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Les Héritiers de Montmercy

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282 pages

Au commencement du règne de saint Louis, il y a par conséquent environ six cent cinquante ans, sur les confins de l’Ile de France et de la Bourgogne, s’élevait le château féodal de Montmercy. Ses énormes tours, flanquées de minces tourelles et reliées par de hautes murailles crénelées, formaient un désordre pittoresque et profilaient sur le ciel leurs toits en poivrières surmontés de girouettes, indiquant le haut rang du seigneur châtelain. Une double enceinte en défendait les approches et on n’y parvenait que par un pont-levis, derrière lequel une herse dardait ses pointes de fer, et qui était dressé à la moindre apparence de danger.

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Eudoxie Dupuis

Les Héritiers de Montmercy

I

DANS LA GRAND’SALLE

Au commencement du règne de saint Louis, il y a par conséquent environ six cent cinquante ans, sur les confins de l’Ile de France et de la Bourgogne, s’élevait le château féodal de Montmercy. Ses énormes tours, flanquées de minces tourelles et reliées par de hautes murailles crénelées, formaient un désordre pittoresque et profilaient sur le ciel leurs toits en poivrières surmontés de girouettes, indiquant le haut rang du seigneur châtelain. Une double enceinte en défendait les approches et on n’y parvenait que par un pont-levis, derrière lequel une herse dardait ses pointes de fer, et qui était dressé à la moindre apparence de danger. Au milieu, un groupe de constructions plus massives encore dominait le château, comme le château lui-même dominait la plaine ; c’était le donjon, dernier refuge de la famille et des défenseurs en cas d’attaque.

Du haut de ces murailles et de ces tours, les regards des sentinelles s’étendaient sur une campagne riante, coupée de prairies, de bois, de vignes, de champs cultivés, au milieu desquels serpentait une jolie rivière au cours tranquille, qui allait, à quelques lieues de là, se jeter dans l’Yonne, après avoir répandu la fertilité et l’abondance sur son parcours.

Bien des fois la paix de cette jolie vallée avait été troublée et bien des fois les eaux limpides de la rivière avaient été teintes de sang, car les seigneurs de Montmercy étaient de rudes batailleurs, et, comme tous ceux de leur temps, souvent en guerre avec leurs voisins ; mais, depuis plusieurs années, le domaine était habité par la comtesse qui était veuve, et quoiqu’elle conservât encore auprès d’elle, pour la défense de sa demeure et de sa famille, un certain nombre de soldats éprouvés, ils ne se hasardaient plus, ayant perdu leur chef, à faire aucune expédition au dehors. Le château lui-même était devenu silencieux. Il ne retentissait plus, comme par le passé, du fracas des exercices guerriers, des allées et venues tapageuses des hommes d’armes, de leurs violentes querelles, de leurs grossiers discours ou de leur gaieté désordonnée. A certaines heures seulement, une petite troupe traversait les cours pour aller relever les sentinelles ; puis tout rentrait dans l’ordre et le calme prescrits par la châtelaine.

Il fallait du calme et de l’ordre en effet pour procéder à l’éducation des trois enfants qui, au moment où commence notre histoire, prenaient leurs ébats dans la grand’salle. Cette salle avait été autrefois celle des fêtes ; la vaste table de chêne qui en occupait le milieu avait réuni souvent autour d’elle de nobles et joyeux convives, qui charmaient les ennuis du repos par des récits de bataille, entremêlant les toasts qu’ils se portaient les uns aux autres de refrains guerriers qui réveillaient les échos de la vaste pièce ; maintenant elle ne résonnait plus que de rires argentins, et les fenêtres aux vitraux armoriés ne laissaient plus tomber leur lumière indécise que sur les têtes blondes des enfants qui en avaient fait le théâtre de leurs jeux.

