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Les Légendes de la Perse

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389 pages

Voici une légende assez curieuse dont nous rassemblons les éléments épars chez divers commentateurs, annotateurs ou paraphrastes du Koran, légende qui leur appartient, quant au texte et quant au fond, sinon dans tous ses détails et toutes ses circonstances. Curieuse, avons-nous dit, instructive surtout, faut-il ajouter, puisque la leçon qui en ressort c’est que l’homme, en général, doit se défier un peu plus qu’il ne le fait de sa sagesse et de sa force, deux anges, inflexibles et purs jusque-là, n’ayant pas été plus sages et plus forts qu’il ne l’est trop souvent lui-même.

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Édouard Montagne
Les Légendes de la Perse
A SON ALTESSE EMIN-ES-SULTAN GRAND MINISTRE DE S.M.I. LE SCHAH DE PERSE Hommage respectueux de l’auteur ÉDOUARD MONTAGNE.
LA PLANÈTE DE VÉNUS
Voici une légende assez curieuse dont nous rassembl ons les éléments épars chez divers commentateurs, annotateurs ou paraphrastes d u Koran, légende qui leur appartient, quant au texte et quant au fond, sinon dans tous ses détails et toutes ses circonstances. Curieuse, avons-nous dit, instructiv e surtout, faut-il ajouter, puisque la leçon qui en ressort c’est que l’homme, en général, doit se défier un peu plus qu’il ne le fait de sa sagesse et de sa force, deux anges, inflexibles et purs jusque-là, n’ayant pas été plus sages et plus forts qu’il ne l’est trop souvent lui-même. Mais avant d’en entamer le récit, pour que le lecte ur sache, des le début, où on le transporte, et à quel ordre d’idées son intérêt va se prendre, il convient d’esquisser, avec toute la brièveté possible, les traits philologique s du principal de ses personnages, comme aussi de n’omettre aucun des antécédents essentiels qui servent de préambule presqu’inévitable à cette histoire.
I
Zoharah, chez les Arabes, — littéralement la belle, la fleurie, — n’est autre que la planète de Vénus. Leurs astrologues la qualifient d eSaad Maghir, Fortuna Minor, par opposition à la planète de Jupiter, — l’Ormozd de Zoroastre, — qu’ils nomment Moschteri, et qualifient deSaad-Kébir, Fortuna Major, d’où vient que le poète persien Schems-Fakhri s’écrie, en parlant du bonheur de son prince : « qu’Ormozd et Zoharah avaient tiré de son ascendant les influences de prospérité qu’ils répandaient sur tous les hommes. » Ailleurs, à propos d’une fête magnifique, donnée en son honneur à la cour du même prince, Schems-Fakhri dit métaphoriquement que Zoharah y remplissait les fonctions de Barbud,on-Parviz, dix-neuvième ou de maître de musique, Barbud, musicien de Khosr Roi de Perse de la dynastie des Sassanides, passant en Orient pour l’inventeur d’un instrument à cordes semblable à la lyre des Grecs, et d’un air célèbre sous le nom d’Aurenki,ou air royal. Suivant, en effet, l’habitude prise par les Grecs d e diviniser les planètes, les anciens Arabes, — si plutôt cette idolâtrie n’a point coulé de leur pays dans le reste de l’ancien monde, — avaient fait de Zoharah la déesse de la musique et mis entre ses mains la lyre d’Apollon. Ainsi, dans le récit d’un long combat livré à un Dev, — sorcier ou géant, — par le fabuleux héros Caherman-Catel, trisaïeul de Rous tern, qui est l’Achille de la Perse, l’auteur duCaherman-maméh ne manque point d’observer que Vénus elle-même, oubliant un moment la conduite des sphères dont le soin lui est confié, quitta les cordes de son instrument, afin d’être plus attentive à la lutte. Un génie femelle, chargé de l’harmonie des sphères qu’il règle au son de la lyre, réside donc, d’après les mythologues orientaux, dans l’étoile du matin, qui est aussi l’étoile du soir. Les Perses la nommaientAnahid. Cette divinité n’était pourtant pas indigène chez eux, ils en avaient emprunté le culte aux Lydiens, aux Arméniens, aux Mèdes, aux Phéniciens surtout, qui, très probablement l’avaient eux-mêmes emprunté des Syriens et des Arabes, puisque ces deux derniers peuples, à un e époque bien antérieure, la connaissaient déjà, ceux-ci sous le nom de Zoharah, ceux-là sous le nom d’Astarté. Sanchoniaton parle d’une Astarté, sœur de Rhéa, de Dione, et d’Ilus, ou Saturne, laquelle met sur son diadème une tête de taureau et consacra dans l’île de Tyr une étoile qui avait glissé du ciel sur la terre, l’Achtoretles Syriens font mention, comme de dont Vénus.
