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Les Nuits vides

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399 pages

Ce fut la quatrième nuit après la séparation d’avec son mari, que Madame Breuil-Barret s’aperçut combien l’homme lui manquerait. Mais elle ne se réveilla point dans le tressaillement de cette pensée, calmant la sourde interrogation de son être.

Il pleuvait. Dans le lit, reculé tout au fond de la chambre, on pouvait se blottir, se cacher, et n’entendre plus ; entendre seulement le ronronnement affaibli des ruisseaux de la rue, se complaire dans la résignation, demi-consciente, à la montée imaginaire et lente des eaux.

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À propos de Collection XIX

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Olivier Diraison-Seylor

Les Nuits vides

A Louis Lefeunteun,

 

 

POUR VINGT ANS D’AMITIÉ.

I

Ce fut la quatrième nuit après la séparation d’avec son mari, que Madame Breuil-Barret s’aperçut combien l’homme lui manquerait. Mais elle ne se réveilla point dans le tressaillement de cette pensée, calmant la sourde interrogation de son être.

Il pleuvait. Dans le lit, reculé tout au fond de la chambre, on pouvait se blottir, se cacher, et n’entendre plus ; entendre seulement le ronronnement affaibli des ruisseaux de la rue, se complaire dans la résignation, demi-consciente, à la montée imaginaire et lente des eaux... Lentement, lentement, comme la caresse d’un bain tiède à point, s’élèverait la nappe striée d’ondes ; et tandis que l’on se figerait, anesthésiée par l’hallucinante douceur de l’absent, l’onde calme, déjà, aurait passé par-dessus les cheveux, les cheveux de l’insomnie qui semblent s’accrocher en griffant le front. Et cela peut-être vaudrait mieux... Mais le rythme balancé de l’eau fantôme arrête bien avant la tête de Madame Breuil-Barret, bien avant le front qui a mal de penser, sa crue de caresse infiniment lente. Pourquoi donc le flux s’immobilise-t-il ? Et pourquoi les frissons continuent-ils quand même à passer, comme s’ils découpaient en parcelles d’atômes la peau, dessinant et suivant le lacis des chemins, en myriades sur la chair ? Ainsi que tout à l’heure, parmi l’effort de réveil, son être se condense au même point, douloureux ou ravi, elle ne sait plus. A la même limite le rêve des flots s’est arrêté...

Madame Breuil-Barret se dressa. Fini l’ensevelissement sous les oreillers, elle se trouva prête pour la logique des choses extérieures. Un long temps, la continuité des gouttes sur la pierre du balcon répugnait, paraissant entasser devant la fenêtre une épaisseur grasse et sale. Puis l’obsession de compter ces flaquements, unités, dizaines, unités encore, martelait les tempes. Puis encore, parmi cet épanchement sourd, grêlait d’instants en instants le choc fêlé d’autres gouttes sur le zinc. Alors s’imposait, jusqu’à la fièvre, la comparaison des périodes dans les deux ridicules harmonies. Enfin, germée dans un immense crescendo, imperceptible depuis les profondeurs de la pensée, la rafale craquait, sèche. Et il paraissait bon qu’elle balayât les laideurs avec le cauchemar, pour leur permettre, de recourir leur cycle.

Après une rafale, Madame Breuil-Barret se leva. Elle n’avait pas peur ; d’instinct seulement elle allait vers le bruit. Sans émoi, elle prononça à voix haute : « Mon Dieu ! » Une minute, froissant ses pantoufles, elle s’accouda devant la veilleuse : n’était-ce pas la lueur, pourtant si frêle, qui avait rompu sa nuit, d’ordinaire si calme dans une inconscience absolue ? Mais elle réfléchit au contraire que la blancheur translucide de la tour minuscule pointait depuis des années une habitude, l’habitude, entre bien d’autres, indispensable à la sérénité du temps. Un genou sur le drap, elle s’arrêta encore, tournée vers le lit de cuivre, étroit et haut, de son fils. On le lui avait pris ce soir-là ; la grand’mère l’avait emporté afin de. laisser à Madame Breuil-Barret un grand repos, après le mal de la séparation.

