Les Nouveaux Quarts de nuit, récits maritimes, par G. de La Landelle

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P. Brunet (Paris). 1864. In-18, II-300 p..
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LES
NOUVEAUX QUARTS
DE NUIT
RÉCITS MARITIMES
PAR
G. DE LA LANDELLE
PARIS
P. BRUNET, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 31
LES NOUVEAUX
QUARTS DE NUIT
OUVRAGES DU MEME AUTEUR :
Les Quarts de unit, contes et causeries d'un vieux navi-
gateur, nouvelle édition, 1 vol. in-18 2 »
Le Mouton enrage, roman, 1 vol. in-18 2 »
L'Aviation ou NAVIGATION AÉRIENNE ( sans ballons ) ,
deuxième édition, 1 vol. in-18 2 »
Le Tableau de la nier. — LA VIE NAVALE. (Chapitre XII,
INVENTIONS ET PROGRÈS. L'AÉRONEF.) 1 fort vol. in-18 3 50
Le Langage des marins. Recherches historiques et
critiques sur le Vocabulaire maritime. Expressions figurées
en usage parmi les marins. Recueil d'expressions tech-
niques et pittoresques suivi d'un Index méthodique. 1 fort
vol. in-8° 5 »
Poèmes et chants marins (Édition complète), mélo-
dies populaires intercalées dans le texte, notes histo-
riques, etc. 1 fort vol. in-18 4 »
Le Gaillard-d'avant, chansons maritimes (Édition po-
pulaire), paroles et musique. 1 vol. in-18 1 »
L'Ame du navire, roman, 1 vol. in-18 3 »
La Meilleure part, roman, 1 vol. in-18 2 »
Une Haine à bord, roman, 1 vol. in-18 2 »
La Gorgone, roman, 2 vol. in-18 A »
Les Passagères, roman, 1 vol. in-18 1 »
Les Eufants de la mer, contes et nouvelles, 1 vol in-18. 1 »
La Frégate l'Introuvable (101e maritime.}, deuxième
édition, 1 vol. in-18 150
Les cousines de l'Introuvable, 1 vol. in-18 1 »
sous PRESSE :
L'usurier sentimental. — ROSE PRINTEMPS.
Le Tableau de la mer.— LES MARINS, 1 fort vol. in-18.
La Semaine des bonnes gens, contes et nouvelles.
Les coureurs d'aventures.
EN PRÉPARATION :
Paris pour les Marins.
Troisièmes Quarts de nuit.
Les Quarts de jour.
Traité de Phonétique, étude comparée des sons du langage
humain.
Voyages aériens, promenades, courses, trajets de longue ha-
leine, haltes et rencontres, grandes explorations, l'Afrique cen-
trale, les deux pôles, premier voyage de nuit, chasse du lion,
pêches aériennes.
Photographies à la plume. — César Plagiat, Chrysostôme
Chantage, Procuste Eteignoir, les Moutons de Panurge, Polydore
Talent, Auguste Coeur-d'Or, Narcisse Paincuit, la Mère éternelle,
Mimi Caprice, Monseigneur Capital, etc..
VERSAILLES. — IMPRIMERIE CERF, RUE DU PLESSIS, 59.
LES
NOUVEAUX QUARTS
DE NUIT
RÉCITS MARITIMES
PAR
G. DE LA LANDELLE
PARIS
P. BRUNET, ÉDITEUR
RUE BONAPARTE, 31
1864
Tons droits réservés
AU DOCTEUR TOUSSAINT
ANCIEN CHIRURGIEN-MAJOR DE LA MARINE
C'est à vous, cher docteur, que je dois le récit des
faits honorables et touchants qui servent de base à la
nouvelle, le Curé de Tréven. Vous m'avez autorisé à
les reproduire dans toute leur exactitude, mais en les
enveloppant du voile d'une fiction légère, afin de
ménager la modestie du principal personnage.
J'espère, et je crois fermement n'avoir pas abusé
des droits que vous me donniez. Je n'en ai pas moins
contracté une obligation, dont je n'essaie pas de
m'acquitter, en publiant sous vos auspices des son-
— II —
venirs qui, pour la plupart, sont aussi les vôtres. Je
tiens trop, cher docteur, à rester votre obligé.
Nous avons longtemps été embarqués ensemble;
alors, bien souvent la nuit vous avez amicalement
fait le quart en causant avec moi. Vous n'avez oublié
ni le pilote Arbraz, ni l'excellent Madurec ; vous
connaissez la pointe aux signaux, vulgairement dite
pointe aux blagueurs, et la maison de l'espion et les
cafés maritimes de Toulon, dont la physiologie entre
dans le premier volume de ces Contes et Causeries.
Vous fûtes l'un des fidèles abonnés de la Gazette de
la Mèche. Vous avez été le témoin des scènes que je
dépeins, et personne mieux que vous n'en recon-
naîtra la vérité.
A tant de titres divers, cher docteur, vous aviez
droit à l'hommage confraternel des nouveaux quarts
de nuit rassemblés dans ce deuxième volume, par
votre ancien compagnon de navigation, votre hôte et
votre vieil ami.
G. DE LA LANDELLE.
LES NOUVEAUX
QUARTS DE NUIT
LE CURÉ DE TRÉVEN
NOUVELLE HISTORIQUE
I
L'ombre d'un navire
— Du temps que jetais mousse, — ce n'est pas
d'hier ce temps-là, — j'ai entendu parler par mes an-
4 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
ciens d'un navire de forbans qui coula en reniant Dieu
et tous les saints du paradis.
Le Parisien, toujours beau diseur, interrompit
Madurec :
— Le navire ! s'écria-t-il en riant, le navire re-
niait !... Oh ! la bonne charge !
— Oui, le navire, répondit gravement le conteur
ordinaire des bâbordais, et à preuve c'est qu'il y a du
feu dans la mer : regarde plutôt.
Madurec, de Tréven, qui revenait de l'extrémité du
beaupré, se secoua comme un chien de Terre-Neuve
sortant de l'eau, et ses vêtements scintillèrent; sa
vareuse de toile grossière se couvrit de paillettes plus
brillantes, à travers l'obscurité, que celle d'un jupon
de bohémienne : aussi bien il était trempé des pieds à
la tête. Le mât incliné dont il avait visité les agrès dis-
paraissait dans les lames à chaque coup de tangage.
L'honnête Madurec n'en avait pas moins rempli son
office avec un zèle dont il ne se faisait aucun mérite.
Dix fois il avait passé sous les vagues, dix fois, quand
l'arrière plongeait, il était remonté à quarante pieds
au-dessus du creux, ruisselant comme une naïade,
étincelant comme une comète, à califourchon sur le
boute-hors, cheminant toujours, malgré la mer, le
vent, la nuit, le froid et les secousses épouvantables
du mât qui ployait, mais s'assurant en conscience que
LE CURE DE TREVEN 5
tous les cordages tenaient bon : quod erat demons-
trandum, ce dont il importait d'être bien certain.
Madurec rentrait à bord mouillé, glacé, fatigué,
ayant couru plus de périls, en moins d'un quart
d'heure, que certains héros dans tout le cours de leur
glorieuse existence. Il avait rendu compte de son ins-
pection au maître et à l'officier de quart par ces mots
fort peu dramatiques : — « Rien de nouveau sur le
beaupré ; » — et enfin, passant du service à la cau-
serie, il concluait de l'état de ses vêtements qu'il y a
du feu dans l'eau, — ce qui est conforme à la doctrine
de l'école ancienne, et plus conforme encore à l'opi-
nion des anciens de Madurec !
Les scolastiques regardent le feu comme un des
quatre éléments, et comme le premier agent de la
nature.
« Le feu, disent-ils, considéré dans son état natu-
» rel, mérite proprement le nom de feu, de matière
» du soleil, de lumière, de chaleur. Le feu se répand
» dans tous les corps. Le plus grand changement que
» sa présence leur cause, est de les rendre fluides,
» en sorte qu'on doit considérer le feu comme fluide
» par essence, principe de la fluidité de tous les
» corps, etc.. »
Les modernes, grauds classificateurs, subdivisent
l'ancien élément en plusieurs corps impondérables : le
6 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
calorique, la lumière, le magnétisme, l'électricité ; les
modernes ont en outre emprunté au grec ancien les
noms d'hydrogène et d'oxygène, sans compter une
foules d'autres dénominations qui n'infirment en rien
le sentiment de Madurec.
