Les grottes de Gettysburg

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Au lendemain de l'offensive bactériologique lancée par l'armée ennemie, une poignée de soldats se réfugie dans les grottes de Gettysburg. A mesure que la troupe s'enfonce toujours plus profondément dans ce voyage au centre de la terre, le narrateur, un jeune soldat surnommé "le poète" par ses compagnons d'armes, nous fait le récit de ce terrible huis-clos qui consacre la lutte immémoriale entre deux forces antagonistes : "Un seul revolver, quatre balles. Deux directions : monter ou descendre."

Après Cité-Monarque, ONLIT EDITIONS poursuit l'exploration et la diffusion numérique de l'oeuvre du jeune auteur québécois, lauréat du prix du Prix du jeune écrivain francophone en 2007, avec ce court roman publié en version papier chez Negre Editieur en 2010. On y retrouve avec un plaisir non dissimulé cette admirable musique des mots, cette surprenante poétique de la déflagration dont Simon Auclair fait sa marque de fabrique.

"Nous entendîmes bientôt un murmure insistant et qui, à chacun de nos pas, s’accroissait.

- Une cascade souterraine, affirma Jeffrey, ou le vent dans un conduit.

- Non, dis-je, un conciliabule."


20140125
Publié le : mercredi 13 juin 2012
Lecture(s) : 55
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782875600103
Nombre de pages : non-communiqué
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Les grottes de Gettysburg
Simon Auclair
Préface de Sacha Poitras
ONLIT EDITIONS Éditeur littéraire 100% numérique www.onlit.net facebook.com/onlit twitter.com/onliteditions
PRÉFACE
La perception canadienne-française de l’aventure guerrière est unique. Dans ce contexte nord-américain, nous parlons ici de l’un des parcours duself-made man, l’engagement volontaire dans les forces armées. Aucun peuple n’a formé des engagés volontaires ayant développé un tel appétit pour l’équipée souriant, la fleur au fusil, le voyage (bien souvent sans retour) vers le tumulte des terres lointaines, la lumière du bouge qui se profile après une lutte acharnée. Triste exutoire pour une collectivité soumise à une morale étouffante et à un matriarcat qui transforme la vie sociale en un immense gynécée ? Peut-être est-ce là une explication. Sans doute, la lumière crépusculaire duno man’s land reflète un pan de l’âme de cette nation perpétuellement indécise. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que l’un des écrits les plus marquants sur la violence fratricide de la guerre de Sécession provienne de la main d’un Canadien-français. Louis Carmain (1840-1887), l’auteur deThe caves at Gettysburg, a fui avec sa famille la misère du Québec pour travailler dans les usines de textile du Maine. Il s’enrôla sous la bannière nordiste en 1862. Dans mon premier livre,Penser Beyrouth, j’ai comparé les idéaux du soldat à des fils de marionnette. La société en général s’improvise alors marionnettiste. Louis Carmain nous dévoile des souterrains où ces fils se sont entortillés. La patrie, la famille, le simple fait de vivre à la surface deviennent un amas inextricable. Dans ce spectacle de marionnettes, l’entracte est sans cesse différé. Tout entracte permet de démêler les fils de l’imaginaire et de la réalité. Ce que nous dit Carmain, c’est que la guerre ne permet pas ce luxe. Danil Rival (extrait deL’esthète et l’épée)
LES GROTTES DE GETTYSBURG
«J’étais devenu l’ombre de moi-même et je marchais dans les ténèbres. Comment aurait-on pu m’apercevoir ?» Lorsque l’ennemi eut vomi l’entièreté de ses représailles, nous pûmes commencer notre ascension hors des abris souterrains. Dans les conduits soufflait un vent vicié, suintaient de minces rigoles d’eau noire, s’infiltraient, par un tissu incessant de fleurines, des remugles de mort nous laissant deviner la dévastation des surfaces. Nous étions une dizaine de conscrits qui, au jour du grand bombardement, s’étaient réfugiés dans les galeries creusées par le haut commandement, près de Little Round Top. Nous subissions encore, à l’académie, les folles fatigues des premières semaines d’entraînement lorsque retentirent les tocsins. L’adversaire s’attaquait maintenant aux racines de l’arbre militaire : ses recrues. — Allez les gars, hurla le sergent Logan, on fout le camp dans les trous à rats, on se planque ! Ce fut le dernier ordre que nous reçûmes. Un déluge de feu et de ferraille déchiqueta presque aussitôt la baraque qui abritait ma