Les nouveaux Robinsons : aventures extraordinaires de deux enfants qui cherchent leur mère / par Eugénie Foa ; illustré par Duruy

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A. Bédelet (Paris). 1865. 1 vol. (196 p.) : pl. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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pf! NOUVEAUX
R 0¥î N S 0 N S.
CONTES HISTORIQUES DE M"" EUGÉNIE FOA.
LES ENFANTS ILLUSTRES.
LES PETITS ARTISTES.
LES PETITS GUERRIERS.
VERTUS ET TALENTS.
GRANDEUR ET ADVERSITÉ.
TRAVAIL ET CÉLÉBRITÉ.
PETITS PRINCES ET PETITES PRINCESSES.
LIVRE DE LA JEUNESSE.
LES PETITS SAVANTS.
LES PETITS POETES.
COURAGE ET RÉSIGNATION.
LES VOCATIONS.
LES VOIX PROVIDENTIELLES.
OUVRAGES DE LA MÊME COLLECTION.
LE TOUR DU MONDE.
HIDLE DU JEUNE AGE, ILLUSTnÉE.
CHOIX DE FABLES DE LA FONTAINE, ILLUSTRÉES.
HUFFON DU JEUNE A SE, ILLUSTIll!.
LE THÉÂTRE EN FAMILLE.
DEItQUIN (OEUVRES OEOlSIEs).
PLAISIR ET SAVOIR.
SCÈNES MARITIMES.
LES GLOIRES DE L'HUMANITÉ.
LES GLOIRES LITTÉRAIRES.
LE GÉNIE DES ARTS.
CONTES DES FÉES DE CHARLES PERRAULT.
MÉMOIRES D'UNE POUPÉE.
l';ui«. — linprimtuio A. Laiiiàot i. lhiviird, rue tks Saints-l't!!'e?, 1».
LES NOUVEAUX
ROBINSONS
AVENTURES EXTRAORDINAIRES
■ .y~~*-.~-.._
DE DEUX ENFANTS CjUI CHERCHENT LEUR MKH.E ~, "'-
4'v'CV).li /?^s ; ■'.■■', ""■ '
A"? ^ $ ^RAR EUGÉNIE FOA V^^ . '
î~" '-..■ '-',<\/ ILLUSTRE PAR DUHUY.
PARIS
AMÉDÉE BÉDELEÏ, LIBRAIRE-ÉDITEUIl,
14, HUE SEGUIEU
(ancienne nie Pavée-Saint-André).
LES
NOUVEAUX R0B1NS0NS.
CHAPITRE PREMIER.
LA CHAISE DE POSTE.
L'époque à laquelle remonte l'histoire que je
veux vous raconter est féconde en grands souvenirs.
Napoléon, après avoir rempli le monde du bruit de
son nom et de l'éclat de sa gloire, était forcé d'ab-
diquer l'empire. Les rejetons de la vieille famille
des rois de France quittaient enfin la terre d'exil et
remontaient sur le trône de leurs aïeux. On eût dit
que la Providence voulait donner à l'humanité une
de ces leçons éclatantes et terribles qui troublent si
souvent le sommeil des grands de la terre, derrière
la triple enceinte de murailles, de gardes et d'amis
qui veillent sur leur repos. Si un sage eût dit,
i
avant la désastreuse expédition de Moscou, que
deux ans après l'empereur, cet homme de génie qui
avait gagné tant de batailles, qui régnait en souve-
rain maître sur l'Europe entière, qui faisait oublier
les hauts faits d'Alexandre le Grand, de César et
de Charlemagne, verrait tout à coup toutes ses es-
pérances s'évanouir, et son immense puissance lui
échapper comme les fantômes d'un rêve, pour al-
ler, pauvre soldat de fortune, expier ses triomphes
dans une île solitaire, ce sage eût été regardé comme
un insensé. On aurait moins bien voulu le croire
encore, s'il eût ajouté que la chute du vainqueur
de Marengo et d'Austerlitz serait suivie de la réha-
bilitation de la famille des Bourbons et du retour
au trône du frère de Louis XVI. Et, cependant, tout
cela s'est accompli. Les armées des nations enne-
mies, cinq fois coalisées et cinq fois soumises par le
génie de Bonaparte, après avoir été vaincues dans
une foule de combats et de batailles, se coalisent
une sixième fois, et, malgré les efforts inouïs de
Napoléon, malgré son héroïque résistance et ses vic-
toires incroyables, elles entrent en France, et, le
29 mars 1814, elles se battent sous les murs de Pa-
ris. Dès lors l'empereur a dû souvent dire, comme
François 1er, après la retraite de Pavie : Tout est
perdu fors l'honneur.
La grande ville était dans une extrême agitation
— 3 —
et en proie aux plus vives inquiétudes. Les riches
voulaient capituler, les pauvres demandaient à se
battre. Ce furent les riches et les Cosaques qui
l'emportèrent. Cependant les troupes impériales
faisaient une dernière tentative sous les ordres des
ducs de Trévise et de Raguse, pour défendre la ca-
pitale. C'est en vain que nos soldats déploient le
plus indomptable courage et font preuve d'un dé-
vouement sans bornes; la fortune a abandonné les
aigles françaises; il faut se résigner à la défaite.
On ne saura jamais tous les événements qui ont
signalé la journée désastreuse du 30 mars. Tous les
esprits étaient tellement préoccupés de la chute du
colosse impérial, et de l'attente de ce qui allait ar-
river, que l'on songeait peu à tous les malheurs, à
tous les sinistres dont Paris est le théâtre dans les
jours de tumulte et de guerre. C'est ainsi que dans
la rue du Faubourg-Saint-Martin, on ne s'aperçut
pas d'un affreux accident qui, en toute autre cir-
constance, eût mis le quartier en émoi. Donnez-^
moi la main et suivez-moi à une petite maison dans
le voisinage de l'église Saint-Laurent, pour que je
vous fasse faire connaissance avec quelques per-
sonnes qui l'habitent.
Il y avait alors dans cette maison un vénérable
ecclésiastique fort âgé, un de ces hommes d'une
rigidité de moeurs à toute épreuve, d'une charité
_ 4 _
inépuisable, d'une bienveillance pleine d'aménité :
il s'appelait l'abbé Raymond. On lisait sur son vi-
sage noble et calme toutes les belles qualités de son
âme. Lui aussi avait, pendant la tourmente révolu-
tionnaire, vécu sur la terre d'exil. Il avait subi l'é-
preuve du malheur, et il était arrivé à cette époque
de la vie où l'on trouve bien peu de secrets cachés
pour soi dans le coeur des hommes. Il habitait le
quartier du faubourg Saint-Martin depuis long-
temps, et, avec un modeste revenu, il trouvait en-
core le moyen de venir en aide à bien des misères;
il prodiguait avec le même dévouement des aumônes
aux pauvres et des consolations aux affligés. Aussi
il était aimé comme un père.
Cet excellent ecclésiastique, qui ne desservait
plus particulièrement aucune paroisse, avait avec
lui un domestique aussi fidèle que dévoué. Celui-ci
portait le nom de Maclou, et avait quitté, à l'âge
de vingt ans, un charmant village de la Champagne
pour venir habiter Paris avec son maître, qui ren-
trait de l'émigration, et à qui il servait de valet de
chambre, d'intendant et de sacristain tout à la fois.
Maclou avait conservé au milieu du monde la moi-
tié de son éducation champêtre. Il est vrai de dire
que ce inonde se bornait pour lui à une petite par-
tie de la rue qu'il habitait. 11 parlait de son voyage
au Pont-Neuf et au Luxembourg, comme d'autres
parlent de leurs excursions parmi les peuplades
sauvages de l'Afrique. Son costume, depuis qua-
torze ans, avait été invariablement le même : il
portait un habit noir à larges basques, qui avait ga-
gné en vieillissant sur le dos de notre homme un
lustre brillant. Maclou était coiffé d'un bonnet noir
à reflets rougeàtres, qui semblait faire partie de sa
tète et devoir y rester attaché jusqu'au jugement
dernier. Ses pieds prenaient enfin leurs ébats dans
de larges souliers ferrés, assez solides pour pouvoir
braver pendant des siècles le pavé destructeur des
rues de la capitale. 11 déployait sous ce harnais une
gaucherie amusante et des allures rustiques assez
étranges.