Et Jacotot nous enseigne que tout est dans tout.
Madurec ne se moquait pas des scolastiques, atten-
du qu'il n'avait jamais ouï parler de leur science; il ne
se moquait pas non plus des modernes, ni de M. Ja-
cotot, qu'il ne connaissait pas davantage; et, du reste,
il n'était pas moqueur, mais il admettait la légende
du gaillard-d'avant, sinon comme article de foi, du
moins comme une tradition précieuse et respectable.
De là sa grave réponse à l'incrédule et savant Pa-
risien.
Ses auditeurs ordinaires, Prigent, Biniou, Gim-
blard, Mitrouillard, Bleu-de-ciel et consorts se ser-
rèrent autour de lui. D'ailleurs, le thermomètre
marquait tout au plus cinq degrés audessus de zéro,
— excellente raison pour se presser les uns contre les
autres.
Et nous revenions du Brésil avec notre brig l'Alci-
biade, et, huit ou dix jours auparavant, nous avions
franchi le tropique du Cancer par une chaleur insup-
portable. — La transition était brusque, si bien que
les plus vaillants grelottaient.
LE CURÉ DE TRÉVEN 7
Mon ami Auguste et moi, malgré nos manteaux de
water-proof, ou, en bon français, d'étoffe à l'épreuve
de l'eau, nous grelottions comme les plus vaillants;
mais, fidèles à nos habitudes, nous fumions au bout
de la drôme, en attendant une chanson de Prigent, une
tirade du Parisien ou une histoire de Madurec.
Celle-ci s'annonçait sous une forme physique, mé-
taphysique et morale. Le vieux gabier allait sans doute
nous expliquer les causes de la phosphorescence de la
mer, nous définir l'âme d'un navire et nous commen-
ter encore l'un des dix commandements, — le second,
si nous n'étions dans l'erreur :
Dieu en vain tu ne jureras
Ni autre chose pareillement.
Sur un gaillard-d'avant la leçon n'était pas dé-
placée.
Malgré la bise du nord, nous résolûmes d'en faire
notre profit.
Est-il nécessaire d'ajouter que l'Alcibiade était à la
cape sous la pouillouse, voile de malheur ? Faut-il dire
que la cape est une lutte passive contre le gros temps,
et qu'une fois en cape la manoeuvre devient nulle?
Alors le bâtiment qui a cessé de faire route se soutient
8 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
tant bien que mal au point où il est retenu par le vent
contraire; il dérive et s'éloigne de son but le moins
que l'on peut.
Ces explications sont décourageantes. Aussi ferais-
je mieux d'alléger mes récits de mer, en renvoyant
une dernière fois pour toutes, à mon Langage des
marins où, tout en commentant avec gaieté les locu-
tions pittoresques qui leur sont familières, j'ai traduit
à l'usage du public, les principaux termes du mé-
tier.
La brise balayait les crêtes des lames et semait à
bord une abondante pluie de perles lumineuses et
bleuâtres, vulgairement appelées embruns. De ces
étincelles salées les bons matelots ne se soucient guère
ordinairement; mais le conteur en faisait le point de
départ de son récit, et chacun remarqua que le phéno-
mène phosphorique était extrêmement sensible, ce
soir-là, dans les parages où nous naviguions.
Les gouttelettes brillantes ruisselaient sur les cha-
peaux cirés et les casaques, pendaient aux favoris et
aux accroche-coeurs en tire-bouchons, glissaient dans
les rides des auditeurs, argentaient les mieux bronzés,
illuminaient les ralingues des voiles et serpentaient sur
le pont en zigs-zags vraiment fantastiques.
Je me rappelle qu'au début de mes navigations —
ce n'est pas d'hier ce temps-là, dirai-je avec Madurec,
LE CURÉ DE TRÉVEN 9
— je me rappelle que la phosphorescence de la mer
produisit sur mon imagination une impression des
plus vives; et, depuis, je suis étonné de n'avoir
jamais rien lu à ce sujet, si ce n'est dans les gros
livres de science, où l'on discute sans dépeindre. —
Les livres de science sont absous : ils font très-agréa-
blement leur savant métier; mais d'où vient que les
romanciers, les voyageurs et les conteurs se bornent
toujours, dès qu'ils parlent de la mer, à ces deux éter-
nels épisodes de la tempête et du combat, des mon-
tagnes humides et des coups de canon?
Cela tient peut-être à ce que les anciens, frappés
par les plus puissantes situations du drame maritime,
ont, suivant leurs droits d'aînesse, donné un exemple
que l'on copie servilement de siècle en siècle.
De grâce, chers confrères, allez vous promener un
seul jour sur une plage, regardez, méditez, et vous
recueillerez mille sujets que vos devanciers n'ont pas
eu le loisir de décrire.
Est-ce à dire pourtant que celui qui donne ce beau
conseil pourra se soustraire à la tempête et au combat
naval?— Hélas non ! mais ici, du moins, grâce à
Madurec, il ne calquera point de trop près la sempi-
ternelle Enéide.
Comme Phèdre a emprunté ses sujets à Esope,
comme le bon La Fontaine a repris à Phèdre son em-
1.
10 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
prunt, je puise à pleines mains dans le répertoire du
fécond narrateur de l'Alcibiade. Et quiconque aime
les histoires de coeur et les légendes de bonne foi, me
pardonnera d'en user ainsi.
Madurec ne s'assit point à plat-pont, parce que le
pont était par trop humide. Indépendamment des em-
bruns, de gros paquets de mer tombaient sur nous à
de fréquents intervalles. Madurec prit place sur un
rouleau de cordages. Ses camarades en firent au-
tant.
Auguste et moi nous causions encore de la phos-
phorescence des eaux, car ce qu'on vient de lire est la
substance de notre conversation; Prigent demanda
le titre de l'histoire :
— Père Madurec, dit-il, c'est-il le tour à l'Ombre
du navire, que tu nous as promise dans les temps,
rapport à la mort de notre pauvre Caboulot ?
Dans les temps, — la date, si vague qu'elle soit, ne
l'est pas encore assez, car la mort de Caboulot remon-
tait à six semaines au plus.— C'était peu de jours
après notre départ. Par une brûlante journée tropi-
cale, nous longions les hautes terres du cap Saint-
Thomé. Jusque-là les calmes et les brises contraires
avaient retenu notre brig ; on eût dit qu'il ne pouvait
se décider à perdre de vue les rivages du Brésil. L'é-
quipage impatient ne cessait de demander aux nuages
LE CURÉ DE TRÉVEN 11
quelques-uns de ces pronostics qui trompent si souvent
les plus habiles.
— Que je voie entre le nord-ouest et le sud-est une
nuée rouge quand le soleil se couchera, dit Caboulot
qui s'entendait fort aux présages du vent, et demain
l'Alcibiade sera en bonne route, le cap sur la France.
— Ça m'est encore égal d'attraper une suée, pourvu
que nous sortions des calmes, des petites brises et des
mauvais courants.
Madurec, plus sage, répondit :
— Non, Caboulot ; ne parlons jamais d'un coup de
foudreau comme d'une bonne chancel... Faut pren-
dre la brise telle quelle sans se chagriner; mais n'y a
pas à désirer, une supposition, de voir un cercle bleu-
noir avant le coucher du soleil, vu que c'est une mar-
que de gros temps, et pas même un cercle blanc s'ou-
vrant près du soleil qui se couche, quoique ce soit si-
gne de grand vent de ces côtés.
— Vieux Madurec, répondit Caboulot, tu as femme
et enfants au pays; après la campagne nous serons
congédiés; nous nous en irons sac au dos chez nous.
