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Les Lis rouges

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205 pages

Un soir d’automne, en l’an 1525, la comtesse de Kœnigsheim réfléchissait seule, assise près de la cheminée, dans la vaste salle où, depuis la mort de son époux, elle passait la plus grande partie de son existence.

La comtesse n’avait que cinquante ans. Mais, à voir les boucles déjà grisonnantes qui encadraient son pâle et beau visage, on l’aurait crue plus âgée.

Tout autour d’elle était, du reste, en harmonie avec l’expression attristée dé ses traits : l’ameublement de sa chambre d’abord, riche, mais d’un style sévère.

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Charles Dubois

Les Lis rouges

I

THIERRY ET SA MÈRE

Un soir d’automne, en l’an 1525, la comtesse de Kœnigsheim réfléchissait seule, assise près de la cheminée, dans la vaste salle où, depuis la mort de son époux, elle passait la plus grande partie de son existence.

La comtesse n’avait que cinquante ans. Mais, à voir les boucles déjà grisonnantes qui encadraient son pâle et beau visage, on l’aurait crue plus âgée.

Tout autour d’elle était, du reste, en harmonie avec l’expression attristée dé ses traits : l’ameublement de sa chambre d’abord, riche, mais d’un style sévère. Jusqu’à une hauteur de six pieds, les murs étaient lambrissés de vieux chêne ; sur ces lambris, des sculptures, noircies par le temps ; au-dessus, quelques tableaux : d’un côté, un vieux seigneur à l’air énergique, et près de lui, un moine dans son froc ; en face, à droite et à gauche d’un prie-Dieu, que surmontait un crucifix d’ivoire, on voyait deux portraits encore ; celui d’un homme déjà mur, d’aspect grave et doux ; celui d’un adolescent, Ce portrait d’adolescent, c’était celui du fils aîné de la comtesse ; il y avait dix ans qu’elle l’avait perdu, Le portrait de l’homme mur, c’était celui de son époux ; lui aussi était mort, mais depuis deux années seulement,

De tous ceux que la noble dame avait aimés, un seul lui restait, Thierry, son fils le plus jeune. C’était, à la fin d’une vie semée de grandes épreuves, l’unique consolation humaine laissée à cette épouse, à cette mère, tant de fois frappée !

Un événement imprévu avait déterminé Thierry à quitter, ce jour-là, le château dans la matinée ; il n’y devait rentrer que le soir.

Sa mère l’attendait avec impatience. Il la quittait si rarement ! Ils se tenaient l’un à l’autre une société si douce ! Tout en épiant le retour de son fils, la comtesse considérait — pour la millième fois peut-être — l’admirable tableau que, de son large fauteuil, elle voyait, par la fenêtre ouverte, se développer devant elle.

On ne pouvait, en effet, souhaiter une situation plus pittoresque que l’était celle du château de Kœnigsheim.

Debout au sommet d’une haute montagne qui domine la route par laquelle on va d’un côté vers la Franche-Comté, de l’autre vers la Suisse, ce château se trouvait ainsi placé, à l’extrémité de l’Alsace, entre les Alpes et la France.

Il était célèbre à trente lieues à la rondo. Jusqu’à Colmar, jusqu’à Strasbourg, on parlait de ses fortes murailles, de ses larges fossés, des forêts immenses qui l’entouraient, des fermes, des villages qui dépendaient do lui. Mais surtout on célébrait la vaillance, la générosité, l’esprit de foi de ses maîtres.

De la place où la comtesse, en ce moment, se tenait, on avait par-dessus les remparts, à travers les hautes têtes des sapins, une échappée de vue enchanteresse sur la plaine d’Alsace a gauche, les Alpes à droite et la Forêt-Noire en face. Les sommets de cette dernière chaîne se profilaient dans la brume, semblables à une large bande de bleu foncé, au-dessus de laquelle le soleil couchant lançait ses rayons d’or.

