Les gazelles

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L’enfant n’est pas fait pour la solitude. Parfois, il en meurt. Une enseignante qui passe sa vie auprès des enfants entend leur détresse, au point où elle finit par se taire d’impuissance. Une gazelle l’apprivoisera.
Publié le : vendredi 4 mai 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782924094105
Nombre de pages : 10
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Extrait de la publication
C’était le dernier vendredi du mois d’octobre. Nous avions la période de bricolage. Les enfants s’étaient regroupés en équipes, la classe résonnait de rires et d’éclats de voix. Tout seul à son pupitre, Sabin découpait calmement des figures abstraites dans du papier cartonné. À l’autre bout de la classe, l’équipe de Nathalie réclamait mon aide. Je passai de longues minutes auprès du petit groupe et quand je me retournai, j’aperçus Sabin occupé à se trancher le poignet gauche avec la paire de ciseaux ouverte. Je fus saisie par la fixité de son regard, par ses yeux vides et froids. Je me ruai sur lui. La tendre chair était entamée, rougie, mais il ne saignait pas encore. Il me suivit docilement au bureau du directeur à qui je le confiai. À la fin de la journée, je récupérai Sabin et proposai de le raccompagner. Assis près de moi dans la voiture, il se taisait, grattait la chair rougie de son poignet. Il m’indiqua la grande maison de pierre sous les érables. Je ne voulais pas le laisser seul. Je lui demandai s’il voulait bien me faire visiter sa maison. Il acquiesça et me guida à l’intérieur. Dans cette maison magnifique aux plafonds hauts et aux larges fenêtres, les papiers peints, les toiles, les meubles modernes alliaient aisance financière et bon goût. Tout était en ordre ; on sentait la présence ponctuelle de la femme de ménage. Malgré les tons chauds, la maison semblait morte. La chambre de Sabin n’échappait pas à cette impression ; les jouets bien rangés dans l’armoire, l’ordinateur sur le bureau, des jeux vidéo alignés sur la tablette faisaient de la figuration dans cette pièce sans âme. Seule la photo sur la table de chevet, dans son cadre de bronze, irradiait la vie : un bel adolescent aux cheveux longs, casque à la main, assis sur une rutilante moto, souriait à l’objectif. Assis derrière lui, un enfant l’entourait de ses petits bras. Je crus reconnaître Sabin sous le casque de moto. Il me confirma que c’était bien lui, avec son grand frère. Nous sortîmes de la chambre et, traversant le corridor, nous passâmes devant une porte close. Je demandai à Sabin ce qu’il y avait derrière la porte. « Rien », me répondit-il. J’ouvris la porte. Effectivement, il n’y avait rien. Absolument rien. J’entrai. Sabin me suivit. La pièce avait été repeinte à neuf, tout de blanc. Pas un meuble, un rideau, rien qu’un grand espace désert. Je fis glisser la porte de la penderie : sur le plancher se trouvaient un oreiller et des couvertures en tas. Je m’assis sur les couvertures. Sabin vint m’y rejoindre et me parla de son frère. Patrice était mort huit mois plus tôt. Il venait tout juste de sortir sa moto. Il avait été tué sur le coup. Ses parents avaient vidé sa chambre et refermé la porte derrière eux. On ne parlait jamais de lui à la maison. Sabin avait adoré ce grand frère de dix-sept ans qui s’occupait de lui mieux que son père. Cet enfant maintenant crevait de solitude. Quand le manque était trop grand, il venait se réfugier dans cette penderie pour y passer la nuit. Ses parents travaillaient beaucoup. Il lui arrivait de ne pas les voir de toute la journée. Partis quand Sabin se levait pour l’école, ils rentraient souvent quand celui-ci était au lit. Sabin habitait seul cette grande maison avec son fantôme. Il ne manquait de rien sur le plan matériel, mais il manquait de tout le reste. Assise au fond de la penderie, dans l’ombre de la fin du jour, j’écoutais un enfant de neuf ans pleurer son grand frère. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai fait voir Sabin par le psychologue de l’école, j’ai convoqué ses parents, j’ai prévenu tout le monde de son attrait pour la mort, de ses appels au secours, du danger qu’il soit tenté de rejoindre son grand frère. J’ai parlé, parlé, parlé. Un lundi matin
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