Les mélodies : poésies nouvelles / par Théodore Véron

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l'auteur (Paris). 1870. 1 vol. (180 p.) ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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T.EB
MÉLODIES
POESIES NOUVELLES
PAU
THÉODORE VÊRON.
LA KEMMK l'KOMÊTHÊE
LE MAÎTRE D'ÉCOLE
AT CABLE VUAXCO-AMÉKICAIN
LA hdlLE, LTC.
PARIS
CHEZ L'AUTKltt : RUE DES FOSSÉS-S-JACQl'ES, 3
A défaut : A LIGUGÉ, près Poitiers
JS70
LES MÉLODIES
POÉSIES NOUVELLES.
Dédicace à, M»>« H. V***.
Amie, à toi ce nouveau livre,
Ces canzones, ces fabliaux!
Alin qu'ils puissent longtemps vivre,
Je les tiédie à tes pinceaux,
Je les dédie à ta palette,
Ma compagne et jumelle soeur.
Pour leur donner, chère Henriette,
Éternel asile en ton coeur !
T. VKIIOX.
Paris, novembre 1S69.
LÉS
MÉLODIES
POESIES NOUVELLES
PAU
THÉODORE VER ON.
LA FEMME l'HOMÊTHEE
LB MAÎTRE D'ÉCOLE
AU CAELE FRANCO-AMÉRICAIN
LA POILE, ETC.
PARIS
CHEZ L'AUTEUR : RUE DES FOSSÉS-S.-JACQUES,4
A défaut ; A LIGUGE, près Poitiers
1870
PRÉFACE
En osant faire assumer à ses rimes la respon-
sabilité d'un litre qui peut paraître ambitieux,
l'auteur doit, ayant tout, plaider les circonstances
atténuantes et trouver son excuse légitime dans
les motifs qui l'ont inspiré.
C'est l'apparente outrecuidance du mot Mélodies
que nous croyons devoir faire excuser, et c'est
par extension et dans l'acception la plus large du
terme que nous prétendons l'expliquer, et non
pas dans le sens restreint de chant harmonieux.
Nous entendons surtout, dans notre petit recueil,
par mélodies, toutes les beautés d'ordre moral,
intellectuel et physique qui viennent faire vibrer
en nous les voix de l'âme. Que ce soit une noble
action, un devoir accompli, un grand principe,
— G -
un droit civique intéressant la société, ou que ce
soit simplement un paysage, une modeste idylle
ou bluette, un oi&oai], une fleurette, rien ne nous
semble ici-bas dépourvu du côté mélodieux dont
la poésie a le droit de s'emparer.
Dans un cycle aussi vaste, celui qui écrit ces
lignes ne croit pas que la fonction du poète soit
de chanter pour chanter, mais bien d'exprimer des
sentiments et des idées qui répondent à ce que
l'homme a en soi de plus élevé, et, pour mieux
définir notre but, à ce que son âme, véritable
luth moral, comporte de plus mélodieux.
Il suffit, du reste," à la satisfaction de notre
conscience, que, loin de déserter le noble camp de
la sublime chimère, pauvre soldat obscur, nous
nous fassions un devoir de combattre sans
relâche sous l'immortel drapeau de la poésie.
Ligugé, 18G9.
— 7 —
AU LECTEUR
Lorsque tu sens passer un souffle sur ton àme,
Qu'il vienne de la terre ou d'un monde inconnu ;
Que ce soit un soupir de sylphide ou de femme,
Oh ! qu'au fond de ton coeur il soit le bienvenu !
Recueille avec amour cette divine brise
Comme un écho lointain des harpes de l'azur ;
Donne-la pour dictame à ton coeur qui se brise :
Pour les chagrins mortels, c'est le remède sûr.
Hélas ! nous avons tous quelque amère souffrance :
Parfois, c'est d'un malheur le cruel souvenir,
C'est quelque ange envolé qu'une douce espérance
Promet à nos baisers de faire revenir.
— 8 —
C'est ce qui nous émeut, pèlerins do la terre,
Et vient battre notre être avec le bruit du flot ;
C'est un vaguo regret, une plainte éphémère,
Comme un gémissement, une larme, un sanglot.
Mais malgré le tourment do la peine cuisante,
La volupté se cache au fond de la douleur,
La douleur ! vrai creuset d'où l'âme plus puissante
S'échappe mieux trempée, et d'où l'on sort meilleur.
Va, ne regrette pas la douloureuse épreuve :
Api es la meurtrissure on sent l'apaisement ;
Et, comme ravivée, et plus fraîche et plus neuve,
Notre nature encor, court à l'enivrement.
Seulement, ce n'est plus sans frein, ni déchaînée,
La passion qui pousse aux dangers de l'écueil ;
L'expérience est là comme une soeur aînée
Modérant du plaisir et l'ardeur et l'orgueil.
Plus pur, il se dégage, et sa plus fine essence
Se compose aussi bien d'esprit que de réel ;
Si moins impétueux le désir ne s'élance,
Il n'en vole pas moins avec l'amour au ciel.
C'est alors que la touche, et sensible et fidèle,
Répète tous les sons des claviers attendris ;
L'art prend à l'idéal sa note la plus belle,
De la splendeur du vrai, notre coeur est épris.
