Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - MOBI - EPUB

sans DRM

Les gens 2 la folie

De
154 pages

Ces nouvelles sarcastiques et désenchantées qui parlent de la Polynésie française d’aujourd’hui dépeignent un monde dur où vivent des Polynésiens mal dans leurs peaux et leurs âmes, en proie aux multiples malaises que génèrent la société moderne, l’urbanisation et l’acculturation. Alcool, drogues, violences, peurs, morts, souffrances, folies et misère hantent les pages de ces nouvelles, aux textes courts mais virulents qui évoquent la culture locale, la recherche d’identité, les familles éclatées et les destins brisés.

Ces nouvelles nous présentent une Polynésie habitée de gens cabossés ou complètement cassés, ils expriment l’amertume ressentie par un homme d’aujourd’hui et la crudité du regard qu’il porte sur ce qui l’entoure. Ils expriment aussi la tendresse de l’auteur pour ceux qu’il met en scène. Ces textes ne sont pas méchants, ce sont plutôt des constats presque désespérés, avec parfois une touche de second degré et d’humour noir.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

couverture
 

C'est un sentier improbable qui vous égare plus qu'il ne vous mène. C'est un conteur jovial autant que retors qui vous boxe de ses mots en chantonnant un ’ute arearea. C'est un homme de loi complètement nu sous sa robe noire qui plaide coupable et réclame les circonstances aggravantes… c'est un jeu malsain qui soulève les jupes, les cœurs et les angoisses. Et puis l'éclat de rire !… sonore et inattendu ; preuve que Philippe Neuffer nous a pris à son piège. Petit poissons et gros prédateurs, nul n'échappe au filet de mots. Poussés par les courants multiples des cultures qui s'entrechoquent, on glisse dans les vallées, les ghettos, les temples et les fosses septiques. Mais, aucun doute, aucune incertitude, au final, on s'est fait avoir… et on en redemande !

 

Moetai Brotherson

 

© Au vent des îles 2011.

 
Le contenu des fichiers numériques est protégé par le Code de la Propriété Intellectuelle en France et par les législations étrangères régissant les droits d'auteur. À ce titre, les oeuvres de l'esprit qui sont ainsi présentées et proposées pour achat sont uniquement destinées à un usage strictement personnel, privé et gratuit. Toute reproduction, adaptation ou représentation sous quelque forme et par quelque moyen que ce soit, et notamment la revente, l'échange, le louage ou le transfert à un tiers, sont absolument interdits.
 

Philippe Temauiarii Neuffer

 

 

 

 

 

 
 

Les termes en reo māòhi (langue tahitienne) ont été transcrits selon la graphie de l’Église protestante Māòhi qui possède son propre système d’accentuation dans lequel la glottale précédant une voyelle est marquée d’un accent grave sur cette voyelle. Cependant, malgré cette différence, il est possible, pour la définition des écrits en langue tahitienne, de consulter le site de l’Académie tahitienne - Fare Vana’a www.farevanaa.pf

Prologue

La musique m’accompagne comme mon ombre. Elle était là avant même que je ne prenne conscience de moi. Dans le bain de mère, je l’entendais, chantée par elle. Murmurée aussi en duo avec mon père. Mes premiers souvenirs me ramènent une mélopée, psalmodiée en rythme accompagné du mouvement de vague qui me ballottait sur les flots du sommeil. Il m’arrive encore de chanter cette berceuse pour ma fille en inventant des paroles sur le même thème. Je t’aime et je suis là quand tu m’appelles pour te prendre dans mes bras et chasser la vilaine bête qui a mangé ta bouillie.

 

La musique me transporte et je l’aime car on m’a appris à l’écouter. L’initiation a été rude ; sur les bancs de l’Église, ceux de Vaiete ou encore sur les sièges de notre voiture ou ceux du salon, à supporter, entendre puis enfin écouter. Les hīmene nota, les tārava, rūàu, Bimbo et Mantovani et Boney M. Du live, des microsillons et des bandes magnétiques.

 

Puis est venu le temps de la musique du dehors, chantée par des espèces de Teppaz en plastique, dans l’espace d’une salle omnisport devenue dortoir le temps d’une halte sur le chemin d’un camp itinérant, ou encore dans une tente improvisée en salle de danse le temps d’une boum surprise. Le reggae et le disco, des regards langoureux et des gestes discrets, tendres.