C'était aussi un excellent homme, que Maclou.
Il pouvait passer pour le meilleur serviteur du
monde. 11 parlait peu et agissait beaucoup. 11 de-
vinait son maître sur son moindre signe, et suivait
ses plus minutieuses recommandations avec une
ponctualité exemplaire. Il n'était jamais fatigué et
ne montrait jamais la plus légère impatience. Son
maître ne se souvenait pas de l'avoir entendu se
plaindre, mais aussi son maître n'avait jamais abusé
de son ardeur h le servir. Autant Maclou était em-
pressé, actif, prévenant, autant l'abbé Raymond se
montrait indulgent, bon et réservé. 11 résultait de
là que ces deux hommes étaient fortement attachés
— 6 —
l'un à l'autre. Maclou était on ne peut plus heu-
reux. Il ne regrettait pas la paix de son village, ni
le repos au coin du foyer pendant l'hiver, ni les
jours de la moisson. Il avait oublié les jours de sa
jeunesse pour se dévouer corps et âme au vieux
prêtre.
Jusqu'au commencement de 1814, l'abbé Ray-
mond et Maclou avaient vécu dans le calme, ne
laissant pas écouler un jour sans faire quelque
bonne oeuvre, quand arriva la catastrophe de Na-
poléon, qui ne pouvait certes pas changer leur des-
tinée. Mais cependant, à cette époque, de graves
événements vinrent modifier leur genre de vie.
Le 30 mars, Maclou entre de très-grand matin
dans la chambre de son maître.
— Monsieur le curé, lui dit-il d'une voix basse
et entrecoupée, en ouvrant le volet d'une main
tremblante, nous sommes perdus.
— Que dis-tu, Maclou? s'écria le curé en sautant
à bas de son lit et en s'habillant à la hâte.
— Je dis, monsieur, que nous sommes morts,
répéta le vieux serviteur, les bras ballants et sans
songer* à aider son maître, comme il le faisait ordi-
nairement : les Autrichiens, les Cosaques, les Turcs
et les sauvages sont aux portes de Paris; ils vont
mettre le feu aux quatre coins de la ville, à ce que
m'a dit la fruitière d'en face, et ils nous mangeront
— 7 —
tout rôtis, de même qu'ils ont mangé le grand Na-
poléon (que Dieu ait son âme), ainsi que son
épouse et son mioche, à ce que m'a dit encore la
fruitière.
— Si c'est chez la fruitière que tu vas chercher
tes nouvelles, Maclou, tu pourrais bien te dispenser
de me les rapporter, et surtout de venir me réveil-
ler en sursaut comme tu l'as fait ce matin. J'ai cru
que notre voisine, Mm° Rivière, allait trépasser et
avait besoin des saintes huiles... pauvre femme!...'
ou que quelques-uns de mes enfants du catéchisme
étaient malades. On n'effraye pas son maître comme
cela, Maclou, ce n'est pas bien.
— Je me suis bien effrayé moi-même, monsieur
le curé ! Que voulez-vous?... Du reste, sur ma cons-
cience, je vous jure que les anthropophages ennemis
entourent Paris. Tenez... tenez... pan... entendez-^
vous la fusillade ?
— C'est vrai, dit le curé, écoutant et pâlissant.
Mon Dieu, mon Dieu ! prenez pitié de ceux qui
succombent!... Maclou, donne-moi ma robe.
— Vous l'avez, monsieur le curé.
— Et mon rabat?
— Il est à votre cou, monsieur le curé.
— C'est vrai, je suis tout troublé aussi.
— Pan... pan... pani..entendez-vous, monsieur
le curé, comme ça chauffe?
— 8 —
— Certainement que j'entends... Mon Dieu! mon
Dieu ! va à l'église, Maclou, je veux dire la messe.
— Et qui l'entendra, monsieur le curé? Tout le
monde est caché, on se bat dans Paris.
— N'importe, va toujours sonner, Maclou, dût-il
n'y avoir que toi et moi pour prier Dieu,
— J'y vais, monsieur le curé, j'y vais, disait
Maclou sans bouger, l'oreille au guet, et regardant
son maître, qui, debout comme lui, l'écoutait
et le regardait, j'y vais, pan... pan... pan... s'en
donnent-ils?... Et dire que moi, Maclou, pau-
vre orphelin, né natif d'Épernon en Champagne,
j'aurai suivi un brave et excellent curé comme vous,
pour, au bout de ce long espace de temps, moi, qui
vous parle, me faire massacrer et voir massacrer
mon pauvre maître, l'abbé Raymond, le plus digne
prêtre de Paris et des environs! Jamais je ne me
consolerai d'une folie pareille... Pan... pan... pan...
entendez-vous, monsieur le curé, les infidèles, les
païens, les idolâtres?... Et, vrai, il faut bien que ce
soient des infidèles, des païens et des idolâtres,
pour venir nous faire du mal, à moi, à vous,
monsieur le curé... Pan... pan... pan... Oh! ils ne
cesseront, ces brigands, que lorsqu'ils auront mis
Parisiens sur Parisiens, et pierre sur pierre de cette
belle ville de Paris, et qu'ils auront fait de tout ça
un grand feu de joie, qui se verra à un quart de
— 9 —
lieue à la ronde... Pan... pan... pan... Sainte Ge-
neviève, patronne de Paris, viens à notre secours!
— Que de morts il doit y avoir dans les rues !
Maclou... et qui meurent sans confession!... Viens,
Maclou, prends de la charpie, du vieux linge, une
paire de ciseaux, et suis-moi.
— Vous suivre, monsieur le curé? Vous n'êtes pas
content de l'idée qu'on nous massacrera ici; vous
voulez, pour être plus sûr de notre fait, aller nous
faire massacrer dehors? Non, monsieur le curé, ex-
cusez-moi si je vous désobéis; c'est la première fois
de ma vie, vous le savez, mais la mort est trop
horrible à voir, pour que j'aille la regarder de si
près.
— Fais ce que je te dis, mon pauvre Maclou, re-
prit le curé tout aussi pâle et aussi tremblant que
son domestique, je n'ai pas déjà tant de courage,
pour que tu me l'ôtes par tes poltronneries... Songe
que dans la rue, à deux pas de nous peut-être, nos
semblables, nos frères, nos enfants meurent sans
secours, sans les consolations de la religion, et allons
leur en donner. Maclou, suis-moi, mon vieux ser-
viteur, Dieu te tiendra compte de ce dévouement.
Viens...
Et comme le curé, après s'être secoué comme
quelqu'un qui chasse la peur et raffermit ses jam-
bes, marchait bravement vers l'escalier, force fut à
Maclou de le suivre.
— 10 —
Arrivé contre la porte du presbytère, il y eut en-
core entre eux un petit débat, que le curé trancha
en ouvrant lui-même la porte. Mais au moment où le
curé et le valet allaient mettre le pied dehors, ils en
furent empêchés par la vue d'une chaise de poste
dont les chevaux, sans guides et sans postillon, des-
cendaient la rue au grand galop.
— Arrêtez! arrêtez! criait-on de l'intérieur du
carrosse ; et le curé, n'écoutant que son coeur, allait
s'élancer à la tête des chevaux, lorsqu'un des deux
s'abattit, et l'autre s'arrêta net ; mais le choc fut si
violent que la voiture versa.
Au même instant des cris d'enfants se firent en-
tendre.
CHAPITRE II.
LES ORPHELINS.
Laissant les chevaux étendus à terre pour s'oc-
cuper des personnes que pouvait renfermer le car-
rosse, le curé et Maclou se précipitèrent à la portière
et l'ouvrirent. Un spectacle déplorable s'offrit à leurs
regards.
Une femme, qu'à son vêtement de paysanne on
pouvait prendre pour une nourrice, était étendue
— 11 —
roide morte dans le fond de la voiture ; un enfant
d'un an, pendu encore à son sein et reposant sur
ses bras, prouvait, par la manière ingénieuse dont
il était placé, toute la précaution que la pauvre
nourrice, au moment de l'accident, avait dû pren-
dre pour lui éviter un choc. Un second petit en-
fant, de deux ou trois ans environ, criant à tue-tête,
et tenant son front dans ses petites mains, pleurait
à chaudes larmes. Le costume de ces deux enfants
était riche, d'une excessive propreté, et paraissait
analogue au splendide équipage qui les conduisait.
