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Les Impures

De
318 pages
La société cubaine du début du XXe siècle distingue les femmes "vertueuses", qui se plient aux préceptes moraux du patriarcat, des "impures", qui franchissent les limites imposées par ces codes, quelles qu'en soient les raisons économiques, familiales ou affectives. Le réalisme et le naturalisme du roman prennent pour objet les quartiers marginaux de la capitale où cohabitent proxénètes, prostituées et gens du peuple, ainsi que les quartiers réservés à la nouvelle bourgeoisie républicaine vivant dans le faste et la luxure.
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M ig uel de Carr ión
Les Impures
éd it ion française de Jean Lamore
Les Impures
Miguel de Carrión
Les Impures
Roman
(Cuba, 1919)
Édition française, traduite et annotée
par Jean Lamore
Présentation de Mélanie Moreau-Lebert
© L’HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01476-0 EAN : 9782343014760
Les Impuresde Miguel de Carrión
ou
e Le vice et la vertu dans La Havane du début du XX siècle
par Mélanie Moreau-Lebert Les contextes La période républicaine à Cuba est une période complexe et difficile pour le peuple cubain. L’année 1898 reste gravée dans les mémoires comme la grande désillusion d’un peuple qui, s’étant délivré du joug colonial espagnol, est privé de son indépendance par l’intervention des États-Unis. Trois ans d’intervention américaine suffisent à mettre en place les futures structures de pouvoir, à garantir des conditions d’exploitation maximales et à poser les bases juridiques de la domination américaine sur Cuba grâce à l’Amendement Platt, en 1901. Le protectorat mis en place par les États-Unis, qui sera suivi en 1934 par un système néocolonial, s’appuie sur la collaboration de présidents et de gouvernements corrompus qui se succèdent au pouvoir. La corruption, le népotisme et la violence sont érigés en système dans une société où se creusent de façon dramatique les inégalités et se désagrègent toutes les valeurs morales. C’est dans ce contexte socio-politique complexe que va naître à Cuba un courant littéraire spécifique de contenu social alors même que dans les différents secteurs de la société (ouvriers, étudiants, féministes, intellectuels) commence à se structurer une conscience sociale et nationale qui mènera quelques décennies plus tard à la Révolution de 1959. L’histoire littéraire cubaine peut être divisée en segments marqués par le travail d’une génération. Par génération littéraire, on entend le travail d’un groupe humain qui vit et produit dans le cadre de circonstances historiques communes. Ces circonstances déterminent des expériences et des actions qui s’expriment par des thèmes et des formes littéraires communes également. La première
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génération littéraire de la République est celle d’hommes nés dans les années 1880, mais on distingue toutefois deux groupes : ceux qui commencent à écrire au début du siècle, et ceux qui ne commencent que dans la deuxième e décennie du XX siècle. Chez les premiers prédominent le lyrisme et la thématique héroïque nationale, alors que les seconds s’illustrent par la sobriété et la critique acerbe de la société. La plupart d’entre eux proviennent de la classe moyenne et ne se consacrent pas uniquement à la littérature, puisqu’il leur est quasiment impossible d’en vivre. Ils exercent en général une profession libérale telle qu’avocat, professeur, ou médecin. Parmi ces hommes, Miguel de Carrión, Carlos Loveira et Jesús Castellanos sont les plus reconnus. Quelle fonction attribuent ces écrivains à la littérature ? Là encore, on perçoit clairement plusieurs tendances. Pour la majorité, il s’agit d’un moyen d’accéder à la tribune publique, une façon claire et déterminée d’exprimer leurs opinions et de les illustrer par des exemples fictionnels, certes, mais tirés de la réalité. La mainmise des États-Unis sur Cuba, l’accélération du processus de désintégration morale et de corruption politique sont en totale contradiction avec la vertu que le peuple attendait de la République indépendante. C’est pourquoi