Les Fugitives. Poésies

Publié par

imp. de J. Céas et fils (Valence). 1864. In-16.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1864
Lecture(s) : 2
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 102
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES FUGITIVES
LES
POÉSIES
VALENCE
TYPOGRAPHIE JULES CÉAS & FILS
Rue de l'Université, 9
18 6 4
DÉDICACE
A son Portrait.
M. 1862.
Pauvre portrait qui me rappelle
Le visage adoré de Celle '.
A qui je me suis consacré,
Je te contemple avec ivresse
Car seul, sur mes jours de tristesse
Tu jettes un rayon doré.
Je suis loin d'elle et je soupire,
Et je regarde le sourire
Qui plissait ses lèvres jadis ;
Sans toi, je perdrais l'espérance,
Pendant les tourments d'une absence
Que je déplore et je maudis.
DÉDICACE.
Tu reproduisais bien ses charmes,
Mais sous mes lèvres et mes larmes,
Les traits se sont presque effacés :
Plus baisers et pleurs les effacent,
Plus vifs devant mes yeux repassent
Les souvenirs des jours passés.
Le temps, qui fuit avec des ailes,
Peut imposer aux coeurs fidèles
De l'oubli l'implacable loi !
Cette pensée est bien cruelle :
Lorsque je reviendrai vers elle
M'aura-t-ellegardé sa foi?
Il est vrai que je fus coupable
D'avoir oublié cette fable
Qui dit que les absents ont tort
Elle sait encore que je l'aime,
Sous le poids de son anathème,
Que mon pauvre amour n'est pas mort !
Aussi, pour elle, je recueille
Mes souvenirs, feuille par feuille,
Dans ce livre qu'elle lira,
Kt je le lance dans le monde.
0 portrait d'une chère blonde
Dont le souvenir me tuera !
LES ItJlHTOT
SOIR AU CAMP
A Marie.
Tout repose au camp : le clairon sonore
Eveille l'écho d'un dernier accent ;
Sur un tertre assis moi je veille encore
Tandis que la nuit dans les cieux descend.
Je vois vaguement les tentes plongées
Dans l'ombre, et dormant d'un sommeil profond,
Croiser sous mes pieds leurs triples rangées,
Parmi les cactus au feuillage rond.
A droite, le flot caresse la plage,
Ou sur les récifs gronde en écumant,
Des tronçons de mâts couvrent un rivage
Où s'est échoue plus d'un bâtiment.
Si vers l'horizon mon regard s'égare
Il dislingue un fort, dont les vieux remparts
Portent pour couronne éclatante un phare,
Et deux caps perdus sous d'épais brouillards.
A gauche, une plaine aux aspects sauvages,
Où les camps voisins allument leurs feux,
Montre ses marais, ses verts pâturages,
Ses mamelons noirs et ses étangs bleus.
Gomme des follets de blondes lucioles
Voltigent dans l'air, cherchant si les (leurs,
N'ayant point encor fermé leurs corolles
Y gardent un peu de rosée en pleurs.
Dans l'azur foncé, parsemé d'étoiles,
Se découpe enfin le profil d'un mont,
Qui cache ses pics aigus sous les voiles
Dont la neige blanche argenté son front.
Et moi qui contemple, — en prêtant l'oreille
Aux vagues rumeurs des eaux et des champs,
— Ce panorama, je rêve et je veille
Quand je rêve à vous, je veille longtemps !
II
CONTRASTE
A Marguerite.
De son manteau brillant et clair
La lune au loin couvre la mer
Qui vient écumer sur la grève...
Tristement assis, l'exilé
Contemple le ciel étoile ;
Seul, il pleure, il soupire, il rêve !
Les astres, aux reflets de feu,
Scintillent sur le dôme bleu,
Larmes d'or dans l'azur immense...
Son âme à lui n'est qu'un tombeau
Où ne brille plus le flambeau
De la foi ni de l'espérance !
111
DEUX ROUTES
A Julie.
