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Les Jeunes Ombres

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457 pages

EXAMINONS d’abord ce qu’était Alfred de Musset à l’époque où il commença d’écrire : il nous faut ce point de départ comme base pour que nous puissions juger des modifications successives que le caractère primitif a subies. Il était né d’une famille noble de l’Orléanais, dont d’Hozier a vérifié au siècle dernier la brillante généalogie. Dès l’enfance, il fut initié aux traditions du meilleur monde, dont il apprit sur-le-champ le langage pour ne l’oublier jamais, et en même temps aux idées littéraires, car son père, sans être un écrivain dans le sens le plus élevé du mot, était au moins un érudit et un lettré.

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Charles de Moüy
Les Jeunes Ombres
Récits de la vie litteraire
A.
M. SAINTE-BEUVE.
MON CHER MAÎTRE,
* * *
VOUS avez vu passer bien des jeunes ombres, et parm i celles dont je parle, plusieurs sont chères à votre souvenir. Si je vous dédie ce l ivre où j’ai cherché à étudier tout ce qu’il y a de triste, de charmant et d’austère dans cette alliance de la jeunesse, du génie et de la mort, ce n’est point cependant cette raison seule qui m’y engage. C’est que je suis heureux d’exprimer ici toute ma gratitude à l’illus tre écrivain qui m’a tant de fois encouragé, éclairé par les conseils, et dont les œu vres ont été pour moi un si utile enseignement. Peut-être ne pensons-nous pas absolum ent de même sur toutes choses philosophiques ou littéraires, mais il est un sentiment que je m’honore de partager avec vous, c’est la passion des lettres, et il est une c ause pour laquelle je suis fier de lutter comme un humble soldat dans cette arène où vous avez remporté tant de victoires, c’est la cause de l’art sans préjugé comme sans entraves. Puisse votre nom porter bonheur à ces portraits et à ces récits ! CHARLES DE MOÜY.
INTRODUCTION
* * *
NOUS nous étions entretenus de bien des penseurs il lustres, dans ces heureuses soirées où la discussion des doctrines littéraires et l’étude des hommes qui les ont représentées avaient doucement occupé nos heures. Nous avions considéré ces vies si pleines, ces œuvres achevées, cette complète réalisation du rêve, et en ce temps où l’on ne songe plus guère à ces belles choses, nous, jeun es gens épris d’idéal, nous avions gardé en nos âmes une vraie émotion après ces conversations sévères. Ce n’est jamais en vain qu’on s’approche de ces foyers : il en rest e sur la pensée un mystérieux rayonnement. Nous nous plaisions à contempler ces clartés sereines, lorsqu’un de nous, prédisposé par bien des luttes et bien des veilles à une précoce mélancolie, nous dit avec un soupir : « Sans doute j’admire comme vous les hautes intelligences auxquelles il a été donné d’accomplir ce qu’elles avaient commencé ; mais ce qui me touche et m’attire davantage encore, ce sont ceux qui sont tombés avant la fin de leur course et qui, n’ont pas terminé le poëme. Je ne prononce jamais leurs noms, je ne s onge jamais à leur œuvre interrompue sans me sentir le cœur serré. Plusieurs n’ont pas obtenu la gloire qui leur semblait due et nous ont quittés avant d’avoir ente ndu leurs noms voler sur les lèvres des hommes ; plusieurs, dont le premier élan avait donné de si belles espérances, n’ont pu monter aussi haut que leur force paraissait le faire prévoir ; plusieurs enfin, arrivés à la perfection avec une rapidité merveilleuse, et comme si Dieu avait voulu leur accorder de la vie en intensité ce qu’il leur refusait en ét endue, ont fermé leurs lèvres inspirées avant de nous avoir révélé tous les chefs-d’œuvre que nous attendions avec un confiant enthousiasme. Quand ces figures à demi voilées, dont le sourire est si triste et si doux, passent devant les yeux de l’âme, qui de nous n’a p as salué avec une inexprimable angoisse ces jeunes soldats ensevelis dans leur triomphe. Parlons donc maintenant, si vous le voulez, de ces gloires interrompues, de ces voix si vite étouffées ; sans remonter trop loin dans le temps, parlons de nos contemporai ns, de ceux dont nous aurions pu serrer la main amie, et de ceux que nous avons vus mourir. » C’est de cette pensée qu’est né ce livre dédié à des ombres. J’ai résumé ce que nous avons dit tour à tour sur les morts qui nous étaient chers et que ce siècle a pleurés. CHARLES DE MOÜY.
