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Les Mercenaires

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336 pages

Le village où je suis né fait partie du territoire des Gaulois Boïes du Nord. Il s’élève sur le flanc d’une colline verdoyante, du haut de laquelle on découvre au nord la chaîne sombre des Vogèses, et dans la direction de l’est, toute la grande plaine des Boïes, jusqu’au Rhin. Tout près est la ville de Breucomag ; mon village est au nord, dans la direction du torrent de la Moda, qui devient une belle rivière, passe au sud de la grande forêt des Boïes et se jette dans le Rhin.

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Léon Cahun

Les Mercenaires

INTRODUCTION

*
**

En choisissant les campagnes d’Hannibal pour sujet du tableau de la guerre dans l’antiquité, je n’ai pas tenu compte uniquement de la valeur du grand capitaine carthaginois. De toutes-les guerres de l’antiquité, la deuxième punique est la seule dans laquelle des adversaires égaux en puissance militaire se soient mesurés ensemble. Je dis, la seule guerre nationale, exceptant les guerres du Péloponèse et les guerres civiles romaines.

Les Grecs, dans leurs luttes contre les Orientaux, n’eurent jamais à combattre que de pauvres adversaires. La supériorité que leur assuraient l’armement et la connaissance d’un certain nombre de formations tactiques et de manœuvres élémentaires, mettait toutes les chances de leur côté. Les Romains eurent des chocs plus rudes à soutenir : les guerres obscures qu’ils livrèrent d’abord dans le Latium, puis celles d’Étrurie, puis les grandes mêlées gauloises, puis les rudes campagnes du Samnium, puis l’invasion dé Pyrrhus, puis enfin les formidables luttes de la première guerre ; punique et des guerres gauloises cisalpines, leur firent atteindre peu à peu, et par la pratique des opérations actives, la perfection même. D’autre part, les armées mercenaires organisées par les généraux de la seigneurie de Carthage, et en dernier par Amilcar Barca et son fils, avaient compté dans leurs rangs les meilleurs hommes de guerre qui fussent alors en Europe et en Afrique ; Carthage était, à partir de la première guerre punique, l’État du monde au service duquel un capitaine d’aventures pouvait trouver la solde la plus rémunératrice et les chances d’avenir les plus évidentes. Le service des États grecs, Républiques ou Monarchies, en Europe comme en Asie, était médiocrement avantageux pour les gens de guerre, capitaines de bandes soldées. Ils. y rencontraient la concurrence des troupes nationales, qui faisait baisser la solde ; la plupart de ces États, fondés par les successeurs d’Alexandre, étaient assez besogneux eux-mêmes ; l’orgueil grec tenait à distance, et dans une position ravalée, le mercenaire barbare, ou même l’Hellène déclassé ; l’acquisition des droits de bourgeoisie était difficile, les concessions de terre tout à fait hors d’usage. Le mercenaire, dans ces États helléniques, n’avait donc de chances d’avenir que s’il arrivait à jouer un rôle politique, ce qui était impossible pour un barbare, et difficile pour un Grec plus ou moins déclassé.

A Carthage, au contraire, le renom d’opulence de la République, la colonisation de l’Afrique et de l’Espagne, et par suite la facilité d’obtenir des concessions de terres, d’arriver à la bourgeoisie dans les colonies, attirait les gens qui n’avaient que leur pique et leur épée pour vivre. Il est donc naturel qu’au début de la deuxième guerre punique les armées de Carthage aient eu des cadres excellents, possédant à fond la somme des connaissances militaires du temps.