Maclou s'empara des deux petites créatures, et le
curé, aidé de quelques voisins, s'empressa de tirer
de la voiture, le corps de la nourrice auquel il pro-
digua, mais inutilement, tous les secours que ses
connaissances en chirurgie lui suggéraient. Une
blessure large et saignante que la pauvre femme
avait à la tempe, faisait présumer qu'un éclat de
glace, en la frappant à cet endroit sensible, l'avait
tuée sur le coup. Le saint homme fit entrer le
corps dans le presbytère, et commanda pour le len-
demain, à l'église, un service particulier.
Puis, ayant fait dételer les chevaux, qu'un co-
cher voisin se chargea de conduire dans son écurie,
le prêtre fit remiser la voiture, et rentra chez lui
pour savoir ce qu'étaient devenus son domestique et
les enfants.
— 12 —
Ce fut la première chose qu'il vit en ouvrant la
porte de sa petite cuisine. Maclou se balançait sur
une chaise, endormait le plus jeune des enfants,
tandis que l'aîné, debout devant lui, le front caché
par un bandeau qui sentait le vulnéraire, et sem-
blant tout consolé, mordait à pleines dents dans une
grande tartine au raisiné.
— Fort bien, Maclou, dit le curé en souriant à ce
tableau, je vois avec plaisir que tu exerces aussi
bien l'emploi de berceuse que celui de desservant
et de valet de chambre d'un pauvre prêtre. Les en-
fants n'ont aucun mal, à ce que je vois.
— Aucun, monsieur le curé, à l'exception,
toutefois, du plus petit, qui me semble avoir le
bras froissé, et du plus grand, dont le front est for-
tement endommagé, répondit Maclou.
— Et tu appelles ça aucun mal! Voyons, voyons,
Maclou! Et avec une sollicitude toute paternelle, le
curé examina attentivement les deux enfants qui,
à une écorchure et aune bosse près, n'avaient réel-
lement rien de bien grave.
Ces premiers soins remplis, Maclou dit à son
maître qui paraissait soucieux :
— A qui sont ces enfants, monsieur le curé ?
— Est-ce que je le sais? répondit celui-ci.
— Vous ne l'avez demandé à personne ?
— Et à qui veux-tu que je le demande ? pas de
LES ORPHELINS.
/
Dis-cône,petfL, comment se nomme ton papa '<:'
— 13 —
cocher sur le siège ! La seule personne qui pouvait
me répondre, morte !... à moins que ces petits... Dis
donc, petit, reprit le curé, s'adressant à l'aîné des
enfants qui, avec l'instinct d'un enfant riche habitué
à la propreté, présentait ses petites mains pleines
de raisiné au curé pour qu'il. les essuyât ; — dis
donc, petit, comment se nomme ton papa?
— Papa, répondit le petit avec assurance.
— Je le sais bien, mais il a un autre nom. Com-
ment, par exemple, ta maman l'appelle-t-elle?
— Ami, répondit le petit.
— Comment les domestiques l'appellent-ils? re-
prit le curé en souriant et croyant avoir trouvé la
seule manière d'obtenir une réponse convenable.
— Monsieur, répondit le petit encore sans hé-
siter.
— Allons, c'est décidé, cet enfant ne me com-
prend pas , dit le curé d'un air chagrin.
— Et toi, comment t'appelles-tu? demanda Ma-
clou au petit.
— Léon, répondit-il.
— Et ta soeur?
— Ninie.
— Et la femme qui était avec vous dans le car-
rosse?
— Nounou.
— Nous voilà bien avancés, répliqua Maclou;
— 14 —
papa, ami, monsieur, Léon, Ninie, Nounou. Avec
des indications aussi claires que celles-là, nous ne
pouvons manquer de trouver bientôt les parents de
ces moutards.
— En visitant le carrosse, fit observer le curé,
nous aurons sans doute quelques indications.
— Et vile, monsieur, et vite, tenez les enfants,
je vais visiter et le carrosse, et les malles, elles po-
ches de la morte.
— Un moment, Maclou, il faudrait le commis-
saire de police pour cela.
— Et où voulez-vous que nous trouvions un com-
missaire de police, monsieur le curé, dans un jour
comme aujourd'hui ? la première moitié de Paris se
bat, et la seconde moitié se cache. Nous cherche-
rons bien nous-mêmes, monsieur le curé, car, en-
fin, nous ne pouvons garder les enfants chez nous,
il faut savoir à qui les renvoyer. Tenez, en voici un
qui dort, l'autre qui ne demande pas mieux ; je vais
les coucher sur votre lit, et nous irons faire nos
perquisitions.
Le curé ayant par son silence approuvé cet arran-
gement, Maclou alla coucher les enfants et revint
aussitôt.
— D'abord au carrosse, dit-il.
13
CHAPITRE III.
LE HOCHET ARMORIÉ.
Maclou était sorti. L'abbé Raymond resta seul
absorbé dans ses réflexions. Les villages de Pantin
et de Romainville étaient occupés par divers corps
d'armées ennemies, et, dès le point du jour, on
avait commencé à se battre avec acharnement. La
voiture, qui arrivait par la route de Chantilly, avait
passé de très-grand matin au milieu des troupes
campées dans les environs de Paris, et n'avait
donc pu entrer dans la ville que parce qu'elle ne
renfermait personne de suspect. La vie de ces en-
fants, se disait le curé, étaitr-elle menacée d'une
manière imminente? Leur sort dépendait donc de
leur présence à Paris le 30 mars au matin? Qui
donc nous dévoilera ce mystère incompréhensible?
qui nous dira quelle est leur famille? N'avoir aucun
renseignement, aucun indice; ne pas pouvoir même
faire une conjecture raisonnable! n'est-ce pas une
chose désespérante? Cependant le bon curé, bien
qu'il eût l'âme profondément attristée, ne perdit
pas la confiance qu'il avait en Dieu, et il reprit cou-
— 16 —
rage. Il s'avança près du lit où les enfants repo-
saient, et resta quelques instants à contempler le
sommeil si calme et si pur de ses deux chers petits
hôtes. Heureux âge ! ils dormaient, roses et sou-
riants, comme sur les genoux de leur nourrice, sous
le toit paternel. Quels songes berçaient leurs jeunes
imaginations? Peut-être rêvaient-ils les caresses
d'un père chéri, les baisers d'une mère bien-aimée?
Qui leur rendra, pensait l'abbé Raymond, ces inno-
centes joies de la famille ? Ils fussent nés orphelins
que leur sort n'eût pas été plus déplorable. Ce sera
à moi, je le pressens, qu'il appartiendra de leur
servir de famille, de mettre dans leur coeur l'amour
de Dieu, et de leur enseigner les préceptes de la
vertu. Mais cette aisance, cette fortune qu'ils eus-
sent trouvées dans la maison paternelle, hélas! je
ne pourrai la leur donner.
Le bon curé se laissa aller à de tristes réflexions
sur l'avenir réservé à ces deuxenfanls... Enfin, se
dit-il, peut-être la Providence les rendra-t-elle à la
tendresse de leur mère!... Que la volonté de Dieu
soit faite !
Et quelques larmes roulèrent dans les yeux du
vénérable ecclésiastique, de cet homme, dont le coeur
avait été brisé par bien des infortunes, et qui était
accoutumé au spectacle de toutes les misères, et on
l'eût entendu dire tout bas, avec un sentiment de
— 17 —
profonde compassion.'Pauvre mère ! pauvres en-
fants !...
Maclou, à l'époque dont nous parlons, était dans
la force de l'âge et doué d'une vigueur peu com-
mune. Il déchargea à lui seul le carrosse, descendit
les malles, bouleversa les poches et les coussins,
et, ne trouvant dans l'intérieur de la voiture qu'un
reste de volaille froide, une bouteille de lait, un
morceau de pain et un paquet de petites clefs, il se
décida à faire des recherches plus minutieuses cl à
ouvrir les malles.