M. de Hammer pense, il est vrai, qu’Astarté pourrai t bien n’être qu’une corruption d’Astare, en persien une étoile ; mais Sitareh qui, en Arabe , comme en Persien, a la même signification, se rapproche singulièrementd’Astre, et il serait fort difficile d’établir laquelle de ces deux langues a reçu le vocable racine de l’autre. Quoi qu’il en soit d’Astarté, d’Anahidde et Zoharah,trois termes, identiques de les sens, paraissent n’avoir désigné, dans le principe, qu’une seule idole, c’est-à-dire Uranie, ou la Vénus Céleste. Les Phéniciens en transportère nt le culte en Égypte, et Hérodote nous apprend qu’elle avait à Memphis, dans le temple de Protée, une chapelle avec un autel, sous la dédicace de Vénus étrangère. Hérodote, rapportant une erreur accréditée de son temps, prend cette Vénus pour Hélène, fille de Léda ; mais le savant Bochart lui substitua, non sans raison, la Vénus-Uranie des Phé niciens, étrangère en effet à l’Égypte. Remarquons en terminant qu’Anahid, adopté par les Grecs, se transforma dans leur langue enAnaïtis, mais qu’Anaïtis ne représente pas exclusivement Vé nus ou Uranie. Pausanias affirme expressément que c’était la Déess e de TaurideDiane-Orthia, ou m ie u xArthémis-Anaïtis,re, de sonla statue, enlevée par Oreste, jouissait enco  dont temps, d’une si grande réputation, que les peuples de la Lydie, de la Cappadoce et du Pont-Euxin se disputaient l’honneur de la posséder. On ne peut contester, néanmoins, qu’Anaïtis n’ait fini par s’entendre seulement de Vénus-Uranie ; le second sens s’oblitéra même peu à peu dans l’esprit des peuples, et ce fut uniquement Vénus, ou Astarté, l’Aphroditedes Grecs, la déesse de la reproduction et de la volupté qu’on adora sous le nom d’Anahid,ou d’Anaïtis,en Lydie, en Arménie, en Cappadoce, à Damas, à Babylone, à Suse, à Zila dans le Royaume de Pont, dans la Méd ie, la Bactriane, en Chaldée, proche Ninive, aux environs d’Arbelle et de Gangumelle. Le temple qu’Artaxerxe-Longue-Main lui avait érigé à Ecbatane, resplendissait d’o r, d’argent et de pierreries, Antiochus qui le pilla, y fit un butin énorme, évalué à près de quatre mille talents, c’est-à-dire, en tenant compte de la différence en moins du talent d ’argent avec le talent d’or, et de la différence en plus que représentent les pierreries, une somme égale environ à deux cent vingt millions de notre monnaie. Une preuve concluante à l’appui de l’opinion qu’Anaïtis ne différait nullement d’Astarté ou d’Aphrodite, c’est l’épithète deGulendam,corps de rose, accolé au nom de Vénus, en langue persianne, et cette fable commune aux Assyriens, aux Perses et aux Grecs, des amours de Mars et de Vénus. C’est, en outre, la conformité d’idées qu’éveillent toutes ces divergences même de nom avec une antique tradition qu’Hygm nous a conse rvée, d’après laquelle un œuf d’une merveilleuse grandeur étant tombé du ciel dan s l’Euphrate, des poissons le roulèrent jusqu’à la rive du fleuve, où il fut couvé par des colombes, et l’œuf ayant éclos, il en sortit Vénus qui fut ensuite appelée laDéesse de Syrie.Jupiter, ajoute Hygin, fit des poissons un des signes du zodiaque, et les Syriens leur assignaient parmi les Dieux une place que partagèrent les colombes. Poursuivons. Les Musulmans, fidèles en ceci à toutes les théogon ies de l’Orient, ne croient point que les anges soient des êtres immatériels, de purs esprits, témoin la beauté toute physique, et si amplement décrite par Mahomet, de l’ange Gabriel, qu’il nomme pourtant, par excellence,Rouh-al-Amin, l’Esprit fidèle, et que les Persans qualifient dePaon du ciel. Ils e la terre, comme le nôtre, maisleur attribuent un corps formé, non du limon d pétri dans un élément supérieur, celui d’un feu ard ent et bouillonnant. Tels furent les Dives, ouDjinns, à qui Dieu accorda la souveraineté du globe, penda nt soixante-dix siècles, et lesPérisqui le possédèrent, après eux, deux mille ans avant la naissance de
