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Les monts de la Mesure

De
344 pages

En un lieu non défini, à une époque indéterminée, Kyril, un officier irréprochable, est chargé de la surveillance d’une frontière hermétiquement fermée. Argyr, un universitaire du pays voisin, est exceptionnellement autorisé à franchir cette frontière pour valider une découverte archéologique récente, propre à éclairer une période obscure de l’histoire. Finalement, Argyr regagne son pays après avoir traduit un texte fondamental qui s’avère toutefois incomplet. Trois ans plus tard, une étrange jeune femme traverse clandestinement la frontière et révèle, à Kyril, qu’Argyr a finalement complété ses travaux avant de connaître un sort tragique. Dès lors, le présent et le passé vont s’entremêler. Des faits révolus annoncent les événements contemporains, qui bouleverseront la destinée de Kyril et le contexte politique. Un homme mystérieux semble en mesure de prévoir ces épisodes tragiques. D’où tient-il une telle préscience ?


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-74944-4

 

© Edilivre, 2015

Avant-propos

Les événements relatés dans ce récit, bien que revêtus de toute l’apparence de l’authenticité, se sont déroulés en un lieu non défini, à une époque indéterminée, à proximité immédiate d’une frontière.

Toute ressemblance avec des faits survenus, il y a un peu plus de deux décennies, dans des pays plus clairement identifiés pourrait ne pas être le seul fruit du hasard. En effet, quels que soient l’époque et le contexte évoqués, le passé recèle toujours les clefs du présent et de l’avenir puisque le déterminisme, qui nourrit l’histoire, reste largement immuable, car les fils de ce siècle sont plus habiles, à l’égard de leur génération, que ne le sont les fils de la lumière.

Montpellier, juillet 2014

Chapitre 1
Le poste frontière

Par un froid matin de novembre, la jeep du colonel Kyril quittait la Ville-du-Castor pour se diriger vers le poste frontière. La masse menaçante des monts de la Mesure, partiellement noyés de brume, barrait l’horizon. Assis à côté de son chauffeur, Kyril restait silencieux et laissait vagabonder son esprit. Il ne pouvait guère imaginer que cette journée, en apparence ordinaire, marquerait le début d’une succession d’événements inattendus, propres à bouleverser une existence banale jusque-là rythmée par la seule routine d’une vie de garnison. La base militaire, dont le commandement lui avait été confié, était implantée dans les faubourgs de la Ville-du-Castor, capitale de la province du nord. Cette base abritait un régiment d’élite chargé de la surveillance de la frontière du pays voisin. Aux confins de la province du nord, la limite entre les deux territoires suivait très exactement la ligne de crête des monts de la Mesure. Dans les zones de plaine, la frontière était matérialisée par un rideau de barbelés électrifiés, réputés infranchissables, qui avaient été édifiés à l’initiative des autorités du pays voisin. Cette région montagneuse était toutefois trop difficile d’accès pour qu’il fût possible d’y établir une telle barrière. La ligne de crête marquait une frontière naturelle et constituait, par elle-même, un obstacle suffisant ; elle était constamment surveillée par les rondes incessantes des hélicoptères qui la survolaient, et les nombreuses patrouilles que dépêchaient les armées des deux pays vers de périlleux sentiers.