Le curé, qui était venu le trouver, le regardait
faire, debout et immobile.
— Quelle aventure, se disait-il, quelle aventure !
Si ces enfants pouvaient parler, au moins, ils nous
épargneraient des recherches que, dans des cir-
constances ordinaires, on pourrait regarder comme
indiscrètes; mais, une ville au pillage, un État qui
n'a ni empereur, ni roi, ni commissaire de police;
mon Dieu! si je fais mal, vous qui lisez dans le
fond des coeurs, pardonnez à l'intention et faites-
nous trouver ce que nous cherchons!
— Monsieur le curé ! monsieur le curé ! ces en-
fants sont des enfants très-riches, des enfants de
duc et pair, ou de sénateur, pour le moins, s'écria
Maclou, interrompant l'abbé Raymond et ouvrant
— 18 —
de grands yeux devant une malle dont il venait
de soulever le couvercle.
— Ah! tu as trouvé?... demanda vivement le
curé.
— D'abord des vêtements de paysanne, dit Ma-
clou.
— Ceux de cette malheureuse nourrice!... fit
observer le curé.
— Puis de jolis costumes d'enfant, pas du tout
analogues aux vêtements de la paysanne, et enfin,
ce bijou reluisant comme de l'or, et couvert de
morceaux de verre de toutes les couleurs : il y en
a de blancs, de rouges, de verls et de bleus; ça
vous aveugle, rien que de les regarder.
— C'est un hochet! dit le curé, prenant des
mains de son valet un superbe bijou, orné de pier-
res précieuses, et auquel était attachée une. chaîne
d'or... un hochet qui doit être d'un grand prix, à
en juger par le poids de l'or, et par les diamants,
les rubis, les émeraudes et les turquoises qui l'en-
tourent.
— Un hochet! fit Maclou avec mépris, un ho-
chet! Si, au lieu de ce bijou, de cette femme morte
et de ces deux enfants qui ne savent pas parler, il
y avait eu un chien daus la voiture, nous saurions
maintenant à quoi nous en tenir, monsieur le curé.
— Un chien! dit le curé haussant les épaules,
— 19 —
un chien ! Tu es fou, Maclou, car, à moins que ce
ne soit un chien du temps où les bêles parlaient...
— Ne vous moquez pas, monsieur le curé, ne
vous moquez pas; les chiens de bonne maison
n'ont-ils pas toujours un collier?
— Eh bien ! Maclou, qu'a de commun un collier
avec les renseignements que nous cherchons?
— Petite patience! monsieur le curé, petite
patience ! Sur les colliers de chien de bonne mai-
son, ne met-on pas toujours en écrit : J'appartiens
à un tel'! Vous voyez donc bien, monsieur le curé,
qu'un chien peut nous en apprendre plus qu'une
femme morte et que deux enfants qui ne savent
pas parler.
— Si le hochet pouvait remplir l'office du col-
lier de chien de bonne maison... dit le curé, exa-
minant attentivement chaque facette du hochet,
chaque chaînon de la chaîne... Et soudain, pous-
sant un cri de joie, il s'écria : Un chiffre! un
chiffre ! Puis il ajouta d'un accent découragé : Un
E et un M ! Je ne suis pas plus avancé, mon pauvre
Maclou, c'est désolant.
— Il ne nous reste plus qu'un moyen, mon-
sieur le curé, dit Maclou de l'air effaré d'un
homme qui prend un parti désespéré : il faut aller
fouiller dans les poches de la morte !
— 20 — .
— Fouiller dans les poches de la morte ! répéta
le curé avec effroi.
— Dame! monsieur le curé, comme vous dites
quelquefois : aux grands maux les grands remè-
des !... Cette femme morte no va pas rester éter-
nellement étendue dans la chambre basse du pres-
bytère; on la tirera do là demain pour l'enterrer;
on ne l'enlerrera pas avec ses jupes, ses poches et
ses autres vêtements; or, que nous y regardions
aujourd'hui ou demain, il faut toujours y regarder,
n'est-il pas vrai? et le plus tôt que nous saurons
qui sont ces pauvres petits amours, m'est avis que
ce sera le mieux... Qui sait? leurs parents sont
peut-être à Paris, tout près, qui attendent leurs
enfants; l'humanité et la religion nous l'ordon-
nent; il ne faut pas faire attendre cette pauvre
jeune mère, ce père désolé...
— Qu'entends-je?... interrompit le curé. Écoute
donc, Maclou... ce sont des cris d'enfants! D'en-
fants! mon Dieu! j'oubliais que vous m'en aviez
envoyé deux.
Et le brave abbé Raymond se hâta de se rendre
auprès des pauvres petits.
Probablement, le premier des deux enfants qui
s'était réveillé, ne trouvant pas sa bonne auprès de
lui, avait en pleurant réveillé l'autre, qui s'était
mis à crier à son tour, de sorte que, lorsque le bon
— 21 —
curé entra dans la chambre où on les avait couchés
tous les deux, il fut assourdi et ne sut auquel
courir.
— Que faire? mon Dieu ! que faire? disait-il, al-
lant de l'un à l'autre. Attends, petit... Un peu de
patience, petite... as-tu soif?... as-lu faim?.,.
Mais... pauvr-es enfants! j'oublie qu'ils ne savent
pas parler... Maclou ! Maclou ! à mon secours, mon
pauvre garçon ; il y a de quoi devenir fou... Deux
enfants chez un curé!...
Maclou arrivait alors triomphant ; il tenait une
lettre ouverte, sans enveloppe, dont l'écriture pa-
raissait fort embrouillée.
— Voici, monsieur le curé, voici qui va vous
donner le noeud de cette affaire, dit-il, en criant
assez haut pour dominer de sa voix mâle les voix
piaillardes des enfants. C'est mal écrit; l'enveloppe
est perdue; il n'y a pas un mot d'orthographe,
mais c'est égal, une lettre, ça dit toujours quelque
chose.
— Si ça continue, je deviendrai sourd, dit le
curé, se bouchant d'une main l'oreille qui était le
plus près de Maclou, et prenant la leltre de l'autre
main.
— 22 —
LETTRE DE PIERROT A PHILIBERTE.
Hordo, ce 10 mars 181*.
« A ma chaire Filiberlc, ô péi.
« Saite laitre, ma chair Filiberte, ai pour te dire
dabore ke nou some tous zarivé za Bordo zen
bone çarité, madame, lonkle de madame et moua,
et ke jaissepairc, k'il an ai de maimc, de loi, de
Léon et de Leonie; nous some tous bon triste, ma-
dame, dabor de la mor de çon mari don lel ne peut
pa ce konçolé. Pui on ne sexe-patrie pas zinçi de
guété de keur ; le navire et prê ta mètre à la voile,
monçieur lonkle à écri sa lome dafairc de madame
de vous faire partir tout de cuite, tout de cuite.
Madame di comça kel a une peur oriblc que ses
enfan n'arivepa za tan... Cet mère de la Merike avé
ben bezouin oçi de ne pas voulouar mourir çan
zembraçer madame et çé petit zonphans... Ankor
çil n'avet demandé que madame, tu ne çeré pa
parti, ni moua, non plus, pour nous exepozer à tou
lé zazare dun voyage marékageu, je dire plus, pe-
rilleu et dan geureu.
« Mintenan ke nou çome çéparé, Filiberte, lu
konpran, gessepere, tou le pri dune bone edukaçion,
moua ki te parle à 20 tan je çavé zckrirc oçi bien
kojourdui. Ci toua ocilu çavé lire et ékrir oçi bien
— 23 —
ke moua, tu mekriré, tu me répondre, et pour des
zôpou ki çème, une korressepondançe prokurc de
la gréman.
« Bien des chozes à tou le péi, ge tan prie, je
ne nome perçone pour avouar pluto fé, mé toua, en
le leur disant tu lé zapelera chakun par leur non,
ce plu poli.
« Adic ma chair famé, dan le gran voïage que lu
va zanlreprcndre pour venir nous rejouindre aïe
loujour ma chaire ami le non du bon Dieu à la
bouche, le curé de cho nous dit coin ça ke ça
porte boneur, é ke ci un akcidan tarivé tan route,
lu ccré loujour zan ela do graçe et Dieu te recevrait
tout de cuite dan çon çin.