C’est ainsi que, dans la deuxième guerre punique, on vit à son apogée et dans sa perfection même la tactique et la stratégie des anciens. Plus tard, Marius put encore réorganiser les armées romaines : mais ses réformes furent plus administratives et politiques que tactiques. Quant à César, s’il trouva en Vercingétorix un adversaire redoutable, il faut convenir que le vaillant chef gaulois, malgré son génie, ne possédait ni l’instruction militaire ni l’outillage technique d’un Hannibal, ni même d’un Amilcar. Le courage ne fit pas défaut à nos ancêtres ; mais ils n’avaient pas d’armées, et César n’eut à combattre que des bandes désorganisées. C’est, en réalité, pendant la deuxième guerre punique que se dépensa la plus grande somme d’effort militaire qui se soit dépensée dans l’antiquité. La légion qui a combattu à la Trébie, à Cannes et à Zama est bien le type de celle qui a vaincu le monde, et les guerres de César ne ressemblent pas plus aux guerres puniques, que nos guerres d’Algérie, de Crimée et d’Italie ne ressemblent aux guerres de la Révolution et de l’Empire.

Il était donc naturel de choisir les campagnes d’Hannibal comme type parfait du plus grand choc militaire de l’antiquité.

I

GAUCHER LE FORT

Le village où je suis né fait partie du territoire des Gaulois Boïes du Nord. Il s’élève sur le flanc d’une colline verdoyante, du haut de laquelle on découvre au nord la chaîne sombre des Vogèses, et dans la direction de l’est, toute la grande plaine des Boïes, jusqu’au Rhin. Tout près est la ville de Breucomag ; mon village est au nord, dans la direction du torrent de la Moda, qui devient une belle rivière, passe au sud de la grande forêt des Boïes et se jette dans le Rhin1. J’étais encore tout petit enfant quand mon père quitta le pays et vint demeurer sur le territoire des Sécoanes-Parisi, dans leur ville de Lutèce. Les Parisi, comme on sait, s’adonnent volontiers au négoce. Ils ont l’industrie de transporter les productions et les marchandises de la vallée du Rhodan2 dans celle de la Sécoana3, du Rhin, et même jusqu’au bord de la mer de Bretagne. Plusieurs fois j’accompagnai mon père dans ses voyages chez les Volkes Arécomikes et Tectosages, ou chez les Venètes du pays d’Ar-Mor, et j’appris, non seulement tous les dialectes celtes et belges, mais encore le langage des étrangers qui ont fondé des villes sur le territoire des Salyes, le langage grec, que je comprenais presque aussi bien qu’aucun homme de Mas des Salyes ou Massalia, comme ils disent, et que je savais même écrire. Mes connaissances ne me valurent pas une médiocre considération auprès des rois, et j’accompagnai plusieurs fois des rois sécoans dans leurs guerres. Je combattais dans une de ces guerres que nous faisions aux Éduens et à leurs confédérés, les Lingons, quand mon père partit pour la grande ville de Némause4 des Arécomikes, où l’on se procure habituellement le vin des Bæterres5, Au bout d’une année, il n’était pas encore de retour. Une année encore s’écoula ; mon impatience ne me permit pas d’attendre davantage. Je me rendis à Némause, et j’appris que deux ans auparavant mon père était parti en compagnie de nombreuses troupes de Volkes pour aller combattre au delà des Alpes, pour aller aider nos frères gaulois, les Boïes et les Isombres, contre l’ennemi romain. Je passai en Italie à mon tour, avec un parti de Voconces, et je pris part à la lutte jusqu’à la fin, c’est-à-dire à la prise de Médiolan6. Peu d’entre nous réussirent à repasser les Alpes ; mon père, hélas ! ne fut pas du nombre. Était-il tué ou prisonnier, je ne pus rien savoir.

Pour ma part, la perte de mon père et la haine qu’elle m’inspira pour le Romain m’empêchèrent de retourner à Lutèce. Je me fixai chez les Voconces, qui m’adoptèrent pour un de leurs guerriers ; sur leur territoire, j’étais plus près de l’Italie, et je pouvais saisir toute occasion d’y passer, de combattre le Romain, et sinon de retrouver mon père, du moins de le venger. Deux ans après mon établissement chez les Voconces7, l’occasion vint s’offrir à moi.