Que connaissait Kyril du pays voisin ? A la vérité, fort peu de chose. La propagande officielle encombrait les ondes et distillait une sorte de pensée unique, dont les journaux reprenaient les points principaux, à la manière de perroquets bien dressés. Kyril se rappelait également les cours de l’académie militaire, destinés à inculquer aux élèves officiers leur supposé devoir et le contenu de leur future mission. Les formateurs tentaient inlassablement de justifier les raisons pour lesquelles les deux pays étaient devenus des adversaires, sinon des ennemis. Il y a fort longtemps, le pays de Kyril et le pays voisin avaient pourtant appartenu à la même entité politique : un Etat puissant connu sous le nom d’Ancien empire. Bien que s’exprimant dans des langues différentes, ils étaient les héritiers d’une même culture. L’Ancien empire était une mosaïque de nations, dépourvues d’unité ethnique, mais administrées à partir d’une seule capitale : Sébaste, une cité prestigieuse bâtie à la jonction de deux continents. L’Ancien empire s’était effondré, au quinzième siècle, quand il fut envahi par le peuple de la steppe qui, pour affirmer sa domination, avait modifié le nom de sa capitale : Sébaste était ainsi devenue Erimopol et portait encore ce nom. Quatre siècles plus tard, l’Empire de la steppe était, à son tour, tombé en décadence et les deux pays avaient retrouvé séparément leur indépendance. Erimopol restait cependant aux mains du peuple de la steppe, qui avait certes vu son territoire se rétrécir, mais n’en constituait pas moins un Etat puissant. Le temps avait passé ; puis, à la suite d’une terrible guerre qui avait déchiré le continent tout entier, le pays de Kyril et le pays voisin s’étaient respectivement trouvés dans deux camps antagonistes, sinon ennemis. Le pays de Kyril appartenait au domaine du Traité et le pays voisin à celui du Pacte : les barbelés, qui séparaient les deux pays, matérialisaient, de fait, la déchirure qui affectait plus largement l’ensemble du continent. Les nations du Traité s’opposaient à celles du Pacte par une organisation économique et des régimes politiques fondamentalement différents.

Né dans le cadre riant d’une île du sud, Kyril était l’ainé d’une famille modeste. Elève intelligent et appliqué, par ailleurs sportif et bien bâti, il obtint une bourse qui lui permit d’intégrer, après ses études secondaires, l’académie militaire de la capitale. De retour chez ses parents à l’occasion d’une permission, il rencontra la jolie et douce Ismène dont la blondeur, inhabituelle sous ces latitudes méridionales, le séduisit immédiatement ; les fiançailles furent rapidement célébrées. Quand il l’épousa, dès sa sortie de l’académie militaire, le marié était fièrement revêtu de son tout nouvel uniforme de sous-lieutenant. Kyril, officier intelligent, patriote et d’une honnêteté scrupuleuse, avait rapidement gravi les échelons de la carrière militaire. Il était encore très jeune quand il obtint le grade de colonel et le commandement de l’importante base établie près de la Ville-du-Castor, dans la province du nord : cette zone hautement stratégique, qui jouxtait la frontière d’un pays membre du Pacte. Ismène lui avait donné une fille, prénommée Sophie, qui venait d’atteindre l’âge de six ans : cette délicieuse enfant, espiègle et primesautière, les ravissait.

La province du nord était une région montagneuse et rude, qui connaissait des hivers glacials ; Kyril avait convaincu son épouse de rester dans leur île où elle pouvait profiter, en compagnie de sa fille, d’un environnement plaisant, d’un climat plus clément et de la proximité de leurs deux familles. Néanmoins, les soirées d’ennui s’éternisaient, quand il se retrouvait seul dans son modeste logement de fonction, au sein du décor désolant qu’offrait la base.

La jeep abordait la côte qui conduisait au col. La route était bordée, sur un côté, par une muraille rocheuse et, sur l’autre, par un précipice abrupt. La brume s’épaississait et rendait la conduite dangereuse, obligeant le chauffeur à redoubler de prudence. Ils atteignirent enfin le sommet du col dominé par des escarpements, qui marquaient le point culminant des monts de la Mesure. Les paysans avaient donné à ces lieux un inquiétant surnom : les rocs de la Malédiction. Cette appellation angoissante semblait toutefois contredire la somptueuse beauté de ce paysage majestueux.

Le poste frontière, installé au sommet du col, était matérialisé par un bâtiment de dimension modeste, qui abritait quelques bureaux et une salle commune. Une barrière bleue, évoquant la couleur dominante du drapeau national, pouvait se soulever pour ouvrir le passage aux véhicules. Un fortin, bâti à flanc de montagne, protégeait ces installations et servait de base de départ pour les patrouilles chargées de surveiller la frontière, en parcourant les lieux les plus difficiles d’accès. Cent mètres plus loin, en face, le poste frontière du pays voisin présentait une disposition analogue avec ses bureaux, une barrière de couleur rouge et son fortin d’où partaient également des patrouilles de soldats. Entre ces deux pays, qui appartenaient désormais à des camps opposés, n’existait qu’une frontière morte, qu’aucun individu ni aucun véhicule n’était autorisé à traverser légalement, car les deux gouvernements n’entretenaient apparemment aucune relation officielle : les deux barrières restaient donc désespérément abaissées.