La vieille et les gars s'en viendront sur la route, avec
tes frères, tes soeurs et tes amis. Mais tu es calme
comme le temps qu'il fait ; on penserait à t'entendre,
que tu n'es pas pressé de revoir la casel
— Caboulot, tu sais bien que non ! seulement, j'ai
12 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
mes idées de matelot, moi ! On voit comment la
danse commence, on ne peut pas dire comment elle
finira; je n'ai pas peur d'un coup de cape, c'est
connu!... Quand la brise fraîchit, je ne m'inquiète
pas comme un passager ou un conscrit de deux jours;
tout de même, je n'aime pas à voir la lune jaunâtre
avec des cercles coupés à l'entour d'elle, ni non plus
la mer plus bleue que de coutume, avec des flaques
d'écume de çà et de là, et encore moins de petites bou-
teilles se formant sur l'eau.
— D'accord, père Madurec, tu as raison de ne pas
faire de souhaits pour le danger; — malgré çà, ce cal-
me-ci et ces brises folles m'enragent tant, rapport au
pays, à mon congé et à ma bonne femme de mère,
que j'aurais plaisir avoir en l'air des petits soleils à
l'entour du vrai tout rouge, ce qui est bien le pire de
tous les relèvements, — pourvu que ça nous donnât
du vent largue une bonne fois !...
Si les nuées environnent le soleil de toutes parts,
moins il restera de lumière, et plus le soleil paraîtra
petit, plus la tempête sera grande, — disent les vieux
navigateurs, — mais s'il apparaît deux soleils, la tem-
pête sera plus terrible et de plus longue durée.
Madurec et Caboulot, entourés par un cercle de ca-
marades, tels que Prigent, Cestac, Bleu-de-Ciel, Gim
blard ou Mitrouillard, dissertaient ainsi, quand le so-
LE CURÉ DE TRÉVEN 13
leil se coucha dans un rideau de nuages sanglants.
Les rayons de l'astre, sortant du milieu, étaient dardés
obliquement et brillaient contre le navire.
— Voilà, dit Madurec, un signe de grande pluie et
de coup de vent soigné.
Tout à coup, au-dessus du cap Saint-Thomé, se
dessina dans les nuages la forme noire d'un navire
sous toutes voiles, la carène en haut, les mâts tournés
vers la mer ; l'on comptait parfaitement les focs, hu-
niers et perroquets.
Je braquai la longue vue sur cette image aérienne,
tandis qu'Auguste cherchait autour de nous le bâti-
ment ainsi réflété ; il n'en découvrit aucun. — Ce n'é-
tait pourtant pas l'Alcibiade dont la figure renversée
se trouvait reproduite par le mirage ; — nous distin-
guions très-bien un trois-mâts, et nous-mêmes nous
n'étions qu'un brig. — Peut-être, de son côté le vé-
ritable trois-mâts apercevait-il l'image de notre brig
dans les nuages du couchant.
Quoi qu'il en soit, Madurec fit claquer sa langue
contre son palais, — autre pronostic fâcheux :
— Mauvais signe ! dit-il ; toutes fois et quantes tu
verras au ciel, au fond, à l'horizon, bord à bord, n'im-
porte comment, l'ombre d'un navire, sois sûr, mate-
lot, que c'est annonce de malheur!.... Pour du vent,
nous n'en manquerons pas cette nuit, ou demain
14 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
matin; — mais il nous en cuira, c'est positif ! Etant
en rade de Cadix, pendant la guerre, une nuit tous les
gens de quart virent sous l'eau la forme d'un grand
navire blanc filant comme un marsouin de feu. Notre
commandant, qui n'était pas malade, meurt le lende-
main d'un coup de sang ; — les Anglais se montrent,
nous sortons, notre second est tué, et si un enseigne
n'avait pas échoué le vaisseau, nous étions tous
pris.
— Oh ! Oh ! fit le Parisien.
— Une autre fois, continua Madurec, à Terre-
Neuve, par temps de brouillards, le Nouveau-Charles,
où j'étais à l'époque, se trouve en grand sous la gui-
bre d'un scélérat de gros navire blanc et bleu, filant
comme la foudre. Nous nous croyions écrasés. Il n'y
eut qu'un cri à notre bord... Eh bien ! rien du tout !
le gros navire blanc et bleu n'était qu'une ombre ;
nous entrons dedans et nous en ressortons de même. —
Mais le Nouveau-Charles se perdit, la semaine d'après,
entre Saint-Pierre et Miquelon.
Auguste et moi nous causions de l'étrange phéno-
mène d'optique dont nous étions témoins, et qui se
prolongea jusqu'à nuit close; Madurec appuyait ses
dires de vingt autres exemples qui lui attirèrent cent
questions. Madurec promit de les résoudre par l'his-
LE CURÉ DE TRÉVEN 15
toiré de l'Ombre d'un navire ; mais lé coup de vent
prévu dura quatre jours consécutifs;
A deux cents lieues au large du cap Saint-Thomé,
le malheureux Caboulot tomba dû bout dé la vergue
de misaine à la mer. On lui jeta, — fort inutilement,
sans doute, — la bouée de sauvetage ; — l'Alcibiade,
emporté par une vitesse de onze noeuds et battu en
pouppe par des lames énormes, n'ayant pu mettre en
panne ni envoyer dehors le canot de secours.
— Oui, matelot, oui, répondit Madurec avec émo-
tion, oui, c'est le tour à l'Ombre d'un navire que je
vous ai promise dans les temps !.. Pauvre Caboulot ! ..
Le Parisien coupa court à la tristesse de l'orateur
en s'écriant d'une voix joyeuse :
— Cric, crac, sabot, cuiller à pot, sous-pied de
guêtre, pas accéléré, marché!... Père Madurec, on
vous attend !
— « Marche aujourd'hui, marche demain, reprit le
vieux gabier en continuant la formule, à force de mar-
cher on fait beaucoup de chemin, surtout si l'on ne
tombe pas en route, vu qu'on n'a pas la peine de se
ramasser, et s'il pleut, il n'est pas utile de cracher
dans sa main pour tenir son bâton. Marche! marche en
avant ! à cinq cent mille millions de lieues plus loin
que le soleil levant, dont auquel il faut envoyer quatre
hommes et un caporal pour le forcer à sortir de son
16 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
hamac et à mettre ses bas de laine. Traverse le chemin
des Ratapiats, qui est bien long et pavé de quinze
pieds de vase en profond ; on y passe les pieds en haut,
la tête en bas, la respiration se faisant par le troisième
bouton de guêtre »
Tant que dure ce récitatif, qui n'a généralement
aucun rapport avec le fond de l'histoire, l'auditoire,
peu attentif, mouche, crache, tousse, s'arrange, s'in-
stalle, se carre; — on s'interpelle ou l'on échange
quelques propos à demi-voix, on bourre et on allume
les pipes, on fait place aux nouveaux arrivants, on
s'apprête à écouter.
Ainsi en use le parterre français, qui ne sait point
goûter une ouverture. Mais le plus profond silence
s'établit dès que le conteur en arrive aux derniers mots
de la rocambole préliminaire :
— « C'était donc un village où il y avait dix-neuf
habitants et vingt voleurs, par la raison que M. le
maire comptait pour deux. Ce village s'appelait l'Ile-
en-Vase et le maire M. Quatorze. »
Un murmure de surprise et de satisfaction se fit en-
tendre, car Madurec, dérogeant à l'usage consacré,
liait la formule préparatoire au récit.
Mais je n'ai point juré de répéter textuellement tous
les contes que l'estimable gabier de beaupré nous fai-
sait à bord de l'Alcibiade.
LE CURÉ DE TRÉVEN 17
Je lui ai fait et lui ferai encore assez d'emprunts
pour me borner cette fois à déclarer qu'il tint et au
de là ses promesses; qu'on en juge par un simple
fragment de sa péroraison.
L'artillerie de la corvette française l'Espoir fut dé-
chargée à bout portant dans la carène de la Mort. Et
un gémissement horrible se fit entendre.
On crut que les pirates massacrés venaient de re-
prendre vie. Quatorze, Barbabouc et leurs compa-
gnons semblèrent se redresser à leurs postes de combat.
— Les flammes de l'Enfer brillaient dans leurs re-
gards. — La Mort, qui coulait sous leurs pieds, les
entraînait avec elle en blasphémant Dieu.
La mer se creusa, un gouffre s'ouvrit, il se referma
en bouillonnant.