 

La petite radio neuve offerte apportait aussi sa cohorte de pop-rock des eighties déversée par des modulations de fréquence tout juste libérées. Des échos de la nuit interdite répétés dans les cours de récréation, des messages codés distillés par des cavaliers du disque aux noms parfois fleuris, nouveaux héros des temps modernes.

 

C’était juste avant le temps de la rupture, de la violence de la révolte du heavy metal. Honni soit qui mal écoute. Un déferlement de guitares et de voix saturées sur des tempos déchaînés. Des cassettes clandestines venues de Suisse porteuses d’espoir, Maiden, Malmsteen et autres Metallica. Période douloureuse de mélancolie pubère et morbide, enfermée dans ce désespoir avec une petite fenêtre New Age des Cure aux Dead Can Dance, ouverte par mégarde par un frère.

 

Puis les premiers pas dans le classique avec un ami amoureux de la « Flûte enchantée » mais las, aucun opéra n’a résonné en moi comme la musique sacrée l’a fait au travers du requiem allemand de Brahms.

 

Parce qu’ils sont sacrés et beaux comme les hīmene de mon enfance, ces chants m’ont ramené vers ces rivages désertés par l’adolescent, que je regardais désormais avec curiosité.

 

Redécouvrir sa musique et se laisser submerger par les flots de souvenirs qu’elle ramène est un plaisir aussi doux que le jazz d’un après-midi pluvieux. Un peu comme aujourd’hui, où je passe en revue dans ma tête quelques morceaux de musique, de la même façon que l’on regarde un vieil album de photos jaunies, l’œil humide.

 

Je les passe en revue en essayant d’éviter les clichés.

 

« I haere mai nei oe e Ietu, i te ao faapu e… E fenua paùra to matou mau aàu faararirari i te pape, e te fatu e… »

 

J’aime ce hīmene pour sa mélodie et les métaphores agricoles qu’il transporte. Le chant mêle avec bonheur la langueur propre au rūàu avec la musicalité d’un nota. Il s’ouvre par les notes des premières voix. Puis viennent les voix des hommes qui reprennent la mélodie en chœur, crescendo. Et ainsi de suite jusqu’au crescendo final. Les paroles mettent en scène le Seigneur venu abreuver nos cœurs arides d’obscurs pécheurs de sa parole divine. C’est l’expression de la culpabilité inculquée par les missionnaires, sublimée et soutenue par une mélodie envoûtante. Le syncrétisme religieux polynésien tient pour partie dans ce chant. Et puis ces images qui ramènent à la culture de la terre trouvent naturellement à s’imprimer dans mon oreille de descendant d’une lignée de cultivateurs et d’éleveurs raromataì. Elles me renvoient aussi aux bancs de l’École du dimanche. Placé dans le temple ou dans le fare âmuiraa c’est là que j’ai fait mes classes. De pupu en pupu, j’ai étudié la Parole et les exégèses, appris à chanter et à prier, pour les autres et pour moi, devant les autres et devant moi. Certains chants étaient cependant si lénifiants que nous avions coutume de les accompagner par des bruits de bouche imitant des instruments de musique. Roger à la basse, Ariera au synthé, Clément à la batterie et moi à la guitare, sous le regard inquisiteur de Suzanne, maîtresse suprême de la claque. Il est vrai que ces parenthèses d’indiscipline (je dirais de créativité, bien avant que les rappeurs n’en fassent de même) n’étaient pas très appréciées par la hiérarchie religieuse. Mais c’était si bon, ces îlots de liberté dans un océan de rigueur. Un peu comme l’école buissonnière du Dimanche : un aller au temple en truck comme tout le monde et un retour à pied, à travers les pamplemoussiers avant la fin du culte, pour déguster une glace achetée au pereoo ice-cream avec l’argent de la quête, assis à l’ombre d’un pūrau, au bord de l’eau, et raconter des trucs.

 

C’était avant que certains d’entre nous partent, en taule, au cimetière, en France ou ailleurs.