A l’une des extrémités de la salle décorée de panoplies formées des armures des anciens seigneurs du manoir, se voyait une de ces immenses cheminées dans lesquelles s’enfouissaient une demi-douzaine d’arbres entiers. En ce moment elle était vide, car le mois de juin étalait toutes ses splendeurs, et le besoin de feu était loin de se faire sentir ; mais en hiver il devait être agréable de s’asseoir, pour faire la veillée, devant le brasier ardent où plus d’une fois, dans les temps passés, les hommes d’armes du comte avaient fait rôtir un mouton tout entier.

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Le château de Montmercy.

En face, à l’autre bout de la vaste pièce, sur une estrade qui formait une sorte de trône, — et c’était là, en effet, que le seigneur se tenait autrefois pour rendre la justice, — une fillette d’une dizaine d’années était assise. Avec sa robe bleu de ciel, son voile blanc, sa couronne de marguerites des prés et la longue branche de lis qui lui servait de sceptre, Iselle aurait pu poser pour une image de la Reine des Anges ; mais le rôle qu’elle jouait dans cette circonstance était moins auguste. Elle représentait la reine du tournoi et suivait, avec un sérieux plein d’intérêt, le combat que deux jeunes garçons, un peu plus âgés qu’elle, se livraient au milieu de la salle, érigée en champ clos.

Leurs armes, proportionnées à leur taille, n’étaient que des épées émoussées ; mais l’éducation des jeunes nobles de cette époque, en ce qui concernait l’usage des armes, commençait de très bonne heure ; aussi Amaury et Tancrède maniaient-ils déjà les leurs avec une certaine dextérité. Elles leur tenaient lieu tout à la fois, dans ce combat simulé, de lance, d’épée et de poignard. Sulpice, un ancien écuyer du comte, qui l’avait accompagné dans toutes les guerres et qui était avec lui à la bataille de Bouvines, avait été chargé par la comtesse de leur donner des leçons d’escrime, et il avouait, avec quelque secret contentement, que ses deux jeunes maîtres étaient d’excellents élèves.

La lutte se prolongea pendant quelque temps sans qu’aucun des deux enfants obtînt un avantage bien marqué. Par moment, une exclamation, de satisfaction d’une part, de dépit de l’autre, annonçait qu’un des deux combattants avait été touché ; mais cela n’interrompait pas la bataille qui reprenait de plus belle.

Soit qu’elle trouvât que l’amusement durait depuis assez longtemps, soit qu’elle fût fatiguée de son immobilité, soit qu’elle craignît que les deux champions ne finissent par se donner quelque horion fâcheux, Iselle lança la branche de lis qu’elle tenait au milieu de la pièce : c’était le signal pour faire cesser le combat.

En ce moment Tancrède, d’un coup habile, venait de désarmer son adversaire et d’envoyer son épée à l’autre bout de la pièce. Volontiers Amaury se fut remis en garde, car il lui en coûtait de se déclarer vaincu ; mais les conditions du jeu qu’ils s’étaient imposées eux-mêmes ne le permettaient pas, et d’ailleurs « la Reine » s’était prononcée en jetant son sceptre de fleurs dans la lice.

Il lui fallut donc subir la loi du vainqueur, c’est-à-dire le suivre devant la gentille souveraine et se tenir derrière lui comme son homme lige, pendant qu’Iselle détachait la couronne de marguerites qu’elle portait et la posait sur la tête de Tancrède.

Cette cérémonie accomplie avec toute la gravité qu’elle réclamait, Iselle sauta en bas de l’estrade.

  •  — C’est bien beau d’être reine, s’écria-t-elle, mais c’est bien fatigant ! Si nous allions un peu courir dans la prairie. D’abord je n’ai plus de couronne ; il faut que je m’en fasse une autre.
  •  — Au fait ! c’est vrai ! s’écria Amaury qui avait déjà oublié la petite mortification qu’il venait de subir. Et s’élançant vers l’escalier en colimaçon, pratiqué dans une petite tourelle, il le descendit quatre à quatre, accompagné d’Iselle. Tancrède les suivit d’un pas plus tranquille, car si le jeune garçon montrait une grande ardeur pour les divertissements chevaleresques qui lui présentaient l’image des occupations et des travaux qui devaient plus tard être les siens, il n’en avait aucune pour les amusements paisibles, et il fallait toute l’affection qu’il portait à Iselle pour qu’il consentît à s’y mêler.

