je casserai. Si je te
le dis — pardonne-moi, mon Dieu — c’est qu’il t’arrive parfois de l’oublier, et alors,
tu demandes à l’homme plus que tu ne demanderais à tes anges. »
Quand il se réveillait le matin et qu’en ouvrant la croisée de sa cellule il voyait
devant lui la masse rocailleuse de la Crête-aux-Aig les, toute en pierres, sans
cascades, sans arbres, sans oiseaux, il soupirait ; son esprit s’envolait vers Ay-
Konstantinos, où il était né voilà soixante-dix ans , sur un riche domaine non loin des
bords sablonneux de la mer Noire. Quelle paix, quelle félicité régnaient alors en cet
endroit béni de Dieu ! Sûrement, la grande icône, à gauche du Christ, sur le chancel
de l’église, ce n’était pas seulement quelque pieus e fantaisie d’artiste, c’était la
vérité même : le saint protecteur, Constantin, pair des Apôtres, tenant au creux de
ses paumes le village ainsi qu’un nid tombé, le dép osait aux pieds de Dieu. Et quels
transports, quelle exaltation mystique, quand le mo is de mai ramenait la fête du
saint ! Oubliant leurs soucis quotidiens, leur cond ition de vermine humaine, tous, ils
déployaient des ailes multicolores et s’envolaient au ciel.
« L’homme arrive donc à se dépasser lui-même ? song eait papa-Yannaros.
Sans doute, mais pour une heure, deux heures, un jo ur au plus. N’importe, il suffit.
La voilà, l’éternité, cet embrasement divin que les hommes simples appellent le
paradis. »
Ce paradis, papa-Yannaros l’avait plusieurs fois vi sité ; chaque matin, il se le
rappelait dans cet âpre et pierreux village, quand sa pensée retournait errer au bord
de la mer Noire. Là-bas, il y avait au village une pieuse confrérie, les Anasténares
comme on les appelait. Ils étaient sept, et lui-mêm e, papa-Yannaros, en était le
chef. Leur rite immémorial remontait bien avant l’è re chrétienne, aux temps antiques
du paganisme. On allumait un grand feu sur la place du village ; le peuple, en
psalmodiant, se rassemblait tout autour ; des music iens apportaient des rebecs et
des cornemuses. Alors, la porte de l’église s’ouvra it et les Anasténares, nu-pieds,
s’avançaient en serrant dans leurs bras les deux « Ancêtres » — les vieilles icônes
de saint Constantin et de sainte Hélène, sa mère. Ces saints n’étaient pas
représentés selon la coutume, dans une immobilité h iératique ; ils avaient les pieds
levés, la robe retroussée, et semblaient en train d e danser.
Sitôt qu’ils apparaissaient, les rebecs se déchaîna ient avec les cornemuses, une
clameur frénétique jaillissait de la foule, beaucou p de femmes se jetaient par terre
en proie à des convulsions. Les Anasténares, à la file, s’avançaient rapidement
derrière papa-Yannaros qui les entraînait, la gorge haletante, en chantant de
sauvages cantiques d’amour à la Mort, la Gardienne de l’Huis, qui nous
ouvre — bénie soit-elle ! — les portes de l’éternité. Cependant, les flammes avaient
consumé les fagots de bois bénit ; la braise crépitait ; d’un bond, papa-Yannaros
sautait dedans, et derrière lui, toute la confrérie , piétinant les charbons ardents, se
mettait à danser. Papa-Yannaros, toujours en chanta nt, ramassait des poignées de
braises et les jetait dans la foule, comme s’il asp ergeait les fidèles avec de l’eau
bénite. Qu’est-ce que le Paradis, qu’est-ce que la vie éternelle, qu’est-ce que Dieu ?
Voici : ce feu, c’est le Paradis, cette danse, c’es t Dieu ! et sa durée n’est pas d’un
instant, mais jusqu’aux siècles des siècles.
Et lorsqu’ils sortaient du brasier, pas un poil n’a vait roussi sur leurs jambes, on
ne voyait pas trace de brûlure à la plante de leurs pieds. Leurs corps brillaient
comme en été, après un bain d’eau fraîche.