Elle se recoucha. Toujours dressée dans le lit, elle attendait, sans savoir ce qu’elle espérait. La rafale passait, enlevant l’obsession des gouttes flaquées. Elle sentit que c’était cette origine, la rafale, dont elle avait voulu faire partir le déclenchement de son activité d’imagination. Étonnée obscurément, elle perçut l’effort bref, mais nécessaire, pour se remettre dans sa personne de « femme de marin ». Mais aussitôt cessa ce dédoublement d’une seconde, et Madame Breuil-Barret, anxieuse, suspendit son insomnie plus légère au vent irrégulier du dehors.

Une tempête sur la Méditerranée ? Aucun pronostic ne permettait de s’en effrayer ; elle le savait bien, maintenant que son mari, dans la mélancolie tendre des derniers jours, lui avait appris à lire les instruments, le bulletin des journaux, les graphiques de l’Observatoire, tout ce qui se rapportait à l’exil, chaque midi plus lointain. Aussi il lui avait montré des constellations, dit leurs noms, parce que, retrouvant l’éternelle aspiration d’amour, l’inévitable cri de grisette désespérément pâmée, elle avait supplié : « Montre-moi une étoile que nous regarderons, toi là-bas, moi ici, tous les soirs à la même heure ! » Lui, dans la même angoisse d’absent, répondait par la force du sourire : « Une étoile ? Mais souviens-toi du troisième acte d’Amants, chérie ; Donnay réplique pour moi et pour tous ceux qui partent : toi ici, moi là-bas, nous ne verrons pas les mêmes astres. »

Madame Breuil-Barret, dans l’ombre, s’attrista d’avoir interrogé et d’avoir su. Elle comprit qu’elle allait pleurer ; et rageuse, se raidissant, elle accusa la mauvaise science. Cependant, en échange de cette désillusion d’étoiles, elle avait recueilli des consolations, des motifs de tranquillité, sinon de résignation. Les quelques bouffées du vent haletant ici, sur la longueur de la rue, ne troublaient sans doute que ce coin de rivage. Maintenant que le paquebot courait depuis quatre jours, en même temps que ses cieux, elle ne l’ignorait point, avait changé le régime de leurs souffles. Comment donc elle, femme de marin, fille de marin, allait-elle s’alarmer d’un mince orage épandu sur la ville ? Mais son raisonnement, au lieu de la réconforter, s’interrompit en défaillance. Bien des fois, au contraire, il faudrait songer à des typhons, par-delà la sérénité de l’automne de Provence. Et ainsi il était plus simple de calquer l’inconnu d’une chère vie sur les certitudes d’une pensée où déjà elle avait marqué des sillons profonds.

C’était leur première séparation, celle que le souci de la carrière rend obligatoire, celle que l’on place dans la destinée conjugale, après trois ou quatre ans d’union et de communion. Oh ! la stupidité d’attitude avec laquelle elle avait écouté l’ordinaire théorie, combien nette elle la revoyait, parmi sa mauvaise nuit ! « Voyons, ma chère, lui disait son père, quarante mois de lune de miel, c’est quelque peu exagéré. Ne te récrie pas ! Je connais la situation : ni toi, ni ton mari, ne conviendrez que vous vous connaissez suffisamment désormais, et qu’est venu le calme, grâce auquel l’on doit songer à l’avenir. Eh bien ! moi je parle pour vous deux, et dans votre double intérêt. Ton mari, avec deux ans de grade comme lieutenant de vaisseau, en est au point critique où il lui faut gagner le plus de rangs possible pour la décoration. Embarqué comme second d’un petit croiseur en campagne, il est sûr de son affaire. En route donc ! » Son mari, oui, son mari, sa chose, avait écouté sans broncher, avec déférence, l’exposé poncif du beau-père, tout engoncé dans l’amiralat. Et il était parti, second de l’Hydre, à Obock.

Sans doute il s’en était allé navré. Mais, dans l’actuelle lucidité de sa récapitulation, Madame Breuil-Barret évaluait que le lieu d’exil coûtait à son mari autant que l’exil lui-même. Obock, le Khâmsin annihilant, la solitude, la désolation ! Elle la connaissait déjà, l’escale, perpétuellement renouvelée pendant deux ans ! Le lieutenant de vaisseau, un mois entier avant le départ, s’était lamenté dans la description de l’enfer où on l’expédiait. Et ses descriptions se terminaient par l’étreinte de sa femme, et elle ne savait plus s’il pleurait sur l’abandon où il la laissait avec un enfant de trois ans, ou bien s’il pleurait sur lui-même et le prix exhorbitant de sa future décoration.