 

« E tiare hoì au no Tārona e, e tiare hoì au no Tārona e, e tiare hoì au no Tārona e, te hihi o te mau peho ra e. Ia ora hoì oe e Tōromona e, hanohano mau mātou ia oe mai te vine tāviri hia ra e. »

 

Les estrades de Tarahoì se vident dès les premières notes des reo faaaraara qui ouvrent le hīmene. Mon père me glisse que l’on reconnaît la qualité d’un tārava à son ouverture. Toutes les voix doivent entonner à l’unisson dès ce moment, « ia maraa maitaì te hīmene ». Manifestement, la grande masse des spectateurs de cette nuit fraîche des années 80 a déjà décidé que ce tārava n’était pas bon. À moins que ce ne soit la faim qui les oblige à se lever et à quitter les gradins sans respect pour le groupe qui s’applique. Le groupe de Piraè est en forme ce soir et démontre toute sa technicité. Les hāù résonnent malgré une sono hasardeuse. Mon père vante ses qualités aussi nombreuses que les membres de la communauté raromataì qui le composent. En rythme parfait, les hāù résonnent tous les quatre temps, le perepere s’envole au-dessus de la mélopée, porté par les marū teitei et les parauparau. Je n’entends qu’une seule note, celle qui guide la troupe, autour de laquelle s’enlacent, s’entrelacent toutes les fréquences des voix aiguës aux graves. Hors du temps, j’observe mon père qui s’amuse des paroles cachées. Les frissons qui me parcourent le corps n’ont rien à voir avec le hupe qui rejoint la passe de Papeete, c’est le diapason qui me traverse. Je devais ressentir ce frisson quelques années plus tard pendant des vendanges vaudoises, alors que Radio Lac de Genève diffusait dans mon walkman étanche un hīmene rūàu. Alors, je me suis relevé pour contempler la brume bleutée de cette aube automnale et savourer ce voyage interne empreint de plénitude nostalgique.

 

Mais ce soir-là, à Vaiete, je faisais mes premiers pas dans le monde de la nuit et je buvais avec avidité ses paroles et les flots de sons qui se déversaient du chœur.

 

C’était un peu aussi les travaux pratiques après les cours de madame Penina. Alors que tous les autres lycéens apprenaient la flûte à bec, nous avions, en guise d’enseignement musical, des cours de hīmene à Pomare-IV. C’était aussi pour moi l’occasion d’avoir des notes bien au-dessus de la moyenne, grâce aux sessions dominicales. J’aimais cette femme, véritable force de la nature. Aux abords du marché, devant son étal de carnets de tombola ou sur les bancs du jury des concours de chants et danses, je la saluais toujours d’un discret « Ia ora na, madame Penina ! » et je voyais son visage s’illuminer à ma vue, et j’entendais sa voix profonde me dire « Aiu iti e ». Son cours comportait un volet théorique « e hitu reo i roto i te hīmene rūàu, te reo parare, te reo teitei, te maru, e te va… » et un volet pratique redouté et redoutable. À l’examen, nous récitions chacun la leçon devant elle, puis, par groupe de trois, nous exécutions notre couplet en fonction de nos voix. Avec son timbre profond ou métallique, elle nous donnait notre âuri, des teitei jusqu’aux hāù. Cette épreuve comportait aussi son lot de drames à l’image de cette jeune fille bloquée qui ne pouvait même plus articuler un mot. Ce n’était pas de sa faute si elle n’avait pas l’accent tahitien et que, malgré ses efforts, aucun son ne sortait de sa bouche. Au travers de ses larmes et de son visage écarlate et secoué de spasmes, je pouvais voir la honte et la rage d’une fille de pasteur élevée en France, si loin de ses racines paternelles.

 

« By the rivers of Babylon, where we sat down, yeah we wept, when we remembered Zion. »

 