— 9 —
C'est alors qu'on entend vibrer les harmonies
Que Platon recevait, iidèlo écho des dieux ;
On sent descendre en soi des grâces infinies,
Que nous chante surtout un choeur mélodieux.
Oui, tout ce qui séduit dans l'homme et "clans les choses,
Par un pur idéal et de nobles côtés,
La nature-Protée en ses métamorphoses,
L'art et la poésie avec leurs majestés ;
Tout, depuis le ruisseau qui gazouille et soupire,
Jusqu'à la vague altière, en sa sombre fureur,
Depuis l'idylle en paix jusqu'au bouillant Shakspeare,
Tout pénètre aux replis les plus secrets du coeur.
Si bien qu'en écoutant ces douces voix intimes,
Nous sentant dégagés des entraves du corps,
L'âme croit s'envoler vers les sphères sublimes,
Et marier sa note aux éternels accords.
Paris, 1S69.
— 10 —
LAMARTINE
La mort a des rigueurs... etc.
MALHERBE.
Lamartine n'est plus ! Des nuages funèbres
Sur le dôme étoile
Étendent lentement leurs épaisses ténèbres,
Et le ciel est voilé.
En ces temps de torpeur où tu dors, pauvre France,
D'un douloureux sommeil,
A ton coeur abreuvé de dégoût, de souffrance,
Quel coup pour le réveil 1
Car tu n'entendras plus le doux chantre d'Elvire,
Maître des orateurs,
Élevant l'éloquence au niveau de sa lyre,
Aux sublimes hauteurs.
— il —
Cruel remords, tu vis le cygne de la Loire (1)
Et le grand citoyen
Glisser du Gapitole, encor couvert de gloire,
Vers le mont Tarpôïen.
Ah ! c'est qu'il devançait de cent ans de lumière
Notre siècle ignorant,
Et tu n'as pas compris cette âme noble et fière,
Peuple encor trop enfant !
Aussi tu pleureras au pied de la statue
Du juste regretté,
Qui, d'Homère, Aristide, à la fois confondue,
Porte l'éternité.
Paris, 2 mers 1869.
(i) Saône-et-,
— 12
FIAT LUX
Au grand ministre de l'avenir.
Le siècle qui s'éveille a besoin de lumières.
Pour résoudre en vainqueur ses problèmes nouveaux,
Le progrès va sortir des profondes ornières,
Évoqué par votre âme, en sublimes travaux.
Que tombe sous vos coups l'ignorance sauvage !
Que bientôt le savoir, en soleil généreux,
Rayonne de Lutèce au plus humble village,
Inondant de clartés tout un peuple d'heureux !
A des signes certains, je crois la France enceinte
D'un autre monde fort et riche d'avenir.
Le penseur dit, voyant cette genèse sainte :
« Quelque nouveau Messie est tout près de venir. »
— A l'oeuvre donc, pavants ! effacez les barrières,
Les confuses Babcls crouleront en tout lieu,
La France, de l'Europe abaissant les frontières,
Inaugure l'amour, le seul règne de Dieu U. .
— 13 —
— Poètes, saluez la flamboyante aurore
Que la science allume à l'horizon lointain :
Watt, Galvani, Papin complètent Pythagore
Et de la liberté nous montrent le chemin.
Mais ce n'est point assez de notre étroite sphère ;
Les chevaux d'Isaï, les monstres de saint Jean ^
Sont vaincus par Fulton ; la plus haute atmosphère
Fait passer son nuage aux poumons#du Géant (1).
— Vous, artistes, laissez les pures fantaisies,
Suivez le grand essor, élevez vos pinceaux,
Trempez-les dans les tons des vastes poésies.
— Vous, sculpteurs, aiguisez votre àme et vos ciseaux.
— Vous, de Palladio, Vitruve et Michel-Ange,
Emules descendus du temple à la maison,
Bien qu'au lieu d'idéal, de mysticité d'ange,
On vous ramène à terre et vous parle raison,
No désespérez pas de cette foi nouvelle :
Tout âge mène à Dieu ! Que sur votre étendard
Soient inscrits ces deux mots, en devise immortelle :
« Science, poésie ! » unissez-les dans l'art !
Eclairez, élevez les peuples en enfance;
Venez d'un grand ministre appuyer les efforts ;
Convoquez avec lui les enfants de lu France
Au plus noble labeur des vaillants et des forts.
(1) Aérostat Nadar,
— 14 —
HOSPITALITE
rA- MOE« s*f*f
La voyez-votis, vous accueillant,
a «ble; franche, aimable, rieuse?
|orçiijBaù visage est bienveillant,
Sa bouche est bonne et gracieuse.
Faite ,|roiîRvplàire .et;?pour charmer,
Oméprojàve à'son doux sourire
Un attr^ilj qui vous dit d'aimer,
Une ivressecqaj-.vQus inspire.....
^:ÉtrQ.i'emb^(îd}am(mité,:::_ .
Dont l!ax>.eûeU vous charme; et transporte,
Quel estfibn no% ô femme accorte ?
— On me nomme : Hospitalité.
■• ■ \'\ »...'O-J i'*:~ .....'..■ . .
. • ". ' ..■' : f Parts, 1869.