Au coeur qu'entrouvre l'espérance,
Au coeur qu'éveille le désir,
Qui tressaillit et bat, — l'existence
Offre deux routes à choisir.
L'une est large : pas une ornière
N'y creuse son petit ravin ;
Et pour y trouver une pierre, •
Longtemps on chercherait en vain.
Sans fatigue le pied s'y pose,
Mais l'oeil n'y distingue jamais
Un arbre, un buisson, une rose,
Un seul brin d'herbe vert et frais.
— fl —
Nulle perspective imprévue.
Nulle forêt, nul courant d'eau,
N'y viennent distraire la vue
De l'ennui d'un même tableau.
L'autre est étroite, accidentée,
Pleine de fleurs et de gazon ;
A chaque pas, l'âme enchantée
Découvre un nouvel horizon !
Mais plus d'une épine vous blesse,
Plus d'un caillou fait trébucher
Votre pied : toute votre adresse
Ne saurait pas l'en empêcher.
Une route est l'indifférence :
Par elle, le coeur, sans appui,
S'il évite toute souffrance,
Arrive bientôt à l'ennui.
L'autre route est l'unique source
Des intérêts qui, tour à tour,
Rendent ici-bas noire course
Triste ou joyeuse : c'est l'amour!
IV
CREPUSCULE
A Laurence.
Lorsque sur la cité la nuit s'est avancée
Semant d'étoiles d'or l'azur foncé des deux,
Si vous demeurez seule avec votre pensée,
Et que vers l'horizon vous dirigiez les yeux,
Une ombre que jadis votre âme avait chérie
Ne semhle-t-elle pas venir
Donner à votre rêverie
Tout le charme du souvenir?
Lorsqu'un vers qui s'adresse à votre âme vous frappe
Dans le livre d'un homme ayant un peu souffert,
Si de vos blanches mains le volume s'échappe,
Et que sur vos genoux vous le laissiez ouvert,
Une ombre que jadis votre âme avait chérie
Ne scmble-t-clle pas venir
Donner à votre rêverie
Tout le charme du souvenir?
— 8 —
Lorsque sur le clavier courent vos doigts rapides
Et qu'un accord plaintif vibre sur l'instrument;
Si vous vous arrêtez, pâle et les yeux humides,
Et que vous soupiriez involontairement,
Une ombre que jadis votre âme avait chérie
Ne semble-t-elle pas venir
Donner à votre rêverie
Tout le charme du souvenir ?
Lorsque de ses parfums une fleur vous enivre
Dans l'alcôve muette où vous devriez dormir ;
Craignant que votre coeur n'ait achevé de vivre,
Si vous l'écoutez battre et l'entendez gémir,
Une ombre que jadis votre âme avait chérie
Ne scmble-t-clle pas venir
Donner à votre rêverie
Tout le charme du souvenir ?
V
AVEU
A Gabrielle.
Quand le matin rougit la plaine de ses feux ;
Quand tout, dans les champs verts s'éveille à l'exis-
Un immense concert éclate sous les deux [teuce,
Et chaque voix répète un refrain d'espérance ;
La brise sur les foins passe pour s'embaumer,
Ou sur les flots semble sourire...
Tout aime autour de vous, et tout vous dit d'aimer ;
Moi seul je n'ose vous le dire.
Quand, par un soir d'été, le soleil s'est caché
Derrière les rochers bleus, pour humer la rosée,
La fleur qui se penchait vers le sol desséché
Entr'ouvre doucement sa corolle embrasée,
Le parfum des forêts semble se ranimer
Et monter dans l'air qu'on respire...
Tout aime autour de vous, et tout vous dit d'aimer ;
Moi seul je n'ose vous le dire.
-- 10 —
Quand la nuit sur le ciel sème ses larmes d'or,
Pure comme un soupir et vague comme un rêve,
La voix du rossignol soudain prend son essor
Et jette son salut à l'astre qui se lève,
Pour écouter ses chants, le vent va se calmer
Et le ruisseau cesser de bruire...