Or, tandis qu’une fois encore elle évoquait la désolation d’Obock, Madame Breuil-Barret se sentit une joie vague. S’il n’y avait rien à Obock, il n’y avait pas de femmes non plus. Elle ne faisait pas à son mari l’injure de compter comme femmes les immondes Dânakils dont on lui avait montré des photographies. Plutôt, elle avait demandé à un ami de lui en procurer. Elle n’eût jamais exprimé devant Breuil-Barret sa crainte, devenue maniaque aux derniers jours. Quant aux timides questions posées à sa mère, elles avaient été reçues de telle sorte qu’il était impossible de préciser. « Tu as peur que ton mari couche avec d’autres femmes ? Et après ? Est-ce qu’il les aimera pour cela ? Est-ce que tu aimes le bifteack que tu manges ? Décidément tu as besoin de faire des progrès pour être femme de marin, ma petite ! »

Les photographies des Dânakils, outres insexuées, étaient venues bien à point pour consoler une première désolation.

Le sommeil flotta de nouveau sur les paupières de Louise. Glissant vers l’oubli, elle songea combien les pareilles minutes de son mari seraient, pendant deux ans, remplies de sa vision à elle ; elle lutta contre l’appesantissement pour réfléchir comment imposer son image parmi les nuit sentières de Breuil-Barret, pour prendre foi en des envoûtements sur lesquels elle s’informerait auprès de René Bouleur...

La torpeur bienfaisante l’écrasa, sans souffle. La pluie, dehors, reprenait en averse ; les rais, en cliquetant, zébraient les carreaux maintenant, et le ruissellement dégoulinait comme un jet de sable. Du temps passa, parmi le tumulte de l’ondée, court probablement. Et soudain Madame Breuil-Barret se retrouva, le buste droit dans son lit, les yeux grands ouverts vers la veilleuse falottante. Cette fois, aucun reste de l’évanouissement soporifique n’embua sa, pensée : même il lui parut qu’elle ne s’était point assoupie. N’évoquait-elle point encore, avec obstination, les nuits de son mari, celles de maintenant et de longtemps ? Mais tout à l’heure elle s’était naïvement extasiée dans la certitude que sa chair lointaine d’épouse désirée parfumerait les heures de l’époux, de l’amant légal, les comblerait même peut-être. Allons ! est-ce qu’elle ne sentait pas tout à coup l’horrible fatalité des sommeils peuplés d’images ? Est-ce qu’elle ne savait pas, en place de sa communion avec l’absent, ce qui serait, ce qui comblerait les nuits de son mari, vides certainement autant que celles de la femme ici ? Mais, malgré l’effort de sa veille tendue vers ce paquebot, chaque seconde plus perdu, Madame Breuil-Barret ne voulait pas épeler sa pensée. Les genoux redressés sous les draps, le menton bas, la chevelure peu à peu défaite en mèches qui plaquaient, elle fermait les yeux, crispait ses paupières devant les ébauches, trouvées nettes dans son sursaut de réveil.

Comment donc osait-elle sans raison, sans remords aussi, ce blasphème envers son amour conjugal, pourtant délicieux d’un échange toujours équivalent entre les deux chairs ? Elle l’osait tout à l’heure ; et tout de suite elle ne le repoussait plus. Par quelle connaissance immédiate des possibles, par quelle révélation apprise de comparaisons, était-elle subitement sûre, sûre à plein cœur, que les nuits de son mari ne lui appartiendraient pas toutes et entières, que les sommeils solitaires de Breuil-Barret n’étaient déjà plus sa chose, et qu’ils redevenaient inéluctablement la proie de tous les passés inconnus, comme les cadavres des morts aux corbeaux dans la plaine désertée, amis ou ennemis ?

Une seule réponse doucha le désordre de ses interrogations : elle avait rêvé, elle, de René Bouleur. Mais aussitôt elle s’indigna de ce rappel. Le nom du jeune homme, le souvenir de ses pratiques de magie triste, avaient continué d’ébranler le cerveau endormi de Madame Breuil-Barret, mais pas une seconde, pas la seconde d’une lueur d’inconscience et d’irresponsabilité, René Bouleur n’avait de son fantôme envahi le lit, en guise d’amant. La prononciation muette du mot d’amant hérissa la chair de Louise, et elle s’écarta comme pour fuir le voisinage d’un corps. Un amant ! Deux fois le murmurant, à la dernière elle articula les syllabes, et sincèrement, le regard droit vers d’invisibles curiosités, elle cracha la douceur du terme dans une répugnance de cancrelat ou d’araignée. Mais là-bas, sur le paquebot, à Obock, son Charlot ne pourrait se détourner avec dégoût des fantômes imposés au rêve ; il n’y songerait même pas, et eux l’étreindraient naturellement, parce qu’ils avaient été, et parce que elle, l’épouse, ne surviendrait pas, plus réelle qu’eux.