division. Le sergent Logan disparut avec elle, dans le bruit quasi burlesque des bombes et le crépitement pincé des flammes. Je courus, dès lors, sans m’arrêter. Longtemps, en classe, les officiers nous avaient relaté les horrifiques découvertes de nos espions : l’ennemi, camouflé derrière le nombre immensurable de ses armes conventionnelles, s’apprêtait à mettre en service une logistique redoutable, une mécanique monstrueuse, un explosif imparable, peut-être, qui rayerait toute résistance, toute existence, de la zone visée. La pensée qu’un tel armement puisse être utilisé me faisait redoubler d’ardeur. Je traversai le camp d’un seul souffle, bondis par-dessus quelques cadavres, toujours trémulant, sans même songer à l’aide que j’eus pu apporter, au choc nerveux que j’eus dû, en toute logique, ressentir, devant ces chairs saigneuses et roussies. Je guéai encore la rivière qui bordait le camp et venait, distrayant son cours ennuyeux d’un long méandre, en ronger l’extrémité. Je pénétrai dans un gaulis d’érables parsemé de ronciers. Je fus bientôt contraint de ralentir ma fuite. Il me semblait que l’ennemi eût ici, planifiant déjà son raid, largué une multitude de graines robustes, au tégument rêche, celles-ci conçues chimiquement pour la guerre, s’étant développées prodigieusement vite, épandues artificiellement, et ayant érigé, par endroits, une réelle muraille d’épines qui m’excoriaient l’épiderme ainsi que des fers barbelés. Étourdi par ma course, affaibli par mes blessures qui, bien que superficielles, paraissaient s’hypertrophier sous le tintouin des grenades, je m’abandonnai à quelques divagations : moult drageons et boutures s’étaient probablement avérés nécessaires afin de produire une si vivace espèce de plante. L’arme biologique, propre, peu coûteuse, muette, c’était l’avenir. Une détonation péremptoire m’extirpa de mes délires. Je réalisai que je n’avançais plus. J’étais prisonnier des végétations et de cette importune torpeur qui gagne les
survivants, les engourdit subtilement, leur fait courir grand risque. Une chaleur nouvelle envahit bientôt l’atmosphère du sous-bois. Les arbres s’embrasaient et je vis très tôt, sur ma droite, l’ondulation des flammes distordant l’horizon. Je m’ébrouai et accélérai mon avancée entre les bosquets de centaurées, fendant de brèves clairières, brouillant de mes foulées mille mares endormies. J’écartais de mes mains de jeunes pousses qui, vengeresses, me fouettaient le visage. Je dérangeais de mes avant-bras, çà et là, divers halliers qui m’étranglaient les chevilles, me tordaient les orteils dans le secret d’une bourbe, d’une crevasse. Malgré ma course, je sentis bientôt dans mon cou le souffle brûlant du brasier. De fortes bourrasques se levèrent, vinrent secouer les frondaisons, gonfler mes linges, se transformèrent graduellement en d’orageux feulements qui rompaient les branches comme des brindilles, et indiquaient le rapprochement de l’incendie. Je m’énervai. Si j’avais survécu jusqu’ici à l’éclat des bombes, rien ne m’assurait d’être épargné par leurrayonnement. Je bifurquai vers une lente montée que parcourait un layon ancien, recolonisé fortement par une pléiade herbacée, et qui m’apparaissait mener au sommet d’un tertre. Sans qu’aucune explication logique ne vienne soutenir mon impression, je croyais que la hauteur, ou du moins une certaine élévation, m’apporterait la sécurité. J’entamais à peine mon ascension, fatigué certes, mais tenu debout par l’imminence du repos, par l’adrénaline que procure la conscience de l’arrivée, lorsque je trébuchai contre une masse à la fois molle et inamovible. Mon crâne heurta durement une pierre fuselée, grenée telle une baïonnette corrodée, et je sentis jaillir le sang en coulures nombreuses sur mon front, sur mes joues. Comme anesthésié par l’action environnante, mon corps n’éprouva l’intégralité de ma douleur qu’au moment où un mince filet de liquide ayant rejoint mes lèvres, je goûtai, acidulé et bouillant, mon sang. Ma langue fut l’outil de la réalisation, d’abord, puis de la confirmation d’un simple fait : j’étais blessé, peut-être grièvement. J’eus néanmoins la force de me retourner, désireux d’identifier l’objet ayant causé ma chute. Je repérai rapidement la traître dépouille d’un cariacou éventré. Ses viscères encore fumants, comme déposés lâchement sur le sol, tordus, embuaient légèrement l’air frais du boisé ; ses pattes puissantes aux sabots sains