Les Îles Gambier et la brochure de M. Jacolliot, par Jean-Paul Chopard

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impr. de Lefournier aîné (Brest). 1871. In-8° , 94 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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LES
ILES GAMBIER
ET LA
BROCHURE DE M. L. JACOLLIOT
LES
ILES GAMBIER
ET LA
/ ^BROCHURE \DE M. L. JACOLLIOT
PAR
Jean Paul GHOPARD
EXTRAIT DES RECITS SUR TAHITI
OUVRAGE INEDIT
« La Justice est une constante et
perpétuelle volonté faisant droit à
chacun. » (A. GRATRY.)
BREST
IMPRIMERIE DE J. B. JLEFOURNIER AINE
86, GRAND'RUE, 86
1871
AVERTISSEMENT
« La Justice est une constante et
perpétuelle volonté faisant droit à
chacun. » (A. GRATRY.)
Un jour, où je m'entretenais avec M. le Commissaire
Impérial, Comte Emile de la Roncière, les îles GamMer furent
le sujet de la conversation.
Après avoir parlé de la Reine régente de ces îles qui était,
disait-il, une pauvre femme ignorante et craintive ; après avoir
donné quelques détails assez intéressants sur ce pays, qu'il
avait lui-même visité, le Commissaire Impérial ajouta : « Il y a
» à Mangarèva, un homme qui conduit tout; sa manière de
» voir n'est pas la nonne. Despote, comme tous les prêtres,
» le Père Laval gouverne par la crainte et la terreur. Derniè-
» rement encore, il vient de commettre un acte qui le perdra
» sûrement. »
Qu'a-t-il donc fait, demandai-je ?
« Il a empoisonné un homme ! me répondit M. le Comte de
» la Roncière. »
Déjà, j'avais entendu parler du révérend Père Laval, mais
jamais on n'avait dit de lui qu'il fût un assassin. L'assurance
avec laquelle cette accusation était proférée surprit un moment
ma croyance.
C'est infâme! m'écriai-je; mais, ajoutai-je presque aussitôt,
car la réflexion vint et avec elle amena le doute, « avez-vous
» des renseignements positifs sur ce crime, M. le Comte ? »
Certes, me répondit-il, nous en avons et de très-circons-
tanciés.
Le Père Laval est un peu médecin; constamment chez
ses ouailles, c'est lui qui les soigne dans toutes leurs maladies.
Si on lui déplaît, on est hien vite indisposé. Il n'était pas
satisfait de l'homme en question, et, le dimanche qui précéda
la mort, il s'écria du haut de sa chaire, en se tournant vers
lui : « Tu mourras vendredi. » C'est arrivé comme il l'avait
prédit. Et, repris-je, c'est tout, M. le Comte? Mais oui, me
dit-il, et c'est bien assez, je suppose! Puis il ajouta, après un
instant de silence : X...., qui est votre ami, partira ces jours-ci
pour Mangarèva, et ira faire une enquête sur ces faits.
Un sourire qui vint alors errer sur mes lèvres fut surpris
par le regard de M. de la Roncière, aussi il ajouta avec un peu
de contrariété dans la voix : Vous n'avez pas l'air très-convaincu
de la culpabilité du Père Laval ? — Mais, répliquai-je, je vous
assure, M. le Comte, que je n'y crois pas du tout, et je pense
que X fera comme moi, car il est fort incrédule, ce
cher ami; aussi, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas
l'homme qu'il faut pour cette enquête. C... vaudrait mieux (1).
Quelques instants après, je pris congé de M. le Commis-
saire Impérial. G.... fut envoyé aux îles Gambier, et il en revint
comme il y était allé.
Cependant, la conversation que je viens de rapporter me
tint longtemps préoccupé. M. le Comte Emile de la Roncière
est un homme intelligent, et sa crédulité, au sujet de l'accu-
sation portée contre le révérend Père Laval, ne devait pas être
basée seulement sur la coïncidence de la mort d'un homme,
avec la parole que le prêtre avait, peut-être, proférée en chaire.
Cette facilité à admettre comme vrai un fait aussi grave prenait
certainement sa source dans une autre cause.
En effet, je connus bientôt l'existence d'un volumineux
dossier formé de toutes les accusations portées contre le gou-
vernement des îles Gambier, ou, pour mieux dire, contre le
révérend Père Laval qui, à tort, passe pour être lui-même
ce gouvernement.
Bien résolu à me rendre compte par moi-même de toutes
ces choses, je demandai la permission de voir et d'étudier ce
dossier. Gela me fut accordé avec d'autant plus de facilité qu'à
(1) C... passe pour un honnête homme. Il déteste cordialement le Père
Laval en particulier et en général tout homme qui porte une soutane.
Il est fort capable de croire très-légèrement des faits qui n'entacheraient
que l'honorabilité du prêtre, sans mettre les jours de l'homme en péril.
Mais dans une affaire aussi grave que celle dont nous venons de parler,
il est incapable d'admettre ce qui ne lui paraîtrait pas sûrement établi par
des preuves certaines.
cette époque on le communiquait à tous ceux qui manifestaient
le désir de le connaître.
Je pus donc, tout à mon aise, étudier ces pièces en même
temps que je me renseignais auprès des personnes qui savent
ces histoires de Mangarèva.
La partie la plus importante de ce dossier est celle qui a
trait à l'affaire Dupuy.et Pignon. En réalité même, cette affaire
a donné naissance à toutes les accusations qui, plus tard, ont
été soigneusement recueillies, afin de rendre le révérend Père
Laval odieux, et par là, inspirer de la sympathie en faveur de
ceux que l'on présentait comme les victimes de sa haine et de
ses intérêts.
De l'étude que j'ai faite de ce dossier, ainsi que de tous les
renseignements que je me suis procurés par ailleurs, il résulte
que pas une des accusations sérieuses, portées contre le révé-
rend Père Laval n'est fondée, et qu'en outre, je crois pouvoir
affirmer qu'il n'y apas une seule de ces accusations qui ne pourrait
être détruite par des preuves aussi convaincantes que le sont,
par exemple, les affirmations de Pignon et celles de sa femme,
placées en regard des assertions de M. Louis Jacolliot (1).
Ces convictions, j'ai eu l'idée de les faire partager à d'autres.
Pour cela, j'aurais pu transcrire le travail que j'avais fait, dis-
cuter chaque pièce, et faire passer le lecteur par les sentiers qui
m'ont conduit à la vérité. Mais c'eût été une tâche trop ardue
et encore n'eût-elle pas produit le résultat désiré, car l'esprit,
rebuté par les détails, aurait bien vite rejeté loin de lui un
récit fatigant.
J'ai préféré employer un autre moyen, et les pages suivantes
diront :
« Ce que furent jadis les îles Gambier, et ce qu'elles sont
» aujourd'hui;
» Quels sont les liens qui les unissent à la France;
» Quels sont leurs us et coutumes, leurs lois et leur com-
» merce;
Elles raconteront « la mort du dernier Magarèvien d'autre-
» fois et la façon libre et mesurée dont ces peuples parlent à
» leurs rois. » Puis aussi « les affaires Dupuy et Pignon (source
» de tout le mal), » et enfin « les accusations portées contre le
(1) Voir le chapitre intitulé : Vex-juge Jacolliot et sa brochure.
- 8 —
» révérend Père Laval, par l'ex-juge Jacolliot, suivies de quel-
» ques preuves données pour ne pas y croire. »
Parvenu à ce point, le lecteur pourra se former une opinion
qui, je l'espère pour moi, se rapprochera, dans les choses essen-
tielles, de celle que voici .-
MON OPINION :
M. Jacolliot, cet ex-juge, qui a si violemment attaqué le
révérend Père Laval, est convaincu de mensonge. Ses accusa-
tions, puisées dans le dossier et choisies parmi les plus terribles
et les mieux prouvées, sont tombées impuissantes devant les
simples preuves qu'on leur a opposées. « Ab uno disce omnes. »
Il n'y a plus qu'à jeter au feu le dossier Dupuy et Pignon,
et à restituer aux îles Gambier les sommes qu'on leur a extor-
quées.
Si, comme on le dit, Dupuy et Pignon ne peuvent pas ren-
dre ce qu'ils ont reçu, eh bien ! que le ministère de la marine,
à qui est toute la faute, fasse lui-même la restitution.
C'est son devoir 1
Et maintenant, à Son Excellence M. l'amiral ministre de la
marine à réparer l'injustice commise par son prédécesseur.
C'est digne de l'homme qui n'a recherché le haut poste qu'il
occupe qu'avec la volonté de bien faire et l'espérance de pou-
voir davantage pour faire le bien.
J.-P. CHOPARD.
Papeete, le 25 avril 1870.
LES
ILES GAMBIER
ET LA
BROCHURE DE M. JACOLLIOT
Les Iles Gambier, ce qu'elles furent
« Ils étaient livrés aux vices les plus
honteux, misérables et couverts de ver-
mine. » Page (11).
Dans l'Océan Pacifique, entre l'Archipel des Marquises et
celui de Tahiti, existe une chaîne d'îles madréporiques, nom-
mées Iles Basses ou Pomotu. Elles offrent au navigateur une
ligne serrée d'écueils périlleux, qui s'étendent dans la direction
du N. 0. au S. E., sur une longueur d'environ quatre cents
lieues marines.
OEuvre d'un polypier pierreux, ces écueils, presque à fleur
d'eau, recouverts de sable, couronnés par de maigres brous-
sailles et par quelques touffes de cocotiers, s'infléchissent habi-
tuellement en courbes irrégulières, pour former la ceinture
d'un lac intérieur qu'ils défendent contre les agitations de
la mer.
Le voyageur, à qui de patientes observations ont appris que
le polypier ne vit pas dans les grandes profondeurs de la mer,
est amené à penser que ces îles ont pour base des cratères de
volcans éteints (1), mais qui ont dû être en pleine activité, à
(1) La tradition des Iles Pomotu raconte que le génie Maui lirait de la
mer les lies hautes de la Société, en les péchant à la ligne, tandis qu'un
autre génie, Tekurai te Àtua, se servait d'une trombe pour former les lies
Pomotu. Cette trombe faisait tourbillonner les flots et remuait tellement le
fond de l'Océan, dans certains endroits, que le sable s'y amoncela et forma
ainsi des lies contenant des lacs intérieurs.
