Les Lucioles

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Depuis la disparition de sa mère, Tyrone ne parle plus et semble ne plus entendre. Il a également arrêté de grandir. Il vit avec son père, sa belle-mère et ses frères et sœurs dans une petite ville tranquille jusqu’à l’arrivée des Lucioles, un nouveau parti politique. Les Lucioles séduisent, promettent des lendemains qui chantent, gagnent le cœur des gens, puis les élections. Vient alors le temps maudit des autodafés, de l’éloignement des vieux et des malades, de la séparation des familles, de la rééducation des jeunes, etc. Le garçon que son jeune âge protège momentanément, survit à cette dictature accompagné de son chien. Ce dernier lui est enlevé...

Jan Thirion signe ici un roman... d’actualité. Le parti qui prend le pouvoir — démocratiquement rappelons-le — fait inévitablement penser aux partis extrémistes, intégristes qui éclosent et séduisent un peu partout. Mais le propos de l’auteur ne s’arrête pas à cette dénonciation politique. Les Lucioles est aussi et surtout un roman d’apprentissage. Le héros découvre au long de ses aventures, une palette de sentiments, bons ou mauvais, qui font et sont la vie. La présence à ses côtés de son chien, puis son absence sont ainsi des moments d’une rare intensité.

La lecture de ce beau roman achevée, on est ému, bouleversé et... rassuré. Car tout ceci n’est qu’une histoire non ?


Publié le : vendredi 22 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470263
Nombre de pages : 160
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couverture

JAN THIRION

LES LUCIOLES

Les présentations

J’ai treize ans depuis le 20 février et je suis en cours préparatoire à l’école du Moulin. J’ai treize ans, mais j’en fais sept. J’ai arrêté de grandir à sept ans.

Je sais écrire et je sais compter. J’aime bien lire et j’aime bien raconter des histoires, des histoires que je garde pour moi, et aussi pour mon chien à qui je parle en cachette. Je suis muet. Officiellement, Je n’arrive pas à parler. Ce n’est pas grave. Je me suis habitué. Tout le monde s’est habitué. Tout petit, je parlais. Je parlais beaucoup. Je n’arrêtais pas. Je me souviens quand je me suis arrêté de parler, mais je ne veux pas y penser. Ce qui ne m’empêche pas de communiquer avec les autres. Avec les gestes.

J’habite au numéro 5 de la rue Sans-Peine, à la sortie de Lanormale-les-Ponts, près d’un pont justement. Un tout petit pont, parce que le nôtre ne traverse pas la rivière, mais un ruisseau. La rivière s’appelle Lanormale comme la ville. Notre ruisseau s’appelle la Crachetouille.

Je vis avec mon père et ma belle-mère. Mon père s’est remarié quand ma mère est partie. Je m’entends bien avec ma belle-mère qui s’appelle Chloé. Je l’appelle Maman. Elle est gentille avec moi. Encore plus gentille avec moi qu’avec ses enfants. Ils se nomment Edgar et Saskia. C’est mon frère et ma sœur désormais. Ils sont plus grands que moi. Edgar est l’aîné. Nous nous entendons bien. Maintenant, nous portons tous le même nom, Bradoux, celui de mon père.

Je m’appelle Tyrone Bradoux. J’ai treize ans, mais on dit que j’en ai sept. J’ai donc sept ans. Je suis sourd-muet.

Papa et Maman nous ont dit qu’ils espéraient un jour un quatrième enfant. Fille ou garçon, il ressemblera à la fois à Papa et à Maman. Je n’ai pas de préférence. Ce sera un bébé et il sera trop petit pour jouer avec moi.

Le dernier membre de la famille s’appelle Biscoto. Il a quatre ans. C’est un petit chien joueur, blanc avec une tache noire autour d’un œil. Il est arrivé avec Edgar et Saskia, mais c’est avec moi qu’il est le plus souvent. Le matin, je le retrouve couché sur mon lit. Il énerve mon père parce qu’il fait des trous dans le jardin. Parfois, à cause du chien, mes parents se disputent. Biscoto est devenu mon meilleur copain, et moi aussi je suis son meilleur copain. Avec lui, je n’ai pas d’âge et je n’ai aucune infirmité. Il m’aime bien parce que je joue beaucoup avec lui.

La kermesse

La voiture passe sur la route avec son haut-parleur. Elle ne va pas vite pour que ceux qui ne sont pas sourds puissent entendre. Ma mère m’indique que la voix d’homme qui parle dit qu’une grande fête va se dérouler au jardin public et sur la place de la Gloire, devant la mairie. Tout le monde est invité à s’y rendre. C’est gratuit. Je sais qu’il s’agit de la première kermesse des Lucioles à Lanormale-les-Ponts, sur les berges de la rivière.