Un espace assez vaste, formant une cour circulaire, s’étendait entre la première et la seconde enceinte du château. C’est là ce qu’Iselle appelait la prairie. Au temps du comte, c’est dans cet endroit qu’avaient lieu les exercices militaires, et le terrain, sans cesse battu par les pieds des hommes et des chevaux, ne donnait naissance qu’à une rare et chétive végétation ; mais depuis que la comtesse était seule dame et maîtresse du manoir, l’herbe y croissait épaisse et serrée, émaillée de fleurs, parmi lesquelles Iselle faisait chaque jour une ample moisson.

On y voyait en grande abondance ces pissenlits ou dents-de-lion dont la couronne d’or, en disparaissant, fait place à une jolie houpette de duvet, menu et léger, qu’on appelle chandelle, et qui se détache pour s’envoler au moindre veut.

  •  — Voyons, s’écria Iselle en cueillant une de ces liges, dans combien de temps je me marierai.

Et, enflant ses joues, elle souffla de toute la force de ses poumons sur la fragile petite boule, qui s’éparpilla de tous côtés, laissant seulement fixées au pédoncule une demi-douzaine de fines aigrettes.

Iselle recommença son opération avec une nouvelle ardeur une première, puis une deuxième et enfin une troisième fois. Tout avait disparu.

  •  — Quatre ! s’écria-t-elle d’un air de triomphe ; je me marierai dans quatre ans : j’en aurai seize !
  •  — Eh bien, tu auras à faire si tu veux être en état, dans quatre ans ! de tenir une maison, fil Amaury.
  •  — Voyons, toi, quand tu le marieras ? dit la fillette, sans paraître faire attention à cette remarque et en portant aux lèvres de son compagnon une autre tige de pissenlit.

Amaury rassembla toutes ses forces pour produire un coup de vent formidable, mais il eut beau faire, il lui fallut, lui aussi, se reprendre à quatre fois avant de réussir à découronner complètement la hampe de la fleur.

  •  — Quatre, quatre ! comme moi ! s’écria Iselle. Tu te marieras dans quatre ans ! Deux noces à la fois ! C’est gentil un frère et une sœur qui se marient le même jour ! Quelle belle cérémonie !

Au tour de Tancrède maintenant, ajouta-t-elle en s’adressant à celui-ci qui les avait rejoints.

En vain le jeune garçon voulut-il s’en détendre, il lui fallut céder et, lui aussi, souffler sur une chandelle.

Quoiqu’il ne trouvât pas qu’il fût tout à fait en âge de prendre femme, il n’en souffla pas moins avec beaucoup de force, et de manière à faire envoler d’un seul coup tout le duvet de la boule ; mais, sans doute, la graine n’était pas encore assez mûre ; une bonne partie demeura attachée sur l’extrémité de la tige comme des épingles sur une pelote.

Tancrède recommença une fois, deux fois, mais les « messagers », comme on appelle ces graines légères, s’obstinèrent à ne pas partir. Sans perdre courage, il continua sa besogne, soufflant toujours énergiquement, mais sans succès ; une ou deux petites aigrettes s’envolaient bien par-ci ou par-là ; néanmoins il en restait beaucoup sur la tige.

Iselle et Amaury riaient de tout leur cœur de ses efforts impuissants ; sans qu’il sût pourquoi, car il avait trop de bon sens pour croire à ces enfantillages, Tancrède était dépité.

Il arracha une seconde tige de dent de lion, puis une troisième ; mais il ne fut pas plus heureux dans ses essais pour les dépouiller : toutes résistèrent à son souffle.