« Adie enkor zune foua.
« Ton mari ki lèvne.
« Ci nos povre zenfan n'étai pas defun je te dirai
de lé zembraçer pour moua; mé gesse père ke tu
ne kite'ra pa le pé i çan zaler o mouins jeté zune
Heur sur leur petite tonbe, et taçuré ke la kroua
de boua tien bien.
« Çete letre te çera remize par lome dafère de
madame, kar jamô zotreman, je ne soré zesplikcr
au kourié le chemin ki koudui to pé-ï. »
24
CHAPITRE IV.
ADOPTION.
Pendant que le curé faisait la lecture de celle let-
tre, ce qui n'était pas facile, à cause de la bonne or-
thographe, fruit de l'excellente éducation que Pier-
rot avait reçue, Maclou, comme s'il n'eût fait autre
chose de sa vie, avait habillé les enfants, avait fait
boire du lait à la petite Léonic, et donné un sucre
d'orge à Léon, qui le suçait, en attendant que la
soupe qui était sur le feu fût chaude.
—■ Eh bien ! mon cher maître, disail-il, s'inter-
rompant de temps en temps pour jeter un regard
sur le curé, dont le visage vénérable était baigné
de larmes, — eh bien! savez-vous quelque chose?
à qui faut-il remettre ces mioches? Le petit est joli
tout de même, et la petite n'est pas à dédaigner;
mais, pourtant, j'ose dire que ce n'est pas 'trop ici
leur place.
— Et pourquoi pas, Maclou, lorsque c'est Dieu
qui les a jetés à notre porte? répondit le curé, la
voix attendrie; tiens, Maclou, lis cette dernière
phrase, je pleure d'émotion. Pauvre homme ! il ne
savait pas lui-même, probablement, de quelle im-
— 25 —
portance était la pieuse recommandation qu'il fai-
sait à sa femme; écoute, Maclou :
« Dans le grand voyage que lu vas entreprendre
pour venir nous rejoindre , aie toujours, ma chère
amie, le nom du bon Dieu à la bouche; le curé de
chez nous dit comme ça que ça. porte bonheur, et que
si un accident t'arrivait en route, tu serais toujours
en état de grâce, et Dieu te recevrait de suite dans
son sein. »
— Et celte femme a dû suivre les instructions
chrétiennes de son mari, ajouta le curé, en essuyant
une larme ; car, bien que morte de mort violente,
ses traits ne sont nullement contractés; il règne
même sur son pâle visage une espèce de béatitude,
fruit sans doule du contentement qu'a éprouvé le
corps en rendant son âme à Dieu... Demain, Ma-
clou, nous dirons une messe pour cette pauvre
Philiberte ; mais, en attendant, quel parti prendre
pour ces chers petits enfants?
— Les faire trompetter, monsieur le curé ; il se
présentera peut-être quelqu'un qui les réclamera.
— Oui, dans une ville remplie d'ennemis ! Tu
as d'excellentes idées, Maclou.
— Dame ! monsieur le curé, nous ne pouvons
pas peut-être les garder, ces enfants.
— Et pourquoi pas, Maclou? dit le curé, regar-
dant avec attendrissement le petit Léon qui souf-
— 26 —
liait sur sa soupe avant de la manger, et la petite
Léonie, qui s'élail endormie toute blanche et toute
rose sur les genoux du bon bedeau.
— Pourquoi pas, monsieur le curé? eh! parce que
d'abord nous sommes des hommes, et que ce n'est
pas du tout notre étal d'être bonnes d'enfants;
après, que ces deux mioches nous causeraient
beaucoup d'embarras; et puis, la plus grande et la
meilleure raison de toutes, c'est que notre place
d'ancien curé nous donne tout juste de quoi vivre;
j'ai mes habits troués, voyez, et. j'hésite depuis
un mois à les faire raccommoder.
— Bah ! bah ! bah ! disait l'abbé Raymond à
chaque raison de son valet.
— Bah ! bah ! bah ! bah ! il ne faut pas dire bah!
bah! monsieur le curé, je suis en état de prouver
tout ce que j'avance... C'est très-embarrassant, des
enfants; qu'est-ce qui les lavera, les débarbouillera,
les habillera et les déshabillera ?
— Moi ! dit une voix de femme derrière le curé.
C'était la fruitière d'en face le presbytère,
W° Jean-Louis, une bonne et grasse mère, ayant
sur les bras son troisième enfant qu'elle nourris-
sait.
— Tu vois, Maclou, dit le curé, tendant la main
à la fruitière, voilà déjà quelqu'un de bonne vo-
lonté qui remplira cel office.
— 27 —
— Et avec plaisir, monsieur le curé, dit la bonne
voisine ; je ne suis pas venue tout de suite après
l'accident pour vous offrir mes services, parce que
mon poupon dormait et que ma boutique était
seule ; mais aussitôt mon homme revenu, car il
faut vous dire que mon homme est allé faire le
coup de fusil conti'e les Russes et les Autrichiens ;
Jean-Louis n'entend pas raison, il voudrait tou-
jours se battre. 11 me fait frémir quand il me parle
de toutes les batailles qu'il a gagnées. En a-t-il vu
du pays ! En a-t-il tué légitimement des Prussiens,
des Italiens, des Anglais, des Turcs et des Cosa-
ques! En a-t-il fait des prisonniers! en Egypte, en
Italie et en Allemagne! Vraiment, rien que d'y pen-
ser, j'en tremble de tout mon corps. Aussi, qu'on
lui parle de l'Empereur, qui lui a dit une fois :
Bonjour, mon brave ! et Jean-Louis ne se possède
plus, c'est un fou à lier. Il veut toujours nous
quitter et retourner à l'armée. C'était bien autre
chose quand il a su que l'ennemi était aux portes
de Paris, et voulait chasser Napoléon de la France!
11 a pris son mousquet, et, malgré mes cris et les
larmes de ses enfants qui pleuraient de peur, il est
parti, il s'est joint à de pauvres ouvriers comme
lui, et il est allé se battre sous les ordres du prince
Joseph, qui commandait en chef l'armée pari-
sienne. Ils se sont battus tout le jour comme des
— 28 —
tigres... Enfin , Jean-Louis est revenu, niais triste,
mais affligé... « Femme, qu'il me dit, sans toi je me
serais fait tuer par un Cosaque qui ne demandait
pas mieux, mais j'ai songé à nos petits, et, ma foi !
j'ai fendu le Cosaque en deux!...» 11 est revenu,
monsieur le curé; tout est fini. Les étrangers sont
à Montmartre, au Père-Lachaise, à Belleville, à
Ménilmonlant... Ils ont pris les postes des bar-
rières... Qu'allons-nous devenir? On dit dans le
quartier que les alliés vont nous faire payer cher
leurs défaites, qu'ils vont brûler Paris... Il y a un
monsieur, pourtant, qui dit que les affaires s'arran-
geront; que les alliés entreront demain dans la
ville, que l'Empereur sera fait prisonnier et que
Louis XVIII deviendra roi,.. Que le bon Dieu ail
pitié de nous!... Aussitôt mon homme revenu,
donc, pour vous en finir, je lui ai dit : « Garde la
boutique, Jean-Louis, je m'en vas voir comment
M. le curé et son domestique s'arrangent de deux
marmots qui leur sont tombés ce matin sur les
bras, je vais leur offrir mes petits services, » et me
voilà.
— Et ce n'est pas de refus, mère Jean-Louis, dit
Maclou, présentant la petite Léonie à la fruitière ;
prenez d'abord celle-ci qui ne dort pas tranquille,
probablement à cause qu'elle voudrait un petit brin
de la nourriture naturelle que vous prodiguez à
— 29 —
votre mioche... Bien... très-bien! grâce à notre
excellente voisine, qui se trouve nourrice par la grâce
de Dieu, nous voilà un embarras de moins, une
fière épine sortie du pied, comme on dit, répliqua
Maclou, voyant la nouvelle nourrice remplissant sa
bienveillante fonction auprès de Léonie. Mais ce
n'est pas tout, et la mère Jean-Louis, tout excel-
lente nourrice qu'elle est, n'est pas plus riche que
nous... et deux enfants, ça coûte gros à entretenir.