LEJEIQEAU
A'M«»e et M. Z...
-■■••';;/ :- • • I . ... •
Près de cette bercelonnette,
Entr'ouvrant les rideaux soyeux,
—. Que fais-tu, bel ange, Antoinette,
Et pourquoi des pleurs dans tes yeux?
As-tu peur que l'enfant s'éveille ?
Ta mystérieuse douceur
Préside à son repos et veille
Auprès de ta petite soeur.
Oui, c'est bien ta jeune Marie
Que tu viens de quitter, hélas !
Soir et matin, elle te prie,
Et te tend ses deux petits bras
Du haut de la céleste sphère,
Aimante et bonne, tu l'entends,-
Et, d'un coup d'aile, sur la terre,
Tu fends l'azur et redescends.
Mais, avec ta forme éthèiée,
— 16 —
Belle âme invisible et sans corps,
Tu ne reviens plus qu'entourée
De tes sérapbiques décors :
Un nimbe, une auréole blanche,
Un nuage, un frémissement
Disent que ton ombre se penche,
Apportant du ravissement.
C'est ta pénétrante pensée
Qui se glisse dans ton sommeil,
Et ta soeur Marie est bercée
D'un beau rêve jusqu'au réveil.
Elle te voit, ses lèvres roses
Frémissent, veulent t'embrasser ;
Elle te dit de douces choses,
Et tu lui donnes un baiser.
II
Amour et mort ! mystère étrange
Que Dieu nous envoie ici-bas,
Si tu fais communier l'ange
Avec l'enfant aux doux ébats,
Fais germer sur le mausolée
L'espérance, divine fleur,
Pour que la mère consolée
Entrevoie un monde meilleur !
— 17
GROS-BOIS
Quelle étrange biographie
Que la tienne, aimable Gros-Bois !
Si j'avais la photographie,
Plume ou palette agile aux doigts,
Tour à tour, plaisant ou sévère,
François vivrait dans mes couplets.
J'improviserais, en trouvère,
Des fabliaux, des virelais.
Près de la noble châtelaine,
Je mettrais le page inconstant,
Et ma cithare serait pleine
De renaissance au ton charmant.
Chantant plus tard l'ivresse folle
Du bien-aimé, des Pompadours,
J'emprunterais une auréole
A Wateau pour ces temps d'amours.
^'V._ -, :i^0 ... . ._
Passant à l'époque sublime,
Gonflant ma voix de troubadour,
Je prendrais le ton magnanime,
Pour chanter les héros du jour.
Je dirais leur chevalerie ; * '
Vantant leur noble goût des arts,
J?exalterais, pour la patrie,
Deux noms, comme deux"étendards.
Mais silence ! ô luth téméraire
Qu'un rayon du GieljWictâbÈe};. ..
Au pard,iâurchâté\tu!sâtruldtireafi-.'..
Va te contenter.d^âdmirèr. "■»'<
19 —
LE. MAITRE D'ÉCOLE
A* Juïes Simon.
Une lampe fumeuse éclaire la'mansarde. '•'■ .: '•"' ■
La mère veut parier. '.. : lès sanglots j les 'hoquets
Entrecoupent sa voix ; furti ve, elle regarde
Son fils aîné qui pleure en faisant ses paquets.
Deux plus jeunes enfants,' dans leur modeste couche,
Beaux anges endormis en se donnant la main,
Rêvent sans doute ; on voit tressaillir sur leur bouche
Un sourire aussi doutf que le plus frais matin.
"La pauvre feniiiiê coud vivement, sans relâche ;
Son bras semble une bielle active qu'un moteur
Fait agir, appliquée à quelque urgente tâche.
Mais en voyant son fils s'exhale sa douleur :
« Tu veux donc mo quitter, moi qui n'ai plus ton père I
— 20 —
Vois Antoinette et Jeanne : ah 1 leurs doigts trop petits
Ne pourraient pas m'aider à vaincre la misère,
Trop faibles pour tenir l'aiguille ou les outils.
Et puis, l'ambition d'une science vaine
N'offre que du déboire et donne de l'orgueil...
Quand tu réussirais ! l'ignorance et la haine,
A tes nobles efforts, riraient pour tout accueil.
Un bon état vaut mieux, c'est de la certitude ;
L'ouvrier gagne plus qu'un faible instituteur,
Car, lorsque ce dernier a vieilli dans l'étude,
A-t-ilun traitement plus rémunérateur? »
— « Mère, rassure-toi, je vais gagner ma vie :
Mon examen sera décisif et certain ;
Je saurai conquérir, pour ton âme ravie,
Do joie et de bonheur un immense butin.
Ma fonction grandit : ton fils maître d'école
A charge de devoirs pour la société ;
Je veux briguer l'honneur d'une chaire agricole,
Acquérir et savoir et notoriété.
Lorsque les pionniers de l'exacte science
Ravissent au Très-Haut ses mystères profonds,
Moi, plus humble, je dois éclairer l'ignorance
Et porter le flambeau jusques aux plus bas-fonds.
11 faut que l'atelier, le village et la rue,
Comme l'a dit Hugo, rayonnent de clartés ;
Qu'avec droits et devoirs justice soit rendue ;
— 21 —
Que les abus d'en haut, d'en bas, soient écartés.
