Les Incorrigibles. Scènes de la vie privée (de pension), pièce en un acte. Avec épilogue : jugement de la 6e chambre, police correctionnelle. (5 août.)

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Rochette (Paris). 1868. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °. Pièce.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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LES
INCORRIGIBLES
SCÈNES DE LA VIE PRIVEE
PERSONNAGES
PET-DE-LOUP, sévère, mais juste, Chef d'institution.
LE PION.
STAMIR,
VALLÈS,
WOLFF,
BUSSY,
ROCHEFORT,
GUTTEMBERG,
BALATHIER,
SARCEY,
BLAVET,
NOIR,
CASSAGNAC,
GILL.
Élèves de l'Institution Pet-de-Loup.
La pièce se passe à l'intention Pet-de-Loup.
LES
INCORRIGIBLES
SCENES DE LA VIE PRIVÉE
(de pension)
PIÈCE EN UN ACTE
AVEC ÉPILOGUE
JUGEMENT DE LA SIXIÈME CHAMBRE
POLICE CORRECTIONNELLE
IMPRIMERIE & LIBRAIRIE
A.. - E . ROCHETTE
72-80, Boulevard Montparnasse
1868
PRÉFACE
Deux hommes se battent dans la rue, per-
sonne ne les connaît et ne devrait s'intéresser
à leur querelle.
Cependant les oisifs forment le cercle autour
des combattants ; la bataille se prolongeant,
quelques spectateurs prennent fait et cause pour
les champions, et la mêlée devient générale.
Des hommes d'une valeur sérieuse se je ttent
dans une bagarre qui ne les regardait pas, et
-6 -
ils vont laisser dans cette affaire, sinon une
partie de leur dignité, tout au moins une partie
de leur repos.
Il nous a paru impossible de raconter en un
style sérieux l'histoire de cette discussion dont
le point de départ est si ridicule, et qui a ce-
pendant donné lieu à une espèce de conflagra-
tion générale.
Habituellement, en France, tout se termine
dit-on, par des chansons; nous regrettons qu'il
n'en soit point ainsi dans cette affaire, et notre
Epilogue est malheureusement un jugement cor-
rectionnel qui frappe un de nos personnages.
Nous n'avons pas à apprécier ce jugement ;
mais il peut, il doit nous être permis de déplorer
vivement un résultat qui aurait pu être facile-
ment évité.
Selon nous, lorsqu'un homme a cédé à un
emportement motivé même par les circonstances
et lorsque, par la réflexion, il a reconnu le tort
de ses violences, que rien au monde ne pouvait lé-
gitimer, si ce n'est de mauvais conseils et de faux
renseignements, cet homme a une chose bien
- 7—
simple à faire, déclarer hautement qu'il s'est
trompé.
Quand les deux adversaires sont, comme dans
le cas présent, honorables et honorés à juste
titre, on finit toujours par s'entendre, et cela vaut
beaucoup mieux, pour tout le monde, qu'une
plaidoierie très-brillante suivie d'une sévère
condamnation.
TOM.
LES
INCORRIGIBLES
SCENES DE LA VIE PRIVEE
PIECE EN UN ACTE AVEC ÉPILOGUE
SCÈNE PREMIÈRE
La salle d'étude de l'Institution Pet-de-Loup.
LE PION, STAMIR, J. VALLÈS, BUSSY, WOLFF,
UNE VOIX AIGRE.
LE PION. — Elève Stamir, levez-vous.
STAMIR. — Je me nomme Alexandre-Valéry, comte de Sta-
mirowski.
Je suis l'arrière-petit-fils d'un Woyewode. Je suis le petit-
fils d'un Staroste. Je suis le fils d'un officier supérieur.
Je suis le neveu d'un aide-de-camp du maréchal Ney.
Je descends par ma mère d'un général français.
Moi-même, je suis Français...
— 10 —
LE PION, — Très-bien, mon ami, mais ce n'est pas là ce que
je vous demande. -
STAMIR. — Je suis l'arrière-petit-fils d'un Woyewode.