Le roi de Cularo8 et du pays avoisinant, le Brenn Branco9, me tenait en grande estime. Un jour, à la chasse, un taureau sauvage l’avait renversé ; je coupai un jarret de la bête furieuse, et sauvai la vie de Branco. Depuis, je faisais pour son compte le voyage de Némause et de Bæterre, et je le fournissais de vins. Or, à la fin de l’hiver, dans le mois où l’on brasse la cervoise, le roi Branco recevait ses hôtes, parmi lesquels il me donnait une place honorable. Je partis donc, au temps où les violettes fleurissent, pour lui rendre visite. Quand j’eus franchi la haie d’épines qui entoure sa maison, quand j’eus attaché mon cheval à l’un des poteaux peints en rouge qui sont disposés dans l’avant-cour, quand j’eus passé dans l’arrière-cour et que je fus en face de la porte surmontée de massacres de cerfs, de hures de sangliers, de frontons d’urus, de têtes de loups, je vis, à droite de cette porte, trois chevaux comme je n’en avais pas encore vus de pareils : tête petite, oeil vif, pâturon long et souple, cou recourbé, poitrail puissant, poil luisant, croupe large, reins courts, échine droite ; non, je n’avais jamais vu de chevaux pareils, qui eussent l’air aussi frêle et aussi fort à la fois, si souples, si nerveux, et en même temps si tranquilles. Un homme était debout à côté des chevaux ; il était vêtu de braies rouges, d’une saie bleue, avec la cagoule bleue jetée sur les épaules. Il avait les cheveux bruns, déjà grisonnants, et plutôt la mine d’un Celte que d’un Belge. En effet, quand je lui adressai la parole, il me répondit en dialecte celtique d’Armor, d’un ton d’ailleurs assez rude et malplaisant.

« Le roi est-il dans la maison ? lui demandai-je.

 — Je n’en sais rien, répondit-il.

 — Tu n’es donc pas un de ses hôtes, ni un de ses serviteurs ?

— Non.

 — Ces chevaux-là sont à toi ?

— Non.

 — Ils sont au roi ?

— Non.

 — Tu ne sais donc pas dire autre chose que non ?

 — Je sais dire ce qu’il faut dire. »

Je commençais à me fâcher, et j’allais quereller l’homme d’Armor, quand le roi parut à la porte. Il était accompagné de deux hommes, dont l’un, vêtu tout à fait comme l’Armoricain, avait plutôt la mine d’un Gaulois belge ; l’autre ne ressemblait à aucun homme des peuples que j’avais vus jusqu’à ce jour.

Il était petit, mais trapu, avec une poitrine saillante, des épaules larges ; on voyait tout de suite que, malgré sa petite taille, il était leste et fort. Ce qui attirait l’attention dans sa figure, c’étaient ses yeux enfoncés, grands, noirs, brillants, vifs : des yeux toujours en mouvement, même quand les traits du visage étaient immobiles. J’avais vu, chez les Romains, des yeux à peu près semblables, mais moins noirs et moins allongés vers les tempes ; les yeux des Romains sont plus ronds. Le nez de cet homme était long, gros, crochu ; il était étonnant : je n’aurais jamais cru qu’il pût y en avoir de pareils. La barbe était d’un noir luisant, bleuâtre comme des plumes de corbeau, rare sur les joues, assez longue au menton, et divisée en deux pointes, en branches de fourche. Son front était élevé et étroit. Son teint était brun, mais plus nuancé que le plus brun des teints romains. L’homme paraissait assez jeune, dans la force de l’âge. Ses vêtements étaient magnifiques et ses armes splendides. Il portait une tunique rouge, d’une étoffe épaisse et brillante. Une demi-braie collante, en étoffe verte, lui venait jusqu’au-dessous du genou. Des bottines à lanières dorées lui montaient jusqu’au milieu du mollet. Ses cheveux, noirs, lisses et luisants, tombaient jusqu’au-dessous de l’oreille et étaient couverts d’un petit bonnet de feutre blanc. Un ceinturon de cuir, garni de coulants d’or et d’une boucle d’or massif, lui serrait la taille et supportait, à droite, une large épée à poignée d’ivoire ; le fourreau était de cuir vert garni de bielles en or. L’homme avait sur les épaules une cagoule gauloise, pareille à celles de l’Armoricain et du Belge, sauf qu’elle avait des manches garnies d’une broderie d’or. Quand il se présenta sous la porte, l’Armoricain joignit les talons, et resta droit comme un poteau, les bras tombants et les yeux fixés devant lui sans avoir l’air de rien regarder.