— Le bon Dieu y pourvoira, Maclou.
— Oh ! je sais bien votre système, monsieur le
curé, morguène, il y a longtemps que je le sais par
coeur, votre système.
Aux petits et aux oiseaux il donne la pàti'e,
Kl la bonté (le Dieu s'étend sur la nature entière.
Le curé reprit en souriant :
Aux petits des oiseaux il donne la pâture,
Et sa uonté s'étend sur toute la nature.
— Pâtée ou pâture, c'est la même chose, mon-
sieur : il ne valait pas la peine de me reprendre pour
si peu, fit observer Maclou ; enfin, monsieur le curé,
je ne dis pas non, je n'empêche pas le bon Dieu de
nous envoyer de la pâtée ou de la pâture pour ces
enfants, qui ne sont pas du tout des petits des
oiseaux; mais vous verrez s'il nous en vient de la
pâtée ou de la pâture, vous verrez, si je ne mets
— 30 —
pas le pot au feu, qu'est-ce qui viendra nous le
mettre.
— Un moment encore, Maclou, fit le bon abbé
Raymond en souriant, Dieu a dit aussi : AIDE-TOI,
LE CIEL TAIDERA.
— C'est vieux ça, monsieur le curé, c'est vieux,
répliqua Maclou en s'animant, et ce n'est pas quand
on a tout juste de quoi vivre que l'on... Mais vous
ne voulez jamais m'écouter... Vous donnez tout aux
pauvres, tout enfin ; ça est venu à un point que,
qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas à manger au logis, je
ne suis jamais sûr de pouvoir dîner; que, lorsque je
mets le pot au feu, je ne sais jamais qui boira le
bouillon ; que, lorsque j'embroche un poulet, je me
dis toujours : Qu'est-ce qui le mangera? Enfin, on
peut nous dire à nous deux, monsieur, ce qu'on dit
aux enfants : Rien ne t'appartient dans ce monde,
pas même ta soupe, qui n'est à toi que lorsqu'elle
est dans ton estomac... C'est désolant ! mais, celte
fois-ci, ça ne se passera pas ainsi, j'aurai du carac-
tère pour nous deux : charité bien ordonnée com-
mence par soi-même. Nous ne sommes pas assez
riches pour en donner aux autres ; à chacun ses
oeuvres! et comme ces enfants ne sont pas à nous,
ma foi ! qu'ils aillent chercher leurs parents où ils
voudront.
— Et tu as raison, dit le curé, faisant signe de se
— 31 —
taire à la fruitière, qui allait prendre la parole.
Mets-moi ces enfants à la rue, et n'en parlons plus.
Maclou regarda son maître à deux fois.
— A la rue, ces pauvres petits ! dit-il, ébahi.
— Oui, certes, à la rue... Qu'est-ce que tu veux
que nous en fassions? Allons, vile, et ne redonne
pas de la soupe à ce petit : nous n'eu avons déjà pas
trop pour nous deux!
— Quoi! c'est vous, monsieur le curé, qui parlez
ainsi? s'écria Maclou au comble de l'élonnement ;
vous, l'abbé Raymond, le père des orphelins, le con-
solatcurdes malheureux, l'ami des affligés, vous, vous
voulez que je mette ces enfants à la rue?...
— Dame ! je suis ton conseil, mon pauvre Ma-
clou .
— Je n'ai pas dit de les mettre à la rue, monsieur.
— Ne me conseilles-tu pas de ne les point gar-
der? Si je ne les garde pas, il faut les renvoyer...
où?... à qui?... chez qui?... donc?...
—Tenez, monsieur, n'achevez pas, et renvoyez-moi
avec eux, dans la rue... pauvres amours !.... Prenez
sur mes gages pour les habiller, monsieur le curé;
prenez sur manourriture pour les nourrir, monsieur
le curé, je me charge d'eux; vous ne vous apercevrez
pas qu'il y a des enfants au logis ; la mère Jean-Louis
m'aidera... N'est-ce pas, mère Jean-Louis?
— Je me charge de tout ; de les nelloyer, les ha-
— 32 —
biller, les éduquer. Je leur apprendrai le caté-
chisme...
— C'est dil, n'est-ce pas, mon bon maître? c'est
dit.
Le curé sourit.
— C'est dit, répéta-t-il. Seulement je vais écrire
à Bordeaux pour savoir quels sont les navires prêts
à mettre à la voile, et pour envoyer le signalement
des enfants et la narration de l'accident qui leur
est arrivé. Cette besogne faite, nous ferons en sorte
d'apprendre sous quel gouvernement nous sommes
appelés à vivre depuis une heure ; si nous sommes
empire, royaume, république ou pays conquis; s'il
faut crier vive l'empereur ou vive le roi ; enfin, si
c'est Napoléon ou Louis XVIII qui est notre monar-
que bien-aimé !
CHAPITRE V.
DIX AKS APRÈS.
Dix ans s'étaienl écoulés depuis l'époque où la
Providence avait envoyé deux enfants à l'abbé Ray-
mond. Rien n'était changé dans la modeste demeure
du vénérable curé. Seulement les deux enfants
avaient grandi et déployaient de jour en jour une
— 33 —
plus rare intelligence, car le prêtre faisait soigner
leur éducation avec la plus vive sollicitude. Maclou
était le môme. Avec les deux nouveaux venus, un
surcroit de besogne lui était arrivé; mais il faisait sa
besogne, comme par le passé, avec activité. 11 s'était
attaché à Léon ctàLéonie par des liens invincibles.
Il souhaitait toujours pour le bonheur de ces en-
fants que ceux-ci retrouvassent leur famille, et ce-
pendant il sentait qu'à partir du jour où il serait
séparé d'eux, il éprouverait un vide affreux, à la
seule idée duquel son âme était déchirée. 11 se de-
manda souvent, si, dans ce cas, il ne suivrait pas
ces deux enfants. Mais aussi, que deviendrait son bon
maître, ailaibli par l'âge et habitué à son service?
Ces réflexions altéraient seules de temps en temps
le bonheur de Maclou. L'abbé Raymond, lui, priai
souvent aussi le ciel d'envoyer à Léon et à sa soeur
des parents. Il se sentait vieux et avait peu de for-
lune ; le sort à venir des enfants troublait un peu
le repos des dernières années de sa vie. Mais la con-
fiance qu'il avait eu Dieu diminuail beaucoup ht
somme de ses inquiétudes; et il attendait avec ré-
signation les décrets de la Providence!.
Telle était, la physionomie que présentait la de-
meure de l'abbé Raymond, quand, le 10 août 1823.
un fiacre s'arrêta devant la porte de la maison ha-
bitée par le bon prêtre. 11 descendit de cette voiture
— 34 —
un homme d'une taille ordinaire et dans la force
de l'âge. Il avait un teint hâlé et il portait des
moustaches noires et épaisses. On jugeait, à la viva-
cité de son regard, qu'il avait une âme fortement
trempée, comme on voyait, aux proportions hercu-
léennes de son corps, qu'il était d'une étonnante
vigueur. 11 n'était pas difficile de deviner qu'il était
plus habitué à battre les mers, à courir aux extré-
mités du monde, à braver les intempéries des sai-
sons, qu'à se prélasser dans les salons ou à flâner
sur les promenades publiques. Son visage impassible
et fier disait qu'il avait vu souvent la mort de près,
sans crainte, sans aucune émotion. Si ces hommes,
ainsi organisés, ne craignaient pas Dieu, ils ne
craindraient rien dans celle vie. Mais une chose
remarquable, c'est que chez les individus d'une si
forte organisation, il y a toujours un grand fonds
de religion. Sous cette enveloppe d'airain qui semble
si épaisse et si sauvage, il y a toujours une âme
sensible et un coeur généreux.
Tel était l'étranger qui venait d'arriver. Sa voix
rude était parfaitement en harmonie avec la rudesse
de ses traits.
— N'est-ce point ici que demeure l'abbé Ray-
mond? dit-il au concierge que le bruit d'une voiture
avait attiré sur le seuil de sa porte.