- 10-,
l'époque où Dieu se servit des feux souterrains pour élever ces
montagnes, dont les sommets se nomment aujourd'hui : Tahiti,
Noukahiva et Mangarèva.
Le groupe des îles Gambier forme l'extrémité sud-est de
cette ligne d'îles basses,'et n'est lui-même, à proprement parler,
qu'une Pomotu (1), dans le lac de laquelle sont contenues quel-
ques îles hautes et quatre petits rochers.
Ces îles hautes, si tant est qu'on puisse nommer ainsi des
terres, o,ù les cîmes les plus élevées sont à 400 mètres au-dessus
du niveau de la mer, sont : Mangarèva, au nord; Aukèna,
Akamarou et Aga-Kaouitaï, à l'est; Taravaï, à l'ouest; et les
petits rochers Motou-Teiko, Makaroa, Manoui, Kamaka, au sud.
Avant l'arrivée des Européens dans ces îles, les végétaux
qui servaient de nourriture aux indigènes, étaient : le taro ou
chou caraïbe, la patate douce, le feï ou banane sauvage, le
maïoré ou fruit de l'arbre à pain, et le coco. La pêche du
poisson, assez abondante d'ordinaire, venait ajouter ses produits
aux ressources alimentaires si réduites, qu'une nature géné-
reuse, mais livrée à elle-même, offrait aux habitants. L'indus-
trie de ces derniers se bornait à construire des maisons en
roseaux, de grandes pirogues de guerre, quelques-unes plus
petites pour la pêche, de grossiers filets, des lances, des casse-
têtes, et une étoffe faite avec l'écorce de l'arbre à pain.
La difficulté de conserver longtemps, après les avoir cueil-
lis, les produits végétaux, et surtout l'imprévoyance habituelle
à tous les sauvages, rendaient les famines fréquentes parmi
eux. C'est sous l'empire de pareilles circonstances, que leurs
chefs les entraînèrent dans des expéditions, telles que la con-
quête des îles Crescent et Marutéa; expéditions lointaines et
entreprises hardies, si l'on considère les faibles moyens dont ils
disposaient, pour affronter ces mers, si paisibles pourtant, en
certaines saisons.
(I) Si l'on mesure la superficie totale du lac intérieur de cette Pomotu,
on la trouvera sensiblement égale à 18,000 hectares répartis ainsi qu'il suit :
Superficie totale des lies et îlots 2,500 hectares.
— des eaux profondes. 9,500
— des récifs à fleur d'eau découvrant à mer
basse 6,000
— des bancs d'huîtres produisant la nacre. 500
Total 18,000 hectares.
-11 -
Peu de détails nous sont parvenus sur la constitution
sociale de ces peuples. Elle paraît avoir été aristocratique. Le
roi était le premier des chefs ; son autorité plus ou moins res-
pectée, suivant qu'il savait se faire plus ou moins redouter,
trouvait un contre-poids et parfois un obstacle, dans la puis-
sance du grand prêtre des idoles. Les chefs et les membres de
leurs familles, tous parents entre eux et avec le roi, formaient
la classe des Togoïti; puis venaient les Pakaora, issus des
anciens conquérants, et enfin les Huru-manu ou la dernière
classe du peuple.
Tous appartenaient à la race sémitique, ils étaient idolâtres
et féroces, livrés aux vices les plus honteux, misérables et
couverts de vermine, lorsque Gambier et Beechey les visitèrent.
La coutume où ils étaient de manger leurs semblables, soit
qu'ils les eussent capturés ou tués à la guerre, soit que la
superstition eût désigné quelque victime agréable aux dieux,
était tellement en honneur parmi eux, que leurs rois se nom-
maient les mangeurs d'hommes.
La mort du roi, celle d'un chef même, éveillait toutes les
exigences et allumait toutes les passions. Aux uns, il fallait des
terres; aux autres, il fallait du sang; et les luttes acharnées qui
prenaient alors naissance se terminaient le plus souvent par
des scènes hideuses où le vaincu était littéralement la proie du
vainqueur.
Mobiles, comme tous les sauvages, ils passaient de la plus
grande hardiesse à la crainte la plus exagérée. Vindicatifs à
l'excès, le moindre outrage ou ce qu'ils considéraient comme
tel, les trouvait toujours disposés à une vengeance que la ruse
et la trahison ne faisaient que rehausser à leurs yeux.
Lorsque Beechey les visita, ils prirent les vêtements des
Européens pour un tatouage et ils eurent une grande peur de
ces hommes blancs, si étrangement tatoués, disaient-ils.
Revenus de leurs craintes, ils envahirent amicalement le
navire, et essayèrent de dérober un gros canon en fonte de fer,
que tous leurs efforts ne purent jeter à la mer. Chassés un peu
brutalement du bord, pour cette tentative et aussi pour avoir
commis quelques légères soustractions au préjudice des mate-
lots, ils résolurent de s'en venger. Quelques jours après, en
effet, ils attaquèrent à l'improviste, mais hardiment, une troupe
de marins armés qui accompagnaient à terre le capitaine.
Ils s'emparèrent un instant de ce dernier, forcèrent les marins
- 12 -
à battre en retraite et ne furent dispersés que par les coups de
canon tirés du navire. Ils perdirent, dans cette affaire, cinq des
leurs, mais ils tuèrent deux matelots qu'ils mangèrent en
grande pompe, sans oublier de pousser les imprécations sau-
vages qui accompagnaient toujours ces festins, ni surtout le
féroce et hideux refrain, hurlé en choeur durant la cuisson du
corps, et dont les paroles Kai! ku ke, matake! koru! koru!
signifient : « Mangeons cet homme qui n'est pas des nôtres, et ces
yeux gui nous sont étrangers. »
Telles étaient les îles Gambier et leur population anthropo-
phage, lorsqu'en l'année 1834, le 7 août, vers le soir, la miséri-
corde divine conduisit sur ces plages inhospitalières trois
hommes simples, trois humbles serviteurs du Christ, qui, ani-
més par la charité ardente de leur divin maître, venaient
apporter à ces peuples la parole de Dieu et leur apprendre cette
civilisation vraie, dont la plus belle expression est le dévoue-
ment désintéressé.
Ces trois hommes de Dieu se nommaient François d'Assise
Caret, Colomban Murphy et Honoré Laval.
Les deux premiers ont passé en faisant le bien et en restant
ignorés. Le troisième moins heureux, a vu son nom jeté en
pâture à la curiosité du public français, sous le poids d'accu-
sations pleines de mensonges, tombées de la plume de M. Louis
Jacolliot, ex-juge impérial à Tahiti.
Les Iles Gambier ; ce qu'elles1 sont
« On reconnaît l'arbre à ses fruits. »
Nous avons vu ce qu'étaient les habitants de Mangarèva au
temps où le christianisme ne les avait pas régénérés. Voyons
maintenant ce qu'ils sont devenus, sous l'influence bienfaisante
de l'évangile de Dieu.
En 1853, un voyageur, que ses affaires appelaient en Aus-
tralie, fut conduit, par les hasards de la navigation, à séjourner
quelque temps aux îles Gambier. Séparé de sa famille, il écrivait
aux siens ces lettres toutes d'épanchement intime où l'âme
parle à l'âme, et le récit de ce qu'il voyait se déroulait sous sa
- 13 -
plume, simple et vrai, car comment aurait-il voulu tromper
ceux qu'il aimait?
« Ici, aux îles Gambier, disait-il, presque tous les habitants
» parlent français, et en les écoutant, le souvenir de la patrie
» revient au coeur plus ardent et plus doux On dirait vrai-
» ment l'âge d'or revenu sur la terre, en voyant leurs moeurs....
» Ils s'appellent l'un l'autre frère, et sont tous catholiques
» La première chose qu'ils demandent à l'étranger venu chez
» eux, c'est : Êtes-vous Français et catholique? Ils préfèrent
» les Français aux autres Européens, ou, pour mieux dire, ils
» n'aiment qu'eux et, cela, à cause des missionnaires Simples
» dans leurs besoins, ils ne connaissent pas l'argent et leurs
i affaires se traitent par l'échange le commerce qu'ils font
» consiste en nacre et en perles Je suis allé saluer le roi
» Grégorio, il fait presque tout le commerce de ces îles. Il
» fournit à ses sujets tout ce qu'il leur faut et, en retour, ils lui
» donnent de la nacre et des perles. »
Le 9 mai 1857, le jour de la fête du roi, il y eut un concours
pour la fabrication des nattes et des chapeaux en feuilles de
pendanus; un témoin oculaire rend ainsi compte de ce qu'il
a vu :
« Le 9 mai, jour de la fête du roi, devait avoir lieu le
» concours pour la fabrication des objets en pendanus tissé, Tout
» l'archipel y vint. Il fallait complimenter le roi pour sa fête et
» puis savoir quels seraient les heureux du jour. Après la
» messe, la cérémonie s'ouvrit par les compliments en poésie
» mangarèvienne adressés au roi. Puis vint la distribution des
» récompenses. 1253 nattes avaient été tissées ; c'est beaucoup
» pour une population de 1300 âmes environ; 7 nattes ont été
» classées de lre qualité, 23 de la 2me, 134 de la 3me....
» Le concours a donné aussi 309 chapeaux. Les prix consis-
» taient en tortues de mer, mets ,royal aux Gambier. C'est la
» peuplade de Toku qui a remporté le grand prix. La gaîté a
» régné franche et exempte de jalousies ou de querelles. La
» journée s'est passée en jeux; le mât de cocagne surtout a eu
» un succès fou.
» La reine a donné à dîner aux épouses des chefs, aux filles
» et aux femmes qui ont remporté des prix au concours ou
» obtenu des mentions honorables.
» Quatre autres concours sont annoncés pour la fin de
» l'année. On doit y donner des prix à ceux qui ont planté :
- 14 -
» 1° Le plus de taro ; 2° le plus de manioc ; 3° le plus de
» giraumpnts ; 4° le plus de kumaras ou patates douces. Le roi,
» en excitant le travail de l'agriculture, veut par là tâcher
» d'éviter les famines. »
Pendant que Gambier, par des concours utiles, excitait au
travail sa faible population, Tahiti, la reine de l'Océanie, placée
depuis quatorze ans déjà sous la domination française, songeait
enfin à remplacer par une église en pierre, l'humble chapelle
en bois que lui avaient donné les missionnaires de Piçpus.
