Les Nécessités de l'époque [par le Mis de La Gervaisais]...

De
Publié par

A. Pihan-Delaforest (Paris). 1830. In-8° , 43 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1830
Lecture(s) : 1
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 42
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES NÉCESSITÉS
DE L'ÉPOQUE.
Une liberté sans exception, la seule vraie
liberté....
Un trône populaire, entouré d'institu-
tions libérales.
( Ordre du jour du général Lafayette. )
PARIS,
A. PIHAN DELAFOREST,
IMPRIMEUR DE LA COUR DE CASSATION,
RUE DES NOYERS, N° 37.
1830.
Depuis sept ans, la conscience parle, et la vérité
est dite.
Un peu de sens en aurait profité ; un peu de mémoire
aurait à regretter.
Or, la conscience se tient immuable ; la vérité se
montre variable.
Celle-là toute puissante au for intérieur, garde le
type de l'absolu.
Celle-ci impuissante contre les faits extérieurs , subit
le joug du relatif.
La loi dicte de suivre au plus près la ligne du juste,
sans franchir le cercle du possible.
Car il ne fut pas donné à notre vaine race ni de
dompter le présent, ni de sonder l'avenir.
Car elle est seulement douée de tirer du mal le bien,
sformer le mal en bien.
de to peut pas ce qu'on veut; on ne doit que ce qu'on
On ne
peut.
« Les concessions entièrement libres ne perdent jamais;
les concessions absolument forcées ne perdent pas non
plus ; elles annoncent seulement que tout est perdu.
« Entre les unes et les autres, se présentent des con-
cessions de nature délicate, demi-libres, demi-forcées,
auxquelles on est amené, soit par des craintes légitimes,
soit par une peur puérile.
« Si la peur commande, on suscite l'audace, l'exi-
gence : c'est créer le péril.
« Si les craintes déterminent, on gagne du temps , on
acquiert des moyens ; c'est atténuer le péril.
« Quant à Louis XVI, souvent les conseils de la peur
soufflés par des traîtres, l'ont égaré ; et souvent des flat-
teurs l'ont induit à mépriser les plus justes craintes.
« Deux causes opposées se sont réunies pour le
perdre. »
( Un Homme de trop, mai 1827.)
Il y a des concessions imposées, des concessions inspi-
rées : celles-là qui sont faites à l'opinion, alors; que par
suite des erreurs du pouvoir, elle s'est mise en autorité ;
celles-ci qui sont faites à la conscience , après que la règle
a cédé la place à l'arbitraire.
Les premières altèrent l'ordre des choses, s'ingèrent
au vague de l'avenir, non sans grands périls; car à tra-
vers le chaos des évènemens contingens, il n'est point
(4)
donné, de prévoir le résultat final des actes. C'est une
révolution.
« Les secondes rétablissent l'ordre des choses, s'appuient
sur le sol du passé, avec l'approbation générale, avec
une parfaite sécurité. C'est une rénovation.
« Aussitôt que la justice aura obtenu les concessions
qu'elle réclame, la force se produira d'elle-même, pour
repousser les exigences des factions. » (Des Concessions,
mars 1828. )
Ce qui fut dit en 1827 et 1828, est à redire en i85o ;
de même en vain peut-être.
Car les hommes se succèdent et les erreurs se répètent.
Il y a, ce semble, dans l'essence de l'autorité, un ins-
tinct irrésistible, qui l'entraîne à s'identifier avec la jus-
tice , avec la force.
Quant à ce qui lui plaît ou lui convient, elle croit de-
voir le faire, pouvoir le faire.
Dans ce qui arrive par suite de ses faits, elle ne trouve
qu'à blâmer, qu'à réprimer.
En s'abusant ainsi, à la fois les fautes s'accumulent et
les forces s'évanouissent.
Enfin vient l'instant où la disparition de celles-ci s'op-
pose à la réparation de celles-là :
Ainsi qu'il a été vu naguère, ainsi qu'il sera vu bientôt.
Il importe de le reconnaître.
La foi est éteinte : la loi est morte. A peine l'honneur
survit.
Rien ne reste que la force : c'est à la force qu'il faut
demander l'appui contre la force.
La force est invincible, et n'est point une, n'est point
unie.
( 5)
Le mouvement suit des lignes différentes, marche à des
intervalles distans.
Ici, apparaît l'art de la politique, de concéder sur cer-
tains points, de condescendre à certains voeux.
Tellement que la masse ébranlée et divisée, présente
moins d'ennemis, promette plus d'auxiliaires.