Avec Boney M., le disco est entré dans notre maison, remplaçant un temps le gospel des Golden Gate Quartet ou le blues de Big Bill Brounzy. Mes parents s’étaient pris d’affection pour ce groupe je ne sais plus ni comment ni pourquoi. Il y a des questions que l’on ne se pose pas au sujet de ses parents, parce que c’est normal ou parce qu’on est content du changement. Pour ma part, j’aimais bien Locomotion, au rythme soutenu et saccadé d’un train lancé à pleine vitesse ou de vagues galopant sur le récif une nuit de forte houle. J’étais si fier de cette cassette que j’avais réussi à persuader mes camarades de CM1 de faire notre spectacle de fin d’année sur cette chanson. C’était un beau succès mais je devais perdre la cassette en la prêtant à un copain, « Do the locomotion with me… » C’est à ce moment que j’ai adulé John Travolta et les Bee Gee’s, Abba et les déhanchements frénétiques sur des notes aiguës et stridentes, « Ah ah ah ah stayin alive ! Voulez-vous ? Aha ! ». De cette époque j’ai gardé une attirance pour la danse qui m’amènera plus tard vers le smurf. C’était le temps des tūita à fond dans les voitures, des shorts courts aux coutures arrondies et aux couleurs écarlates.

 

Grâce à Boney M., Mantovani et ses mélopées doucereuses ne passaient plus en boucle sur l’autoreverse de l’autoradio, jusqu’à ce que Manuiti se décide à éditer Bimbo en cassette.

 

« E rūàu ma e mea taahoa, ilei ke lei lei. »

 

Ne souriez pas, il n’y aucun lien voulu entre ce paragraphe et le précédent. Quand je pense à Bimbo, c’est vraiment la chanson qui me vient à l’esprit. Il y a aussi « Meha meha to ù i te tūpapaù » qui faisait trembler ma sœur de peur. La cassette de Bimbo durait le temps du trajet de Papeete vers le district. Un mélange de temps qui s’étire dans une langueur infinie seulement rythmée par les secousses dues à l’état de la voirie, aux suspensions à lames et à la direction « insistée » de cette Land Rover. Mon esprit se mettait à faire le trajet en parallèle et me regardait à travers la fenêtre coulissante du véhicule en me disant, « Viens avec moi, échappe-toi », et moi doucement je lui répondais, « Aita peàpeà e Toto e, toro mai na to oe avae ». Ce n’est que plus tard que j’ai appris que Bimbo habitait la même vallée que moi.

 

Après Bimbo sont arrivés les Tahiti Cool toujours de chez Manuiti. L’esprit de Mantovani a donc encore hanté les haut-parleurs de la maison…

 

« Root woman root woman, she’s a truth woman. »

 

L’album Reggae night de Jimmy m’a révélé à cette musique. C’est plus le contexte que le texte : un camp d’adolescents itinérant à Huahine. L’expérience était saisissante. J’avais l’habitude de ce genre de sortie avec les enfants du centre au Pari, mais là, j’étais seul avec les copains du centre. Il n’y avait ni parents ni éducateurs, la liberté. Cet album nous a accompagnés pendant que l’on dressait les tentes ou que l’on coupait de quoi faire des commodités sur le motu de Tefarerii, même pendant les veillées. C’était le temps des dernières illusions. Un peu comme les paroles de Jimmy ou de Bob qui décrivent une réalité effroyable sous des accents naïfs et enchanteurs. On ne se doute pas du malheur qui se cache derrière le low tempo d’un one drop ou même les accents saccadés d’un rock steady. De fait, on n’y prête aucune attention, trop accaparé par le rythme et la langueur qu’il dégage. Mais, au fond de nous, on se doute bien du sens des paroles même si on ne parle pas anglais. Le reggae ressemble à la musique locale, d’abord par ses racines puisées dans notre cœur chargé de voyages et d’histoire, mais aussi par ses influences de la soul et du jazz américain. Et puis il y aurait peu de différence entre la salubrité et la solidarité dans les quartiers de la zone urbaine de Papeete et ceux des ghettos de Kingston, si ce n’est que l’on ne meurt pas autant par les balles ici. L’exode et l’acculturation sont identiques, sauf qu’ils ont été déplacés d’Éthiopie pour remplacer les Indiens arawaks, décimés car fragiles, comme le chante si bien les Abyssinians dans le sublime African race (ma préférée). Sauf qu’ici, personne ne nous a forcés à immigrer vers les lumières de la ville comme des éphémères. Personne ne nous a forcés à dénigrer ce que nous sommes pour une image importée de l’extérieur, à tel point que, dans un miroir, on ne voit plus que l’ombre de nous-mêmes. Le reste est accaparé par cet étranger que l’étranger comprend mieux. Et puis un jour nous connaîtrons aussi un véritable mouvement mystique moderne à l’image du Rastafari, avec les mêmes ferments ; un syncrétisme religieux épicé au huti sur un lit de désespoir. On verra alors les nouveaux mamaia se promener nus en pleine ville, à la recherche d’une terre et d’un homme. Si vous les voyez, ne les dérangez pas, vous risqueriez de cacher leur soleil.