Louise se prit à pleurer ; les larmes ne la détendirent point, et ce fut jusqu’à l’exaspération qu’elle pleura. On lui avait pris son fils ce soir, afin qu’elle dormît calme ; et voici que cette présence eût pu seule lutter contre l’horreur croissante du silence, noirceur qui veut penser. Lui avait-on pourtant assez répété que l’enfant remplacerait le mari, que la maternité, continuée sur le garçon sorti de bébé, supprimait tout besoin de caresses autres ! Heureusement cela devait se vérifier : elle n’en doutait pas. Mais l’absurdité de l’éloignement de son fils, pour commencer l’ère nouvelle, encoléra définitivement Madame Breuil-Barret.

Comme une fillette punie, elle sanglota dans l’oreiller. Tour à tour, elle compara son malheur, apparu immense à cette minute, au bonheur enviable de son voisinage : Madame Priope conservait à jamais son mari grâce aux postes sédentaires, et lui, après dix ans, la traitait encore en maîtresse ; la belle Madame Glück promenait sa splendeur impassible pendant les absences de l’époux, sans qu’un pli troublât la sérénité de son front ; Madame Langey, adorable de jeunesse, incroyable de candeur, s’accommodait de tous les destins de la séparation, encore persuadée, sans que personne eût osé l’éclairer, qu’un homme ne saurait gagner son plaisir qu’avec la femme aimée ; Madame Péronville nourrissait, pendant les exils, un nouveau venu, fruit de chaque réunion, et le sevrage la conduisait jusqu’à l’expiration d’une période réglementaire d’embarquement.

Le désespoir de Madame Breuil-Barret s’apaisa dans le souvenir de Madame Péronville. Une tendresse de sourire attentif traversa ses larmes. Elle aussi, à n’en pas douter, emploierait l’excellent remède. Elle compta sur ses doigts. Breuil-Barret, de ressources modestes, n’avait eu aucune envie d’imiter l’exemple de Péronville : il avait clairement signifié à sa femme l’intention de se contenter d’un fils. Docile, elle lui obéissait. Mais la lamentation des derniers jours rendit le mari moins attentif ; et délicieusement cachottière, Louise avait triché sur les entr’actes des suprêmes étreintes. Breuil-Barret, malgré ses déclarations, serait enchanté de trouver, au retour, un rejeton, pour la paire. Elle recommença son compte, puis, impatientée ; sauta à terre. Elle tendit la veilleuse vers le calendrier appendu, et enfin, frissonnante et calmée, s’enfonça dans les draps. Un soupir précéda son sommeil définitif : il lui fallait attendre une dizaine de jours avant d’être assurée d’obtenir la même consolation que Madame Péronville...

Le matin tout entier combla l’insomnie de Louise. Elle décida la fatigue d’allonger le bras jusqu’à la montre, sur la table de nuit ; elle put, trop lasse pour allumer une bougie, la veilleuse éteinte en fumerons, elle put lire au cadran dans le rai, filtré clair par les persiennes. Dix heures déjà. L’instinct des habitudes matinales faillit dans un élan la jeter sur le tapis ; après avoir accepté de coucher seule à la villa, elle avait promis d’ailleurs qu’elle viendrait déjeuner chez sa mère. Il était trop tard ; la bonne Madame Vinette ne réchaufferait certes plus de chocolat. Alors Louise se rendormit. Vers midi, des coups à la porte la secouèrent ; elle répondit hâtivement aux questions effarées de la bonne, expédiée par l’amirale. Puis, quand elle fut assurée que la fille mettrait la villa en apparat de réception, elle se replongea dans son extraordinaire Léthé.