Le gouvernement du pays voisin, à l’image de tous les membres du Pacte, avait adopté une structure économique inspirée par les idées d’un célèbre théoricien du dix-neuvième siècle. Ce penseur avait souligné que la propriété privée des moyens de production conduisait immanquablement à la concentration des biens au profit d’une infime minorité de possédants et, par conséquent, à une succession de crises, dont l’acuité ne pouvait que s’amplifier. La plus-value dégagée par la valeur du travail, fruit de l’activité des classes laborieuses, était donc extorquée au profit des détenteurs des moyens de production dont l’enrichissement ne pouvait ainsi connaître de limites. Pour résoudre cette contradiction, ledit penseur avait recommandé un contrôle étatique du capital et donc la propriété collective de tous les moyens de production. Dans cette hypothèse, les mécanismes de l’économie n’étaient plus fondés sur la pratique d’un échange, s’équilibrant au gré de négociations mercantiles entre vendeurs et acheteurs, mais sur l’élaboration d’un plan qui était censé répondre aux besoins essentiels des populations. Le plan se devait de définir les objectifs à atteindre en fonction du strict intérêt du plus grand nombre. Le problème était que les objectifs du plan résultaient toujours d’un marchandage entre les planificateurs et les dirigeants des entreprises, agricoles ou industrielles : les planificateurs surestimaient généralement les capacités de production, alors que les dirigeants des entreprises avaient tendance à les sous-estimer. De plus, l’ambiance d’autoritarisme, indissociable de ce système, incitait les entreprises à fournir des statistiques erronées et éventuellement falsifiées afin que les autorités pussent croire que les objectifs, antérieurement fixés, avaient été atteints. Il en résultait une surproduction d’articles inutiles et une pénurie des biens les plus nécessaires. Cette idéologie, qui semblait toutefois fondée sur des principes généreux, avait réussi à séduire une large frange des populations laborieuses mais aussi des coteries intellectuelles vivant dans les pays du Traité, où les effets pervers d’une planification rigide ne pouvaient être directement perçus. Les déçus des méthodes en vigueur dans le camp du Pacte ne pouvaient guère manifester leur mécontentement en raison de l’autoritarisme du système ; certains cherchaient à émigrer vers le camp du Traité. C’est pourquoi, Kyril assistait aux tentatives de ressortissants du pays voisin pour traverser la frontière ; le rôle des soldats d’en face était évidemment de s’opposer à ces migrations, les rendant extrêmement périlleuses. En raison de l’efficacité des méthodes de surveillance du pays voisin, ou peut-être d’un manque de motivation pour émigrer, les candidats à l’exil ne constituaient tout de même pas une foule. Les transfuges rêvaient, le plus souvent, d’atteindre le nouveau monde et n’envisageaient guère de séjourner dans le pays de Kyril qui, n’ayant pas l’heur d’appartenir au club restreint des Etats les plus prospères, était plutôt considéré comme une première étape. D’ailleurs, ce nouveau monde, perçu comme une destination mythique, occupait également les rêves des concitoyens de Kyril. Cependant, Kyril savait que son pays était hospitalier et que certains migrants changeaient d’avis en le traversant, puis s’y établissaient durablement. Ces étrangers avaient formé une communauté notable, qui résidait à la Ville-du-Castor et vivait en bonne intelligence avec la population locale.

Le pays de Kyril, comme tous les membres du Traité, était subordonné à l’hégémonie d’une puissance lointaine dont il ne partageait pas la culture et dont l’intérêt, pour cette partie du continent, ne répondait qu’à d’obscurs calculs stratégiques. Il en était de même du pays voisin soumis, de son côté, à l’autorité de la puissance dominante du Pacte. Le pays de Kyril et le pays voisin se ressemblaient beaucoup par leurs coutumes, leurs traditions et leur sensibilité, mais les aléas de l’histoire avaient édifié entre eux une barrière insurmontable, que marquait une frontière morte. L’absurdité de cette situation n’avait pas manqué de frapper Kyril ; cependant, en tant qu’officier subalterne, il était tenu d’accomplir sa mission de surveillance et d’obéir scrupuleusement aux ordres qui lui étaient donnés. Toutefois, il avait rapidement compris que la raison d’Etat coïncidait rarement avec les aspirations d’un patriotisme légitime.