A bord de l'Espoir, tous les marins se mirent à ge-
noux en rendant au ciel des actions de grâces. — Et,
cependant, des flammes s'échappaient des eaux.
Du milieu des flammes surgit la forme d'un navire,
une âme, une ombre...
L'ombre fuit, glisse de la mer sur les nuages, et des
nuages retombe au plus profond de la mer.
« — Ce navire, enfants, dit textuellement Madurec,
c'est le même que nous avons vu au large du cap
18 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
Saint-Thomé ; c'est l'ombre de la Mort ; c'est la cor-
vette damnée de Quatorze.
» Chaquebâtiment honnête a une âme que lui donne
le prêtre en le baptisant sur les chantiers. Malheur au
navire qui tourne à la piraterie, son âme s'en va re-
joindre l'ombre de la Mort — de la corvette à Satan
et à Quatorze, le seul navire connu qui n'ait jamais eu
ce qui s'appelle une âme, mais tant seulement un es-
prit, une ombre, damnée à perpétuité sur la mer, où
elle rôdera tant que marchera le Juif-Errant.
» Hormis sur les chantiers et en démolition, l'âme
d'un navire ne sort pas de sa coque sans geindre,
sans parler, sans bénir l'équipage, ou lui faire un
compliment, ou lui adresser un reproche; ça s'est tou-
jours vu ! (1). »
— Oui, murmura Prigent, j'ai entendu l'âme du
navire trois fois dans ma vie... Ne ris pas, Parisien de
malheur!... Tu es sans croyances, tu es sans raison ;
navigue quinze ou vingt ans, lu changeras...
— Merci !.. dit le Parisien. Je veux bien être pendu
si l'on me rattrape jamais abord après que j'aurai reçu
mon congé...
(1) Voir mon roman l'Ame du navire, 1 vol. in-18,— et aux Poèmes
et Chants marins la légende et la chanson publiées sous le môme
titre. (Note de l'auteur.)
LE CURÉ DE TRÉVEN 19
« — La Mort, continua Madurec, n'était pas un
navire bâti par les hommes, elle avait du feu d'enfer
dans sa membrure, de manière qu'ayant coulé par le
fond, il est resté depuis dans la mer une sorte de feu
que le docteur appelle du phosphore ; mais laissons-Ià
les docteurs, vu qu'ils sont tous un peu comme le Pari-
sien, pires que des saint Thomas... »
— Mais, père Madurec, s'écria Biniou, l'Ile-en-
Vase, est-ce que le commandant de l'Espoir la laissa
tranquille?
— Oui et non, il ne la laissa pas tranquille d'une
manière, puisqu'il la chercha partout avec sa corvette
et une division d'autres navires ; mais, d'autre manière,
il ne lui fit pas grand mal, vu qu'il ne la retrouva pas
en place...
— La raison?
— La raison, c'est que le diable avait déménagé
avec pour aller faire la traite sur la côte d'Afrique, où
il resta négrier avec le Juif-Errant pour commis-
voyageur, jusqu'à temps qu'ils cédèrent la place à
Nathan-la-Flibuste...
— Nathan-la-Flibuste !... connu! s'écrièrent d'une
voix presque tous les vieux matelots de l'auditoire.
Si Quatorze est l'homme fort du jeu de loto, Na-
than-la-Flibuste, notre contemporain, est bien plus
20 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
fort encore ; il en est sur le gaillard-d'avant comme
chez Nicolet.
Mais minuit allait sonner, et tout à coup la vigie du
bossoir de l'Alcibiade cria :
— Terre ! le feu d'Ouessant !...
II
Retour » Brest
Il avait donc tenu sa promesse et terminé son conte
juste à temps; il avait conclu conformément à son
exorde, notre bon ami Madurec. L'Ombre d'un navire
venait de clore la série de ses légendes et de ses his-
toires maritimes.
L'île d'Ouessant était en vue.
Si jamais conteur émérite eut le droit de dire :
« Cric ! crac ! la sornette est dans le sac ! » ce fut bien
Madurec, dont le récit fabuleux était, pour nous au
moins, le fond du sac, la dernière des causeries de
quart.
Les approches de minuit, la certitude où nous étions
tous que le phare ne tarderait point à être aperçu, la
LE CURÉ DE TRÉVEN 21
nécessité de finir avec le quart, furent cause sans doute
que Madurec abrégea un peu sa conclusion. — Il sup-
prima bien des moralités, il négligeabien des épisodes,
il glissa enfin sur l'Ile-en-Vase et Nathan-la-Flibuste
avec un laisser-aller regrettable.
J'aurais pu, j'en conviens, donner au dénoûment
une allure moins brusque.— Mais, aujourd'hui comme
dans les derniers jours de décembre 1833, j'ai grande
hâte d'entrer à Brest.
Après avoir vu Quatorze périr dans l'impénitence
finale, on peut suppléer à la moralité que renferme la
punition du blasphémateur et de sa barque impie. —
On comprend que l'ombre errante du navire damné est
surtout destinée à rappeler aux marins le deuxième
commandement de Dieu. — Qu'elle soit de mauvais
présage, rien de plus simple. Aussi, tandis que l'équi-
page entier trépigne de joie, le digne conteur est
attristé ; il ne cesse de parler à Prigent de leur ami
commun, Caboulot. Il songe que, le lendemain, leur
premier soin devra être d'écrire à Tréven.
L'appel de minuit réunissait sur le pont les deux
bordées; et, l'appel terminé, quoiqu'ils eussent achevé
leur quart, les bâbordais ne se pressèrent pas de des-
cendre.
— Ouessant ! Ouessant ! Après trois ans de station à
Rio de Janeiro, à Bahia, Fernambouc, Montevidéo ou
22 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
Buenos-Ayres, après un exil maintes fois maudit,
apercevoir enfin le bienheureux phare d'Oues-
sant !...
On peut bien oublier les charmes du hamac, et,
malgré la froidure, passer encore une demi-heure sur
le pont, en vue d'un spectacle si doux. Les tribordais,
éveillés à minuit, s'en donnaient à leur aise. Auguste
et moi n'étions pas moins enchantés que nos cama-
rades du gaillard d'avant. Les hourras de plaisir, les gais
propos, les exclamations d'allégresse, les bonnes poi-
gnées de main, remplirent ces premiers moments. Et
que de chagrins critiques ne viennent point, épiloguant
cet épisode, nous parler de l'insouciance bien connue
des matelots pour les arrivées ou pour les départs.
Oui, le matelot du commerce qui fait régulièrement
le voyage du Havre à la Havane et de la Havane au
Havre, qui charge et décharge tour à tour son bâti-
ment aux deux extrémités de la ligne, part, arrive et
repart presque à jours fixes, est blasé comme un con-
ducteur d'omnibus, et n'éprouve guère d'émotions lors
de l'atterrissage.
Oui, le matelot du navire de guerre qui va de port
en port étranger, reste parfaitement froid quand il
jette l'ancre devant une ville inconnue. A bord de
l'Alcibiade, quand nous revenions de Bahia ou de
Montevidéo à Rio de Janeiro, les passagers, charmés de
LE CURÉ DE TRÉVEN 23
quitter le bord, s'étonnaient de l'indifférence des Ma-
durec, Prigent, Cestac et consorts...
Mais, il en est tout autrement, après une longue
campagne, lorsque, depuis trois ans, on n'a pas revu
les côtes de France, et qu'un congé définitif doit
rendre chacun des marins aux joies de famille; —
alors le matelot redevient homme ; — nul ne se réjouit
plus franchement, plus complètement que lui.
Un admirable clair de lune favorisait nos manoeu-
vres ; le commandant, prévenu par les soins de l'offi-
cier de quart, ordonna seulement de diminuer un peu
la voilure; le pilote entra en fonctions et prit la res-
ponsabilité de la direction du brig aux atterrages.
Avant le jour, l'équipage entier fut de nouveau sur
le pont ; — à huit heures du matin, nous nous amar-
rions en rade de Brest.
Madurec n'avait guère prononcé quelques mots
qu'en passant devant la Pierre-Capucin.