l’homme, sous le sceptre d’un seul prince,Giam fils de Giam. Ces Dives et ces Péris n’étaient ni anges ni diables, sujets, en tant que créatures, à la souffrance et à la mort, ainsi que l’homme devait l’être plus tard, c’était simplement, suivant la définition théologique, desIntelligences séparées, libres, en état de mériter punition ou récompense. Un d’eux, cependant, à cause de sa nature choisie et plus parfaite, avait pu monter au rang des Anges. Il était donc immortel. Il se nommaitHareth,le Gouverneur et le Gardien. Les Dives s’étant révoltés, Dieu les av ait dépouillés de l’empire, et en avait investi les Péris. Les Péris prévariquèrent à leur tour. Dieu, pour les ramener, leur infligea plus d’une fois des châtiments exemplaires ; mais ce n’est qu’au bout de deux mille ans que, lassé de leurs incessantes rebellion s, il chargea le nouvel ange, Hareth, de les réduire définitivement à l’obéissance. Les P éris se liguèrent alors contre Hareth, avec la multitude découronnée des Dives restés dans le monde. Quelques-uns, néanmoins, embrassèrent le bon parti, Dieu leur pardonna, et ce sont ces Djinns dont la postérité a survécu jusque sous le règne de Salomon , fils de David, qui en eut, comme on sait, plusieurs à son service. Les plus obstinés, vaincus dans une action générale, où périt le Roi Gian-ben-Gian, furent dispersés, relég ués, emprisonnés dans des lieux obscurs, inaccessibles. Mais Hareth, victorieux, n’ eut pas plus tôt saisi le sceptre, qu’enflé de sa puissance, lui aussi, dans son orgueil, il se prit à dire : Qui est semblable à moi ? Je m’envole au ciel, quand je veux, et si je descends sur la terre, elle est tout entière sous mes pieds. Ce cri du superbe indigna Dieu.  — Allons ! puisque que tous ces fils du feu me bra vent, faisons l’homme, dit-il ; l’homme d’une substance moins noble que celle de l’ingrat, tiré d’abord par mes mains des entrailles de l’élément rayonnant et qu’ensuite avec trop de complaisance j’ai revêtu de l’incorruptible lumière des anges. Et l’homme naquit. — Hareth, tu m’as offensé, sois confondu. Voilà ton Roi !  — Non ! répondit Hareth, m’humilier ? Jamais ! C’e st la guerre, je l’accepte. J’ai des légions pour résister. J’ai séduit jusqu’à tes anges. Ta vengeance peut-elle nous ravir la part d’éternité que tu nous a faite dans la tienne. — Repents-toi ! — Non. — Repents-toi, te dis-je ! — Jamais. — Eh bien ! tu es rejeté, tu es maudit ! Réprouvé, dégradé, déchu, Hareth ne fut plus aussit ôtHarethgouverneur et le le gardien ; ce futIbale réfractaire,Schéithanle calomniateur,Eblisle désespéré. Le calomniateur. En effet, il s’était trop vanté, il avait menti. Renié de la plupart des anges, dont les moins fidèles seulement l’avaient appuyé dans sa révolte et le suivirent dans sa chute, il se vit abandonné même par les meilleurs d’entre les Dives et les Péris, et, de ce nombre futSurkhragequi, docile au commandement de Dieu, s’étant soumis à l’homme, reçut en récompense la royauté du mont Caf, et plus tard, grâce aux conseils d eRokhaï,Vizir, frère puîné de son Seth, aidaKaïumarath,Roi de l’Iran, à premier contenir sur cette montagne la race des Djinns, dan s les retraites glacées et sombres que le Tout-Puissant leur y avait assignées. Or, Iba Schiéthan, Eblis, l’ange tombé, le chef des Dives et des Péris rebelles, des Djinns devenus Démons ou Géants, c’est celui-là mêm e que nous appelonsLucifer, le matin, quand ses lueurs à l’Orient se noient dans les premiers feux de l’aurore, et le soir, Hespérus,quand il émerge, à la dérobée, du milieu des vapeurs brûlantes du couchant.