Sitôt que le roi me vit, il vint à moi, me donnant la main, m’embrassant et me faisant grand accueil. Puis, se tournant vers l’homme habillé de rouge, il s’écria :

« Voici, mon hôte, voici l’homme qu’il vous faut. C’est précisément lui, et vous n’en trouverez pas de meilleur d’ici jusqu’aux monts Cemmènes. C’est lui, c’est Cleiziat ; il vient à point nommé. »

L’homme me regarda en dessous et tortilla sa moustache, puis il regarda le Brenn, et tira de dessous sa tunique un petit paquet de feuilles jaunâtres : c’est du papyrus sur quoi on écrit. En même temps, il appela d’un ton sec : « Map ! »

Le Belge fit deux pas en avant, et se tint devant l’homme noir à la tunique rouge dans la même attitude que l’Armoricain. Je n’aurais jamais cru qu’un homme celte ou belge pût obéir ainsi, au seul appel de la moitié de son nom. Car, enfin, l’homme aux manches brodées appelait simplement le Belge « Map » ou, comme on dit autre part, « Mac ou Ap » ; il l’appelait « Fils ! » tout court. Ensuite il lui dit quelque chose dans une langue que je ne connaissais pas, avec des sons bizarres, qui partaient du fond du gosier. Map comprit, néanmoins, et présenta un petit pot en cuivre et un bout de roseau. L’homme prit le bout de roseau, le trempa dans le petit pot, et le tint suspendu sur son paquet de feuilles, tandis que Map restait en place, les talons joints, la main gauche pendante le long de l’épée, le bras droit tendu, avec le petit pot dans le creux de la main.

L’homme m’adressa la parole en langage celtique très intelligible, mais toujours en se raclant le gosier. Il me demanda quel était mon nom. J’étais, d’une part, assez impatienté de ses allures, et, d’autre part, Map, tenant son petit pot à bras tendu, et l’homme d’Armor, dans son attitude de poteau, me donnaient une forte envie de rire que je ne pus retenir, et je répondis à l’homme :

Illustration

« Voici, mon hôte, voici l’homme qu’il vous faut. »

« Je m’appelle Cleiziat ar Creff, Gaucher le Fort. Mais j’ai vingt autres noms à votre service, si celui-ci ne vous plaît point. Faut-il veiller et combattre ? Bien : mon nom est alors Galglaz, le Coq bleu. Faut-il traverser une rivière à la nage ? Parfait : je m’appelle aussi Houel, le Canard. Faut-il

 — Il suffit, répondit l’homme en écrivant sur une de ses feuilles. Galglaz est très suffisant. Tu t’appelles le Coq bleu, surnommé Canard. Coq bleu et Canard sont excellents. Eh, bien, Coq bleu, je suis content de te voir. Réjouis-toi, mon ami, ta fortune est faite. »

Je demeurai stupéfait. J’avais envie de sauter sur l’homme, croyant qu’il se moquait de moi. Mais il vint me trouver d’un air si aimable, il me frappa sur l’épaule d’un geste si amical, que j’hésitai. Puis il reprit tranquillement :

« Ainsi, Coq bleu, tu connais toutes les routes entre le Rhodan et les Alpes ?

 — Oui, oui, s’écria le Brenn, il les connaît ! Tu vois que je ne m’y suis pas trompé ? Voilà l’homme, voilà celui qu’il faut !

 — Quel homme ? m’écriai-je. Un homme qu’il faut pour faire quoi ? Se moque-t-on de moi ici ? »

L’homme à la tunique rouge sourit, et, tortillant sa moustache à sa manière habituelle, me dit :

« Pour faire quoi, mon ami ? Pour aller casser la tête aux Romains. »

A ces mots je sentis mon cœur battre.