C'était une bonne pensée, mais pour l'exécuter, Tahiti
n'avait pas un seul ouvrier, et il fallut faire un appel au bon
vouloir de Mangarèva, qui donna aussitôt 66 ouvriers, tailleurs
de pierres, scieurs de long, maçons, gâcheurs de mortier,
charpentiers, menuisiers et cuisiniers.
La goélette de guerre, le Tane-Manu, avait été les chercher
pour les porter à Papeete; ils y arrivèrent le dimanche, 6
juillet.
■ Le Messager de Tahiti, dans son numéro suivant, en rend
compte ainsi :
« Dimanche dernier, 6 juillet, est entré en rade de Papeete,
» le brick-goëlette de guerre le Tane-Manu,, commandé par
» M. Hardy, enseigne de vaisseau, venant de Mangarèva et en
» dernier lieu d'Ana. Ce bâtiment a ramené à Tahiti 61 indigènes
» des îles Gambier, qui doivent être employés à construire
» l'église catholique de Papeete.
» Ces hommes, dont le capitaine du Tane-Manu a pu, pen-
» dant son séjour dans leur pays et sa traversée de retour,
» apprécier la douceur, la piété et la bonne conduite, ont excité
» une certaine curiosité parmi les résidents et indigènes de
» Tahiti. Tous ont été frappés de leur bonne mine et de leur
» excellente tenue. » (Messager du 13 juillet 1856.)
Quand ces ouvriers débarquèrent à Papeete, ce fut pour
les habitants une étrange surprise de les voir tous en pantalons
blancs, chemise blanche, habit de drap noir et cravate de soie.
Les Tahitiens ne pouvaient revenir de leur surprise. Les
uns les prenaient pour un renfort de Français qui arrivait,, d'au-
tres pour des Espagnols venus de Californie; ils ne pouvaient
enfin croire que ce fussent des ouvriers de Mangarèva, jadis
anthropophages, qui venaient bâtir une cathédrale.
Les travaux commencèrent. Un jour, à l'heure du repos,
l'affluence des curieux était plus nombreuse que d'habitude;
- 15-
' un ministre ou pasteur protestant dit tout haut, au milieu de la
foule, que les Mangarèviens ne savaient pas lire. Il fut entendu,
et l'un des ouvriers s'avançant aussitôt lui demanda sa bible
tahitienne et se mit à lire couramment. Puis, soit qu'il voulut
se moquer du ministre, soit par naïveté, il lui tendit son livre
de cantiques en lui disant à son tour : « Lis. » Ce livre de canti-
ques était écrit en latin et annoté de plain-chant. Le ministre
ne sachant point lire le plain-chant se trouva embarrassé, alors
le sauvage de Mangarèva reprit le livre et se mit'à lire et à
chanter, et cela à la grande confusion du pasteur protestant qui
avait voulu se moquer d'eux et qui souffrait doublement dans
son orgueil de ministre protestant et d'européen.
Ginq mois après l'arrivée du Tane-Manu avec ces ouvriers,
eut lieu la pose de la première pierre de l'église paroissiale.
Le journal officiel du 14 décembre 1856, qui en rend compte,
«ajoute :
« Cette cérémonie, ainsi que la rapidité admirable avec la-
» quelle se sont élevées les constructions que l'on a consacrées
» dans cette solennité, laissera de profonds souvenirs aux Ta-
» hitiens. Ils ont vu à. l'oeuvre ces hommes simples de Manga-
» rêva, qui ne savent que travailler et prier. Arrivés depuis cinq
» mois à peine, ils ont créé, en dehors des fortifications, tout un
» établissement, avec jardin, maison, puits, fours à pain, fours
» à chaux, etc., etc. Mis en possession du terrain où doit s'éle-
» ver l'église, dans les premiers jours d'octobre seulement, ils
» ont déjà jeté dans les fondations quatorze cents mètres cubes
» de maçonnerie.
» Nous n'avons pas besoin d'ajouter, car tout le monde l'a
» vu et constaté comme nous, que leur conduite, à Tahiti, a tou-
» jours été irréprochable. » (Messager du 14 décembre 1856. )
Le 26 décembre, jour de la fête de saint Etienne, patron de
Mgr d'Axiéri, les ouvriers des Gambier vinrent complimenter
ce dernier. Ils chantèrent, en mesure et à sa louange, des poé-
sies mangarèviennes qu'ils improvisaient. A partir de ce jour,
tous les dimanches soirs, il se formait dans leur enclos un ras-
semblement nombreux, pour les entendre cadencer leur poésie
qui n'est pas sans beauté, et a beaucoup d'analogie avec celle
des Hébreux. Généralement, ils terminaient leurs soirées par un
chant de victoire, qui célébrait le triomphe des Français sur les
Russes, ou bien encore, par un morceau en l'honneur des mis-
sionnaires et du Toi de Mangarèva.
- 16 -
M. du Bouzet, capitaine de vaisseau, gouverneur de Tahiti,
disait un jour à leur sujet: « J'ai vu aujourd'hui les portes de
» l'église. Ce travail gigantesque fait autant d'honneur à ceux
» qui l'ont exécuté qu'à ceux qui l'ont inspiré. Les Mangarèviens
» ont acquis des titres à notre reconnaissance, car sans eux on
» n'eut pu songer à élever un pareil monument; sans eux aussi,
» on ne pourrait l'achever. J'aurais meilleure opinion de la race
» polynésienne, si je rencontrais plus souvent d'aussi braves
» gens qu'eux. »
M. du Bouzet n'avait vu que quelques Mangarèviens. Une
autre personne, mieux placée pour tout voir et surtout pour
pouvoir juger, puisqu'elle avait le pays sous les yeux, écrivait le
29 mai 1859 :
« La population des Gambier ne compte plus guère que 13 à
» 1,400 âmes... Je suis étonné de tout ce que je vois ! quels pro-
» grès ! Il y a si peu d'années, ils étaient nus, idolâtres et anthro-
» pophages! Aujourd'hui ils sont doux, pleins de foi, civilisés et
» laborieux. J'ai sous les yeux les preuves de ce changement si
» extraordinaire et si consolant ; ce sont leur piété naïve et sin-
» cère, les étoffes qu'ils tissent eux-mêmes, leurs vêtements à
» l'européenne, leurs divers travaux de culture, de maçonnerie,
» de charpentage et de menuiserie. Ils élèvent de toutes parts
» des maisons en pierres, ils embellissent leurs églises, et se
» construisent des canots élégants et solides. Ils ont des greniers
» publics, et ils viennent de commencer la construction d'un
» petit navire, avec lequel ils éviteront désormais les famines et
» tâcheront d'augmenter leur petit avoir. »
Enfin, au mois de mai 1861, un autre correspondant écrivait
sur les Gambier :
« Il ne manque rien à la prospérité matérielle de ce petit
» pays. L'agriculture et tous les travaux utiles y sont en hon-
» neur. Tout le terrain susceptible de culture est planté et
» parfaitement cultivé. Les routes sont magnifiquement entre-
» tenues ; les églises solidement bâties et richement décorées ;
» les édifices publics et les maisons particulières, la plupart en
» pierres, sont propres et convenables. Chaque famille possède
» une belle et solide embarcation pour se livrer à la pêche de
» la nacre ; toutes ces embarcations sont faites dans le pays par
» des ouvriers indigènes qui s'occupent présentement à cons-
» traire un navire de fort tonnage. Les Mangarèviens savent
» parfaitement apprécier les avantages de leur situation actuelle,
- 17 -
» et, à part quelques jeunes hommes que la passion entraîne,
» ces sauvages ne forment qu'un voeu, ne demandent qu'une
» chose, c'est de rester exempts des vices de la civilisation, tels
» que l'ivrognerie, le vagabondage et le dévergondage des
» moeurs, qui sont la plaie et l'infamie de tous les archipels
» environnants. »
Qu'ajouter à ces témoignages qui n'étaient pas faits pour
voir le jour? Rien, si ce n'est de plaindre ceux qui ne veulent
pas voir. L'arbre se reconnaît à ses fruits, et après Dieu, c'est
au révérend Père Honoré Laval que les Gambier doivent
leur état prospère.
A Tahiti où la population fut toujours douce et malléable,
la France dépense chaque année près d'un demi-million. Depuis
vingt-cinq ans, quel est le résultat obtenu?Pour être juste et
franc, et tout bien considéré, il faut avouer que, pour nous et
pour les Tahitiens, nous eussions mieux fait de ne jamais venir
chez eux. Notre administration a passé par là ! L'arbre se
reconnaît à ses fruits.
Mais retournons à Mangarèva.
Le Protectorat de la France.
« Ne faites jamais à autrui ce
que vous ne voudriez pas qu'on
vous fit. »
Près de dix ans s'étaient écoulés, depuis le jour où des
prêtres français avaient mis le pied sur les rivages des îles
Gambier. Leur dévouement avait obtenu de Dieu que des an-
thropophages, les plus cruels des hommes, fussent devenus des
chrétiens, sachant travailler et prier, lorsqu'en 1844, l'amiral
Du Petit-Thouars, après avoir établi le protectorat de la France
sur l'île de Tahiti, envoya à Mangarèva la frégate la Charte, et
écrivit au révéreud Père Liausu, supérieur de la mission, la
lettre suivante :
Valparaiso, frégate la Reine-Blanche, le 11 février 1844..
Station navale de France dans l'Océan Pacifique. n° 1.