Toute l’année durant, le reflet de ce feu sacré illuminait les âmes. L’amour, la
paix, la félicité régnaient parmi les hommes, les b êtes et les champs. La terre était
fertile et Dieu lui prodiguait ses bénédictions ; les épis atteignaient la taille de
l’homme, les oliviers ployaient sous la récolte, le s potagers regorgeaient de melons,
de pastèques, de maïs aux grains ardents. Mais tant d’abondance n’avait pas
endurci les âmes. Car sitôt que la graisse les enva hissait, qu’elles allaient devenir
charnelles, voici que revenait la fête du saint ; o n rallumait le brasier et, de nouveau,
les villageois se sentaient pousser des ailes. Mais tout à coup, pourquoi ? par
quelle faute ? Nul péché grave ne pesait sur le village ; comme toujours les
habitants jeûnaient aux carêmes ; ils s’abstenaient de vin, de viande, de poisson le
mercredi et le vendredi ; ils allaient à l’office le dimanche, ils offraient le pain bénit,
faisaient cuire le blé pour les morts, se confessaient et communiaient. La femme ne
levait pas les yeux sur un autre homme que le sien et l’homme ne regardait pas
d’autre femme que la sienne ; tous suivaient les se ntiers de Dieu … Tout allait bien ;
et voici, Dieu qui les regardait avec bienveillance avait détourné sa face ; et le
village fut plongé dans les ténèbres. Un matin, une voix déchirante s’éleva sur la
grand-place : « Arrachez-vous de ces lieux ! Ainsi l’ordonnent les Puissants de la
Terre ! Tous les Grecs en Grèce, tous les Turcs en Turquie ! Prenez vos enfants,
vos femmes, vos icônes et partez. Vous avez dix jou rs. »
Le village n’était plus que gémissements ; hommes e t femmes, éperdus,
tournaient en rond, prenaient congé des pierres, de s établis et des métiers, de la
fontaine, des sentiers ; ils descendaient au rivage , se roulaient sur la grève et
interpellaient la mer avec des cris déchirants. Car l’âme se détache à grand-peine et
à grande douleur des terres et des eaux familières. Enfin, un matin, le vieux pope
Damianos, sans l’aide du crieur ni même de papa-Yan naros, son jeune vicaire, se
leva seul au point du jour et parcourut tout le village, en criant de porte en porte :
« Mes enfants, l’heure a sonné ; que Dieu nous soit en aide ! »
Depuis l’aube profonde, les cloches tintaient lugub rement ; les femmes
travaillaient au pétrin et les hommes rassemblaient hâtivement tout ce qu’ils
pouvaient emporter. De temps à autre, une vieille e ntonnait encore une complainte
funèbre, mais les hommes, les yeux gonflés, se reto urnaient, lui criaient de cesser.
À quoi bon les gémissements ? les desseins de Dieu s’accomplissent, il faut s’en
accommoder. Hâtons-nous, hâtons-nous avant que ne fléchisse notre âme, avant
de trop bien saisir notre malheur. Vite enfournons les pains, ensachons du blé tant
que nous pouvons ; longue est la route, il faut emp orter tout le nécessaire, les
marmites, les pétrins, les matelas et les saintes icônes. Ne craignez point, frères et
sœurs ! Nos racines ne sont pas seulement ici, dans la terre ; elles enserrent
également le ciel, dont elles tirent subsistance ; c’est pourquoi notre race est
immortelle. Haut les cœurs, garçons, du courage !
Il faisait grand vent, un vrai temps d’hiver ; la m er était déchaînée, le ciel
couvert, sans étoiles. Les deux popes du village, p apa-Damianos et papa-
Yannaros, dont la barbe était encore noire, s’affairaient dans l’église à rassembler
les icônes, le calice, l’évangéliaire d’argent, les vêtements sacerdotaux brodés d’or.
En s’arrêtant pour prendre congé du Pantocrator qui les surveillait du fond de la
coupole, papa-Damianos, les yeux dessillés, le vit pour la première fois tel qu’il
était : sauvage, les lèvres pincées, plein de courroux et de mépris, il brandissait
l’Évangile comme une grosse pierre dont il s’apprêterait à écraser les fidèles.
Le vieux papa-Damianos hocha la tête ; il était pâl e, débile et dans son visage
aux joues émaciées ne vivaient plus que deux yeux i mmenses ; tout son corps était
comme dévoré par le jeûne, la prière et l’amour des hommes. Depuis tant d’années
qu’il regardait le Pantocrator avec tremblement, co mment ne l’avait-il jamais vu ? Il
se tourna vers papa-Yannaros : « Était-il toujours si dur ? » fut-il sur le point de
demander, mais il eut honte de lui-même.