Il s’en fallut de peu que Madame Vinette ne pût davantage secouer sa fille, et la villa Rose-Rouge du Mourillon manqua d’être changée en palais de la Belleau Bois dormant. L’amirale avait si rapidement escaladé l’étage, que, vingt minutes, elle demeura comme une loque défaillante devant la porte de sa fille. Enfin elle appela, haletante, sans même penser à cogner :

  •  — Ma fille ! ma fille ! m’entends-tu, Louison ? Tues à la mort, je suis sûre ? Louison, pardonne-moi de t’avoir laissée seule ! Louison, réponds-moi !

La voix de Madame Breuil-Barret répondit avec calme, sans que le loquet bougeât :

  •  — Je me porte très bien ; quelle heure est-il, maman ?
  •  — Trois heures, ma Louison, trois heures ! Mon Dieu ! le Comité va être là avant quatre heures ; tu ne te souviens plus ?

Un silence dura.

  •  — Louison ? questionna encore Madame Vinette. Elle entendit toquer les mules de la paresseuse.
  •  — Oh ! c’est vrai, fit là voix éloignée de Louise, sans doute tournée vers la glace ; mais je suis prête ; descends ; tout doit être en ordre...

L’amirale respira plus à l’aise.

  •  — Ta sœur Nelluire est en bas ; nous allons nous occuper...
  •  — Et l’oncle Marchevieux ?
  •  — Il viendra.
  •  — Bon.

Madame Vinette descendit, suivant le conseil de sa fille ; mais sur un fauteuil du salon, elle rattrapa l’essoufflement récent. D’ailleurs la stupéfaction la terrassait autant que la fatigue des jarrets. Ainsi, Madame Breuil-Barret, fille de Madame Vinette et de l’amiral Vinette, femme d’un lieutenant de vaisseau mûr pour la décoration, sa fille était restée au lit jusqu’à trois heures de l’après-midi ! Elle n’était pas malade, elle s’exprimait avec bon sens, elle songeait même à s’habiller, puisque des soins domestiques la réclamaient !

  •  — Comme les cocottes de Paris ! murmura Madame Vinette.
  •  — Qu’est-ce que tu fiches là, mâm’ ?

La méditation de l’amirale fut secouée par une tape dans le dos. C’était un procédé habituel à Madame Nelluire, la sœur de Madame Breuil-Barret ; elle réitéra la tape et la question.

  •  — Mais, ma pauvre Charlotte, bégaya la mère, tu ne sais donc pas que ta sœur se lève à peine ! A trois heures !
  •  — Si, je sais ; et après ?

L’amirale joignit les mains. Madame Nelluire continua de pousser des sièges sous la vérandah ; mais elle s’interrompit tôt et planta sa gravité de réflexion en face de Madame Vinette consternée. Évidemment cette paresse de Louison n’était pas évidente ; que lui arrivait-il donc, à la chaste sœurette ? Pourtant elle n’avait pas dû découcher déjà. Madame Nelluire se formula tranquillement le « déjà » ; puis elle reprit l’arrangement de la vérandah en sifflant très haut la valse des Cambrioleurs. L’air parvint à ébranler le désespoir de Madame Vinette. Elle sursauta :

  •  — Charlotte ! voyons ; on va venir ; pour une fois, tiens-toi... Et puis te voilà encore vêtue en actrice... Mais qu’est-ce que j’ai fait au Ciel pour mériter des filles comme cela, celle-ci, et l’autre qui se lève à trois heures de l’après-midi !... Charlotte, demande une jupe à ta sœur ; tu ne vas pas garder celle-là pour la réunion ?
  •  — Zut ! susurra Madame Nelluire.

L’amirale n’insista plus. Elle ne pensait pas si bien définir sa fille en la qualifiant pudiquement d’actrice. Madame Nelluire ressemblait, trait pour trait naturellement, geste pour geste par étude, à Eve Lavallière. La voix, comme celle de Lavallière, sonnait bizarrement, volubilité d’enfant pleurnichard et de gavroche en cabriole ; les yeux énormes et bleus se plaquaient, semblait-il, dans une succession d’immobilités, remplis d’un farouche « Eh bien ! quoi ? » Des boucles s’agitaient sans trêve sur les oreilles, et une ligne, d’une rectitude effarante, arrêtait lés cheveux parallèlement aux sourcils. Invariablement elle portait des cols d’homme, avec cravate à double tour, sur un plastron. Mais cet après-midi, elle avait encore diminué-son étoffe en adoptant, au navrement de Madame Vinette, une jupe courte arrêtée bien plus haut que l’origine des guêtres. Et ainsi on s’attendait, chaque seconde, à la voir, marchant la classique avancée des gommeuses, relever l’étoffe parcimonieuse sur les pantalons des fillettes de jadis, cylindrés et descendus jusqu’au-dessous du genou.