de nombreux écrivains vont mettre un point d’honneur à être grâce à leur œuvre la conscience critique qui semble faire défaut aux groupes dirigeants. La principale caractéristique du roman social est le pessimisme face à une situation inextricable, et face à l’impossibilité pour les institutions néocoloniales de remédier aux maux de la société. C’est ce pessimisme qui justement en fait des novateurs, voire même des révolutionnaires dans le cas de Miguel de Carrión, dans le sens où il va dévoiler au grand jour ce que tout le monde sait sans le dire, en l’occurrence l’hypocrisie morale et la perversion des us et coutumes publics et privés. Parmi ces fléaux se trouvent la prostitution, la corruption, l’adultère et la misère avec leur complexité. Inspiré par le naturalisme européen (dont les principaux auteurs furent Daudet, Zola, Maupassant…) et influencé par le positiviste Auguste Comte, Miguel de Carrión est à la tête du roman social pour la richesse de ses descriptions, des ambiances et des espaces. Cet arrêt presque obsessionnel sur
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chaque objet, chaque trait de caractère, est en fait le moyen de donner une valeur historique à ses œuvres, et d’en accroître la véracité. Preuves en sont les deux romans qui l’ont rendu célèbre,Las HonradasetLas Impuras publiés respectivement en 1917 et 1919, qui offrent une galerie de portraits féminins très riches et profonds. Ce talent descriptif est également présent chez d’autres auteurs contemporains de Carri tels que Enrique Serpa ou Carlos Loveira, ón qui donnent à voir une réalité sans fard qui place le lecteur de l’époque face à ses contradictions et à celles d’une société tout entière. Le réalisme et le naturalisme de ces romans prennent pour objets les quartiers marginaux de la capitale, la Vieille Havane en particulier, où vivent proxénètes, prostituées et homosexuels, ainsi que les quartiers plus bourgeois tels que le Vedado. Les Impures : le sort des femmes Si Miguel de Carrión met la femme au centre du schéma narratif, que cela soit dansLas Impurasou dansLas Honradas, c’est que les femmes, comme à l’accoutumée, sont les premières victimes de la déformation structurelle de la société et des conséquences économiques parce qu’elles sont touchées directement et de façon plus brutale par le chômage et la misère. La condition de la majorité des femmes à Cuba entre 1898 et 1959 est difficile. Le peuple va de luttes en désillusions, et cet état de fait a des conséquences sur le comportement de beaucoup d’hommes, notamment dans le domaine symbolique. Le patriarcat, soutenu pendant des siècles par les préceptes religieux et légitimé par les discours philosophiques et néo-scientifiques du e XIX siècle, s’était légèrement incliné en faveur de l’action des femmes lors des guerres d’indépendance. Considérées comme des esclaves plus que des compagnes, les femmes de Cuba avaient prouvé leur capacité à prendre des initiatives et à œuvrer aux côtés des hommes. José Martí avait insisté sur l’importance du rôle des femmes dans la société, et avait montré l’exemple en les faisant participer activement à la préparation de la lutte révolutionnaire de 1895. La République, qui s’accompagne de modernité, d’émulation intellectuelle, et
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qui se veut démocratique, ne va pourtant pas en finir avec le patriarcat. Elle va au contraire l’exacerber. La plupart des hommes se sentent perdus, humiliés, frustrés. Le sentiment de n’être qu’un étranger dans sa propre patrie, de ne pas avoir de marges de manœuvre et d’influence provoque une perte d’identité masculine qui pousse les hommes à chercher à retrouver un espace de pouvoir. C’est leur statut de dominants qui est en jeu. L’espace privé a toujours été le lieu de la domination masculine, c’est pourquoi de nombreux hommes vont chercher à y asseoir de nouveau leur autorité et à exercer leur pouvoir sur les femmes. La République amène cependant une nuance. Ce n’est plus seulement l’espace privé qui va être le théâtre de ces relations de domination, c’est aussi l’espace public, investi par les femmes mais