Les Fruits de la douleur ; par Mme Marie Pape-Carpantier

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impr. de J. Claye (Paris). 1861. Stéphanie, Mme. In-12, 12 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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LES FRUITS
DE
PAR
MME MARIE PAPE-CARPANTIER
PARIS
IMPRIMERIE DE J. CLAYE ET CIE
RUE SAINT-BENOIT. 7
1861
LES FRUITS
DE
LA DOULEUR
I.
Il y a quinze ans, par une belle journée d'été, trois dames en-
traient pour la première fois dans une modeste demeure de la rue
Neuve-Saint-Paul. La jeune fille qui l'habitait ne connaissait point
ces dames ; mais en entendant leur nom, illustré par le génie et la
science, elle fut profondément émue, et quand elles entrèrent,
illuminées d'un flot de soleil qui les inondait par la fenêtre ou-
verte, ce fut comme une gracieuse apparition.
L'une, grande, âgée, c'était la mère, portait empreinte sur son
visage et dans son maintien la double noblesse de l'âme et du ca-
ractère. Les deux autres étaient sa fille et sa belle-fille, toutes deux
jeunes encore, jeunes surtout de l'immortelle jeunesse du coeur : la
grâce et la bonté.
Elles venaient toutes les-trois apporter leurs encouragements et
le trésor de leur sympathie à une existence bien simple, mais rem-
plie par une vocation et un dévouement qui avaient eu le bonheur
de les toucher.
Cette généreuse spontanéité du coeur devait porter ses fruits.
Elle commença d'affectueuses relations et une amitié qui devint
profonde. Elle fut le point de départ de jouissances pures, tendres,
ineffables; puis, hélas, de cruels regrets!... Aujourd'hui, des trois
chères visiteuses, une seule vit encore, et c'est la mère. Et la jeune
fille d'il y a quinze ans, devenue femme et éprouvée par la dou-
leur, est celle qui va vous raconter, comme le plus haut ensei-
gnement moral qui se puisse entendre, la vie de celle des deux
jeunes femmes qui était devenue son amie de coeur, sa soeur
d'adoption.
II.
On la fêtait à Noël : elle s'appelait Stéphanie. Avant sa dernière
maladie, on lui donnait quarante ans, mais elle en avait cinquante.
Pourtant elle ne faisait rien pour se rajeunir, sinon d'avoir l'esprit
très-pur, l'âme angélique et une physionomie charmante.
Depuis quelques années la mort l'avait presque constamment
vêtue de noir. Sa mise simple et d'un goût parfait, complétait la
distinction de sa personne : distinction de sang, d'éducation et
d'habitudes; cachet indéfinissable d'élégance et de modestie, de
culture intellectuelle et d'élévation morale.
Ses yeux étaient grands et noirs; ils étaient beaux surtout d'une
..expression de candeur, de mélancolie et de bienveillance qui leur
-donnait un charme irrésistible.
L'ensemble de ses traits, le modelé de son visage avaient tant de
délicatesse et d'harmonie, qu'ils ne produisaient au premier coup
d'oeil qu'une impression d'infinie douceur et d'aimable condescen-
dance. C'était avec une vraie surprise qu'en l'examinant davantage
on y découvrait des lignes accentuées d'une pureté et d'une fermeté
antiques.
Ce double aspect ia résumait fidèlement dans son caractère et
dans sa vie : dans le caractère, elle avait autant de vigueur que de
grâce, autant de fermeté que de tendresse. Et sa vie présentait
deux grandes périodes aussi opposées l'une à l'autre et aussi con-
trastantes : l'une, de calme, d'abstention, d'effacement volontaire
ou involontaire; l'autre, d'action, de dévouement, d'apostolat.
Comment s'était accomplie cette révolution merveilleuse? Quelles
causes l'avaient amenée? Dans quel creuset l'humble argile s'était-
elle transformée en or le plus pur...
Elle avait été comme la terre qui devient fertile après avoir
élé déchirée par la charrue; comme l'arbre qui, selon l'expres-
sion de Chateaubriand, donne son baume pour les blessures des
hommes quand le fer l'a blessé lui-même. Pieux et terrible secret
de la réhabilitation de l'homme déchu : c'était le fruit sacré de la
douleur!
Stéphanie était née dans un foyer de gloire et un nid de bonheur,
dans un de ces milieux exquis que l'on est heureux d'avoir rencon-
trés une fois dans sa route. Son père avait reçu du ciel le don
brillant du génie; et sa mère, assemblage de grandeur, de bonté,
d'intelligence, sa mère était la digne épouse d'un grand homme.
L'illustration de cette famille privilégiée était déjà établie sui-
des oeuvres quand Stéphanie vint au monde. Doux présage ! elle n'y
vint pas seule. Une soeur jumelle l'accompagnait. Un frère les avait
précédées de quelques années dans la vie comme pour leur en pré-
parer les sentiers. Et ces trois enfants grandirent sous les ailes
maternelles, dans une calme demeure pleine de fleurs et de
verdure.
Hélas ! cette demeure si accueillante, si aimée, si pleine de sou-
venirs, beaucoup d'amis la connaissent et savent combien elle est
désolée et vide à cette heure !
Les premières années des deux soeurs furent douces et remplies
de studieux plaisirs. Quelques cousins condisciples de leur frère,
et une petite voisine héritière d'un nom illustre, douée elle-même
d'une vive intelligence, MUc Clémentine C..., furent seuls admis
dans leur intimité. Les petites filles gagnaient en solidité au contact
des petits garçons ce que ceux-ci gagnaient en urbanité au contact
des petites filles, et dans l'atmosphère intellectuelle où ils vivaient,
l'esprit de ces enfants s'élevait, se fortifiait sans qu'ils en eussent
même conscience, se formait à cet amour de l'étude et du beau qui
produit les dynasties de l'intelligence.
Mais bientôt un sombre nuage vint obscurcir ce candide bon-
heur, une maladie terrible mit en danger les jours de Stéphanie, et
lorsque, après des semaines d'angoisses, la tendresse maternelle eut
triomphé de la mort, la pauvre petite avait presque perdu la vue.
Dans les désordres causés par d'atroces souffrances, ses yeux si
purs, si beaux s'étaient affaiblis et avaient dévié d'une manière qui
rendait sa charmante physionomie presque méconnaissable. Quelles
tristesses alors troublèrent les joies de la convalescence !
Stéphanie était déjà presque une jeune fille. Elle pouvait par-

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