A quoi bon le maintien d'universel suffrage
Pour ceux qui ne sont pas de dignes souverains ?
Plutôt que de gémir, ranime mon courage,
Quand pour l'apostolat je vais ceindre mes reins.
Tout ne sera pas rose en ma vie âpre et rude :
Mes pieds vont s'écorcher aux cailloux du chemin,
N'importe ! c'est le but de ma chère aptitude.
Oui, je doiseduquer, enseigner le prochain.
Mère, le ^iècle marche et l'oeuvre sociale,
Va, ne se borne pas à l'horizon français.
Babel s'écroule ; entends l'Europe fédérale
Conviant ses enfants au fraternel congrès.
Bismark et Ghassepot s'éteignent ; leur ivresse
Et d'orgueil et de sang ne pourra s'assouvir.
La lumière se fait: la paix enchanteresse
A tous les vieux fléaux défendra de sévir.
Pour notre âge nouveau que faut-il ? Des prophètes
Conspuant les instincts violents, criminels,
Chez tous les scélérats des bouges jusqu'aux faites,
Et proclamant de Dieu les décrets éternels.
Que leur bouche de feu, que leur voix de tonnerre
Crie aux peuples, aux rois, Décaloguo à la main :
« Je défends de tuer et de faire la guerre :
» Paix, amour et concorde au pauvre genre humain ! »
— 22 —
La mère l'interrompt : « Mon enfant, tu t'égares !
Pure utopie, hélas ! En ce monde toujours
Nous verrons des méchants, des cruels, des ignares :
A redresser les torts pourquoi vouer tes jours ?
Va, reste auprès de nous, ce sera bien plus sage. »
Elle le baise au front ; son fils, avec émoi :
« Oui, mère, je lésais, rude est l'apprentissage
Que je m'en vais tenter ; mais je veux, j'ai la foi.
Je vais frayer aux champs la route progressive,
Montrer la théorie et les engins nouveaux,
Et le saint outillage à force plus active
Qui, soulageant les bras, occupe les cerveaux.
Mes soeurs auront aussi plus tard leur noble tâche,
Car le droit de la femme est le plus cher souci
De tout libre penseur honnête qui s'attache
A l'oeuvre de justice, ici-bas sans merci.
Je reviendrai bientôt, console-toi, ma mère ! »
— « Puisque c'est ton vouloir, poursuis donc ta chimère !
Si le destin jaloux à mes voeux te ravit,
S'il m'expose à l'abîme, à la sombre indigence,
Toi, mon enfant, travaille, agrandis ton esprit,
Elargis le foyer de ton intelligence !
Trempe tes jeunes ans de force, de vertu ;
Et si, dès le début do ta jeune carrière,
Ton front s'incline, un jour, soucieux, abattu,
- 23 -
Lorsque tu sentiras ta première misère,
Viens à moi, cher enfant, viens pour sécher tes pleurs,
Viens auprès de ta mère et dis-lui ta souffrance :
Elle oubliera ses maux et ses propres douleurs ;
Ses baisers maternels te rendront l'espérance. » *
A quelque temps de là, le jeune instituteur
Revenait au village avec titres, diplômes...
Quelle joie au foyer ! car l'Etat bienfaiteur
Rendait justice au brave éducateur des hommes !
SIBIMET-IPSI.
Et toi, du plus beau grain, du plus pur sénevé,
Poète, à pleines mains prodigue la semence,
Apôtre de l'amour, tu n'auras pas rêvé,
Va, tu récolteras une moisson immense.
Llgugé, 1869.
- 24
LA POULE
i
L'oeuf est pondu, poulette encore
Pond un oeuf blanc : et tous les jours,
Un oeuf nouveau qui doit éclore,
Naît sur la paille aux vrais amours.
Voici déjà qu'une douzaine
Se détache en blanc sur le nid :
Poulette couve la semaine
Son doux travail par Dieu béni,
Il ne craint pas, le volatile,
La faim, ni la soif, ni la mort :
11 craint la belette subtile,
Et jour et nuit à peine il dort.
Mais, quel bonheur ! de la coquille
La poule voit sortir, chantant,
-. 23 —
Douzo poussins, chèro famille,
Qui près d'elle vont sautillant.
— La voyez-vous, la bonne mère,
Choyer tous ses petits enfants?
Grave maintien et crête fièrc,
Elle marche à pas triomphants.
Bien plus contente qu'une reine
Trônant sur ses féaux sujets..,
Tout son souci, toute sa peine
Planent sur ses jeunes poulets.,,
— Malheur à qui cherche querelle
A ses élèves pépiant!...
Malheur au chien qui va près d'elle :
Il recevra son châtiment !
Un lion, un tigre en furie
Ne lui feraient pas même peur;
Son amour, son idolâtrie
En font un héros de valeur.
— A chaque instant de sa tendresse
Brillent les transports généreux.
Autour d'elle l'essaim se presse ;
Près de la mère il est heureux.
Elle écarte ses chaudes ailes
Pour abriter leurs petits corps ;
Et quand ils ferment leurs prunelles,
Elle veille sur ses trésors,
— 26 —
II
Puisse ma poulo être une imago
Do l'ardente maternité,
Quand l'Europe, un jour, libre et sage,
Elèvera l'humanité !
ligugê, Juillet 1869.