Tout aime autour de vous, et tout vous dit d'aimer ;
Moi seul, je n'ose vous le dire.
Par de vagues désirs quand l'homme est agité,
Si, dans ses veines court le sang de la jeunesse,
Devant les horizons rayonnants de beauté
Que son regard découvre,il sourit, plein d'ivresse,
Il chante... Et si parfois ses vers savent charmer,
C'est qu'une femme les inspire...
Tout aime autour de vous, et tout vous dit d'aimer,
Et moi, je n'ose vous le dire.
VI
VILANELLE
A Charlotte.
Le rêve n'est-il pas le charme de la vie ?
Un coeur est imprudent, s'ilse livre à l'amour,
Car la réalité du bonheur qu'on envie
N'en vaut jamais le songe et ne dure qu'un jour.
Quand chaque illusion tombe et nous est ravie,
Quand l'espoir nous échappe et ne nous revient pas,
Quand notre pied tremblant trébuche à chaque pas,
Le rêve n'est-il pas le charme de la vie ?
Quand dans nos faibles mains tout glisse sans retour
Quand les plus vifs plaisirs qu'on goûte sur la terre
Ne laissent que regrets et que tristesse amère,
Un coeur est imprudent s'il se livre à l'amour !
— 12 —
Le but que poursuivait notre âme inassouvie
Aussitôt qu'on l'atteint, perd son charme à nos yeux,
Mais l'idéal console, et ne vaut-il pas mieux
Que la réalité du bonheur qu'on envie ?
Si l'espoir reste seul, quand tout fuit sans retour,
L'ombre n'est-elle pas préférable à la proie,
Dans ce monde maudit où la plus pure joie
Ne vaut jamais un songe, et ne dure qu'un jour.
VII
AIM ER
À Fernande.
Qu'importe l'avenir, si le présent nous donne
Les trésors les plus doux et les plus enviés,
Si l'astre de l'amour sur notre ciel rayonne,
Si les fleurs semblent naître et croître sous nos pieds ?
Quand l'heure du chagrin a fui leste et rapide,
Oublionsaussitôt qu'elle nous a blessés,
De tristes souvenirs gardons notre coeur vide
Pour ne nous rappeler que les plaisirs passés ;
Et quand l'hiver s'envole, une nouvelle sève
l'ait resplendir les champs dans toute leur beauté,
Lajeunesse de l'homme est son printemps : son rêve
D'hier, demain peut être une réalité !
— 11 —
Ne regardons jamais où s'en va notre vie,
Car l'existence est courte et ne dure qu'un jour ;
Ne l'empoisonnons pas parle doute et l'envie,
Si, pour nous soutenir, nous possédons l'amour !
Quand on aime, on s'élance avec plus de courage
Vers l'horizon brumeux qui borne l'avenir,
Sans regarder au loin, on marche, et le voyage
S'achève avant qu'on ait songé qu'il va finir.
De tous les biens l'amour est la source féconde,
Pour les conquérir tous n'attendons pas demain ;
On ne trébuche pas dans les sentiers du monde,
Lorsque dans votre main repose une autre main
VIII
A BORD
A Stéphanie.
Il est un souvenir que conserve mon âme
Gomme un trésor bien précieux,
Le souvenir du jour où je vous vis, Madame,
Pour la première fois apparaître à mes yeux.
Vous le rappelez-vous ? Quelques amis d'enfance
Par un beau matin de printemps,
Avant un déjeuner, regardaient en silence
La mer : c'était à bord d'un de nos bâtiments.
— IG —
J'étais là par hasard... tandis que vous, assise
Le front appuyé sur la main,
Vous laissiez vos cheveux onduler à la brise...
Songiez-vous au passé? pensiez-vous à demain?
Gomme moivoussembliezne connaître personne,
Et vos grands yeux étincelants
Contemplaient, sans les voir, la vague qui moutonne
Le flot sombre ou doré de rayons éclatants.