Charlotte Nelluire continuait de siffler des valses, interrompues par des bouchées de croquettes au chocolat. Sa sœur survint à propos pour distraire son énervement ; Madame Breuil-Barret avait passé directement du vestibule latéral dans la vérandah sans traverser le salon où Madame Vinette comptait les minutes.

  •  — Bonjour, bel oiseau, dit Louise à Madame Nelluire.

Charlotte bondit avec la plus grande allégresse de sa jupe courte.

  •  — Enfin, Louison ! Tu sais que j’évite toute l’année de demeurer un seul instant en tête-à-tête avec mâm’, et ta paresse extraordinaire me livre au guet-apens de ses jérémiades ! Ne voulait-elle pas que je t’emprunte une jupe ?

Madame Breuil-Barret, plus attentive, fit une moue devant le jupon de cycliste et les guêtres ; l’autre ne lui laissa pas le temps de répondre :

  •  — Hé ! Hé ! badina-t-elle, tu commences drôlement ton rôle de Pénélope ; alors, il va te falloir convenir que le départ d’un mari apporte des changements dans la vie de sa petite femme ?

Louise rougit, et presque furieusement, elle jeta :

  •  — Quel étonnement de m’avoir vue par hasard oublier l’heure ! Je te prie de croire que mon veuvage n’y est pour rien, ma chère Charlotte ; et d’ailleurs, tu penses bien que le remède contre la tristesse d’être seule, si remède il y a, ce n’est pas à toi que je le demanderai.

Charlotte regarda méchamment sa sœur

  •  — Qui sait ? fit-elle ; moi, j’ai là-dessus l’expérience qui te manque ; mon mari se promène depuis dix-huit mois au Châri, et en partant il me quittait pour la seconde fois depuis notre nuit de noces. L’expérience...
  •  — Ne parle pas ainsi, coupa Louise ; pourquoi ne. pas employer les termes de tout le monde ? Tu as des mots...

Elle hésita, cherchant une expression.

  •  — Insinuants et révélateurs, ricana Madame Nelluire... Bref, cherche ton remède, ma petite, car remède il faut... Et si mon expérience...

Madame Breuil-Barret s’en allait, haussant les épaules ; la petite femme la poursuivit :

  •  — Sois tranquille, je ne te ferai pas de confidences, et pourtant comme amusement, sécurité, etc...

Louise se retourna, et, arrêtée, planta ses yeux dans ceux de sa sœur :

  •  — N’insiste pas, je te repète ; je suis assez renseignée sur ton cynisme.

Madame Nelluire reprit avec calme :

  •  — Tu peux dire mes préférences ; curieux tout de même que tu saches ! Car je suis un puits de mystère.

Le geste de Louise détailla le col, le plastron, les cheveux de Charlotte. Celle-ci comprit.

  •  — Qu’est-ce que cela prouve ? termina-t-elle... Après tout, débrouille-toi, ma chère Pénélope ; et puis l’excellente mâm’ doit avoir des conseils pour la circonstance. Une amirale doit garder, pour le jour solennel de la première séparation, des conseils aussi utiles que ceux de la première nuit, pas ?... Justement, la voici avec quelques-unes de nos plus charmantes solitaires...

Madame Vinette semblait venir vers la vérandah ; Madame Breuil-Barret tira violemment Charlotte vers le fond :

  •  — Prends garde ! lui murmura-t-elle ; quel malheur que tu n’aies pas, comme moi, un fils !

Madame Nelluire grimaça une comédie de désolation :

  •  — Surtout personne pour m’en faire, pleurnicha-t-elle.

Puis, grave :

  •  — Alors tu t’imagines que cela sert, que cela te servira ? Candide Pénélope !

Madame Vinette apparaissait, entourée de trois visiteuses ; mais, malgré sa volubilité naturelle, l’amirale en était réduite à faire des gestes, débordée par les discours de Madame Lapoule. A côté des commères, Madame Péronville et Madame Glück, accrochées chacune par une main de Madame Lapoule, se résignaient au martyre de l’approbation perpétuelle. La vue des deux sœurs leur permit d’escompter la fin du supplice. Après les compliments qui n’interrompirent pas une seconde les proclamations de Madame Lapoule, Louise put entraîner Madame Glück, et Charlotte occupa Madame Péronville.