— 27 -
AU BOIS
Avez-vous vu le chemin creux
Qui mène au bas de la colline ?
Au-dessus de terrains ocreux
Des deux côtés l'ormeau s'incline :
Une échappée, une clairière
Nous découvre un horizon bleu
Où le soleil, de sa lumière,
Fait pleuvoir des rayons de feu,
La fleurette rose étincelle
Sur sa tige aux longs nerfs mousseux,
Où libellule et coccinelle
Bourdonnent des mots amoureux.
Tout chante et rit dans la bruyère
Joyeuse au bas du chêne altier ;,
Dans sa remise de fougère
— 28 —
La chèvre broute au câprier.
Au son du cor, dressant l'oreille,
Elle écoute au loin les limiers,
Et, pour son faon, tremblante, veille,,,
Soudain, tout auprès des halliers,
La chasse arrive avec furie :
Chevaux, piqueurs passent ardents,
Et préparent pour la tuerie
La dague, le couteau, les dents,
Plus morte quo vive, en alarmes,
La pauvre chevrette se tait,
Et sur son faon verse des larmes.
Mais, quel bonheur l tout disparaît ;
En peu d'instants, vers la vallée,
Sous la futaie aux fonds lointains,
La fanfare, à toute-volée,
Bondit en allègres refrains, -
Le bien-aller sonne, rapide, .
La bête a chaud, ses pieds sont las;.
A l'hallaU la meute avide
Vient hâter le, cruel trépas,
Mais après l'atroce curée,
Valets et chiens, piqueur et cor,
Et toute la chasse,est rentrée ......... :
Dans la forêt ;..plus âpre encor •■-■
— 29 —
Le plaisir cruel recommence ;
Mais la meute au vallon s'enfuit,
Et sur les grands bois lo silence
Majestueux succède au bruit,
A l'horizon lo soleil baisse ;
Le voilon, comme un encensoir,
Exhalo uno rosée épaisse ;
L'oiseau dit son refrain du soir,
Puis il se tait ; dans la ramure,
La tête sous l'aile il s'endort,. •
On n'entend plus qu'un doux murmure,
Une mélodie, un accord :
C'est la gent nocturne en prière
Qui dit à Phoebô son amour,
Lorsque l'argent de sa lumière
Tend son croissant jusques au jour.
Ligugé, juin 1869.
— 30 —
AUX ROCHERS DE MON VILLAGE
Mes vieux rochers, gardez-vous souvenance
De votre amant qui vous peignit deux fois,
Oubliez-vous la chaude confidence
Que votre écho répétait à ma voix?
— Non, je le sais, jamais l'ingratitude
N'a transpiré de vos granits mousseux ;
Vierge toujours, dans votre solitude,
Votre front pur se mire dans les cieux,
Et vos pieds verts baignent leur molle mousse
Dans la rivière, où l'aulne et le bouleau,
En s'agitant par légère secousse,
Baisent d'amour la surface de l'eau.
— Votre grand coeur, par d'immondes reptiles,
Par les hiboux n'est-il pas habité?
J'en fais le voeu : que vos antres fertiles
Pour hôte saint gardent la pureté I
— 31 —
Que papillons, abeilles aux fougères
Posent leur gazo, appendent leurs velours !
Que rossignols ou ramiers solitaires
Viennent pleuror, gémir sur leurs amours !
— A vous bonheur ! mes petites Abbruzes,
Qui n'avez plus votre pauvre Rosa !
Si vous saviez en quel mondo de ruses
L'ambition loin do vous l'exila !
Un monde impur où l'égoïsme trône,
Où l'amitié n'est qu'un métal trompeur,
Où l'intrigant usurpe la couronne,
Dont le mérite a, seul, l'épine au coeur ;
Paris, enfin ! où le talent succombe
Quand il n'a point quelque paillette d'or ;
Paris, grand nid d'où l'aiglon meurt et tombe,
Vers lo soleil s'il veut prendre l'essor.
— Ainsi l'on fut sourd à ta poésie,
Brûlant rapsode, énergique Moreau ;
Quand tu fis voeu d'aller voir ta Voulzie,
Déjà ton luth vibrait près d'un tombeau.
— Et moi, je veux, avant qu'âme chagrine
Quitte, légère, un corps triste et souffrant,
0 mes rochers ! aller sur la colline
Humer encore le sentier odorant.
— Je vous préviens, lorsque pour le voyage
J'aurai coupé le bâton conducteur,
-. 32 -
Si le mot ; « Gloire », en mon pèlcriuago,
Est éveillé par votro écho menteur,
Je pleurerai, méchants, do l'ironie,
Dont vous narguiez mon esprit abusé,
— Ne venez pas me murmurer : « Génie ! »
Je sourirais à ce mot vide, usé
— Non, vous, discrets, respectant ma ohimèro,
Vous n'oserez me bercer d'avenir,
Vous me direz : Reste auprès do ta mère,
Auprès do nous, Dieu pourra te bénir,
— 33 —
SOUPIR
A des Captifs,
Je n'ai flatte" que l'infortune.