ALFRED DE MUSSET
* * *
JE me souviens qu’un jour, il Y a douze ans, — j’étais encore un écolier — je regardais dans une rue, avec je ne sais quelle émotion inexplicable et quelle curiosité inquiète, un homme qui semblait attendre quelqu’un ou quelque ch ose, car il était depuis un instant immobile et l’expression de sa figure indiquait un vague ennui. Nous étions auprès de la Madeleine, dont le passant paraissait contempler le fronton grec se détachant sur le ciel bleu. Il y avait sur les traits de cet homme jeune encore, d’une beauté fine et d’une distinction rare, une mélancolie pénible, je ne sai s quoi de maladif, de sombre et de fatigué. Je vois encore une boucle de ses cheveux b londs que le vent agitait ; je vois, comme si c’était hier, son profil délicat, dont la grâce singulière eût rappelé les plus originales physionomies de la renaissance, si la tristesse amère répandue sur son visage n’avait fait songer plutôt à Childe Harold. Je me figurais ainsi le héros désolé qui « allait errer seul, à l’écart et dans une rêverie sans charme, » il me semblait qu’il devait se tenir dans cette attitude, que ses lèvres devaient se cou rber avec le même dédain, que ses yeux devaient exprimer le même dégoût de toute chose, à l’heure où, sur le pont de son navire, il s’écriait : « Adieu, ô ma terre natale ! » Je ne pouvais me lasser de contempler ce passant étrange, si bien que la persistance de mon regard attira le sien ; il fixa sur moi un instant ses yeux alanguis, puis il détourna la t ête et s’éloigna d’un pas tranquille. Jamais la rencontre d’un inconnu, jamais le visage d’un indifférent ne m’avaient ému de la sorte : j’étais encore sous l’impression du coup d’œil qu’il m’avait jeté et je le suivais des yeux, quand un de mes amis s’approchant de moi : « Eh bien ! me dit-il en me montrant celui que je venais de considérer si longuement ; l’as-tu reconnu ? — Et qui donc ? — C’est Alfred de Musset. » Je ne l’avais pas autrement rêvé. C’était bien ainsi que dans mon imagination de seize ans je me figurais le poëte deRolla. Pendant que je lisais avec l’enthousiasme de la jeunesse ses poëmes ardents et sceptiques, je l’avais entrevu de la sorte : beau et triste, portant sur le visage les stigmates des passions or ageuses, la lueur éteinte des inspirations supérieures et. les dégoûts de l’homme épuisé. Je m’étais créé un idéal que je trouvais avec surprise complétement réalisé, ce qui est rare, et tandis que plus d’une fois j’ai été un peu désenchanté des œuvres en voya nt les auteurs, il me semblait au contraire que les beaux vers gravés dans nos mémoir es s’éclairaient pour moi d’une lumière plus vive depuis que j’avais admiré entre e ux et leur poëte une aussi merveilleuse harmonie. Aujourd’hui la réflexion plus mûre et l’habitude de la critique, ont un peu diminué, sinon mon sentiment très-vivant et très-sincère des beautés qui étincellent dans son œuvre, du moins ma passion irréfléchie pour tous ses poëmes ; mais la vue de ce pâle. jeune homme a été pour moi comme un commentaire de ses écrits, et je comprends mieux que je ne les aurais comprises sans doute, l’intensité de douleur, les âpres inquiétudes, les ironies poignantes qui se révèlent à chaque vers, depuis qu’il m’a été donné d’en apercevoir les traces, l’ombre, pour ainsi dire, sur le visage ravagé da poëte. Ce n’étaient donc pas, en effet, de vaines p hrases de rhétorique, des déclamations puériles, une imitation plus ou moins heureuse des grands désespoirs de René, de Werther ou de Lara ; c’était, comme je l’avais deviné à l’accent, qui ne trompe guère, la réelle expression d’une âme blessée : j’en voyais la preuve dans cet abattement mélancolique, dans ces yeux émus dont l’éclat fébrile dénonçait une pensée maladive, dans cette attitude brisée du lutteur que la vie a vaincu. Et qu’on ne me parle pas de cet accablement qui suit la débauche et dont les ennemi s d’Alfred de Musset ont si