Et si sous ces trois noms d’Iba, d’Eblis et deSchiéthan,est celui qui fut Lucifer Hareth, sous ces trois noms aussi d’Anahid, d’Astarté, deZoharath, Lucifer n’est autre que le prince des démons, le Tentateur, le Serpent.
II
L’homme, cependant, ne s’était montré ni plus reconnaissant ni plus sage que l’avaient été successivement les Dives, les Péris et cet Hareth à qui la sublimité de son essence avait valu le privilège d’immortalité dont jouissen t les anges. Trompé par sa femme qu’Eblis avait trompée, Adam fut avec elle chassé d u paradis de délices, où Dieu les avait placés dans celui des sept lieux qui est le plus voisin de la terre, et précipité par un chérubin sur le pic deRahoundans l’île de Sérendib. Là il eut bientôt d’Ève deux enfants, leur joie, leur consolation ou leur espérance. Mais le Serpent, dans sa malice, découvrit au fond de l’âme de Cabil une porte secrète pour s’ y glisser. Cabil était jaloux de son frère Habil. Celui-ci, au contraire, sans défiance, aimait son frère tendrement. Un jour Cabil se jeta sur lui et le tua. La terre fuma du s ang d’un juste, et alors Eblis put dire à Dieu : Voilà ta créature de prédilection, voilà de qui tu voulais que je fusse l’esclave ! Tous les crimes firent irruption dans le monde, à la suite de ce premier crime. Un troisième fils était né au père des hommes, héritier du livre des traditions divines. Seth en vain s’efforçait d’opposer une digue à ce torrent d’iniquités. Ce n’étaient partout que rapines, meurtres, embûches, trahisons, passion s désordonnées, fureurs implacables, plaisirs monstrueux, débordement de vices, d’horreurs de toute sorte. La perversité même des Caïnites aiguisait leur ambitio n et leur génie. Ils extrayaient, ils sculptaient la pierre et le marbre ; ils fondaient et isolaient les métaux ; ils travaillaient, polissaient, pour les enchâsser dans les bois précieux ou les incruster dans l’or et dans l’argent, toutes ces gemmes éblouissantes que le soleil a criblées de ses flammes et qui, enfouies sous les replis les plus ténébreux du globe, n’attendent qu’un rayon de l’astre de vie pour étinceler de nouveau dans toute leur splen deur. Ils plongeaient sous les cavernes les plus profondes de la mer, ils y affron taient sans peur et Béémoth et Léviathan, afin d’en arracher ou ces parfums exquis ou ces charmants joyaux qu’élabore si admirablement dans son sein le travail mystérieux de la lame, combiné avec les plus douces influences de l’air, de la terre et du feu. Jouets de l’expérience, agents de la réflexion et du calcul, tous les éléments qui se co mbattent dans l’univers éludés tour à tour, apaisés et soumis, n’étaient plus que les mes sagers aveugles de leur volonté. Ils maniaient en maîtres toutes les forces cachées de la nature. L’ennui de l’âme, hélas ! la satiété leur étaient venus avec l’excès de la puiss ance ; mais quand cet ennemi pesait sur eux d’un poids trop lourd, l’essaim gracieux de s arts qu’enfante et perfectionne l’imagination, prenait soudain l’essor à leur appel , et par les sens étreignait jusqu’à l’intelligence dans les serres de la volupté. Un commerce clandestin avec les Dives et les Péris, dont les plus audacieux et les plus habiles, s’échappant de leurs solitudes, accouraient souvent les visiter, leur avait appris ainsi à perforer symétriquement le bois le plus dur, à tendre sur un cadre irrégulier de bois ou de métal un simple boyau desséché ou bien un fil d’or ou de soie, à broyer et dissoudre les minéraux, à extraire et épaissir le suc des plantes, pour en obtenir, dans leur inépuis able variété, la gamme des sons et des couleurs ; à cadencer harmonieusement chaque syllabe de leur langue en un rythme inflexible et souple à la fois qui captivait, encha ntait l’oreille ; à se balancer en mesure, aux accords de ces voix et de ces instruments, dont le concert, tantôt les berçait mollement dans toutes les extases du rêve, et tantô t les livrait sans défense aux transports effrénés d’une frénésie sauvage. Certains de ces Dives et de ces Péris avaient