Suivant l'état des choses, les termes, les conditions
changent; car tout est relatif dans ce monde.
En tout état des choses , le parti est urgent à prendre ;
caria récalcitrance vaine ajoute a la gravité des exigences.
Et que nuls sacrifices n'arrêtent.
La dissolution de l'ordre social doit être prévenue à
tout prix : à quelque prix qu'elle soit obtenue, au moins
l'avenir demeure et vient en aide.
Faudrait-il dire combien de fautes ont été commises ?
En général , la chambre se trompe , comme la cou -
ronne s'est trompée; partant d'un droit qui n'est pas
admis par l'opinion , se prévalant d'un pouvoir qui n'est
pas armé de la force.
Deux dogmes absolus existent,
La légitimité dès long-temps fléchissant sous le poids
des années , est tombée , a péri.
La souveraineté naissant a peine, grandissant hors
de mesure , se fait despotique.
Position périlleuse , où celle-là ne défend plus , où
celle-ci attaque de plus en plus.
Or , une chambre ne renverse pas un peuple, de
même qu'elle a remplacé un roi ; et plutôt un peuple
renvoie une chambre , aussi bien qu'il a renversé un roi.
Telle fut la formidable révolution de juillet :
Qu'il n'y avait à tout risque et pour seule chance ,
( 6)
qu'à entrer dans l'opinion, à transiger avec l'opinion, à
se confier à l'opinion ;
Ou même que ce conseil extrême allait être donné
peut-être, par la sagesse et la prudence, de s'abandonner
à la merci du torrent impétueux ;
Ne doutant point de périr corps et biens au bout
d'une lutte impuissante,: et ne désespérant pas, que
cessant d'être irrité par des obstacles, son cours vînt à se
calmer, à se régler.
PREMIÈRE PARTIE.
Qu'est-il donc arrivé ?
L'imprudence avait amassé les matières inflam-
mables : l'impéritie a laissé tomber la fatale
étincelle.
Et l'explosion s'est faite : le trône a été brisé
en mille éclats.
On profite de la faute : on ne profite pas de la
leçon.
Un tel mouvement fut subit et non fortuit. Il
n'y eut de hasard qu'en apparence ; le sort éphé-
mère fut pris pour ministre, par l'éternelle fatalité.
La même cause agissait alors et agit maintenant.
C'est que l'idée tournait et roulait sur elle-
même, inaccessible à l'impression, à l'influence
des données réelles.
On façonnait le droit à son escient : on laissait
le fait pour mémoire.
On se tenait sur la ligne de l'absolu , qu'il
n'appartient qu'à l'Etre-Suprême de garder im-
muablement.
On oubliait que la frêle espèce humaine est
condamnée à se mouvoir dans le cercle du relatif^
du provisoire, du conditionnel.
Il ne reste qu'à déplorer qu'il en ait été ainsi :
(8)
il y aurait à déplorer surtout, s'il en était encore
de même.
Tout le présage pourtant.
La peur a ses crises , qui abattent pour l'ins-
tant , qui suscitent la faiblesse.
L'accès passe: et le souvenir s'évanouit en même-
temps que !e sentiment ; le passé manque à repré-
senter l'avenir.
Personne, ce semble, ne voit se dérouler, cet
orbe immense de révolutions progressives, à tra-
vers les phases lès plus diverses.
Personne ne voit s'ouvrir cette ère naissante de
rénovation sociale, en dépit des efforts de la ré-
sistance, en faveur des espoirs du mouvement.
Le même coup qui a précipité la décadence
de l'ordre ancien, a transmis l'impulsion à l'ordre
nouveau.
Or le coup fut terrible.
Un trône d'abord, deux trônes déjà, tous les
trônes peut - être , sont détruits , sont réduits
en poudre.
Et la société était née à leur appel, avait grandi
avec leur aide, vivait sous leur abri.
Si bien qu'à cette heure , elle est en danger de
n'être plus; elle est en travail pour être autrement.
Travail rude et pénible, entravé d'embarras,
entremêlé de périls , encore bien éloigné du
terme final.
Il y a une cité à construire, avec les débris an-
ciens, sur des bases nouvelles,
(9)
Mais qui donc entend cela?
On replâtre les formes, au lieu de creuser à.
fond ; on reprend l'oeuvre où elle fut laissée ;
on se remet à la garde des lois qui ont si mal
garanti.
Aussitôt installé dans l'édifice , on ne s'aper-
çoit plus des crevasses dont il est sillonné; on
ne s'occupe qu'à s'y pratiquer des logemens à
convenance.
Quelques mots sont altérés dans le vieux code :
quelques noms sont remplacés sur le livre d'or.