joyeusement triomphé ; je sais quelle a été sa vie, et comme tout le monde je la déplore ; mais en ce jour je n’aperçus rien en lui des ombres que fait l’ivresse dans l’intelligence ; il y avait la trace de ce que laissent d’amer et de lu gubre dans l’âme les tourments du doute, les tristesses de certaines natures délicates et fières en présence des agitations, des perplexités, des hontes de la vie humaine, les déceptions d’un cœur qui a palpité souvent et souvent souffert ; il y avait quelque chose aussi du désespoir d’un naufragé. Déjà, en effet, son génie était éteint, et l’on sai t que depuis longues années ses illusions avaient sombré. Or ce n’est pas en vain q ue la puissance des illusions a été donnée à l’homme : elle est nécessaire à sa vie. Ce n’est pas en vain que la force de croire et d’espérer est innée en nous, car du jour où elle est détruite, il se passe dans l’âme une révolution mystérieuse dont ceux-là seule ment qui l’ont subie peuvent redire les péripéties et les angoisses, et l’âme, au sortir de cette lutte, n’est plus qu’une informe ruine. Alfred de Musset avait souffert profondément de ce vide soudain qui se fait dans l’homme quand les croyances sont englouties, et ce fut la gloire de son génie que cette navrante douleur. Combien d’hommes aussi tristement éprouvés que lui, n’ont pas la force de réagir, s’abandonnent au courant qui les e mporte et trouvent, ce qui est la suprême honte, un repos funeste dans leur propre abaissement. Mais les cœurs nobles, les grands esprits ne peuvent se consoler de ce qu’ils ont perdu ; ils sentent trop ce que valent les espérances et les enthousiasmes pour se résigner aisément à en oublier les joies sereines ; du fond de l’abîme ils aperçoivent la lumière, et ils élèvent vers elle, sans pouvoir l’atteindre, leurs désirs impatients et leu rs regrets désespérés. Ils l’aiment d’autant plus qu’ils n’en sauraient plus jouir, et leurs soupirs, lorsque ces malheureux sont des poëtes, prennent alors une harmonie bizarre, un accent funèbre et une déchirante éloquence. Rien de plus amer que ces larmes, rien de plus poétique et de plus touchant que ces sanglots. Toutes sortes d’échos sinistres d e voix intérieures se font alors entendre : les souvenirs chantent comme une idylle ; l’âme désolée en pleure les joies irréparables ; elle s’indigne contre elle-même sans pouvoir relever ce qui est à jamais tombé, et l’œuvre du poëte qui souffre de ce mal sans nom resplendit de mille sentiments divers : ici le passé y apparaît avec ses sourires et ses joies ; il est la grâce de ces poëmes ; puis la douleur, comme une sombre antithèse, y fait entendre des notes graves et parfois des cris d’angoisse ; la colère éclate à son tour avec ses transports et ses ironies, et l’hymne se transforme soudain en bizarres imprécations. C’est par là qu’Alfred de Musset est grand, c’est p ar là qu’il arrive au cœur en même temps qu’il éblouit la pensée. Mais ici une question se pose devant l’esprit qui cherche à comprendre le poëte : pourquoi et comment cette sit uation morale s’est-elle produite ? tandis