épousé les filles des Béni-Cabil, et, de ces étrang es unions, où l’essence éthérée du Djinn avait fécondé le sang impétueux de Cabil, étaient sorties d’autres femmes si belles que, parmi les fils même de Dieu, plus d’un, entraîné à leur vue, par un amour insensé de la matière, avait eu déjà la criminelle démence de mêler la radieuse substance du corps de l’ange à la substance grossière du corps de l’homme. Tous les liens étaient rompus, toutes les barrières franchies ou renversées, toutes les lois posées par le décret immuable violées ou mécon nues. La terre ne tendait à rien moins qu’à s’accoupler avec le ciel. Le chaos progressivement menaçait de ressaisir le monde. Mais une heure était marquée : l’heure inévitable de l’expiation. Elle sonna, Dieu détourna sa face, un grand silence se fit autour de lui, et l’ange Séraphaël ayant lu à haute voix une ligne de l’écriture lumineuse tracée par la plume d’ivoire sur l’immense table de perles suspendue au lambris du septième ciel, soudain les sources de l’abîme jaillirent, les nuées fondirent des quatre points de l’horizon sur la terre, et tous les enfants de Cabil jusqu’au dernier qui eût souffle de vie en ses narines, furent ensevelis pêle-mêle sous les eaux. La descendance de Seth elle-même n’était pas épargnée. La contagion du mai y avait gagné les âmes les moins saines. Presque toute créature avait corrompu sa voie. Nouh seul et sa famille trouvèrent donc grâce devant Dieu. Ne semblait-il pas qu’un châtiment si effroyable dût à tout jamais corriger l’homme ? L’espoir des longs jours rentrait pourtant à peine dans son cœur, que, sentant la ter re affermie sous ses pieds par l’engagement qu’avait pris l’Éternel de ne point la submerger de nouveau, l’insolent releva la tête et osa la défier. On vit un Nimroud, le rebelle et le contumace, se retirer fièrement de l’obéissance de son père et, parce que le premier il avait terrassé les animaux qui ravageaient le monde, parce que de Schi nhar jusqu’au milieu d’Ashur l’indomptable violence de son bras appesantissait un joug de fer sur tous les peuples de son sang, ce vigoureux chasseur devant Dieu, cet usurpateur farouche affecta dans son arrogance de ne plus relever que de lui-même. Si en durcis qu’ils fussent par son exemple, les hommes toutefois nourrissaient le vagu e sentiment de leur faiblesse. Une sourde inquiétude les dévorait. Tourmentés d’une ac tivité cruelle, d’une impatience irrésistible et suprême, ils prévoyaient quelque irrémissible et prochaine catastrophe.  — Que tardons-nous ? Partons ! se disaient-ils ; n ous ne parlerons pas toujours la même langue ; émigrons de l’Orient, du pays deNod,Cabil avait établi sa demeure, où vers la vaste plaine de Schinhâr, où Nimroud fils d e Couche vient de nous abandonner l’emplacement magnifique d’une ville. Dérivons-y, d ans des canaux, le Tigre et l’Euphrate, car ces deux fleuves, au printemps et en automne, inondent toute la vallée ; cuisons des briques au four et, avant que souffle l e vent, qui doit nous disséminer, comme une poussière, sur toute la surface du globe, faisons-nous, dans notre infirmité, un signe de ralliement. Qu’une pyramide et qu’une tour s’élèvent, par nos mains, dont la masse, dressée d’étage en étage, pointe jusqu’au delà des plus hautes nues, afin que le sommet en puisse être aperçu facilement des quatre coins les plus reculés de l’univers. Mais que peut l’homme contre Dieu ? Quand une partie des flots de l’Euphrate et du Tigre eut été laborieusement détournée de leur lit, que toute une forêt de poutres courbée s, en bois de cèdre, liées par des solives droites, en pin et en lentisque, assujetties par des crampons de fer, fut entassée, enchevêtrée, dans la tour à étages deBirs-Nimroud,— ce temple des vaticinations d’Aö, le Dieu de la lumière intelligible, — et que la der nière assise deBabil la pyramide, — demeure éternelle deMérodach, Maître des Dieux, — commença d’enfoncer son front gigantesque dans les nuages, ô prodige ! tout à coup un vertige 1 étrange, inouï, terrible, s’empara des travailleurs . Surpris, épouvantés de ne plus