La jeep s’arrêta devant la barrière bleue ; Kyril en descendit en regardant, à la dérobée, le poste frontière du pays voisin. Le temps, encore brumeux, laissait seulement deviner les uniformes gris des soldats d’en face, qui s’affairaient à une centaine de mètres. Les soldats de Kyril, qui montaient la garde à l’entrée du bâtiment, le saluèrent respectueusement. Un sous-officier l’accueillit dans la salle commune. Chaque fois qu’il visitait le poste, Kyril s’entretenait avec les sous-officiers en charge de commander les patrouilles de surveillance, que des camions acheminaient à partir de la base. Tout un appareil de fortins, accessibles seulement par de difficiles sentiers, était établi le long de la frontière pour abriter des guetteurs et des nids de mitrailleuses. Ils offraient des relais aux patrouilles de surveillance engagées dans leurs rondes harassantes. Kyril contrôlait l’établissement des itinéraires, vérifiait que tous les sentiers, même les plus difficilement accessibles, avait bien été explorés ; il prodiguait des conseils aux patrouilles qui partaient et demandait un rapport à celles qui revenaient. Des hélicoptères, qui décollaient de la base, survolaient régulièrement les zones les moins praticables et informaient, par radio, les patrouilles pour le cas où elles devraient modifier leurs rondes.

L’après-midi était déjà bien entamé quand Kyril décida de quitter le poste frontière. En redescendant le col, après avoir parcouru une dizaine de kilomètres, la jeep atteignit l’Auberge des deux couronnes qui était établie dans une vaste bâtisse, à la sortie d’un virage. Le style architectural de cet édifice suggérait que sa construction remontait à des temps très anciens. Kyril proposa au chauffeur de s’arrêter pour prendre une légère collation. L’établissement n’était guère fréquenté et l’essentiel de la clientèle était constitué par des soldats qui venaient se restaurer ou consommer une boisson chaude, au retour d’une épuisante patrouille. En effet, la fermeture de la frontière avait tari l’activité de toute la région et la circulation était quasiment inexistante sur cette portion de route. Kyril et son chauffeur entrèrent dans la grande salle où régnait une agréable chaleur. Une accorte jeune fille servait les clients. Ses formes généreuses et son sourire avenant attiraient souvent les plaisanteries un peu lourdes des soldats ; elle leur répliquait vivement et les remettait à leur place, sans toutefois se départir de sa gentillesse ni de sa bonne humeur.

Le patron de l’endroit était un homme dont le visage émacié, dévoré par une barbe déjà blanchissante, laissait apparaître deux yeux vifs d’un bleu d’acier. Personne ne connaissait son origine ni même son véritable nom ; les soldats l’avaient surnommé Éaque car son teint cendreux et sa mine lugubre évoquaient l’aspect de l’un des trois juges infernaux. Il restait, le plus souvent, silencieux bien qu’il maîtrisât parfaitement la langue du pays, la langue du pays voisin, la langue parlée à Erimopol et même plusieurs autres idiomes moins répandus. Il passait sa journée à boire du café et à fumer sa pipe à eau, en observant distraitement les allées et venues des rares clients de l’auberge. Quand il prenait la parole, c’était uniquement pour maudire tous ceux qu’il jugeait responsables des malheurs qui frappaient le peuple : les puissants de la terre, les politiciens à leur solde et les religieux de tout poil. La rumeur publique le gratifiait de vastes connaissances mais il inspirait, à ceux qui l’approchaient, une sorte de crainte quasi superstitieuse et mêlée de respect. En dépit de sa misanthropie, le maître des lieux avait une grande considération pour Kyril, qu’il considérait comme un personnage digne d’estime ; il se leva pour l’accueillir, dès son entrée dans la salle :

« – Bienvenue dans mon modeste établissement, colonel.