 

Et ne les traitez pas de fous. Les vrais fous sont ceux qui cherchent à l’extérieur ce qui est à l’intérieur.

 

Ce sont les mêmes qui recherchent les titres royaux au lieu de cultiver la noblesse.

 

« I need a friend oh I need a friend, to make me happy. »

 

Cette chanson de Black marque aussi le début de la révolte intérieure. Celle qui accompagne les changements du corps. Premières sorties non autorisées, premières ivresses et premiers dangers. Doux frissons que procure ce contact du bout des doigts avec une certaine idée de la liberté. Celle dont les échos circulent le lundi matin dans les cours de lycée, rapportée par des orero improvisés qui saisissent leurs auditeurs avec des gestes, des grimaces et même des bruitages, véritables tahuà enseignant dans la pénombre d’une grotte. C’est le début du questionnement et l’absence de réponse satisfaisante. Le désir de liberté pousse alors à l’extrême, à vouloir toucher la mort. Au fond, c’est juste pour jouer. Mais elle ne joue pas quand elle vous enlève votre pote. C’est pour de vrai.

 

« If you believe in a world of magic… » chante Allan Parson, « Don’t dream it’s over » lui répond Paul Young, « We’re just two lost souls swimming in a fish bowl » renchérissent les Pink Floyd, mais je n’entends que le doux appel de Black « No need to hide away, it’s a wonderfull wonderfull life »… pour l’instant car, « That was yesterday » rappellent les Foreigners.

 

« Heaven can wait, heaven can wait, heaven can wait ’till another day. »

 

La rythmique impeccable, la saturation bourdonnante, Iron Maiden a gentiment commencé à répandre son fiel dans mes veines vers le milieu des années 80. Leur goût de la mise en scène et le penchant du compositeur pour l’histoire a achevé de me convaincre. J’ai longtemps gardé le tee-shirt sans manches d’Eddy sortant de sa tombe par la grâce de la foudre, des masques et des croix de Master of puppets et des crânes blanchis. Avant que Metallica ne sombre dans l’inconscient collectif, ils nous ont poussés à Shout at the devil. Mais ce n’était pas suffisant, pas assez rapide, pas assez sanglant, pas assez gore. Le refrain gras et guttural de Lemy sur son Orgasmatron surgi des profondeurs de la nuit me rapprochait du pōiri. Mais il m’en fallait plus ; le craquement d’os écrasés par des bottes, le bruit de chairs déchirées à vif, le cri déformé par les gargouillis de la gorge tranchée, des contes d’outre-tombe avec ses cohortes de tūpapaù et de sorcières cannibales venus dévorer nos âmes corrompues par la pourriture cynique. Il n’y avait là aucune Sympathy for the devil, uniquement le reflet des peurs des croyances ancestrales revenues du pōiri dans lequel on pensait les avoir enfouies avec la complicité des religions. Mais ils sont toujours là et peuvent, à tout instant, prendre possession d’une âme fragilisée par l’idéal prédateur de notre société, qui n’accorde aucune place au véritable amour. Le seul qui peut faire hurler aux survoltés d’Anthrax « Efil nikuf ecin ! » sous un crépitement de guitares et de batterie…

 

« Selig sind, die da leig tragen, denn sie sollen getrōstet werden. »

 