Voilà le tableau qu’admirait la comtesse, lorsque, la porte s’ouvrant, un prêtre entra.

C’était un homme de soixante ans, de taille moyenne et d’apparence toute simple. Mais cette simplicité n’excluait ni la noblesse des manières ni l’élévation de l’intelligence.

  •  — Eh ! Messire, dit la comtesse de sa voix douce et grave, je vous croyais perdu ! Quoi toute une journée sans vous voir !

Le prêtre baissa les yeux, comme un enfant que l’on prend en défaut.

  •  — Oh ! Madame, pardonnez-moi ! C’est la faute du curé de Saint-Pierre. Il voulait aller aujourd’hui à Wilbach. De grand matin, il est venu me prendre. Je l’ai accompagné.
  •  — Quelle longue course ! Au moins, ne vous est-il arrivé rien de fâcheux ?
  •  — Absolument rien... sinon, et c’est beaucoup, de vous avoir inquiétée peut-être.
  •  — Un peu, d’autant plus que j’étais seule aujourd’hui. A peine étiez-vous parti, le prieur de Stillthal a fait prévenir Thierry que le R.P. Anselme était arrivé, mais brisé de fatigue. Thierry est allé le voir.

Le monastère de Stillthal était un cloître bénédictin, établi à trois lieues de la dans les domaines du comte de Kœnigsheim. Quant au P. Anselme, dont parlait la comtesse, c’était l’un des hommes les plus savants de cet ordre si savant. Un mois auparavant, il habitait un magnifique monastère, non loin de Manheim. Mais déjà commençait sur les bords du Rhin la terrible insurrection de ces paysans qui, surexcités par les fanatiques adeptes de Luther, se ruaient, la hache à la main, le blasphème à la bouche, contre tous ceux qui portaient le cachet auguste de l’Eglise et contre leurs seigneurs. Le monastère du P. Anselme s’était trouvé sur leur route : tout avait été pillé, brûlé, A peine quelques religieux avaient pu s’échapper ; parmi eux, le P. Anselme, qui, maintenant, allait en France chercher un asile pour ses frères.

  •  — Thierry aurait bien dû m’attendre pour l’aller voir, dit le prêtre.
  •  — Il ne le pouvait. Le P. Anselme ne restera à Stillthal que le temps nécessaire pour se reposer, un jour.
  •  — Oh ! alors j’approuve notre honoré seigneur d’être allé à Stillthal sans m’attendre. Il y a profit à voir des hommes qui unissent à un aussi haut degré que le P. Anselme la piété et le savoir. Je crois, du reste, que le bon père sera, lui aussi, heureux de s’entretenir, Madame, avec votre fils. Il n’a pas souvent l’occasion de rencontrer des jeunes seigneurs aussi instruits, aussi vertueux que sire Thierry.

La comtesse sourit. L’abbé avait été le précepteur de son fils, et il était, à bon droit du reste, fier de son élève.

Mais aussitôt la châtelaine reprit une expression plus grave.

Le prêtre comprit qu’elle était préoccupée. Il n’osait l’interroger. Ce fut elle qui la première lui adressa de nouveau la parole :

  •  — Messire, dit-elle, il m’est venu, tandis que j’étais seule, une visite fort inattendue, le frère du comte de Steinbach.
  •  — En effet, Madame, cette visite a du vous surprendre,
  •  — Elle a fait plus, elle m’a affligée. Le comte Hugo revient de passer un mois chez son frère. Il avait, je l’ai vu, mission de me parler de certaines choses dont on ne devrait pas m’entrenir en ce moment. Eh quoi ! je ne suis veuve que depuis dix-huit mois ; il y a un an, je perdis ma fille ! et déjà l’on s’étonne que Thierry n’ait pas demandé Constance en mariage !
  •  — En effet, Madame, cette conduite est indélicate et blessante.

Nos lecteurs seront de l’avis de l’abbé, quand ils sauront de quoi il s’agissait.