LE PION. — C'est entendu, nous connaissons la fin, vous êtes
Français. Mais pourquoi menacez-vous votre condisciple J. Vallès?
STAMIR. — Je descends par ma mère d'un général fran-
çais
LE PION. — Sapreminette , quel être! asseyez-vous.
STAMIR (continuant). — Moi-même je suis Français.
LE PION. — Assez, taisez-vous!
Jules Yallès approchez, mon enfant, ne craignez rien.
JULES VALLÈS. — Voilà M'sieu.
LE PlON. — Mais d'où sortez-vous, petit misérable ! vous
êtes couvert de boue, votre tunique est en lambeaux, vous
n'avez plus de képi.
J. VALLÈS. — M'sieu, je viens de la Rue, et c'est des gamins
qui m'ont roulé dans le ruisseau.
LE PION. — Vous ne pouviez donc pas jouer dans le jardin,
sur le gazon, à l'ombre de nos arbres?
J. VALLÈS. — Du gazon, des arbres. Oh! là là! qué mal-
heur! J'aime bien mieux le ruisseau. Oh! les tas d'ordures, les
chiffonniers, les chiffortons ! !
LE PION. — Le malheureux! Il parle argot. Voyons, qu'avez-
vous fait à Stamir, qui vous montre encore le poing ?
STAMIR. — Je suis l'arrière petit-fils d'un Woyewode.
LE PION. — Il n'en sortira pas. Répondez, Vallès. C'est vous
que j'interroge et tâchez d'être moins serin que votre cama-
rade.
J. VALLÈS (pleurant). — Hi, hi. C'est un zouave...
LE PION. — Un zouave, à présent. Quel zouave?
— 11 —
J. VALLÈS. — Un zouave pontifical qui nous a tiré les oreilles.
LE PION.—Ah! sapreminette, comme je le comprends ce
zouave ; mais cela n'explique pas la fureur de Stamir.
STAMIR. — Je suis l'arriêre-petit-fils...
LE PION. — Un mot de plus, Stamir, et je vous flanque à la
porte, je serai INFLEXIBLE ! — Allons, Vallès, continuez.
J. VALLÈS. — J'avais promis à Stamir que je ne le dirais
pas, et je l'ai dit à toute la classe, pour le faire rager, na!
USE VOIX AIGRE. — M. le Maître, Bussy me chatouille.
Faites-le donc finir!
LE PION. — Bussy, je vous invite à étudier votre catéchisme
et à laisser tranquille votre camarade Wolff.
BUSSY. —J'ai rien fait; M'sieu, c'est Wolff qui dit que
Stamir est un cancre, un filou.
STAMIR. — Je me nomme Alexandre-Valéry, comte dé Sta-
mirowski...
BUSSY. — Tu nous embêtes, Stamir, tais ton bec ou je dis
tout, tu m'entends !
WOLFF. — M'sieu, M'sieu, v'là encore Bussy qui me dit des
sottises, et des grosses.
LE PION. — Tas de mauvais petits drôles, si vous ne me
laissez pas la paix, je fais un rapport à M. Pet-de-loup, homme
sévère, mais juste.
BUSSY. — Je m'en fiche pas mal du rapport. Wolff, tu n'es
qu'un prussien.
WOLFF (indigné). — Oh! je le dirai à papa Villemessant,
qui le dira à mon oncle qu'est avoué.
BUSSY. — Eh bien! que que çà nous fait ton oncle avoué.
WOLFF. — Il te fera assigner par l'Infatigable, son maître
clerc,
— 12 —
BUSSY. — Comment qu'il s'appelle ton oncle?
WOLFF. Bête, je veux pas te dire son nom, tu l'écrirais sur
les murs. Mais il a un bien beau cabinet...
BUSSY.—Particulier; cruche, va; est-il bête ce Wolff!
Grand nigaud.
LE PION. — M. Bussy, vous avez tort d'injurier Wolff, vous
troublez la classe; je suis obligé d'en écrire à M. le Directeur.