Sur votre lèvre rose errait un fier sourire ;
Et moi, je me pris à rêver,
A cet amour fatal que toute âme désire,
Et qu'en vous regardant tout coeur doit éprouver.
Plus je rêvais ainsi, plus je vous trouvais belle ;
Une voix me disait tout bas :
L'aimer, en être aimé, vivre et mourir pour elle
Serait bien ce bonheur qu'on dit n'exister pas !
Mais contiens tes désirs, chasse au loin l'espérance :
Tu ne la reverras jamais
Pourquoi, par un aveu, troubler cette existence '!
Qu'elle ne sache pas enfin que lu l'aimais.
— 17 —
C'est elle que mon coeur appelait : l'inconnue,
L'idéal, l'ange, la beauté !
Elle fuira ce soir, après être venue
Graver ses traits charmants dans un coeur exalté.
Je pleurerai longtemps, mais comme un bien su-
. Je garderai ce souvenir. [prême
Un éclair de bonheur est assez quand on aime,
Pour illuminer l'avenir !
IX
ET CAMPOS UBL...
A Carolina.
Sur le sommet aride et nu d'une colline,
Je suis assis au pied d'une tour en ruine,
Regardant de la mer le lointain horizon
Réunir au ciel bleu sa ligne bleue et nette,
Tandis que dans les airs, tournoyant, l'alloueUr
Jette auvent sa fraîche chanson.
Près d'une hutte en paille à mes pieds accroupie
Quelques moutons épars broutent l'herbe jaunie,
Un Tircis en sabots les surveille en bâillant,
Dans un ravin creusé par l'onde qui le baigne,
A l'ombre d'un massif, où le lentisque règne,
Des boeufs paissent tranquillement.
— 20 —
Sur un pont en dos d'àne, oeuvre des premiers âges
De l'empire romain, où les ronces sauvages
Pendent sur l'arche et font comme un sombre man-
S'avancent des mulets en Ole, au pas rapide [tcau,
Chargés de sacs pesants et conduits par un guide
Au sang vif sons sa noire peau.
Pardessus le profil des collines, à gauche,
La flèche d'un clocher se découpe dans l'air;
Une barque latine anime un peu la mer,
Blanche, sur fond d'azur; on entend une cloche ;
A droite, des buissons, des rochers, des coteaux,
Couverts d'un gazon rare et brûlé; des ruisseaux
Qu'engloutit dans son sein la Méditerranée ;
Une ferme là-bas ; mais sans les aboiements
D'un vieux chien de berger, grâce à ses murs crou-
On la croirait abandonnée. [lants,
Où sont les laboureurs? Les laboureurs sont morts!
Près du torrent qui gronde et ronge les deux bords,
Siffle un merle moqueur caché dans une haie.
La fièvre semble errer dans ces lieux désolés,
Taudis qu'à quelques pas, sur les flots dentelés,
Le soleil sourit dans la baie.
RECHUTE
A Nisida.
Je vous aimais jadis : vous le saviez peut-être,
Vous l'aviez deviné dans vos songes du soir!
Dans mes yeux mon secret devait assez paraître
Du reste, pour qu'on pût le voir.
Pas un mot de dédain, un signe d'espérance
Ne m'ont jamais dit si, pour moi,
Votre âme n'éprouvait que de l'indifférence,
Ou si dans mon amour votre coeur avait foi.
Mes heures s'écoulaient en proie à la tristesse,
En vain je pleurais mon malheur!
Je n'étais rien pour vous ! Honteux de ma faiblesse,
Je ne savais comment apaiser ma douleur.
Je voulais fuir le cercle où se brûlait mon âme,
Fuir les lieux où je vous voyais !
Comme on jette de l'eau pour éteindre la flamme,
De répandre l'oubli sur l'amour j'essayais!
Mes efforts étaient vains ! J'ignorais la puissance
Que conserve le souvenir.
Insensé ! j'ignorais que sans votre présence,
Quand on vous a connue est sombre l'avenir!