– Bonjour, sieur Éaque, quelles nouvelles nous commenterez-vous aujourd’hui ?

– Vous le savez, notre existence est routinière. Vos soldats sont finalement de braves garçons, fort bien encadrés, bien que ma serveuse doive parfois réfréner leur polissonnerie. Je reconnais toutefois que, sans leur clientèle, ma modeste affaire aurait du mal à échapper à la banqueroute : ils sont pratiquement les seuls à fréquenter ces lieux. »

Kyril crut opportun d’adopter le ton de la plaisanterie :

« – Notre base coûte cher à l’Etat, mais vous me confirmez qu’elle est, du moins, utile au commerce.

– Colonel, mon père m’a raconté que cette région était très active, avant la dernière guerre. Des bergers, accompagnés de leurs troupeaux, traversaient régulièrement la frontière, dans les deux sens, pour rechercher de nouveaux pâturages ou vendre leurs bêtes dans les villes, où se tenaient de prospères marchés. Les ressortissants des deux pays travaillaient indifféremment d’un côté ou de l’autre de la frontière ; cet établissement ne désemplissait pas. Des bateleurs et des musiciens errants, connus sous le nom de rhapsodes, s’y produisaient presque quotidiennement. De nos jours, une frontière, imposée par des puissances lointaines dont la logique nous échappe, interdit toute circulation. Seuls quelques malheureux tentent de la traverser illégalement en prenant les plus grands risques. Vous savez, mieux que moi, que les soldats d’en face n’hésitent pas à tirer sur eux, en omettant parfois de prononcer les sommations d’usage ; toutefois, ces dispositions extrêmes ne suffisent pas à décourager les candidats à l’exil. Quelle qu’en soit la justification, tirer sur des hommes désarmés est une lâcheté et une abjection impardonnable.

– Sieur Éaque, vous savez que, de notre côté, de tels ordres ne sont jamais donnés. Quand nous arrêtons des clandestins, nous facilitons leur accueil dans notre pays ou même leur départ vers l’étranger.

– Je sais, colonel, que vous êtes un homme d’honneur. Je suis persuadé que vous renonceriez à votre fonction plutôt que d’exécuter des ordres aussi ignobles. Il n’en reste pas moins que la situation que nous vivons est indigne. Il est révoltant de voir les dirigeants de nos pays oublier leur devoir et abdiquer leur souveraineté nationale pour se soumettre à la volonté de puissances étrangères, qui affichent le plus profond mépris des intérêts de nos peuples. »

Éaque devenait hargneux et Kyril crut bon de changer de sujet de la conversation :

« – Sieur Éaque, le nom de votre établissement m’a toujours semblé bien mystérieux. D’où vient-il donc ? Pourquoi est-il appelé pompeusement l’Auberge des deux couronnes ? En effet, je ne pense pas que vous receviez beaucoup de rois ou de reines en des lieux aussi retirés.

– Cette appellation, très ancienne, revêt vraisemblablement un sens caché. J’ai moi-même mentionné que le pays était autrefois sillonné par de nombreux rhapsodes voyageant, d’auberge en auberge, pour psalmodier des ballades traditionnelles en s’accompagnant d’instruments primitifs. J’étais bien jeune à l’époque et mon père gérait l’auberge quand l’un de ces poètes populaires, venant on ne sait d’où mais probablement originaire du pays voisin, déclama ces quelques vers :

En ces lieux, des légats ont mesuré la terre.

Les envoyés de deux couronnes ont négocié.

Ils ont tracé une frontière.

Ils ont fermé le passage.

Ils n’ont laissé qu’une malédiction,

Qui plane désormais sur ces rocs. »

Éaque avait parlé d’une voix rauque et un silence pesant s’était brusquement abattu sur la salle : tous ressentaient une sorte de malaise. L’unique sourire de cet endroit sinistre s’était éclipsé : la jolie serveuse, apparemment gênée par la tournure de la conversation, avait invoqué un motif quelconque pour disparaître dans l’arrière-salle. Kyril, regarda sa montre et, se rappelant qu’il lui restait encore beaucoup à faire avant la fin de cette journée, paya les consommations. Quelques instants plus tard, la jeep reprenait la route en direction de la Ville-du-Castor et de la base. 