WOLFF. — Bien fait, attrape! M'sieu, Stamir m'a dit aussi
des malhonnêtetés.
LE PION. — Stamir sera également sur le rapport.
STAMIR. — Je suis le petit-fils d'un staroste...
WOLFF. — Guttemberg sur le rapport aussi, pas, M'sieu?
LE PION. — Mais Guttemberg n'a rien fait, il me semble,
c'est un piocheur, lui.
WOLFF. — Oui, mais il prête ses cahiers à Bussy et à Stamir
qui écrivent dessus des vilaines choses pour moi.
LE PION. — Tous, tous sur le rapport, vous ne valez pas
mieux les uns que les autres.
— 13 —
SCENE II
La Récréation .
GUTTEMBERG seul à son pupitre. Il travaille. — ROCHEFORT, NOIR
et BLAVET s'avançent, et font tomber sur GUTTEMBERG une grêle
de coups (lu règles.
LES MEMES, GUTTEMBERG, ROCHEFORT, NOIR ET BLAVET.
BLAVET. — Victoire, victoire! nous avons daubé Guttemberg
le travailleur.
HOIR. — Victoire! nous n'étions que trois contre un, et nous
y avons fichu des coups.
ROCHEFORT. — Victoire, mes amis, oui. Nous l'avons as-
sommé, mais soyons modestes; portez-moi simplement en triom-
phe jusque chez le marchand de gâteaux; je régale.
TOUS. — Vive Rochefort! A bas Guttemberg!
LE PION. — Quels êtres, et il faut vivre avec ces animaux-là?
Voyons pourquoi cette nouvelle bataille !
TOUS. — C'est Guttemberg !
LE PION. — Que vous a-t-il fait?
ROCHEFORT. — C'est Guttemberg!
— 14 —
LE PION. — C'est Guttemberg, c'est Guttemberg, voilà qui
est dit; mais son crime ?
NOIR. — Nous ne sommes pas des lâches, m'sieu, nous n'é-
tions que trois contre lui, et il ne s'y attendait pas.
LE PION — Certainement mon petit ami, vous êtes pleins de
courage. — Plis de vaillance, plis de vaillance, comme dans la
Belle Hélène — Mais encore une fois, cette vaillance constatée,
Quelle est la faute de Guttemberg ? — Voyons, M. Rochefort
l'assommeur, parlez.
ROCHEFORT. — M'sieu le maître, Bussy et Stamir
— 15 -
SCENE III
LES MÊMES, STAMIR.
STAMIR. — Je suis l'arrière-petit-fils d'un Woyewode.
TOUS. — A la porte! Quelle scie !
STAMIR. — Je suis le petit-fils d'un staroste. . ..
LE PION. — Ecoutez, Stamir, si. ...
STAMIR. — Je descends par ma mère d'un général français.
LE PION. — C'est de la démence ! Stamir. Je vais vous faire
enfermer.
(Stamir est entraîné, et l'on entend encore : Je suis
français moi-même;)
LE PION.— Maintenant que nous voici tranquilles, je l'es-
père, au moins, élève Rochefort, parlez.
ROCHEFORT. — M'sieu le maître, Bussy et Stamir ont écrit
des horreurs sur moi.
LE PION. — Eh bien, il fallait frapper Bussy et Stamir.
ROCHEFORT. — Nous ne pouvions pas, M'sieu; ils étaient
deux.
LE PION. — C'est juste; toujours plis de vaillance. Mais
pourquoi taper sur Guttemberg plutôt que sur un autre ?
- 16 -
BLAVET. — Guttemberg a prêté du papier à Bussy.
LE PION. — Bigre, c'est grave. Mon pauvre Guttemberg, ça
t'apprendra à prêter ton papier. Mais, dites-moi, petit Noir,
avez-vous lu les horreurs écrites sur le courageux Rochefort?
HOIR. — Oh! M'sieu, non; je sais pas encore lire dans l'é-
criture.
LE PION. — Si jamais celui-là devient homme de lettres ! !
BLAVET. — M'sieu, M'sieu.
LE PION. — Qu'y a-t-il, voyons?