Quand nous longeâmes la roche Mengam :
— Prigent, dit-il, en hochant la tête, nous voici
entrés! les amis jettent par-dessus le bord leurs
vieilleries et leur reste de bazar!... Mais nous autres
nous laissons à la traîne un matelot qui en valait dix
comme on les fait aujourd'hui.
Prigent-le-chanteur partageait les émotions de Ma-
durec.
24 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
Ce fut bien autre chose, quand Bleu-de-Ciel, le ti-
monnier de veille sur la dunette (nous étions alors au
mouillage), crut reconnaître à la longue-vue toute la
famille de Caboulot assemblée auprès du sémaphore.
Et en effet, il y avait là sa fille Périne, brune pê-
cheuse qui venait d'atteindre l'âge de dix-neuf ans,
ses deux jeunes fils, Julian et Loeiz, et sa vieille
mère, la bonne femme Caboulot, l'une des anciennes
du bourg de Tréven ; il y avait enfin le père Argoff,
brave pilote du pays, camarade et contemporain de
Madurec, de Prigent et de Caboulot. Bleu-de-Ciel le
timonnier, qui était aussi de Tréven, malgré son so-
briquet français, ne pouvait s'y tromper :
— Les pauvres gens, dit-il, ont fait bien du che-
min pour avoir connaissance d'un malheur !... Ma-
durec et Prigent n'auront pas la peine de leur
écrire.
La nouvelle du bord fut bientôt que la famille Ca-
boulot était à la pointe, — et, il faut le dire, à la
louange des marins, un certain sentiment de tristesse
tempéra leur joie.
Le bon Madurec rompit le silence avec une éloquence
énergique et pérorait encore lorsque le grand canot
fut armé.
Plaindre Caboulot, plaindre surtout sa pauvre mère
et ses enfants qui devenaient orphelins, mêler à tout
LE CURÉ DE TRÉVEN 25
cela des paroles de coeur qui touchaient Prigent, Ces-
tac et jusqu'au Parisien, rappeler les présages funestes
qui précédèrent la perte du gabier de misaine, citer
les effets de soleil remarqués au cap Saint-Thomé,
citer surtout l'ombre d'un navire vue dans les nuages,
déplorer la chance fatale de son compatriote, et l'em-
pressement trop tendre qui amenait à Brest toute la
famille du matelot Trévennais, — tel fut, en analyse,
le discours de notre conteur.
Cependant, Biniou-le-Novice, dégourdi par trois
ans de campagne et qui donnait chaque jour de nou-
velles preuves de jugement, se permit une question ju-
dicieuse :
— Père Madurec, demanda-t-il, est-ce qu'il ne
vous paraît pas étonnant, puisque Tréven est à vingt
lieues de Brest, que toute la famille Caboulot soit là
rassemblée sur la Poinle-aux-Blagueurs ?.. Comment
donc ont-ils pu avoir connaissance de notre rentrée en
France? Vous savez bien que quatre jours avant de
partir de Bahia, personne à bord n'avait idée de l'or-
dre de retour.
— A Bahia, à bord, oui, mon garçon! répondit
Madurec, mais à Brest on n'en ignorait pas.
— Par quelles raisons ont-ils quitté Tréven, au lieu
d'y attendre le retour à Caboulot ?
— Nous le saurons tout à l'heure.
a
26 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
— J'ai bien peur, moi, que ce soit rapport au ma-
riage de Périne, qui est d'âge. Je vois que le père Ar-
goff est venu accompagner la bonne femme à Brest.
— Peut-être , mon Dieu ! jamais fils n'aura tant
manqué à sa mère, jamais père n'aura tant manqué à
ses enfants, que le pauvre Caboulot aujourd'hui à ceux
qui l'espèrent là, sur la pointe, le cherchant à bord
de tous leurs yeux sans l'y voir.
Madurec était patron et Prigent brigadier du grand
canot; ils y embarquèrent tous deux au coup de sifflet;
Auguste et moi nous y prîmes place.
Dix minutes après, nous accostions à la cale la
Rose ; la bonne femme Caboulot, Argoff, Périne ,
Julian et Loeiz accouraient au devant de Madurec.
Certes, j'avais hâte de m'éloigner du canot, de tra-
verser la ville au pas de course, de frapper enfin à la
porte d'une maison où des coeurs impatients m'atten-
daient!... Auguste, dont la famille habitait aussi à
Brest, n'était pas moins pressé que moi ; — et pour-
tant un douloureux intérêt nous retint sur le quai où
Madurec ne se pressait pas de descendre.
L'honnête gabier de beaupré n'avait jamais semblé
plus affairé; il gourmandait les canotiers, faisait amar-
rer l'embarcation, apostrophait l'un pour avoir mal
rentré son aviron, l'autre, pour avoir mal placé sa
LE CURÉ DE TRÉVEN 27
défense. On dut le prendre, tant les apparences sont
trompeuses, pour un grand faiseur d'embarras.
Prigent-le-chanteur tournait le dos : il se cachait.
Madurec n'avait pu se cacher, son rôle de patron l'en
empêchait. Ce fut sur lui que se fixèrent tout d'abord
les regards de la famille Caboulot.
La bonne femme, appuyée au bras d'Argoff, des-
cendit la rampe glissante de la cale ; elle s'avançait
pleine d'espérance. Madurec voulait en vain ne pas la
voir, il ne perdait pas le moindre de ses gestes.
Dans les beaux yeux noirs de Périne, sur les physio-
nomies un peu sauvages de Julian et de Loeiz pétil-
laient des sentiments que je pris pour de la joie. —
Cela faisait mal. Dans mon égoïsme, je m'estimai heu-
reux que la bonne mère ne se fût point adressée à moi.
— Ho-hé ! Madurec ! ho-hé !.. s'écria enfin le père
Argoff ; m'est avis, mon vieux, que tu as bien du mal
à tourner la tête.
D'un bond, Madurec fut sur le quai ; d'un bond Pri-
gent y sauta près de lui, car il aurait eu honte d'aban-
donner son matelot dans la position critique où il le voyait.
Madurec était pâle; dans les yeux de Prigent rou-
laient quelques larmes.
Tout à l'heure, pour rien au monde, ils n'eussent
voulu parler à la mère Caboulot ; — par amitié l'un
pour l'autre maintenant ils prirent à la fois la parole.
28 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
— Tais-toi, Prigent ! dit brusquement Madurec.
— Tais-toi plutôt, riposta Prigent ; c'est moi...
— Non ! c'est moi qui dirai tout !.. s'écria le patron
du grand canot.
— Mère Caboulot, interrompit Prigent, votre fils
n'est pas avec nous!..
La bonne femme, ni le vieil Argoff, ni les enfants ne
firentun geste de surprise. Madurec se hâta d'ajouter :
— Tenez! c'est un grand malheur à son âge, mais
Il a déserté!
— J'allais le dire ! ajouta Prigent.
La bonne femme, à ces mots, devint tremblante.
Sans le secours d'Argoff, elle fût tombée sur la cale;
Périne ne retint pas ses larmes; Julian et Loeiz rougi-
rent de honte.
— Jésus ! mon Dieu ! nous sommes perdus!... s'é-
cria la pauvre mère avec l'accent du désespoir.
Madurec et Prigent, qui avaient eu à la fois la même
idée, essayèrent alternativement de prendre la défense
du prétendu déserteur:
— Mon Dieu ! mère Caboulot, disait le premier, ce
n'est pas tout à fait sa faute; le brig était en partance,
il n'est pas rentré à bord...
— Il était veuf, dit Prigent ; il se sera peut-être éta-
bli au Brésil... Mais c'était un honnête matelot, il ne
vous oubliera jamais, vous ni les enfants !..
LE CURE DE TREVEN 29
— Ah !.. plût à Dieu qu'il fût au Brésil et qu'il nous
eût oubliés! s'écria la mère Caboulot avec une expres-
sion de douleur difficile à dépeindre.
— Ah çà !.. s'écria enfin le vieil Argoff, est-ce que
vous ne mentez pas, vous autres ?...