s’entendre, divisés d’intérêts comme de langage, pr êts à s’entr’égorger dans cette confusion universelle, où le plus prudent et le plus sage n’a plus que l’instinct de la brute, ils se séparèrent par Tribus, prenant leur directio n au nord et au midi, à l’occident et à l’orient, partout où l’esprit les emportait, trop heureux encore de laisser ce monument de leur coupable folie inachevé ! Aujourd’hui le reptile immonde rampe aux murs crevassés de Babil et de Birs-Nimroud, ainsi que sur la pyram ide recrépite, de Micraïm, ouvrage fastueux du Roi Giem-ben-Giun ; et l’aigle planant immobile, au-dessus de leurs corniches, y surveille de loin l’oiseau de nuit qui pousse son cri lugubre dans la tour en ruine d’Afrasiab. Cette œuvre consommée, et comme l’homme refusait encore de prêter l’oreille à tous les avertissements d’en haut, Dieu convoqua ses anges.  — Je me suis repenti, dit-il, d’avoir fait les Div es et les Péris ; mais je n’en ai point détruit la race tout entière. Si Hareth m’avait écouté, je me serais adouci, il serait encore un des plus brillants d’entre vous. Je me suis également repenti d’avoir fait l’homme, et répondez : que sont devenus les enfants de Cabil, avec beaucoup des enfants de Seth ? Mais j’ai promis à Nouh, fils de Lémech et mon serviteur, que la terre ne serait plus la proie des eaux. Car si les penchants de l’homme sont dépravés, si toutes les pensées de son cœur, dès la jeunesse, inclinent vers le mal, s ’il se joue de toutes les bouches inspirées, et si, en m’associant la créature, il ne craint nullement d’adorer l’œuvre de ses mains, j’ai résolu de ne point l’exterminer ; je ne puis consentir que le néant le reprenne ; je veux lui envoyer encore des Prophètes et des Apôtres pour le sauver. La miséricorde aura donc son cours, sans interrompre pourtant celu i de la justice. C’est pourquoi, jusqu’au jour où toute chair pensante sera convoqué e dans le Sahour par la trompette d’Asrafil, sous cette croûte du globe contiguë à ce lle que foulent les vivants, afin d’y entendre prononcer ma dernière sentence, choisissez deux d’entre vous dont les arrêts toujours équitables rendent ma providence visible sur la terre, y soient le refuge de celui qui persévère dans le sentier droit et le supplice de celui qui refuse d’y marcher. Et les anges en ayant délibéré, constituèrent Harou t et Marout juges de tous les hommes. Et comme Harout et Marout, confirmés par Dieu dans le mandat que leur avaient confié les anges, descendaient sur la terre pour s’en acquitter, Eblis, qui, de l’Étoile où il a son trône, les vit glisser du septième ciel et fi ler à travers l’immensité, comme deux flèches dé feu, se présenta hardiment devant l’Éternel et lui tint ce discours :  — L’homme aura-t-il dans le trésor des grâces une plus large part que l’ange lui-même ? Hareth n’a regimbé qu’une fois sous l’aiguil lon, et Hareth est rejeté. Il ne demande point qu’on lui pardonne, qu’on lui tende l a coupe de clémence ; mais est-il juste que la créature, dont les trahisons ont si so uvent offensé le créateur, rencontre, à chaque pas, à chaque chute, une main qui l’encourage et la relève pour l’introduire enfin dans l’héritage de gloire que j’ai perdu ? Encore s i Harout et Marout pouvaient faillir, comme moi ; s’il m’était permis de les tenter ! — Va ! dit le Seigneur Dieu, je te les livre. Ne faut-il pas que le juge, lui aussi, ait son épreuve ? Mais ce qui est écrit, est écrit. Toute ta malice ne fera point qu’une seule de mes paroles ne soit accomplie. Et à ces mots, Eblis, refoulé hors de la présence d’Éloïm, fut. saisi, enveloppé dans un tourbillon inéluctable qui, à travers le soleil, le lança d’un trait, comme un aérolithe, jusqu’au centre de son é toile. Il y appela, du mont Caf, qu’ils habitent, les plus subtils, les plus rusés de tous les Djinns ; puis il leur parla ainsi :  — J’ai affaire sur la terre. Vous, soyez attentifs . Voici ma loi. Que celui qui croit pouvoir guider cette planète, le fasse. Si l’œil de l’homme, en mon absence, cesse un seul moment de se tourner vers sa lumière, avec ado ration, avec amour, le téméraire