reposaient, couchées parallèlement les unes sur les autres, raides comme des pieux. La nuque de l’animal, visiblement fracturée, laissait pendre doucement dans un cratère d’obus sa tête et sa ramure, au merrain gigantesque, celui-ci nourrissant un andouiller impressionnant, amphigourique, toujours terminé d’épois émoussés par l’âge. « Un vieux dix-cors », pensai-je ; mais je n’eus guère la force de pousser plus en avant mon observation animalière. En effet, je fus pris d’un étourdissement. La chaleur sanguine qui me baignait le visage s’avérait insupportable, était littéralement, dans ce vaste embrasement forestier dont les fumées encraient maintenant la clarté du soleil,la goutte qui fait déborder le vase. Je m’évanouis brièvement (je ne me doutais guère, alors, que j’admirais l’astre pour la dernière fois, que se trouvait dans cet obscurcissement naturel, dans cette révérence du soleil, un symbolisme dérobé ; or, si je l’eus su, à cet instant, nul doute que mes efforts pour me tenir éveillé eussent été plus ardents). Je me retrouvai projeté quelques secondes dans cette douceur ouatée de la demi-conscience, balançant entre un coma profond et un ressaisissement alarmé. Menacé de toutes parts par d’hostiles environnements, mon corps se réfugiait dans une intériorité amortie, gommée, illusoire.
Ce ne fut pas de mon plein gré que je m’extirpai de cette situation. On me releva, à grand-peine, pour m’entraîner plus loin dans la colline. Ce fut Jeffrey, grand gaillard aux joues vives, aux regards lents, aux mains moites, qui, me voyant tout groggy alors que lui-même fuyait notre camp, entreprit de me soutirer aux flammes affamées. Déjà, elles suçotaient les restes du cariacou, se hissaient vers mes orteils, envisageaient mon encerclement. — Allez vieux, dit-il, faut pas crever comme ça, sans ennemi. Nous gravîmes un raidillon herbu, moi titubant, soutenu par Jeffrey, tous deux toussotant. Nous étions assaillis par une fumée dense qui grimpait le long des pentes, paraissait atteindre le sommet de la butte pour s’y coaguler en un terril apocalyptique. — Merde, graillonna Jeffrey, à quoi bon monter, on s’en tirera jamais. Nous butâmes soudainement contre une trappe métallique, fortement rivetée, encore étincelante de jeunesse. Celle-ci était à demi camouflée par un tapis de fougères. C’est alors que nous nous rappelâmes notre premier jour de formation où, d’emblée, on nous avait informés de l’existence, dans les hauteurs, d’une ancienne mine transformée en retraite, gorgée de vivres. — Bordel, c’est notre bonne étoile ! s’écria Jeffrey. — Oui, dis-je, aussi coruscante que ses congénères célestes, mais qui serait clouée au sol, inversée. Jeffrey, malgré la précarité de notre condition, me dévisagea vertement. — Ta gueule, le poète, saute dans le trou et rend grâce à Dieu de nous envoyer chez le Diable ! J’avais eu – quel malheur ! – l’audace d’avouer en classe de tir que les humanités m’intéressaient. J’avais depuis été la cible de galéjades questionnant ma capacité à combattre, ma bravoure, voire ma virilité. Certes, le tout était rapidement devenu simples taquineries, dès lors que j’affectais quelque connaissance altière, citait un vers grec ou latin. Or Jeffrey, quant à lui, et malgré son affection grandissante pour moi, était resté le plus sérieux de mes critiques. Enfin ! Nous ouvrîmes ensemble la lourde porte de fer forgé. Une fraîcheur de caveau, chargée de l’exhalaison épicée des humus, des lichens, nous enserra immédiatement le visage. L’étrangeté habitait ce conduit sombre, aux aspérités indécelables : en effet, celui-ci semblait trempé d’une humidité cryptique, inconfortable, quelques mètres sous nos pieds, et formé tout à la fois, du moins en son débouché, d’un tuf calcaire d’une pulvérulence suffocante, qui se mêlait aux fumées insistantes de l’atmosphère. — Allons, s’ébroua Jeffrey, c’est ce tombeau ou le nôtre ! « Oui, pensais-je inquiet, enfonçons-nous, et espérons que mes pensées sauront me divertir de ma terreur, me porter au travers de cette sombre nuit ! »
Site de l’auteur :onlit.net ISBN : 978-2-87560-010-3 ONLIT BOOKS #11 © 2012 Simon Auclair & ONLIT EDITIONS Coordination éditoriale : Pierre de Mûelenaere Relecture et corrections : Laureline Leveaux Conception de la couverture : Pierre Lecrenier Version ePub :LEC Digital Books Date de la première mise en ligne : 13 juin 2012
À PROPOS
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