Monsieur et révéren^&rméTieur,
J'ai l'honneur de vous/^oiiônc.ér 'q^èJe roi et son gouver-
nement ayant accepté le rapiee'torat désires de la Société, dont
- 18-
nous avons aujourd'hui pris une entière possession, il importe-
rait beaucoup à la sécurité de nos établissements qu'aucune
puissance ne pût occuper les îles placées sous votre direction
spirituelle. En conséquence, en conformité des instructions qui
nous ont été données par le gouvernement, je viens vous prier
de joindre vos efforts à ceux de M. le commandant de la frégate
la Charte, à l'effet de faire reconnaître la souveraineté du roi
Louis-Philippe Ier par le roi et les chefs principaux des îles
Gambier. Le changement, sans diminuer leur pouvoir local,
leur serait assurément très-avantageux ainsi qu'à votre mission,
et garantirait ce groupe d'une autre occupation étrangère très
à redouter pour notre domination des îles de la Société et de
celles des Pomotu qui en dépendent. Si une accession complète
ne vous paraissait pas possible à obtenir, la demande du protec-
torat de la France y suppléerait en partie, et aurait presque le
même effet, en ôtant à tous les étrangers la possibilité de nous
nuire. Je compte sur tout votre dévouement à votre patrie, pour
le succès de cette démarche; la religion y trouvera aussi son
compte par les facilités qui en résulteront pour étendre votre
influence sur les Pomotu.
Agréez, monsieur et révérend Supérieur
Le contre-amiral, commandant en chef la station de l'Océan
Pacifique. Signé : A. Du PETIT-THOUARS.
Dieu est la source des sentiments vrais, et la religion chré-
tienne qui épure et vivifie toute chose, développe au plus haut
point l'amour de la famille et celui de la patrie. Aussi, l'appel
que l'Amiral faisait au dévouement des missionnaires, fut-il
entendu, et quelques jours plus tard, le commandant de la
frégate la Charte recevait la déclaration suivante :
Le roi de Mangarèva et des îles adjacentes,
Nous, soussignés, le roi et les chefs des îles Mangarèva,
ayant, par conviction et unanimement, embrassé la religion de
l'Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, demandons à
Sa Majesté Louis-Philippe lw, Roi des Français, de vouloir bien
nous accorder son protectorat, et tous prions Sa Majesté de
nous permettre d'arborer le pavillon de la grande nation à
laquelle nous nous unissons de coeur, afin que nous n'ayons
tous qu'un même drapeau.
Fait à Mangarèva, le seize février mil huit cent quarante-
quatre. Signé : KERKORIO, TANIRAO, MAPUTEOA E AKARIKI,
TONA TAGATA TA Ko MATIA.
- 19 -
Le commandant Penaud y répondit immédiatement dans
ces termes :
Nous, soussigné, Penaud Charles, capitaine de vaisseau ,
chevalier de la Légion-d'Honneur, commandant de la frégate
française la Charte, déclarons en présence du roi, des grands
chefs des îles Mangarèva et du révérend Père Liausu Cyprien,
que nous accordons aux îles Mangarèva, sauf la ratification du
roi et de son gouvernement, le protectorat de la France qui
nous est demandé, et que nous nous empresserons de trans-
mettre cet acte à M. le Contre-Amiral Du Petit-Thouars,
commandant en chef la station navale de France dans l'Océan
Pacifique, à l'effet de le faire parvenir dans Je plus bref délai
à Sa Majesté, le Roi des Français.
Fait à Mangarèva, le seize février, mil huit cent quarante-
quatre.
Signé : PENAUD, CYPRIEN LIAUSU, prêtre missionnaire.
Quelques mois plus tard, le 12 décembre 1844, M. BRUAT,
gouverneur des établissements français de l'Océanie, nommait
le Père Liausu son délégué aux Gambier et écrivait à ce sujet la
lettre suivante au roi Maputeoa :
Établissements Français de l'Océanie. N° 8. '
Papeete, le 11 décembre 1844.
Le Gouverneur des Établissements Français de l'Océanie au Roi
Maputeoa.
Sire,
En mettant vos îles à l'ombre du pavillon français, vous avez
assuré à vos États la protection qui leur est nécessaire contre
les agressions qui pourraient troubler l'ordre que vous avez
établi.
En attendant la ratification du traité par Sa Majesté Louis-
Philippe Ier, Roi des Français, je puis vous assurer toute ma
coopération pour amener la bénédiction du ciel sur votre terre.
Je vous prie d'écouter les conseils qui vous seront donnés
par le R. P. Liausu, que j'ai nommé mon délégué près de vous.
Il a toute ma confiance et me fera connaître votre parole, ainsi
que ce qu'il est désirable de faire pour donner de bonnes lois à
votre peuple et aux étrangers.
Veuillez agréer,
Sire,
Signé : BRUAT.
- 20-
Mais cette ratification du traité du protectorat, dont parlait
M. Bruat, dans le second paragraphe de sa lettre, ne devait
jamais avoir lieu. Les vues du gouvernement de Sa Majesté
Louis-Philippe Ier avaient changé, ainsi que l'atteste la lettre
suivante, partie de France avant que la demande du protectorat
y, pût parvenir :
Ministère de la Marine et des Colonies. — Section du Régime politique
et du Commerce. N° 56.
Paris, le 16 juillet 1844.
Monsieur le Gouverneur,
Dans les instructions particulières qui vous ont
été délivrées à la date du 28 avril 1843, il était dit, sous le titre :
Étendue du protectorat, que vous deviez vous efforcer de pro-
voquer près des indigènes des îles Gambier, la cession de la
souveraineté de ces îles au Roi des Français, ou la demande de
son protectorat.
Les vues du gouvernement, à cet égard, sont aujourd'hui
d'éviter toute tentative qui aurait pour effet d'engager sa
politique dans le sens indiqué. Vous devrez donc vous abstenir
d'entrer à l'avenir dans des négociations dirigées vers un but
semblable, et vous aurez à interrompre celles qui auraient été
précédemment ouvertes par vous en vertu des instructions
précitées. Vous vous bornerez, dans ce cas, à me faire connaître
exactement à quel point vous vous trouvez avancé envers les
chefs de ces îles indépendantes par les démarches ou commu-
nications qui ont pu avoir lieu de votre part.
Le vice-amiral, Pair de France, Ministre Secrétaire d'Etat
de la Marine et des Colonies, Signé : Baron DE MACKAU.
Or, un marché, une convention, un traité, ne sont obliga-
toires que lorsque les parties contractantes y ont toutes adhérées
définitivement.
La France a-t-elle adhéré au protectorat des Gambier ?
Où et quand ?
Quel est le gouvernement qui a ratifié la convention passée
entre le commandant « Charles Penaud, » et le roi Maputeoa (1) ?
(1) M. le comte de Kératry, député :
M. le Ministre de la marine a bien voulu me dire que ce protectorat
n'existe plus ou n'existe pas de fait...
M. le Ministre de la marine :
Jl n'a jamais été ratifié. [Corps législatif, séance du 12 mars 1870.
- 21 -
Quand est-ce que cette ratification a été signifiée aux Gam-
bier?
Par suite de la demande du protectorat, M. le commandant
Bruat avait placé auprès de Matupéoa Ier le Père Liausu, qu'il
avait nommé son délégué, en lui assignant un traitement de 2,000
francs. Cette somme fut régulièrement inscrite au budget durant
quelque temps; mais ces mesures n'étaient que provisoires;
elles ne pouvaient prendre un autre caractère et devenir défi-
nitives que lorsque l'état de choses qui leur donnait lieu aurait
lui-même reçu cette qualité, par l'approbation demandée en
France. Si cette approbation était refusée, le délégué' français,
aux Gambier, n'avait plus de raison d'être. Il devait notifier ce
refus à Maputeoa et cesser ses fonctions auprès de lui.
Mais le Père Liausu était un humble missionnaire dont on
n'avait plus besoin ; Maputeoa, lui-même, n'était que le chef d'un
tout petit pays, aussi on se contenta de ne plus penser à eux.
Quelques années plus tard, en 1849, M. Lavaud avait rem-
placé M. Bruat auprès de la Reine Pomaré. Le Révérend Père
Liausu eut besoin de lui écrire. Les pauvres n'aiment pas à
réclamer ce qui leur est dû; cependant, dans sa lettre, il parla
du délégué français des Gambier. La réponse, qui lui fut faite
disait, entre autres choses, qu'un délégué à Mangarèva n'était
pas prévu par le budget.
Peut-on dire qui a été; depuis lors, le représentant de la
France auprès du roi Grégorio ?
Sur quel budget il a été payé ? et quels ordres on lui a
donnés ?
Peut-on enfin s'opposer logiquement à cette conclusion;
« que, pas plus en droit qu'en fait, la France n'a jamais eu le
» protectorat des îles Gambier ? »
Et maintenant, pendant plus de 16 ans, le gouvernement de
Mangarèva a attendu patiemment qu'on daignât répondre à sa
demande ; jamais il ne s'est montré dédaigneux des inspirations
qui lui sont venues du représentant de la France à Tahiti, mais
enfin, il s'est lassé d'attendre, et, aujourd'hui, dit-on, il repousse
le protectorat. C'est son droit 1 II retire une demande qui est
restée 16 ans sans réponse. Qui pourrait l'en blâmer et l'accuser
d'impatience ou d'injustice ? On a dit : « Il faut lui imposer ce
protectorat qu'il a demandé jadis et dont il ne veut plus aujour-
d'hui. »
2
-22 —
Ce conseil, je le pense, ne sera pas suivi, mais si jamais il
l'était, j'espère que parmi nos représentants, une voix amie de
la justice, s'élèvera de suite pour demander au gouvernement
compte de sa conduite, et lui rappeler que ceux qui font com-
mettre l'iniquité à une nation, lui préparent des jours malheu-
reux.
Coutumes et Lois.
En 1844, les îles Gambier n'avaient pas de lois écrites. Régis
par leurs coutumes, les habitants soumettaient leurs différends à
leurs chefs et au roi qui jugeait en dernier ressort. A cette épo-
que, rien ne fixait les conditions de séjour pour les étrangers.
M. le capitaine de vaisseau Bruat, agissant en vertu de l'acte
provisoire du protectorat, y pourvut, par son arrêté du 12 décem-
bre 1844, articles 9 et 10(1).
Cet arrêté se retrouve, à peu- de chose près, reproduit par
l'article 8 de la loi de septembre 1856, faite par Grégorio.
D'autres lois, du même roi, punissaient le vol et l'adultère.
La loi du 1er mars 1854 défendait aux étrangers de vendre à
crédit aux habitants du pays, et à. ces derniers d'acheter sans
payer immédiatement le prix de leur acquisition.