  •  — Il ne se mariera pas ! fit Iselle en riant et en sautant ; il ne se mariera pas !
  •  — Eh bien ! dit Tancrède en jetant la plante avec colère, vexé de ne pouvoir réussir dans une chose aussi facile, et vexé surtout de n’avoir pas la force de cacher ce qu’il éprouvait, — eh bien ! si je ne me marie pas, je me ferai Chevalier du Temple ! et si notre roi Louis IX, qui a tout juste mon âge, va combattre les Infidèles, je l’accompagnerai en Terre-Sainte. S’il n’y va pas, j’irai sans lui !

II

L’INSULTE

Au pied de la colline que dominait le château, se groupait le village, si l’on peut donner ce nom à un amas de masures faites en torchis, c’est-à-dire avec un mélange de terre glaise et de paille hachée. A peine l’humble clocher de la petite église, construite des mêmes matériaux, dépassait-il leurs toits de chaume. Les ruelles qui séparaient ces misérables habitations formaient autant de cloaques fangeux où des marmots hâves, déguenillés ou demi-nus grouillaient et barbottaient en compagnie des porcs, des oies et des canards.

Tancrède, revenant seul un jour d’une chevauchée qu’il avait faite dans les bois d’alentour, traversait le village. Quoiqu’il aimât fort à faire galoper son cheval, le mauvais état des chemins l’avait forcé à prendre une allure paisible, afin de ne pas être éclaboussé de la tête aux pieds par la boue fétide qui remplissait les trous et les ornières.

Comme il atteignait les premières maisons, ses oreilles furent frappées du bruit d’une dispute. La chose n’avait pas lieu de le surprendre, car il en était presque toujours ainsi : les enfants du village, faute sans doute d’occupations plus agréables ou plus utiles, passant leur temps à s’injurier et à se donner des horions. Chacun prend son plaisir où il le trouve ! Tancrède ne jugea donc pas à propos d’accélérer le pas de sa monture, pour aller mettre le holà, comme il aurait pu le faire en d’autres lieux et en d’autres circonstances. Il continua à s’avancer tranquillement, laissant son cheval choisir avec soin et en bête délicate les endroits les moins boueux pour y mettre les pieds.

Ce n’est qu’en parvenant sur le théâtre de la lutte qu’il s’aperçut que la querelle était plus grave qu’il ne se l’était imaginé. Un garçon de quinze à seize ans en avait saisi un autre d’une dizaine d’années par le vêtement en lambeaux qui lui servait de haut-de-chausses, et le tenait suspendu au-dessus d’une mare verdâtre, le menaçant de lui faire faire le plongeon. La mare était peu profonde, il est vrai, mais assez néanmoins pour que la chute y pût être dangereuse pour un enfant.

L’autre poussait des cris perçants, en appelant tous les saints du ciel à son secours et à leur défaut ses camarades habituels ; mais ceux-ci, redoutant la force et la méchanceté bien connues d’Éloi (c’est le nom du grand garçon), s’étaient prudemment esquivés, et, qui derrière un arbre, qui derrière une porte, qui derrière un pan de mur, se contentaient de regarder curieusement de loin ce qui allait se passer.

Tancrède avait arrêté son cheval.

  •  — Que veux-tu à ce gamin ? demanda-t-il à Éloi d’un ton impérieux.
  •  — Mêlez-vous de ce qui vous regarde, répliqua brutalement celui-ci.
  •  — Insolent ! fit le jeune homme en levant sa houssine. Me diras-tu au moins ce qu’il t’a fait ?
  •  — Il m’a volé, dit Éloi en toisant Tancrède d’un air de défi.
  •  — Ce n’est pas vrai ! s’écria l’enfant se démenant, au risque de voir ses misérables vêtements se déchirer, et de tomber dans la mare. Ce n’est pas vrai ! c’est lui, au contraire, qui a voulu me prendre...
  •  — Vas-tu te décider à faire ce que je t’ordonne ? fit Tancrède la cravache toujours levée sur Éloi.
  •  — Pas avant qu’il me rende...
  •  — Je ne lui ai rien pris ! glapit la petite victime.
  •  — Encore une fois, m’obéiras-tu ? reprit Tancrède en s’animant de plus en plus. Mais voilà qui va t’aider à comprendre. Et la houssine vint caresser les épaules du méchant garnement.