Edgar et Saskia sont déjà sur place. Avec les autres jeunes de leur club théâtre, ils doivent faire un spectacle. Je suis pressé de retrouver mes copains pour rigoler.

Papa tient à ce que je m’habille correctement pour sortir. Maman pense que je vais jouer là-bas et que je vais de toute manière me salir. Papa cède à mon désir de ne pas me changer. Je reste comme je suis, mais je dois me laver la figure et me coiffer.

Biscoto reste à la maison. Il est enfermé dans le garage, sinon il risquerait de casser quelque chose en sautant partout. On le met dans le noir afin qu’il croie que c’est la nuit. Il est possible qu’il aboie en notre absence, mais je n’en sais rien. Je lui promets de lui rapporter une friandise ou un petite balle.

En ville, il est difficile de se garer. Papa est obligé de retourner au centre commercial et de manœuvrer pour glisser la voiture sur une place libre du parking. Nous aurions presque pu partir de la maison à pied. Il nous faut remonter le très long boulevard de la Gare jusqu’au quai, puis longer celui-ci encore un moment avant d’arriver.

Nous ne sommes pas les seuls à nous rendre à la fête des Lucioles. Toute la ville est de sortie. Les visages rayonnent de joie. Les enfants courent, sauf moi. Papa ne veut pas. Un garçon bien élevé doit marcher avec ses parents. Comme je suis sourd, il me pense plus fragile que les autres. Mon ancienne maman était pareille. Ma nouvelle est plus cool. Elle me considère comme un enfant normal. Je préfère.

Nous arrivons enfin. Une fanfare joue dans le kiosque du jardin. Les musiciens sont dedans. Ils sont nombreux. Je ne sais pas ce qu’ils jouent, mais ce qu’ils jouent plaît à tout le monde. Des couples dansent en riant. Les autres, en bordure de piste, frappent des mains. Mon père et ma mère s’y mettent aussi. Alors moi aussi, je frappe en cadence. Je sens les vibrations me traverser le corps. J’aime bien. C’est agréable et cela rend heureux.

Dans la foule, des jeunes gens portent au bras droit le brassard noir à petits points blancs. Ils ont un panier en bandoulière sur le côté et ils distribuent aux enfants des fanions semblables à leurs brassards. J’en veux un, bien sûr. Un grand gaillard maigre, souriant de toutes ses dents, me tend l’un de ces petits drapeaux noir à points blancs. Ce n’est pas tout. Il me donne aussi un paquet de bonbons à la réglisse emballés dans des papiers noirs à points blancs. Et ce n’est pas fini. Les Lucioles ont décidé de nous gâter. Je peux choisir entre une petite poupée dans son costume noir à pois blancs ou un camion miniature coloré de la même façon. Évidemment, je choisis la voiture, bien qu’il m’arrive parfois de jouer avec des poupées. Saskia me prête les siennes.

Je retrouve mes copains d’école sur la place. Eux aussi tiennent des fanions et des voitures. Nous agitons les fanions comme des fous. Quelle belle kermesse !

Je fais du tir à la carabine et je gagne de nouveau des bonbons Lucioles en dégommant exclusivement les silhouettes sans brassard. Toucher une silhouette à brassard fait tout perdre.

Je fais de la pêche aux canards. Il faut attraper et sortir du bassin les canards qui ne sont pas noirs à points blancs.

Je fais du manège. Le but ressemble à celui des autres activités. Il faut attraper au passage la peluche qui n’est pas de la couleur Luciole et l’envoyer au chef du manège. Il fait semblant de lui tordre le cou avec de grands gestes de clown. Il est trop drôle. On gagne des tours supplémentaires.

Je fais de l’auto-tamponneuse. Malheur à ceux qui montent à bord des véhicules autres que noirs à points blancs ! Incités par le responsable de la piste, tous les autres leur foncent dessus.

Je retrouve mon frère et ma sœur au théâtre de verdure dans le parc. Ils interprètent une pièce de théâtre que j’ai du mal à comprendre. Je les vois s’agiter parmi les autres jeunes comédiens. Ils se courent après, ils se battent, ils chantent quand ensemble ils font face au public pendant plusieurs minutes. À la fin, ils défilent sur scène, cette fois avec des étendards noirs à points blancs et des banderoles où apparaît LUCIOLES en grosses lettres. Ils se tombent dans les bras. C’est fini. Ils recueillent un tonnerre d’applaudissements. Le public est encouragé à applaudir par les vrais porteurs de brassard hors de la scène.