« Papa-Yannaros, dit-il, je suis fatigué. Rassemble les icônes toi-même ; choisis
celles que nous emporterons et brûlons les autres p our les soustraire aux souillures
des infidèles. Dieu nous pardonnera. Recueille les cendres et distribue-les aux
villageois : elles porteront bonheur. Moi, j’irai frapper aux portes et crier : "L’heure
est venue !" »
L’aube naquit ; le soleil se leva parmi des nuages noirs, chauve et maladif : dans
une lumière maussade, les portes s’entrebâillaient obscures ; quelques coqs
chantèrent pour la dernière fois, sur les fumiers d es basses-cours ; les étables
s’ouvrirent ; les bœufs, les mulets, les ânons sortirent et derrière eux les chiens et
les hommes. Le village sentait la boulange.
« Pour l’amour du Ciel, mes enfants, conjurait papa -Damianos en courant d’une
maison à l’autre, ne pleurez pas, ne blasphémez pas contre la volonté de Dieu : tout
est peut-être pour notre bien. Dieu n’est-il pas no tre père ? un père ne peut vouloir
le malheur de ses enfants. Un jour, vous découvrire z que Dieu nous a préparé là-
bas des champs plus fertiles où nous enraciner, com me les Hébreux. Levons-nous
du pays des infidèles pour gagner la Terre promise où coulent le lait et le miel, où
les grappes ont la taille d’un homme. »
La veille du départ, tous ensemble, hommes, femmes, enfants marchèrent en
procession vers le petit cimetière, à l’écart du village, pour prendre congé des
ancêtres. Le temps était maussade ; il avait plu to ute la nuit et des gouttelettes de
pluie pendaient encore aux feuilles des oliviers ; la terre, molle, sentait. Papa-
Damianos allait devant, vêtu de la chape et de l’étole, tenant dans ses bras
l’évangéliaire d’argent ; le peuple suivait ; et pa pa-Yannaros fermait la marche,
portant l’eau bénite dans un vase d’argent, et une branche de romarin en guise
d’aspersoir.
On n’entendait ni chants, ni pleurs, ni paroles ; la foule avançait, prostrée ; de
temps en temps seulement une femme soupirait ; «Kyrie eleison», murmurait un
vieillard ; de jeunes mères, ayant dégrafé leur corsage, allaitaient leur nourrisson.
On arriva au pied des cyprès. Le pope franchit le p ortail et derrière lui, le peuple.
Les croix de bois noir étaient toutes trempées ; qu elques lumignons brûlaient sur
des tombes ; des photographies à demi effacées sous une plaque de verre
rappelaient que les filles avaient été belles et le s garçons fringants.
Les villageois se dispersèrent, chacun trouva la to mbe qui lui tenait au cœur ;
les femmes se prosternaient pour embrasser le sol ; les hommes, debout, faisaient
le signe de croix et s’essuyaient les yeux du coin de leur manche.
Au milieu du cimetière, papa-Damianos leva les main s.
« Adieu, pères et anciens ! cria-t-il. Les puissanc es de ce monde ne nous
permettent plus de vivre près de vous, de mourir près de vous, de nous étendre à
vos côtés pour confondre notre poudre à la vôtre. On nous arrache à notre sol.
Maudits soient les responsables ! »
Levant les mains au ciel, tout le village lui fit é cho dans un grand cri : Maudits
soient les responsables !
Alors les villageois se roulèrent par terre, baisan t la terre humide et molle ; ils
s’en frottaient la tête, les joues, le cou, se pros ternaient encore pour la baiser de
nouveau ; c’étaient leurs pères et leurs anciens qu ’ils embrassaient avant de les
quitter.
Papa-Yannaros s’avança avec son goupillon et se mit à asperger les tombes
l’une après l’autre.
« Adieu, adieu ! criaient à chaque fois les parents du défunt, adieu, mon frère,
ma sœur, mon cousin. Pardonnez-nous de vous laisser aux mains des infidèles ; ce
n’est pas notre faute : maudits soient les responsa bles. »
Papa-Damianos fit une génuflexion, ouvrit l’évangél iaire et se mit à lire l’Évangile
de la résurrection. Sa voix soudain raffermie ne tremblait plus. Au moment de partir,
en prenant le livre sur l’autel, il avait marqué d’ un ruban rouge l’Évangile de la
crucifixion ; c’était celui qu’il avait décidé de l ire. Mais maintenant, au milieu des
morts chéris, son cœur ne pouvait se résoudre à leu r laisser, comme dernier adieu :
« Eli, eli, lamma sabakhtani ».