Madurec et Prigent commençaient à ne plus com-
prendre. Ils avaient cru trouver un biais; ils savaient
que la désertion à l'étranger est un fait vulgaire, au-
quel les gens du littoral n'attachent aucune idée de
déshonneur. A cette époque, il n'était guère de franc
matelot qui n'eût déserté pour courir un bord en aven-
turier sous pavillon américain, et qui, profitant d'une
amnistie, ne rentrât en France peu d'années après. Mais
Argoff ajouta sévèrement :
— Voyons! est-il vrai, oui ou non, parole de ma-
telot, que, revenant du Brésil, notre brave Caboulot
est tombé à la mer du bout de la vergue de misaine ?
— Eh bien! oui, c'est vrai, foi de matelot, dit Madu-
rec avec un accent de tristesse mêlé de quelque surprise.
— Nous ne voulions pas l'avouer de suite, ajouta
Prigent, rapport à la bonne femme Caboulot.
Mais elle, essuyant ses larmes, tremblante de joie,
demandait encore :
— C'est-il vrai, c'est-il bien vrai, au moins, que mon
est tombé à la mer, à deux cents lieues au large ?
-t-il bien vrai ? le jureriez-vous devant Dieu ?..
30 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
III
Le déserteur.
J'avoue humblement que je n'y compris rien, et
Auguste n'y comprit pas davantage.
Pourquoi cette vieille pêcheuse, si désolée d'appren-
dre que son fils eût déserté, semblait-elle désirer qu'il
eût réellement été abandonné en pleine mer? Pourquoi
la fille et les garçons de Caboulot et le vieil Argoff at-
tachaient-ils un si grand prix à la connaissance de la
plus cruelle vérité? Que signifiait ce cri du coeur ma-
ternel : « Plût à Dieu qu'il fût au Brésil et nous eût
oubliés!.. » Je savais trop bien, pour ne point faire de
vaines suppositions, qu'aucun faux sentiment de vertu
romaine n'entre dans les âmes de nos bons habitants
du littoral; que chez eux, tout est simple et natu-
rel ; qu'enfin les liens de la famille n'y sont vi-
ciés par rien de monstrueusement héroïque. — Je
LE CURÉ DE TRÉVEN 31
n'eus pas l'idée absurde de prendre la pauvre mère
Caboulot pour une de ces Spartiates farouches qui fai-
saient si bon marché de la vie de leurs fils... Mais, en-
core une fois, je n'y comprenais rien.
Prigent, les bras pendants, la bouche entr'ouverte,
regardait avec stupeur la famille Caboulot, qui rede-
venait triomphante ; Périne souriait, Julian et Loeiz
relevaient fièrement leurs petites têtes bretonnes; le
bon Argoff avait pris la main de Madurec et la secouait
à tour de bras.
Notre profond conteur laissant dans le vague
un monde de transitions, s'écria tout à coup :
— Ah ! nom d'un tonnerre!.. quelle chanceI.. Du
calme, les amis, ne craignez rien !.. ces messieurs peu-
vent vous le dire comme moi, comme tout l'équipage,
Caboulot n'a pas déserté !.. — Caboulot, notre vieux
Caboulot, sauvé!.. Comment donc ça, mère Caboulot ?..
Nous le pensions mort, nous autres... Il vous sera
bientôt rendu, blanc comme neige!.. Allez à Ponta-
niou lui annoncer que nous voici.
Pontaniou est la prison de la marine. — Les traits
de Prigent s'illuminèrent; tous les grands canotiers
partageaient la joie de Madurec et de la famille Cabou-
lot. Argoff se chargea de donner toutes les explications
nécessaires.
— D'abord, dit-il, Caboulot eut le bonheur d'em-
32 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
poigner la bouée de sauvetage, où il resta croche jus-
qu'au lendemain matin.
— Je le disais bien, quand on n'a pas usé ses chan-
ces, le diable perd... Nous avions vu l'Ombre d'un
navire dans le ciel, pourtant. Mais quel bâtiment l'a
donc sauvé? redemandait Madurec.
— Il faut tout de même que ce soit un bon mar-
cheur, ajouta Prigent.
— Oui, dit Argoff, vu que Caboulot est depuis
quinze jours en Europe, depuis dix jours en France,
depuis cinq jours en prison... Ce bâtiment sauveteur,
— j'ai bien dit du mal des vapeurs en ma vie, mais je
n'en dirai plus...
— Un vapeur !.. s'écrièrent Madurec, Prigent et la
compagnie.
— Un vapeur anglais faisant un voyage d'essai pour
les grandes navigations.
— Chance du bon Dieu!... ajouta Madurec; je
n'aime pas les Anglais, je n'aime pas les vapeurs...
mais le sauvetage de Caboulot me raccommoderait avec
pire que Nathan-la-Flibuste, s'il y en avait.
Auguste et moi, nous étions partis enchantés de
l'heureux dénouement qui ravissait tous les bons ma-
telots. D'autres scènes de coeur nous attendaient; mais
de celles-là nous ne devions pas être seulement les
témoins. Pourtant je les passerai sous silence. Il ne
LE CURÉ DE TRÉVEN 33
m'appartient pas d'empiéter sur les droits de l'ami
Caboulot, dont les aventures me furent bientôt
connues.
Le paquebot à vapeur anglais n'avait pas été arrêté,
comme notre brig l'Alcibiade, par les calmes intertro-
picaux ; il avait dû à sa marche rapide d'échapper au
coup de vent de nord qui a servi d'introduction à ce
récit.
Le soir où Madurec, secouant sa vareuse phospho-
rescente, prenait place au milieu des bâbordais, et en-
tamait en mémoire de Caboulot le conte de l'Ombre
d'un navire, Caboulot lui-même mettait pied à terre
à Liverpool, obtenait de l'agent consulaire français
quelques secours et se mettait en roule pour Tréven.
Il rentra dans sa case en naufragé, n'ayant aux
pieds qu'une méchante paire de savates trouées, sur
le corps qu'une misérable chemise et un pantalon qui
faisait pitié à voir. Sa bonne mère, trop heureuse,
l'embrassa en pleurant de joie ; sa Périne, ses jeunes
gars Julian et Loeiz lui firent fête. Le retour et le sau-
vetage merveilleux de Caboulot furent la nouvelle de
la paroisse.
Le curé de Tréven, digne prêtre, vint visiter la
mère Caboulot et son fils, et n'eut pas de peine à leur
faire sentir combien ils devaient d'actions de grâce au
ciel pour le salut inespéré du marin, qu'il engagea
34 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
fortement ensuite à se mettre en règle vis-à-vis de l'au-
torité maritime.
— Vous avez raison, monsieur le curé, dit Caboulot;
mais, voyez-vous, l'Alcibiade n'est qu'un navire à
voiles, bon marcheur, sans trop ; il n'y a pas de dan-
ger qu'il arrive à Brest avant huitaine. Pour lors, moi,
je demeure chez ma bonne femme de mère, avec mes
gars et ma Périne... Quand le brig arrivera, les pays
penseront écrire ici que je suis noyé ; la première balle
qu'ils relèveront sur la cale La Rose, ce sera moi ! ...
Soyez calme, monsieur le curé.
— Mais, mon ami, demanda le prêtre, quand donc
comptez-vous partir?
— A la fin de la semaine, par la voiture; car, voyez-
vous, monsieur le curé, si je n'ai sur le corps qu'une
mauvaise chemise et un vieux caban que ma mère
m'avait gardés dans un coin, j'ai à bord un sac au
grand complet et un livret qui vaut mille francs comme
un liard... Là-dessus on peut bien trouver de quoi
faire la roule de Brest en diligence.
— Tout cela est à merveille, Caboulot. Mais encore
une fois, croyez-moi, allez au-devant des recherches
de l'autorité. N'attendez pas que l'on vienne vous de-
mander en vertu de quel droit vous êtes dans votre
famille. Avez-vous un congé, une feuille de route, dés
papiers?
LE CURÉ DE TRÉVEN 38
— Mon livret est à bord de l'Alcibiade, répondit le
gabier de misaine qui se laissa parfaitement endoctri-
ner tant qu'il s'agit de religion.