Un éclair de rage traversa les yeux d’Éloi. Il fit deux pas en arrière, laissant tomber à terre le galopin, mais sans le lâcher néanmoins.

  •  — Je n’ai pas d’ordre à recevoir d’un fils de félon ! maugréa-t-il.
  •  — Un fils de... répéta le jeune gentilhomme. A qui parles-tu, misérable ? Est-ce bien à moi ? A Tancrède de Montmercy !
  •  — A qui voulez-voulez que ce soit ? répliqua l’autre avec une arrogance gouailleuse.

Mais avant qu’il eut achevé sa phrase, la houssine de Tancrède lui traversait la figure, y laissant un long sillon rougeâtre. La douleur força Éloi à abandonner l’enfant qui s’enfuit, tout heureux d’en être quille à si bon compte, et se hâta d’aller rejoindre ses camarades.

  •  — Quand vous me frapperez, reprit le méchant garçon d’un ton de défi et d’insolence, aussitôt que l’étourdissement causé par la violence du coup se fût dissipé, cela ne m’empêchera pas que j’aie dit la vérité.

Tancrède avait sauté à bas de son cheval.

  •  — Ose le soutenir ! Ose répéter que ce que tu as dit est la vérité, vile canaille ! s’écria-t-il en saisissant Éloi par les épaules et en continuant à faire pleuvoir sur lui une grêle de coups de houssine, Mon père, un félon !
  •  — Oui, un félon ! répétait Éloi qui, voyant l’état dans lequel l’injure jetée à la face du jeune homme l’avait mis, semblait prendre plaisir, au prix de quelques horions de plus, à exciter sa colère. D’ailleurs, il faut l’avouer, il n’avait pas la pleine conscience de ce qu’il disait. Quelque effronté qu’il fût, il n’aurait jamais eu l’audace de parler ainsi à un jeune noble, s’il n’eût laissé sa raison au cabaret qu’une vieille femme tenait dans le village et où elle vendait une mauvaise eau-de-vie. Aussi ne se faisait-il pas faute de rendre à son adversaire coup pour coup, croyant du reste avoir facilement bon marché d’un garçon beaucoup plus jeune et d’une apparence plus délicate que lui. Mais il se trompait : Tancrède, d’une taille et d’une force peu communes pour son âge, — ce qui rapprochait déjà les distances, — était, en outre, d’une bravoure à toute épreuve et très habile à tous les exercices du corps. La lutte n’était donc pas aussi inégale qu’on aurait pu le croire entre lui et le paysan.
    Illustration

    Encore une fois, m’obéiras-tu ?

  •  — Mon père un félon ! répétait-il avec rage et sans cesser de frapper. Le comte de Montmercy un félon !
  •  — Je n’ai pas dit cela ! grommela Éloi tout en continuant à jouer des poings. Je n’ai pas parlé du comte de Montmercy.
  •  — Comment ! ne viens-tu pas de me soutenir que le comte de Montmercy, que mon père...
  •  — Votre père, le comte de Montmercy ! ricana Éloi.
  •  — Le comte de Montmercy n’est pas mon père !... s’écria Tancrède.
  •  — Tiens ! vous le savez aussi bien que moi, peut-être, qu’il n’est pas votre père, pas plus que la comtesse n’est votre mère !

A cette révélation soudaine, le jeune homme éprouva un tel saisissement que la baguette s’échappa de sa main et que son bras désarmé retomba inerte le long de son corps. Éloi, que le traitement qu’il venait de subir avait dégrisé peu à peu, et qui commençait à penser qu’il s’était mis une mauvaise affaire sur les bras en cherchant querelle à l’un des jeunes gens du château, en profila pour s’esquiver. Il eut bien vite disparu derrière les masures à l’abri desquelles les gamins du village avaient assisté, avec un contentement sans pareil, à la correction que le vaurien venait de recevoir, pendant que Tancrède demeurait sans mouvement et sans voix, comme s’il eût été frappé de la foudre.