dans lequel elles vont également être victimes d’autres victimes. Dans l’espace public les violences faites aux femmes sont à la fois physiques et symboliques. La recrudescence des viols et des agressions à Cuba au cours de la période étudiée montre à quel point le corps des femmes est un défouloir, et combien la frustration peut mener à des actes de violence extrême. Dans la sphère du travail, nombre de femmes sont victimes de harcèlement moral ou sexuel. Les employeurs et les responsables sont presque toujours des hommes ayant sous leur coupe des femmes dociles et soumises qui doivent supporter toutes sortes de vexations pour garder leur emploi. Bien souvent, les employés cubains sont eux-mêmes exploités par des patrons américains, et subissent des pressions de la part de leur hiérarchie. Le pouvoir s’exerce donc de façon verticale, et les femmes sont en bas de l’échelle salariale. Dans l’espace privé, les hommes ont l’ascendant sur les femmes. Le mariage est une option dont rêvent beaucoup de femmes ; elles espèrent ainsi échapper à la pauvreté et à l’indigence. Le mariage de raison prévaut dans une société qui ne reconnaît encore que les unions légales et les enfants légitimes. La recherche d’un statut d’épouse et de mère, d’un confort financier et d’une respectabilité est la principale raison qui pousse les Cubaines à se marier. Une fois liées à un homme, rares sont celles qui usent du droit au divorce instauré en 1918. La morale et les représentations condamnent la femme célibataire, considérée comme une fille facile ou anormale, et s’il s’agit d’une femme divorcée, qui a déjà appartenu à un autre homme, elle aura du mal à refaire sa
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vie, sentimentalement et financièrement. De manière générale, la vie privée est un espace de vexation pour la femme cubaine. Les hommes doivent se prouver et prouver aux autres qu’ils sont les maîtres chez eux, et ce, dès le premier jour du mariage. La sexualité est l’un des domaines où la femme subit le plus l’autorité du mari. La nuit de noces se transforme parfois en véritable cauchemar, pour de jeunes filles vierges que leur mari a décidé de dominer et de soumettre sexuellement. Le rapport de forces commence à partir de ce moment important, puisque la loi dit que la femme doit accomplir son devoir conjugal. Ce thème est d’ailleurs traité de façon très fine et pertinente dansLas Honradas. La sexualité est une problématique importante dans la société cubaine de l’époque et elle recèle de multiples contradictions. La morale encense la maternité et met l’épouse légitime sur un piédestal. Les relations sexuelles au sein du couple ne doivent pas être source de plaisir pour la femme, pour qui leur utilité se doit d’être essentiellement reproductrice. Une jeune femme dont on éveillerait les sens et qui découvrirait sa sexualité deviendrait une libertine qui, tôt ou tard, tromperait son mari. Les épouses doivent donc composer avec ces paramètres afin de ne jamais dépasser les limites de la convenance sexuelle. Seules les maîtresses,las amantes, ont le monopole de la sensualité. L’adultère masculin est une tradition ancestrale, mais sous la République, elle prend des proportions importantes. Les hommes ont besoin d’une évaluation positive de leur virilité, de se faire respecter grâce à leurs nombreuses conquêtes. Une grande partie de la population de Cuba est unie de façon consensuelle, le mariage étant une institution traditionnellement bourgeoise. Beaucoup de personnes n’ont pas les moyens de s’unir légalement, ou préfèrent vivre en concubinage. Il n’en reste pas moins que l’autorité de l’homme sur la femme y est aussi importante, en particulier au cours des périodes de grande effervescence sociale et de profondes crises économiques. Les hommes, qui ont trouvé en la femme un exutoire, un moyen de retrouver leur identité masculine, ne supportent pas le rejet et l’abandon. S’ils laissent la femme prendre l’ascendant, ils se discréditent aux yeux de leurs pairs. Les femmes cubaines sont avant tout les victimes, comme les hommes, d’un
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