— Oui, monsieur, répondit le concierge en exa-
— 35 —
minant le nouveau venu avec une curiosité inquiète
et désappointée ; mais il n'y est pas; il délivre dans
ce moment-ci un passe-port pour l'autre monde à
une voisine, la fruilièrod'en lace, la mère Gerlrude,
qui a attrapé un coup d'air l'autre jour dans sa
boutique; je l'en avais pourtant avertie, mais elle
n'a pas voulu me croire.
— Qu'est-ce qui vous demande tout cela? inter-
rompit brusquement l'étranger ; puis, se tournant
vers le cocher du fiacre, il le paya, prit un porte-
manteau assez lourd que celui-ci lui remit, et, le
chargeant sans façon sur ses épaules, il se dirigea
avec assurance vers le logement du curé. Il marcha
droit vers une porte sur la serrure de laquelle il
porta la main sans hésiter; mais, à peine eut-il touché
la clé, qu'il retira subitement sa main, et fit un pas
en arrière.
L'étonncment le plus grand paraissait être la
cause de ce mouvement ; il provenait sans doute du
son harmonieux d'une harpe à laquelle se mariait
une voix si fraîche et si pure, qu'elle ne pouvait ap-
partenir qu'à une très-jeune fille.
Celle voix chantait un cantique pieux.
— Une harpe chez mon frère! ne put s'em-
pècher de s'écrier le voyageur ; puis, hésitant à
croire que cetle musique pût réellement venir de
la demeure de sou frère, il redescendit l'escalier,
— 3i; —
probablement dans l'intention de demander au
concierge de justes indications sur le logement du
curé; mais dans la stupéfaction où le jetait celle
musique si aérienne, si suave, au lieu de lourner
du côté de la rue, il tourna du côté opposé et se
trouva dans un jardin.
Au bruit qu'il fit en écrasant un coquillage sous
ses pieds, un garçon de douze ans environ, occupé
à bêcher la terre, se retourna tout rouge, et, aperce-
vant un étranger, s'écria naïvement :
— J'ai eu peur, je m'attendais à voir M. le curé.
— lit le curé vous l'ait peur, mon petit ami? ré-
pliqua l'inconnu en souriant.
— Oh ! peur, n'est pas précisément le mol, mon-
sieur, répondit l'enfant en reprenant son ouvrage;
seulement, comme le curé m'a donné des leçons à
apprendre, et qu'an lieu d'étudier je bêchais la
terre, je craignais une réprimande, voilà tout.
— Est-ce de l'abbé Raymond que vous parlez,
mon petit ami?
— Mais oui ! répliqua vivement le petit garçon.
—■ Il demeure toujours ici, n'esl-il pas vrai?
— Certainement.
— C'est qu'en m'approchant du logement qu'il
occupait il va vingt ans...
— Et qu'il occupe toujours., monsieur.
— J'ai entendu le son d'une harpe.
— 37 —
— C'était Léonie qui faisait de la musique.
— Qu'est-ce (pie Léonie?
— C'est le nom de ma soeur, monsieur ; le mien
est Léon.
— Votre soeur ? et comment se fail.il que vous,
que votre soeur... car je ne connais à l'abbé d'au-
tres parents que moi, et certes je n'ai pas d'enfants,
comment se fait-il, dis-je, qu'il ait des enfants chez
lui?
— Vous êtes le parent de mon bon ami? s'écria
Léon.
—-Son frère! dit l'inconnu.
— Son frère, le petit mousse Paul?
— Qui est devenu matelot, puis contre-maître,
puis maître, puis sous-lieuleminl, puis lieiuonanl,
et. qui enfin depuis un an est capitaine de navire.
— Oh! que mou bon ami va donc être content. !
s'écria Léon en frappant de joie dans ses mains ;
son frère pour lequel il a tant prié, son frère qu'il
croyait mort!... Oh! qu'il me larde que le curé re-
vienne!... 11 est si bon, monsieur, si vous saviez,
l'abbé Raymond !
— Ah ça ! mais comment se fait-il que mon
frère ait deux entants chez lui ? Tu n'as pas répondu
à cette question, Léon?
— Hélas ! monsieur, répondit Léon, dont le vi-
sage se voila sous une expression de tristesse, nous
— 38 —
sommes, ma soeur et moi, deux pauvres enfants
trouvés au fond d'un carrosse...
— Ah ! vous avez été trouvés, toi et ta soeur?...
— Chut ! monsieur, dit Léon faisant signe au ca-
pitaine de se taire, et prêtant l'oreille, chut ! j'en-
tends la voix de notre ami : vite, monsieur, cachez-
vous : je ne veux pas que mon bon ami vous voie sans
que je l'aie préparé; pauvre abbé ! le plaisir lui fe-
rait du mal, je le connais.' Mettez-vous dans ce
bosquet, vite, derrière ces buissons de rosiers...
Baissez-vous, on voit encore le bout de votre cha-
peau... Bien ! on ne voit plus rien : surtout ne pa-
raissez que lorsque je vous le dirai... Il est si sensi-
ble, le curé !
CHAPITRE VI.
ADROITE PRÉPA 11 ATIOX.
— Mon bon ami, je crois mon blé en maturité
et prêt à être fauché, dit Léon, courant au-devant
de l'abbé; et il le prenait par la main, le menait
devant un carré du jardin sur lequel de beaux épis
dorés se balançaient au gré du vent, et le plaçait
de manière à lui faire tourner le dos au buisson de
rosiers. Voyez comme il est bien venu, comme il
— 39 —
est grand, comme il est jaune! Oh! qu'il me tarde
de le manger en bon pain blanc, que je ferai faire
devant moi ! Le premier sera pour vous, mon ami.
— Et le second? lui demanda l'abbé en souriant
et caressant de sa main sèche les joues roses du
petit Léon, à moitié cachées par une belle chevelure
blonde et soyeuse.
— Le second, pour ma soeur Léonie.
— Et le troisième pour toi, petit gourmand?
—• Non, le troisième... Ah! le troisième, pour
quelqu'un...
— Qui se nomme?... demanda l'abbé.
— C'est mon secret, dit Léon d'un air fin et jetant,
comme malgré lui, un regard rapide sur le buisson
de rosiers.
— Ah ! tu as des secrets, Léon, des secrets pour
ton ami; c'est mal, très-mal, enfant!
— Ne vous fâchez pas, bon ami : tout à l'heure
je vous dirai cela, quand je vous aurai préparé à
voir quelqu'un...
— Qui?... qui?... demanda le curé déjà tout ému.
— Là!... vous voilà déjà pâle, mon bon ami, ce
n'est pas raisonnable... Si vous tremblez avant que
je parle, que ferez-vous donc quand vous saurez
que votre frère est arrivé?
— Mon frère!... cria le curé ; et, se reprenant,
il ajouta : Ne badine jamais sur ce sujet-là, Léon,
— 40 —
e te e défends ,. Et, du reste, monsieur, vous m'y
faites songer ajouta e curé, essayant de dissimuler
'émotion que lui avaient causée ces paroles sous
un air grondeur, d'où vient que je vous trouve ici,
au jardin, au lieu d'être là-haut à étudier votre le-
çon? Voyez votre soeur, prenez exemple sur elle,
quelle sagesse, quelle douceur, quelle application!...
Mais soudain la valise que le capitaine avait posée
à terre en entrant au jardin, et à laquelle il n'avait
plus pensé en se cachant, frappa les regards du
curé.
— A qui est celle valise? demanda-t-il d'une voix
émue. A qui? oh! mon Dieu, si Léon dit vrai,
donnez-moi ta force de supporter ma joie, comme
depuis vingt ans vous m'avez donné celle de sup-
porter ma peine !
A ce moment un léger mouvement ayant agité
les touffes de rosiers, une tète se ^a doucement
entre deux buissons, et le curé s'étant retourné vi-
vement à ce bruit, ce même cri, poussé par deux
bouches, partit, aussitôt :
— Mon frère !
Et les deux frères tombèrent dans les bras l'un de
l'autre.
41
CHAPITRE Vil.
I. IDliK FIXE KE LEON.
Jamais la petite salle à manger du curé n'avait
présenté un aspect plus gai que le soir de l'arrivée
du capitaine. Les deux frères, assis à table avec les
enfants, ne cessaient de se raconter ce qui leur était
arrivé à l'un et ù l'autre, que pour s'interrompre et
s'accabler de questions. Derrière eux, adossé au
buffet, le bravo Maclou, la bouche béante, les con-
sidérait avec une profonde admiration.