Chapitre 2
Une lettre du ministère de la Guerre

Kyril arriva à la base en fin d’après-midi ; il entra dans son bureau où son ordonnance le salua chaleureusement :

« Bon après-midi, mon colonel ; je vous attendais impatiemment. Une missive du ministère de la Guerre vient, en effet, d’arriver à votre intention. Je suppose qu’elle est très importante car elle a été acheminée par porteur spécial. Je l’ai déposée sur votre table de travail. »

Kyril trouva effectivement une large enveloppe officielle, marquée du sceau du ministère de la Guerre. Toutefois, une autre lettre, portant le cachet d’une île du sud, était posée à côté : Kyril reconnu immédiatement l’élégante écriture de sa chère épouse.

La base que commandait Kyril était située à la sortie de la Ville-du Castor, en bordure de la route qui conduisait au poste frontière. Elle hébergeait un régiment entier et tous les équipements qui lui étaient nécessaires : des baraquements pour les hommes de troupe, les logements de fonction pour les officiers, une hôtellerie pour les visiteurs éventuels, des bureaux, des garages, une armurerie et des ateliers. La base disposait de moyens importants : des camions pour le transport des troupes, une dizaine de véhicules blindés et cinq hélicoptères qui pouvaient décoller et se poser sur une aire spécialement aménagée à cet effet.

Trois officiers assistaient Kyril dans sa tâche : deux capitaines, Gavril et Yennadi, et le lieutenant Athanas. Le colonel accordait une totale confiance à Gavril et Athanas car ces officiers, disponibles et dévoués, avaient toujours démontré une loyauté sans faille. Yennadi était, par contre, un personnage inquiétant vis-à-vis duquel il ressentait une indéfinissable aversion. En plus de ses fonctions de commandement, Yennadi était chargé du renseignement et Kyril se rendait compte que ce domaine échappait totalement à son contrôle. Yennadi régnait sur une toile d’araignée d’agents et d’informateurs, dont Kyril ne connaissait même pas le nom ; il était évident que le capitaine recevait directement ses ordres des services secrets, qui n’étaient pas soumis à l’autorité du ministère de la Guerre. Yennadi se comportait comme un subordonné apparemment respectueux et affichait toujours une déférence sans faille, qui pouvait aller jusqu’à une désagréable obséquiosité. Cependant, cette attitude semblait surfaite et cachait mal une duplicité foncière dont Kyril n’était pas dupe.

Kyril s’était assis à sa table de travail et résolut d’ouvrir, tout d’abord, la lettre de son épouse. Le pli du ministère de la Guerre, bien qu’apparemment urgent, pourrait bien attendre quelques instants supplémentaires. La lecture des lignes, écrites par la gracieuse Ismène, éveillait en lui un désir brûlant mêlé d’une langoureuse nostalgie :

« Mon cher Amour,

Novembre arrive déjà, mais l’air de notre île reste encore chaud et chargé d’une sensuelle douceur. Les oliviers sont recouverts de fruits et la récolte s’annonce bonne ; la brise joue délicatement à travers leur feuillage.

Notre petite Sophie grandit et change à vue d’œil ; elle est bien sûr très jolie puisqu’elle a hérité de ma blondeur et de ton teint hâlé. Sa vivacité est mêlée d’une délicieuse effronterie. Sophie réclame souvent son papa ; mais elle est si petite et je suis bien embarrassée pour lui faire comprendre les raisons qui te retiennent aussi loin de nous.

Hier, nous sommes allées nous promener sous les palmiers qui ombragent le port. Le temps était clair et l’azur du ciel, à peine voilé de fins nuages, soulignait la blancheur des maisons baignées de lumière. Les barques peintes de couleurs vives se balançaient près du quai, où des pêcheurs réparaient leurs filets en plaisantant bruyamment. Sophie trottinait en riant et je goûtais cette paix en écoutant ses rires. J’ai marchandé quelques poissons que j’ai mis à griller sur des braises de sarments. Cependant, je ressens douloureusement ton absence qui m’interdit de jouir d’un bonheur sans mélange.