Ayant recouvré en partie ses esprits, il regarda autour de lui pour chercher Éloi, afin de lui demander de plus amples explications. Ne le voyant pas, il se décida enfin, après quelques instants d’hésitation, à remonter à cheval pour continuer sa route.

III

PERPLEXITÉS

fartage entre la stupéfaction, la douleur et la colère, Tancrède reprit le chemin du château. Tantôt il pressait le pas de sa monture comme s’il avait hâte d’aller chercher des éclaircissements, tantôt il s’arrêtait tout court comme s’il redoutait le moment qui devait lui apporter une cruelle certitude. Mais devait-il ajouter la moindre créance aux paroles d’un manant comme Éloi ! Lui, Tancrède, qui jusqu’ici avait toujours regardé le comte de Montmercy comme son père, serait le fils d’un félon ! D’un félon ! Ce mot le faisait frémir de rage et d’indignation. Avait-il bien pu se laisser jeter une pareille injure à la face sans châtier, jusqu’à la mort, le vassal qui avait osé la proférer !

Et pourtant, comment Éloi aurait-il eu l’audace d’avancer un tel propos sans être sûr de ce qu’il disait. Mais alors si, lui, Tancrède, n’était pas le fils du comte de Montmercy, qui donc était-il ? Et il enfonçait les éperons dans les flancs de la pauvre bête qui le portait, impatient d’aller interroger ceux qui pouvaient lui répondre.

Ceux-là, quels étaient-ils ? Sa mère ? Son frère ? Hélas ! Si Éloi n’avait pas menti, il n’avait ni mère, ni frère, ni sœur non plus, sans doute ! Cela pouvait-il être ? Comment, la comtesse qu’il avait toujours appris chérir, à respecter, à vénérer, qui s’était toujours montrée si tendre pour lui, ne serait pas sa mère ! En repassant les événements de sa jeune vie dans sa mémoire, il ne se souvenait pas de l’avoir jamais vue montrer de préférence à son détriment pour Amaury ou pour Iselle. Elle leur prodiguait à tous les mêmes caresses ; elle les réprimandait avec la même douceur ; elle les veillait, quand ils étaient malades, avec la même sollicitude. Il se rappelait entre autres un accident qui lui était arrivé quelques mois auparavant et qui l’avait tenu au lit pendant plusieurs semaines. En se remémorant les soins que la comtesse lui avait donnés en cette occasion, il se disait qu’il était impossible qu’une mère se montrât plus tendre et plus dévouée.

Voilà comment cet accident était survenu.

Les deux frères (on avait coutume de leur donner ce titre, et nous demandons la permission de l’employer pour la commodité du récit), les deux frères, tout jeunes qu’ils fussent, étaient déjà habiles écuyers, car la science de l’équitation, de même que celle des armes, formait une des parties principales de l’éducation d’un gentilhomme, et on estimait, pour l’un aussi bien que pour l’autre, qu’on ne pouvait s’y prendre de trop bonne heure pour l’acquérir. Amaury et Tancrède avaient donc commencé à monter à cheval presque en même temps qu’à marcher, et Sulpice, l’ancien écuyer du comte, était chargé de leur donner des leçons aussi bien que de leur montrer l’escrime. C’était plaisir de voir les deux enfants, chacun sur un poulain, le faire manœuvrer avec une aisance et une dextérité qu’on ne pouvait guère attendre de leur petite taille.

Souvent il y avait bataille entre le petit écuyer et sa monture, jeunes tous deux, pas beaucoup plus raisonnables et certainement aussi obstinés l’un que l’autre. Les écuries du château possédaient une jument de noble race, nommée Gulnare (le comte lui avait donné ce nom, qui signifie rose en arabe, à cause de sa beauté). C’était ordinairement sa progéniture qui servait de monture aux trois enfants ; car si Iselle ne se livrait pas aux mêmes exercices guerriers que ses frères, elle était aussi fort bonne écuyère et en état de faire de longues promenades avec eux dans les bois qui entouraient Montmercy. Une jolie petite haquenée, blanche comme le lait, qu’on appelait Colombe et qui méritait bien ce nom par sa douceur, lui était particulièrement réservée.