  •  — Vous êtes les premières, fit-elle ; venez manger des chocolats.,

Madame Glück, immuablement belle, déclarait à Madame Breuil-Barret :

  •  — La place est charmante pour nous réunir ; j’espère que nous abattrons, sans trop de distractions, quelque travail en vue de cette vente de charité.

La villa Rose-Rouge tranchait, par son ampleur, sur les bicoques ordinaires du Mourillon où s’empilaient des familles d’officiers, « pour être plus chez soi ». Avec cour jardinée devant le perron, grand jardin en bas de la vérandah, elle s’isolait, et artistement. Du côté de la colline faubourienne, on n’en apercevait qu’un bout de façade ; bien que l’entrée normale ouvrît sur un des nombreux chemins qui découpent les carrés de villas, aucune manifestation de la vie des Breuil-Barret ne se révélait sur cette face.

Un vestibule latéral séparait en deux parties inégales le corps de la construction. A droite, les appartements, l’intimité ; à gauche, salon et grande salle à manger, pour la vie des autres. Mais, surtout, les deux pièces s’accolaient à une galerie vitrée, serre d’hiver. Un second vestibule venait droit, de la cour sablée, déboucher dans cette serre, et formait passage sur le flanc de la salle à manger. Enfin une porte du salon bâillait au-dessus de la galerie allongée, avec un contre-bas de deux marches. La villa constituait la plus grosse partie de la dot de Madame Breuil-Barret ; l’amiral et Madame Vinette avaient laissé à Charlotte une grosse campagne, dans les terres, près de la Farlède. Et Madame Nelluire ne pardonnait pas cette répartition, qu’elle n’eût pas excusé davantage si l’on eût inversé les lots.

Madame Vinette avait réussi à tenir Madame Lapoule assise ; le siège, heureusement, se trouva de belle largeur. Madame Lapoule était enceinte, quoiqu’elle eût dépassé quarante-cinq ans ; l’amirale, qui sortait d’être abasourdie par une intarissable mise en accusation, rapportée « aux jeunes dames d’aujourd’hui », eut la malheureuse idée de s’informer de la santé de la matrone.

  •  — Très bien, Madame Vinette, excessivement bien, vous m’entendez ? Cela vous étonne un peu, de me voir, à mon âge, donner encore des citoyens à la France ; hé, dites un peu ?

L’amirale chercha une anecdote sans en trouver ; Madame Lapoule continua :

  •  — Que voulez-vous, brave Madame Vinette ! dans la marine, on ne peut tabler sur rien. Monsieur Lapoule a pensé qu’il devrait embarquer encore au loin pour obtenir sa mise au tableau. Et pas du tout. Vous avez su, n’est-ce pas, brave Madame ? En juin, on l’a inscrit d’office ; dame, nous n’avions pas espéré autant, et, comme il devait filer à la mi-année, nous avions pris nos dispositions !

Elle se frappa le ventre ballonné avec un rire de gorge gargarisée. Puis elle interpella Madame Péronville, blottie entre deux palmiers :

  •  — Vous prenez la bonne méthode, ma petite dame, mais il y a la question de nourrir : pesez-la bien, c’est important !

Madame Nelluire cria :

  •  — Oh ! Madame Lapoule, tout le monde n’a pas votre adresse pour régler sa physiologie !

Les rires de Madame Glück bruirent à l’autre bout de la galerie. L’amirale crut devoir détourner la conversatiori ; elle se pencha confidentiellement vers la voisine : « Moi aussi, dit-elle, j’étais bien heureuse d’être grosse au départ de mon mari. Mais depuis qu’il a été nommé Contre ! » Elle accentua les consonnes violemment.

  •  — Hein ? interrogea Madame Lapoule.
  •  — Oui, depuis qu’il est amiral, Contre-amiral !
  •  — Parfaitement, souffla l’autre.
  •  — Depuis qu’il est Contre, Madame Vinette par ci, Madame Vinette par là. Et patati et patata.... Et je suis présidente de la vente. Mais le beau temps est fini : il n’y a plus de campagnes à faire !