Quand penses-tu obtenir une permission pour venir nous voir ?

Je t’aime,

Ismène »

Kyril replia mélancoliquement la lettre. Pourquoi ne proposerait-il pas à Ismène de venir le rejoindre et de lui amener sa fille à la Ville-du-Castor, à l’occasion de la fête de la naissance du Christ ? La neige, très rare dans leur île, tombait habituellement sur la province du nord à partir de la mi-décembre : Sophie ne l’avait jamais vue. La découverte d’une ville enneigée serait un émerveillement pour la petite fille. Kyril écrirait sans tarder pour proposer à Ismène de préparer le voyage, afin que toutes deux puissent le rejoindre et célébrer la fête en famille.

Kyril ouvrit ensuite la grande enveloppe sur laquelle était tamponnée une mention péremptoire : « Pli urgent, strictement confidentiel ».

Comme tous les hommes de terrain, il n’éprouvait que méfiance et agacement vis-à-vis des directives qui émanaient de la hiérarchie : ordres, règlements et procédures. Comment des officiers supérieurs, aux manières de courtisans, pourraient-ils appréhender, à partir de leurs confortables bureaux de la capitale, les difficultés que lui et ses hommes affrontaient quotidiennement sur les lieux de leurs interventions ? La lettre portait la signature du général Zaharia, son supérieur direct au ministère de la Guerre ; Kyril en commença la lecture :

« Cher colonel Kyril,

Vous n’ignorez pas, j’en suis persuadé, que votre compétence et votre dévouement ont toujours été hautement appréciés de la hiérarchie militaire et, plus particulièrement, depuis que le commandement de la base de la Ville-du-Castor vous a été confié avec, pour objectif, la surveillance de la frontière du nord, dans une région du plus haut intérêt stratégique.

Vos états de service nous ont incités à vous investir d’une mission de la plus haute importance. Vous savez, mieux que quiconque, que le poste frontière, confié à votre surveillance, n’est plus ouvert à la circulation et qu’aucun véhicule ne l’a traversé légalement depuis de longues années. Vous serez donc surpris d’apprendre que cette situation pourrait être modifiée sous peu. Des chercheurs de notre capitale ont souhaité qu’un universitaire du pays voisin, un homme internationalement reconnu pour ses connaissances exceptionnelles, vînt les assister dans leurs travaux. Ce spécialiste, le professeur Argyr, devrait séjourner plusieurs mois dans notre capitale, vraisemblablement jusqu’à la fin de l’hiver prochain. Ne me demandez pas quel est l’objet de cette visite : mes compétences ne me permettraient pas de vous l’expliquer en détail.

D’abondantes chutes de neige peuvent s’abattre, dès le début du mois de décembre, sur les rocs de la Malédiction et rendre ainsi le col impraticable. Le savant étranger a donc programmé son arrivée avant la fin de ce mois. Si tout se déroule comme prévu, le vingt-deux novembre prochain, une limousine traversera d’abord le poste frontière du pays voisin puis se présentera devant votre barrière. Ce véhicule transportera le professeur Argyr et son chauffeur qui seront, tous deux, munis des documents requis pour le passage de la frontière : passeports, ordres de mission et invitations officielles, qui feront office de sauf-conduits. Vous vérifierez, tout d’abord, l’authenticité des documents qui vous seront présentés. Vous proposerez ensuite à ces deux hommes de passer la nuit à la Ville-du-Castor car ils auront besoin de repos, après la longue route qu’ils auront déjà parcourue à partir de leur propre capitale.

C’est la première fois, depuis bien longtemps, qu’un représentant officiel, d’aussi haut niveau, nous est envoyé par le pays voisin. Pour garantir la sécurité des deux visiteurs, il serait préférable qu’ils fussent hébergés à l’hôtellerie de votre base. Vous les ferez ensuite accompagner jusqu’à la capitale, où ils seront pris en charge par les services du ministère de la Culture et des universités.