Caboulot en fit même beaucoup plus que ne deman-
dait le prudent curé de Tréven. Avec sa mère et ses
trois enfants, il se rendit en pèlerinage à la petite cha-
pelle de Sainte-Barbe de la mer, lieu de dévotion des
pêcheurs du voisinage. Ils y brûlèrent des cierges, ils
y suspendirent comme un ex-voto la verge de la
bouée, dont Caboulot ne s'était point désaisi. Mais
lorsque le curé parla de gendarmes, de syndics, de
commissaires, de l'inscription maritime, de la néces-
sité de se mettre en règle, Caboulot hocha la tête :
— A-t-on jamais vu ? murmura-t-il ? je ne puis pas
faire que l'Alcibiade soit à Brest... Macache pour les
gendarmes!...
Argoff appuya l'opinion de Caboulot. La bonne
femme ne prit parti ni pour ni contre celle de curé,
qui y perdit son bas-breton.
Les gendarmes maritimes, sur l'ordre du syndic des
gens de mer, qui avait reçu les instructions précises
du commissaire de marine du quartier, ne tardèrent
pas à se présenter d'office.
Avec l'insouciance de ses pareils, Caboulot avait
négligé de se munir d'aucun certificat, d'aucun papier
constatant son retour par la voie d'Angleterre. Il ré-
36 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
pondit fort cavalièrement aux gendarmes; ceux-ci
avaient leur consigne et l'exécutèrent.
Caboulot, au grand désespoir de sa famille, fut
conduit à Brest, de brigade en brigade, sous la pré-
vention de désertion à l'étranger.— Après quoi, il fut
mis en prison à Pontaniou, en attendant le retour du
brig.
Alors, dans la paroisse de Tréven, commencèrent
les plus fâcheuses suppositions :
— Au fait, disait l'un, s'il a tant résisté aux con-
seils de M. le curé, c'est qu'il n'était pas blanc.
— Il pensait, ajoutait un autre, que le syndic n'au-
rait pas connaissance de son retour.
— Que vouliez-vous qu'il fît ? reprenait un troi-
sième; s'il a déserté, il ne pouvait pas aller se jeter
dans la gueule du loup,
Argoff voulait croire que Caboulot n'avait point
menti; mais la peur grossit le mal ; Argoff lui-même
en vint à douter. La mère de l'infortuné gabier alla
demander secours et protection au curé de Tréven, qui
lui fournil les moyens de faire le voyage de Brest, et
lui donna de nombreuses lettres de recommandation :
— Ma chère bonne femme, ajouta le prêtre,
si véritablement votre fils est tombé à la mer, s'il
nous a toujours dit la vérité, comme j'aime à le croire,
vous pouvez être sans inquiétudes ; mais si par mal-
LE CURÉ DE TRÉVEN 37
heur il a déserté, tenez, voici des lettres pour quel-
ques-uns de mes amis. Ils vous aideront de leur mieux
pour vos démarches.
L'arrivée de l'Alcibiade trancha la question, une
heure après l'arrivée à Brest d'Argoff et de toute la
famille Caboulot.
IV
Le Parisien
Dans la prison de Pontaniou, il y eut une véritable
fête, à laquelle prirent part tous les Trévenais de
l'équipage : Caboulot, rendu à la liberté, fut porté en
triomphe de Recouvrance, où est située la prison, à
Brest, où il devint l'objet d'une ovation nouvelle chez
la mère Cartahu, à l'enseigne de l'Ancre couronnée.
Sur ces entrefaites, le brig avait été hâlé et amarré
dans le port; l'équipage eut campo.
La fameuse auberge de la mère Cartahu revit les
Madurec, les Prigent, les Cestac, vieux amis habitués
à y célébrer leurs retours de campagne, Les souvenirs
3
38 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
des plaisirs passés furent évoqués pour mieux goûter
les plaisirs présents. Caboulot et sa famille eurent sur-
tout les honneurs de la soirée.
Tréven, représenté par le gabier sauvé des flots,
malgré le présage fatal de l'Ombre d'un navire, — Tré-
ven, représenté par Madurec-le-Conteur, Prigent-le-
Chanteur, le timonnier Bleu-de-Ciel, Biniou-le-Novice,
et la brune Périne, et ses frères, et l'heureuse bonne
femme ravie au septième ciel, — Tréven occupait la
table du milieu, où furent admis, par faveur, Mitrouil-
lard, Gimblard et même le Parisien.
Le Parisien, il est vrai, avait singulièrement re-
marqué les beaux yeux et les cheveux châtains de Pé-
rine Caboulot. Audacieux et fluet, beau diseur, du
reste, il s'était faufilé parmi les Trévennais pur-sang ;
il regrettait de ne pas savoir parler le bas-breton, lui
qui traitait naguère la langue celtique de charabias
sauvage, de baragouin inintelligible.
Inintelligible, d'accord, pour ceux qui ne la com-
prennent pas. Le langage des marins, comme je l'ai
dit maintes fois, le français et le latin sont dans le
même cas exactement, n'en déplaise à un spirituel
critique qui a traité, quelque part, le bas-breton de
langue inintelligible quoique douce. Le correctif est
charmant.
Prison, chagrins, terreurs, tout était oublié; l'on ne
LE CURÉ DE TREVEN 39
dit pas grand mal des gendarmes maritimes, et le
commissaire des classes ne fut pas même nommé; mais
en revanche, Caboulot, sa mère, sa fille, et après eux
Madurec, firent l'éloge en trois points de l'excellent
curé de Tréven.
A la table centrale, on fut d'une sagesse exemplaire,
par respect pour la bonne femme et ses enfants; aux
tables voisines, on but un peu trop peut-être ; mais le
vin donne l'humeur vagabonde. Avant le couvre-feu
la plupart des buveurs s'étaient dispersés dans les rues
tortueuses de Brest.
Les charmes de Périne opérèrent ce soir-là un mi-
racle; le Parisien ne s'enivra pas et ne sortit point; il
opina du bonnet aux éloges décernés aux curés, parut
enchanté des moralités de Madurec, et fut modeste.
Nul ne fêta plus que lui le brave Caboulot, il le com-
para savamment à Moïse, il alla jusqu'à épeler quel-
ques mots de bas-breton.
Eh bien ! quoique Périne eût la complaisance de les
lui souffler, il ne trouva pas que le c'h fût doux le
moins du monde. On saura que le c'h est une aspira-
tion gutturale comme en ont les Allemands, les Espa-
gnols et les Bédouins.
A dix heures, la mère Cartahu tira les rideaux et
ferma les portes de l'Ancre couronnée. Bonne nuit !
40 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
Le lendemain commença le désarmement de l'Alci-
biade. Caboulot avait repris de droit sa place à bord
du brig ; sa famille, en attendant le congédiement de
l'équipage, repartit pour Tréven, mais non sans être
accompagnée jusqu'en dehors de la ville.
— Adieu, les amis ! adieu tous ! dit la bonne femme
aux camarades de son fils.
— Adieu, au revoir ! répondirent les Trévennais.
Les embrassades, les poignées de main, les coups de
l'étrier, les souhaits de bon voyage n'en finirent
point.
Le Parisien se permit d'embrasser Périne. Nul n'y
trouva rien à blâmer; Périne lui dit adieu en souriant,
et montrant, par la même occasion, une admirable
rangée de petites dents blanches que Madurec, dans
ses beaux jours, aurait comparées aux brillants canons
de la corvette l'Espoir.
— Doucement, mademoiselle Périne, reprit le Pa-
risien, je ne vous dis pas adieu, moi, mais au revoir,
comme un franc Trévennais.
— Pourtant, vous allez à Paris, monsieur le Pa-
risien ?
— En passant par Tréven, si vous voulez bien le
permettre.
— Cest le cas de dire que tout chemin mène à
Rome, murmura le père Argoff.
LE CURÉ DE TRÉVEN 41
— Je vous le permets de tout mon coeur. A revoir
donc! répondit la jeune fille au Parisien.
Madurec, Prigent et compagnie se prirent à rire
bonnement.
— Eh ! eh ! fit Bleu-de-Ciel, paraît que le Parisien
en tient pour la fille à Caboulot.