Cette loi, très-sage, avait pour but : d'empêcher les Manga-
rèviens de contracter des dettes qu'ils ne pourraient pas payer ;
de sauvegarder les étrangers contre des pertes, sans cela inévi-
tables, et de garantir le pays contre des réclamations, que sa
pauvreté l'eût empêché de satisfaire.
Là propriété, dans les pays océaniens et parmi les indigènes,
est très-bien établie. Depuis le sommet des plus hautes mon-
tagnes jusqu'à la limite extérieure du récif qui joint la haute
mer, tout espace de terre et d'eau a son maître, et l'on peut
(!) Art. 9. — Tout étranger arrivant aux Gambier, devra signer une
déclaration portant que s'il tient une conduite contraire au bon ordre et à
la tranquillité, conduite dont notre délégué sera le seul appréciateur, il de-
vra quitter l'Ile à ses frais, à la première réquisition qui lui sera faite, sans
avoir droit à aucune indemnité.
Art. 10. — Notre délégué aux Gambier est autorisé à faire tous règle-
ments, etc., etc., que nécessiteront les circonstances et les besoins du pays.
(Arrêté du 12 décembre 1844.)
-23 -
constater chez l'Indien une répulsion marquée pour se défaire,
à jamais, de sa propriété. Dans les îles Pomotu particulièrement,
rien ne peut l'y décider. Il en cède cependant assez volontiers
l'usufruit, mais aucune prescription n'est admise dans ses cou-
tumes et ne peut le déposséder. Souvent, une famille de ces
insulaires est établie sur le terrain d'autrui ; rarement elle en
sera chassée ; mais si, par suite de quelque raison, elle vient à
l'abandonner, toutes les constructions, tous les travaux qu'elle
y aura terminés ou entrepris, demeureront au propriétaire du
fonds.
Aux îles Gambier, une coutume ancienne disait : quenulne
pouvait acquérir sans" que le propriétaire ne l'eût mis en pos-
session par les mots suivants : « me kainga tumu, pour être pro-
priété, tae atu ki te purapura, pour passer aux descendants, mo
koe tae atu ki to koe hamaunga, pour toi et tes enfants. »
Plus tard, la loi du mois de septembre 1856 régla l'acquisition
et la location des immeubles, les rapports du propriétaire et du
fermier, et les conditions auxquelles les étrangers pouvaient
résider à Mangarèva (1).
(1) Loi du 27 septembre 1856.
Nous, Grégoire Stanislas Maputeoa, roi des îles Mangarèva,
Vu que notre terre est si petite, et pour prévenir toute difficulté, nous
avons arrêté et arrêtons ce qui suit :
Art. 1". — Nulle terre, nul endroit dans la mer, nul repotaro, nulle
maison en pierres ou en feuilles, ne pourront être vendus ou donnés à qui
que ce soit, à moins d'une permission particulière et par écrit de la part
de l'autorité royale.
Art. 2. — Les mêmes localités pourront s'acquérir, mais seulement à
titre de fermage ou de loyer ; défense en tous cas de les louer ou de les
prêter à d'autres, sans une autorisation par écrit de l'autorité.
Art. 3. — Toute contravention aux articles 1 et 2 de cet arrêté sera punie
de deux à huit mille piastres d'amende avec confiscation des terres, maisons,
etc., pour lesquelles on aurait été contre cet arrêté.
Art. 4. — Ponr le passé nous n'admettons de ventes ou de donations
régulières que celles qui auront été autorisées et signées par nous.
Art. 5. — Toute maison en pierres qui, antérieurement à la date de cet
arrêté, a été faite avec permission verbale sur le terrain d'autrui, ne pourra
jamais être dépossédée tant qu'il y aura soumission aux lois de la part de
ceux qui l'auront bâtie. Dans tous les cas, il n'appartiendra qu'à l'autorité
de procéder dans des voies de fait.
Art. 6. — Trois cas seulement peuvent faire qu'un fermier ou locataire
puisse être renvoyé : 1" S'il ne peut pas payer régulièrement son loyer ou
,--24 -
Cette loi était un vrai progrès, elle créait un titre de pro-
priété irrécusable, au profit de l'acheteur, en même temps qu'elle
mettait un terme aux contestations suscitées par les locataires
étrangers qui, souvent, arguaient de leurs travaux pour reven-
diquer une possession à laquelle ils n'avaient nul droit.
Enfin la loi du 14 novembre 1856, dite des trois conseils, éta-
blissait trois juridictions ou tribunaux. Le premier conseil, com-
posé uniquement de Mangarèviens, connaissait des contestations
entre les naturels. Le second, composé d'Européens, jugeait
toutes les affaires qui les concernaient seuls. Le troisième con-
seil ou conseil mixte, se composait de la réunion des deux au-
tres, et vidait les différends survenus entre les étrangers et les
Mangarèviens (1).
son fermage ; 2° Si le propriétaire ne veut pas renouveler le contrat ; 3° Si
le locataire ou le fermier s'est rendu suspect à l'autorité locale. Toutefois,
il n'appartiendra qu'à l'autorité de décider en pareil cas.
Art. 7. — Un fermier ou locataire, soit qu'il parte de lui-même, soit qu'il
soit renvoyé par qui de droit, devra, en partant, laisser au propriétaire du
terrain sans rien exiger de lui, tout ce qu'il aura pu faire de travaux adhé-
rents à la localité, tels que murailles, maisons et plantations d'arbres. Il ne
pourra s'approprier que la récolte de l'année courante et le premier produit
des plantations qu'il aura faites.
Art. 8. — A l'avenir, aucun étranger ne pourra rester dans ces îles qu'il
n'ait signé un écrit formulé en ces termes : « Je promets de me conduire ici
» toujours en homme paisible, et consens à être renvoyé de ces îles si j'ai-
» lais me mettre en contravention aux usages et aux lois du pays, si même
» seulement je me rendais suspect à Fautorité des lieux sous quelque
» prétexte que ce fût.- »
Art. 9. — Et telle est notre ordonnance royale que cet arrêté soit pu-
blié ici, à Mangarèva, à Taravaï, Hakamaru et à Akena.
Fait à Marau-Tangaroa, le 27 septembre 1856 et publié le 5 octobre 1856.
Signé : KEBEKOMO STANISLAS MAPUTEOA.
(t) Loi du 14 novembre 1856 :
Nous Stanislas Maputeoa, roi des Iles Mangarèva :
Pour nous conformer aux intentions des autres gouvernements qui dé-
sirent que leurs sujets soient jugés par tout autre que par des Océaniens,
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1". — Toute affaire entre des étrangers ne pourra être examinée
et vidée que par devant un conseil d'Européens.
Art. 2. — Gomme aussi, toute affaire ayant rapport à des Mangarèviens
seulement ne pourra être examinée et vidée que par des Mangarèviens.
- 25 -
Cette loi suffisait aux besoins du pays. Elle fut accueillie très-
favorablement et obéie par tous, même par ceux qui, plus tard
y trouvant leur intérêt, ont voulu la rejeter. Le roi Grégorio la
fit d'après les conseils de M. Hardy, enseigne de vaisseau, chargé
des affaires Européennes à Papeete, et envoyé en mission aux
Gambier, par M. Roy, alors commandant particulier de Tahiti.
Commerce.
Tout le commerce des îles Mangarèva se réduit à échanger
de la nacre et quelques perles contre de l'argent et des produits
manufacturés.
Avant l'année 1852, il eut été presque impossible de con-
naître la valeur, même approchée, de ce commerce. Aujour-
d'hui, on peut essayer de s'en rendre compte avec l'espoir d'ar-
river à déterminer, d'une façon presque exacte, quelle est son
importance.
Durant la période d'années qui s'est écoulée entre le com-
mencement de 1852 et la fin de. 1862, les îles Gambier ont fourni :
Kilogrammes de nacre.
1° Pendant les années 1852, 1853, 1854 218,808
2° Depuis 1854 jusqu'en 1862 inclus 912,812
Soit dans une période deonze ans, un total de. 1,131,620
Durant ces années, les marchés passés avec les naturels ont
été généralement tels, que l'acheteur devait payer un quart de
la nacre en monnaie d'argent (piastres courantes), et les trois
Art. 3. ■— Toute affaire entre des étrangers et des Mangarèviens devra
être examinée et vidée par devant un conseil mixte composé des membres
des conseils Européens et Mangarèviens.
Art. 4. — Peuvent être membres du conseil Européen, tous les mis-
sionnaires, les personnes attachées à la missibn et les principaux Euro-
péens âgés de plus de trente ans, de moeurs irréprochables, résidant ici
depuis plusieurs mois et munis du brevet de nomination signé par nous.
Art. 5. — Tous les chefs de notre archipel et les gardiens de baie sont
de droit membres du Conseil indigène.
Art. 6. — Nous nous réservons la présidence des susdits Conseils, à
moins qu'il nous plaise d'en déléguer un autre.
Fait à Marau-Tangaroa, le 30 novembre 1856.
Signé : GRECORIO MAPUTEOA*
- 26 -
autres quarts en marchandises. Dans le quart qui se payait en
argent, on donnait pour un tonneau 79 piastres et 19 centièmes,
soit en francs, 395,95. Pour les trois autres quarts, le tonneau
de nacre était représenté par une quantité de marchandises
dont le propriétaire estimait le prix à 590 francs 96 centimes.
Lorsque les négociants européens faisaient entre eux un
marché, concernant de la nacre, la valeur adoptée pour le
tonneau était, à quelques francs près, et suivant les circons-
tances, 395 francs 96 centimes.
Dans la période des onze années, dont nous avons parlé
plus haut, sur 1,131,620 kilogrammes de nacre fournis par les
îles Gambier,
263,800 kilogrammes ont été payés à raison de 395 fr. 96 c. le
tonneau, soit 103,762 f. 30 c.