« Tu as besoin de moi pour aller livrer bataille aux Romains ? m’écriai-je. — Où sont-ils ? Près d’ici ? Vite, à eux, à eux ! Je suis des tiens. Allons ! allons !. »

L’homme sourit encore. Il fit une marque sur sa feuille, puis me dit :

« C’est entendu. Tu t’appelles Coq bleu. Tu es enrôlé comme guide à l’escadron des éclaireurs gaulois ; voici de quoi t’acheter les braies rouges, la saie et la cagoule bleue. Ton chef de cohorte s’appelle Clezeff. Bonjour, Coq ! Je suis chef de la brigade où se trouve ton escadron, et mon nom est Carthalon. Au revoir ! »

Je regardai un instant les pièces d’or qu’il me mettait dans la main, puis je les jetai, en m’écriant :

« Qu’ai-je à faire de ton or ? Dis-moi où sont les Romains ? »

Il tourna le dos tranquillement, et me salua de la main, en disant :

« Bien, bien. C’est entendu. Map va t’expliquer tout cela. Au revoir, Coq bleu ! Map t’expliquera tout très bien. »

A ces mots il sauta sur un des chevaux, le roi monta l’autre, l’homme d’Armor prit le troisième, et ils partirent si vite que je n’eus le temps de rien dire. Je restai tout seul en compagnie de Map, qui ferma son petit pot avec un bouchon de cuivre, et le remit tranquillement dans sa tunique, puis s’assit sur un fagot de feuillée, et me dit :

« Viens, camarade. Assieds-toi. Causons. »

Je regardai Map attentivement ; je vis ses cheveux grisonnants, son front ridé, coupé par une profonde balafre, son nez rouge gonflé par de petites pointes bleues, ses joues sillonnées par des veines violettes et tailladées de cicatrices, et je ne pus m’empêcher de sourire, en plaçant la paume de ma main devant ma bouche. Map aussi se mit à sourire, puis me dit :

« Tu ris de mon visage, camarade ? Ce coup de sabre, je l’ai reçu au mont Eryx ; cet autre, pendant la Guerre inexpiable. Ce teint rubicond provient du bon vin que j’ai bu, quand le grand Amilcar, mon général, nous a mis en quartiers d’hiver avec solde entière à Carthage, la grande ville. — Mais connais-tu Carthage et as-tu bu du bon vin ?

 — J’ai entendu parler de Carthage par ces brigands de Romains, répondis-je, et pour du bon vin, j’en vends !

 — Ah ! ah ! s’écria Map. Tu es un ami ; je voyais bien que tu en étais un. Vive Carthage ! As-tu vu le général écrire tes paroles sur une feuille blanche ? C’est un général, et un fameux !

 — Écrire, répondis-je, je le ferais aussi bien que lui.

 — Tu sais écrire, toi ? s’écria Map. Tu es Gaulois, Gaulois du Nord ! Tu es enrôlé comme guide ! Tu sais les langues ! tu sais écrire ! Ah ! scélérat, avant trois mois tu seras officier ! Ah ! pauvre Map ! Pauvre vieux moi-même. Si j’avais été comme toi ! Que tu es heureux ! oui, heureux !

 — Mais enfin, dis-je, quel est donc mon grand bonheur ? »

Le vieux balafré au nez rouge, sans répondre à ma question, continuait, en se parlant à lui-même :

« O grand Amilcar, mon général ! Si j’avais su, comme ce jeune homme, parler les langues et écrire, n’est-ce pas que vous m’auriez fait officier ? »

Puis il se tourna vers moi et me dit :

« Mon compatriote, tu as plu certainement au général Carthalon, auquel on ne plaît pas facilement. Ton chemin est fait. Tu ne m’oublieras pas, n’est-ce pas ?

 — Mais enfin, m’écriai-je impatienté, tu ne fais que me rompre la tête ! Où veux-tu en venir avec ton Carthalon, avec mon bel avenir, mes langues, mon écriture, ton Amilcar ? Veux-tu t’expliquer ? Tu ne fais que parler sans rien dire !