La puissante famille de Kœnigsheim possédait, à dix lieues de sa résidence habituelle, du côté de Colmar, un domaine qu’une autre famille seigneuriale, celle-ci moins riche que les Kœnigsheim, convoitait.

Le domaine dont il s’agit se nommait Gansheim. Ceux qui le réclamaient, fort à tort du reste, c’étaient le comte de Steinbach et son fils.

Deux circonstances les rendaient audacieux : d’abord ils savaient que les Kœnigsheim étaient, de père en fils, quoique braves, amis de la paix ; ensuite Gansheim était voisin de leur château, tandis que dix lieues le séparaient de celui de ses maîtres.

Cependant, si patient que fût le père de Thierry, il n’était pas homme à se laisser audacieusement braver ; aussi les Steinbach n’avaient-ils osé l’attaquer à force ouverte que le jour où ils apprirent qu’il était atteint d’une maladie mortelle.

Alors, jetant le masque, ils se mirent à user de Gansheim comme s’il leur eût appartenu.

Ils avaient compté sans la mâle énergie du comte.

Quoique malade, le père de Thierry rassembla sur-le-champ une troupe d’élite. Il confia à son fils le soin de garder son château et lui dit de tout préparer pour lui amener des renforts, s’il lui en fallait.

Au moment donc où les Steinbach le croyaient au lit, le comte de Kœnigsheim arriva, à la tête d’une troupe imposante.

Se sentant vaincus d’avance, n’ayant pour eux ni le droit ni des alliés, — car ils n’étaient pas aimés dans le pays, — les Steinbach demandèrent à traiter.

Le comte de Kœnigsheim y consentit. Il admit son rival à une entrevue. Elle eut lieu à Gansheim même.

Là, l’habile Steinbach arracha à la générosité de son vainqueur un traité qui se trouvait tout à l’avantage des vaincus.

Aux termes de cette convention, la paix était faite sur-le-champ. De plus, le comte de Kœnigsheim déclarait qu’il ne s’opposerait pas, si son fils y consentait, à ce que Thierry épousât Constance, la fille du comte de Steinbach. Celle-ci apporterait en dot une somme, considérable, il est vrai, mais faible eu égard à la fortune de Thierry. Pour compenser cette infériorité, le comte de Steinbach s’engageait à inscrire dans le contrat de sa fille une clause par laquelle lui et ses descendants promettraient d’une façon solennelle de ne plus contester jamais à Thierry le domaine de Gansheim.

Tel était le traité conclu, deux ans auparavant, entre les deux chefs des familles.

Depuis lors, Thierry avait perdu son père ; sa sœur était morte. Tout occupé de consoler sa mère, il n’avait pas songé aux Steinbach, et eux n’avaient fait aucune démarche qui pùt les rapprocher de lui... au contraire.

On comprend qu’en un tel état de choses, la comtesse fut blessée de voir le comte de Steinbach la mettre en demeure de marier sans délai son fils à Constance.

  •  — Cette précipitation est d’autant plus choquante, dit le chapelain, que le comte et son fils ne sont pas venus vous voir, Madame, une seule fois, depuis deux ans. Ils ont même abusé de la bonté de sire Thierry, en mainte occasion. Qui ne sait qu’ils chassent et coupent des bois sur les terres de Gansheim ? D’ailleurs ont-ils oublié que notre honoré seigneur, en signant le traité à réservé l’entière liberté de son fils ? Sire Thierry n’épousera Mlle Constance que si cette union lui agrée.
  •  — C’est ainsi que je l’entends ; mais, Messire, ce n’est point ainsi que les Steinbach le comprennent. Je me faisais à ce sujet des illusions. Leur envoyé, le comte Hugo, les a dissipées. « Constance, m’a-t-il dit, non sans un grand embarras, a vingt ans passés ; son père, ses frères s’étonnent de ce que Thierry n’a point encore manifesté ses intentions à l’égard de l’union promise. » Quant à eux, s’ils restent à l’écart, cela tient à la position fausse où ils se trouvent, ne sachant si nous sommes disposés à nouer avec eux des relations amicales, qui n’ont jamais existé entre nos deux familles.
  •  — C’est grandement leur faute !
  •  — Je le sais ; mais ils n’en conviendront pas. Je crois même que, si les fiançailles ne se font pas dans un délai prochain, nous avons une agression nouvelle en perspective.