867 tonneaux 800 en marchandises,évaluées à.. 512,837 55
Soit un total de 616,599 f. 75 c.
qui, divisé par onze, donne le chiffre de 56,054 fr. 62 c. ou la
valeur annuelle et moyenne du commerce de la nacre. Cette
somme de 56,054 fr. 62 c. est une approximation suffisante, bien
que peut-être un peu supérieure à la réalité, car il faut consi-
dérer que les 590 fr. 96 c, indiqués comme la valeur des mar-
chandises qui représentent un tonneau de nacre, ne sont pas le
prix d'achat de ces marchandises, augmenté de tous les frais,
mais qu'ils sont le prix auquel le marchand vendrait ces mêmes
marchandises, en réalisant un bénéfice net que nous ne pouvons
pas évaluer à moins de trente-trois pour cent.
Pour ce qui est du commerce des perles, M. Duprat, lieute-
nant de vaisseau, qui commandait le brick le Railleur en 1861,
l'évaluait, d'après les renseignements qu'il avait pris lui-même
aux îles Gambier, à la somme de 20,000 francs.
Cette évaluation nous paraît beaucoup trop considérable;
car les notes et les documents qui concernent les perles (et qui
parlent même de celles qui furent offertes en cadeau à Sa
Majesté le roi Louis-Philippe Ier), nous permettent seulement
d'estimer ce commerce à une valeur annuelle de 11,000 francs
environ.
D'ailleurs, la perle est un produit qui se présente avec de
grandes irrégularités. On ne peut donner une valeur annuelle
se rapprochant de la réalité, qu'en considéra une longue
- 27 -
période d'années. C'est ce que nous avons fait, en mettant dans
notre calcul tous les produits connus depuis 1844 jusqu'en 1864.
L'imagination de quelques hommes ignorants excitée par la
pensée de ces matières précieuses, leur a représenté le commerce
qu'on en fait comme devant produire des richesses fabuleuses.
Pour ces pauvres cerveaux, les îles Pomotu et Gambier, qui
produisent l'huître précieuse, sont des mines inépuisables que
l'on peut exploiter à outrance.
La réalité n'est pas telle. Les îles Mangarèva, qui fournissent
le cinquième environ de ce commerce, peuvent produire 75 ou
80 tonneaux de bonne nacre marchande, chaque année, et, si
l'on ne veut tarir promptement cette branche de richesses, il ne
faut pas en faire pêcher une plus grande quantité.
Durant les années 1856 et 1857, la pêche dans ces îles a pro-
duit une quantité de nacre bien plus considérable que celle
marquée ci-dessus; mais, pendant les années suivantes, l'appau-
vrissement des bancs d'huîtres s'est fait remarquer à un point
tel, qu'en l'année 1862 il fut nécessaire de prohiber la pêche. Il
est même à regretter que les besoins du pays ou plutôt la néces-
sité dans laquelle il s'est trouvé de payer une indemnité imposée
par la France, n'ait pas permis de prolonger la durée de cette
prohibition au-delà des quatre années fixées d'abord.
On a donné au commerce annuel des îles Gambier des va-
leurs autres que celles qui ont été citées plus haut ; quelques
personnes ont même fixé pour le seul commerce de la nacre Un
chiffre annuel de 200,000 fr.
C'est tout-à-fait un chiffre de fantaisie.
Jamais ce commerce ne s'est élevé aussi haut, pas même en
l'année 1857 où la quantité de nacre pêchée et vendue fut de 371
tonneaux, c'est-à-dire presque cinq fois plus considérable qu'il
n'est raisonnable d'en récolter.
Cette nacre fut payée : le premier lot, de 200 tonneaux, en
marchandises; et le deuxième lot, de cent soixante et onze ton-
neaux, en argent; le tout s'élevait, suivant l'évaluation des
acheteurs eux-mêmes, au prix de 185,625 francs, dont il faut re-
trancher toute la différence qui existe entre le prix réel des mar-
chandises et celui de leur estimation par le marchand européen.
- 28 -
Le dernier, des Mangeurs d'hommes
i. Kai Ku Ke, Matake! Koru ! Koru !
» Mangeons cet homme qui n'est
» pas des nôtres et ces yeux qui
», nous sont étrangers. »
Le roi Grégorio-Stanislas Maputeoa Ier mourut le 20 juin
1857. Il succomba à une phthisie pulmonaire qui depuis longr
temps-menaçait ses jours. Il était le dernier de,ceux qu'on avait
nommés « les mangeurs d'hommes. » Avant sa conversion au
christianisme il passait, parmi les siens, pour « un méchant
homme. » Très-attaché à ses idoles, il avait vu avec peine les
missionnaires venir dans ses, Etats, et, à plusieurs reprises, il
avait songé à les faire périr. Plus tard, il s'était converti, et sa
conduite lui avait acquis, parmi ses sujets, le renom d'un hom-
me bon et généreux.
Il laissait à sa mort un fils, âgé de dix, ans, nommé Joseph.
Ce dernier était trop jeune pour régner et la régence fut con-
fiée à sa mère Marie-Eudoxie, veuve du défunt*.
Après les obsèques de Grégorio, tous les habitants, petits et
grands, se réunirent pour reconnaître le nouveau,roi.
Tous, rangés par tribus et par classes, vinrent, suivant les,
antiques coutumes, s'incliner devant la régente et son fils.
Les huru-manu, ou gens de la basse classe, leur baisèrent
les pieds; les pakaoras, descendants des anciens conquérants,
baisèrent les genoux, et les togoïti baisèrent le visage ou plutôt
le nez.
De nombreuses harangues furent prononcées. Toutes étaient
laconiques et pleines de sentiment. On peut se faire une idée de
la façon de parler de ces peuples, par le discours que fit le chef
de l'île Taravaï :
« Joseph, mon roi, nous voici, l'île de Taravaï et moi. Nous
» venons te protester que nous te serons fidèles. Naguère j'avais
«faim et aujourd'hui je n'ai plus besoin de rien. Hier, j'avais
» froid, et aujourd'hui ta présence me réchauffe. Mon roi, n'i-
» mite pas tes ancêtres; c'étaient des mangeurs d'hommes. Imite
» ton père qui a été si bon, si pieux, si généreux, et tout le
» peuple est à toi. »
- 29 -
L'homme qui jadis était appelé « méchant homme, » avait
depuis lors mérité d'être nommé devant tout le peuple assem-
blé, bon, pieux et généreux. .C'est qu'après sa conversion, sous,
l'influence bienfaisante du Christianisme, Grégorio était devenu
ainsi. Les années en l'éprouvant l'avaient rendu meilleur. H
avait par là donné un exemple que quelques-uns de ceux qui
l'ont appelé sauvage, n'ont hélas! pas suivi! Car alors, nous
n'eussions pas eu l'amertume de voir des cheveux blancs souil-
lés par tous les vices dont une jeunesse coupable avait montré
les prémices.
Le Dossier.
« Ils étaient plus préoccupés de nuire
» à leurs adversaires, que désireux, de
» faire triompher la justice. »
Les affaires Dupuy et Pignon sont de vilaines affaires. Afin
de rendre ces deux hommes intéressants, l'on n'a pas hésité à
accumuler contre la mission des Gambier et surtout contre le-
Révérend Père Honoré Laval une foule d'accusations menson-
gères, qui sont renfermées dans un tas de paperasses, nommé
« Dossier Dupuy et Pignon », et dont la présence déshonore-
les archives de la direction des affaires indigènes à Papeete.
Dans ce dossier un homme léger et malveillant pourra,
peut-être, trouver des armes pour faire du scandale, et s'essayer
à acquérir cette renommée malsaine que certaines âmes préfè-
rent au silence de l'honnêteté.
Mais celui qui, animé de l'amour de la vérité et sans idées
préconçues, voudra se donner la peine d'étudier ces pièces, de
peser les accusations qu'elles contiennent ; d'en contrôler les
sources et les témoignages; celui qui lira ces rapports dans les-
quels la logique est aussi maltraitée que le style, et où l'igno-
rance des choses le dispute à l'entêtement du parti pris ; celui-
là haussera les épaules avec mépris et indignation, et, repous-
sant loin de lui tous ce fatras, il plaindra profondément
l'homme qu'une vie d'abnégation et de services rendus à l'hu-
manité n'a pas su garantir des atteintes de la malveillance, et il;
gémira sur ceux queleurs passions ou des intérêtspeu avouables
ont conduits à participer à centristes ;affairesv
- 30 -
A la première lecture de ce dossier, on s'aperçoit que,
parmi les 69 pièces qui le composent, il y en a 25 au moins qui
doivent en être écartées, soit parce qu'elles n'ont aucun rapport
avec l'affaire elle-même, soit comme ne pouvant pas être admises
en justice; ce sont :
1° Les pièces nos 2, 4 et 5, qui accusent la mission de faire du
commerce ;
2° Les pièces, n°* 9, 11, 16, 17, 31, 34, 38, 47, 55, 56, 57, 66, 67,
68, 69, qui n'apportent aucune lumière sur les affaires Dupuy et
Pignon ;
3° Enfin les pièces n°s 18, 19, 61,62,63,64 et 65 qui renferment
seulement des témoignages de serviteurs à gages de M. Pignon.
Il ne restait donc plus au dossier que les 44 pièces nos 1, 3,
6, 7, 8, 10,12, 13, 14, 15, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 32,
33, 35, 36, 37, 39, 40, 41, 42,43, 44, 45, 46, 48, 49, 50, 51, 52, 53, 54,
58, 59 et 60.
Si l'on voulait discuter ces pièces on pourrait même, à pre-
mière vue, en les confrontant les unes avec les autres, faire de
jolies découvertes. Ainsi, par exemple, les pièces nos 20, 33 et 42
sont signées des mêmes noms et se contredisent formellement
les unes les autres. Il serait curieux d'établir, quand est-ce que
ces personnes mentent, si c'est dans les unes ou bien dans les
autres, à moins, ce qui est encore possible, que ce ne soit dans
les unes et dans les autres.
Et,- pour en finir, nous dirons qu'il n'y a rien de moins im-
partial, rien de plus méchamment nuisible même, que cette
façon d'agir qui consiste à insérer dans un dossier des pièces
entièrement étrangères à l'affaire, mais qui contiennent néan-
moins des accusations contre l'une des parties. L'esprit se pré-
cautionne en vain contre la lecture de ces pièces, il lui reste
toujours une impression défavorable contre la partie qui est
ainsi mise en cause.