Gulnare entretenait donc, depuis leur première enfance, l’écurie de jeunes maîtres. Quand il lui naissait un poulain, Sulpice, que ces soins regardaient, examinait si l’animal avait les qualités propres à faire un bon cheval ; il le dressait alors, et, quand il était parvenu à dompter la petite bête, souvent assez volontaire, il permettait aux enfants de la monter.

L’un des descendants de Gulnare était devenu bien vile leur favori. Sa tournure était si drôle et si gentille en même temps, avec son poil hérissé, sa crinière ébouriffée, sa queue au vent, ses naseaux largement ouverts, son œil plein de feu, que tous aspiraient au moment où ils pourraient l’enfourcher. En attendant, ils lui faisaient de fréquentes visites, soit dans l’écurie, soit dans le terrain vague appelé « la prairie », qui s’étendait autour du château, et s’ils ne lui portaient pas du sucre, comme vous le feriez vous-même en semblable circonstance, c’est qu’en ce temps-là le sucre n’existait pas. C’était plaisir de voir Démonio, comme les enfants l’avaient baptisé, sauter et caracoler autour de sa mère ou avec les autres jeunes poulains, en manifestant une joie sauvage et en poussant de bruyants hennissements.

Quand vint le moment convenable, Sulpice voulut entreprendre de le former ; mais Démonio ne parut pas comprendre les bienfaits de l’éducation et se montra peu disposé à les recevoir. D’abord on avait commencé par le priver de la société de sa mère, et, ce à quoi il fut plus sensible, de grand air et de liberté. Plus de courses folles dans la prairie, plus de gambades avec les autres poulains, plus de bonnes parties avec Loriot, le vieux chien qui, lui aussi, l’avait pris en amitié. Il lui fallait supporter autour de son cou un lourd collier, marque de servitude ; entre ses dents un mors qui le gênait, et se sentir entravé dans ses mouvements par une corde qui le tenait enchaîné. Ce n’était pas fait pour bien disposer une petite créature d’un naturel vif, impétueux, obstiné, fantasque et qui n’aimait en faire qu’à sa tête. Aussi Sulpice fut-il plus d’une fois sur le point de renoncer à sa tâche. Mais, en même temps que Démonio était volontaire et capricieux, il avait des qualités de race : il était ardent et promettait, quand on serait parvenu à dompter son humeur indocile, de faire un cheval remarquable.

Les enfants assistaient souvent aux leçons données à leur favori : elles avaient lieu, tantôt dans un manège disposé à cet effet, tantôt au dehors.

Un jour Sulpice la donnait dans la cour du château. L’animal était plus rétif encore que de coutume. On lui avait mis une selle, et cette marque d’esclavage lui était tellement odieuse qu’il semblait n’avoir pas d’autre idée que de s’en débarrasser. Il avait échappé à la main de Sulpice et, complètement sourd à son commandement, il courait affolé le long des bâtiments, se frottant à tout ce qu’il rencontrait pour arracher de ses épaules ce fardeau qui les déshonorait.

Les enfants riaient de tout leur cœur de la colère de Sulpice et de ses efforts impuissants pour se faire obéir de la malicieuse petite bête qui avait déjà, dans sa course effrénée, passé plusieurs fois à côté d’eux.

Tout à coup, mû par on ne sait laquelle de ses idées endiablées qui traversent parfois la cervelle des enfants, Amaury saisit Démonio par la crinière et en un clin d’œil il fut sur son dos. Saisi de frayeur à la pensée de la catastrophe qui pouvait être la suite de cette escapade, Sulpice se mit à la poursuite du poulain qui, fou d’épouvante et de rage en sentant ce poids inaccoutumé sur son dos, avait encore accéléré sa course. Trouvant ouverte devant lui la porte du château dont le pont était baissé, il la franchit d’un saut et s’élança dans la prairie où il avait si souvent pris ses ébats.