Puis, un autre spectacle est donné devant la mairie. Sur le podium, des chanteurs et des amuseurs se succèdent, mais aussi des orateurs à brassard noir et points blancs. Au début, les représentant des Lucioles sont applaudis timidement. Mais rapidement, les applaudissement s’intensifient. Le dernier à prendre la parole est ovationné.

Je n’arrête pas d’agiter mon fanion.

En soirée, un banquet est installé sur la place de la Gloire. Avec des grandes tablées et des lampions. La musique continue. Le vin et la bière remplissent les verres des adultes. Ce que j’aime, moi, c’est le jus de pomme. Toute la famille s’est retrouvée et tous, nous nous régalons de ce que les brassards noirs nous servent.

J’aimerais avoir une kermesse tous les jours. Sinon, au moins le dimanche.

La fête des Lucioles se termine avec le bal.

Papa et Maman dansent ensemble. J’aime bien les regarder danser.

Edgar et Saskia dansent aussi ensemble.

Je tourne tout seul sur la piste. J’aurais bien aimé danser avec Biscoto.

Je ne l’ai pas oublié. Pour lui, j’ai gardé une saucisse et du blanc de poulet dans un sachet de bonbons vide.

La machine

Avant, je n’avais pas la machine. Avant, je n’étais pas sourd. Quand je dis sourd, c’est sourd et muet. Je n’entends pas et je ne parle pas.

Je pourrais parler, mais je n’en ai pas envie.

Je pourrais entendre aussi. Je n’en ai pas envie non plus.

C’est la psychologue qui le dit. Elle s’appelle Prune, comme le fruit. Je vais chez elle une fois par semaine. Le samedi à 9 heures. J’aime bien y aller. J’ai toujours un croissant chaud et un bol de chocolat au lait qui m’attendent. Avec Prune, nous bavardons. Je me sers d’une machine que j’imagine dans ma tête. La machine traduit ce qu’on me dit et elle répond à ma place.

Prune croit qu’en me parlant comme elle le fait chaque samedi je vais finir par parler véritablement moi aussi. Un jour, elle croit que je ressortirai de chez elle sans ma machine imaginaire, comme un garçon normal de treize ans, et non pas de sept, et que je reprendrais ma croissance.

Elle entre dans mon jeu. Elle me dit qu’elle conservera ma machine imaginaire en souvenir. Elle la mettra dans sa vitrine, parmi les cadeaux reçus de ses autres patients guéris. Plus tard, lorsqu’elle regarderait ma machine, elle penserait à moi.

Mais je ne suis pas malade.

Je suis simplement encore sous le choc de ce qui m’a rendu sourd-muet et m’empêche de grandir.

Je me rappelle bien quand c’est arrivé. J’avais quatre ans. J’ai eu un électrochoc. J’ai été électrochoqué. Pas électrocuté à cause de l’électricité. J’ai été électrochoqué quand Maman, ma vraie maman, est partie.

Elle est partie. Elle a quitté Papa. Elle m’a quitté. Papa m’a dit qu’elle était partie loin, loin, loin, si loin, encore plus loin qu’on ne pouvait le penser. C’est la raison pour laquelle je ne pouvais la voir. L’endroit où elle habitait était trop éloigné de chez nous pour y aller avec Papa.

Au départ de Maman, Papa et moi, nous avons eu beaucoup de chagrin.

Papa m’a juré qu’il ne m’abandonnerait jamais. Je lui ai juré aussi que je ne l’abandonnerais jamais. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup Maman comme moi j’aimais Maman. Il m’a assuré qu’elle m’aimait toujours. Comme elle est partie loin, elle a demandé à mon Papa de s’occuper de moi comme un Papa et comme une Maman. Et même de loin, elle continue à veiller sur moi.

Nous avons été tristes. C’est à ce moment que j’ai inventé la machine. Comme j’étais électrochoqué par le départ de Maman, j’ai arrêté de parler, je n’ai plus voulu entendre et je n’ai plus voulu grandir.