Dans le dossier Dupuy et Pignon, c'est le cas.
Il est vrai aussi de dire que plus tard, en rencontrant des
pièces semblables, par exemple, au n° 57, dont la traduction est
infidèle et non signée, ou bien en lisant les apostilles non jus-
tifiées des nos 17 et 56, l'esprit réagit et acquiert la conviction que
ceux qui ont ainsi disposé les choses, n'ont voulu faire triom-
pher ni le droit ni la justice : et telle sera, nous en sommes
sincèrement convaincus, la conclusion de tous ceux qui étudie-
ront ce dossier avec soin et patience.
31 -
Jean Dupuy,
« J'appelle précisément vol, on
bien la saisie manuelle d'une va-
leur pécuniaire, ou bien tout acte
qui, sous une forme extérieure
différente, s'y ramène en subs-
tance. » (A. GRATRY.)
Jean Dupuy est le neveu de Jean Pignon. En 1858 il quitta
la France pour Valparaiso et de là se rendit aux îles Gambier.
Il reçut l'hospitalité chez son oncle, et déclara bien haut qu'il
était seulement venu lui faire une petite visite. L'histoire prétend
qu'à Mangarèva, pays de bonne foi, tout le monde, sauf lui-
même, crut à la vérité de ce qu'il disait. Mais toute crédulité a
une fin. Les autorités du pays, voyant cette visite se prolonger,
et s'apercevant, en outre, que le neveu devenait une espèce de
factotum dans la maison de son oncle, se crurent en droit d'exi-
ger de lui la déclaration ordonnée par l'arrêté de M. Bruat, du
14 décembre 1844, et par l'article 8 de la loi du 27 septembre 1856.
Mais Jean Dupuy se refusa, par deux fois, à remplir les pres-
criptions de la loi et un procès-verbal fut dressé de chacun de
ses refus.
L'autorité mangarèvienne aurait dû, à cette époque, le chas-
ser du pays. Cette mesure était parfaitement légale, et la conduite
particulière de Dupuy n'avait rien qui'pût militer en sa faveur
ni lui acquérir la moindre bienveillance. La chronique, cette
mère de l'histoire, à laquelle on doit avoir recours toutes les fois
qu'on peut en contrôler les témoignages, assure qu'aux îles
Gambier, on trouverait encore aujourd'hui quelques personnes
pour certifier que le neveu de Pignon travaillait à corrompre la
jeunesse et qu'il payait des enfants pour lui chercher des fem-
mes; qu'au besoin, l'on prouverait aussi qu'il se servait de son
passe-port pour se donner, aux yeux des bonnes gens de Man-
garèva, comme un envoyé de Sa Majesté Napoléon III, ayant des
■pouvoirs extraordinaires. C'est sans doute parce qu'il se croyait
à l'abri derrière ces pouvoirs extraordinaires qu'il critiquait
hautement les usages et les lois du pays et se conduisait de telle
façon qu'il se fit condamner :
- 32 -
1° Le 17 septembre 1859 pour tentative d'adultère avec Rose
Guillou ;
2° Le 31 décembre 1859 pour infraction à la loi du 1er mars
1854 ;
3? Le 16 avril 1860 pour adultère (sur la plainte du mari) ;
¥ Le 16 avril 1860 pour tentative de recel dans un vol.
Toutes ces condamnations sont fort régulières ; les juge-
ments sont rendus conformément aux lois, justifiés par de nom-
breux témoignages et par les aveux des complices : Ainsi, par
exemple, la tentative d'adultère était presque publique. En outre
la complice de Dupuy a avoué : « qu'ils s'étaient réfugiés dans
un lieu écarté » et elle a dit : « ce qu'ils voulaient y faire et ce
qu'ils allaient y accomplir » au moment où ils furent surpris par
les personnes chargées de les arrêter et parmi lesquelles était
le mari (1).
En refusant par deux fois de signer la déclaration sans la-
quelle un étranger ne peut acquérir le droit de séjourner aux
îles Gambier, Dupuy tombait sous le coup de la loi qui permet-
tait de l'expulser immédiatement. En ne le chassant pas, la ré-
gente Marie-Eudoxie s'est montrée bienveillante à son égard.
La peine prononcée à la suite de sa tentative d'adultère fut
de six semaines d'emprisonnement. Mais la Régente commua ce
temps de prison en six semaines d'arrêts que le condamné devait
faire dans la maison de son oncle, alors absent, afin, dit l'arrêté,
«que les intérêts du commerce de ce dernier ne périclitent pas
faute de surveillance. »
Cette commutation était un assez notable adoucissement
apporté, à la peine et elle dénotait surtout une bonté si préve-
nante et si amicalement préoccupée des intérêts de Pignon qu'il
(1) Lorsque Dupuy venait d'être condamné pour ce fait, et alors qu'il
accomplissait dans la maison de son oncle la détention qui lui avait été infli-
gée, la Thisbé, corvettede guerre, commandée par M. le capitaine de frégate
Hûché de Cintré arriva au mouillage de Mangarèva. Dupuy adressa à ce
commandant une lettre dans laquelle il se plaignait entre autres
choses « de ce qu'on forçait un Français à obéir aux. lois du pays. »
Le commandant de la Thisbé trouva la réclamation bouffonne. Cependant il
prit des renseignements sur Dupuy, s'informa soigneusement des faits et fit
offrir à la, Reine régente d'emmener cet homme loin du pays. La Reine, afin
de ne pas porter préjudice aux intérêts de Pignon, alors absent, préféra
attendre quelque temps encore.
-43-
est difficile d'admettre « cette mauvaise volonté et cette haine » dont
il s'est plaint plus tard.
Les peines infligées à Dupuy, le 16 avril 1860, soit pour adul-
tère, soit pour recel, donnent un total de 15 mois de prison, de
onze cents francs d'amendes, et lui imposent, par deux fois,
l'obligation de quitter le pays.
Quelques jours après le prononcé de ces jugements, c'est-à-
dire à la fin du mois d'avril, la goélette Antonia partait de
Mangarèva pour Valparaiso, et l'autorité des Gambier, en obli-
geant Dupuy à s'en aller par cette voie, ne faisait que renvoyer
« ce mauvais drôle » là d'où il était venu. Par ce départ, le neveu
de Pignon s'est trouvé, même si l'on veut compter comme em-
prisonnement la traversée de Y Antonia, n'avoir subi que deux
mois de prison sur les quinze mois qu'il aurait dû faire. Quant
aux amendes il les doit encore, parce qu'on a eu la bonté de ne
pas les lui faire payer.
Il a prétendu plus tard, et il a écrit dans la pièce n° 15 du
dossier, « qu'il avait quitté les Gambier sans aucun moyen
d'existence » mais cela prouve seulement que le jour où il a cru
avoir besoin d'établir cette pièce n° 15, il avait oublié l'existence
d'une lettre écrite à l'époque de son départ sur Y Antonia, et par
laquelle il offrait au nommé Daniel Guillou, de lui payer les
frais de son passage depuis Mangarèva jusqu'à Valparaiso et de
ce dernier port jusqu'à Tahiti.
En ne le retenant pas durant quinze mois, en prison, et en
ne lui faisant pas payer les amendes auxquelles il avait été con-
damné, la Régente des Gambier s'est montré indulgente et bon-
ne pour lui.
Et maintenant, nous demanderons : si c'est parce que ie
neveu de Pignon a tenu une conduite mauvaise à Mangarèva,
ou bien parce qu'il a refusé d'obéir à l'arrêté Bruat et aux lois
du. pays, ou encore, parce qu'il a été adultère et receleur, que
la France lui a fait payer, par les îles Gambier, une indemnité
de 10,000 francs ?
-34-
Jean Pignon.
« S'enrichir par une longue épargne
» et par un travail assidu, c'était I'an-
» cienne route que l'on suivait dans la
» simplicité des premiers siècles ;
» mais de nos jours on a trouvé des
» chemins raccourcis et plus commo-
» des. » BOURDALOUE.
Jean Pignon est un homme déjà âgé, grand et maigre, avec
une apparence qui n'a rien de remarquable ni en bien ni en
mal.
Ancien charpentier de navire, il arriva aux îles Gambier
dans les premières années qui suivirent l'établissement des
missionnaires.
Lorsqu'un membre de la mission lui eut enseigné à écrire
son nom, il entreprit, avec ce capital, le commerce de la nacre,
et y prospéra de façon à acquérir, en quelques années, une
modeste aisance.
Voulant alors jouir du fruit de son travail, il revint en
France, s'y maria, eut le malheur d'être ruiné par un incendie,
et retourna à Mangarèva, en 1850.
Sa position était fort peu brillante alors et tellement voisine
de la misère, que le délabrement de sa garde-robe ne lui permit
pas, tout d'abord, d'aller saluer une de ses vieilles connaissan-
ces, le roi Grégorio.
M. Laharrague père, négociant à Valparaiso, lui ouvrit, dit-
on, un crédit de 1,500 piastres, ce qui lui permit de reprendre
son ancien commerce. De nouveau il prospéra et, en 1858, son
capital et son crédit s'étaient assez accrus pour qu'il pût acqué-
rir, à Valparaiso, le Glaneur, navire chilien, estimé 100,000 francs,
et contracter en outre pour 80,000 francs de dettes chez deux
négociants, M. Cerbero et M. Thompson.
Après avoir fait cet achat et ces dettes, Pignon se rendit de
Valparaiso à Tahiti sur le Glaneur, ayant à bord, comme pas-
sagers, M. et Mme de la Richerie, qu'il traita fort bien et qui, dit-
ç>n, lui en ont été depuis très-reconnaissants. Il retourna ensuite
-35 —
aux îles Gambier ; mais ayant voulu, malgré l'avis de son capi-
taine, entrer la nuit dans la rade de Mangarèva, il perdit son
navire sur les rochers de l'île d'Akamaru, le 18 février 1859. La
perte de ce navire était un véritable malheur ; son achat avait
épuisé le capital de Pignon, à un point tel, qu'ayant voulu en
passant acheter une petite maison et deux petits terrains à
Papeete, il fut obligé, pour les payer, de recourir à l'emprunt.