 — Carthalon, me répondit Map en portant la main à son front, Carthalon, très bien ! Né à Carthage, père sénateur, quatre mille esclaves, cent mille drachmes grecques de rente, soldat à dix-huit ans, chef de file à dix-neuf, chef d’escadron à vingt et un, quatorze blessures, a pris part à soixante-deux combats et batailles. — Amilcar ? Un Dieu, le dieu des batailles : j’étais à la douzième file de gauche, à la quatrième cohorte du cinquième gaulois, derrière lui à la bataille de Bagrada. Il est mort, mais il a laissé un fils, un fils... »

Map s’interrompit. Il était devenu tout pâle ; ses mains tremblaient ; il se leva brusquement de son fagot, et reprit en criant :

« Le fils d’Amilcar s’appelle Hannibal, et celui qui dirait un mot contre lui, un seul mot, celui-là, je le tuerais comme un chien ! »

Alors il me regarda bien en face, dans le blanc des yeux. Je l’examinai aussi et je répondis :

« Je ne connais pas ton Hannibal ; mais si tu veux te battre, viens. »

Map me mit la main sur l’épaule.

« Gaucher, tu le connaîtras, notre Hannibal ! Veux-tu te battre sous ses ordres contre le Romain C’est Carthalon qui te commandera. Tu auras l’honneur, l’argent ; tu seras premier guide ; nous allons en Espagne, dans la belle Espagne, dans le beau pays où les villes sont en marbre et les maisons en or.

 — Il suffit, répondis-je. Je m’engage ! J’ai mon père à chercher ou à venger. Je ne veux ni or ni argent.

 — Très bien, dit Map. Tu es un bon garçon. Ta tribu ?

 — Boïe de Breucomag, adopté par les Sécoanes-Parisi, puis par les Voconces.

 — Parfait. Tu me jures obéissance de guerre !

 — Je le jure. »

La figure de Map reprit son expression renfrognée, et il me dit d’un ton sec et dur :

« Tu es de la deuxième file du premier escadron. C’est moi qui suis le chef de file. Tu as jusqu’à demain matin pour arranger tes affaires. Demain matin, au lever du soleil, tu viendras prendre mes ordres.

 — Quels ordres ? m’écriai-je. Suis-je ton esclave ?

 — Tu m’as juré obéissance de guerre, répondit Map. Tu es mon soldat. Les Boïes de ta tribu ont-ils deux paroles ? »

Je baissai la tête en rougissant. Peut-être m’étais-je engagé à la légère. — Maintenant, je ne m’en repens plus. Toujours est-il qu’à partir de ce moment je ne fus plus un libre guerrier, mais le soldat de Map, mon chef, dont le chef était un autre, cet autre obéissant à Carthalon par dix autres intermédiaires, et Carthalon aux ordres du fils du grand Amilcar, à Hannibal, qui n’a jamais obéi qu’à lui-même.

Hannibal ! Rien qu’en écrivant ce nom, je frémis et les larmes me viennent aux yeux. Trois mois après mon engagement, je le vis pour la première fois. Nous venions de retourner en Espagne avec le général Carthalon. Je portais désormais les braies rouges, la saie et la cagoule bleue des éclaireurs de la brigade gauloise de l’armée de l’Èbre, qui n’allait pas tarder à changer de nom et à s’appeler l’armée d’Italie. Ils sont morts maintenant, les anciens ! mais aussi longtemps que le monde vivra, la vieille armée carthaginoise, qui s’est appelé d’abord l’armée de l’Èbre, puis l’armée d’Italie, s’appellera éternellement l’armée d’Hannibal ! Et tant qu’il y aura une patrie, que des hommes combattront pour elle, et que des épées battront au côté, on n’oubliera pas l’armée d’Hannibal. — J’en étais, moi, Gaucher Coq bleu, le Gaulois, et Hannibal me parlait.