— Oh ! j'en aurais pour une année à te raconter
tout ce qui m'est arrivé depuis vingt ans, disait le
capitaine, avec l'orgueil satisfait d'un marin qui,
après le plaisir d'avoir couru des dangers, ne con-
naît pas de plus grande satisfaction que de les ra-
conter.
Quelle vie que la mienne, mon bon frère! On
part. Le vent est bon. On dit adieu aux villes et
aux campagnes, cl bientôt on se trouve entre le ciel
el la mer. Le navire se balance joyeusement sur
les vagues qui le caressent : il glisse sur l'eau avec
la rapidité des oiseaux marins; puis, on revoit
bientôt la terre, un autre monde où les arbres ont
— 42 —
des fruits particuliers, et les plantes des fleurs
qu'on ne trouve pas ailleurs. Les hommes parlent
une langue inconnue et ont des costumes différents
des nôtres. Chaque pays a ses moeurs et ses coutu-
mes, toujours curieuses à connaître; voyager ainsi,
c'est offrir toujom-s un spectacle nouveau à l'ima-
gination, c'est une source inépuisable d'observations
et d'études. On pari, on va, on arrive, et l'on re-
commence sans cesse une vie pleine d'émotions et
d'aventui'es. Mais aussi, le ciel n'est pas toujours
pur, l'Océan toujours calme, le vent favorable...
Le ciel souvent se charge de nuages épais que sil-
lonnent les éclairs, et au milieu des nues gronde la
foudre... L'Océan, bouleversé jusque dans ses en-
trailles, soulève ses vagues comme des montagnes,
et les vents déchaînés mugissent avec fureur. Le
navire, suspendu au-dessus des abîmes, ballotté par
les vents en courroux, ses voiles en lambeaux, ses
mâts brisés, ses ancres perdues, est entre la vie et la
mort ; il faut un si faible effort du veut ou des va-
gues pour qu'il soit englouti et qu'il périsse corps
et biens! Mais aussi, quelle joie vient au coeur,
quand, après une tempête, un joyeux rayon de so-
leil perce les nuages, et que la mer commence à
s'apaiser! Oh ! c'est une vie magnifique que celle du
marin! et puis, souvent on amasse de grands biens.
Il est vrai qu'aujourd'hui on possède d'immenses ri-
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chesses, et que le lendemain tout est perdu et qu'il
faut recommencer une nouvelle fortune. Que de
choses, mon frère, j'aurais à l'apprendre s'il me
fallait le parler de tous mes voyages dans toutes les
parties du monde! Un marin devrait avoir deux exis-
tences : l'une, qui serait consacrée à ses excursions
lointaines, soumises aux vicissitudes des mers ; l'au-
tre, employée à raconter toutes ses aventures, à faire
part de toutes ses observations... Quant à moi, c'est
une rude vie que j'ai menée, et qui a eu autant de
fatigues et de chagrins que de loisirs et de douces
joies.
Pendant que le capitaine parlait ainsi avec en-
thousiasme de ses voyages, Léon le regardait fixe-
ment, et sa figure s'animait de plus en plus, et il
semblait dire : Etmoiaussi,jcparcourrai les mcr^s, et
je verrai aussi les ports que baignent tous les océans ;
et moi aussi, je verrai sans pâlir les tempêtes cl les
désastres du naufrage sur des côtes inhospitalières.
Sa jeune imagination s'enflammait de plus en plus.
Quant au curé, il avait écouté son frère avec ce
calme qui ne l'abandonnait jamais. Que la vie s'é-
coulât sous le chaume des campagnes ou au milieu
des hasards de la navigation, peu lui importait, car
la vie, à ses yeux, n'était qu'un temps d'épreuves,
en attendant une vie meilleure, et il compi*enait
qu'on pouvait être partout utile à ses semblables, et
partout glorifier le nom de Dieu.
— 44. —
— Pour moi, dit-il avec une humilité pleine de
candeur, hormis l'histoire de ces enfants que tu
sais, je n'ai rien à te raconter. Si j'avais deux exis-
tences comme tu le dis, elles se passeraient toutes
les deux à adresser des prières au ciel, à consoler
les affligés, à baptiser les nouveau-nés, à bénir les
mariages, et à assister les mourants; mais je n'em-
ploierais aucune des deux à raconter, je l'assure...
Change l'assiette de mon frère, Maclou... Eh bien !
que fais-tu donc? tu lui verses à boire, tu ne t'a-
percois.pas que son verre est plein et que lu répands
sur la nappe; où as-tu donc la tôle, mon pauvre
vieux?
— En Chine, monsieur l'abbé, ou au Pérou,
mais pas ici, à coup sûr, répondit Maclou, prenant
l'assiclte du capitaine et replaçant tranquillement
la moine devant lui. Dire que c'est là le petit Paul,
un enfant, quoi ! pas plus haut que ma jambe,
parti de Paris à l'âge de quinze ans, et revenu un
homme, ma foi! et un bel homme encore, au bout
de vingt ans.
— EU bien ! où est le miracle, mon pauvre Ma-
clou? dit le capitaine en riant; si j'étais revenu en-
fant, au bout de vingt ans, c'est alors que tu de-
vrais l'étonner.
— C'est beau, la mer? dit soudain Léon, dont
les yeux suivaient tous les mouvements du capitaine.
— Est-ce que lu as envie de voir ça, petit? de-
manda le capitaine, donnant une petite tape d'ami-
tié sur les joues fraîches de Léon.
— Est-ce que vous comptez bientôt y retourner?
demanda Léon, dont le front soucieux semblait
préoccupé d'une idée.
— La belle question ! comme si un marin pou-
vait, vivre ailleurs qu'en pleine mer! répondit. Paul.
— Voulez-vous m'emmener avec vous, capitaine?
riposta vivement Léon.
— Tu veux partir avec mon frère? dit l'abbé
étonné.
—■ Et moi, Léon? dit d'un ton de doux reproche
la voix suave de Léonie.
— Cet enfant veut làter de tout ! s'écriaMaclou d'uu
accent dolent; tantôt il veut se faire prêtre, tantôt
soldai; un autre jour, il rêve qu'il est agriculteur,
et il bouleverse le jardin de fond en comble; ce
matin, il ne parlait que de blé mûri, moisson, mou-
lin, boulangerie; et ce soir, voilà qu'il veut s'em-
barquer... Non, cet enfant nous fera devenir fous,
mon maître et moi, sans compter Léonie, cet ange
du ciel, cette petite sainte de douceur!
— Ah ! tu veux voir la mer! dit seulement le ca-
pitaine, caressant sa moustache; eh bien! nous te
la ferons voir, mon garçon.
— Et tu me quitteras pour cela? dit le curé.
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— Oui, pour voir un peu plus ou moins d'eau !
ajouta Maclou.
— Oh! moi, je te suivrai, Léon, dit Léonie avec
un accent qui prouvait que rien ne la séparerait de
son frère.
— Est-ce que par hasard, mon bon ami, vous
croyez que c'est pour voir la mer que je veux sui-
vre votre frère? dit Léon au curé.
— Alors, donc?... dit le curé.
— C'est pour chercher ma mère, dit Léon avec
explosion; chercher ma mère, la trouver : je n'ai pas
d'autre idée ; je ne vois pas une femme, que je ne
sois tenté de me jelcr à son cou, et de lui deman-
der : Etes-vous ma mère?... Oh! Léonie me com-
prend bien, elle; mais vous, c'est impossible : vous
avez une mère, vous l'avez connue, vous savez ce
que c'est qu'une mère ; moi, je l'ignore !
— Eh bien! est-ce que je ne t'en ai pas servi,
enfant? dit le curé attendri.
— Ah ! vous avez été pour moi un père tendre et
indulgent, mon bon ami, dit Léon avec expression ;
vous m'avez donné tout ce que vous pouviez me don-
ner; vous vous êtes fait petit pour moi, vous vous
êtes fait instituteur, père; mais vous ne pouviez
vous l'aire mère pour moi, c'est impossible : une
mère a des regards, des sourires... Non, voyez-vous,

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