Au-delà de la mort il y a la vie éternelle. C’est le message que semble adresser Brahms aux affligés du deuil. Les premiers airs de cette messe des morts me transportent dans cette allégresse. Sans vraiment comprendre les propos du chœur, je sens cette joie. Les mouvements du requiem m’emportent vers des sommets tels des anges. Je sens bruisser leurs ailes sur mes joues au fur et à mesure du crescendo comme la première fois où je les avais entendus, dans cette belle nuit d’hiver alsacien. Un ami, connaissant mon peu d’intérêt pour la musique classique européenne, m’avait demandé quelques minutes d’attention pour Brahms. Dès les premières notes, je me suis senti transporté de la Grand-Rue vers les sommets de Raìatea et de Tahiti, et c’est en larmes que j’en suis revenu. Tant de souvenirs remontaient de mes entrailles et avec eux la peine de l’exil. J’en oubliais mon hôte. Comment lui expliquer ce déferlement de sentiments que j’ignorais moi-même, peut-être de les avoir mis en sommeil. Il n’y a pas d’explication à donner, mais rien que ce sentiment de légèreté comme une délivrance. Cet ange arrive au cinquième mouvement pour apporter la bonne nouvelle. « Un jour, nous nous reverrons et ton cœur se réjouira, et je te donnerai le réconfort d’une mère ». De ma mère, j’en étais loin, comme de mon pays, et un jour, je ne les reverrai plus, ni l’une, ni l’autre. Comment faire autrement alors que de croire que nous serons réunis un jour pour toujours ? Alors je rêve des sommets de mon pays, de ces vallées aux parfums cachés qui se dégagent à chaque buisson que l’on écarte et à chaque feuille que l’on effleure. Je revois ces crêtes secrètes qui se dévoilent au fur et à mesure des pas posés.

 

Et même si j’ai un peu peur, je continue à marcher, à œuvrer, à souffrir, car un jour je trouverai le repos et je ne serai plus seul.

 

« Heida, tei hea oe, mauiui nei to ù mafatu. »

 

Jusqu’à ce soir, je ne me doutais pas du sens de ces paroles apportées par le « souffle de beauté » de ces chanteurs de Tahaa. Maintenant que je suis loin de toi, j’entends cette chanson. Elle me parle et traverse de part en part mon corps secoué de spasmes. Je pleure doucement. Pourquoi ce soir, alors que ce disque a tourné tant de fois sur le rayon laser de ma chaîne et qu’il n’avait suscité aucune autre émotion que celle d’un produit bien emballé ; bon enregistrement, belles voix, paroles d’antan, donc riches, cinquième volume d’un groupe bien rodé à la variété polynésienne. Tout coïncidait pour en faire un exemple du marketing musical made in chez nous. Mais il faut croire que les chansons les plus insignifiantes peuvent produire le même effet qu’une œuvre de maître, car les unes comme les autres transportent l’auditeur qui, envoûté par leur magie, entend autre chose. Cette voix venue du tréfonds de ses entrailles et qui chuchote et lui parle et qu’il comprend parce qu’il est en état. Désormais, à chaque fois qu’il l’écoutera, il sera comblé. Je rêve d’un jour où j’entendrai ainsi toutes les chansons d’Angelo. Pour l’instant je n’entends vraiment que celle où il chante son plaisir d’être assis sur le pont de Apooiti, à apprécier la lumière de la lune et la fraîcheur de la brise. Je fais le même vœu pour celles de Barthélémy qui n’a jamais aussi bien écrit que pour chanter son sentiment, face au coucher d’un soleil sur le récif d’une île des Tuamotu, alors qu’il regarde les vagues se briser. Et aussi pour celles de Rod dont la voix monte au diapason lorsqu’il demande la grâce du Père céleste pour ce qu’il subit ici-bas. Et puis aussi les paroles d’Élise lorsqu’elle évoque l’amour de ses parents qui amenaient la joie dans leur maison, malgré les difficultés quotidiennes dont elle ne prend conscience qu’aujourd’hui.

 

Mais est-il possible de partager des sentiments que l’on n’a pas ressentis, de décrire des événements que l’on n’a pas vécus, de parler de ce que l’on ne connaît pas ? Certainement, tout dépend de l’intérêt que l’on porte aux histoires et à ceux qui les racontent.

 

C’est pourquoi j’ai choisi de partager un morceau de ma réalité, avant de raconter chacune de ces légendes de la folie. Ainsi, je pars d’un réel pour aller vers des fictions en vous laissant le soin de faire la part des choses. Mais un peu aussi en vous obligeant, je m’en excuse d’avance, à aller au-delà de votre réalité en cherchant, qui les sens des mots, qui l’essence des maux.

 

« Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. »

(Céline, Voyage au bout de la nuit, p. 416, Folio no 25)

 

« No we’re never gonna survive unless…

We are a little crazy. »

(Seal, Crazy, Sire Records, 1990, 4:30)