Caboulot ne perdit pas ce propos, et lorsqu'enfin la
carriole fut partie, il tapa familièrement sur l'épaule
du jeune et galant faubourien :
— Minute, dit-il, attrape à ouvrir l'oreille, mon
garçon; attrape à causer !... Sais-tu bien où est
Tréven ?
Les Trévennais formèrent un groupe autour de Ca-
boulot et du Parisien ; tout en causant, on se dirigeait
vers la ville, de manière à être présents à bord dès
que sonnerait la cloche de l'arsenal.
Il y a cent raisons pour que nos lecteurs ignorent
la situation topographique du bourg de Tréven. La
première, la seule que nous donnerons ici, est que, de
notre autorité privée, pour une cent et unième raison,
nous avons défiguré le nom véritable de la patrie de
Caboulot, d'Argoff, Madurec, Prigent, Bleu-de-Ciel et
Biniou.
Quant à notre cent et unième raison, que l'on con-
naît déjà, elle retrouvera place à la fin de cette véri-
dique histoire.
42 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
— Si je sais où est Tréven ! mais sans doute !...
répondit le Parisien ; à une vingtaine de lieues d'ici,
passé Morlaix, sur la côte de Bretagne...
— Alors, mon gars, tu dois savoir aussi que Tréven
et Paris sont deux.
— D'accord, je n'ai pas la prétention de trouver
Paris à Tréven, et si je vous accompagne chez vous
après le congédiement, ce sera...
— Patience, interrompit Caboulot ; — n'embardons
pas. D'ici à la grille du port nous avons le temps de
tout dire. Donc, une supposition que moi, ou Madurec,
ou Prigent, nous te demandions la différence qu'il y
a entre Paris et Tréven... je te vois venir, tu me di-
rais : « Paris est grand et magnifique, Tréven est petit
et pas beau. » Tu me parlerais de ton Louvre, de ton
Palais-Royal, de ton Grand-Opéra, de tes théâtres, du
tremblement qui est là-bas, à terré; chez nous, à
terre, il y a la paix; le tremblement n'est qu'en mer
et le long de la côte quand buffe le vent du large. Nos
pauvres cases de pêcheurs ne sont pas des Louvres ;
nos spectacles, c'est le soleil qui se lève et se couche
dans les nuages d'or, les champs de genêts, la lande
et les bois de chênes, et puis la mer qui moutonne, qui
chante, qui rit, qui se fâche, nous fait de la misère
souventes fois, mais nous donne du pain toujours.
— Parisien, reprit Madurec, Caboulot te fait soi-
LE CURÉ DE TRÉVEN 43
disant mieux parler que tu ne parlerais loi-même ; il
n'a pourtant pas fini de dire la différence, la vraie dif-
férence qu'il y a entre Paris et Tréven.
— Non, je n'ai pas fini, car je veux l'entendre d'a-
bord. On riait, on jasait sur le pont de l'Alcibiade ; le
Parisien nous appelait, par manière de blague, des
Bretons sauvages, c'était sa revanche, vu que nous
l'appelions assez Conscrit et Parisien. Qu'il dise donc
ses raisons, on l'écoute.
La conversation prenait un tour grave qui faillit
déconcerter le galant admirateur de Périne ; il fit ce-
pendant de son mieux pour répondre à Caboulot.
— Vous m'avez appris à être franc, dit-il aux Tré-
vennais ; eh bien ! je ne vous dirai pas que j'irai à
Tréven uniquement pour accompagner plus longtemps
de vieux amis. Ma foi ! la meilleure raison, c'est qu'à
Tréven je retrouverai votre gentille Périne, père Ca-
boulot.
— Et après ?... que feras-tu d'elle ?... Quand tu
l'auras retrouvée, vue et revue, où ça te mènera-t-il ?
— à te faire casser les os, si tu n'es pas sage; à t'en
retourner dans ton Paris comme tu seras venu, si tu
te comportes bien. La différence qu'il y a, mon garçon,
entre Paris et Tréven, — voilà ce que je voulais te
bien mettre dans la tête, — c'est qu'à Tréven nous
sommes de vrais Bretons, toujours parés à répondre à
44 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
l'appel de notre curé, un saint homme du bon Dieu...
Tu riais à bord toutes fois et quantes Madurec parlait
de même, tu riais, Parisien ; j'en ai gardé souvenance.
A Tréven, nous sommes matelots, pêcheurs, fidèles,
solides au poste... au lieu que dans ton Paris, vous
êtes sans croyance, quasiment sans honnêteté...
— Oh ! oh ! fit le Parisien.
— Je ne dis pas ça pour te faire de la peine; mais
nous vous connaissons, vous, les messieurs de Paris.
Vous vous embarquez par coup de tête, vous en avez
bien vite assez du métier; vous ne faites pas cas des
idées du matelot; mais s'il y a à bord une bande de
fainéants, de mauvais sujets, de révoltés, on est sûr
que tous les Parisiens en seront.
— Ah çà, père Caboulot, répliqua le faubourien
avec humeur, est-ce pour avoir fait de compagnie la
conduite à votre famille que vous me traitez ainsi ?
Personne ne s'est plus réjoui que moi de votre sau-
vetage.
— Parisien, encore une fois, je ne cherche pas à te
chagriner, moi !... Mais ma fille est ma fille. Il y en a
d'aussi jolies, de plus jolies qu'elle, je ne veux pas
qu'il y en ait de plus honnête. Elle se mariera en tout
bien tout honneur, devant le curé, à un bon matelot
de la côte... Je n'ai pas besoin qu'un terrien vienne
lui conter des cajoleries, lui tourner la tête et le reste.
LE CURÉ DE TRÉVEN 48
Bon, à l'Ancre couronnée, chez la mère Cartahu, de
badiner une fois en passant; tu as fait ton joli coeur,
tu as palabré, tu as jacassé, tu t'es amusé, Périne et
nous autres aussi. Bon !... mais assez causé !...
— Parisien, ajouta Madurec, pas plus tard que la
nuit où nous avons vu le feu d'Ouessant, tu disais :
Malin qui me rattrapera sur votre mer jolie !
— Et tu viens d'entendre Caboulot, reprit Bleu-de-
Ciel le timonnier, il ne donnera jamais sa Périne qu'à
un matelot fieffé.
Prigent-le-Chanteur conclut au moment où les ca-
marades rentraient en ville :
— Lorsque nous aurons tous nos congés, Parisien,
viens avec nous jusqu'à Morlaix ; mais une fois Morlaix
passé, file de ton bord sur Paris; n'y as-tu pas une
mère, des frères ou des soeurs?...
— Tout ça signifie de ne pas vous accompagner à
Tréven ; merci !... dit le Parisien d'un ton piqué. Je
vous ai pris pour des amis, de francs camarades, vous
me repoussez... après trois ans de campagne, quand
j'ai partagé votre bonne et votre mauvaise fortune !...
Allez ! le plus menteur de nous n'est pas celui qu'on
pense. Avec vos grands mots de coeur sur la main, de
matelotage, de bonne amitié, vous êtes intéressés,
égoïstes et durs. Il faut, pour vous plaire, avoir vos
préjugés et vos rancunes... Si l'on n'est pas matelot
3.
46 LES NOUVEAUX QUARTS DE NUIT
breton, l'on ne vaut pas les quatre fers d'un chien ! ...
Me voici fixé sur votre charité chrétienne, votre frater-
ternité, vos fanfaronnades de dévouement.
Les Trévennais laissèrent dire avec insouciance;
cependant, une fois à bord, Madurec prit le Parisien à
l'écart :
— Je t'ai entendu marronner, lui dit-il, et, en deux
mots, je vais le prouver que tu as tort. Viens chez
nous, tu y trouveras du pain sur la planche tant que
nous en aurons; mais Caboulot a parlé en bon père de
famille : il veut pour sa Périne un mari d'abord, et de
plus un homme solide, un vrai matelot. Te sens-tu la
force de le devenir?... Le surplus ne me regarde pas !...
V
La Pêehe du varech
Il est au moins inutile d'expliquer pourquoi le
désarmement de l'Alcibiade se prolongea jusqu'à la fin
de janvier. Quelques contre-ordres retardèrent ainsi le
licenciement définitif de l'équipage; mais enfin, par

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