Quand la raison disait : « Que ton âme soit forte,
» Il faut ne la revoir jamais ! »
Mon coeur me ramenait sans cesse à votre porte,
Dont j'eus baisé le seuil ! Hélas ! je vous aimais.
Chaque soir, je passais près de vous, en silence,
L'oeil fier, mais le pied chancelant...
Un regard amical m'eût rendu l'espérance,
Une larme, à vos pieds, m'eût ramené tremblant.
Mais que vous importait ma tristesse ou ma peine ?
En vain, vous m'auriez vu pleurer!
Si vous m'aviez connu, vous le saviez à peine;
Si je souffrais pour vous, voussembliez l'ignorer.
— 25 —
J'étais jaloux de ceux qui frôlaient votre robe»
Et lorsque je suivais vos pas,
De loin, comme un voleur craintif qui se dérobe,
Ce que j'ai ressenti, je ne le dirai pas.
Ce que j'ai dépensé de force et de courage,
Aurait rendu dix hommes fous;
J'épuisais ma jeunesse à lutter avec rage
Contre le sentiment qui m'entraînait vers vous.
Pourtant, comme une fleur qu'épargne la tempête,
Resplendissait votre beauté
Au soleil des seize ans, et votre brune tête,
Rêveuse, s'inclinait sur un sein agité.
Mon Dieu ! qui pressera cette main blanche et fine,
Pensai-je , sur sa lèvre en feu,
Qui fera palpiter cette jeune poitrine,
Et qui, de sa tendresse, arrachera l'aveu ?
Comme un gladiateur trahi par son épée,
Qui livre son flanc au vainqueur,
Je reviens : la raison enfin m'est échappée ;
Mon orgueil passager est trahi par mon coeur.
XI
ARABESQUE
A Sakna.
Quand tu passes le long du sentier solitaire,
Au bord du jardin enchanté,
Pour respirer en paix, loin des bruits de la terre,
La fraîcheur d'un beau soir d'été;
A l'abri dés regards indiscrets de la foule,
Quand ta main fine a rejeté
Le voile trop épais qui sur ton front s'enroule
Et nous dérobe ta beauté,
Que j'aime à contempler, fille d'Abyssinic,
Ton corps svelte et ton oeil noir,
Ta lourde chevelure, et cette peau brunie
Qui rougit à la fois de désir et d'espoir!
— 28 —
Le soleil qui descend à l'horizon te dore
De ses derniers rayons de feu,
Et la brise se tait dans le palmier sonore
Qui se mire dans le flot bleu ;
Le rossignol qui croit, en te voyant paraître,
Voir l'aurore annoncer le jour,
Se cache comme un serf à l'aspect de son maître,
Et cesse ses chansons d'amour.
La rose que Saadi dit être son épouse,
Qui s'entr'ouvait, en l'écoutant;
La rose d'Orient, de tes charmes jalouse,
Ferme comme à regret son calice éclatant.
Un parfum pénétrant comme l'encens s'élève
Du jasmin et de l'oranger ;
Le gazon que ton pied a foulé se relève :
Ton poids lui semble si léger !
Ton pied, sur son frontvert, ne laisse aucune trace,
Et sur le bord fleuri des eaux,
En te voyant venir s'inclinent avec grâce
Les joncs, les saules, les roseaux ;
Quand tout dans la nature ainsi te rend hommage,
Comment mon pauvre et faible coeur
N'accepterait-il pas, ô Sakna, le servage,
Que m'impose l'amour, cet éternel vainqueur !
XII
PENDANT UN SOUPER
A Adclaida.
Brune Adélaïda, que vous étiez jolie
L'autre soir, au souper qu'on vous avait offert.
Le Champagne coulait : la joie et la folie
Semblaient présider le concert.
On chantait, on buvait, on riait : les convives
Echangeaient, au milieu du son clair des cristaux,
Les propos les plus gais, les phrases les plus vives
Que le vin inspire aux cerveaux.
Votre joue était rose, et quelques étincelles
Du liquide mousseux surent vous animer,
Un éclair de plaisir brilla dans vos prunelles :
Vous étiez belle à nous damner.