Et voilà que l'oeuvre est accomplie : voilà que le
jour du repos arrive.
Ceux qui se sentent contens, croient les autres,
contens: quand au contraire l'envie s'aigrit, la
haine s'allume.
La révolution s'est laissé faire par les hommes :
les hommes n'ont pas fait la révolution.
Instrumens passifs et passagers du mouvement,
ils seront rejetés ou brisés au premier choc.
Eh quoi ! une telle secousse qui a bouleversé
la France , qui a ébranlé l'Europe , aboutirait à
mettre tels hommes, au lieu de tels hommes.
Eh quoi ! cette guerre d'extermination , cette
ruine de la civilisation peut-être imminentes , se
termineraient par le jeu à la bascule des noms
propres.
Non , cela ne se peut.
C'est triste chose que les rois trompés , aient
trop oublié leurs peuples.
( 10 )
Enfin les peuples se sont faits rois, et ne s'ou-
blieront pas eux-mêmes.
Honneur et gloire aux hommes d'Etat qui se
rendront compte de la nécessité, qui se prêteront
à accomplir ses lois !
Autrement, nous sommes à la veille, plutôt qu'au
lendemain d'une révolution.
Entre 1688 et 1793, point de milieu.
L'Etat reprendra l'aplomb, ou rentrera dans
le tourbillon.
Comme l'esprit d'indépendance s'est insinué
dans la masse, le calme est difficile à rétablir.
Comme la révolution a été opérée par les
dernières classes, l'ordre est difficile à consolider.
En Angleterre, la dynastie étant renversée ,
l'aristocratie restait victorieuse , devenait toute-
puissante.
La couronne tombait à ses pieds, était relevée
par ses mains, était replacée sur quelque tête.
Rien ne changeait que le nom.
Et le sentiment religieux, depuis long-temps
révolté , applaudissait en longs échos.
Loin de se distendre et de se relâcher, tous les
liens étaient resserrés plutôt.
La société gagnait en force, en solidité.
En France, au contraire , la cause se montre
dissolvante, étant à la fois démocratique et irré-
ligieuse.
( 11)
Dans l'un et l'autre sens, elle est en lutte contre
l'autorité qui tend a rallier, à fixer.
C'est en droit fil, qu'on doit attaquer, qu'on
peut surmonter de tels obstacles.
Une hiérarchie factice et fictive tenterait vai-
nement de s'ériger soudain.
Rien que la conquête, est en état de l'a créer à
nouveau, de la fonder à demeuré.
Comme aussi la religion ne sera ni retrouvée
sous ses ruines, ni remplacée sur l'autel.
Ainsi on est tenu à remonter jusqu'au prin-
cipe primitif des associations humaines.
Il faut permettre aux peuples de se conduire ;
il faut les laisser régner sur eux-mêmes.
Cette lourde masse de la société tend au repos :
le désordre n'a lieu que par suite d'irritations
provenant du dehors.
Or on ne voit plus , ni royauté à craindre , ni
noblesse à envier, ni clergé à haïr.
L'une est l'oeuvre de la création , appelant plu-
tôt l'attachement et la confiance.
Les deux autres sont au-dernier point de dé-
pression, commandant plutôt la pitié.
La société se trouve composée d'élémens ho-
mogènes, entre lesquels la rivalité et non pas l'hos-
tilité , se rencontre.
Il n'existe point de passions divellentes de na-
ture; il ne reste que des intérêts concordants par
essence.
( 12 )
Qu'on mette donc à l'oeuvre , qu'on donne de
l'emploi, qu'on occupe le temps.
L'oisiveté, l'autorité , chacune à leur manière ,
troublent et tournent les têtes.
C'est cette misérable manie gouvernementale
qui excite et provoque l'agitation intellectuelle.
Mais quelle absurdité !
Les bureaux régleront-ils mieux sur le papier,
les affaires du pays , qu'elles ne seront régies sur
les lieux, par les parties mêmes ?
Si des citoyens, au titre de jurés, se voient
appelés à prononcer l'arrêt entre la vie et la mort,
des citoyens en qualité d'administrateurs, seront-
ils récusés pour apprécier leurs besoins , leurs
moyens?
Malencontreuse révolution , dont la foudre
aurait consumé le faîte de l'édifice, et dont
l'éclair ne percerait pas en ses réduits obscurs !
Cependant, et la politique et la morale gagne-
raient également, réciproquement.
La coopération étant accordée à l'homme , on
verrait se développer l'intelligence.
La responsabilité étant imposée à l'homme, on
verrait surgir la conscience.