Je vais dire maintenant où et comment je vis pour la première fois le grand Hannibal. Ce fut au camp devant Sagonte, quatre jours avant l’assaut définitif qui nous rendit maîtres de la place, et la veille du jour où les ambassadeurs romains vinrent à l’armée. Je venais de prendre mon poste, en soutien des postes avancés, comme chef de file au premier des éclaireurs gaulois. Or il était juste minuit, quand un officier carthaginois arriva derrière le front de mantelets en osier qui couvrait mon escadron, et demanda au commandant de la tranchée le chef de la onzième file de la première. J’avançai à l’ordre, et l’officier m’ayant dit de le suivre, je partis, après avoir remis le commandement au premier homme de droite, un grand Cisalpin de Mutine, dont j’ai oublié le nom ; il fut tué le lendemain d’un coup de falarique. Après avoir traversé deux tranchées occupées par des piquets de réserve, nous arrivâmes, sur la droite du front d’attaque, à une tente de belle apparence, en toile et en cuir rouge. Deux Carthaginois, en tunique pourpre, montaient la garde devant la portière baissée. Autour, une vingtaine d’Espagnols habillés de blanc étaient assis à côté de leurs petits boucliers ; l’officier, un grand Espagnol à moustache retroussée, se promenait de long en large, les mains derrière le dos ; quatre lampes, accrochées chacune à un piquet, éclairaient la tente et les hommes de garde. Derrière la tente on apercevait, dans l’ombre, des chevaux et des reflets de lumière sur des fers de lances. Le fanion du général en chef, à flamme rouge galonnée d’or, était piqué à gauche de l’entrée de la tente. L’officier espagnol vint nous regarder sous le nez, mais il devait avoir sa consigne, car il cria tout de suite : « Fixe ! » Ses hommes se levèrent, le bouclier au bras gauche, la javeline à la main droite à hauteur de l’œil. Les deux factionnaires présentèrent l’épée, et l’officier carthaginois frappa trois petits coups discrets contre la portière de la tente. J’entendis une voix forte et un peu sourde répondre de dedans, en langue punique : « Entrez ! » L’officier carthaginois souleva la portière et me dit : « Viens ! » J’entrai dans la tente bien éclairée, en me baissant pour ne pas heurter le plumet de mon casque contre le couvre-tente ; la portière retomba derrière moi. Je me mis dans la position réglementaire du soldat sous les armes. Un petit jeune homme était assis derrière une table placée contre le poteau de la tente : c’était Hannibal !

Eh bien ! oui, Hannibal ! celui qui a tenu Rome sous son pied, c’était un tout petit jeune homme. Je le vois d’ici tel qu’il était cette nuit-là ! Je le vois, avec son grand nez crochu, ses yeux en forme d’amandes, ses cheveux couleur de châtaigne couvrant son large front, sa barbe clairsemée, son teint pâle, sa bouche arquée et ses lèvres rouges. Je le vois, assis derrière la table couverte de feuilles de papyrus, une lampe posée dessus à droite, une autre accrochée au poteau de la tente, et, au milieu des feuilles de papyrus, un plat en terre, un morceau de pain, un flacon de vin et une coupe en verre. Hannibal soupait ; je l’ai vu manger.

L’officier lui dit : « Mon général, voici le Gaulois que le général Carthalon vous envoie.

 — Gaucher le Fort ? dit Hannibal en levant les yeux.

 — Présent ! répondis-je.

 — Tu as passé en Italie il y a huit ans et tu as fait la campagne avec les Boïes et les Isombres ?

 — Oui, mon général.

 — Jusqu’à la prise de Médiolan ?

 — Jusqu’à la prise de Médiolan.

 — Tu connais bien les chemins entre le Rhodan et les Alpes ?

 — Oh ! parfaitement, mon général.

 — Et les chemins entre les Alpes et le Ticin ?

 — Moins bien, mon général.

 — As-tu été dans la ville des Taurins ?

 — J’y suis resté un mois, mon général.

 — Tu sais le grec ?

 — Oui, mon général. Je sais le parler, le lire et l’écrire.

 — Tu sais le romain ?

 — Non, mon général.

 — C’est fâcheux, je t’aurais envoyé à Rome.