— 30 —
Et quand vous souriiez, montrant les perles fines,
Que votre lèvre rose enchâsse artistement,
Mille désirs gonflaient nos ardentes poitrines ;
Moi je vous regardais, disant :
« Mon Dieu, pourquoi faut-il que sur ce beau visage
» Notre folle gaîté mette un charme vainqueur,
» Si, dès ce soir, l'oubli n'efface pas l'image
« Que l'amour grave dans mon coeur.
» Demain, quand le soleil éclairera la ville,
» Il faudra se quitter : hélas ! de ses attraits,
» Que me restera-t-il ? Un trésor inutile,
» De souvenirs et de regrets ! »
XIII
ÉCLAIR
A Rëgina.
Un soir, j'étais assis en silence, près d'elle,
Ma main serrait sa main, sur mon sein enivré
Je sentais palpiter, comme une tourterelle
Que surprend l'oiseleur, son beau sein effaré ;
Son coeur, comme une mer que l'ouragan soulève,
Battait contre mon coeur : son regard ébloui
Seperdaitdanslemien... Oh! c'était un beau rêve...
Il s'est bien vite évanoui !
S'en souvient-elle encore ? A ses lèvres en flamme
Mes deux lèvres de feu s'unirent un moment,
Mes bras, dans une étreinte où se fondait mon âme,
Se joignirent autour d'un corps souple et charmant,
Et quand je murmurai ce mot que nul n'achève :
M'aimez-vous?... Un soupir me répondit oui...
Je le crus, et j'aimai... Ce n'était qu'un beau rêve...
Il s'est bien vite évanoui!
XIV
DELIRE
A Francïllio.
Je t'aime comme une hirondelle
Aime le toit qui l'abrita ;
Comme un papillon infidèle
Aime la fleur qu'il visita ;
Comme une abeille aime une rose
Au soleil du matin éclose ;
Comme le lierre aux bras puissants
Aime le chêne qu'il enlace ;
Comme l'hiver aime la glace
Dont il orne ses cheveux blancs.
Comme la corolle embrasée
Par les rayons brûlants du jour,
Ouvre son sein à la rosée,
Ouvre ton coeur à mon amour ;
Comme la frégate surprise
Par le calme, appelle la brise
— 3i —
Qui la poussera vers le port :
J'implore un seul mot d'espérance !
Plutôt que ton indifférence
J'aimerais mieux subir la mort.
Je voudrais, de cette tendresse
Que tu semblés me refuser,
Paire en toi circuler l'ivresse
En te courbant sous mon baiser ;
Du même feu qui me dévore
Sentir ta gorge ferme encore
Bondir folle de volupté ;
Ton corps se crisper et se tordre,
Et tes dents sans pitié me mordre
Pour venger ta virginité.
En te suspendant à ma lèvre
En te serrant entre mes bras
Je te verserais cette fièvre
Que ton âme ne connaît pas ;
Mêlant nos soupirs et nos larmes
Je m'enivrerais de tes charmes,
Tu partagerais mes plaisirs ;
Sous les élans de ta jeunesse
Je verrais renaître sans cesse
Comme le phénix, mes désirs.
XV
LA TANKA
A A-Saï.
De l'Orient fille légère,
Qui nais et vis au sein des eaux,
Ne cache pas, ô Tankadôre,
Ta barque au milieu des roseaux ;
Parais ; sous la natte qui tremble,
Laisse-moi près de toi m'asscoir,
Et le flot, loin du bord, ensemble
Nous bercera jusques au soir.
Tu sais que j'aime à la folie
Ton corps si souple et si lascif,
Ton front que la mélancolie
Ne rend jamais sombre et pensif;
J'aime à partager tes ivresses,
Quand loin des regards et du bruit
Tu déroules tes noires tresses,
Et qu'alors la raison nous fuit.