BLAVET. — Je voudrais vous dire un mot tout bas.
LE PION. —- Parlez, cher élève; je suis convaincu que vous
allez dire une terrible méchanceté ou une grosse bêtise, mais
je suis payé pour vous entendre.
BLAVET. — Bussy a écrit que Rochefort était blagueur, talon
rouge et M. le comte. Alors. Rochefort est embêté, parce qu'il
n'est pas M. le comte et qu'il l'avait fait croire à la darne de la
lingerie.
LE PION. — Jolis enfants! L'avenir de la France, quoi!
VOIX DE STAMIR. — Je suis le petit-fils d'un staroste.
LE PION. — Fermez toutes les portes; ce polonais qui est
français, mais qui devrait être polonais, me rendra imbécile.
17 —
SCÈNE IV
Le cabinet de M. Pet-de-Loup, homme sévere, mais juste.
Le rapport,est sur le bureau de M. PET-DE-LOUP.
LES MÊMES, M. PET-DE-LOUP.
M. PET-DE-LOUP. Stamir, Bussy, Guttemberg, je suis las de
votre inconduite.
BUSSY. — M. le Directeur, c'est pas moi qu'a commencé.
STAMIR. — Je suis l'arrière-petit-fils....
BUSSY. — Ecoute, Stamir, ma bonne vieille, je t'en prie,
laisse la Pologne; tu nous la fais trop souvent aux braves po-
lonais.
M. PET-DE-LOUP. — Jeunes élèves, je ne suis point content.
Bussy, voyons, restez tranquille, ne pincez pas Balathier, il
broche son devoir.
Je disais donc, jeunes élèves, que vous aviez tort de taquiner
Albert Wolff. C'est un étranger, mes enfants.
STAMIR. - Moi je suis Français, arrière-petit-fils, etc.
M. PET-DE-LOUP.— Stamir, n'interrompez pas, je perds le fil;
— 18 —
sapristi ! Bussy, vous êtes insupportable. Voulez-vous bien lâ-
cher les cheveux à Francisque Sarcey. Je disais donc ;
Albert Wolff est étranger, à ce titre il a droit aux égards
dus aux exilés ; c'est donc avec peine, chers élèves, que je vois
vos querelles.
A ces paroles, Wolff pleure abondamment.
M. PET-DE-LOUP. — Séchez vos larmes, Albert, si vous avez
souffert dans mon institution
S'interrompant.
A ça, à qui diable Bussy administre-t-il des coups de pied ?
A de Cassagnac, mon Dieu, mais c'étaient les deux amis.
Bussy ! la patience m'échappe, finissez ! pourquoi frappez-vous
Paul?
BUSSY.— M'sieu, c'est un lâcheur ! oh ! les lâcheurs !
M. PET-DE-LOUP. — Un lâcheur, je ne sais pas ce que c'est ;
allons, restez près de moi, de cette façon je pourrai peut-être
finir mon discours. Jeunes élèves, jeunes élèves, dans Wolff,
respectez l'étranger. Je vous l'ai déjà dit, je crois, et vous,
Wolff, respectez les Français qui vous donnent l'hospitalité.
STAMIR, criant. — Je suis le neveu d'un aide-de-camp du
maréchal Ney.
M. PÉT-DE-LOUP.— Nom d'un racine grecque!!! Stamir, ar-
rêtez-vous, sinon je vous renvoie à monsieur le Straroste, votre
honorable grand-père. Bussy, vous êtes infernal. Laissez travail-
ler Grill à son dessein, et ne lui cassez pas ses crayons,
BUSSY. — M'sieu, Grill dit comme ça qu'il veut épouser ma
soeur Simonne, et j'ai pas de soeur, c'est une injure, ça, pas
vrai !
M. PET-DE-LOUP.— Tenez, élève Bussy, je vois qu'il faut sé-
vir pour vous faire revenir aux études religieuses dont vous
vous occupiez si activement. Je vous inflige deux jours d'ar-
rêt, autant à Stamir, autant à Guttemberg.

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