Elle soupira. Madame Lapoule compatit ; on savait bien, pardi ! que les femmes de marins ne reculaient pas devant les maternités successives, et c’était un honneur de demeurer le plus longtemps possible à la disposition de son mari et de la France.

  •  — Je vous demande un peu ! conclut-elle, est-ce qu’à cinquante ans une femme n’est pas encore une femme ? Les mijaurées de Paris se récrieraient : eh bien ! et leurs actrices ? Il faut bien qu’elles gagnent encore leur vie, et comme à vingt ans, pas vrai ?

Le domestique allumait les globes, qui crachèrent. Puis, dans la lueur calme et blanche, la toilette de Madame Lapoule apparut dans sa spécialité. Elle portait une matinée de flanelle rose, serrée sur le ventre par deux rubans : un petit volant brodé jabotait sur le devant, et en bas contournait tout le vêtement. Sur la tête se posait à miracle un tricorne de feutre gris dont la calotte s’entourait d’un rouleau de marabout blanc.

Les conversations, au bout de la serre, s’étaient affaiblies jusqu’à s’éteindre, devant l’étonnante apparition de Madame Lapoule, dans la splendeur révélée de sa toilette. Le rapprochement des fauteuils d’osier, plus près et encore plus près pour voir, fondit les tête-à-tête en un seul groupe, des deux filles de Madame Vinette avec Madame Péronville et Madame Glück.

  •  — Si vous croyez que cela la gène, murmura Madame Péronville, pointant la matrone.
  •  — Oh ! non, nous sommes sûres du contraire, s’esclaffa Madame Nelluire.

Madame Lapoule se retourna avec une bonhomie majestueuse, tandis que l’amirale se bouchait presque les oreilles dans l’anxiété des réparties de Charlotte.

  •  — Chère Madame Lapoule, cria celle-ci, avant que le ventre énorme eût achevé de s’orienter ; pourquoi ne nous avez-vous pas amené votre extraordinaire fillette ? Elle est d’une intelligence telle qu’elle nous eût certes aidé dans nos délibérations.
  •  — Mais, chère petite, fit Madame Lapoule, vous oubliez donc que c’est mon jour ? Je l’ai abandonné, contre tout principe, pour accourir à l’appel de notre distinguée présidente, votre mère. Aussi ma fillette est-elle restée pour recevoir en mon lieu et place.
  •  — Surprenant ! délicieux ! glapit Charlotte.

Madame Glück, peu renseignée sur la petite Lapoule, risqua :

  •  — Quel âge a votre fille, Madame ?
  •  — Neuf ans, déclara Madame Lapoule en secouant son tricorne.

Madame Vinette risqua :

  •  — A propos de délibérations, mes belles dames...
  •  — Maman, coupa Madame Breuil-Barret, nous ne pouvons rien entreprendre sans l’oncle Marchevieux.
  •  — Et je crois que nous devons attendre des compagnes, se hâta de remarquer Madame Péronville, mal à J’aise dans le petit cercle.

Charlotte Nelluire allait accrocher le malheureux mot de « compagnes », mais l’air lassé et doux de Madame Péronville la décida à l’indulgence.

  •  — En effet, expliqua-t-elle, nous aurons au moins Madame Priope et Madame Langey.
  •  — Et sûrement Mademoiselle Ymonas, affirma Madame Breuil-Barret, se levant pour renouveler les chocolats de la coupe.
  •  — Que de train déjà ! gémit Madame Vinette.

Madame Lapoule supérieurement interrogea : « N’avez-vous donc pas souhaité vos hautes fonctions ? »

  •  — Souhaité ! s’exclama l’amirale en se tortillant sur l’osier. Ah ! depuis que mon mari est Contre...

Déjà Madame Lapoule, debout, rompait les chiens :

  •  — Est-ce que l’on peut visiter, dit-elle, en attendant nos collègues ?
  •  — Visiter ! répéta Madame Vinette interloquée.
  •  — Mais oui, le tour », et le geste arrondi de Madame Lapoule embrassa la villa, et le jardin. D’ailleurs elle s’avançait déjà vers le vestibule latéral. Madame Vinette, bras ballants, la suivit.
  •  — Eh bien, elle se met à l’aise, votre visiteuse ! laissa tomber Madame Glück.
  •  — Ils sont tous comme elle dans sa famine, confirma Louise.
  •  — La famille « j’me fiche du monde », dit Charlotte.