Il est temps de quitter la rive,
Mon coeur tout gonflé de désirs
T'appelle, ô mon amie, arrive ;
La nuit voilera nos plaisirs ;
Tout nous annonce que la vie
Est bien courte : il faut nous hâter
Si ma folie est assouvie,
Je n'aurai rien à regretter.
Le soleil dore la falaise,
La mer reflète ses rayons
Et semble une ardente fournaise
Avec de bleuâtres sillons ;
J'attends ; dirige vers la terre
Ton esquif et tends-moi la main ,
Et le flot, ô ma Tankadôre,
Nous bercera jusqu'à demain.
XVI
LA BACCHANTE
.1 Anoutcha.
Dans ses élans d'amour voyez comme elle est belle !
Son corps entier tressaille, et sa noire prunelle
Darde des éclairs flamboyants ;
Sur le lit étendue, elle semble en extase,
Comme un voile inutile, elle arrache la gaze
Qui gênait et cachait ses charmes attrayants.
Sa poitrine bondit et sa lèvre soupire ;
Elle attend : son regard me fascine, m'attire,
Et me promet mille plaisirs.
J'approche à pas comptés ; dans son impatience
Elle tend ses bras blancs pour m'atteindrc. J'avance,
Et sans plus résister je cède à ses désir?:.
— 38 —
Comme une tau de fer sa main fine m'enlace ;
Sa lèvre, tour à tour, me consume et me glace ;
Je sens se dresser ses seins nus
Et fermes comme un roc, sous le doigt qui les flatte;
Sa narine mobile et rose se dilate
Et semble respirer des parfums inconnus.
Ah ! quelle est belle ainsi ; sur son épaule ronde
Tombe comme un manteau sa chevelure blonde ;
Elle se crispe, eUe se tord;
Comme une fleurdes champs au souffle de la brise,
Sa boucheàmes baisers s'ouvre humideet surprise,
Elle sanglotte,halète, et de ses dents me mord!
Rien ne peut l'assouvir; son feu renaît sans cesse;
Quand je tombe épuisé, d'un regard de tendresse
Elle ranime mon ardeur.
Comme une coupe pleine elle boira ma vie ;
Que m'importe : mon sort sera digne d'envie,
Si, pendant un baiser j'expire sur son coeur !
XVII
BOLERO
A Pépita.
Nunez de toute la contrée
Était le plus beau matador ;
Avec sa veste chamarrée
De soie et d'or,
Ses bas brodés, ses aiguillettes,
Et ses boucles de bon aloi,
Il avait tourné bien des têtes
Sans jamais engager sa foi.
Mais on raconte qu'en revanche,
A Séville, un beaujour, vainqueur.
Il laissa par une main blanche
Prendre son coeur.
— 40 —
— « Je suis flore, ardente et jalouse,
Et pour obtenir mon amour,
Il faut tuer, dit l'Andalousc,
En un seul jour,
Cinq taureaux nourris dans les plaines
De Xérès ou de San-Lucar,
Pour toi, je ferai des neuvaines
Au vieux couvent dcl Aquilar ;
Je suis fidèle autant que franche,
Et si je te revois vainqueur,
Je te donnerai ma main blanche
Avec mon coeur. »
— « Je t'aime, et je saurai, ma belle,
» Même à ce prix te conquérir, »
Répondit-il à la cruelle,
» Ou bien mourir.
» Je pars, que Dieu me soit en aide ! »
Sans prononcer d'autre serment,
Il prit sa lance de Tolède,
Sa cape, et s'enfuit lestement;
Mais des cinq taureaux, un dimanche,
Le fier Nunez revint vainqueur,
Et Pepa donna sa main blanche
Avec son coeur.
XVIII
BARCAROLLE
.1 lu. Comtesse Camp....
L'astre clair de la nuit
D'argent inonde
Le ciel et l'onde
Calme et profonde,
Et la brise, sans bruit,
Vers la Sicile,
Guide, docile,
Ma barque agile.
Adieu, golfe embaumé,
Climat de flamme,
Tille où mon âme
A tant aim6 !

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.