BÉRANOLB,
— Ainsi qu'une pauvre hirondelle,
Voltigeant aux sombres vitraux,
Rase le mur et, d'un coup d'aile,
Entre vous voir par les barreaux,
-— Toujours pour charmer la souffrance,
La messagère des cachots
Vient jeter un cri d'espérance
Aux coeurs tout gonflés de sanglots.
Ainsi, toujours mon âme vole
A travers grille et cachot noir,
Pour chanter le mot qui console,
Pour vous sourire et pour vous voir...
— 34 —
Mais, hélas l pauvres frères d'àmo,
Apôtres de fraternité !
Puisque en Yain ma voix vous réclame
En invoquant la liberté ;
Puisque l'existence flétrie
Ne s'abreuve plus que de fiel,
Pour vous, s'il n'est plus de patrie,,,
Mon âme veut voler au ciel !!..,
25 juillet 1848.
Salle des Girondins, à la Conciergerie.
EVE
(GENÈSE)
A Madame Sibert.
I
D'où vient que l'Éden est en fête
Et paraît plus jeune' et plus beau ?
Quel grand événement s'apprête,
Quel fait inattendu, nouveau?
Tout est bonheur, vive allégresse,
Tout palpite de volupté,
Tout pleure de joie et tendresse,
Tout frémit de sérénité.
A regret, l'aube se dissipe
Sous les baisers du grand soleil,
Qui, plus matinal, anticipe
Sur les brumes de son réveil.
Il fait fondre la gaze blanche
Sous son feu couleur d'or d'Ôphir,
— 36 —
Mais l'aurore, de branche en branohe,
Suspend ses perles do saphir,
Elle voudrait, la curieuse,
Savoir ce qui va se passer :
La journée est si radieuse !
Et pourtant, il faut s'éclipser.
Qu'avec lenteur elle s'efface,
Blanchissant les horizons bleus ! i
Mais à travers sa robe passe
Le disque étincelant de feux.
La voici nue,
Et vers la nue,i
Tout en courant,
Son urne épanche
Une avalanche
Qui va pleurant ;
Et, de rosée,
Fraîche arrosée,
La terre boit,
L'onde scintille,
Miroir qui brille ;
L'arbre s'y voit.
Mirage étrange,
Le décor change :
— 37 -
Voile, épaisseur,
Tout fuit, tout passe,
Tombe et s'efface
Sous l'éclaircur.
Son astre en flamme
Est coramo une âme
Au rayon pur,
Dont la lumière
Baigne la terre
D'or et d'azur,
Oui, c'est l'instant ou l'Ëden en liesse
Fait éclater ses ravissants transports ;
Insecte, arbuste et fleur sont dans l'ivresse,
Tout ce qui vit, les petits et les forts.
Quel beau réveil ! on dirait la nature
Lascive, aimante, en un rêve d'amour :
Le Paradis exhale un doux murmure
Presque inconnu jusques à ce beau jour.
Aux profondeurs de la frondaison noire,
Source, cascade, et gramens et granits,
Jasent entre eux, se content leur histoire,
Malgré l'éveil assourdissant des nids.
La gent ailée, à travers les clairières,
Sous la futaie entonne mille chants
Plus doux, plus frais, aux voix plus printariièrës,
— 38 -.
Ailes et becs ont des frémissements.
Cèdres géants, sycomores et chênes,
Superbes pins, platanes, peupliers,
Veulent confondre en ardentes haleines
Leur forte sève et leurs rameaux altiers.
Les trembles blancs, en incessant délire,
Vont enlacer les ébéniers amers,
Et font vibrer, ôolicnno lyre,
Leurs tremblements dans les soupirs des airs.
Oh ! qui peindra les divines féeries,
Ces grands plans verts, ces dômes éclatants,
Ligne rompue où les larges prairies
S'en vont se perdre au pied des grands torrents ;
Cet âge d'or où, forte, exubérante,
La séve enflait d'immenses végétaux,
Où la nature élevait, en géante,
Tous ses enfants, fleurs, arbres, animaux?
Age candide où tendre était la bêto,
Où les moutons jouaient avec les loups,
Où la gazelle et la tigresse en fête
N'avaient qu'ébats, caresses et jeux doux.
— Voyez-les donc aujourd'hui sur l'arène
Continuer leurs ébats familiers I
Tous exaltés en grande humeur sereine,
Et curieux, accourant par milliers.
— Où viennent-ils ? à la cour souveraine
- 39 -
Qui veille, active et dans un vif émoi,
Auprès d'Adam. La lionne se traîne
Près du lion qui pose comme un roi ;
Elle se roule, amoureuse et lascive,
Et veut lécher le grand maître endormie
Mais lo lion la repousse craintive
Et ne veut pas qu'on trouble son ami.
Tous les sujets se tiennent à distance,
Tous en gaitô se livrent à leurs jeux ;
L'éléphant môme entreprend une danse
Qu'applaudit l'ours grognon, malicieux.
Le renard sort de sa fraîche tanière,
Et, sur le dos, attend pour lutiner
Le faisan d'or et le coq de bruyère,
Qui, près de lui, gloussent, vont butiner.