que d’autres grands génies, Lamartine, Hugo, par exemple, ont gardé tout leur courage, pourquoi celui-là est-il tombé si vite au fond de ces abîmes qu’il maudit ? pourquoi en est-il venu à ce dégoût irrémédiable de toute chose humaine, à cet énervement absolu de toutes les forces de la vie, à cet état de l’intelligence et de l’âme où l’homme effaré ne sachant plus à qui s’en prendr e des erreurs et du vertige qui l’épouvantent, se regarde en pitié dans son abaissement et sent monter à ses lèvres de formidables invectives contre les dieux qui l’ont perdu ? Ceci est le secret de son génie : pour le connaître, il faut y pénétrer. On ne connaît pas Alfred de Musset si les causes qui ont formé le caractère spécial de son talent échapp ent au regard ; sa poésie est une énigme pour ceux qui ignorent au milieu de quelles idées il a écrit et sous l’empire de quelles passions. Son génie une fois admis, sous l’ empire de quelles préoccupations s’est-il modifié ? comment le jeune homme qui écriv aitMardoche, cette rapsodie, et la ridicule plaisanterie intitulée : laBallade à la lune,est-il devenu le grand poëte desNuits, l’élégant conteur deNamouna,philosophe passionné de le l’Espoir en Dieu ? comment
est-ce le même homme qui a parlé le langage charman t, spirituel, empreint de marivaudage, qui est la grâce desProverbes et comédies,qui a chanté avec un et accent terrible ses désenchantements blasphématoires dansRolla ?autant d’antinomies qui paraissent singulières à la surface ; mais étud iez le type du poëte et son temps, et cette personnalité multiple, si bizarre qu’elle soit, révèle son unité et ses harmonies. Elle a son originalité qui parfois déroute, ses angles a igus qui rompent la perspective, mais l’analyse rajuste bien vite ces lignes momentanémen t brisées ; ce qui était épars se rassemble et se resserre ; à travers les complications mystérieuses et les fils embrouillés de cette pensée, l’homme apparaît, et il est le centre où tout vient aboutir avec une sorte delogique ; ce qui semble au premier abord une cont radiction est souvent une conséquence, et les apparentes antithèses, attentivement considérées, se trouvent n’être au fond que les suites naturelles et presque fatale s d’une organisation développée d’après les lois ordinaires de l’esprit humain. Il faut sans doute faire la part du génie, dont les manifestations étranges déconcertent souvent l’observateur et rendent le lien logique plus difficile à saisir : mais ce lien existe ; rien ne se fait par bonds : les ceuvres de tout homme, même celles d’un fantaisiste comme Alfred de Musset, se déduisent régulièrement les unes des autres sous la double influence de la vie du poëte et de son temps. Isolées, elles n’ont que leur sens esthétique ; replacées par la critique dans leur cadre, c’est-à-dire mêlées aux vicissitudes de l’âme qui les a produites et de l’époque qui les a vues naître, elles prennent toute leur valeur morale, toute leur physionomie vraie : c’est la seule manière féconde d’étudier les grands esprits. Essayons de trouver l’enchaînement naturel des sentiments qui ont produ it chez Alfred de Musset l’enchaînement naturel de son œuvre, et une lumière se sera faite en nous sur lui et sur son œuvre ; une lumière de plus, c’est le but de to utes nos études ; sinon, à quoi bon s’arrêter sur un caractère et sur un livre ? Rien d e plus stérile que la critique si elle n’amène, à propos d’un homme ou d’un ouvrage, quelq u’utile réflexion sur un fait de la nature humaine.