Avant Prune la psychologue, Papa m’a emmené chez des spécialistes du cerveau des enfants. Trois différents. Des pédopsychiatres, comme ils s’appellent. Ils ont dit qu’ils ne pouvaient rien y faire. J’étais simplement électrochoqué. Je n’étais ni sourd ni muet, mais simplement victime de carences émotionnelles, ma petite taille en était également la manifestation. Ce n’était pas irrémédiable. Il me faudrait du temps pour que j’accepte de redevenir normal. Ils ont dit qu’il faudrait que je sois électrochoqué de nouveau. Ils ont dit que la machine que j’ai inventée remplaçait ma mère qui m’avait abandonné. Physiquement petit, avec la machine qui parlait et entendait à ma place, je me retrouvais comme lorsque j’étais un bébé à naître dans le ventre maternel.

Papa a ri en entendant cette explication, et moi aussi.

Quand Papa a connu celle qui allait devenir ma deuxième Maman, la machine n’a pas beaucoup servi. Je me suis coupé du monde. Je ne voulais pas d’une autre mère. Je ne voulais pas d’un frère et d’une sœur. Ma vraie Maman me manquait. Elle ne venait jamais. Elle ne téléphonait jamais. Elle ne m’écrivait jamais. Mais, peu à peu, grâce au chien Biscoto, je me suis senti bien dans ma nouvelle famille. Ma deuxième Maman était gentille. Plus grands que moi, Edgar et Saskia ne m’ont pas embêté. Ils ont joué avec moi. Ils m’ont prêté leurs jouets et leurs livres. Ils m’ont toujours défendu quand j’avais des problèmes avec d’autres enfants.

Maintenant, je n’ai plus envie de les quitter. J’aime ma deuxième mère comme la première. Pour moi, c’est naturel d’avoir deux mères, une que je vois et une que je ne vois pas.

Papa et Maman numéro 2 s’aiment beaucoup. Papa s’est remis à chanter dans la maison depuis que nous sommes tous ensemble. J’aime bien le voir rire.

Je n’aimerais pas que ma deuxième Maman parte elle aussi.

Mais peut-être ce serait ce deuxième électrochoc dont parle les neuropsychiatres qui me délivrerait ? Moi, à ce compte-là, je n’y tiens pas. Je préfère garder ma deuxième Maman et rester un sourd-muet.

Le souper

Je mets le couvert. C’est mon tour. En même temps, je jette un regard sur l’écran allumé. Maman debout s’intéresse aux informations du soir. Nous sommes que tous les deux à profiter des actualités. Edgar et Saskia font leurs devoirs dans leurs chambres à l’étage. Papa prépare le repas, comme il le fait une fois sur deux. Maman et lui aiment bien faire la cuisine. Ils ont chacun leurs spécialités. Papa sait très bien faire les plats exotiques. Maman est la reine des tartes sucrées et salées. Moi, je sais faire le riz au lait et la mousse au chocolat. Edgar aime bien faire des crêpes. Saskia fait des glaces en été. L’hiver, elle fait des fruits déguisés avec des dattes et de la pâte d’amande.

Nous mangeons sans télé ni radio. Papa et Maman sont d’accord. Ils préfèrent que nous discutions. C’est plus amusant. Si je voulais, je pourrais participer, mais non. Je n’oublie pas que je suis un sourd-muet volontaire. Chacun a toujours quelque chose à raconter. Un événement qui lui est arrivé ou qu’il a simplement vu au cours de la journée.

Papa raconte en plus des histoires drôles entendues à son travail. Il ne les raconte pas toutes. Certaines ne sont pas faites pour les oreilles des enfants. Moi, les histoires interdites aux enfants ne me font rien puisque je suis censé ne rien entendre.

À l’écran, le journal du soir montre un reportage sur les Lucioles qui apportent leur aide dans les cités défavorisées. Je ne sais pas de quelle ville on parle. De la nourriture, des vêtements, des couches pour les bébés, des produits pharmaceutiques, des produits d’entretien, et bien d’autres choses utiles, sont apportés par des camionnettes noires à points blancs au pied des immeubles. La distribution est faite par des jeunes gens aimables portant le brassard des Lucioles. Certains portent même des tricots noirs à points blancs. Toutes les familles ont le droit de se servir. Les enfants ne sont pas oubliés. On leur distribue des jouets et des livres racontant des histoires de Lucioles. Un camion noir à points blancs est un véritable petit hôpital ambulant. Les gens peuvent rentrer à l’intérieur pour être soignés. Des médecins Lucioles et des infirmières Lucioles se rendent dans les immeubles, au chevet des malades qui ne peuvent pas se déplacer.

Toutes les personnes interrogées par un journalistes sont contentes de l’aide que leur apportent les Lucioles.

Le reportage suivant montre les rues d’une ville la nuit. On suit une camionnette des Lucioles qui roule au ralenti. Elle se gare à proximité des malheureux...

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