Des vastes lacs, des rivières profondes,
Pleins de limon et d'écaillés couverts,
Le pachyderme et les bêtês immondes
Sortent et vont brouter dans les prés verts,
Mais c'est aussi pour savoir lo nouvelle
Et l'emporter dans leurs étangs bourbeux ;
Aux curieux le grand fait se révèle :
Un lourd sommeil couvre toujours les yeux
D'Adam, du maître : il est là, sur la mousse,
Le torse blanc avec grâce incliné
Sur le côté, suivant la pente douce
— 40 —
Que fait le tertre* Un figuier tout miné,
Presque stérile, aux larges feuilles mortes,
Lui sert d'ombrage; il a pour oreiller
Un tronc.mousseux que dos lianes fortes
Et mille fleurs s'en viennent émailler.
Il dort heureux; parfois un beau sourire
Vient effleurer le front de l'homme-roi,
Et lo lion qui veille semble dire :
<» Souris, ami, je suis auprès de toi. »
II
Mais .tout à coup, à travers les fanfares,
Des grands buccins des anges voyageurs,
Aux sons mêlés des harpes, des cithares,
Vibrent du ciel les harmonieux choeurs.
Alors on voit s'abaisser un nuage,
Grand, colossal, aux flots amoncelés ;
Puis un grand bruit de tonnerre et d'orage
Crève la nue ; et, des flancs déchirés,
Sort l'Éternel, majestueux, immense,
Qui, près d'Adam réfléchit un moment;
Il marche, grave, et se baisse ! un silence,
Un grand effroi, la peur, le tremblement
Baignent l'Eden; tout fuit, rampe et se cache ;
Les rossignols suspendent leurs concerts.
Joyeux naguère, à présent peureux, lâche,
— 41 —
L'animal court vers les lointains déserts,
Lo serpent fuit, lance un regard oblique ;
A quelques pas, seul, le lion attend.
Et c'est alors que de son doigt magique.
Le grand sculpteur au côté touche Adam.
Ce même doigt, dans sa toute-puissance, '
Ne fait qu'un geste, évoquant, solennel :
Et tout à coup Eve blonde, s'élance
Et veut prier au pied do l'Éternel.
— « Debout, Adam ! te voici ta compagne...
» Enfants, croissez, multipliez en paix !
» Et que toujours l'innocence accompagne
» Vos voeux, vos coeurs; mais, surtout, que jamais
» Lèvre ni main ne touche à la science
» Que contient l'arbre ici par moi planté. »
Il dit. La nue en tourbillon s'avance,
Et l'Éternel au ciel est emporté,
A son réveil, Adam tombe en prière ;
Il n'en croit pas ni son coeur, ni ses yeux,
Et, de doux pleurs tombant do sa paupière :
« Eve, à genoux l levons nos mains aux cicux 1 »
— 42
LA LEGENDE DU ROUGE-GORGE
Dédié à ma soeur,
Madame V. Delavergne.
I
La vile multitude était enfin repue l
Trois gibets dans un jour, un spectacle complet.
Du haut du Golgotha par longs flots descendue,
La foule avait encor les yeux sur le sommet.
Les trois croix balançaient dans l'air leurs trois cadavres,
Dont deux apparaissaient horriblement tordus ;
L'autre était calme et beau. Sentant l'odeur des havres,
Les corbeaux croassaient sur les hauts pics chenus ;
Ils voletaient en rond pour se poser, avides,
Sous le ciel noir frangé de rouge à l'horizon,
Des nuages couraient tempétueux, livides,
Et la terre tremblait de Sion à PHébron,
— 43-
Soudain, un voile noir descend sur le Calvaire,
Des cataractes d'eau tombent avec grand bruit;
On n'aperçoit dans l'ombre, aux éclats du tonnerre,
Que l'éclair déchirant l'épaisseur de la nuit...
Et pourtant ce n'est pas l'heure du crépuscule,
C'est l'heure où la nature est riante au soleil ;
Mais aujourd'hui lo jour avec horreur recule
Devant la mort du Juste et du Dieu sans pareil.
Plus de clameurs au loin : do la peur, du silence.
Les morts dans Josaphat sortent de leurs tombeaux,
La terreur est partout ; seulement il s'élance
Quelques soupirs coupés de pleurs et de sanglots.
C'est- alors qu'on peut voir les larves, les fantômes
Apparaître et glisser, graves dans leurs linceuls,
Et rentrer au néant... Les animaux, les hommes,
Tout suinto la peur et se cache. On voit seuls
Les trois poteaux dans l'air »
Enfin, le long déluge
Apaise en un moment sa terriblo rigueur !
—* C'est que votre puissance estlo souverain juge,
Et votre volonté le seul maître, ô Seigneur !
II
Plus de nuit, mais une brume
Qui lentement monte et fume
— 44 —
Du Jourdain jusqu'au Côdron ;
C'est l'aube vermeille et blanche
Qui de sa tunique épanche
Les roses sur lo, vallon.
Cette aurore est un symbole :
C'est le nimbe ou l'auréole
Du juste et divin Sauveur.
Sa lumineuse figure
Rayonne, et sur la nature
Répand des flots de splendeur,
A la radieuse scène,
Entonnant sa cantilène,
Chante un tout petit oiseau.
— D'où vient-il ? mystère étrange !
Fauvette grise ou mésange,
D'où, vient cet hôte nouveau ?