En ce moment, on entendit retentir, sous la porte seigneuriale, le son joyeux du cor. Thierry avait coutume d’annoncer ainsi son retour.

Bientôt il entra.

C’était un grand jeune homme, souple comme un roseau, élancé comme un lis. Sa blonde chevelure, la blancheur de son teint, l’expression douce et poétique de son visage, tout lui donnait un extérieur extraordinaire chez un noble de ce temps. On l’eût pris pour un troubadour, plutôt que pour un guerrier. Troubadour, Minnesingert comme on disait dans l’Allemagne d’alors, Thierry l’était en effet. Ainsi que les poëtes, ses frères, il aimait l’étude, la nature et Dieu ! Comme eux, il avait une filiale dévotion envers Marie et son divin Fils. Mais cette âme poétique était aussi une âme guerrière, avide de se dévouer, prête à faire son devoir, quoi qu’il pût lui en coûter.

Il s’inclina respectueusement devant sa mère, baisa sa main, puis, se tournant vers son vieux maître :

  •  — Salut ! Messire, lui dit-il. Que n’étiez-vous avec moi tantôt ! Quelle joie c’eût été pour vous d’entendre le P. Anselme !
  •  — Ne pourrai-je aller le voir demain ?
  •  — Vous arriveriez trop tard, il repart demain à l’aurore.
  •  — Quel motif pressant le force à repartir aussitôt ?
  •  — Il va chercher en France un abri pour lui et ses frères. Ils ne peuvent demeurer plus longtemps dans un pays où, chaque jour, la mort est suspendue au-dessus de leurs têtes. La révolte des paysans s’étend avec une telle rapidité, que, dans un an peut-être, il n’y aura plus de place pour les religieux en Allemagne.
  •  — Oh ! mon enfant, en quel temps vivons-nous ! Depuis que ce moine maudit s’est révolté contre l’Eglise, notre mère, que de malheurs fondent sur nous Le Père abbé doit être bien triste.
  •  — Oui, fort triste de voir Dieu tant offensé, de voir tant d’âmes se perdre et tant d’autres menacées de les suivre !
  •  — Que vous a-t-il raconté de l’Allemagne ?
  •  — Des choses à faire pleurer. Le mal gagne, gagne avec une rapidité si épouvantable que ceux mêmes qui l’ont déchaîné sont maintenant en proie à d’indicibles terreurs. Pour plaire aux seigneurs, Luther leur a permis de se révolter contre l’Eglise, de lui voler ses biens. Les vainqueurs s’imaginaient jouir tranquillement de leurs rapines ; mais le peuple, à son tour, réclame sa part du butin. Les seigneurs lui ont appris à ne plus respecter le pape ; le peuple se révolte contre eux. Ce ne sont partout que guerres, pillages, sacrilèges à faire frémir !
  •  — Sommes-nous donc perdus, perdus sans recours, dit la comtesse ?
  •  — Non, ma mère, telle n’est pas l’opinion du P. Anselme. Je lui parlais précisément de notre chère Alsace, où les erreurs nouvelles ont fait déjà tant de mal, où tout se prépare pour des troubles pareils à ceux qui désolent le pays d’outre Rhin. « L’Alsace, m’a dit le P. Anselme, est une terre de foi... Oui, le mal y a déjà jeté des racines, il règne, hélas ! à Strasbourg ! il cherche à s’étendre ; vous aurez, mon fils, à passer des jours mauvais peut-être. Redoublez de prière et de prudence. »
  •  — Eh ! dit tristement le chapelain, que pouvons-nous faire ?
  •  — J’ai demandé au P. Anselme ses conseils à ce sujet. Voici ceux qu’il m’a donnés : le crime de Luther, m’a-t-il dit, est épouvantable ; mais, si mauvais que soit cet homme, il n’eût pas fait un mal à beaucoup près aussi grand, s’il n’avait trouvé des complices. Ces complices, ce sont les seigneurs qui ont adopté ses funestes doctrines, parce qu’elles flattaient leurs passions ; ce sont les gens du peuple qui les ont imités. Si donc vous voulez que votre Alsace garde sa foi, au milieu de la tempête qui sans doute va se déchaîner sur elle, vous, seigneurs, restez soumis à l’Eglise, restez unis entre vous. Ainsi vous apprendrez au peuple à respecter votre autorité, parce qu’il sentira que vous l’exercez au nom de Dieu, et vous lui apprendrez à la craindre, parce que, le peuple le sentira, unis entre vous, vous serez assez forts pour faire rentrer dans le devoir ceux qui tenteront de s’en écarter.
  •  — Voilà de sages conseils ! dit la comtesse. Ah ! si tout le monde les suivait !