Jusque-là, la société reste totalement dépourvue
de l'élément rationnel, de l'élément loyal.
Jamais il n'y eut moins de sens, moins de foi.
Tout est vrai pour la crédulité : tout est juste
pour la cupidité.
Il semble d'une bande d'enfans gâtés , aux-
(13 )
quels le jugement, le sentiment sont de même
étrangers.
Et les doctrines pas plus que les férules, ne sont
de sorte à les corriger.
Laissez-les, faites-les s'éduquer eux-mêmes.
Le métier fait l'homme : dans la pratique des
affaires, la raison, la morale reprennent l'empire.
Comme il s'agit d'intérêts étrangers, ni l'idée,
ni la passion ne les déroutent.
Puis, les erreurs sont relevées , les fautes sont
reprochées.
Tellement que l'habitude s'en prend, et se con-
serve, se transporte aux actes personnels.
(14 )
Soyez justes , soyez sages : c'est tout un.
La loi morale de tous les. temps, est la loi po-
litique de nos temps.
La justice parlait seule et la prudence parle
aussi.
Jadis la conscience dictait le principe : mainte-
nant l'existence dépend de la pratique.
Mais on ne comprend pas l'équité ; on ne con-
çoit pas la nécessité.
Même il n'y a en cela, ni faute ni crime.
On n'y songe pas du tout ; on ne s'en doute en
rien.
Deux causes concourent à cet effet.
Voyez les membres du cabinet, voyez les chefs
de la chambre.
Et mettez à part les ambitions, les jalousies,
les inquiétudes, dont l'influence n'est pas mince.
Supposez chacun satisfait et calme.
Ce qui éblouit et perd, c'est le charme, le sort,
ce semble attaché au pouvoir.
N'importe qu'il appartienne à Pierre ou à Paul:
n'importe comment il revient à Pierre ou à Paul.
Au faîte, gît le vertige : de si haut, la tête
tourne.
La peur trouble moins encore que l'orgueil ;
(15)
ou plutôt l'orgueil tente à s'étourdir de la peur.
Que dire ? à peine lancé, jeté sur les sièges du
pouvoir, on s'imagine y être cloué à poste fixe.
Et viennent les flatteurs, les intrigans qui ne
travaillent qu'à le persuader.
Viennent les tracas, les embarras, qui ne lais-
sent ni temps ni force, pour s'en dissuader.
On va au jour le jour.
C'est à la veille de la chute, qu'on se croit en-
core plus puissant, plus solide.
Ainsi il en était hier ; ainsi il en sera demain,
après demain.
Telle est la destinée , la fatalité, en leur es-
sence, en leur généralité.
Accidentellement, instantanément, une autre
cause se rencontre.
Une révolution se sera faite , ou aura été faite.
Dans la société, les anciennes conditions sont
détruites ; de nouvelles conditions sont dictées.
En fait des choses, tout est changé. Miné et
sapé de longue main, l'ordre existant a croulé au
premier choc.
Mais rien n'est changé quant aux hommes.
La vague insurrectionnelle ne bouillonnait
qu'à la surface, que sous la pellicule du cerveau.
Ailleurs, l'inertie règne. Le corps même de
l'organe, vraie masse de plomb, n'a subi aucune
altération.,
Ainsi les fins sont contrastantes; les voies sont
( 16 )
disparates : et les vues, les méthodes restent les
mêmes.
Or qu'advient-il d'un tel désaccord ?
Les moyens qui s'offraient n'étant point accueil-
lis , se tournent en obstacles.
Le mouvement qui s'opérait, n'étant ni soutenu
ni contenu, se rue à tort et à travers.
L'ère qui s'annonçait, n'étant point comprise ,
se trouve ouverte de droit et fermée, par le fait.
En un mot, entre les conditions anciennes et
nouvelles, celles-là sont frappées de mort, cel-
les-ci ne sont pas appelées à la vie.
Et nulles conditions n'existant plus, la société
est à la veille de sa dissolution.
Pour l'être social, les conditions de vie, les
nécessités d'existence, sont de deux sortes,
toujours en concurrence, tour à tour en préémi-
nence.
Il y a le principe politique ou idéal, le principe
économique ou matériel :
Celui-là qui apparaît à peine, soit dans les
premiers jours, soit dans les derniers rangs de
la société;
Qui perce avec le temps, à travers les brumes
allégées de l'ignorance et de l'apathie ; ou éclate
soudain à la façon de la foudre, du flanc des
orages peu à peu amoncelés dans les régions mi-
toyennes ;

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.