Tancrède, de même que Sulpice, s’était d’abord précipité sur les traces de son frère ; mais, réfléchissant que la prairie faisait le tour du château, il se ravisa presque aussitôt et, rebroussant chemin, il prit sa course du côté opposé.

Amaury n’avait pas tardé à se repentir de sa folle témérité. Le poulain l’emportait avec une rapidité toujours croissante, accompagnant son galop de bonds, de sauts et de saccades qui rendaient la position du petit écuyer extrêmement dangereuse. Il se tenait cramponné à la crinière de l’animal ; mais la peur le gagnait peu à peu en se sentant si rudement secoué, et il allait peut-être, au risque de se rompre les os, se laisser glisser à terre afin de ne pas y être jeté trop brutalement, lorsqu’il vit son frère accourir à sa rencontre.

Ne songeant qu’au péril que courait Amaury et sans s’inquiéter de celui qu’il pouvait courir lui-même, le courageux enfant s’élança au-devant de Démonio et, le saisissant par le mors, il s’y suspendit. La course du cheval était trop rapide pour qu’une main, même plus forte que celle de Tancrède, pût l’arrêter ; mais du moins l’entrave qu’il subissait retarderait sa vitesse et donnerait à Sulpice le temps d’accourir à son tour.

En attendant, le jeune sauveteur, cramponné à la bride qu’il n’avait pas voulu quitter, se laissait traîner sur le terrain, tantôt herbeux, mais plus souvent inégal de la prairie. Quand on le releva, il avait perdu connaissance ; ses habits en lambeaux étaient souillés et ensanglantés et tout son corps était couvert d’écorchures et de contusions.

La comtesse avait vu la fin de cette triste aventure qui s’était justement passée sous les fenêtres de son appartement. Elle était accourue au plus vile, et lorsque Tancrède rouvrit les yeux, il vit au-dessus du lit où on l’avait déposé le visage anxieux et couvert de larmes de celle qu’il appelait sa mère penche vers lui,

C’est cette douce et tendre apparition que le jeune garçon évoquait en retournant au château après la révélation qu’on venait de lui faire si brutalement, sans songer à se demander si l’émotion qu’il avait lue en cette occasion sur le visage de la comtesse n’était pas augmentée par la pensée du danger qu’elle avait vu courir à son propre fils, et si son redoublement de tendresse ne s’adressait pas à celui dont le dévouement venait de le sauver.

IV

ESPOIR DÉÇU

En cherchant dans son esprit à qui il pourrait s’adresser pour avoir le mol de l’énigme qui le touchait si profondément, Tancrède pensa d’abord à Sulpice. L’ancien écuyer du comte devait sûrement connaître ce secret, car il y avait bien longtemps qu’il était au service des Montmercy, et le jeune garçon avait eu occasion bien des fois de remarquer que la comtesse le traitait tout à fait en homme de confiance, le choisissant, de préférence à tout autre, pour les missions qui demandaient du dévouement et de la discrétion.

Son premier soin, en atteignant le château, fut donc de le chercher. Il le trouva occupé à donner à Amaury une leçon d’escrime.

Cela le contraria vivement ; il avait espéré trouver le vieil homme d’armes tout seul. Par bonheur la leçon touchait à sa fin.

Aussitôt qu’elle fut terminée, Tancrède, refusant sous un prétexte la partie de pêche qu’Amaury lui proposait, suivit Sulpice à la fauconnerie où, comme dans toutes les maisons nobles d’alors, on entretenait des oiseaux de proie propres à la chasse, tels que gerfauts, faucons, émerillons, la chasse au vol étant la grande distraction des châtelains et même des châtelaines de ce temps-là.

Le vieil homme d’armes, dont les fonctions au château étaient multiples, était fort expert en tout ce qui regardait cet exercice et donnait aux oiseaux dressés dans ce but des soins particuliers.

Illustration