La comtesse semblait très-abattue.

  •  — Mère bien-aimée, dit Thierry, ce que je vous ai raconté des horreurs qui se passent de l’autre côté du Rhin, vous effraye ?
  •  — Je ne le nierai pas ; mais aujourd’hui je suis préoccupée d’autre chose encore.

La noble dame mit alors Thierry au courant de ce qui s’était passé pendant son absence. Thierry l’écouta jusqu’au bout sans l’interrompre.

Quand elle eut fini, il garda quelque temps le silence

  •  — Avoue-le, lui dit Mme de Kœnigsheim, Thierry, tu ne te sens pas attiré de ce côté. Je te comprends, il t’en coûte d’entrer dans une famille qui, tant de fois, a pris, sous d’injustes prétextes, les armes contre la nôtre.
  •  — Je ne le nie pas, ma mère. Le comte de Steinbach a causé à mon père de si grands ennuis ! En ce moment même, je le sais, il moleste mes paysans, il chasse sur mes terres et se conduit en ennemi plutôt qu’en allié. Or, il devrait, aux termes des engagements pris, être le nôtre. N’importe 1 je lui pardonne. En tout temps, je lui aurais pardonné de même ; à plus forte raison aujourd’hui ; car, aujourd’hui plus que jamais, il faut que la concorde règne entre ceux qui aiment l’Eglise. Quelque mal donc que le comte m’ait fait, si peu délicat qu’il soit, j’oublie tout et ne me souviens que de ceci : nous sommes tous deux soldats de la même cause ! car je sais que, comme moi, il aimerait mieux mourir que de donner la main à ceux qui se séparent de l’Eglise. Donc je suis prêt à devenir son ami, son fils. Mais, mon noble père lui-même le lui a dit, je n’épouserai sa fille que si je la juge digne de devenir la vôtre, ma mère.
  •  — Cher Thierry, tu parles en homme sage et en bon fils. Il faut, je le veux, qu’avant de te prononcer, tu saches ce qu’est Constance. Le comte lui-même l’a compris. Son frère était chargé de t’inviter, en son nom, à aller passer cet hiver quelques jours au château de Steinbach. Puis donc que, dans l’intérêt de la paix, il faut trancher cette grave question, pardonnons au comte de l’avoir posée plus tôt que je ne l’aurais voulu. Nous lui enverrons demain un messager chargé de lui dire que son invitation est acceptée, que dans un mois tu seras son hôte.

II

L’ORPHELINE

Un soir du mois de novembre, peu de jours avant que Thierry allât faire au comte de Steinbach la visite projetée, sa mère et lui s’entretenaient de son prochain voyage.