 — Pourquoi faire, mon général ? »

Il me regarda d’un air surpris, comme quelqu’un qui n’est pas habitué à être interrogé. Puis, prenant une lettre sur la table, il se mit à lire, la tête appuyée sur sa main, lentement, et détachant chaque mot.

« Je tiens le fait d’un esclave gaulois du préteur Flaminius, qui l’a entendu dire par le préteur lui-même. La chose est encore secrète. Cet esclave nous est très dévoué. Il nous indique éventuellement. comme guide pour la vallée du Rhodan un sien fils, âgé d’environ vingt-cinq ans, qu’on trouverait à Cularo attaché comme client à la personne du roi de ce canton, et qui aurait nom Cleiziat ar Creff. »

Il releva la tête ; j’étais tellement ému que je ne pouvais parler, tandis qu’il reprenait :

« Tu es bien client du roi de Cularo ? »

Je fis signe que oui.

« Et ton père a été fait prisonnier par les Romains ?

 — Il a disparu lors de la guerre des Isombres, répondis-je, les larmes aux yeux.

 — Décidément, il est fâcheux que tu ne saches pas le romain.

 — J’irai, mon général ! m’écriai-je ; j’irai quand même, quand je devrais.....

 — Quand tu devrais déserter ? Si tu désertes et si tu es repris, tu seras mis en croix. Si tu n’es pas repris, que feras-tu ? Comment arriveras-tu à Rome ? Tu veux faire échapper ton père de la l maison de Flaminius ? Tu ne sais pas le romain, et lui, qui le sait. ne peut pas réussir à regagner son pays ; tu ne serais qu’un embarras en Italie. Tu ne connais pas l’Italie ! Crois-tu qu’il y ait là-bas des forêts et des marais comme dans ton pays ? Crois-tu qu’un esclave puisse s’enfuir de Rome ? Dis ?

 — Mais alors, que dois-je faire ? Mon général, fils du grand Amilcar, mon général vainqueur de l’Espagne, par vos victoires et par le nom de votre père, je vous adjure de me dire ce que je dois faire ! Dites-le-moi, et je vous obéirai ! Faites que j’espère délivrer mon père, et je serai votre soldat jusqu’à la mort. »

Il parut touché pendant un instant ; il se leva, et vint se mettre devant moi. Puis il reprit son air narquois, me tourna le dos, se promena de-ci et de-là sous la tente, revint me regarder sous le nez, fit quelques pas encore, et tout à coup me dit brusquement :

« Ce qu’il faut faire ? Te taire, et attendre. »

Je le regardai, je baissai la tête, et mon cœur se remplit d’espérance. Je ne cherchai pas à comprendre le sens des paroles du général. Je le croyais et cela me suffisait Il se replaça à sa table, et, tout en mangeant tranquillement, feuilleta ses papyrus et écrivit. Il dit à l’officier, sans quitter des yeux ses feuilles :

« Tu peux l’en aller. »

Et comme j’allais faire demi-tour, il m’arrêta du geste, et me dit :

Illustration

Ruines de Sagonte
d’après Delaborde, Voyage d’Espagne.

« Toi, reste ici ; ou te remplacera dans ta file : je te garde comme ordonnance. »

Quand il eut terminé son repas, il ramassa tous ses papyrus et les enferma dans une boite dont il prit la clef. Puis il me dit brusquement :

« Dequelle tranchée es-tu ?

 — De la septième tranchée, mon général, à la tête de sape.

 — Donne-moi ta cagoule. »

Je la lui donnai. Il boucla son épée, prit dans un coin un casque gaulois dont il se coiffa, jeta la cagoule sur ses épaules, et sortit en me disant :

« Attends-moi. Il reste du vin dans la bouteille, tu le boiras à ma santé. »

Certes, depuis longtemps j’avais fini la bouteille, et je commençais à sommeiller, la tête appuyée sur une selle, quand Hannibal entra : je me redressai vivement, mais il me fit signe de me recoucher.

Je le vis ôter son casque, deboucler son épée, la placer le long d’une peau de lion qui lui servait de lit, puis il me jeta ma cagoule, et me dit en s’étendant :

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