Nous comptons sur vous pour leur réserver un accueil des plus chaleureux afin qu’ils aient la meilleure opinion possible de notre pays. De la réussite de cette mission, dépend peut-être un dégel de nos relations avec le pays voisin. Vous ne négligerez pas, non plus, d’appliquer à ces hommes une surveillance de tous les instants, car il n’est pas exclu que ce voyage officiel puisse dissimuler des activités d’espionnage. Le capitaine Yennadi, qui a été placé sous vos ordres par les services secrets, sera naturellement le mieux placé pour se charger de cette besogne.

Persuadé que vous vous acquitterez au mieux de cette tâche délicate, mais de la plus haute importance pour notre nation, je vous prie d’agréer, cher colonel Kyril, l’assurance de mes salutations distinguées.

Pour le ministre de la Guerre,

Général de division Zaharia »

Kyril appela immédiatement son ordonnance :

« – Les officiers sont-ils déjà rentrés de leur tournée ?

– Oui, mon colonel, je pense qu’ils sont là tous les trois.

– Convoquez-les donc, sans retard, dans mon bureau. »

Kyril leur lut lentement la lettre du général Zaharia, en commentant tous ses aspects. Il souligna avec insistance la nécessité de réserver une chaleureuse hospitalité à ces visiteurs d’un genre nouveau.

Les trois officiers se préparaient à quitter le bureau, quand Kyril retint Yennadi pour lui parler seul à seul :

« – Capitaine, la tâche la plus délicate vous incombe et je compte sur votre savoir-faire pour la mener à bien. Nos hôtes devrons bénéficier d’une protection sans faille aussi longtemps qu’ils seront sous notre responsabilité, c’est-à-dire depuis le poste frontière jusqu’à la capitale. Il nous est, en outre, recommandé de les soumettre à une étroite surveillance, qui doit toutefois revêtir la plus totale discrétion pour éviter de les importuner et d’éveiller quelque soupçon de leur part. C’est une lourde tâche qui vous est demandée, j’en suis pleinement conscient.

– N’ayez aucune inquiétude, mon colonel, vous pouvez m’accorder une confiance totale. Je pense disposer de tous les moyens nécessaires à l’exécution de vos ordres, de manière à vous donner entière satisfaction. » 

Chapitre 3
L’arrivée du professeur Argyr

Le vingt-deux novembre, en début d’après-midi, le colonel Kyril et deux de ses officiers, le capitaine Yennadi et le lieutenant Athanas, étaient assis dans la salle commune du poste frontière et devisaient en attendant, avec impatience et même une certaine nervosité, l’arrivée des visiteurs du pays voisin. Kyril, en raison de son absence de la base, en avait laissé le commandement, par intérim, au capitaine Gavril. Tout à coup, un soldat de garde fit irruption et annonça qu’un véhicule, en provenance du poste frontière d’en face, venait de s’arrêter devant sa barrière.

Les trois officiers sortirent prestement et découvrirent une grande limousine noire dont une porte arrière venait de s’ouvrir pour laisser sortir un homme de frêle stature, déjà âgé et vêtu d’un discret costume sombre ; il serrait, de sa main gauche, un lourd porte-document de cuir noir. Une singulière douceur émanait de son visage régulier, encore beau, et bordé d’une barbe blanche soigneusement taillée. Cette apparence rassurante semblait totalement insolite chez un ressortissant de ce peuple, qui avait toujours été présenté à Kyril comme l’irréductible ennemi des pays du Traité, et donc du sien. L’inconnu tendit la main, en s’inclinant courtoisement, et prit ensuite la parole en s’exprimant dans la langue de Kyril, avec une diction parfaite :

« Je suis enchanté de faire votre connaissance, mon cher colonel. Je suis le professeur Argyr et je vous présente également le chauffeur qui m’accompagne : Adamant. »

Kyril s’exclama chaleureusement :

« Soyez le bienvenu, professeur. Je souhaite que votre séjour, dans notre pays, soit agréable et vous permette de mener à bien la mission qui vous est impartie. »

Tout en répondant, Kyril avait jeté un regard furtif au chauffeur, un homme d’une trentaine d’année, strictement vêtu d’un pantalon et d’un blouson gris. Il lut sur son visage une inquiétante expression de fourberie et, réprimant un certain malaise, il détourna les yeux pour s’adresser de nouveau à Argyr :