Tout son avoir consistait alors dans cette nouvelle acquisi-
tion et dans son petit magasin de Mangarèva. Quant à son passif,
il se composait au moins des 80,000 francs dus à MM. Cerbero et
Thompson, augmentés du nouvel emprunt fait à Tahiti.
A cette époque, au lieu de se remettre activement à son
commerce, l'oncle de Dupuy abandonna à son neveu la direc-
tion de ses affaires aux Gambier, et retourna à Tahiti avec sa
femme et sa fille. Là il vécut sans rien faire et de telle façon
qu'il eut, en peu de temps, augmenté son passif d'une somme
de 23,449 francs due à un M. Yver, négociant. Il est même per-
mis de croire, suivant toutes les apparences, que ses emprunts
ne se bornèrent pas là, car lorsqu'il voulut retourner aux îles
-Gambier et quitter Papeete, il cacha son dessein et, s'adressant à
la bienveillance de M. de la Richerie, il se fit donner, à une heure
du matin, la permission du départ, et s'embarqua avant le jour
par les moyens de la direction du port.
Pignon jouissait à Tahiti d'une assez triste réputation; son
départ inattendu n'augmenta pas le peu de confiance qu'on lui
avait accordé jusqu'alors, et M. Yver, croyant avoir des raisons
particulières de douter de lui, partit quelques temps après pour
le rejoindre'à Mangarèva. Sans doute les explications qu'il reçut
de Pignon ne le contentèrent pas ; car, après lui avoir exprimé
sa manière de voir par d'assez vives paroles et même par d'assez
durs écrits, il l'obligea, le 30 octobre 1860, à lui abandonner,
par un acte sous seing privé, toute la nacre qu'il pourrait re-
cueillir, jusqu'à la concurrence du paiement intégral de la
somme de 23,449 francs, avec ses intérêts échus ou à échoir.
Cet acte, afin d'en pouvoir assurer l'exécution, fut soumis au
visa du président du conseil mixte de Mangarèva.
Dès ce moment, Pignon était obligé de recueillir pour
M. Yver 60 tonneaux de nacre environ, et cela dans un pays
où la nacre est le seul commerce et où sa production annuelle
ne dépasse pas régulièrement 80 tonneaux. Sa position était
vraiment lamentable; des dettes, il en avait partout, son corn-
-m-
inerce de nacre, son unique ressource, tombait aux mains d'un
créancier avide, dont l'exemple, ce n'était que trop probable,
serait suivi par les autres dès qu'ils le pourraient : ainsi, pen-
dant de longues années, le malheureux débiteur serait dans la
nécessité de" travailler pour ses créanciers. Ils auraient le gain
et lui la peine.
Pignon n'est pas une bête! Depuis quelque temps déjà, il se
rendait très-bien compte de sa position et avait essayé de l'amé-
liorer. Ainsi, il avait offert à un nommé M. Grandet de lui
céder, pour la somme de 85,000 francs, son commerce aux îles
Gambier avec le terrain qu'il occupait, mais dont il n'était ce-
pendant que le locataire. M. Grandet refusa de conclure ce mar-
ché, la somme de 85,000 francs lui paraissait être trop considé-
rable pour payer ce commerce, même en y ajoutant un terrain
qui d'ailleurs u'appartenait pas au vendeur.
On se souvient à Mangarèva des gorges chaudes qui furent
faites à ce propos, et les petits enfants en rient encore.
Se voyant refusé par M. Grandet, Pignon se tourna du côté
de M. Yver ; mais là encore, il ne fut pas heureux ; cependant,
soit par remords de conscience, soit par toute autre cause, il
avait offert au propriétaire dé le lui acheter 300 francs.
Rappelons, avant d'aller plus loin, que dans les îles de l'O-
céanie, le propriétaire du rivage possède aussi la mer jusqu'en
dehors du récif extérieur ; qu'aux îles Gambier la coutume
veut que nul ne puisse acquérir, s'il n'est mis en possession par
le vendeur, lequel affirme la réalité et la perpétuité de la cession
par les paroles : me kainga tumu, pour être propriété, tae atu
ki tepurapura pour passer aux descendants, mo ka tae atu ki to
hamaunga, pour toi et tes enfants.
Rappelons aussi que la loi du 27 septembre 1856 ordonne,
par son article 1er : « Que nul ne pourra acquérir sans une au-
» torisation écrite de l'autorité royale. » Que, par son article 3,
elle punit de fortes amendes, suivies de la confiscation de l'ob-
jet acheté, toute infraction à l'article 1er ;
Qu'elle prescrit, par son article 4, de légitimer les ventes ou
donations antérieures à cette loi, par la même autorisation écrite;
Que, dans son article 5, elle dit : « Que celui qui aura bâti
» une maison en pierres sur le terrain d'autrui, en vertu d'une
« permission verbale, ne pourra pas être dépossédé ; »
Qu'elle établit, par son article 6, quels sontles cas où un
locataire pourra être renvoyé ;
-37-
Enfin, qu'elle rappelle, affirme et rend obligatoire, par son
article 7, l'usage constant de ces pays qui veut que tout locataire,
soit qu'il quitte de lui-même les lieux ou qu'il en soit légale-
ment expulsé, abandonne au propriétaire tous les travaux qu'il
a ^pu faire adhérents à la localité, tels que murailles, maisons,
plantations, etc, etc.
Maintenant, revenons à Pignon. Il avait loué, depuis plu-
sieurs années, de l'Indien Akakio Tematereikura, au lieu nom-
mé Taramanana, un terrain situé sur le bord de la mer. Ce
terrain avait 28 mètres de long sur 16 mètres de profon-
deur. H contenait un jardin de 70 mètres carrés, une cuisine
avec four de 3 mètres 5 de large sur 5 mètres 75 de longueur,'
une maison en feuilles ayant 12 mètres 28 de large, construite
en rez-de-chaussée et contenant un petit magasin, une pièce qui
servait à la fois de salon, d'antichambre et de salle à manger,
etc., etc., un rjetit cabinet ou dépense et une chambre à coucher.
Le locataire avait fait sur ce terrain divers travaux ; ainsi,
il avait gagné sur la mer 128 mètres carrés, les avait comblés
avec 128 mètres cubes de terre pris sur la propriété de la femme
Dorothée et malgré elle; il avait fait bâtir une jetée ou débar-
cadère en pierres, de 62 mètres de long et d'un cubage d'environ
200 mètres. Ce débarcadère lui avait coûté 600 brasses d'étoffe,
dont la valeur est à peu près de 2,500 francs.
Ce prix de 2,500 francs qui, au premier abord, paraît un peu
faible pour ce travail, n'a rien d'extraordinaire, si l'on considère
qu'une partie des matériaux n'appartenait pas au constructeur,
et qu'il se les était appropriés au détriment d'autrui, ainsi que
cela ressort de la pièce suivante :
Nous, Grégorio Stanislas Maputeoa, roi des îles Mangarèva,
attendu qu'il est permis à chacun de prendre son bien où il le
trouve, autorisons le révérend Père Laval à réclamer les pierres
appartenant au cimetière d'Aukéna et aux habitants de cette
île, qui leur ont été enlevées par les ouvriers de M. Pignon,
travaillant à son embarcadère. Mais puisque M. Pignon a déjà
fait tailler et placer ces pierres et que le révérend Père Laval
désire ne pas lui faire de la peine pour le peu de temps que
M. Pignon dit qu'il a à rester ici, il est convenu que le révérend
Père Laval ne fera enlever ces pierres du susdit embarcadère
que lorsque M. Pignon cessera d'en jouir personnellement.
Fait à Mangarèva, le 1er novembre 1856.
Signé : KERKOMO TANIRA MAPUTEOA.
3
- 38 -
Le propriétaire, Akakio Tematereikura, peu satisfait des
tentatives faites par Jean Pignon pour vendre ce terrain à
M. Grandet d'abord, et puis, plus tard, à M- Yver, se résolut à
ne pas garder plus longtemps un pareil locataire; et, s'ap-
puyant sur l'article 6 de la loi de septembre 1856, il lui signifia
d'avoir à vider les lieux, le 2 novembre 1860, jour de la fin de
son bail.
Aux îles Gambier, où, quoi qu'on en ait pu dire, l'esprit des
indigènes est bienveillant pour les étrangers et surtout envers
les Français, la décision d'Akakip causa un certain émoi. La
Reine Régente s'en mêla. Elle profita de ce que cet indigène
était togoïti pour réunir le Conseil de la famille royale afin
d'arranger cette affaire. En effet, Akakio Tematereikura fut
apaisé, en partie, mais cependant, peu confiant dans la loyauté
de Pignon, il mit une condition à la prolongation de son bail.
Cette condition, un peu humiliante pour ce dernier, était : qu'il
reconnaîtrait, par écrit, n'avoir aucun droit de propriété sur les
• biens de terre et de .mer possédés par Akakio, aux lieux de
Taramanana. Si cette condition n'était pas remplie, celui-ci
persistait à renvoyer son locataire, fallut-il pour cela le traduire
devant le conseil mixte, qui aurait alors à apprécier les tenta-
tives de vente faites par M. Pignon, et à établir, par sa décision,
. ce qu'elles avaient de déshonnête et d'attentatoire aux droits du
vrai propriétaire.
Cette affaire rendait Pignon la fable du pays, tout le monde
s'entretenait de ses tentatives pour vendre un terrain qui ne lui
appartenait pas; il allait être obligé de quitter les lieux qu'il
avait occupés jusqu'alors, et certainement, pour trouver un
autre emplacement à louer, il lui faudrait donner à son nouveau
propriétaire, une déclaration écrite qui put mettre ce dernier à
l'abri de tentatives semblables à celles qui avaient irrité Akakio
Tematereikura.
Dans cet état de choses, que faire ? Pignon résolut de se
refuser à quitter les lieux et même à en contester la possession
- au propriétaire. L'entreprise était hardie, mais ce sont des
choses qui se voient en Océanie.,
L'indien de Tahiti, qui certainement est l'homme le plus
menteur de la terre, a de semblables idées. Il sait, de façon à
n'en pouvoir douter, qu'il n'a jamais eu le moindre droit à la
possession d'un objet, il ne peut pas ignorer qu'il lui sera im-
possible de tromper ses juges; il est convaincu que ses pré-

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