La poétique fauvette,
Pendant l'horrible tempête,
Avait pu, jusqu'à la croix
Elevant son aile humide,
Se blottir frêle et timide
Dans la main du Roi des rois.
Maintenant elle s'éveille,
Et pour la divine oreille
Cherche son plus doux concert !
— 45 —
« Pelite fauvette grise,
» Je fuis la pluie et la bise,
» J'ai peur du froid, do l'hiver,
» A la nature qui pleure,
» Sur son déclin, à toute heure,
» J'apporte encor quelque espoir.
» Mon petit gosier sans trêve
» Lui chante mon voeu, mon rêve
» Du matin jusques au soir.
» On dit que l'espèce humaine
» Est méchante et se déchaîne
» Contre l'être inoffensif.
» N'importe, je lui pardonne ;
» Au foyer j'accours et donne
» Les sons do mon chant plaintif.
» Partout où l'on se désole,
» A tire-d'aile je vole
» Pour promettre un meilleur jour.
» Le fond de mon élégie,
» C'est, dans mon âme élargie,
» La pitié, le tendre amour ;
» Ainsi, par l'horrible orage
» Qui sévissait avec rage,
» Sentant ici deuil et mort,
» Pour porter à la souffrance
» Une sublime espérance,
— .4(3 —
» J'ai pris mon rapide essor.
» C'est le bon Dieu qui m'envoie :
» J'apporte repos et joie.,,.
» — Espérez, mon doux humain l
» Pardon si, la nuit obscure,
» J'ai réchauffé la blessure
» Saignante de votre main Ht »j
Il dit, et biffe sa plume
Où s'élargit et s'allume
Un rayon couleur do feu...
Au soleil chaud il scintille
D'un beau rouge fin qui brille :
C'est lo sang du fils de Dieu l
III
Ainsi, quand vous verrez aux palais, aux chaumières,
Accourir aux frimas, vers les rigueurs premières,
Cet oiseau familier,
En écoutant son chant et plaintif et sévère,
Bénissez l'hôte ami, fauvette du Calvaire,
Au tendre et doux gosier,
Paris, 8 octobre 1866.
— 17 —
LES TROIS SOEURS
Il est trois vertus sans égales,
Toutes trois se donnant la main ;
On les dirait théologales
E'; les guides du genre humain.
La première, c'est l'assistance,
Qui soutient le déshérité,
Que l'homme appela bienfaisance
Et que Dieu nomme charité.
Pour chanter sa gloire en tout lieu,
Accorde ma lyre, ô mon Dieu !
La seconde, rude ouvrière,
Tient du monde le gouvernail :
C'est la science ou la lumière,
Et son vrai nom, c'est le travail»
Le travail, ce dieu de Voltaire,
Fait sortir de sa corne d'or
— 48 —
Tous les fruits exquis de la terre
Et du néant fait un trésor.
Pour chanter sa gloire en tout lieu,
Accorde ma lyjre, ô mon Dieu î
La troisième, c'est la vaillance,
La noble ambition, l'honneur,
Qui nous fait tous, enfants do Franco,
Briguer la palme du vainqueur.
Par cet aiguillon du courage,
Plein de force on marche au combat,
Pour conquérir en apanage
Les lauriers d'un brave soldat.
Pour chanter sa gloire en tout lieu,
Accorde ma lyre, ô mon Dieu l
Mais il est de plus saintes armes.
Les plus nobles de ces guerriers
Ne font jamais verser des larmes
Et n'ont point d'engins meurtriers...
Courbés sur leur divin problème,
Avec la plume et lo pinceau,
Ils aiment d'un amour suprême.
Amour I c'est là tout leur drapeau,
Pour chanter sa gloire en tout lieu,
Accorde ma lyre, ô mon Dieu l
- 49 —
Déployant leur aile féconde,
Comme des anges, ces trois soeurs,
Volent et planent sur lo monde
Pour exalter les producteurs ;
Elles font pâlir l'ignorance
Au flambeau do la vérité,
Et promettent la délivrance
A l'esclave déshérité.
Pour chanter leur gloire en tout lieu,
Accorde ma lyre, ô mon Dieu !
O mes trois divines lumières,
Répandez partout vos bienfaits,
Et jusqu'aux plus humbles chaumières
Faites flamboyer le progrès !
Sur les vieux chevaux d'Isaïe,
Volez, grands astres, nuit et jour ;
Inondez-nous de poésie,
De beau, de vrai, do noble amour !
Pour chanter leur gloire en tout lieu,
Accorde ma lyre, ô mon Dieu l
— 50
AIMEZ-VOUS LES HÉROS?
Réponse au peintre Schreyer.
Oui, j'aime les héros et les grandes figures,
Qui, prenant leur essor du milieu des humains,
S'envolent de la terre aux sphères les plus pures
Et de l'éternité recherchent les chemins ;
Oui, n'importe en quels champs ces héroïques âmes
Tracent de longs sillons, moissonnent leurs lauriers,
Que ce soient des enfants, des hommes ou des femmes,
Poètes ou savants, artistes ou guerriers,
Je leur dis au départ : « Salut, salut, mes maîtres t
Salut, beaux conquérants t Vers des mondes meilleurs
Élevez le niveau terrestre I que les êtres
Gravissent avec vous les sublimos hauteurs l »

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